‹ Histoire de FranceChapitre 1 sur 116 · RUE DE VAUGIRARD · texte numérisé non relu

RUE DE VAUGIRARD

On a dit que la France a des historiens, et pas une histoire complète. Aucun peuple, en effet, ne possède autant de richesses que nous en histoires partielles, et en mémoires hisloriques, où les contemporains retracent les faits suivant l'esprit de leur époque, et avec leurs passions

personnelles.

a INTRODUCTION.

rt Le Français, dit M. de Chateaubriand', a été dans tous les temps, même lorsqu'il était barbare, vain, léger et sociable. Il réfléchit peu sur l'ensemble des objets; mais il observe curieusement les détails, et son coup d'œil est prompt, sûr et délié. Il faut toujours qu'il soit en scène, et il ne peut consenlir,même comme historien, à disparaître tout à fait. » Les mémoires lui laissent la liberté de se livrer à son senie et de satisfaire son amour propre'^. De plus, dans ce genre d'histoire, il n'est pas obligé de renoncer à ses passions, dont il se détache avecpeine. DepuislesiredeJoinville jusqu'au cardinal de Retz, depuis les mémoires du temps de la Ligue jusqu'à ceux du temps de la Fronde, ce caractère se montre partout.

Justifiée sous ce rapport, l'apparition des mémoires historiques qui inondent nos bibliothèques peutl'être encore sous un autre point de vue : l'histoire moderne a besoin du génie des détails; il suffisait, dans l'antiquité, du génie des grandes choses^. En France, les résultats dépendent des administrations; chez les anciens, les révolutions politiques étaient subordonnées aux grands hommes : il faut donc, de nos jours, que la mémoire se charge d'abord d'une sorte de bagage historique, indispensable commentaire des événements, kld différence de l'antiquité, où la manière ostensible de traiter les intérêts de l'État empêchait qu'on n'écrivît des mémoires sur d'autres sujets que sur des intérêts personnels, le mystère qui enveloppe parmi nous

5 OEuvres complètes, 1. 13, p. 34.

" Hist. HKéraire rie la France au moyen âge, p. 217.

' Jbid.

les causes des événements irrite la curiosité, avide de pénétrer dans le cabinet des rois. Pendant que nos histoires, si tant est qu'il existe une Histoire de France, retracent d'éternelles batailles et des traités éternels, nos mémoires transmettent de piquants détails, divulguent les secrets motifs des événements, déroulent le tissu des intrigues, dessinent la physionomie des personnages historiques.

La troisième raison à laquelle il faut attribuer la présence d'une multitude de mémoires, au lieu de compositions générales et bien coordonnées, c'est que, loin de présenter un tout dont l'écrivain puisse apprécier les diverses parties, un drame dont il saisisse le commencement, la gradation, le dénoùment, comme le présente l'histoire de la république romaine, celle de la France embrasse une série de siècles, la plupart rebelles sous la plume du narrateur, quoique les époques de Charlemagne, de Philippe-Auguste, de François r"" et de Louis XIV conviennent éminenmient à la muse historique'. Or, la difficulté que l'on rencontre à traiterdans son ensemble ce long et pénible sujet, a dû engager les écrivains à adopter la forme la plus facile et la plus simple, à se circonscrire dans les bornes moins larges des mémoires. Du reste, l'antiquité même connaissait ce genre, avantageux en ce qu'il réunit les extrêmes et que l'auteur peut prendre tous les tons. A.u rapport de Plularque, Annibal et Scipion, après eux César, tracèrent le récit de leurs campagnes: en France, bien qu'il date spécialement de Ville-Hardouin et de Joinville, il remonte à l'établissement même

' Jiù(, liUérair^ dç (a France au moyen Age, p. 218.

desFranks dans la Gaule; car les chroniques, à partir de Grégoire de Tours, ne sont guère que des mémoires. On ne dira point de Grégoire, pas plus que d'aucun de ses successeurs, qu'il était un de ces hommes qui, revêtus de l'auguste sacerdoce de l'histoire, interrogent nosannales, discutent les contradictions qu'elles présentent, séparent ce qui est digne d'être transmis à la postérité d'avec ce qui n'est propre qu'à surcharger inutilement les pages de l'histoire, et, du milieu de ce chaos obscur, arrachent la vérité pour la déposer toute vivante dans leurs écrits K

Nous avons donc une foule de chroniques et de mémoires.

Le nombre de ces documents est même si grand, qu'il serait aisé de composer une histoire tout entière originale, tirée des meilleurs historiens de chaque époque, telle que l'admirable collection des Historiens des Gaules ou de la France, commencée par les Bénédictins, et continuée par l'Académie des Inscriptions; monument national que 50 volumes in-folio n'achèveront pas! Mais une histoire de la même main, histoire fidèle, profonde et impartiale, qui embrasse nos fastes de quatorze siècles, et qui, sans succomber sous cette multitude de faits généraux et particuliers, les réunisse en un corps parfait, fondu d'un seul jet et d'un seul métal, une histoire ainsi comprise est encore à faire ^; et peut-être ne sera-t-elle jamais faite, tant

• Histoire littéraire de la France an moyen âge, p. 216.

* Hi^t- 'If" Franf-r, \, 1, av., p. 2.

INTRODrCTlOV. )

le travail est difficile, tant la matière s'est compliquée, tant nos annales se sont chargées d'événements, en traversant le siècle de Richelieu et de Louis XIV, la régence et le long règne de Louis XV, la révolution, l'empire et la restau-» ration !

Les essais n'ont pas manqué : quels ont été les résultats ' ?

Les Grandes chroniques du royaume, dont le dépôt et la continuation annuelle furent confiés par les rois à l'abbaye de Saint-Denis, comme un ministère sacré, et dont la lettre avait force de loi dans les plus graves questions de gouvernement, servirent de texte à la première Histoire de France, par Robert Gaguin ^. Celle-ci fut paraphrasée par Paul- Emile, que Louis XII avait fait venir à grands frais d'Italie, pour traduire nos annales en latin '". Nicolas Gilles vint en-'

' Hist. de France, 1. 1 , av., p. i .

* Hist. de France, en latin, depuin Pharamond jusqu'à l'année 1499, infolio, Lyon, 1524, traduite en mauvais français par Desrey. L'auteur a chargé les premiers temps de contes fabuleux.

