‹ Histoire de FranceChapitre 111 sur 116 · HENRI V · texte numérisé non relu

HENRI V

Robert n, en mourant, laissait trois fils, Henri I"', déjà couronné, Robert et Eudes; il laissait en outre deux filles, dont l'une, nommée Adèle ou Alix, épousa successivement Richard HI, duc de Normandie et Beaudoin V, comte de Flandre.

Constance n'aimait pas Henri I*"*^, qu'elle avait déjà tâché d'exclure de la couronne, au profit de Robert son puîné. Obstinée dans ses répugnances, elle entraîna à la révolte les comtes de Flandre et de Champagne, fit déclarer en sa faveur plus de la moitié des places fortes de l'ancien duché de France (Dammartin, Senlis, Poissy, Sens, Coucy, le Puiset), et contraignit Henri l" de sortir de Paris, pour se réfugier, lui douyième, à Fécamp où Robert II, duc de Normandie, que sa sévérité faisait surnommer Robert le Diable, tenait alors sa cour ^. Non-seulement le vassal reçut son seigneur avec cordiahté, mais il le servit utilement, en occupant les forces des rebelles par les courses continuelles qu'il fit faire sur leurs terres. Henri 1", à la tête d'une armée formée de ses fidèles, reprit quelques-unes des places qu'il avait perdues, et défit le comte de Champagne en plusieurs rencontres. Le parti de Constance s'affaiblit; elle fut obligée de demander la paix, et le roi la lui accorda à la prière de Foulques, comte d'Anjou, qui en fut le médiateur. Henri I" céda à son frère Robert le duché de Bourgogne, où cette branche royale régna près de quatre siècles. Quant au comte de Champagne, ce prince actif et courageux le poussa avec vigueur, jusqu'à ce qu'il se soum.ît à son tour. Pour prix de son concours, le duc de Normandie s'était fait céder le Vexin : il se trouva ainsi établi à six lieues de Paris.

La reine, quoique désarmée maintenant, aurait pu perpétuer les factions par sa partialité et par l'autorité qu'elle avait acquise sous le règne précédent : mais elle ne survécut qu'un an au roi Robert, son mari(io32).

La France, affligée d'un des plus terribles fléaux de la colère de

' Hist. de France, t. 2, p. 143.

* Frag. hist. Franc, apud Duchesnc, t. 4.

[An 103*2] ^^'^' "^' ~~ HENRI I. 363

Dieu, n'était pas en état de soutenir longtemps une guerre civile *. L'une des plus cruelles famines dont l'histoire fasse mention la désolait alors. Elle commença Tan io3o, et dura trois ans, pendant lesquels des pluies presque continuelles empêchèrent les moissons et les autres fruits de la terre de venir à maturité. Les éléments paraissaient tellement altérés et les saisons si dérangées, qu'il semblait que le monde allait rentrer dans le chaos dont il était sorti. On s'imaginera aisément ce que les peuples eurent à souffrir d'une indigence qui ne fit qu'augmenter pendant trois années consécutives ; mais on aurait peine à croire les détestables attentats que la rage de la faim porta alors à commettre, si im écrivain, qui fut témoin de ces horreurs, n'avait pris soin de nous en instruire. « Le muid de blé, dit-il ^, s'éleva à soixante sous d'or. Les riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent des racines des forêts; plusieurs, chose horrible à dire ! se laissèrent aller à dévorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts saisissaient les faibles, les déchiraient, les rôtissaient, les mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf, un fruit, et les attiraient à l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage alla au point que la bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si c'eût été désormais une coutume établie de manger de la chair humaine, il y en eut un qui osa en étaler à vendre dans le marché de Tournus. Il ne nia point, et fut brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer cette même chair, la mangetfjet fut brûlé de même Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de Castanedo, un misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des ossements, et parvint à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes d'hommes, de femmes et d'enfants. Le tourment de la faim était si aifreux, que plusieurs, tirant de la craie du fond de la terre ^, la mêlaient à la farine. Une autre calamité survint : c'est que les loups, alléchés par la multitude des cadavres sans sépulture, commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les gens craignant Dieu ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père, le frère son frère, la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir; et le survivant lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent après eux. »

Les évêques et les abbés, persuadés que les biens de l'Eglise sont les biens des pauvres, particulièrement dans une calamité pu-

' Hist. de l'Eglise gall., t. 9, p. ',>3f).

2 Glab., 1. 4, c. 4.

^ Chron. yirdun,, apiid Script, rer. Franc, t. 10, p. 209.

36'4 HISTOIRE DE FRANCE. |^An 1033]

blique, les distribuèrent libéralement pour soulager tant d'infortunés, et ils souffrirent ensuite avec eux '. L'Église rendit alors ■volontiers aux indigents ce qu'elle avait reçu autrefois des riches. On dépouilla les autels et on vendit les vases sacrés, pour nourrir les membres souffrants de Jésus-Christ -. Mais, comme, malgré ces largesses, le nombre et les besoins des pauvres croissaient tous les jours, et comme il était impossible de pourvoir à tant de misérables, les prélats crurent devoir préférer les laboureurs et s'appliquèrent à leur procurer quelque nourriture, de peur que la terre ne demeurât sans culture.

Après trois ans de stérilité, la moisson de l'année io33 fut si abondante, qu'elle surpassa la récolte de cinq années ordinaires ^. Les peuples, que la misère passée avait rendus plus dociles, reçurent ce bienfait avec reconnaissance, et parurent disposés à mener dans la suite une vie plus chrétienne. Les évéques profitèrent de ces heureuses conjonctures pour corriger les désordres qui avaient attiré la colère du Ciel, et surtout pour empêcher les guerres presque continuelles que les seigneurs se faisaient entre eux. On tint à ce sujet des conciles dans toutes les provinces. L'Aquitaine en donna l'exemple ; les provinces d'Arles et de Lyon l'imitèrent, puis le reste de la France le suivit. On dressa dans ces assemblées un grand nombre de règlements, surtout pour réprimer les violences et les pillages auxquels on s'était accoutumé durant la famine. Afin d'établir une paix inviolable entre les particuliers, on ordonna que les hommes libres et les esclaves marcheraient désormais sans armes ; que les voleurs seraient sévèrement punis; que le droit d'asile serait conservé aux églises, excepté à l'égard de ceux qui auraient commis quelques violences, ceux-là devant être arrachés de l'autel pour être conduits au supplice. Les peuples ratifiaient solennellement ces canons, en priant les évêques de lever leurs crosses vers le ciel, pendant qu'ils criaient, en étendant les mains : la paix ! la paix !

Toutes les guerres ne furent pas prévenues, cependant. L'aventureux comte de Champagne, fils de Berihe, première femme de Bobert II, se mit en possession du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère : il soumit tout jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la Lorraine et par l'Italie, qui le

♦ Hist. de l'Eglise gall., t. 9, p. 238.

' Chron. Virdun.

' Uist, de l'Eglise gall., t. 9, p. 241.

fAn 1037] "V. Y. — HENRI I. 365

voulait pour roi ', il essaya de relever l'ancien royaume d'Austrasie. Il prit Bar et marcha vers Aix-la-Chapelle, où il comptait se faire couronner aux fêtes de Noël; mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évéques de Liège et de Metz, tous les grands du pays, vinrent à sa rencontre et le défirent. Tué en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui retrouva sur son corps un signe caché (loSj) ^.

