‹ Histoire de FranceChapitre 89 sur 116 · CLOT AIRE II, THÉODEBERT II, THIERRY IL · texte numérisé non relu

CLOT AIRE II, THÉODEBERT II, THIERRY IL

Childebert II laissait, en mourant, ses possessions à deux enfants en bas âge, sous la tutelle de Brunehaut, leur aïeule. Théodebert ir (Thiodebert II) fut roi en Austrasie, et Thierry II (Thioderik II) en Boiugogne. Ainsi les Franks obéissaient à trois rois, dont le plus âgé, Clotaire II, n'avait que douze ans ; et ils étaient gouvernés par deux reines, Frédégonde et Brunehaut, qu'une haine implacable armait l'une ôontre l'autre. Celle-ci, du moins, par les éloges que lui adressa le pape S. Grégoire le Grand, à l'occasion de la munificence avec laquelle elle contribua aux frais de la mission que ce pontife avait envoyée en AngleteiTC ^, et par le zèle qu'elle mettait à extirper les restes de l'idolâtrie que l'ignorance et la superstition du peuple entretenaient dans la Gaule ■^, nous semble mériter d'être appréciée avec plus d'indulgence que sa rivale.

Préoccupée de satisfaire sa vengeance et son ambition, Frédégonde se saisit, à la mort de Childebert II, de Paris et de plusieurs autres villes sur le bord de la Seine ^. Brunehaut voulut s'opposer à ces conquêtes; mais son armée fut battue et fournit ainsi à la reine de Neustrie l'occasion d'un nouveau triomphe. C'jétait le dernier. Dieu abrégea pour le monde le spectacle de la prospérité temporelle d'une femme qui, depuis si longtemps, se croyait permis tout ce qu'elle jugeait utile à ses intérêts. Frédégonde, étonnant assemblage des plus belles qualités et des plus grands vices, objet de l'admiration et de l'exécration de la postérité, mourut (Sg-?) environnée de l'éclat que deux victoires, remportées sur les enfants de Childebert, répandaient autour d'elle. Cette reine n'eut rien de médiocre que la naissance^; mais la nature et la fortune parurent

' Procop., de Bello Gothiro, 1. 4, c. 20.

« Hist. de l'Eglise gall., t. 4, p. 314.

^ Ibid., p. 320.

* Paul Diacre,!. 4, c. 11.

» Ibid., p. 324.

fAn 600] lilV. I. CLOTAIRE II, THléoDEB. II, THIERRY II. ^B

suppléer à ce défaut. Née avec de grands talents et avec une ambition plus grande encore, elle s'éleva jusqu'au trône par l'artifice et le crime, s'y maintint par les mêmes moyens, et domina les peuples et les rois pendant plus de trente ans, pendant lesquels elle n'eut d'autre malheur que celui d'être presque toujours heureuse dans ses forfaits. Elle eût été Ihéroïne de son siècle, si elle n'en eût été l'opprobre. On l'enterra, comme Chilpéric son mari, dans l'église de Saint-Vincent (ou Saint-Germain-des-Prés).

Heureusement, les exemples et les leçons de Frédégonde n'avaient pas corrompu le jeune Clotaire, qui n'apprit d'elle que l'art de maintenir et d'étendre son autorité.

Afin de conserver la sienne en Austrasie et en Bourgogne, Brunehaut, que la guerre ou du moins l'appréhension de la guerre avec Clotaire II préoccupait assez, cherchait à écarter tous les autres ennemis extérieurs. Elle acheta, moyennant une somme d'argent, la retraite des Abares qui, ayant appris la mort de Childebert 11, étaient venus faire des incursions sur les terres des Franks germaniques. Elle confirma la paix, conclue avec Agilulfe, roi deà Lombards, qui avait embrassé la vraie foi. Elle pria !e pape saint Grégoire le Grand de se porter médiateur entre son fils Thierry et l'empereur, au sujet de quelques différends qui pouvaient amener une guerre '. C'étaient là des servic-ss; car, supprimer trois ennemis de 1 Austrasie et de la Bourgogne, c'était donner à ces pays d'autant plus de force pour se mesurer avec le quatrième. Mais les grands d' Austrasie ne voyaient pas sans déplaisir se consolider et s'accroître ime autorité dont la reine se servait au dedans pour leur imposer la soumission. Ils se saisirent de la personne, et par suite de l'esprit, de leur jeune roi Théodebert, auprès de qui Brunehaut avait fixé son séjour, et chassèrent honteusement cette princesse (599) de l'Austrasie. La fugitive arriva, par des chemins détournés, en Bourgogne, où l'accueil qu'elle reçut du roi Thierry la dédommagea de liu^nominie et de la cruauté de son exil ^.