' Ilisloire de France, en latin, 2 vol.in-8, et in-folio, 1544, réimprime'e en 1601, in-folio, traduite en français par Jean Renard, 1643, in-folio- Juste Lipse en fait un grand éloge. Le style en est pur, mais trop laconique, souvent obscur et embarrassé. Paul-Emile a trop de harangues pour un abrégé qui est d'ailleurs assez décharné. S'il est court en quelques endroits, il est diffus dans d'autres, comme lorsqu'il parle de la première et de la deuxième croisade. On lui reproche aussi de donner dans les fables. Il montre trop d'attachement aux Italiens : aussi Beaucaire disait-il qu'il était plutôt Ilalorum buccinatorem quàm Gallkœ hislnriœ scriptorcm. Cette Histoire, en 10 livres, commence à Pharamond, et finit à la cinquième année de Charles VIII, en 1488. Arnauld du Ferron en a donné une mau^ni^e ronlinuaiiou.

suite '; après lui, Bellefoiôt^ ; après lequel, Du Haillan^; après Du Haillan, Dupleix'*; après Dupleix, Mézeray^;

' Annales ou Chroniques de France, depuis la desUniclion de Troie jusqu'en 1496. Celle hisloire n'est passable que depuis le règne de Louis XI. Denys Sauvage, Belleforêt et plusieurs anonymes ont fait des additions aux Annules de Gilles, et Gabrifl Chapuis les a continuées jusqu'à l'an I.SSS, in- folio. Elles ont été traduites en latin. On y trouve des choses curieuses; mais la crédulité extrême de Gilles l'a si fort décrié, qu'on n'ose presque pas le citer.

■^ h' Histoire des neuf rois de France qui ont eu le nom de Charles, in-folio, valut à Belleforêt la place d'histoiio^^raphe. Le style des Annales ou Hisloire générale de France, Paris, 1600, 2 vol. in-folio, est embrouillé, et il faut avoir beaucoup de courage pour chercher une pailJelte d'or dans ce tas de sable. Belleforêt a poussé son Histoire jusqu'en 1574, et Gabriel Chapuis l'a continuée jusqu'en 1585.

' Hisloire de France depuis Pharamond jusqu'à la mort de Charles VII, in-8, et 1627, in-folio. L'auteur a surchargé son Histoire de plusieurs harangues, ennuyeuses pour ceux qui ne veulent que des faits, et mille fois plus insipides pour ceux qui aiment le style simple et naturel. Du Haillan, parlant sans ménagement du pape, des évéques et des maisons les plus illustres, plut à ceux qui ne cherchaient dans la lecture que la méchanceté, la calomnie et la morgue.

■• Les Mémoires des Gaules, depuis le déluge jusqu'à l'établissement de la monarchie française, 1650, in-folio, forment la pi-emière partie de son Histoire de France. Celle-ci a été imprimée en 5, puis en 6 vol. in-folio. La narration de Dupleix est simple et même entraînante; il joint à la naïveté de Montaigne la force de Bossuet. Les éloges qu'il donne au cardinal de Richelieu déplurent à Mathieu de Morgues et au maréchal de Bassompierre, qui l'accusèrent d'ignorance et de mauvaise foi. Dupleix leur répondit avec avantage.

^ Histoire de France, 3 vol. in-folio, 1643, 1646, 1651. Les deux derniers valent mieux que le premier; mais ni les uns ni les autres ne feront jamais une histoire attachante. Il y aurait moins de fautes, si, au lieu de composer son travail sur Paul-Emile, Du Haillan, Dupleix, etc., l'auteur avait été aux sources. Mais il disait ingénument que les

1 \ J RODUCTION. 7

après Mézeray, Vély' ; après Vély, Anquetil ^ : et dans cette succession d'historiens, sortis en ligne directe des cendres de leurs devanciers, on ne trouve que des physionomies de plus en plus pâles, à mesure qu'on s'éloigne du berceau commun '. Anquetil semble avoir, en fait d'insignifiance,

reproches qu'attiraient quelques inexactitudes étaient fort au-dessous des peines qu'il fallait prendre en consultant les originaux. Son Abrégé chronologique de l'histoire de France, 1668, 3 vol. in-4, 1673, 6 vol. in-12, et 1755, 14 vol. in- 12, est meilleur que sa grande Histoire : Du Puy, Lauuoi et Diroi, trois de:> plus savants critiques de leur temps, le dirigèrent dans cet Abrégé, où on ne laisse pourtant pas que de trouver des fautes, et même des fautes très-considérables. L'esprit républicain de Mézeray y perce à cliaque page. On doit encore à cet écrivain un Traité de l'origine des Français, et des Mémoires historiques et critiques sur divers points de l'histoire de France, 1732, 2 vol. in-12.

' Histoire de France. Il en a publié les six premiers volumes in-12; le septième, qu'il avait achevé, et le huitième, auquel il avait presque mis la dernière main, ont été publiés par Villaret. Son style, sans être d'une force et d'une élégance à se faire remarquer, est aisé, simple, naturel, et assez correct. Il respire un air de candeur et de vérité qui plaît dans le genre historique; mais il ne faut pas s'y tromper : l'auteur a ses préjugés et ses prédilections auxquels il n'hésite pas à sacrifier les faits les plus connus. Le clergé, suivant la remarque de Palissot, n'est pas toujours traité avec impartialité. Villaret a continué cet ouvrage, d'un style recherché et diffus, jusqu'au dix-septième volume. Garnier a succédé à Villaret, dont il a pris les défauts en y joignant les siens. Il ne cherche pas à disposer les faits d'une manière à leur donner de l'intérêt; sa partialité pour les huguenots et les boutefeux de la guerre civile, ainsi que les divers jugements qu'il porte sur les hommes célèbres, n'obtiennent pas l'approbation des lecteurs sages. Enfin Garnier a été remplacé par le prolixe et fastidieux Fantin Désodoards. L'impartialité n'est le caractère d'aucun de ces auteurs.

* Histoire de France depuis les Gaules jusqu'à la fin de la monarchie, 1805, 14 vol. in-12. Cet ouvrage se ressent du grand âge de l'auteur, qui avait plus de quatre-vingts ans lorsqu'il le publia.

O I-NTKOIJI CTION.

alteint la supériojilé; Yély n'est que galant et pliilosoplie à la mode du xvni'^ siècle; Mézeray tranche du Corneille; Dupleix travaille trop à entasser des volumes; Du Haillan vise à la concision ; Belleforét se traîne péniblement dans une narration obscure; Nicolas Gilles garde les allures naïves et pittoresques des vieux chroniqueurs, contrefait Froissard et Monstrelet \

Quant au P. DanieP, son Histoire^ qui n'est pas achevée, doit être distinguée des autres, à cause de la nouveauté des recherches et de la simplicité de la rédaction. Chaque histoire ayant été entreprise au profit de telle idée morale, reli-

' Hist. de France, t. 1, av., p. 4.