La mort d'Eudes délivra Henri F*" d'un dangereux ennemi; par malheur, il laissa deux fils d'un génie assez semblable au sien, Etienne, comte de Meaux et de Troyes, Thibault, comte de Chartres et de Tours''. S'ils abandonnèrent les prétentions de leur père sur le royaume de Bourgogne, ce ne fut que pour exciter de nouveaux troubles en France. Avec leur aide, le prince Eudes, deuxième frère du roi, las de vivre à la cour sans autorité et sans domaine, se révolta contre Henri F*"; mais les troupes de Guillaume, fils de Robert le Diable, duc de Normandie, aidèrent son suzerain à comprimer la sédition. Le prince Eudes, vaincu, fut enfermé à Orléans (loSj).

Guillaume, dont il vient d'être question, était de basse extraction du coté de sa mère. Robert l'avait eu par hasard de la fille d'un tanneur de Falaise. Le duc, n'ayant pas d'enfants légitimes et voulant par dévotion accomplir le pèlerinage de Jérusalem (io34)) avait, avant son départ, saisi Guillaume du duché de Normandie, avec le consentement du roi Henri l^*'*. Les Normands jurèrent fidélité à l'enfant, et placèrent leurs mains entre les siennes ^. Robert arriva heureusement à la Terre-Sainte et fit de riches présents aux églises de Jérusalem; mais à son retour il mourut à Nicée en Bythinie, et Guillaume lui succéda à l'âge de neuf ans. Sa jeunesse et l'illégitimité de

' Praestolabantur illum legati ex Italiâ directi, déférentes ei arram principatûs, ut aiehant, totius ltalia> regiouis. Mediolanenses... existhuabant eumdem Odoneiu i)OS>e percipere regnuni Austrasiorum atque ad eos transite, ut illic gererct priniipatum. (Glab., 1. 3, c. 9.)

=* Michelet, Hist. de France, t. 1, p. (52.

* Daniel, Abrégé de l'hisl- de France^ t. 2, p. 297.

•* Robcrlus ex concubinà Willclmum gcnuerat... cui universos sui ducami» nis principes luilitaribus adstrinxit sucraanntis... Fuit eniin usiii à primo ad- >entu ipsius gcntis in Gallias, ex hujusiuodi concubinaruni commixtione illorum principes exslitissc. (Raoul filab., J. 4, c 6, apud script, rer. Franc. , t. 10, p. 51. Ge.\tu consuluin Andegavensium, ibid., t. Il, p. 205) Ego Guiilclmus, cogQomenIo Bastardus. {Recueil des historiens de France, t. 12, p. 568.) Willelaïus nothoruin decus. ( Chronic. Neubrig., apud Script, rer. Franc, t. 13, p. 93.)

* Manibus illorum manibus ejus, vice cordis, datis. ( Dudo de Sancto Quin- XxXiO, Hist., p. 157.)

366 HISTOIRE DE FRANCE. [\n 1037]

sa naissance suscitèrent des factions. Plusieurs chefs, et surtout les parents des anciens ducs, protestant contre son élection, disaient qu'un bâtard n'était pas digne de commander aux fils des Danois '. Les amis de Guillaume leui- firent la guerre et les vainquirent avec le secours du roi de France, qui reconnaissait l'appui que lui prêtait la Normandie en soutenant son duc, conmie celui-ci reconnaissait la protection du roi en le secondant dans ses entreprises contre les vassaux rebelles. Toutefois cet échange de services n'exclut pas des ruptures, dont l'histoire n'a pas toujours assigné le motif.

Pour peindre Guillaume, nous dirons avec ]M. Augustin Thierry^, que, dès sa jeunesse, il s occupa de soins militaires, faisant la guerre à ses voisins d'Anjou et de Bretagne. 11 aimait passionnément les beaux chevaux, et en faisait venir de Gascogne, d'Auvergne et d'Espagne, recherchant surtout ceux qui portaient des noms par lesquels on distinguait leur généalogie ^. Ambitieux et vindicatif, il appauvrit autant qu'il put la famille de* son père, pour enrichir et élever en dignité ses parents du côté maternel^. 11 punit souvent d'une manière sanglante les railleries que lui attirait la tache de sa naissance, soit de la part de ses compatriotes, soit de la part des étrangers. Un jour qu'il attaquait la ville d'Alençon, les assiégés s'avisèrent de lui crier du haut des mms : la peau! la peau! et de battre des cuirs, pour faire allusion au métier du bourgeois de Falaise dont Guillaume était le petit-fils. Le cruel fit aussitôt couper les pieds et les mains à tous les prisonniers qu'il avait en son pouvoir, et lancer leurs membres, par ses frondeurs, jusqu'au dedans des murs de la ville "".

A la faveur des troubles que nous avons décrits, les violences et les guerres pai'ticuhères entre les seigneurs avaient recommencé de toutes parts. Les évêques ne tardèrent pas à s'apercevoir que, dans la confusion où était alors le royaume, l'observation des articles arrêtés quelques années auparavant pour le maintien de la paix devenait comme impossible ^. C'est pourquoi ils jugèrent à propos de modérer la rigueur des premiers règlements, afin qu'en demandant moins on obtînt plus. Il se tint à ce sujet divers conciles, et l'on convint de changer en une espèce de trêve la paix qui était alors si mal gardée. On se contenta donc d'ordonner que, depuis le

* Guill. Gemetic, p. 268.

2 Hist. de la conquête de l'Angleterre par les A'ormands, t. 1, p. 231.

s Qui nominibus propriis vulgô sunt nobilitati, (Guill. Pictav., p. 181.)

•* Citron, de Normandie, nouveaux détails, p. 246.

"* Ibid. Dudo de Sancto Quiutino, p. 7j. Guill, Gemetic, 1. 7, c. 18, p, 44 •

6 Bist. de VF-sUse galL, t. 9, p. 256.

[An 1041] "V. V. — HENRI I. 867

mercredi au soir de chaque semaine jusqu'au lundi matin, personne ne fût assez téméraire pour attaquer son ennemi, pour commettre quelque violence, ou pour répéter à main armée les biens usurpés sur lui. C'est ce qu'on nomma la Trè^e de Dieu ; et l'on statua que quiconque la violerait paierait une amende pour racheter sa vie, ou qu'il serait excommunié et exilé. Un pareil règlement, qui laissait un Ubre cours aux violences et aux vexations, trois jours de la semaine, fait bien sentir la grandem- du mal qu'on n'osait entreprendre de réprimer entièrement. On eut encore plus d'indulgence dans un synode du clergé d'Elne. On n'y fixa qu'un jour de trêve par semaine, savoir, depuis le samedi soir jusqu'au dimanche matin : et cela, afin qu'on pût, en toute liberté, célébrer le dimanche, et se rendre en sûreté à l'église. Comme on ne convient pas de l'année que se tint ce concile, nous croyons devoir le rapporter au temps où l on établit ce qu on nomma la Trêve de Dieu, c'est-à-dire environ à l'an io4o.

