ROBERT IL
Robert II, que Hugues Capet avait eu la précaution de faire couronner, lui succéda sans contradiction. Ses vertus avaient préparé les esprits et gagné les cœurs. L Eglise et l'Etat pouvaient, en effet, tout espérer de son règne. Ce prince avait de la majesté"', de la bonté pour ses peuples, du goiit pour les sciences, et, ce qui est encore plus précieux, une tendre piété et un grand fond de religion *. Ce qui se passa au sujet de son mariage en peut servir de preuve.
Grégoire V exigea, non-seulement que Robert mît en liberté Ar-
' Vid. Siippl. Diplom., c. 10. Hariulfus, 1. 4, c. 12.
* Michelet, Hist. de France, t. 2, p. 114.
' Il avait la taille élevée, la chevelure lisse et bien arrangée, les yeux modestes, la bouche agréable et douce pour donner le saint baiser de paix, la barbe assez fournie, et les épaules hautes. Lorsqu'il montait son cheval royal, (chose admirable!) les doigts de ses pieds rejoignaient presque le talon; ce qui, dans ce siècle, fut regardé comme une merveille par ceux qui le voyaient. (Helgald., T'ita Roberti.)
* Ihid. Hist. de l'Eglise ga!l., t. 9, p. 7o.
(An 998] LIV. V. — ROBERT II. 343
nould de Reims, qui, nonobstant son rétablissement, était toujours prisonnier à Orléans, mais que le roi se séparât de Berthe. Voyant les négociations inutiles pour engager Robert, que sa passion captivait toujours, à rompre cette union incestueuse, il résolut de l'y contraindre par les censures. Un concile de Rome ' (ggS) ordonna que Robert eût à se séparer de Berthe sa parente, qu'il avait épousée contre les lois, et qu'il fit sept ans de pénitence ; en cas de refus d'obéir, qu'il fût excommunié, aussi bien que Berthe. Le même concile suspendit de la sainte communion l'archevêque de Tours qui les avait mariés, ainsi que tous les évêques qui avaient consenti à ce mariage 5 et cela, jusqu'à ce qu'ils vinssent faire satisfaction au saint Siège. Les canons de ce concile furent un coup de foudre pour le pieux roi. La religion et la passion se livrèrent de rudes combats dans son cœur. La passion lemporta d'abord. Le roi accorda cependant quelque chose à la religion : n'ayant pas la force de rompre son union, il se soumit humblement aux censures de l'Eglise. Pierre Damien ^ assure, en effet, que Robert fut excommunié ; cpie les Français eui-ent tant d'égard à cette excommunication, qu'ils évitaient d'avoir aucun commerce avec le roi, en sorte qu'il ne resta auprès de lui que deux serviteurs : encore avaient-ils soin de faire passer par le feu les vases où ce prince avait mangé ou bu, pour les purifier. Ce qui attachait le plus le roi à Berthe, c'est qu il en espérait bientôt un fils. Mais, si l'on en croit Pierre Damien, Berthe accoucha d'un monstre ^ : événement qu'on regarda comme une punition du Ciel, qui manifestait sa colère sur le fruit d'une alliance incestueuse. Frappé des exhortations des évêques, Robert se fit enfin une salutaire violence pour sauver son âme. Il rompit tous les liens qui l'attachaient à Berthe, et répara le scandale par une pénitence exemplaire. Il fit une confession publique de son péché, qu'il tâcha d'effacer par ses larmes et d'expier par des jeûnes. Salutaii'e rigueur du pontife romain qui, en refrénant les passions des princes, apprenait aux peuples que nul n'est au-dessus de la loi de Dieu et de l'Eglise, et qui, à cette époque où il s'agissait de faire
• Conc. Rom. Spicileg. Acheriani.
* Epist. ad Desid.
' P. Damiani Epist., 1. 2, apud Script, rer. Franc, t. 10, p. 492 : « Ex quâ suscepit filium, anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos etiam, virum scilicet et uxorem, omnes ferù Galliaruin episcopi commune simul excommunicavèrc sententiâ. Cujus sacerdotalis cdicti tantus omncm undiquè populum terror invasit, ut ab cjus uuivcrsi socictate recrderent, etc. » On voit au portail de plusieurs cathédrales la statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui semble désijjner la femme de Robert. Voyez Dissertation de BuUet sur fa reine Pédaifque (pied d'oie).
344 HISTOIRE DK FHAXCE. [Au 998J
rcclucation morale de l'Europe, n'aurait pu autoriser un relâchement de la règle des mœurs, sans s'exposer à voir aussitôt l'exception généralisée par les passions et le précepte divin ou ecclésiastique foulé aux pieds par la nudtitude !
Quand Robert eut quitté Bertlie, Foulques-Nerra, comte d Anjou, lui fit épouser sa nièce Constance. (]omme Bouchard, frère de Foulques, était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux importants de Melun et de Corbeil, on appiécie aisément quelle devait être la puissance de cette maison d'Anjou, surtout depuis le mariage de Constance avec le roi. Cette maison n'était ni normande comme ses rivales de Blois et de iNormandie, ni saxonne comme les Capets, mais indigène. Quoiqu'elle désignât comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort chasseur ', elle fut l'implacable ennemie des Bretons aussi bien que des Normands, disputant aux uns la Touraine et le Maine, aux autres le pays qui s'étend d'Angers à Nantes.
Constance était fille de Guillaume Taille-Fer, comte de Toulouse^, qui l'avait eue d' Arsinde, fille de Geoffroy Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et sœur de Foulques-Nerra. Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attira à la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, qui, à la sévérité des mœurs françaises, firent succéder la frivolité des mœurs méridionales ^.
' Habitator rusticanus fuit, ex copia silvcstri et venatico exercitio victitans. (Gcsta consul. Andfgav., apiid Script, rer. Franc, t. 7, p. 256.)
'^ Filiani Guillelmi Tholosani comitis, noniine Constantiam. {Fragment historique, apud Script, rer. Franc, t. 10, p. 211.') Cofrnomento, ob suae pulchritudinis immensitateni, Caudidam. ("Will. Godellus, ibid., p. 262.)