^Histoire de France, édition de 1756, en 17 vol, in-4, enrichie par le P. Griffet d'un grand nombre de Diâserlalions, de l'Histoire du règne de Louis XIII et du Journal Iiislorique de Louis XIV. On a fait la coiU' paraison des deux Histojres de Mézeray et de Daniel; et de ce parallèle il résulte que celle du jésuite, quoique défigurée par bien des fautes, est encore la mt^illeure qu'on ait, dii moins jusqu'au règne do Louis XL Il a rectifié les erreurs de Mézeray sur les première et deuxième races, et s'est éloigné de la plupart des défauts de cet historien. Personne ne dispose mieux que lui les faits, ni ne les fond avec plus d'art pour en former un tout qui n'a ni gêne ni contrainte ; s'il n'est pas toujours enîrauiant, il a de l'instruction, une marche grave et soutenue, un style pur et net. Le président Hénault en parle avec éloge; Voitaii-e même, dans son Siècle de Louis XIY, lui rend justice, le nomme un historien exact, sage et vrai, et dit que nous n'avons pas d'Histoire de France préférable à la sienne. Tout ce qu'en dit le duc de Saint-Simon dans ses Mémoires sent l'homme passionné. Le comte de Boulainvilliers, le même qui disait qu'il était impossible qu'un jésuite écrivît bien Thistoire de France, trouvait dans celle de Daniel plus de dix mille erreurs : mais il est à croire que la grande erreur de cette Histoire, au jugement de Boulainvilliers, est d'être trop chrétienne.

IMKODLCLION. 9

gieiise du politique, ou a accusé le V. Uauiel de n'avoir pas été plus impartial que Du Ilaiilan, qui prêchait pour le protestai! lisnie; que Dupleix, qui était le champion des catholiques; que Mézeray, qui malmenait les grands; que Vély, qui trempait dans les idées de l'Encyclopédie '.

Voltaire amena une étrange perturbation dans l'étude de l'histoire, en y introduisant sa philosophie sceptique et railleuse, comme si le passé était matière à épigrammes: il ne fonda rien en histoire; il ébranla tout-. V Histoire philosopliique de Voltaire, qui n'enseigne pas et qui jette a pleines mains l'erreur et le paradoxe, fit naitre une école funeste qu'on ne saurait trop combattre, parce qu'elle est essentiellement contraire à la nature de l'histoire. Cette école agij; sans façon avec les faits, qu'elle arrange, habille et commente selon un système quelconque, et sous le reflet de ses préjugés individuels ; grandissant ou rapetissant les hommes au niveau d'un sophisme, donnant aux choses la face et la couleur qui lui conviennent. Souvent même les écoliers de cette école creuse et perfide ne daignent pas interroger les siècles, qu'ils jugent à vol d'oiseau, et bâtissent , en l'air un échafaudage idéal, à peine étayé de quelques pièces historiques: ennuveux pédagogues, armés de férules pour fustiger la société d'aujourd'hui sur les épaules des générations d'autrefois.

De nos jours, une nouvelle impulsion a été donnée à l'histoire. On est remonté aux sources; on a réuni dans

' Ilut. de France, t. 1, av., p. 5.

- IMd.. p. fi.

1" lNTR0DDCT10i\.

d'utiles collections ' les chroniques et les mémoires qui se rattachent aux difTérentes époques; on a étudié les origines de la monarchie, et publié des travaux, reprochables quelquefois à laison de leurs tendances philosophiques ou protestantes, mais remarquables sous mille rapports.

M. Augustin Thierry peut revendiquer la gloire d'avoir provoqué et dirigé ce renouvellement des études historiques. Il comprenait l'utilité d'une bonne histoire de France, et s'affligeait de n'en pas connaître qui reproduisit avec exactitude les idées, les sentiments, les mœurs des hommes qui nous ont transmis le nom que nous portons, et dont la destinée a préparé la nôtre. « Ce défaut d'une histoire nationale, dit-il -, a contribué peut-être à prolonger l'incertitude des opinions et l'irritation des esprits. La vraie histoire nationale, celle qui mériterait de devenir populaire, est encore ensevelie dans la poussière des chroniques contemporaines; personne ne songe à l'en tirer, et l'on réimprime encore les compilations inexactes, sans vérité et sans couleur, que, faute de mieux, nous décorons du titre d'Histoire de France. Dans ces récits, vaguement pompeux, où un petit nombre de personnages privilégiés occupent seuls la scène historique, et où la masse entière de la nation disparaît...., nous ne trouvons ni une instruction grave, ni des leçons qui s'adressent à nous, ni cet intérêt de sympathie qui attache en général les hommes au sort de qui leur ressemble. Nos provinces, nos

« Celles de MM. Petitot, Guizot, etc.

"' Lettres sur l'hùt. de France, p. 4.

INTRODUGTIOÎT. 1 1

villes, tout ce que chacun de nous comprend dans ses affections sous le nom de patrie, devrait nous être représenté à chaque siècle de son existence; et, au lieu de cela, nous ne rencontrons que les annales domestiques de la famille qui gouverne, des intrigues de palais, des guerres qui se ressemblent toutes, et dont le détail, mal circonstancié, est dépourvu de mouvement et de caractère pittoresque. » Pour écrire l'histoire, ce n'est pas assez d'être capable de cette admiration commune pour ce qu'on appelle les héros; il faut une plus large manière de sentir et de jiiger: l'amour des hommes comme hommes, abstraction faite de leur renommée ou de leur situation sociale; une sensd^ilité assez vive pour s'attacher à la destinée d'une nation tout entière, et la suivre à travers les siècles comme on suit les pas d'un ami dans une course périlleuse '. Or, ce sentiment, qui est l'âme de l'histoire, a manqué aux écrivains qui, jusqu'à ce jour, ont essayé de traiter la nôtre; et, ne trouvant pas en eux-mêmes le principe qui devait rallier à un intérêt unique les innombrables parties du tableau qu'ils se proposaient d'offrir, ils en ont cherché le lien au dehors, dans la continuité apparente de certaines existences politiques, sauf à fausser les faits pour maintenir le fil de leurs récits. Grâce à cette méthode, après avoir lu notre histoire, il est difficile d'en avoir retenu la moindre chose en fait d'institutions et de mœurs.

Mais il faut entendre M. Augustin Thierry prévenir les * Lettres sur l'histoire de France, p. 6. ' .

lu i\ I Koiii t;i if)\.

jugements que nous avons l'ornuilés, d'après un écrivain plus récent ', sur nos historiens antérieurs.

L'esprit républicain de Mézeray avait trop d'analogie avec les opinions de M. Thierry pour ne pas désarmer la sévérité du critique. ¥a. pourtant, en dépit de ses vives sympathies, le critique finit par prononcer l'arrêt de condamnation. « Quand Mézeray publia son Histoire, il y avait dans le public français peu de science, mais une certaine force morale, résultat des guerres civiles qui remplirent tout le xvi*" siècle, et les premières années du xvu^ ^. Ce public, élevé dans des situations graves, ne pouvait plus se contenter des romans... que le siècle précédent avait décorés du nom d'Histoire. Il lui fallait sous ce titre... des événements nationaux, et la peinture de cette antique et fatale discorde de la puissance et du bon droit. Mézeray voulut répondre à ce nouveau besoin: il fit de l'histoire une tribune pour plaider la cause du parti politique, toujours le meilleur et le plus malheureux... Mézeray, pour me servir de ses propres expressions, entreprit de faire souvenir aux hommes des droits anciens et naturels, contre lesquels il ny a point de prescription '\ Il se piqua d'aimer

* Mist. de France, t. 1, av., passim.