La Normandie, qui était encore agitée des troubles de la minorité du duc Guillaume, refusa de se conformer à cette trêve. L'abbé Richard de Saint -Vannes, surnommé Grâce de Dieu, à raison de la douceur et de la force de son éloquence, l'y prêcha inutilement : il ne put rien gagner sur des esprits accoutumés aux violences et au pillage. Comme cette province fut affligée alors de la peste appelée lej'eu sacré, on attribua ce fléau au mépris qu'on avait fait ''de ses exhortations. En peu de temps, il s'étendit aux autres provinces.

Tandis que les guerriers refusaient de s'amender, le clergé se perfectionnait (io4i). C'est l'époque où la vie canoniale prit un nouveau lustre par la réforme qu'embrassèrent les chanoines de plusieurs collégiales, pour vivre non-seulement en communauté, mais en religieux '. C'est au moins celle où l'on commença à voir en France des chanoines réguliers, qui ne possédaient rien en propre. De son côté, l'état monastique, renouvelé par des réformateurs puissants en œuvres et en vertus, attirait tous les jours dans ses asiles les plus dignes sujets, même des pays les plus éloignés de la France. Casimir, roi de Pologne, chassé par la révolte, se retira en France et embrassa l'état religieux à Cluni, où S. Odilon le fit promouvoir au diaconat. Mais le repentir des Polonais vint l'arracher à la so- Utude, et une cUspense du pape Benoît IX permit au roi banni

« Hi.1t. de l'Eglise gall., t. 9, p. 263.

368 histoihe de frincu. [An in49]

de reprendre la couronne ù laquelle il avait généreusement renoncé (io44)«

L'Eglise de France devait surtout gagner à la présence de LéonIX, qui, élevé du siège de Toul sur le trône pontifical, retraça le courage et les vertus de S. Léon le Grand. L'abbé de Saint-Renii de Reims l'avait engagé à consacrer la nouvelle église de son monastère, et ce pape se proposait de régler en même temps les affaires de la religion dans un concile (1049). Mais le seul nom de concile effraya ceux qui se sentaienl coupables de simonie ou de mariages incestueux. Ils résolurent d'en empêcher la tenue, et représentèrent à Henri I" qu il anéantissait les droits de sa couronne s'il permettait au pontife romain d'exercer sa domination en France, s'il allait en personne le trouver à Reims, et s'il appuyait de son autorité la convocation du concile. Ils ajoutèrent (ce qui était faux) qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait permis à un pape l'entrée de son royaume pour ce sujet ; qu'après tout ime telle mesure, bonne dans un temps de paix, était intempestive au milieu des troubles suscités par les factions de quelques seigneurs ; qu'il était plus à propos de marcher contre les rebelles que de s'amuser à tenir des conciles; qu'au reste, il ne pouvait dispenser de cette expédition militaire ni les évèques ni les abbés, puisqu'ils possédaient la plus grande partie des biens du royaume. Henri I*"', persuadé par ces conseils intéressés, manda à Léon IX qu'il était contraint de marcher avec tous les prélats de son royaume contre des vassaux rebelles, qu'ainsi ni lui ni eux ne * pouvaient se rendre au concile. Il partit en effet brusquement pour son expédition, et l'on força même l'abbé de Saint-Remi de le suivre, comme pour le punir d'avoir attiré le pape en France; toutefois, on le renvoya dès le second jour de marche. Léon IX, jugeant que, plus on craignait le concile, plus il était nécessaire, persista dans sa résolution. Vingt évèques et plus de cinquante abbés, avec un grand nombre d'ecclésiastiques, se trouvèrent à cette assemblée, qui fit une sévère justice de la simonie des clercs, des mariages illégitimes de plusieurs seigneurs, et des innovations des hérétiques : ce pouvaient être des Manichéens ou des disciples de Bérenger, qui commençait à dogmatiser contre la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie.

Les hérésies qui s'étaient élevées jusqu'alors n'avaient pas fait de grands progrès dans l'Eglise de France; on y avait attaqué avec plus de succès les règles de la discipline. Ce rempart de la foi ayant été renversé dans plusieurs Eglises particulières, l'erreur s'é-

fAn ÎOol] Ï-IV. V. — HENRI 1. 36^

tait flattée d'attaquer avec avantage la foi même, et la foi du sacrement le plus consolant pour les fidèles'. Les réfutations et les condamnations ne manquèrent pas à Timpie Bérenger. Un concile de Paris (io5o) ordonna notamment que, si ce novateur et ses adhérents ne venaient à résipiscence, l'armée des Français, ayant à sa tête les clercs en habits sacerdotaux, marcherait contre eux, et les châtierait, à moins qu'ils n'abjurassent leurs erreurs. Un pareil décret fait bien voir combien était alors vivace et intime le sentiment religieux ; non pas ce sentiment vague et stérile que l'indifférence des modernes prend pour de la foi, mais ce sentiment et ces convictions inébranlables qui enfantent les œuvres.

Le désir de remédier aux maux de l'Eglise, en France, y rappela encore Léon IX (io5i). En retournant par l'Allemagne, ce pontife obtint du secours de l'empereur Henri III contre les Normands, qui s'étaient emparés de la Fouille sous prétexte de la défendre et qui exerçaient les plus gTandes violences pour s'y maintenir. Mais, en signalant les premiers désordres de la conquête, que Léon IX dut réprimer, n'oublions pas qu'il faut apprécier cette conquête par ses derniers et grands résultats. Or, à cette époque du xi*^ siècle, où la royauté capétienne, faible et inerte, ne pouvait aider encore les pontifes romains à combattre l'opposition politique et religieuse, l'épée des Français de Normandie repoussa l'empereur des murs de Rome, chassa les Grecs et les Sarrasins d'Italie et de Sicile, assujettit les indociles Saxons de l'Angleterre ^. Longtemps avant la croisade de Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade dans toute l'Europe ^.

Les Normands étaient un peuple mixte, où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément Scandinave. Leur préférence était pour la civilisation romaine et ecclésiastique *. C'est ce qui explique cette multitude prodigieuse de fondations qui avait fait de la Normandie une Egypte, une Thébaïde ^; c'est ce cjui explique leur goût pour les lointains pèlerinages à Saint-Jacques-de-Compostelle, au Mont-Cassin, au Saint-Sépulcre. Reniant sous un autre rapport leur origine septentrionale, ils parlaient français dès la troisième génération, et n'avaient plus alors parmi eux personne qui entendit là

* Hist. de V Eglise galL, t. 9, p. 312.

^ Michclet, Hist. de Fronce, t. 2, \^. ICO.

- Jhid., p. 179.

•• Ibid., p. 180.

" /Ijnulahattir Egyptuni rcgulariiim cœnobioiuni rulligii*. (Cuill. Pictav,, âpud Script, rer. Franc, t. II, p. 81».^ f.npiiobia plurima dcvotè ron.slruNit. ^,Ord«rio, Vital., 1, 4, p. 1^1.)