* Glaber, 1. 3, ad cnlcem : Nous croyons bon de rappeler aussi, en terminant ce troisième livre, la vengeance par laquelle le Seigneur, auteur de tout bien, imagina alors de faire expier au genre humain son insolence et ses crimes. Vers l'an 1000 de l'Incarnation, quand le roi Robert eut épousé Constance, princesse d'Aquitaine, la faveur de la reine ouvrit les portes de la France et de la Bourgogne aux naturels de l'Auvergne et de l'Aquitaine. Ces hommes vains et légers étaient aussi affectés dans leurs mœurs que dans leurs coutumes. Leurs armes et les harnais de leurs chevaux étaient également négligés; leurs cheveux descendaient à peine à moitié de la tête ; ils se rasaient la barbe comme des jongleurs, et portaient des chaussures indécentes (des bottes). Hélas ! cette nature de Franks, autrefois la plus honnête, et les peuples rudes de la Bourgogne imitèrent bientôt ces exemples criminels, et bientôt retracèrent fidèlement toute la perversité et l'infamie de leurs modèles. Si quelque prêtre, quelque homme aimant et craignant Dieu, venait à réprimer une telle conduite, on traitait son zèle de folie. Cependant le P. Guillaume, bannissant un vain respect humain, et s'abandonnant à ce que lui inspirait l'Ksprit saint, reprocha vivement au roi et à la reine de tolérer de pareilles indignités dans \eur royaume, si renommé, entre tous les autres, pour son attachement à l'honneur et à la religion. Il adressa de même aux seigneurs d'un ordre et d'un
[An 'J99] I^i^- V. — ROBERT II. 345
L'alliance du roi Robert avec la maison d'Anjou ne manqua pas d'irriter celle de Blois. Eudes II, comte de Blois, surprit Melun qui appartenait à Bouchard, frère de Foulques-iNerra '. Le roi, dont celui-ci invoqua le secours, reprit Melun, aidé dans cette entreprise par le duc de Normandie, qui était lui-même en guerre avec le comte de Blois, au sujet du château de Dreux. Il obligea ensuite ce comte à faire la paix avec le duc (999). jMais l'Ile-de-France et le roi, que les Angevins eurent quelque temps dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure, puisque, dès l'an 1012, on voit Bouchard se retirer à l'abbaye de Saint-jMaur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands ^. Ceux-ci dominèrent alors sous Robert, qu'ils aidèrent à se mettre en possession de la Bourgogne.
Constance était déjà la compagne de Robert, lorsque Gerbert, archevêque de Ravenne, dut à ses talents et à la faveur de l'empereur Othon III d'être élevé à la papauté (999). H prit le nom de Sylvestre IL C'est le premier Français qui soit monté sur la chaire de S. Pierre. Comme le mérite heureux excite lenvie, on accusa
rang inférieurs des l'cproches si éloquents et si sévères, que quelques-uns renoncèrent aux modes nouvelles, et revinrent aux ancieiis usages. Le saint homme voyait dans ces innovations le doigt de Satan, et assurait qu'un liomme qu'on ensevelirait avec cette livrée du démon ne pourrait plus s'en déharrasser de toute l'éternité. Toutefois les usages nouveaux prévalurent auprès de la plupart; et voyant cela, j'ai dirigé contre eux les vers héroïques que voici :
Mille ans après que la Vierge a donne' le Seigneur au monde,
Les hommes se pre'cipitent dans les plus funestes erreurs.
Ce'dant à l'attrait de la variété,
Nous prétendons régler nos mœurs d'après la mode nouvelle,
Et cet amour imprudent de la nouveauté nous entraine au milieu des dangers.
Les siècles passés ne sont plus qu'un objet de risée pour le nôtre.
Un mélange de frivolités et d'infamies vient corrompre nos coutumes.
Désormais les esprits ont perdu tous les goûts sérieux, et jusqu'à la honte du vice.
L'honneur et la justice, la règle des gens de Lien, ne sont plus d'aucun prix.
La mode du jour sert à former des tyrans contrefaits
Avec des vêtements écourtés et une foi équivoque dans les traités.
La répulilique dégénérée voit en frémissant ces usages efféminés.
La fraude, la violence, tous les crimes se disputent l'univers;
Les saints ne reçoivent plus d'hommages ; la religion n'est plus révérée.
Là, les ravages du glaive ; là, ceux de la famine et de la peste
Ne peuvent corriger les erreurs des hommes ni lasser leur impiété;
Et, si la bonté du Tout-Puissant ne suspendait sa juste colère,
L'enfer les eût déjà tous dévorés dans ses abîmes sans fond.
Telle est la puissance de cette malheureuse habitude du péché :
Plus on commet de fautes, moins on craint d'en commettre encore;
Moins on fut coupable, et plus on redoute de le devenir.
' Chron, Floriac.
* Michelet, Hist. de France, t. 2, p. 155.
34^ HISTOIRB D« FRANCE. [j^H iqqqi
Gerbert d'avoir employé la magie pour satisfaire son ambition '. On pjiblia qu'il était nécromancien, parce qu'il était plus savant et plus adroit politique que ses concurrents. Ce fut apparemment son habileté dans les mathématiques qui donna lieu à cette calonmie, inventée par le schismatiqtie Bennon, et adoptée par quelques écrivains hérétiques des derniers temps ; car on sait que les mathématiciens ont été quelquefois confondus avec les magiciens. Mais, outre la protection de l'empereur, il ne fallut à Gerbert d'autres prestiges que ses talents, pour parvenir à la première dignité de l'Église^. Sylvestre ÏI, après avoir tenu le saint Siège pendant plusieurs années, fut enterré dans le portique de la basilique de Latran"^. On découvrit son tombeau l'an 1648, et l'on trouva son corps dans un cercueil de marbre, revêtu de ses habits pontificaux et la tiare en tête. Il paraissait entier et bien conservé ; mais dès qu'on voulut y toucher, il s'en alla en poussière : il ne resta que son anneau et une croix d'argent*.
Ce fut sous ce grand pape et sous le pieux roi Robert que se passa la terrible époque de l'an 1000. On avait répandu dans toute l'Allemagne et dans toute la France que cette dernière année du X* siècle serait aussi la dernière du monde, qui devait finir mille ans après Jésus-Christ ^. On croyait en trouver des preuves dans l'Apocalypse; et les savants, comme S. Abbon de Fleuri, qui avaient écrit pour montrer le peu de fondement de cette opinion, n'avaient pas réussi à détromper le peuple. Les esprits faibles se persuadent aisément ce qu'ils craignent. Quelques signes qu'on vit, ou qu'on crut voir au ciel, confirmèrent dans la pensée que la fin du monde était proche, et portèrent partout la terreur ^. Des famines et des épi-
• Guill. Malmesbur., 1. 2, apud Script, rer. Franc, t. 10, p. 243 : « Non absurdum, si iteris raandemus quse per omnium ora volitant... Divinâtionibùs et incantationibus more gentis famiJiari studentcs Saracenos Gcrbertus perveniens, desiderio satisfecit. . Ibi quid cantus et volatus avium portendit, didicit; ibi excire tenues ex inferno figuras... Per incantationes diabolo accersito, perpetuum paciscitur dominium. » Fr. Andreœ Chron., ibid., p. 229 : <• A quibusdani etiam nigromanciâ arguitur ;... à diabolo enim percussus dicitur obiisse. » Chron. reg. Franc, ibid., p. 301 : « Gerbertum monachum philosophum, quin potiùs nigromanticuni. »
« Hist. de l'Eglise gall., t. 9, p. 81. 3 Ibid., p. 90.
* Cœsar Raspon., de Basil, Lather., p. 75. s Hist. de l'Eglise gall.,X. 9, p. 95.
« Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, t. 18, p. 26G) : « Dùm jamjamque adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum gregibus suis veulent pastores in coQspectum Pastoris œlerni, etc. » Trithemii Chron., ann. 960 : « Diem jamjam imminere dicebat (Bernhardus, eremita Thuringiae) extremum, et munduin in brevi consummandum. » Abbas Floriacensis, ann. 990 (Gallandius, 1. 14,
{A.H 1000] ^^y- V. — ROBERT II. 347
demies ajoutèrent à la douloureuse préoccupation des esprits '. Les violences des vassaux que la royauté était impuissante à réprimer; les petites guerres qu'ils se déclaraient les uns aux autres, et que la politique de Robert lui faisait considérer avec assez d'indifférence, parce qu'elles servaient à affaiblir ces vassaux trop indépendants du pouvoir royal; les troubles et les calamités de toute sorte, préparèrent les hommes aux dernières scènes de désolation.