* LeUres sur l'hisl. de France, p. 29.

' Pourquoi les consciencieuses investigations de M. Thierry ne l'ontelles pas amené à reconnaître que l'Église a été, à toutes les époques, la protectrice de ces droits contre la force qui en entravait l'exercice; qu'elle les a revendiqués par la voix de ses pontifes et de ses conciles; qu'elles les a rétablis, affermis et développés par son influence? [Voy. ci-après, p. 376.) Le trmps est venu de se montrer impartial, même

INTRODUCTION. l3

les vérités qui déplaisent aux grands, et d'avoir la force de les dire; il ne visa point à la profondeur, ni même à l'exactitude historique : son siècle n'exigeait pas de lui ces qualités, dont il était mauvais juge... Le goût du public lut sa seule règle, et il ne chercha point à dépasser la portée commune des esprits pour lesquels il travaillait. Plutôt moraliste qu'historien, il parsema de réflexions énergiques des récits légers, et souvent faux. La masse du public, malgré les savants qui le dédaignaient..., fit à Mézeray une renommée qui n'a point encore péri. Après les travaux des Valois, des Du Gange, des Mabillon, et des autres savants qui s'élevèrent en foule dans les dernières années du xvn^ siècle, le crédit de l'historien qui regardait comme un soin superflu la précaution de s'appuyer sur la citation des textes dut sensiblement décroître. La science avait fait des progrès, et avec elle le goût du vrai et du solide. La franchise des maximes de Mézeray ne fut plus une excuse pour la frivolité de ses narrations; on commençait à exiger d'un historien autre chose que de la probité et du courage. Mézeray garda sa réputation d'honnête homme aux yeux de ceux qui avaient résisté aux séductions du grand règne ; mais, auprès de quiconque s'était éclairé par les recherches nouvelles, il perdit sa réputation d'historien. »

envers l'Église, dirons -nous aux adversaires de la religion de Jésus» Ctirist. CeUe religion, qui condamne la licence chez les sujets et chez les princes, a fondé la fiberlé des peuples modernes-, et c'est précisément parce qu'elle en réprouve si sévèrement les abus, qu'elle en consacre et en défend le principe contre les violences de toutes s>orles, soit que ces violences parlent d'en haut, soit qu'elles parlent d'en bas.

l4 INTRODtJCTIOX.

Si Mézeray, nonobstant ses titres à rindulgence de M. Thierry, n'a pu trouver grâce, on ne doit pas s'étonner que le critique ait traité avec rigueur l'hislorien Vély, dont il ne saurait entendre le nom sans une sorte de colère. « On peut nommer l'abbé Vély historien plaisant, galant, de bon ton, sachant son monde; mais l'appeler de bonne foi historien national, cela est impossible : lui-même n'eût rien compris à ce mot'. Au contraire, son plus grand soin est d'effacer partout la couleur populaire pour y substituer l'air de cour; c'est d'étendre avec art le vernis des grâces modernes sur la rudesse du vieux temps... Et quelle histoire est ainsi déguisée sous des formes faussement frivoles? C'est une des plus imposantes, c'est celle des ennemis mortels de la civilisation romaine ; de ceux qui, dans leurs longues invasions, n'épargnèrent ni le sexe ni l'âge; qui s'étabhrent sur le sol envalii, avec la haine des anciens babitants et l'insolence de la victoire; qui dans les préambules de leurs lois ont placé des chants de triomphe pour eux, et des malédictions pour les vaincus; qui se glorifiaient, avant tout, de la force de leurs bras et de la rapidité de leur course ; qui, en face des dépouilles enlevées, disent bardiment à leur roi: «Tu n'auras rien ici que ta part;» qui menacent un autre roi de l'abandonner s'il n'exécute '^'p^ ce qu'ils veulent; qui dans leur colère déchirent la tente du roi et l'obligent de force à les suivre. V^oilà le peuple que Vély nous travestit en seigneurs français, en cour aussi galante que loyale, qui vit pour les plaisirs et pour son maître. A ces gracieusetés, qui sont le propre de l'abbé

' Lettres sur l'hist. de France, p. 21.

Vély, viennent se joindre toutes les bévues d'ignorance qui se sont propagées dans notre histoire depuis Du Haillan jusqu'à Mézeray, et depuis Mézeray jusqu'à ce jour : des discussions sérieuses sur les apanages des enfants de France, sur la condition des princesses filles, et la garde-noble des reines au vi*^ siècle, sur les fiefs des Saliens, et sur la manière dont Clovis remplissait les sièges épiscopaux qui venaient à vaquer en régale. Vély savait notre langue, et il estropie tous les noms de notre histoire : passe encore s'il les défigurait d'une manière constamment uniforme ; mais il trouve moyen de faire sortir plusieurs noms différents d'un seul nom différemment contourné. Il fabrique pour les Franks une langue politique, tantôt avec les mots du droit romain, tantôt avec les formules féodales, et toujours sans s'aviser du moindre doute... Un esprit capable de sentir la dignité de l'histoire de France ne Teùt pas défigurée de cette manière. Il eut peint nos aïeux tels qu'ils furent, et non tels que nous sommes ; il eût présenté, sur ce vaste sol que nous foulons, toutes les races d'hommes qui s'y sont mêlées pour produire un jour la nôtre; il eût signalé la diversité primitive de leurs mœurs et de leurs idées; il l'eût suivie dans ses dégradations, et il en eût montré les vestiges au sein de l'uniformité moderne. Il eût empreint ses récits de la couleur particulière de chaque populatiorï* et de chaque époque ; il eût été Frank en parlant des Franks, Romain en parlant des Romains... Ensuite, quand Thisloire aurait pris d'autres formes, il en aurait changé comme elle, dédaignant le parti commode d'arranger le passé comme le présent s'arrange, et de présenter les mêmes figures et les lucmes mœurs quatorze fois dans quatorze siècles. >»

i6 iNTRODrcriov.

C'est l>ieii au-dessus de Mézeiay et de Vély (jue M. Augustin Thierry place le P. Daniel. Mézeray ignorait ou négligeait les sources : au contraire, la prétention du savant jésuite fut d'écrire d'après elles, de suivre les témoignages, et de revêtir la couleur des historiens originaux. « Le but principal du P. Daniel, continue M. Thierry *, était l'exactitude historique, non pas cette exactitude vulgaire qui se borne à ne point déplacer les faits de leur vrai temps ou de leur vrai lieu, mais cette exactitude d'un ordre plus élevé, par laquelle l'aspect et le langage de chaque époque sont scrupuleusement reproduits. Il est le premier en France qui ait fait de ce talent de peindre la principale cjualité de l'historien, et qui ait soupçonné les erreurs sans nombre où entraîne l'usage irréfléchi de la phraséologie politique des temps modernes ^. Les convenances historiques étaient aux yeux de Daniel les seules qu'il dût aveuglément respecter; aucune convenance sociale ne lui semblait digne de l'emporter sur elles ^. On peut voir la réponse qu'il fit à une accusation de lèse-majesté intentée contre lui par un

* Lettres sur l'hisl. de France, p. 32.