Cependant Clotaire II, sur lequel Théodebert et Thierry voulaient reprendre les villes qui leur avaient été enlevées, alla audevant des deux frères sur le territoire de Bourgogne. Là, il perdit (600) une sanglante bataille, à la suite de laquelle, rétrogradant en Neustrie, il dut acheter la paix à des conditions très-dures. Il cédait à ThieiTy toutes les villes qu'il possédait entre la Seine, là

' Greg. Mag., 1. 12, epist. 8, 9, 57. * Fredeg., Chron., c. 19.

y6 HISTOIRE DE FRANCE. [An 606]

Loire, l'Océan et les frontières de Bretagne j et à Théodebert, une partie du pays situé entre la Seine, l'Oise et la mer. Ce prince ne devait trouver de ressource que dans les divisions des deux frères, qui ne tardèrent pas à tourner l'un contre l'autre leurs armes victorieuses, non-seulement des Neustriens, mais des Gascons. Ces peuples, qui demeuraient encore au-delà des Pyrénées, faisaient de temps en temps des courses en deçà sur les terres des Franks : Thierry etThéodebert allèrent réprimer leurs brigandages (602) et ix'ndre les Gascons tributaires.

En Bourgogne, pays livré beaucoup plus que l'Austrasie à l'influence romaine, Brunehaut jouissait d'un grand ascendant. Bertoald (Berteliald), maire du palais, ayant essayé d'y mettre des limites, elle le fit remplacer par le Romain ou Gaidois Protadius. Cependant, on vit Bertoald, quoique dépossédé, accompagner Thierry, lorsque ce prince s'avança pour combattre Clotaire Ll, qiii, revenant par la force sur les concessions du traité de paix, avait paru avec une armée dans le pays situé entre la Seine et la Loire. Landri, maire en Neustrie, dut lever le siège d'Orléans à l'approche des Bourguignons, et accepter la bataille aux environs d'Etampes. Le courage de Bertoald décida la victoire en faveur de Thierry ', et ce prince alla aussitôt occuper Paris, dont les habitants changeaient bien souvent de maîtres au milieu de ces guerres civiles (604).

Tandis que le roi de Bourgogne battait le maire Landri aux environs d'Etampes, le roi d'Austrasie offrait le combat à Clotaire II du côté de Compiègne. Au lieu de déterminer l'action, la nouvelle du succès de Thierry l'empêcha. En effet, Théodebert, jaloux de son frère, et commençant à le craindre, se réconcilia avec Clotaire II. Thierry accéda bientôt, en ce qui le concernait, à cet accommodement (6o5).

La guerre se trouvant éteinte entre les fils de Childebert et le fils de Frédégonde, les artifices de Brunehaut ^, secondée par le maire Protadius, la rallumèrent entre Thierry et Théodebert. Cette reine ne pouvait pardonner à Théodebert l'affront qu'on lui avait fait en la chassant d'Austrasie. Elle entreprit donc de le faire déposséder par Thierry, sous le prétexte qu'il n'était pas le fils de Childebert. Le roi de Bourgogne crut volontiers un mensonge qui l'autorisait à s'empaier des terres de son frère ; et pendant que celui-ci était péni-

• Fredeg., c. 26.

' Jon., P'ita Colomb.

[An 610] LIV, I. — CLOTÀIRÈ II, THÉODEÈ. II, TBIÈ^RY II. 77

blement occupé à dompter les Saxons révollés, il lui déclara la guerre '. Mais les grands de Bourgogne ne marchaient à cette expédition qu'avec répugnance. Ils députèrent à Thierry pour le décider à la paix ; dans le même temps, Protadius fut mis en pièces dans sa tente; et Thierry, appréhendant d'être abandonné par ses guerriers, négocia avec l'ennemi.

Brunehaut se conduisait en Bourgogne, comme en Austrasie, voulant avant tout fortifier et perpétuer son pouvoir. C'est dans ce but qu'elle avait fait épouser à Théodebert une jeune esclave, nommée Bilichilde, en qui elle ne s'attendait pas à trouver une rivale; mais celle-ci, malgré la bassesse de sa naissance, soutint les droits et le nom de reine contre Brunehaut, et elle aurait pu apprendre à son mari à régner, s'il ne s'était privé de ses conseils en la tuant de sa propre main dans un emportement brutal ^. Instruite par cette expérience, Brunehaut empêchait Thierry de contracter une union légitime. Ce prince, pressé par S. Didier devienne de renoncer à d'indignes liens, envoya demander Ermemberge, fille de Vitteric, roi des Visigoths (606) : elle arriva dans la Gaule, mais la reine la fit renvoyer en Espagne après l'avoir dépouillée de ses trésors (607). Le roi des Visigoths, pour tirer vengeance de cet affront, forma contre Thierry une puissante ligue, qui cependant n'eut pas de suite ^ Le saint abbé Colomban reprocha, à son tour, au roi Thierry des désordres qu'il aurait du faire cesser en prenant une épouse, comme il convenait au salut de son âme et à l'affermissement de son trône *. Brunehaut lui sut aussi mauvais gré de ces remontrances qu'elle l'avait su à S. Didier; mais sa colère ne connut plus de bornes lorsqu'ayant présenté à Colomban les enfants de Thierry, pour qu'il les bénît, le saint abbé s'écria : « Sachez qu'ils ne régne- » ront pas, parce que ce sont des fruits de l'incontinence. ■»