Othon III, qui, par le royaume de Lorraine, était maître dune partie de la Gaule, avait plus d'autorité que le roi Robert^. En cette terrible année, au milieu de la terreur générale, cet empereur voulut lever le corps de Charlemagne, qui reposait dans l'église d'Aixla-Chapelle ^. L'auteur delà Chronique d Hildesheim dit qu'Othon n'obéit en cela qu'à un sentiment de curiosité. Mais on lit dans Glaber que, vers ce temps, les saints vinrent réclamer Les honneurs d'une résurrection sur la terre, et apparurent aux regards d«g fidèles qu'ils remplirent de consolations *. Comme l'église avait été pillée et ruinée par les Normands, il n'y avait plus sur le tombeau aucune marque extérieure qui put le faire reconnaître. On jeûna trois jours, puis on creusa la terre, et l'on trouva, en effet, dans un caveau fait exprès, le corps de Charlemagne entier et sans corruption. Il était assis sur son siège d'or, ayant sur la tête la couronne, le scepti-e à la main, avec l'épée d'or. On le leva pour le montrer au peuple, et il p'hrut d'une grandeur extraordinaire. Un chanoine d'Aix-la-Chapelle, qui était fort grand et fort gros, voulut se mesurer avec lui. Il prit la couronne et se la mit sur la tête; mais sa tête parut trop petite. Il mesura ensuite sa cuisse avec celle de' Charlemagne, qui se trouva plus grande que la sienne. L'empereur fit placer le corps dans l'aile droite de l'église d'Aix-la-Chapelle,
p. 141) : « De fine miindi cor;im populo scrmonem in ecclesiâ Pnrisiorum audivi, qu6(l statim flnito mille Jinnorum numéro Ante-Chri^tus adveniret, et non longo post tempore univcrsalo judicium succederet. > Will. Godell., Chron., apud Script, rer. franc, t. 10, p. 262 : « Ann. Domini MX, in multis iocis per orbein tali runiore audito, tinior et niœror corda plurimorum occupavit, et suspicati sunt niulti (inem s.tculi adesse. » Jlad. Glaber, 1. 4, ibid., p. 49 : <v yEslimabatur enim ordo tiniporum et elcmentoruni prseterita ab initio moderans saecula in chaos decidisse perpetuum, atque humani {reneris interitum. »
• En 987 : Grande famine et épid(5niie. 9S9: Grande famine. 990-994 : Famine et mal des Ardents.
2 Hist. de l'Eglise gall., t. 9, p. 92.
' Ademar., in Chron., Bibl. Labb., t. 3, p. 169.
* Rcvelata sunt divejsorum argumentorum indiciis, quorsùm diù latuerant, plurimorum sanctorum pignora. ÎSàm veluti (luoddam resurrectionis decoramen pnestolantes, Dei nutu Odelium obtutibus patuère, quorum etiain mentibus plurimum intulérc solamen. (L. 3, c. 6, apud Script, rer. Franc, t. 10.)
348 HISTOIRK DE FRANCE. [A^q iqoI] '
derrière l'autel de saint Jean-Baptiste, et y fit élever un couronnement d'or; mais il échangea le siège d'or avec Boleslas, duc de Pologne, contre quelques reliques de S. Adalbert. L'année suivante fiooi), ce prince qu'on appelait la Merveille du monde', descendit lui-même dans la tombe.
L'an looo venait de s'écouler; le monde subsistait : il se rassura. Quand on vit le xi*' siècle commencer heureusement, il sembla que ce monde agonisant voulût se renouveler. On se remit à vivre, à travailler, à bàtlr; à bâtir d'abord les églises de Dieu. « Près de trois ans après l'an looo, dit Glaber ^, dans presque tout l'univers, surtout en Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises furent renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles pour n'en avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens semblaient rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit que le monde se secouait et dépouillait sa vieillesse pour revêtir la robe blanche des églises. » On ne se borna pas à relever les temples matériels au commencement du xi*^ siècle : on s'appliqua à régler la discipline et à en établir l'uniformité dans les diverses Églises, pour y mieux conserver la paix et l'ordre ^. Il se tint, en effet, plusieurs conciles, tant en Italie qu'en France, sur plusieurs points de discipline qu'on tâcha de rendre vmiformes.
Cependant, les fléaux qui avaient précédé l'an looo ne s'arrêtèrent pas. Il semblait que l'héroïsme du clergé s'ac<;rvit en proportion des calamités. Plusieurs provinces étant affligées de la maladie contagieuse qu'on nomma le Jeu sacré, ceux qiù en étaient atteints venaient à Metz au tombeau de S. Goëric, y chercher un prompt secours à un mal si cruel. L'évêque Adalbéron recevait chez lui tous les malades, lavait leurs ulcères, malgré l'infection, et leur présen-
' Godefrid. Viterbiensis.
* Igitur infrà millesimum tertio jam ferè imminente anno, contigit in universo penè terraruni orbe, pr?ecipiiè tamen in Italiâ et in Galliis, innovari ecclesiarura basilicas, licèt plercque dccenler locatœ minime indiguissent. .€mulabatur tamen quœque gens cbristicolarum adversùs aUeram decentiore frui : erat enim instar ac si mundus ipse excutiendo semet, rejectâ vetustate, passim candidam ecclesiarum vcstem indueret. ( L. 3, c. 6, apud Script, rer. Franc, t. 10, p. 29.)
^ Hiit. de l'Eglise gall., t. 9, p. 103.
* En 1001 : Grande famine. 1003-1008 : Famine et mortalité. 1010-1014: Famine, mal des Ardents, mortalité. 1027-1029 : Famine (antbropophages). 1031- 1033 : Famine atroce. 1035 : Famine, épidémie. 1045-1046 : Famine en France et en Allemagne. 1053-1058 : Famine et mortalité pendant cinq ans. 1059 : Famine de sept ans, mortalité. Sur soixante-treize ans, il y en eut, avant et après le commencement du xi^ siècle, quarante-huit de famines et d'épidémies. ( Michelet, Hist. de France, t. 2, p. 135.)
[An 1007] ^^^' V. ROBERT II. 349
tait lui-même leur nourriture. Il soignait et nourrissait ainsi chaque jour cent malades, heureux de voir son palais épiscopal changé en lin hospice. Voilà un trait : nous en citerions mille. La charité du clergé s'infiltra peu à peu dans les mœurs des fidèles, qui s'adoucirent sous ces divines inspirations, et les guerres particulières, jusqu'alors incessantes, furent suspendues par intervalles.
Le feu sacré s'étant communiqué au Limousin et au reste de l'Aquitaine, tous les évêques de la contrée se rendirent à Limoges, portant processionnellement les reliques de leurs églises. On tira de son tombeau le corps de S. Martial ', et Ton fit une procession générale avec tous les corps saints du pays. Dieu se laissa fléchir par tant d'intercesseurs. La contagion cessa dans toute l'Aquitaine, et les seigneurs laïques, pour témoigner leur reconnaissance, jurèrent de nouveau l'observation de la paix ^.