* Il se moque des auteurs qui, comme Varillas, donnent à Louis IX le titre de majesté, lequel ne fut de mode que sous Louis XII; qui parlent de colonels avant François I", et de régiments avant Char-

.les IX; qui attribuent des armoiries aux rois de la première et de la seconde race, etc.

^ Ainsi, de l'aveu d'un écrivaia peu favorable au clergé, c'est \\n jésuite qui a ressuscité la vérité dans l'histoire. Voilà de ces aveux dont il faut prendre acte. Quand M. Augustin Thierry réhabilite un jésuite, son école aurait mauvaise grâce à méconnaître la salutaire influence du clerj^é siu' la civilisation. Le temps est un grand médecin : il guérit toutes les plaies morales ; et les préventions contre l'illustre Compagnie de Tésus tomberont une à une devant l'évidence des faits.

INTRODUCTION. ly

critique imbécile, pour avoir méchamment retranché, disait le critique, quatre rois à la première race, et soixanteneuf ans d'antiquité à la monarchie française... Mais cet écrivain, qui avait assez de science pour éclaircir quelques points de notre histoire, n'en avait point assez pour l'embrasser tout entière. Son intrépidité d'esprit ne se soutint pas; elle s'affaiblit à mesure qu'il s'éloigna des époques anciennes, les seules sur lesquelles il eût fortement travaillé. En face de ce qu'il savait nettement, il était inaccessible aux influences de son siècle et de son état; quand il en vint à traiter les temps modernes, qu'il n'avait point étudiés avec le même intérêt scientifique, il se laissa surprendre à son insu par l'esprit de son ordre etles mœurs de son époque '... Son succès révéla, dans ses lecteurs, une première lueur de ce qu'on pourrait appeler le vrai sentiment de l'histoire sa chute prouva que la moralité du public l'emportait sur son goût pour la science. Le P. Daniel a le premier enseigné la vraie méthode de l'histoire de France, bien qu'il ne l'ait pas mise en pratique dans toutes les parties de son ouvrage ; c'est une gloire qui lui appartient et que peu de personnes lui accordent. De tous ceux qui ont écrit apiès lui, pas un ne s'est efforcé, je ne dis pas seulement d'acquérir une science égale à la sienne, mais même de profiter de l'exemple et des leçons que présente son livre. L'abbé Vély, qui a transcrit au sérieux quelques récits ironiquement cavaliers de sa préface, tombe dans toutes les bévues que signale cette même préface... Anquetil, dans son Histoire sans

• Celle appréciation et les lignes qui vont suivre ne prouvent qu'une chose : c'est que M. Auguslin Thierry ne s'est point placé au point de v'ie catholique,

1 8 INTRODUCTIOX.

couleur, ne s'écarte de Vély que pour suivre Mézeray, presque aussi ignorant que Vély: il avoue humblement que sa seule ambition est de mettre d'accord ces deux lumières de l'histoire de France, et il orne alternativement le bas de ses pages du nom de l'un ou de l'autre de ces guides.»

Lorsque M. Augustin Thierry traçait les lignes qu'on vient de lire, les Histoires de Vély et d'Anquetil passaient cependant pour très-instructives ^ ; et lorsqu'on voulait parler d'un ouvrage fort, on citait les Observations de Mably ou \ Abrégé de Thouret. \J Histoire des Français par M. de Sismondi, les Essais sur Thistoire de France par M. Guizot, et V Histoire des ducs de Bourgogne \)îw M. de Barante, n'a\>aient point encore paru. Il est juste de dire queces derniers ouvrages marquent une véritable révolution dans la manière d'écrire l'histoire de France. M. de Sismondi pour la science des faits, M. Guizot pour l'étendue et la finesse des aperçus, M. de Barante pour la vérité du récit, ont ouvert une nouvelle route.

MM. de Sismondi et de Barante ont rendu à l'histoire son véritable caractère, en la refaisant locale, descriptive et pittoresque, à l'exemple des historiens du moyen âge '. C'est d'après la méthode qu'ils ont adoptée avec succès, et qu'avaient proposée MM. Thierry et Guizot, qu'on a essayé un travail qui fût au niveau des connaissances actuelles, afin d'en finir surtout avec cette pitoyable compilation d'Anquetil, placée comme un épouvantail sur le seuil de l'iu" struction historique. JNous reconnaissons volontiers à l'au-

* Lellres sur l'hist. de France, av., p. vi.

* Hist. de France, av., p. 7.

INTRODUCTIO^f. iQ

leur de cette Histoire de France anonyme le mérite d'avoir appelé à son aide les nombreux chroniqueurs qui servent de fanal au milieu des phases les plus ténébreuses. Ce sont des oracles qu'il faut consulter pour connaître non-seulement les faits, mais les mœurs et la vie privée des temps anciens et modernes '. Grégoire de Tours et Frédegaire, ces doctes historiographes des barbares Mérovingiens; Éginhard, le secrétaire de Charlemagne; Guillaume le Breton^ le poète de Philippe-Auguste; Joinville, le panégyriste de S. Louis; Froissar^J, Y enlumineur ; Christine de Pisan, biographe de Charles Y; Juvénal des Ursins, l'annaliste de Charles YI;Jeaii Charlier et l'historien anonyme de la Pucelle d'Orléans ; Comines, le Tacite de Louis XI ; Monstrelet, le continuateur de Froissard; Guillaume de Jaligny, sous Charles VIII ; Jean d'Authon, sous Louis XÎI; Fleurange, le compagnon achenturcux de François T'"; l'ambassadeur Martin du Bellav; le journaliste satirique l'Etoile; Brantôme le conteur, le vieux soldat Montluc, le grave de Thon, Palma Cayet le sorbonniste, le ministre Sully, et cette élite de courtisans, de généraux, d'hommes d'Etat et d'écrivains de toute sorte, déroulent, dans leurs mémoires, le tableau fianc et coloré des intrigues, des négociations, des guerres et des événements qu'ils ont vus et auxquels ils ont participé, depuis l'établissement des Franks dans la. Gaule, jusqu'à la révolution de 1830, dernier anneau d'une si longue chaîne de révolutions de palais ou de place publique. Aux préjuges, nés du défaut d'études fortes et consciencieuses, il faut opposer ces textes originaux. Trop longtemps, ce qui était imprimé

' Ht's(. (fe Francfi, t. 1, av., p. 9.

aO INTRODrCtlOH,

dans tant de livres, ce que tant de professeurs enseignaient, ce que répétaient tant de disciples, a obtenu force de loi et prévalu contre les faits eux-mêmes : il faut en appeler aux témoignages contemporains, pour remplacer ces niaises préoccupations par un peu de vrai.