$y<> HISTOIRE DE FRANCE. r^n jq5jj

danois; ils étaient obligés d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux '. Chrétiens par le cœur, Français par la langue, leur esprit de gain et de rapine montrait pourtant en eux les descendants des vieux pirates du nord. La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils pussent butiner grand'chosc les ims sur les autres : ils allèrent donc, comme ils disaient, gaaignaut - par l'Europe. Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs, comme les anciens Romains, ils ne pouvaient manquer de faire fortune.

« C'est un pèlerinage, dit M. Michelet ^, qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie du sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis dire, trois débris, trois ruines de peuples : des Lombards dans les montagnes, des Gi'ecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et d'Afrique qui voltigeaient sur toutes les côtes. Vers l'an looo, des pèlerins normands aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec de Bari, nommé Mélo ou Mélès, en loue pour combattre les Grecs byzantins et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples les établit au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards de Capoue (1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du Cotentin *, Tancrède de Hauteville, Tancrède avait douze enfants; sept des douze étaient de la même mère. Le héros de cette race, c'est Robert l'^we (Guiscard, JFise"). Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent de se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède s'acheminèrent vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier normand était devenu comte d'Aversa ^. Ils s'en allèrent sans argent, se défrayant sur les routes avec leur épée' (io36j. Le

' Quetn (Richard I) confestim pater Baiocas mittens... ut ibi linguâ eruditus daoicâ suis exterisque hominibus sciret apcrtè dare responsa. (Guill. Gemetic, 1. 3, c. 8.)

* Wacc, Roman du Hou. Est gens astutissitna, injuriarum ultrix ; spe allas plus lucrandi, patrios agios vilipeiideos, quaestùs et doniinationis avida, cujuslibet rei simulatiix : inter largitatem et avaritiain quoddam médium babens. (Gaufred. Malateria, 1. I, c. 3.) Cum fato ponderare perJidiam, cum nummo mutare sententiam. (Guill. Malnisb., apud Script, rer. Franc, t. 11, p. 185.) ^ Hi.st. de France, t. 2, p. 184.

•* Wiscardus... cùm gcneris esset ignoti et pauperculi. {Chron. Malleac.,-dp\xà Script, rer. Franc, t. 11, p. 644.) Robertus Wiscardi, vir pauper, miles tamen. (Richard. Cluniac.) Mcdiocri parentelà. (Aibciic, apud Leibnitzii access. hist,, p. 124.) Michilet, Hist. de France, t. 2, p. 182. » Ibid., p. 85.

<^ Per di versa loca militariter lucrum qusereates. (Gaufred, Malaterra, 1. l, c. 6.)

Un 10341 LIV. V. — HliNRI I. 3^1

gouverneur byzantin les embaucha, les mena contre les Aralîcs. Mais, à mesure qu'il leur vint des compatriotes, et qu'ils se virent assez forts, ils tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la Fouille et la partagèrent en douze comtés. Cette république de condottieri avait ses assemblées à Melplii '. Les Grecs essayèrent en vain de se défendre. Ils réunirent contre les Normands jusqu'à soixante mille Italiens ". Les Normands, qui étaient, dit-on, quel ques centaines d'hommes bien armés, dissipèrent cette multitude. Alors les Byzantins appelèrent à leurs secours les Allemands leurs ennemis. »

Gomme, au défaut d'ennemis, les Normands pillaient le pays même, sans épargner les églises et les monastères, et comme les armes spirituelles ne suffisaient point pour arrêter des hommes qui dépouillaient les autels, le pape Léon IX dut employer contre eux les armes temporelles. Ayant reçu quelques troupes de l'empereur d'Allemagne, il se mit à leur tête, à son retour en Italie, et essaya de chasser ces nouveaux hôtes. Mais les Normands, qui croyaient avoir acheté cette terre par le sang qu'ils avaient versé pour sa délivrance, se défendirent avec courage, battirent les Allemands, et firent le pape prisonnier (looS). Gependant, par égard pour sa dignité, ils le traitèrent avec le plus grand respect, et ne lui demandèrent, pour sa rançon, que l'absolution des censures qu'il avait lancées contre eux. Léon IX l'accorda pour se tirer de leurs mains. 11 ne fut néanmoins mis en liberté que Tannée suivante. Gomme il était malade alors, mi grand nombre de Normands voulurent l'accompagner pour lui faire honneur et pour satisfaire leur dévotion • ils eurent la douleur de le voir moui^ir à Rome ('io54)-

« La conquête de l'Italie méridionale, ajoute M. Michelet "'^, fut achevée par Robert l'Avisé. Il se fit duc de Fouille et de Galabre, malgré ses neveux, qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Il ne traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un peu trop tard demander part dans la conquête. Roger passa en Sicile et en fit la conquête sur les Arabes, après la lutte 1 a plus inégale et la plus romanesque. Un descendant de Roger

* Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison :

Pro numeri) comilum bis sex slaluère plateaj, Alque domus comitum totidem fabricantur in uibe.

(Guill. Apul.,1. l,p. 256.)

* Grœci... maximA multitudine ex Calabriâ et Apuiià sibi coadunatA, usque au sexaginta niiilia ariuatorum.

* His(. df France, t. 2, p. 187.

37a HISTOIRE bE FRANCE, [An 1059]

réunit l'Italie méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des Deux-Siciles. Ce royaume féodal, au bout de la Péninsule, parmi des cités grecques, fut de grande utilité à l'Italie. Les Mahométans n'osèrent plus guère en approcher, avant la création des Etats barbaresques au xvi^ siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur empire fut même envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les Allemands, enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus d'une fois heurler lourdement contre nos Français de Naples. »

Pendant que les fils de Tancrède continuaient à fonder leur puissance en Italie, les INormands de la mère patrie luttaient avec les Français de Henri l" (io54). D'intelligence avec quelques-uns des seigneurs de Guillaume, le roi s'avança avec son frère Eudes, à qui il avait pardonné sa révolte. Mais ses troupes subirent à Mortemer, dans le pays de Caux, un échec dont le duc envoya fièrement prévenir Henri. Son messager, parvenu sur une hauteur voisine du camp royal, au milieu de la nuit, poussa de grands cris d'une voix retentissante. Les sentinelles lui ayant demandé qui il était et pourquoi il criait ainsi à pareille heure, il répondit : « Je m'appelle Roger du Ternois, et je vous porte de mauvaises nou- » velles.Conduisez vos chario ts et vos charrettes à Mortemer pour em- » porter vos amis qui sont morts ! Les Français sont venus vers nous » afin de mettre à l'épreuve la chevalerie des Normands, et ils l'ont » trouvée plus forte sur les arçons qu'ils ne l'eussent souhaité. Eudes^ » leur prince, a sauvé sa vie par la fuite, et Guy, comte de Ponthieu, » a été pris; les autres sont tous morts ou prisonniers, ou se sont » enfuis à grand renfort d'éperons. Oi', allez conter ma nouvelle au j> roi des Français, de la part du duc des Normands. » Le roi, informé du désastre des siens, n'essaya pas de les venger; il évacua la Normandie, où il ne rentra depuis que pour éprouver de nouveaux revers (io58). Dégoiité alors par tant de défaites, il conclut avec Guillaume une paix qui ne fut plus rompue pendant le peu de temps qu'il vécut encore '.