Vers ce temps, Robert, aidé par les Normands, avait réussi à se mettre en possession du duché de Bourgogne, que deux frères de Hugues Capet avaient successivement possédé. Le dernier de ces deux frères, qui mourut sans enfants, avait adopté un fils du premier lit de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son père, mais Bourguignon par sa mère. Cet Otlo-Guillaume, fondateur de la maison de Franche-Comté, attaqué par Robert et les Normands, menacé d'un autre côté par l'empereur qui réclamait le royaume de Bourgogne, fut contraint de renoncer au titre du duché ^ : au titre, disons-nous, parce que les seigneurs étaient si puissants dans ce pays, que la dignité ducale n'était guère alors qu'un vain nom *. Maître du duché de Bourgogne, le roi en investit son second fils, qui dans la suite le céda à Robert, son puîné.
Robert II prit part aussi à la guerre qui eut Ueu au nord entre les comtes de Flandre et de Valenciennes ^ : il soutenait le premier qui était son vassal, comme S. Henri, roi de Germanie, soutenait le second par le même moif. Henri, trahi par les chances de la guerre, finit par laisser Valenciennes au comte de Flandre (looj), à condition que ce prince lui en ferait hommage.
La cessation momentanée des troubles permit à Robert d'associer, en looj, Hugues, l'aîné de ses trois fils, à la couronne. Il le fit reconnaître roi dans une assemblée tenue à Compiègnej et dès lors
* Et non S. Martin, comme dit M. Michelet (//^r. de France, t. 2, p. 135).
* Adem., in Chron., Jiibl. Labb., t. 2, p. 170. Hist. de l'Eglise gall., t. 9, p. 129.
' Aimoini Contin., 1. 5, c. 46.
* Michelct, Hist. de France, t. 2, p. 156. ** Sigebert., art ann. 1006.
35o HISTOIRE DE FRANCE. [An 1007]
le nom de Hugues figura dans les actes publics, auprès du nom de Robert '.
A la même époque (1007), les Juifs d'Orléans furent accusés d'avoir écrit au roi de Babylone pour le porter à faire abattre l'église du Saint-Sépulcre de Jérusalem, en haine du christianisme ^. Ils marquaient à ce prince que, s'il ne détruisait les lieux saints que les chrétiens allaient honorer en Palestine, il aurait bientôt sur les bras tous les princes chrétiens qui, sous prétexte de satisfaire leur dévotion, ne manqueraient pas de s'emparer de ses Etats.
En effet, des multitudes d hommes s'acheminaient déjà, un à un, et comme pèlerins, vers Jérusalem, aussi bien que vers Rome et le Mont-Gassin. La lutte de l'Occident et de l'Orient était pressentie. Que disons-nous ? La croisade fut explicitement proclamée par Sylvestre II, ce premier pape français, dans la belle Lettre où il appelait tous les princes au nom de la cité sainte ^ : sur cette Lettre les Pisans partirent, et massacrèrent, cht-on, un nombre prodigieux d'infidèles en Afrique*. Ce mouvement de l'humanité, animée par la religion, qui devait faire de tous les Franks une nation, et à l'égoïsme national substituer le patriotisme européen, préoccupait vivement les esprits et les cœurs. Le soleil de Jésus-Christ, dardant ses pin-s rayons sur l'Occident, en transfigurait les nations. « Tout » cela, dit Glaber ^, se trouvait annoncé comme par un présage cer- >> tain dans la position même de la croix du Seigneur, quand le Sau- « veur y était suspendu sur le Calvaire. En effet, pendant que
• Helgald., Vita Roberti.
2 Hist. de l'Eglise grill., t. 9, p. 130.
^ Ea qufc est Hierosolymis, univcrsali Ecclcsi.'s sce[itrisrcgnoru!u imperanti : Cùin benè vigeas, immaculata spcinsa Domini, cujus membrum esse me fateor, spes niihi maxima pcr te caput attollendi jàm penè attritum. An quicquàm diflidircm de te, rerum domina, si nie recognoscis tuam? Quisquamne tuorum faniosam cladctu illatam mihi putare dcbehit ad se minime pcitinere, utque reruni intima abhorrere ? Et quainvis nunc dejceta, tamen habuit me ^ orbis terrarum optimam sui partem : penès me Propbetarum oracula, Patriarcbarum insi<Tnia; bine clara iniindi luniina prodicruiit Apostoli; bine Christi fideiti repetit orbis terrarum, apiid me P.edemptorem suum invenit. Etenim qaamvis ubique sit divinitate, tamon bic bumanitate natiis, passus, sepultus, hinc ad cœlos elatus. Sed cùm Propbeta dixcrit : << Erit sepulchrum ejiis glo- «riosum,» paganis bica cuncta siibvertentibiis, trntat diabolus reddere inglorium. Enitere ergô, miles Cbristi, esto signifer et compugnator, et qnod armis neqiiis, consilii et opum auxiiio subveni. Quid est quod das, aut oui das PNempè ex muUo modicum, et ei qui onine quod babes gratis dédit, nec tamen gratis recipit; et bic eum multiplicat et in futuro rémunérât; per me benedicit tibi, ut largiendo crescas; et peccata relaxât, ut secum rcgnando Tivas. (Gerbert., £pist. 107, apud Script, rer. Franc, t. 10, p. 426.)
* Jbicl.
^Rad. Glab., 1. 1, c. 5.
[An 1014] I-IV. V. ROBERT II. 35 1
» l'Orient avec ses peuples féroces était caché derrière la face du » Sauveur, 1 Occident, placé devant ses regards, recevait de ses yeux » la lumière de la foi dont il devait être bientôt rempli. Sa droite » toute-puissante, étendue pour le grand œuvre de miséricorde, » montrait le nord qui allait être adouci par l'effet de la parole di- » vine, pendant que sa gauche tombait en partage aux nations bar- » bares et tumultueuses du midi. »
Le prince sarrasin fît ce que les Juifs lui avaient conseillé, et Radulfe, évêque de Périgueux, en apporta la triste nouvelle, en revenant de Jérusalem '. Les Juifs, dont on découvrit la méchanceté, en subirent la peine et furent bannis de la plupart de villes du royaume. L'émissaire qu'ils avaient envoyé à Babylone était un moine apostat qui fut saisi à son retour, et condamné au feu par les officiers de Robert.
La piété du l'oi était imitée par ses vassaux. Dans le nombre, nous citerons Foulques-Nerra, comte d'Anjou, l'un des plus grands guerriers de son temps. Les victoires qu'il remporta sur le comte de Tours et sur les Bretons lui firent donner, par quelques auteurs, le surnom de Marte/, et ses divers voyages à la Terre-Sainte lui firent donner par d'autres celui de Palmier, à cause des palmes que rapportaient les pèlerins de Jérusalem. On voyait, dans ce prince, un bizarre mélange de férocité martiale et^de tendre dévotion : le temps qu'il ne donnait pas à des expéthtions militaires, il l'employait à des pèlerinages. Nous citerons encore Guillaume V, duc d'Aquitaine, qui, plus pacifique que Fovilques-Nerra, avait encore plus de zèle pour visiter les lieux consacrés à la dévotion des fidèles : il faisait tous les ans alternativement le pèlerinage de Saint-Jacques en Galice et celui de Rome. Ce dernier pèlerinage tenta aussi la piété du roi.
