‹ Histoire de FranceChapitre 79 sur 158 · Comme dans la lettre précédente. Lisez Rebours · texte numérisé non relu

Comme dans la lettre précédente. Lisez Rebours

mal de tête que cela lui causoit, et néanmoins fort adouci ; car, au lieu de deux ans qu'il me demandoit la dernière fois, il ne vouloit plus me faire attendre que jusqu'à la Toussaint. Mais, me voyant ferme à ne pas attendre, et assez complaisante néanmoins pour condescendre à lui donner quelque peu de temps pour se pouvoir résoudre, il s'adoucit entièrement et eut pitié de la peine que cela me faisoit de différer encore une chose que je souhaite depuis si longtemps. Il ne se rendit pourtant pas à l'heure; mais M. d'Andiily, à ma prière, eut la bonté de l'envoyer quérir samedi et l'entreprit avec tant de chaleur et tant d'adresse qu'il le fit consentir à tout ce que nous voulions ; de sorte que nous en demeurâmes là, qu'il me pria de faire mon possible pour gagner sur moi de différer un temps considérable, et que si je ne voulois pas, il aimoit autant que ce fût le jour de la Trinité que quinze jours après ; de sorte que ce sera pour ce jourlà, s'il ne survient des empêchements qui ne me regardent point. »

Jacqueline fit profession à Port-Royal, au commencement de l'année 1653. Mais ne consentant pas à être à charge à une maison fort peu riche, elle voulut y apporter une dot, et elle crut qu'elle le pouvoit faire sur sa part de l'héritage paternel. Cette résolution étonna M""' Périer et surtout Pascal, qui avait compté sur la part de sa sœur et qui ne s'exécuta qu'avec peine. Tout le détail de cette affaire est expliqué dans une Relation écrite par Jacqueline dans le dessein de

rendre hommage au désintéressement de Port-Royal. Cette relation a été imprimée dans les Mémoires si(r ht vie de la mire Aîigélique, t. III, p. 54. Elle manque dans le Recueil de Marguerite Périer. Mais nous en avons rencontré dans une bibliothèque particulière trois copies manuscrites assez anciennes. L'homme excellent qui nous les a communiquées , ne voulant pas être nommé, échappe à l'expression publique de notre reconnaissance ^ L'un de ces manuscrits est intitulé : Recueil cle pièces i l'autre : Vie de la mère Angélique ArnaukL ahbesse de Port-Royal: le troisième est un Recueil de Dive?^ses lettres de piété de quelques religieuses de Port-Royal et aiitres pe?^sowies. Les deux premiers se ressemblent entièrement ainsi qu'à l'imprimé ; le dernier en diffère profondément et pourrait bien exprimer l'original lui-même. Nous le désignerons par la lettre A et lui emprunterons plus d'une variante.

1. Nous pouvons aujourd'hui nommer M. Paris, janséniste éclairé et vertueux, de son vivant chef de bureau à la chancellerie de la Légion d'honneur, gardien fidèle d'une précieuse bibliothèque qui depuis lin siècle se transmet par testament, et renferme des livres et des /aiiuscrits tous relatifs à Port-Royal. Admis par M. Paris à visiter c ttf bibliothèque, nous y avons trouvé plus d'une pièce intéressante ■j-^'H nous avon^ fait usage ici et ailleurs.

DE LA SG2LR JACQUELINE DE S A I N TE- E U PH ÉM I E PASCAL *. GLOIRE A JÉSUS, AU TRÈS SAINT SACREMENT.

U A Port-Royal, ce 10 juin 1G53.

« Je ne puis douter, ma très chère mère ^, que votre charité ne vous ait fait prendre part à raffliction très sensible que Dieu m'a envoyée dans le temps de ma profession, peut-être pour servir de contrepoids à Textrême joie que j'en avois : c'est ce qui m'obhge, par une juste reconnoissance, de vous faire participer à la consolation que j'y ai reçue. C'est à ce dessein que je me donne l'honneur de vous écrire. Mais parce qu'il est nécessaire, pour vous donner l'intelligence du tout, que vous soyez informée de mon aventure, j'ai cru que je devois vous en faire un petit abrégé qui servira en même temps pour vous en donner l'éclaircissement et pour satisfaire à l'obligation que j'ai de publier, au moins entre nous , puisqu'il m'est impossible de le porter plus loin, ce que j'ai reconnu par

1. Tel est aussi le titre que donne le manuscrit A. Les deux autres : Relation de ma sœur Euphémie qu'il faut tenir secrète à cause des jjersonnes qu'elle touche. Gloire à Jésus, au Très-Saint-Sacremcnt, à Port-Royal, ce 10 juin 1053. A ma très chère mère, mère prieure de Port-Boyal. Nul manuscrit ne contient les notes marginales qui dans l'imprimé sont évidemment l'œuvre des éditeurs, et que nous avons supprimées.

2. C'était la mère Dorothée de Tlncarnation Lecomte. Voyez les Mémoires sur la vie de la mère Angélique, à l'endroit cite ci-dessus.

une notable expérience du désintéressement de cette maison, de la grande charité de nos mères et de la pureté de leurs intentions et de leur conduite, qui a tellement paru dans mes affaires qu'il ne faut point d'autre preuve pour reconnoître qu'elles ne regardent jamais que Dieu en toutes les choses où elles sont obligées d*agir.