Averti par sa mauvaise santé que la mort était proche, il résolut, à l'exemple de ses devanciers, d'associer à la couronne son fils Philippe, âgé de sept ans (loSp).

Henri I" avait d'abord épousé une fille ou une nièce de l'empereur Conrad le Salique, appelée Mathilde. Après la mort prématurée de cette reine, suivant l'exemple de Hugues Capet, qui demanda pour son fils Robert II la main d'une princesse de Constantinople ^,

' Fragment, de Giiill. Conq. antè hist. Valsing.

' Q.uo!iinm unirus nohis filins et ipsc rex, n<?c ei pnrcm in niatrimonio np'

[An lo:)ft] Liv. V, — HENRI I. 373

sans toutefois conckire l'union projetée, Henri F' épousa la princesse Anne, fille de Jaroslaw, czar de Russie. Les Capétiens tenaient à se rattacher au passé, et, par de lointaines alliances avec le monde grec, à primer les Carlovingiens en antiquité '. Or, la fille du czar était une princesse byzantine par une de ses aïeules, qui appartenait à la maison macédonienne ; et cette maison prétendait remonter à Alexandre le Grand, à Philippe, et par eux à Hercule. Le roi de France eut trois fils, dont l'aîné reçut le nom grec de Philippe, en mémoire de l'origine des ancêtres de sa mère; et ce nom est resté jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies, fait observer M. Michelet -, flattaient les traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière la parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Franks des Troyens, et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre ^.

Pour le sacre de Philippe, Henri I" convoqua ime nombreuse assemblée à Reims, où la cérémonie eut lieu le 23 mai io5q, jour de la Pentecôte.

Après l'introït de la messe, Gervais, archevêque de Reims, se tourna vers le prince, et lui adressa un discours pour lui exposer la foi catholique, après quoi il lui demanda s'il voulait y être attaché et la défendre *. Philippe ayant répondu affirmativement, on apporta la formule de sa promesse. Il la lut publiquement et la souscrivit. Elle était conçue en ces termes : « Je, Philippe, par la » grâce de Dieu, futur roi des Français, je promets au jour de « mon sacre, en présence de Dieu et des saints, que je conserverai K à chacun de vous et à vos Eglises leurs privilèges canoniques; » que je leur rendrai justice et les défendrai avec 1 aide de Lieu, « ainsi qu'un bon roi doit en user dans son royaume à l'égard des » évèques et des Eglises, et que je ferai rendre justice selon les lois » aux peuples de mes Etats. » Quand le jeune prince eut lu cette formule, il la remit, signée de sa main, à l'archevêque de Reims, en présence de l'archevêque de Resancon et de l'évêque de Si on, légats du pape, des autres prélats, des abbés et des seigneurs qui assistaient à cette cérémonie.

Ensuite l'archevêque, prenant la main et le bâton de S. Rémi,

tare pnssumus, propter affinitatem vicinonim roj^um, filiam sancti impcrii prsecipuo attcctu quierimus. (Gerbert., Epist., apud Script, rer. Franc, t. 10, p. 400.)

* Michelet, Hist. de France, t. 2, p. 149, « Ibid., p. lôO.

* Schiltcr, t. 1.

* Cône. t. 9, p. 1107.

^y4 HISTOIRE 1)K l'KA.NCJK. [Au 1069]

fit un discours pour montrer que, depuis que S. Rémi avait baptisé et sacré Clovis, c'était à ses successeurs qu'il appartenait de sacrer le roi de France '. Il conclut qu'avec l'agrément du roi Henri, il proclamait Philippe roi de France".

Après que l'archevêque eut ainsi parlé, les légats du pape déclarèrent qu'ils y consentaient. Puis les archevêques, les évêques, les abbés et les autres personnes du clergé donnèrent leur consentement ; ensuite les ducs et les comtes, savoir : Guillaume VIII, duc d'Aquitaine; Hugues, fils et député de Robert, duc de Bourgogne; les envoyés de Beaudoln, comte de Flandre, et de Geoffroy Martel, comte d'Anjou; Raoul, comte de Valois; Herbert IV, comte de Vermandois; Gui, comte de Ponthleu; Guillaume, comte de Soissons; Guillaume comte d'Auvergne; Hildebert, comte de la Marche d'Aquitaine ; Foulques, comte d'Angoulème ; le vicomte de Limoges et beaucoup d'autres ; enfin les simples chevaliers et le peuple qui s'écrièrent par trois fois : « Nous approuvons, nous consentons, qu'il soit ainsi! »

Phihppe, ayant été proclamé, fit un acte par lequel il s'obligeait de conserver les biens et les droits de l'Eglise et du comté de Reims; il le souscrivit, et le fit souscrire par l'archevêque, qu'il établit son chancelier, à l'exemple de ses prédécesseurs. Alors Gervais sacra Philippe.

La cérémonie terminée, l'archevêque de Reims traita magnifiquement toute l'assemblée à ses dépens, quoiqu'il fut seulement oblisfé de traiter le roi.

On ne voit pas dans l'ancienne Relation de ce sacre que les évêques ni les seigneurs, depuis nommés pairs de France^ eussent déjà un rang particulier.

La présence du duc d'Aquitaine et de ses principaux vassaux, qui, par cet acte, se rattachaient implicitement à la coui'onne de France, rendit le sacre de Philippe extrêmement remarquable. Le duc de Normandie, quoiqu'il eût fait la paix avec Henri P'^, les comtes de Champagne et de Toulouse, ne prirent aucune part à cette cérémonie, la plus solennelle qu on eût célébrée à la cour des rois capétiens.

Mais on s'explique l'absence du duc Guillaume, qui était alors excommunié, et que Henri I*"^ n'avait sans doute pasjugé à propos d'inviter à une cérémonie, qu'il eut troublée, s'il eût voulu y assister en personne. Malgré la défense que le saint pape Léon IX lui

' Quomodo ad eum pertineret electio régis et consecratio. ' Elegit enm in rcgem.

(An 1060] '^IV. T. — HENRI I. 875

avait faite au concile de Reims, sous peine d'excommunication, le duc de Normandie avait épousé sa parente Mathilde, fille de Beau doin, comte de Flandre. Nicolas II, persuadé que la réforme doit commencer par ceux dont 1 exemple est toujours si eflicace, soit pour le bien, soit pour le mal, le déclara, en effet, excommunié; et pour l'obliger à se séparer de Mathilde, il jeta un interdit général sur ses États '. Cependant, en considération du bien qu'un si puissant prince pourrait faire à la religion, le pontife romain accorda la dispense nécessaire, cette même année 1039, et leva les censures, imposant pour pénitence au duc et à la duchesse de Normandie de fonder chacun un monastère. Le célèbre Lan franc, alors prieur du Bec, et illustre adversaire de l'hérésiarque Bérenger, fut l'instrument de cette négociation.