Mais, avant de l'accomplir, Robert, dont nous ne rapporterons pas au surplus toutes les expéditions contre des vassaux rebelles, entreprit de délivrer l'Eglise de Sens d'un tyran qui la persécutait (ioi4). Renard, comte de Sens, s'étant déclaré l'ennemi de l'archevêque, ne cherchait que l'occasion de linsulter; lui prodiguait même les plus cruels outrages pendant la célébration des saints mystères. Impie, il se glorifiait de combattre ouvertement la religion dans toutes les occasions, et se prononçait en faveur des Juifs^ dont il ne rougissait pas de se nommer le roi. Sur lavis du pape et* de ses suffragans, l'archevêque résolut de se soustraire à cette
» Ailoai., in Chron. Glaber, 1. 3, c. 7.
352 HlSTOIRï DE FRANCE. [An 1018]
tyrannie, en livrant la ville de Sens au roi Robert, qui en était le souverain. Robert, averti de ce projet, se rendit à Sens qu'il surprit. Le comte Renard n'eut que le temps de s'enfuir; son frère Fromond essaya de se défendre dans une tour, mais il lui fallut bientôt demander merci, et le roi l'envoya prisonnier à Orléans où il mourut. Les seigneurs français, qui prétendaient être dans leurs comtés indépendants du roi, s'irritèrent de l'entreprise de Robert, et murmurèrent bautement contre les évêques qui la lui avaient conseillée.
Après s'être rendu maître de Sens, Robert alla à Rome visiter les tombeaux des saints apôtres. Il y fut accompagné par un nombreux cortège d'évèques et de seigneurs. Bertbe, dont il avait été contraint de se séparer plusieurs années auparavant, l'y suivit, tandis que la reine Constance demeurait en France, à Tille-Château, sur la petite rivière de Tille. Si Berthe avait le désir de faire révoquer la sentence qui avait déclaré la nullité de son mariage avec le roi, et si, à l'instigation de quelques courtisans, Robert n'était pas en effet éloigné de la reprendre ' , cet événement, du moins, ne se réalisa pas.
Ce voyage à Rome confirma le roi dans le désir de protéger la relieion contre ses ennemis extérieurs et intérieurs. L'occasion de manifester son zèle ne t#rda pas à s'offrir; car une femme, venue d'Italie à Orléans, y répandit une hérésie abominable, qui avait quelque rapport à celle des Manichéens pour le dogme, et même aux infamies des Gnostiques pour les mœurs (1018). Instruit de ces mystères d'iniquité, Robert se rendit à Orléans, avec la reine Constance, fit saisir les sectaires dans le lieu même de leur assemblée, et les fit comparaître en sa présence et en celle de plusieurs prélats qu'il avait mandés pour ce sujet. Ceux de ces misérables qui s'opiniâtrèrent dans l'erreur furent condanmés à être brûlés vifs. Pendant qu'on les jugeait. Constance se tenait à la porte de l'église afin d'empêcher le peuple attroupé de mettre en pièces les hérétiques. Lorsqu'on fit ensuite sortir ceux-ci pour les mener au supplice, la reine, dans sa cruelle indignation contre l'un d'eux qui avait été son confesseur, lui creva un œil avec un bâton qu'elle tenait à la main. On conduisit ces obstinés hors de la ville, et l'on alluma un giand feu dans une chaumière qu'on leur montra de loin tout embrasée afin de les intimider. Ils ne témoignèrent que plus d'ardeur à cette vue, et s'aiTachèrent des mains de leurs gar-
* Odoran., in Chron,
[An 1023] "▼. V. — ROBERT II. 353
des pour se jeter dans la cabane, d'où ils croyaient sortir sains et saufs'. Les atteintes du feu dissipèrent leur aveuglement 5 ils confessèrent leur erreur; on courut aussitôt pour les délivrer, mais il était trop tard : les malheureux furent suffoqués en un instant.
Le mal avait gagné Toulouse et quelques parties de 1 Aquitaine. Guillaume, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, fit justice des coupables. Quelque temps après il convoqua à ce sujet, au monastère de Charroux, un concile où tous les évèques et seigneurs d'Aquitaine se trouvèrent. Le duc profita de cette occasion pour faire jurer la paix aux seigneurs particuliers qui se faisaient si souvent la guerre. En cela, il imitait encore Robert qui, dans plusieurs conciles, prenait l'initiative de mesures propres à terminer les différends et à établir la paix entre les seigneurs.
On avait lieu de croire que le feu, qui consuma les chefs de la secte, en avait purgé la France: mais la vindicte publique ne put atteindre plusieurs de leurs disciples, qui se disposèrent pour dogmatiser en secret, et Ton vit longtemps après renaître, comme de leurs cendres, la furieuse hérésie des Albigeois, laquelle, faute d'avoir été réprimée dès sa naissance, prit les armes pour sa défense, et coûta bien du sang à la patrie^.
Dans l'intervalle, la iutte des maisons d'Anjou et de Bleis continuait. Le comte d'Anjou gagna, près Pontlevoy, entre la Loire et le Cher, une bataille sur le comte de Blois (10 16), auquel il enleva ensuite Saumur^. Trois ans après (1019), Etienne, comte de Troyes et de Meaux, étant mort sans enfants, Eudes, comte de Blois, son cousin, se saisit de ces deux villes; et comme, malgré les efforts du roi Robert pour l'en chasser, il demeura en possession de cette partie de la 13rie et de la Champagne, ce guerrier, fils de la fameuse Berthe,dut à cet agrandissement de ses domaines d'être surnommé le Champenois.
En même temps que Robert manifestait en France son zèle pour la religion, S. Henri, alors empereur d Allemagne et roi de Lorrair:»e, faisait de la gloire de Dieu et du bonheur de ses peuples l'objet de sa politique. Ces deux princes, que les mêmes inclinations avaient unis, eurent une entrevue sur la Meuse, l'an loaS, et s'y donnèrent des marques réciproques de la plus sincère cordialité''. On était convenu qu'ils s'avanceraient l'un et l'autre dans
« Glab., I. 3, c. 8.
* Hist. de l'Eglise gall., t. 9, p. 163,
* Daniel, Abrégé de l'Iiist. de France, t« 2, p. 287.
* Mis t. de l'Eglise gall., t. 9, p. 169.
354 HISTOIRE DE FRANCE. [An 1024]
un bateau à égale distance du bord. Mais l'empereur, persuadé que la vertu de celui avec qui 1 on traite est la meilleure sauve-garde, passa dès le matin avec peu de suite dans le camp du roi. Après avoir entendu la messe, il mangea avec Robert, lui lit de riches présents, et retourna le soir à son camp '. Le lendemain, le roi, accompagné de plusieurs évêques, se rendit à la tente de l'empereur, et lui fit aussi des présents. Ces princes résolurent alors d'aller ensemble à Pavie pour faire signer au pape Benoît YIII certains articles qu'ils avaient arrêtés sur des points en litige: mais la mort du pontife et celle de fempereur rompirent ce voyage.