Le dernier historien qui ait apparu, M. Michelet, dont le travail n'est même pas encore complètement publié, annonce que son livre est sorti tout entier des sources originales. Mais, en résumant l'histoire politique, l'histoire extérieure, il a voulu l'éclaircir, dit-il ', par l'histoire intérieure, par celle de la philosophie et de la religion, du droit et de la littérature. Dans sa pensée, ce n'est pas moins qu'un récit et un système, une formule de la France, considérée d'une part dans sa diversité de races et de provinces, dans son extérieur géographique, d'autre part dans son développement chronologique, dans l'unité croissante du drame national. C'est un tissu dont la trame est l'espace et la matière, dont la chaîne est le temps et la pensée. Pourquoi M. Michelet, dont on ne saurait sans injustice nier le mérite, ne peut-il cependant être accepté par les maîtres et la jeunesse catholiques? C'est que M. Michelet, connne MM. Thierry, de Sismondi, Guizot, etc., appartient à une école historique formée, en dehors du catholicisme, sous l'influence de préoccupations protestantes ou philosophiques (ces deux mots expriment au fond la même idée).

M. Michelet félicite M. Guizot d'avoir vu, sous l'histoire

* Hist- de France, t. 1. p, vi.

des laits, l'iiistoire des idées'. Nous nous associons à cet éloge, toutefois avec le regret que M. Guizot, dominé par sa position exceptionnelle, comme protestant, n'ait vu que certaines idées sous les faits historiques, qu'il apprécie d'ailleurs avec une si admirable sagacité, lorsqu'ils ne donnent pas prise à l'action des préjugés de secte. A son tour, M. Michelet, cherchant des idées sous les faits, mais procédant d'une manière bien autrement systématique, s'est brisé contre un écueil : M. Michelet n'est point protestant comme son maître, mais il n'est pas catholique non plus. On le croirait tel quelquefois à la franchise de ses aveux en faveur de la religion de Jésus-Christ; et puis on est tenté de croire le contraire à mille passages de son livre. Pour lui, le christianisme a été un progrès sur le passé ; l'avenir sera en progrès sur le christianisme : religiosité de mauvais aloi, croyances indécises, blasphèmes involontaires, mais réels, qu'explique la maladie morale de notre temps.

Entre M. Guizot et M. Michelet, il y a d'ailleurs cette différence, que le premier s'est attaché à la raison^ et le second à la poésie de l'histoire. Style pittoresque et hardi comme sa pensée, prodigalité d'images, maia aussi confusion, voilà ce qu'on trouve dans M. Michelet. Il est peintre avant tout; son imagination de poète ne lui permet pas d'être logicien rigoureux; d'un fait particulier on le voit tirer une conclusion générale, sans qu'il s'embarrasse trop

' Hist. de France, l. 1, p. viii, ., .|-

a 2 INTRODtJCTIOλ.

de sa justesse, pourvu que la phrase vive et brillante, qui lui sert de formule, produise de l'effet.

Nous n'avions donc pas tort de dire, au début de cette Introduction, que la France a des historiens, mais qu'elle n'a pas encore d'histoire. Il en existe de partielles ', il n'en existe pas de complète.

Notre ambition n'a point été de combler cette lacune ; nous avons seulement voulu montrer qu'elle appelait un écrivain qui la fit disparaître, et nous avons offert notre ouvrage au public, en attendant qu'on le dotât d'une bonne Histoire de France.

Jusqu'ici les travaux historiques ont, avec les sérieuses études du droit civil et ecclésiastique, partagé notre vie. De même que V Histoire des Ordres religieux elV Histoire de kl Papauté nous avaient préparé à aborder V Histoire gêné" J'aie de l'Eglise, de même Y Histoire littéraire de la France au niojeii âge et la continuation du Dictionnaire historique de Feller, nous ont, indépendamment de la polémique politique, préparé à traiter l'histoire de la France. Nous l'avons

* Nous ne pouvons mentionner tous les écrivains, et moins encore toils les ouvrages. Si notre nomenclature devait être con)plèle, oraeltrions-nous M. Améclée Thierry el sa belle Histoire des Gaulois, M. de Peyronnet et sa consciencieuse Histoire des francs, M. de Chateaubriand el VAnalyse raisonnce de l'histoire de France que comprennent sïîs Etudes historiques, M. Capefigue el ses intéressants travaux sur diverses époques de notre histoire, M. Alexandre Dumas et son tableau de Gaule et France ?

INTRODUCTION. • sJJ

étudiée en détail : nous allons l'envisager dans son ensemble.

Que si l'on nous demande quel est notre système, nous répondrons, avec M. de Peyronnet ' : « Un système dans une composition historique ! une pensée à soi, fixe, invariable, un but qu'on choisit et se propose d'avance, quand il n'est question que de témoigner de ce qui s'est fait! Loin de moi. J'écris l'histoire et ne l'imagine point; je ne la fais point, je la reproduis ; je ne la donne pas telle que je l'aurais souhaitée, mais telle que je la retrouve et la reconnais. Et qui ferait autrement, serait-ce de l'histoire? Non certes ; je me laisse aller où il plaît aux événements, et ne leur fais point violence pour les contraindre d'aller où il me plairait. Ce sont eux, et non pas moi, qui mènent ma plume. 11 y aura sans doute un système dans mon ouvrage; mais à ce système je n'aurai rien à prétendre. 11 ne sera autre que celui dans lequel il aura plu à la Providence d'enfermer les faits que j'exposerai. Ce ne sera point un système présupposé et préétabli, mais conséquent, et qui se pourra, non pas prévoir, mais conclure. Mon système à moi, si j'en ai un, est justement de n'en point avoir... L'histoire est une affaire de bonne foi et un labeur d'honnête homme. C'est par où elle m'a séduit et gagné. C'est ce qui m'en plait, et par quel côté surtout j'y voudrais plaire. »

Si nous n'adoptons pas, en fait d'interprétation historique, un système arbitraire et absolu; en fait de rehgion,

' Hùl. des Francs, t. 1, Préi., p. 15. : . m c-

"^^ ■ ) MKODUCIION.

ijousproc!aiijons,bieij liant, que nous sommes franchement et exclusivement catholique. C'est du point de vue catholique que nous envisagerons et apprécierons les événeuienls : notre livre s'adresse donc aux familles chrétiennes, à la jeunesse chrétienne des collèges, à hi sainte jeunesse des séminaires. ]\ous considérons les doctrines catholiques comme le seul principe de la force, de la durée, des lumières, des progrès des peuples chrétiens. Nous croyons que les gouvernements n'ont pas de devoir plus sacré, d'intérêt plus pressant, que celui de les défendre : ils doivent défendre la religion comme l'homme défend sa vie, caria religion est Vcime de la société, dont le gouvernement politique n'est que le corps. Enfin nous rendons une pleine et éclatante justice aux papes, qui ont Qiit la société en Europe^; aux évéques, qui l'ont faite en France. A nosyeux,