Henri I*'^ ne survécut guère au sacre de Philippe : il mourut dans la cinquante-cinquième année de son âge et la trentième de son règne, le 5 août 1060, à Vitri, dans la forêt de Bièvre, aujourd'hui forêt de Fontainebleau. On publia qu'il avait été empoisonné, par Jean le Sourd, médecin de Chartres; mais ces sortes d'accusations, la plupart calomnieuses, n'ont souvent d'autre fondement que la malignité des uns et les regrets des autres. Henri P"" laissa ses Etats à Philippe, qui n'était âgé que d'environ huit ans, et dont la tutelle avait été confiée par son père à Beaudoin V, dit de Lille, comte de Flandre, et mari d Adèle ou Alix, fille du roi Robert.

Les règnes de Robert I**"^ et de Henri II, qui durèrent soixantequatre ans, furent longs et calmes, comme cela convenait à la France, jeune et faible encore ^ Ils passèrent entre des révoltes fâcheuses sans doute, mais trop légères, pour ébranler le corps de l'État. Ce furent des règnes nourriciers, pendant lesquels germèrent les grands événements qui devaient bientôt appai'aître à la surface de la terre. Ils préparèrent cet âge si mal connu jusqu'à nos jours, au cœur religieux, à la tête aventureuse, au bras puissant. Enfin la nation se reposait, car elle allait mettre au jour quelque chose de plus grand que les révolutions passées. La religion chrétienne, qui avait recueilli le peuple dans son sein lors de l'inondation des Bar bares, qui lui avait ouvert les rangs de son clergé et les paisibles retraites de ses monastères, allait l aider à revêtir sa forme civile dans la société moderne. Les évêques, en un mot, allaient protéger l'établissement des communes.

' Hisf. de l'Eglise galL, t. 10, p. 27. ' Alex. Dumas, Gaule el Fravce, p. 176.

3;7® HlSTOlllE DIÎ FRANCK. J^^ jOggi

En présence de ce nouveau bienfait du christianisme, religion qui abolit l'esclavage pour admettre tout le monde au droit de cité, pourrait-il s'élever des rangs du peuple, des cris de haine et d'ingratitude? Le nom de Jésus-Christ serait-il méconnu par ceux qu'il a affranchis ? car, ne l'oublions pas, c'est son Évangile qui a relevé la femme de la déchéance dont elle était frappée dans la société antique; c'est son Evangile qui, en proclamant l'égalité de tous les hommes devant Dieu, a brisé les fers de la servitude. L'Évangile a fondé la famille et l'État ; l'ÉgUse en a favorisé le développement.

Qui déroba nos ancêtres de la Gaule à la hache des Barbares.^ l'Église.

Qui humanisa les vainqueurs au point de leur faire adopter les vaincus pour leurs frères, par la profession d'une même croyance et la soumission à vme môme loi morale ? l'Eglise.

Qui sauva, non-seulement l'existence, mais la fortune des peuples conquis, en la rectlant dans ses pieux établissements; en acceptant des riches, sous forme de libéralité, des biens dont elle restituait les revenus à l'ouvrier sous forme de salaire, et aux pauvres à li're d'aumône? l'Eglise.

Qui, marquant l'élite du peuple du signe protecteur de la tonsure, l'appela à vivre d'une vie nouvelle et forte sur les ruines de la société détruite, et à commander, au nom de Dieu, aux passions les plus fougueuses des instruments de cette destruction ? l'Eglise.

Qui conserva les arts utiles et prépara ainsi le retour de ce bienêtre matériel dont l'homme se préoccupe aujourd'hui d'une manière déplorablement exclusive ? l'Eglise.

Qui conserva surtout, au milieu des ténèbres de la barbarie, les éléments de la vie morale ? qui sauva les lettres et les sciences ? qui féconda patiemment les germes d'une civilisation, dont l'éclat devait effacer les pâles lueurs de la civilisation païenne? l'Eglise.

Qui bâtit des asiles aux misères du pauvre peuple, en même temps qu'elle réclamait des garanties pour sa liberté, pour ses propriétés, pour son repos ? l'Eglise.

Qui s'élança, le rameau d'olivier à la main, entre les chefs de la féodalité, pour arrêter l'effusion du sang et obtenir, de leur charité comme chrétiens, ce qu'eût refusé leur égoïsme d'homme : la Trèue, sinon la Paix de Dieu? l'Eglise.

Oui, l'Eglise nous a fait ce que nous sommes; l'Eglise, disonsnous, c'est-à-dire les pontifes romains, ces précepteurs des rois et des nations, ces véritables Pères du peuple qu'ils couvraient, aux

fAn IO6O3 "V- V. — HENRI I. 377

jours mauvais, de leur miséricordieuse protection ; c'est-à-dire les évêques, qui entrent en partage de la sollicitude pontificale, et qui, puisant à Rome les inspirations de leur zèle et de leur amour, rendent le pape présent par toute la terre. Qu'on nomme une liberté, et nous nommerons aussitôt le pontife ou le concile qui sut la conquérir.

Maintenant, nous reprochera-t-on de faire au clergé la part trop large dans notre récit ? Ce n'est point notre faute si Thistoire de France n'est pas autre chose que l'histoire des bienfaits de l'Eglise'. Arrivés à cette époque, et au moment de tracer le tableau des grands événements qui rempliront notre second volume, jetons, avec M. de Saint-Victor ^, un dernier regard sur les siècles que nous venons de peindre. Cet adieu au passé est inséparable du pressentiment de ce qui va suivre.

Bien que nos rois des deux premières races fussent loin de réunir en eux tous les droits de la royauté, de la posséder telle que nous la concevons et que nous l'avons connue dans nos temps plus civilises, il est vrai de dire qu'ils étaient de puissants monarques, si on les compare à Hugues Capet et à ses premiers successeurs.

Les rois franks étaient propriétaires d'un immense domaine, d'un domaine divisé et répandu sur la surface entière de la Gaule. Ils en tiraient des revenus suffisants pour soutenir la majesté du trône et déployer dans leur cour toute la magnificence qui convenait à leur rang suprême. Ces vastes propriétés nourrissaient une population presque innombrable de vassaux, d'hommes libres, de serfs, qui ne dépendaient que d'eux et qui leur étaient entièrement dévoués. Ils étaient protecteurs-nés des faibles et des pauvres; c'est-à-dire que les Églises, les veuves, les orphelins, les sujets romains, les artisans, généralement toutes les classes inférieures de la société, à qui le port d'armes était défendu, et sans doute encore tous les hounnes libres qui n'avaient point de propriétés, étaient, dans toutes les parties de la France, sous la protection des justices royales, et que c'était avec le roi qu'il fallait composer, chaque fois que l'on troublait leur paix et qu'on leur causait quelque dommage. En raison de cette protection et de ce droit de juridiction sur une portion si considérable de leurs sujets, ces monarques levaient des tributs sur les terres romaines et sur tous les biens municipaux, ce qui comprenait les cités, les bourgs et leur territoire; outre ces tributs qui se payaient régulièrement, il existait encore des amendes et des par

« Voyez ci-après le» Éclaircissements.