Après la mort de Henri, arrivée le i4 juillet 1024, les Allemands s'accordèrent à reconnaître pour empereur Conrad, surnommé le Salique". Mais les Italiens, qui commençaient à se lasser de la domination des Allemands, voulurent déférer le royaume d'Italie au roi Robert ou à Hugues son fils aîné, qui avait déjà été sacré roi, et qui par ses belles qualités semblait faire revivre son bisaïeul Hugues le Grand, dont on lui donnait déjà le surnom^. Robert, doué de plus de prudence que d'ambition, craignit avec raison linconstance des Italiens, et refusa la couronne qu ils lui offraient.
Ils s'adressèrent alors à Guillaume V, duc d Aquitaine, et lui demandèrent son fils pour roi, s il n'aimait mieux lêtre lui-même. Guillauip.e parut d'abord agréer une offre si flatteuse; il alla même en Italie, pour se concerter avec les grands du pays : mais on lui fit des propositions que sa piété ne lui permit pas d'accepter. On voulait qu'il promît de cliasser de leurs sièges la plupart des évèques d'Italie, apparemment parce qu'ils étaient Allemands, et il refusa d'acheter un trône au prix de la conscience et de fhonneur. Les Italiens ne laissèrent pas que de continuer à traiter avec lui, quoiqu ils traitassent en môme temps avec l'empereur Conrad. Il s'aperçut de leur mauvaise foi et se désista d'une entreprise qui n'aurait pas manqué de lengager dans une guerre funeste.
Ce refus d'une couronne donne une haute idée de la modération du roi Robert et de celle du duc d Aquitaine. Ces deux princes songeaient, en effet, beaucoup moins à étendre les limites de leurs États qu à bien gouverner leurs peuples.
L'humilité se faisait remarquer dans la conduite d'autres princes, surtout au moment suprême. Richard II, duc de Normandie, à qui son zèle et ses libéralités valment le surnom de Père des clercs et
» Glab., 1. 3, c. 2.
= Hist. de l'Eglise gall., t. 9, p. 172.
l Epis t. Pulcon, Jndeg, ad Robcrl, £pitaph, ffug.^
(An 102C] "V. V. — ROBERT II. 355
des moines ', mourut à Fescanip, l'an 102G. Il envoya cent livres d or au Saint-Sépulcre de Jérusalem, et donna plusieurs belles terres à l'Eglise de Chartres, pour réparer les dommages qu'il pouvait lui avoir causés dans ses guerres et pour mériter la protection de la Sainte Yiei'ge, ainsi qu'il le marque dans l'acte de donation qui nous a été conservé ^. Avant de mourir, il fit appeler plusieurs seigneurs normands, et Robert, archevêque de Rouen, son frère. Il déclara, en leur présence, son fils Richard III, duc de Normandie, et donna le comté d'Hyesme (Séez) à son autre fils Robert. On l'enterra d'abord, à Fescamp, sous la gouttière de l'église qu'il avait fait bâtir et où par humilité il avait choisi sa sépulture : mais, dans la suite, on transféru son corps au dedans de l'église ■^.
La France perdit, la même année, Hugues, fils aîné de Robert, déjà couronné roi. Les belles espérances que donnait ce prince le firent vivement regretter. Constance, dont l'humeur impérieuse l'avait pourtant contraint en 1022 de quitter la cour; Robert, qui avait dà alors marcher avec une armée contre lui et les mécontents de son parti, mais qui l'avait bientôt ramené par la douceur '*, se montraient inconsolables de cette perte. Les motifs humains étaient trop faibles pour adoucir leur douleur : aussi le saint abbé Guillaume de Dijon leur en suggéra-t-il de plus puissants ''. Admis à l'audience du roi et de la reine : u Vous ne devez pas tant, leur dit-il*', )' vous croire malheureux d'avoir perdu un fils si accompli que vous ). devez vous estimer heureux de l'avoir possédé. Pour moi, je le » trouve siurtout heureux d'être mort avant d être monté sur le » trône, parce que je crois qu'il n'y a pas d'état où il soit plus difficile ») de se sauver que dans la royauté. » Le roi et la reine, étonnés de ce discours, lui dirent : « Quelle raison avez-vous de parler ainsi ? » Il répondit : « N avez-vous jamais infléchi sur ce que nous apprend j> l'Ecriture ? à peine, en trente rois, y en eut-il trois bons. C'est » pourquoi cessez de pleurer le jeune prince, et félicitez-le plutôt de » ce qu'il est dans le repos. » Il n'y a qu'un ministre de l'Evangile qui ait le courage, et peut-être le droit, de faire entendre d'aussi austères vérités à l'oreille des rois.
Le jeune Hugues avait deux frères, Henri, duc de Bourgogne,
' Guillelm. Gemetic, l. 5, c. 17.
2 Spic, t. 13, p. 274.
- Hist. de l'Eglise gall., t. 9, p. 197.
*Glab., 1. 3, c. 9.
« Hist. de l'Eglise galL, t. 9, p. 198.
« h'itn S. Gnill, Divion. . •
356 HISTOIM DE rRANCE. [An 1031]
et Robert. Pour maintenir plus sûrement la couronne clans sa famille, le roi résolut de faire sacrer Henri qui était l'aîné. Mais l'altière Constance n'aimait pas ce prince ; par une injuste prédilection, elle voulait qu'on lui préférât Robert, son puîné. Le roi ne céda pas. Il fit sacrer et couronner Henri, dans la ville de Reims, le jour de la Pentecôte de l'an 1027. Plusieurs évoques, qui avaient été invités au sacre, n'osèrent s'y trouver, de peur de saturer le ressentiment de la reine, qu'on craignait plus que le bon Robert. Ceux de Reims, Laon, Soissons, Amiens, Noyon, Beauvais, Cliâlons, Troyes et Langres y assistèrent, ainsi que les comtes de Champagne et de Poitou. La Bourgogne, restée sans duc par suite de l'association de Henri au trône, fut réunie au domaine de la couronne. Cette réunion est la première atteinte portée au système de la grande vassalité '.
Constance persista à n'avoir que de la dureté pour Henri, réservant toute sa tendresse pour Robert. Celui-ci, qui aimait son frère, si injustement méprisé, le plaignit et entra dans ses intérêts. La reine, s'en étant aperçue, les persécuta l'un et l'autre. Les deux princes, réduits à s'enfuir, prirent les armes pour leur défense, et le roi eut encore la douleur de voir son propre sang se révolter contre lui. Le B. Guillaume de Dijon, qui le voyait fort affligé de la nécessité où il se trou, ait de faire la guerre à ses enfants, lui dit ^ : n Seigneur, vous devez vous souvenir des chagrins que vous avez « causés dans votre jeunesse au roi votre père et à la reine votre «mère. Dieu, par un juste jugement, permet aujourd'hui que vos y> fils vous rendent la pareille. » Robert II reconnut humblement qu'il avait mérité ce châtiment, et tâcha d'en profiter. Toutefois la réconciHation des deux fils avec leur père eut lieu par le moyen de S. Guillaume (io3i).