La ligue formée par le roi des Visigoths contre Thierry comprenait Agilulfe, roi des Lombards, Clotairell, roi à Soissons, et Théodebert, roi en Austrasie. Cette association s'étant dissoute, il n'y eut que Théodebert qui attaqua le roi de Bourgogne (610). Les deux frères ennemis envoyèrent chacun des ambassadeurs à Clotaire II pour l'attirer à leur parti. Le saint abbé Colomban, chassé de la Bourgogne, se trouvait alors en Neustrie. Consulté, il engagea Clotaire à garder la neutralité, l'assurant que dans trois ans il serait

* Paul Diacre, 1. 4, c. 31, 32.

« Fredeg., Ckron., c. 37. Hist. de l'Eglise gall., t. 5, p. 27.

* Ibid., p. 9. .

* Jon., rita Colomb. Fred., Chron., c. 36,

7^ HISTOIRE DE FRANCE. [An 612]

maître des deux royaumes qu'on se disputait. '.'Livrés à leurs propres forces, Théodebert et Thieny engagèrent la lutte. Le résultat fut fatal au roi de Bouigognc, à qui les Austrasiens et les Germains leurs alliés enlevèrent le Sundgaw, le Turgaw, l'Alsace, la Champagne, ravageant en outre tout ce qui s'étend entre les lacs de Genève et de Neufchàtel. Thierry, investi par son frère, contre la foi jurée, dans une ville où l'on deyait négocier, se vit forcé de consacrer ces conquêtes par une cession; mais il se réservait de l'annuler plus tard les armes à la main. D'abord il s'assura que Glotaire II maintiendrait sa neutralité : pour prix de cette inaction, il s'engageait à ne point conclure la paix, sans lui faire restituer par Théodebert les anciennes terres du royaume de Soissons situées entre 1 Oise et la Seine (6 II).

L'effroi qu'inspiraient les invasions des Franks d'Austrasie réunissait contre eux les populations du midi : c'est ce qui fit la force du roi de Bourgogne. Théodebert, pourtant, ne s'alarmait pas; et le saint abbé Golomban lui ayant conseillé de se faire clerc, afin de sauver son àme, en perdant son royaume, une proposition si peu attendue parut digne de risée au roi et à ses guerriers. Ils répondirent qu'on n'avait jauiids entendu dii'e qu'un roi méi'ovingien se fût fait clerc de son bon gré : la chose était en effet sans exemple ^.

Théodebert perdit d abord une bataille proche de Toul (612) ^. Il se sauva à Metz, de là à Cologne, où il rallia ses troupes, les renforçant avec des Franks d'outre-Rhin, et livra à Thierry une seconde bataille dans les plaines de Tolbiac. Il la perdit encore, et tomba entre les mains de son frère. Il avait un fils en bas âge, nommé Mérovée ; ThieiTy fit prendre cet enfant par un pied, et lui fit inhumainement écraser la tête contre une pierre. Quant à Théodebert, le vainqueur l'envoya à son aïeule Brunehaut, qui le contraignit de recevoir la tonsure cléricale. Peu de temps après, elle le fit impitoyablement mourir, comme si elle n'eût voulu l'engager dans le clergé que pour rendre plus atroce le crime qu'elle méditait de verser le sang d'un roi et d'un clerc, son petit-fik *. On voit que Brunehaut démentait indignement les éloges que S. Grégoire avait donnés à sa piété : il semble qu'elle n'ait plus gardé de mesure, dès qu'elle ne craignit plus les avis et la censure de ce grand pape ^. Par la mort de Théo-

' Hist. de l'Eglise gall., t. 5, p. 22. Jon., Vita Colomb.

* Ibid., p. 25.

^ Fredeg., Chron., c. 38.

* Jon., Fita Colomb, Hist. de l'Eglise gall., t. 6, p. 26.

* Ibid., p. 8.

[An 613] LIY. I. ■ — CLOTAIRE II. 79

debert, J'Austrasie fut unie à la Bourgogne dans la personne de Thierry.

Le malheureux Théodebert ne fut ni plaint, ni regretté : il ne méritait guère de l'être. Quoique plongé dans la débauche, il aimait la guerre ; mais il y avait plus de témérité que de véritable valeur dans sa bravoure. Ce prince avait, d'ailleurs, peu d'esprit, et beaucoup de l^yutalité, comme le proi^ve le meurtre rie Bilichilde.

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