» Tablffiu de Paris, t. 1, part. 2. [). 67t. ' "■■ ■ • ' "' -" • " ' ""•

378 HISTOIRE DE FAANCX. [^Aa 1060]

ties casuelles qui grossissaient considérablement leur trésor. Leui' maison militaire était si nombreuse, qu'elle formait une espèce de petite armée, suffisante pour défendre la cour d'une invasion subite et résister à toute attaque imprévue ; et les hommes libres qui la composaient, subsistant la plupart des largesses de la couronne, devenaient, lorsque ces princes savaient se les attacher, leur appui le plus siir contre les rebelles et contre leurs ennemis. On n'a point oublié que toute justice relevait de leur justice suprême; que leurs officiers civils et militaires, comtes, vicomtes, etc., étaient établis et reconnus partout ; qu'en même temps que ces officiers gouvernaient en leur nom tous ceux qui étaient immédiatement sous la dépendance absolue de la couronne, ils exerçaient une continuelle vigilance sur ceux qui prétendaient n'en dépendre qu'à de certaines conditions ; et qu'à de certaines époques, les commissaires du roi parcouraient les provinces, y tenant des assises solennelles, où l'on réparait tous les torts, où l'on appelait de toutes les justices. Ajoutons enfin que, si les rois franks n'avaient pas le droit de faire les lois générales qui régissaient la nation entière, personne ne leur contestait celui de les faire exécuter; que, s'il ne leur appartenait point de décider de la paix et de la guerre, ils avaient du moins le précieux privilège de conduire leurs leudes aux combats et à la victoire, et qu'ils jouissaient alors, au milieu des camps, de toutes les attributions de la royauté.

Les maires du palais avaient su maintenir ces prérogatives du trône, au milieu de la décadence de la première race ; et lorsque les enfants de Charles Martel succédèrent aux fils de Clovis, ce changement de dynastie n'avait rien changé dans l'Etat.

Il n'en fut pas de même sous leurs successeurs.

A peine ceux-ci commencèrent-ils à donner des signes de faiblesse, que les grands, qui, nous le répétons encore, n'avaient pas pour la famille des Carlovingiens le respect que leur avait toujours inspiré la haute illustration de la famille des rois franks, donnèrent de leur côté des signes de mutinerie et d'indépendance. Dès le temps de Charles le Chauve, on les voit occupés de toutes parts à bâtir des châteaux et des forteresses, à élever des retranchements, à l'abri desquels ils commençaient à braver l'autorité royale. Ce fut vainement qu'une ordonnance de ce prince ' enjoignit aux comtes de faire raser toutes les fortifications de ce genre qui auraient été élevées sans son consentement : les incursions des Normands, déjà si redoutables sous ce malheureux règne, semblèrent légitimer ce

' Cap. Car. Cah'., tit. 36.

[An 1060] Ltv. V. — H£NRi r. 379

que l'esprit de faction et de révolte avait seul fait entreprendre. Dès lors il n'y eut pas un seul hameau qui ne fût défendu par un donjon, pas un seul rocher que ne surmontât une tour, pas un ruisseau dont les eaux ne fussent détournées pour remplir un fossé; et la surface entière de la France se trouva, en un très-petit nombre d'années, comme hérissée de chàteaux-forts.

Si l'on considère quel prmce c'était que Charles le Chauve et quels furent ses successeurs, on ne peut s'empêcher de reconnaître que cette multitude de châteaux et de remparts fut alors le salut de l'État, que, dans des circonstances aussi imminentes, ses rois étaient incapables de défendre et de sauver. Mais aussi ce ne fut point sans de graves inconvénients que chaque seigneur, chaque propriétaire put rentrer ainsi dans le droit de la défense natureUe, parce que, dès ce moment, aucun d'eux n'en voulut sortir.

La force devint le seul droit que consentirent désormais à reconnaître tous ces seigneurs grands et petits, ainsi armés et retranchés. Étranger au reste de la France, chacun d'eux n'eut plus de relations qu'avec ses voisins devenus ses aUiés ou ses ennemis, ni d'autre occupation que de combattre avec eux ou de se défendre de leurs attaques. Ceux qui avaient des serfs en firent des soldats; ceux qui n'en avaient point armèrent leurs manants, appelèrent sous leurs drapeaux tous les vagabonds, tous les scélérats qui avaient besoin de désordre pour assurer leur impunité. Ainsi se formèrent ces bandes si longtemps redoutables aux provinces, même après que l'ordre eut commencé à se rétablir \ redoutables même à leurs anciens maîtres, qui leur avaient appris l'art de la guerre et à goûter les plaisirs de la licence et de l'oisiveté. C'est cet état de choses que l'on appelle avec tant de mauvaise foi la féodalité; et nous convenons qu'alors il est facile de la présenter comme une très-fàcheuse institution""^.

Qui ne voit, au contraire, que ce fut ce qui restait de la féodalité, presque entièrement détruite au milieu de cette furieuse et sanglante anarchie, qui réunit les parties éparses du corps social et en empêcha l'entière dissolution ? Chaque seigneur refusait sans doute d'en reconnaître les lois dans ce qui établissait sa dépendance d'un seigneur plus grand que lui; mais, autant qu'il leur était possible,

' Les grandes compagnies, qu'il fallut faire sortir du royaume et employer à des guerres extérieures sous Charles V pour parvenir à les exterminer, n'avaient point d'autre origine.

' Voyez ci-après les Eclaircissements.

38o mSTOIRE DE FRANCE. Uq lOco]

tous maintenaient ces lois à l'égard des sous-vassaux qui dépendaient d'eux; et comme le principe de la féodalité était cssenliellemeiit nionarchiqiio, dès qu'ils eurent senti le danger de leur entière indépendance, ce 'fut encore en elle qu'ils retrouvèrent la monarchie, dont l'ombre et le nom s'étaient du moins conservés au milieu de cette foule de petits souverains.

Hugues Capet reçut la France des mains de ces seigneurs, et la reçut comme ils l'avaient faite. Ce fut une nécessité poui lui, comme pour ses premiers successeurs, d'être pour ainsi dire le spectateur tranquille de leurs excès et même de supporter patiemment leurs outrasses.

\'oiIà sans contredit les temps les plus malheureux de la monarchie française : c'est ici que s'arrêtent avec complaisance nos déclamateurs révolutionnaires, qui seuls ont pu créer et osent regretter des temps plus malheureux encore. C'est ici que, compulsant avec un soin minutieux et perfide tous nos vieux monuments historiques, ils présentent, avec une sorte de triomphe, et en en chargeant encore les tristes couleurs, le tableau des calamités dont la France était alors accablée: partout l'abus le plus révoltant de la force; partout l'oppression du faible et du pauvre ; les pillages, les meurtres, les excès de tout genre impunis, presque autorisés; une guerre intestine continuelle, pour ainsi dire, de domaine à domaine, de château à château, guerre sanglante, guerre acharnée, et qui semblait menacer d'une entière destruction la race d'hommes répandue sur cette terre malheureuse ; l'autorité royale de toutes parts méconnue par les grands comme par les petits, et les rois insultés et menacés jusqu'aux portes de leur capitale.