Après que le calme eut été rendu à l'Etat, le roi ne songea plus qu'à s'adonner aux exercices de piété ^. Il passa le carême de l'an io3i à faire plusieurs pèlerinages, visitant à Bourges l'église de Saint Etienne, à Sauvigni le tombeau de S. Mayeul, à Brioude celui de S. Julien, à Castres celui de S. Vincent, à Conques celui de S'^ Foi, à Toulouse celui de S. Saturnin, à Pamiers celui de S. Antonin, au monastère de Saint-Gilles celui de ce saint abbé, à Aurillac enfin celui de S. Gérauld, et il revint célébrer la fête de Pâques à Orléans. Il fit plusieurs présents à toutes ces églises, et de grandes aumônes aux pauvres. Ceux qui, par leurs maladies ou leur extérieur
• Alex. Dumas, Gaule et France, p. 171.
^ Glab., l. Â, c. 9.
' nist. de P Église gai!., X, 9, p. 231.
[An 1031] Ï'IV. V. — ROBERT II, 35^
repoussant, devaient le plus rf buter sa délicatesse, étaient ceux qu'il chérissait de préférence et qu'il servait avec le plus d'affection, parce que rimage de Jésus-Christ souffrant qu'il voyait en eux les lui rendait plus aimables. C'est par des œuvres d'une charité si héroïque, même dans un particulier, que ce religieux monarque se préparait à la mort.
Il tomba malade à Melun, et ne songea qu'à profiter du peu de temps qui lui restait pour enrichir la couronne qu'il espérait dans le ciel '. Il désirait ardemment de s'unir à Jésus-Christ; et durant sa maladie il faisait souvent le signe de la croix sur son front, sur ses lèvres, sur sa poitrine, en l'honneur des principaux mystères de la vie du Sauveur, qu'il méditait avec une douce consolation. Il prenait aussi souvent de l'eau bénite, selon sa pieuse coutume ; car, quelque part qu'il fût, il voulait toujours en avoir à sa portée. Ces détails, tout naturels sous la plume d'un chrétien, auront aux yeux des indifférents le mérite de peindre les mœurs simples d'une époque bien calomniée parce qu'elle est trop peu connue. La fièvre augmentant, Robert demanda le saint viatique, qu'il reçut avec de grands sentiments de piété ; puis il expira le ao juillet io3i, dans la soixante-unième année de son âge et la quarante-cinquième de son règne. On porta son corps à Saint-Denis, où on l'enten-a auprès de Hugues Capet son père. Les regrets du peuple, qui éclatèrent à ses funérailles, furent un éloge funèbre plus sincère et plus éloquent que tous ceux que les plus habiles orateurs eussent pu faire. Les assistants s'écriaient : « Seigneur, pourquoi nous enlevez- « vous un père si tendre i' Sous son règne nous étions en sûreté et « nous ne craignions personne; car il était en même temps le père )) du peuple, l'arbitre des seigneurs et le protecteur de tous les gens » de bien. «
Robert II possédait, en effet, les qualités d'un bon prince. Plus saint roi que grand roi, plutôt père que maître, plus zélé pour faire servir Dieu que pour se faire servir lui-même, il n'entreprit rien que pour la gloire de l'Église et pour le bien de ses sujets. Sa bonté et sa popularité nuisirent à son autorité, et il fut toujours plus aimé que craint. Quoiqu'il eût de la bravoure, il ne chercha pas à se distinguer par des exploits militaires qui lui eussent acquis de la renommée aux dépens du bien-être de son peuple; il préféra un repos utile à une guerre glorieuse au roi et funeste au royaume; il entretint avec les princes ses voisins une
' ^Ust. de i'I^gligt galt., t, y, p. 232.
358 HISTOIRE Dlî FRANCE. [An t03t]
paix dont sa modération et son équité furent les médiatrices et les garants.
Ce religieux prince mettait une attention particulière à procurer de bons évcques à l'Eglise ; et dans le choix qu'il en faisait, il avait plus d'égard à la piété et à l'érudition qu'à la noblesse : aussi eut-il souvent des reproches à essuyer de la part des grands du royaume '. Il lui arriva pourtant, après la mort de Fulbert de Chartres (1028), de nommer à ce siège Thierri, que les chanoines, qui avaient élu leur doyen, rejetèrent pour cause d'ignorance. La volonté royale prévalut sur l'opposition des chanoines^, fortifiée du concours du comte de Chartres. Ce fut peut-être à cette occasion que le comte encourut la disgrâce du roi, qui tâcha de le dépouiller de ses charges '^. Il fut d'abord sommé de comparaître à certain jour pour être jugé. Mais le comte Richard lui manda qu'il ne convenait pas de le juger, sinon dans l'assemblée de ses pairs : circonstance digne d'attention, parce que c'est la première fois que nous trouvons le nom (\e pairs, et la prérogative des grands de n'être jugés que par leurs pairs, c'est-à-dire par des seigneurs de leur rang; savoir, des comtes ou des ducs ^.
On compte jusqu'à vingt-deux églises ou monastères que Robert fonda ou fit rebâtir ^. Les principaux sont le monastère de Saint- Germain-en-Laye, celui de Saint-Germain-de-l'j^uxerrois à Paris, celui de Notre-Dame à Melun, l'église de Saint-Nicolas-du-Louvre à Paris, etc. Plusieurs de ces églises subsistaient avant le temps du roi Robert, mais apparemment il les fit reconstruire. Le monastère de Saint-Agnan d'Orléans ayant été relevé par ses soins, il y convoqua une assemblée d'évêques, l'an 1029, pour la dédicace de l'église, bâtie avec une telle magnificence, qu'on y voyait cent vingt fenêtres et dix-neuf autels ''. Lors de la translation des reliques, Robert voulut porter lui-même sur ses épaules le corps de S. Agnan; après quoi, s'approchant de l'autel, il quitta son manteau de poiupre, et remercia Dieu, ainsi que S. Agnan, de ce qu'il lui avait donné la consolation de voir achevés les édifices qu'il avait entrepris pour leur gloire. Il fit ensuite ime fervente prière pour le peuple, et ne se retira qu'après avoir offert de riches présents à cette
' Glab. 1. 3, c. 2.
2 Inter Fulb. Epis t. M.
■' Mis t. de l'Eglise gnlL, t. 9, p. 209.
^ Epist. Odonis. Inter Fulb. Epist. 96.
» Hist. de l'Eglise galL, t. 9, p. 235.
« Ibid., p. 214.
[An 1031J 11^'- V. — ROBERT II. 359
église. Entre autres choses, il lui laissa, après sa mort, sa chapelle, qui consistait en dix-huit helles chapes, en deux livres d'Évangile couverts d'or et deux autres couverts d'argent, en deux reliquaires, en un autel d'or et d'argent, en cinq croix d'or, dont la plus grande pesait quatorze marcs, et en cinq cloches, dont la plus grosse ne pesait que deux mille six cents livres. Le roi l'avait fait bénir et nommer Robert, de son nom. Au reste, on ne doit pas être surpris de voir tant de chapes dans lénumération des ornements de la chapelle du roi Robert, puisque ce prince aimait à porter lui même la chape, et qu'à certains jours solennels il allait chanter au lutrin revêtu d'une chape de soie, et tenant en main le sceptre royal ', C'est ce qui arrivait tous les ans, le jour de S. Hippolyte, au monastère de Saint- Denis, où il se rendait pour célébrer cette fête.