* Sous leur influence, l'Europe ne forma qu'une grande société de royaumes, merveille politique que tous les publicistes ont admirée, et que I.eibuilz a ( élébrée avec enthousiasme. Aussi, en remontant jusqu'au comnjenccment de l'ordre social, on ne retrouve rien de semblable dans les annales des nations. Mais, quel était le principe de celte étonnante constitution de la chrétienté, qui confondait cent peuples divers en un peuple et en une famille? C'est que l'Europe était régie par une loi suprême, qui était la même pour tous les royaumes : l'Évangile était la Charte de la chrétienté. Toule loi suppose une autorité qui la promulgue et l'explique : sans celte autorité, la loi, livrée aux interprétations particulières, cesse d'être une loi. Si la religion, qui était, dans la rigueur du mot,la Loi constitutionnelle de l'Europe, eût été soumise aux interprétations de chaque gouvernement particulier, l'unité de la sociélé européenne eût été détruite, comme elle l'a été depuis. L'Europe ne formait donc une véritable société que parce que la loi géuéra'e qui en unissait toutes les parties était promulguée, expliquée, soutenue contre les erreurs et les passions particulières, par une auto-

IMKOULCllOiS. iS

le giarid intérêt, l'intérêt essentiel, c'est l'intérêt de la religion : le reste est secondaire. La mobilité des choses luiiiiaines, l'instabilité des trônes qui s'écroulent autour de nous, le renversementdes institutions purement politiques, tout cela ne nous rappelle-t-il pas qu'il y a pour nous une autre patrie que celle dont nous étudions l'histoire; que nous sommes chrétiens, avant d'être citoyens; et que le véritable objet de notre amour et de nos efforts est placé bien au-dessus de ce misérable théâtre des passions humaines? Encore une fois, le gouvernement politique est le corps de la société; la religion en est l'âme. Le gouvernement sera donc bon ou mauvais, suivant qu'il protégera

rite unique et suprême, qui n'était, ainsi que la loi elle-même, qu'une émanation de l'autorité divine. Aussi, de nos jours encore, un protestant éclairé, Ancillon, a présenté celle conslitulion de la chrétienté comme la plus belle des choses parmi celles qui peuvent être réalisées : il reconnaît que cet ordre était le plus favorable à l'autorité des rois et à la liberté des peuples. Lorsque les peuples, méconnaissant le précepte de celte loi divine, qui leur prescrit l'obéissance, se laissaient emporter à des révoltes, les princes réclamaient une intervention plus active de l'autorité spiriluelle; lorsque les princes, méconnaissant cet autre principe de la loi divine qui leur pre>-cril de gouverner suivant la jiistice, tourmentaient leurs peuples par d'iniques vexations, ou compromettaient leur repos par des divorces scandaleux, source féconde de guerres et de calamités, les peuples recouraient à leur tour à Tauloriié spirituelle pour faire rentrer l'autorité politique dans les limites de la loi divine. Voilà l'Europe telle que la religion l'avait faite, et l'on ne voit pas que les peuples ni les princes aient beaucoup gagné à la destruclion de cet ordre merveilleux. Occupés, les uns, à retenir une autorité qu'on leur dispute sans cesse, parce que celle autorité, isolée de la loi divine, devient arbitraire; les autres, à exiger des garanties matérielles pour suppléer, d'une manière telle quelle, à la garantie morale qu'ils trouvaient dans la religion, on ne voit de part et d'autre que défiance «t angoisse, infaillibles symptômes d'un désordj'e profond.

a6 IHTRODCCTIOIf.

ou trahira lâchement les droits sacrés de la rehgion. Voilà notre profession de foi politique.

D'après cet exposé de nos sentiments, on ne s'étonnera point de ne trouver dans notre ouvrage aucune trace des préoccupations qui ont imprimé une direction purement philosophique à MM. Thierry, Guizot, Michelet, etc., en un mot à la moderne école historique. Mais on nous saura gré, en même temps, d'avoir largement profité des services que ces écrivains ont rendus à la science, et que l'on ne saurait méconnaître sans ingratitude. Tout en nous rattachant au passé, nous nous sommes harmonisé avec le présent : nous avons voulu que la religion et la science se donnassent la main. Sauf la couleur, nous avons tenu compte des travaux récents, et revendiqué dans l'intérêt d'un ouvrage orthodoxe toutes les découvertes utiles que la philosophie pouvait avoir faites dans l'intérêt de sa vaine gloire.

C est ainsi qu'ont été complétées les précieuses notions que nous fournissaient et le P. Daniel, ce jésuite si calomnié, jusqu'à ce que M. Augustin Thierry lui rendît un loyal hommage; et ces autres jésuites, auteurs de V Histoire de r Église gallicane, trésor d'érudition et de sagesse; et M. de Saint-Victor, auteur du Tableau de Parisj qui nous avait été déjà d'une si grande ressource pour notre Histoire générale de l'Eglise. Dans chaque nation, la capitale étant en quelque sorte le miroir qui réfléchit l'état de sa civilisation, on doit nécessairement y reconnaître d'une manière sensible les effets des principes de stabilité ou de faiblesse, d perfection ou d'imperfection, qui dominent dans lu

nation elle-même. C'est ce qu'a compris M. de Saint-Victor: aussi a-t-il considéré Paris comme la plus belle partie d'un tout magnifique, comme la plus belle dépendance de la civilisation générale opérée par le christianisme. S'élevant jusqu'aux principes mêmes de la société, il envisage de cette hauteur les institutions religieuses et politiques, les mœurs, les lettres, les monuments des arts, les événements dont la capitale a été le théâtre, en sorte que son Tableau de Paris explique la France telle que je christianisme l'a faite.

Après avoir indiqué l'esprit et les matériaux de notre ouvrage, il nous reste à parler du mode d'exécution.

Un long usage a consacré la méthode de procéder règne par règne. Nous nous y sommes soumis pour les subdivisions, nous réservant d'adopter, parallèlement à celle-ci, une méthode plus logique. Les simples changements de princes ne sont pas toujours des événements, et nous avons dû, en conséquence, nous déterminer, pour les divisions principales, d'après les transformations générales que l'organisation politique de la France a successivement subies. A chacune de ces transformations répond un de nos livres jtX. chaque règne forme ensuite un chapitre de chaque livre.

