‹ Histoire de FranceChapitre 96 sur 158 · DE LA SCECR EUPHÉMIE A SON FRÈRE PASCAL · texte numérisé non relu

DE LA SCECR EUPHÉMIE A SON FRÈRE PASCAL

« Ce 19 janvier ICjo.

« Mon très cher Frère,

(( J'ai autant de joie de vous trouver gai dans la solitude que j'avois de douleur quand je voyois que vous l'étiez dans le monde. Je ne sais néanmoins comment M. de Sacy s'accommode d'un pénitent si réjoui, et qui prétend satisfaire aux vaines joies et aux divertissements du monde par des joies un peu plus raisonnables et par des jeux d'esprit plus permis, au lieu de les expier par des larmes continuelles. 'Pour moi, je trouve que c'est une pénitence bien douce, et il n'y a guère de gens qui n'en voulussent

1. Recueil de Marguerite Périer, p. 19. Recueil d'Utrecht, p. 268.

faire autant. Je m'en rapporte pourtant bien à sa conduite et en demeure fort en repos ; car je crois autant lui devoir déférer, que vous à la mère Agnès ; elle ne m'a rien dit sur l'article où vous vous rapportez à elle. C'est pourquoi je vous dis, et non pas elle, que vous devez être plus sage à l'avenir, et je crois en cela être animée de son esprit; plût à Dieu l'être en tout le reste, et pour vous endoctriner plus par l'exemple que par des paroles ! Ce sera ici la fin des niaiseries volontaires de cette lettre.

(( Je loue l'impatience que vous avez eue d'abandonner tout ce qui a encore quelque apparence de grandeur; mais je m'étonne que Dieu vous ait fait cette grâce, car il me semble que vous aviez mérité, en bien des manières, d'être encore quelque temps importuné de la senteur du bourbier que vous aviez embrassé avec tant d'empressement, et il semble qu'il étoit bien juste que tout ce qui peut encore ressentir le monde dans le désert vous retînt captif, après avoir eu tant d'éloignement de ce qui vous en pouvoit délivrer. Mais Dieu a voulu faire voir en cette rencontre que sa miséricorde surpasse toutes ses autres œuvres ; je le supplie de la continuer sur vous en vous faisant profiter du talent qu'il vous a donné.

« Il en faut dire de même de la cuiller de bois et de la vaisselle de terre. C'est l'or et les pierres précieuses du christianisme ; il n'y a que les princes qui en doivent avoir à leur table ; il faut être vraiment pauvre pour mériter cet honneur, qui doit être absolument dénié à ceux qui sont roturiers, selon M. de

2o2 CHAPITRE QUATRIÈME.

Renti ^ Mais ce qui me console, c'est que celle sorte de principauté n'est pas héréditaire, et que, comme on la peut perdre après l'avoir possédée, on peut aussi Facquérir après l'avoir longtemps méprisée ; et une des meilleures voies, à mon sens, est de faire comme si on l'avoit déjà, non pas par usurpation ou par hypocrisie, mais pour passer de l'appauvrissement à la pauvreté, comme on va de l'humiHation à l'humilité. Dieu vous en fasse la grâce !

« J'ai éprouvé la première que la santé dépend plus de J.-C. que d'Hippocrate, et que le régime de l'âme guérit le corps, si ce n'est que Dieu veut nous éprouver et nous fortifier par nos infirmités. Il est vrai que c'est un grand avantage d'avoir assez de santé pour pouvoir faire tout ce qu'on nous conseille pour guérir notre âme ; mais ce n'en est pas un moindre que de recevoir une pénitence de la main de Dieu même. Si nous sommes à lui, nous serons toujours bien, soit en vivant, soit en mourant. 11 n'est pas dit : si quelqu'un veut venir après moi, qu'il fasse des ouvrages bien pénibles et qui demandent de grandes forces, mais qu'il renonce à soi-même; un malade le peut peut-être mieux faire qu'un homme bien sain. »

Après quelques mois d'une piété vive, mais raisonnable, Pascal avait succombé à son humeur bouillante j et sa première modération avait fait place à

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