(( Ma conscience me presse , ma très chère mère , de rendre à la vérité que je connois ce témoignage qui est d'autant plus digne de foi qu'il est tout volontaire, et que même Je n'ose le rendre public, parce que la modestie de notre mère ne pourroit jamais le souffrir. C'est ce qui m'empêche d'oser tenter ce que la gratitude et la justice demandent de moi, de peur que l'obéissance ne m'interdise ensuite le peu qui m'est encore permis, puisqu'on ne me l'a pas défendu , qui est de vous en laisser un petit mémorial, qui conserve, à la faveur du silence et du secret que nous garderons entre nous, la mémoire de ce qui s'est passé, laquelle nous serions autrement contraintes de laisser périr; et ce sera le monument de ma reconnoissance , et le fidèle témoin du souvenir qui me reste de la grâce que j'ai reçue, puisque je ne puis rien de plus*.

1. Manuscrit A. « 3îa conscience me presse de rendre ce témoi-

gnage à la vérité, qui est d'autant plus digne de foi qu'il est plus volontaire, et que même je n'ose le rendre public, parce que, comme vous save2, la modestie de notre mère rie le pourroit jamais souffrir; et quoique ce soit peu pour sa gloire que d'en parler à une personne qui a une connoissance parfaite des grâces que Dieu lui a départies, néanmoins j'espère que Dieu l'aura agréable parce qu'il voit dans mon cœur que si je pouvais quelque chose de plus pour lui témoigiier

JACQUELINE PASCAL. DE 16D2Ai661. i79

(( Vous saurez donc, ma chère mère, qu'aussitôt que j'eus mes voix pour ma profession, je l'écrivis à mes parents pour mettre la dernière main à mes affaires, et pour leur donner avis de la disposition que je désirois faire du peu de bien que Dieu m'avoit donné. Je leur déclarois avec beaucoup de liberté et de franchise que je désirois rendre à Dieu ce bien, puisque je m'en dépouillois, car je croyois avoir tout sujet de m'assurer qu'ils approuveroient tous mes desseins: et connoissant le fond de mes intentions et la disposition de mon cœur à leur égard, j'avois la vanité de présumer qu'il ne m'étoit jamais possible de les fâcher, quelque chose que je fisse. Vous savez que j'avois quelque raison de vivre dans cette confiance, vu l'union et l'amitié que nous avions toujours eues ensemble.

« Cependant ils s'offensèrent au vif de mes desseins, et crurent que je leur faisois une sensible injure de les vouloir déshériter en faveur de personnes étrangères, que je leur préférois, disoient-ils, sans qu'ils m'eussent jamais désobligée. Enfin, ma chère mère, ils prirent les choses dans un esprit tout séculier, comine auroient pu faire des personnes tout du monde qui n'auroient pas même connu le nom de la charité, et ils regardèrent celle que j'avois dessein de faire à quelques personnes, dont ils n'ignorent pas les besoins, comme des marques d'amitié envers elles, à

ma reconnais sance, je Vembrasserois de toute mon affection, et que voyant que je ne puis le faire paroître autrement, j'essaye au moins de conserver la mémoire de la grâce que j'ai reçue, n

leur préjudice, sans vouloir recoimoître le motif qui m'y poussoit \

« Dieu le permit ainsi sans doute pour nous humilier l'un par l'autre, et nous faire connoître de plus en plus combien peu on doit faire de fondement sur l'amitié des créatures; car je ne puis attribuer cet aveuglement, si le respect que je leur dois me permet de le nommer ainsi, à une autre cause qu'à un secret jugement de Dieu sur nous, puisqu'il est certain qu'ils ont tous trop de lumières dans les choses de Dieu pour que je dusse m'attendre à les trouver encore si humains dans une affaire de piété, et qui d'ailleurs étoit de si petite conséquence et les intéressoit si peu que je n'avois pas cru devoir hésiter un moment à leur proposer ce prétendu déshéritement, que je ne désirois faire que pour Dieu, parce que je me tenois assurée non-seulement qu'ils l'approuveroient, mais aussi qu'ils seroient eux-mêmes bien aises de participer par leur consentement à ces petites charités que j'avois dans l'esprit, vu qu'euxmêmes en font souvent qu'on peut appeler considérables ^

1. A. u Cependant ils s'irritèrent si fort de mes desseins, croyant que je leur faisois une sensible injure de leur préférer des personnes étrangères à qui je voulais faire du bien en les déshéritant, comme s'ils in avaient désobligée, qu'enfin, ma chère mère, ils prirent près-que la charité que j'avois dessein de faire, pour une marque d'amitié envers ces personnes à leur préjudice, tout en la manière qu'auraient fait des personnes vraiment du monde, et qui n'auraient sçu ce que c'est d'être à Dieu. Et il le permit pour nous humilier... >»