Cependant ces rois surent reconnaître, dès les premiers temps, le parti qu'ils pouvaient tirer des divisions de ces vassaux si impatients du joug ; et leur politique fut de les diviser encore davantage, afin de les contenir ou de les réprimer. Henri F' osa le tenter et ne le fit point sans quelque succès ; le règne de Philippe P""^, sous lequel on verra d'ailleurs s'organiser plusieurs communes, offrira encore quelques événements remarquables en ce genre ; mais ce fut principalement sous Louis le Gros, et grâce à l'administration sage et vigoureuse d'un moine (l'abbé Suger), que l'autorité royale commença à reprendre un véritable ascendant. Et ce ne fut point , comme paraît l'entendre le président Hénault, en se créant des droits nouveaux, mais en rétablissant quelques-unes des anciennes prérogatives dont elle avait été dépouillée, et en confirmant à cer-

lAn lOCOj t-I"^- V. ™ HENRI I. 38 1

tailles classes du peuple cranciennes libertés qui leur avaient été ravies. Les cités avaient été envahies par les seigneurs : le roi en fit rentrer un très- grand nombre sous sa dépendance immédiate, et leur accorda de nouveau le privilège de l'immunité; les justices royales furent rétablies ; et quatre grands bailliages qu'il institua dans ses domaines, avec attribution spéciale de juger les cas royaux, renouvelèrent le droit d'appellation de toutes les justices particulières au tribunal suprême du souverain. Enfin on vit reparaître les commissaires du roi, et comme une ombre d'administration générale dans la visite qu'ils faisaient des provinces, où ils recevaient les plaintes des opprimés, et, autant qu il était en eux, arrêtaient le cours de l'injustice et de l'oppression.

Toutefois, telle était la corruption des mœurs lorsque les Capets montèrent sur le trône; elles étaient alors si violentes et si grossières ; l'habitude d'une longue licence avait fait naître des piéjugés si absurdes et si funestes; tous les éléments de la société étaient tellement bouleversés et confondus, que cet avantage qu'eut alors la France, d'avoir été jusqu'à S. Louis, c'est-à-dire pendant plus de deux siècles, presque toujours gouvernée par des hommes supérieurs, ce qui ne lui était point encore arrivé depuis le commencement de la monarchie, que cet avantage, disons-nous, n'aurait point suffi pour opérer son salut, si une puissance au-dessus de l'homme ne lui avait prêté un appui plus sûr et des secours plus efficaces : ce fut la religion qui la sauva.

Sa voix était la seule qui pût encore se faire entendre au milieu de cette horrible confusion ; et ses menaces étaient les seules que pussent redouter encore des furieux qui avaient secoué tout autre frein. Elle parla, elle menaça : ses paroles portèrent le trouble dans les consciences coupables, rassurèrent les faibles, les rallièrent et leur prêtèrent ainsi une force qu'ils n'eussent jamais trouvée, s'ils fussent restés abandonnés à eux-mêmes. Les temples devinrent des asiles toujours ouverts à l'opprimé, et ces asiles, on ne les violait pas impunément. De ses tribunaux partirent, contre ceux que ses exhortations n avaient pu ramener, des arrêts auxquels nul coupable, quelque puissant qu'il pi\t être, ne pouvait se soustraire, parce que la société entière était chargée de les exécuter. C'était toujours d'accord avec les rois que le clergé prenait toutes les grandes mesures de salut public. Dès le règne de Hugues Capet, un grand nombre de conciles successivement assemblés s'étaient élevés contre le funeste abus des guerres privées, avaient lancé desanathèmes contre les ravisseurs des biens des Eglises, contre tous ceux

38a HISTOIRE DE FRANCE. [An lOCO]

qui troublaient la paix par leurs violences et par leurs brigandages ; et ce n'avait jamais été sans quelque résultat plus ou moins heureux. Sous Henii L" fut établie la Treize du Seigneur ', loi qui défendait les combats particuliers depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin, par respect pour ces jours que le Sauveur avait consacrés aux derniers mystères de sa vie; cette trêve modéra du moins des fureurs qu'il était alors impossible d éteindre entièrement.

Mais ce fut surtout lorsque 1 Eglise, poussant un cri de détresse qui retentit dans l'Europe entière, appela tous ses enfants à la défense des lieux saints profanés par les Infidèles, qu on put reconnaître tout ce qu il y avait de foi et d'enthousiasme religieux dans ces races guerrières, et ce qu'il était possible d'attendre de ces âmes neuves et ardentes, dès qu'on saurait diriger vers un but noble et utile leur courage et leur activité. Que de faibles esprits, de ces esprits que fincrédulité a rétrécis et glacés, contemplent encore avec un dédaigneux sourire toute cette noblesse française, abjurant, à laspect de la croix, ses haines et ses divisions, renonçant à ses projets ambitieux, abandonnant même l'héritage de ses pères, pour aller dans lOrient expier ses fautes sur le tombeau du Sauveur du inonde, et gagner des pardons en combattant les ennemis de son cidte et de sa loij le temps est passé du moins où Ton pouvait sottement assurer et faire croire plus sottement encore que les croisades avaient été pour la France et pour l'Europe chrétienne l'une de ses plus grandes calamités. Quelle que soit l'opinion que l'on juge à propos de se faire des motifs qui entraînèrent les croisés, il n'est personne qui maintenant ne convienne que le zèle religieux sut opérer, dans de telles entreprises, ce que la politique la plus habile n'eût même alors osé concevoir. Par ce gi-and mouvement militaire qui reportait en Orient le foyer de la guerre que les sectateurs de Mahomet n'avaient cessé, depuis plusieurs siècles, de faire, dans lOccident même, aux adorateurs de Jésus-Christ, lltalie, qu'ils avaient si longtemps désolée, fut mise à couvert de leurs invasions ; leur puissance s'affaiblit sensiblement en Espagne ; et la chrétienté commença à respirer devant ces redoutables ennemis. Tels furent les avantages extérieurs qu'on retira des croisades ; le bien in-

* Louis IX, plus puissant que Henri F'", établit, à son retour de la croisade, une autre trêve, dite la quarantaine le roi, par laquelle il était défendu à tout seigneur de songer à se veoger de son enuemi avant quarante jours. Depuis, et par une ordonnance datée de Corbcil eu 12J7, il abolit entièrement CCS sortes de guerre, chargeant ies sénéchaux de punir tous ceux qu: voudraient se faire justice par les armes; mais cette oidonaance n'atteignit encore que les vassaux du second ordre.

[\n 106O] LIV. V. HENRI î. 383

térieur qu'elles procurèrent fut encore plus grand. Les guerres privées qui ensanglantaient la France furent presque de toutes parts suspendues, et ne se rallumèrent plus avec la même fureur dans l'intervalle de ces pieuses expéditions. Ce fut à la faveur de ces heureuses diversions, qui tournaient contre l'ennemi commun des chrétiens les forces que jusqu'alors ils avaient fait servir à leur propre destruction, que les rois purent, ainsi que nous l'avons déjà dit, saisir quelques-vmes de ces anciennes prérogatives de la couronne que tant de révolutions et de vicissitudes leur avaient fait perdi'e, rendre la liberlé aux villes, commencer l'affranchissement des serfs, redevenir les chefs suprêmes des justices de leur royaume. Ce fut par suite de ces guerres lointaines que leurs domaines recurent d'immenses accroissements du grand nombre de fiefs que la mort de leurs possesseurs''et l'extinction des familles y firent successivement rentrer. Ainsi se consolida leur pouvoir et s'affermit en même temps la tranquiUité publique.

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