Notre Histoire s'ouvre par deux Discours sur la religion et les mœurs des Gaulois et des Franks : piéli m inaire indispensable du récit qui a pour objet la raceconqukraivte, ou les deux premières dynasties de nos rois, Ce récit est en-

2^ I.NTRODLLIION.

suite divisé en quatie livres : 1° depuis rétablissement des rois franks dans la Gaule jusqu'à l'époque de la puissance des maires du palais; 2" depuis cette dernière époque jusqu'à l'avènement d'une nouvelle dynastie; 3° depuis la victoire des races germaniques, manifestée par l'avènement d'une nouvelle dynastie, jusqu'au démembrement de l'empire des Franks ; 4'» depuis ce démembrement, ou révolution territoriale de 888, jusqu'à l'exclusion définitive de la race, toute germanique, de Charlemagne.

La suite du récit a pour objet la race nationale, ou la troisième dynastie de nos rois. Elle est également divisée en plusieurs livres correspondant à autant de transformations politiques, qui, dans un ouvrage de moins longue haleine, auraient pu être réduites à quatre principales : 1° la féodalité, 2° la monarchie des trois États et du parlement, 3° la monarchie absolue, 4° la monarchie représentative.

L'orthographe des noms historiques de nos premiers temps est presque devenue aujourd'hui une chose grave. On y voudrait de grands changements. « Personne, dit M. de Peyronnet ', dont nous avons partagé l'opinion et suivi l'exemple, personne n'est plus disposé que moi à la déférence pour le savant et recommandable écrivain qui a renouvelé de nosjours les anciennes tentatives de Du Tillet, Je m'abstiendrai pourtant cette fois de ses conseils ^. Assu-

* Hist. des Francs, t. 1, Préf., p. xiii.

* Nous avoDs seulement mis en présence les deux orthographes, en plaçant entre parenthèses le mot ludesque à côté du mot français, et en donnant son interprétation dans les notes.

IϫTRODUCTIO\. 29

rément la langue tudesque, que parlaient les Francs, ressemblait peu à celle que parlent aujourd'hui les Français. Ce sont bien deux langues, et je n'entends pas qu'il faille mettre en doute si les Francs ne prononçaient pas Merowings, Chlodowig, Lodwig et Karle, plutôt que Charles, Louis, Clovis, Mérovée. C'est pourquoi, si j'écrivais l'histoire de ces temps en langue tudesque, je voudrais savoir quelle orthographe et quelle consonnance donnait cette langue au nom de mes personnages, et je les conserverais religieusement. Mais j'écris la langue qui se parle en mon pays, de mon temps. Je ne la refais, ni ne la réforme, je m'en sers. Et, de même que je n'emploie point les désinences grecques ou latines, quand je parle en cette langue des personnages de Rome ou d'Athènes; de même que je dis Alexandre, Pompée, Auguste, quand je parle, moi, Français d'aujourd'hui, de ces grands hommes, de même je dis Mérovée et Clovis sans trop examiner de quelle manière se prononçaient ces mots en langue tudesque, quand vivait cette langue, il y a douze siècles. Que ma langue ait tort; cela peut bien être. Qu'il lui valût mieux de dire Alexandros, Pompeius, Mérowings; je ne dispute pas là-dessus. Mais, ce mieux-là, elle n'en veut point. Elle dit Pompée; elle dit Mérovée : que puis-je à cela? M'irai-je obstiner à la foire rétrograder jusqu'au tudesque? L'usage veut -.si volet usas; 1 usage est le maître : arbitrium et jus. « , -/

Cette Introduction à un sujet si grave ne peut être mieux terminée que par ces graves paroles du même écriyain ' :

' Hitt. (U$ Francs, Chap. prél., p. xvn. : ^ • - 'v.)-,

3o INTRODUCTIOIf.

« L'histoire enseigne l'avenir, et c'est sa plus précieuse leçon; elle prédit quanti elle raconte. Elle récite les faits; les laits dévoilent leurs causes; les causes à leur tour annoncent tout ce qui devra sortir et éclore d'elles. Car elles sont uniformes, et leurs effets infaillibles. Un événement éloigné avertit de ceux qui éclateront; l'histoire d'un jour révèle les siècles.

» C'est le livre de ceux qui aiment à prévoir ou que leur devoir y oblige. Ce sont les tables de la loi fatale, écrite au commencement des peuples, pour toute leur durée.

» L'histoire est l'étude des princes, a-t-on dit. Il est vrai : non toutefois à cause de leur rang, mais de leur charge; non parce qu'ils sont princes,mais parce qu'ils gouvernent. Car ils veulent savoir apparemment ce qu'ils font, et ils ne peuvent l'apprendre que dans ce qui s'est fait, et dans les suites qu'il a eues. Que l'histoire donc devienne aussi l'étude des peuples, partout où ils prétendent participer au gouvernement : car il leur importe au moins de savoir ce qu'ils laissent faire. Malheureusement, quoiqu'il soit difficile d'instruire les rois, il l'est encore plus d'éclairer les peuples. L'expérience profite au petit nombre quelquefois, jamais au grand. On se fait entendre aux passions isolées; celles de la multitude sont sourdes.

» L'histoire est la science de l'empire. Elle se compose, aussi bien que lui, de commencement, de progrès, de renouvellements, de ruine. Elle n'est complète, comme toute chose, et pleinement intelligible qu'à sa fin. Mais il semble

INTRODUCTION. 3l

qu'elle en ait plusieurs. C'est un drame profond et mystérieux, qui n'est entièrement expliqué qu'au moment où il se dénoue ; mais qui se complique quelquefois et se renouvelle en se dénouant. Les catastrophes de l'histoire en sont comme l'analyse ; c'est par où il faut l'embrasser.

» Aussi y a-t-il des temps, tout comme des lieux, où cette étude se fait, non-seulement avec plus de fruit, mais avec plus de discernement. Que viennent des époques de sécurité et de soumission, on ne s'attache alors que d'une attention froide et distraite aux plus terribles et aux plus instructives révolutions dupasse. Bien moins encore veut-on condescendre au pénible soin d'en démêler les causes lointaines et confuses. On laisse passer négligemment les événements devant soi, sans les combiner, et par cela même sans les comprendre. Quel intérêt y a-t-on, et qu'ont de commun ces vieux et rares désastres avec les faciles jours où l'on vit? Il faut peut-être avoir vu crouler des empires pour savoir rendre à chaque fait historique sa part d'importance et d'autorité. Mais, quand on a assisté à ces grandes commotions ou qu'on en pressent, c'est alors qu^verti par un intérêt vif et prochain, on voit avec intelligence et anxiété l'effrayante succession de malheurs, de fautes, de crimes qui précipite et perd les États.

w II n'y a point d'histoire où n'abondent ces terribles et salutaires leçons. Mais où convient-il mieux de les chercher que dans la sienne? Quelle plus profitable instruction peuton recueillir que dans l'étude des faits domestiques et de

>i''- INTRODUCTION.

la vie de son pays? A quelles annales, si l'intérêt qu'on a dans les choses excite et soutient l'attention, l'appliquerait-on avec plus d'empressement et de patience? »

f**hr

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