2. A. '( ... de la plus petite conséquence. C'est la raison pourquoi j'hésitais moins, ou pour mieux dii'e point du tout, à leur proposer ce

JACQUELINE PASCAL. DE i652 2^ 661. 181

« Mais, ma chère mère, vous n'avez que faire de tout cela; il faut seulement vous dire, pour la suite de l'histoire, que ce prétendu manque d'amitié de ma part leur donna beau jeu de raisonner sur l'inconstance de l'esprit humain et l'instabilité de mon affection. Mais à la bonne heure, s'ils en fussent demeurés là : ils auroient exercé leur esprit sans troubler le mien ; mais ils ne le firent pas ^ ; car ils m'écrivirent chacun à part , de même style , une ^ lettre où, sans me dire qu'ils fussent choqués, ils me traitèrent néanmoins comme l'étant beaucoup. Pour toute réponse à mes propositions , ils me faisoient une déduction de mes affaires à la rigueur, et me déclaroient que la nature de mon bien étoit telle que je n'en pouvois disposer en façon quelconque ni en faveur de qui que ce soit. Ils en apportoient pour raison que, par nos partages, on étoit demeuré d'accord que nos lots répondroient solidairement l'un à l'autre de toutes les parties qui viendroient à manquer pendant un long temps, et d'autres raisons de chicanes qui vous ennuieroient, et qui n'eussent pas été telles sans doute s'ils n'avoient pas été en mauvaise humeur. Je sais bien cependant qu'à la rigueur elles étoient véritables : mais nous n'avions pas accou-

déshéritement, comme ils le nommoient, me tenant certaine qu'ils seroient ravis de participer par leur consentement... »

1. A. « Ce prétendu manque d'amitié de ma part leur donna beau jeu de raisonner sur l'inconstance de l'esprit humain, mais ils n'en demeurèrent pas là; car ils me donnèrent ensuite un sujet véritable de le reconnoitre, sans néanmoins me donner envie de l'imiter. Ils m'écrivirent... »

lumé d'en user ensemble ae cette façon. Ils ajoutoient que si nonobstant cela je disposons de quelque chose, je les mettrois en procès entre eux, et eux contre tous ceux à qui j'aurois donné mon bien, ce qu'ils assuroient être inévitable, à cause de quelques formalités de justice qu'il falloit garder; et pour éviter, ce mal, ils me marquoient qu'ils alloient donner, ordre à ce qu'il me fût interdit de disposer de mon bien comme n'en n'ayant point le pouvoir, me réduisant ainsi pour toute chose à une petite somme d'argent que j'avois fait venir avant ma vêture, et qu'ils ne savoient pas que j'avois employée par avance à quelques charités.

i( Jugez, je vous supplie, ma chère mère, de l'état où me mirent ces lettres d'un style si différent de notre manière ordinaire d'agir. Elles m'imposoient une nécessité inévitable, ou de différer ma profession de quatre ans, pour retirer mon bien de l'engagement où il étoit pour la garantie des autres lots de nos partages, sans même savoir si après cela il seroit entièrement libre d'ailleurs, ou de recevoir la confusion d'être reçue gratuitement et d'avoir le déplaisir de faire cette injustice à la maison. Aussi la douleur que j'en ressentis fut si violente que je ne puis assez m'étonner de n'y avoir pas succombé.

(i Aussitôt que la mère Agnès sut que j 'et ois affligée, elle m'envoya quérir; je lui témoignai que ce qui me touchoit le plus sensiblement étoit cette nécessité où je me voyois réduite, ou de différer ce que je souhaitois depuis plusieurs années avec tant de

passion, ou de le faire à des conditions qui m'étoient si pénibles. Elle me dit plusieurs choses pour me consoler, sur ce qu'on ne doit être touché que de ce qui est éternel, que tout ce qui n'est que temporel n'est jamais irréparable et ne mérite pas d'être pleuré, qu'il faut réserver les larmes pour les péchés qui sont les seuls malheurs véritables, que tout le reste n'est rien, et que quand il en arrive il faut regarder au moyen d'en sortir au lieu de perdre le temps à s'en affliger. Elle ajouta avec sa bonté ordinaire que si les choses se gouvernoient par ses avis, elles seroient bientôt et bien aisément terminées, et qu'elle voudroit que je laissasse toutes mes affaires comme elles étoient pour ne penser plus qu'à faire profession sans m'inquiéter de rien.

« Elle me dit encore plusieurs autres belles choses, et me parla ensuite avec plus de gaieté, pour ne rien oublier de ce qui pouvoit adoucir l'amertume où j'étois. Elle disoit • qu'il seroit honteux à la maison et incroyable à ceux qui la connoissent, s'il étoit dit qu'une novice prête à y faire profession fût capable d'être affligée de quoi que ce soit, mais beaucoup plus si on sçavoit que c'est de se voir réduite à être reçue pour rien.

« Ensuite elle s'efforça de me faire comprendre 2 -comment c'étoit le plus grand avantage qui pût m'ar-

1. A. « Elle ajouta plusieurs choses^ en mêlant la raillerie avec le sérieux, afin de ne rien oublier qui pût adoucir la douleur oii j'étois : relie me disoit... »

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