« Robert, dit l'auteur de la Chronique de S. Berlin \ était trèspieux, sage et lettré, passablement philosophe et excellent musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: ^<^/^i7 nobis gratin; les rhythmes Judœa et Hierusalem, Concède nobis, quœsumus, et Cornélius centurio, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur lautel de Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone Eripe, et plusieurs autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui demanda un jour de faire quelque chose en mémoire d'elle j il écrivit alors le rhythme O Constantin mnrtjriim ^, que la reine, à cause du nom de Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église de Saint- Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne, pour diriger le chœur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec les moines, et les défier au combat du chant. Aussi, comme il assiégeait certain château le jour de S. Hippolyte, il quitta le siège pour venir à Saint-Denis diriger le chœur pendant la messe j et tandis qu'il chantait dévotement avec les moines j4gnus Del, dona nobis pacem, les murs du château tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit possession : ce que Robert attribua toujours aux mérites de S. Hippolyte. »
Ce prince si pieux « avait horreur du mensonge. Aussi, dit l'auteur de sa Yie *, pour justifier ceux dont il recevait le serment, aussi
" Apud Duchosnc, t. 4, p. 147.
"^ Chrnn. Sith. S. Bertini, apud Script, rer. Franc, t. 10, p. 299.
" Comme on trouve, dans quelques Bréviaires, un Responsoire dans le Commun des martyrs, commençant par les mots O Constantin martyrum ! il sr pourrait faire que ce fût ce Responsoire qu'on aurait nommé une bymne, et qui serait de la composition du roi Robert. {Hist, de l'Église gnU., t. 9, p. 235.)
* Helgaid., Fita Roberti, c. 11.]
36o HISTOIRE DE FRANClî. |^Aa 1031]
bien que lui-même, il avait fait faire une châsse de cristal tout entourée d'or, où il eut soin de ne mettre aucune relique : c'est sur cette châsse qu il faisait jurer ses grands,qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De même, il faisait jurer les gens du peuple sur une chasse où il avait mis un œuf. Oh ! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme les paroles du prophète : « 11 hahitera >' dans le tahernacle du Très-Haut, celui qui dit la vérité selon son « cœur, celui dont la langue ne trompe pas et qui n'a jamais fait de « mal à son prochain! » Les naïves précautions de Rohert honorent sa piété ; mais elles n'avaient assurément pas pour effet d'empêcher le parjure.
Personne ne pleura plus sincèrement ce prince que les pauvres, ses délices et ses plus chers favoris '. U se croyait obligé de les nourrir tous, particulièrement ceux des lieux qui dépendaient immédiatement de la couronne. C'est pour cela qu'il faisait donner chaque jour du pain et du vin à trois cents pauvres, et quelquefois à mille, dans chacune des villes suivantes, savoir : Paris, Senlis, Orléans, Dijon, Melun, Étampes, Auxerre, Avalon. Partout où il allait pendant le carême, il faisait distribuer du pain, du vin, du poisson, à cent, quelquefois à deux cents pauvres. Le jeudi-saint, il servait à genoux trois cents pauvres 5 et après le repas, il leur donnait à chacun un denier^. Le même jour, il servait aussi à genoux cent pauvres ecclésiastiques, et leur donnait à chacun douze deniers. Après quoi, quittant ses habits et ne gardant que le cilice qu'il portait sur sa chair, il lavait les pieds à environ cent soixante pauvres, les essuyait de ses cheveux, et leur donnait à chacun deux sous. En l'honneur des douze apôtres, il avait toujours douze pauvres avec lui, qui suivaient partout la cour, montés sur des ânes : c'étaient là ses courtisans.
La charité du pieux roi s'exerçait sans relâche. « Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent ^. Tout en considérant cette lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet argent fût nécessaire j et, trouvant un pauvre en haillons, il lui demanda prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne savait ce qu'il en voulait faire 5 mais le serviteur de Dieu lui dit d'en chercher au plus vite. Cependant, il se livrait à la prière. L'autre revient avec un outil j
' Hist. de l'Eglise gall., t. 9, p. 233.
2 Helgald., rita Roberti.
' Jbid,, c. 8, apud Script, rer. Franc, t. 10, p. 102.
[An 1Û31J ' LIV.V.—- ROBERT II. 36l
le roi et le pauvre s'enferment ensemble, et enlèvent l'argent de la lance, et le roi le met lui-même de ses saintes mains dans le sac du pauvre, en lui reconmiandant, selon sa coutume, de bien prendre garde que sa fenmie ne le vît. Lorsque la reine vint, elle s'étonna fort de voir sa lance ainsi dépouillée; et Robert assura par plaisanterie qu'il ne savait comment cela s'était fait. »
Sa bonté protégeait ceux même qui en étaient le moins dignes. " Comme il soupait à Étampes, dans un cbàteau que Constance venait de lui bàlir, il ordonna d'ouvrir la porte à tous les pauvres '. L'un d'eux vint se mettre aux pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le pauvre, ne s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or de six onces qui pendait de ses genoux, et s enfuit au plus vile. Lorsqu'on se leva de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et, indignée, se laissa emporter contre le roi à des paroles violentes : « Quel ennemi de Dieu, bon seigneur, a déshonoré votre )> robe d'or ? — Personne, répondit-il, ne m'a déshonoré; cela était « sans doute plus nécessaire à celui qui l'a pris qu'à moi, et. Dieu « aidant, lui pi-ofitera. » Un jour qu'il priait dans l'église, un autre voleur lui coupa la moitié de la frange de son manteau, et se mettait en devoir de lui couper l'autre moitié, lorsque le roi, se retournant, lui dit : « Va-t'en, va-t'en, contente-toi de ce que tu as pris j » un autre aura besoin du reste. » Le voleur s'en alla tout confus . ITn jour encore , il priait dans sa chapelle. « Il vit un clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel, posait un cierge par terre, et emportait le chandelier dans sa robe ^. Les clercs se troublent, qui auraient dû empêcher ce vol; ils interrogent le seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles de la reine Constance; enflammée de fureur, elle jure par l'àme de son père qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens s'ils ne rendent ce qu'on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu'il le sut, ce sanctuaire de piété, il appela le larron et lui dit : « Ami Ogger, va-t'en « d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que tu as » te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur soit « avec toi! » Il lui donna même de l'argent pour faire sa route; et, quand il crut le voleur en siireté, il dit gaiement aux siens : « Pour- « quoi tant vous tourmenter à la recherche de ce chandelier ? le » Seigneur l'a donné à son pauvre. »
* Hel^ald., VitaRoberti, cil. */6irf., c. 9.
362 HISTOIRE D£ FRANCE. j^Au 1032]
Telle fut la douceur et l'innocence de celui que M. Michelet * nomme le premier roi capétien, attendu que Hugues Capet, suivant cet auteur, se dëfia de son droit, et ne voulut jamais porter la couronne.