‹ Histoire de FranceChapitre 88 sur 116 · CHILDEBERT II, CLOTAIRE II · texte numérisé non relu

CHILDEBERT II, CLOTAIRE II

Contran, qui n'avait pas d'enfants mâles, laissa la Bourgogne à Childebert II, qu'il aimait et regardait comme son fils : il l'en avait d'ailleurs solennellement investi quelques années auparavant, en lui mettant en main sa lance '^. Aidé des conseils de sa mère Bru-

' Hist. de l'Eglise gall., t. 4, p. 28?,.

« J6id., p. 287.

' Le cachet de Chilfîéric, qui fut trouvé à Tournai dans son tombeau, !p représente tenant «ne lance ou demi-pique à la main. On voyait cependant une espèce de sceptre à la main des lois dont les statues étaient sur Je portai! de Saint-Germain-des-Prés, et qu'on assurait être un ouvrage du temps de Childebert I". {Hisi. de l'Eglise galL, t. 4, p. 290.)

[An 593] I-IV. I. — CHILDEBERT II, CLOTAIRE II. 'jï

nehaut, Childebert gouverna tout ce territoire avec autant de sâgesse que de force, et il y seconda le zèle du pape S. Grégoire lé Grand pour la réforme des abus dans l'Eglise des Gaules. Une constitution, qu'il publia (SpS) à Cologne, dans l'assemblée du Champ de Mars, et qui était le résumé de divers articles arrêtés dans les assemblées des années précédentes, prouve qu'il travaillait à rectifier les lois civiles et à fortifier de son appui l'autorité de l'Eglise. Les assemblées de la nation, dont nous venons de parler, étaient vraiment générales en Germanie, quand cette nation n'était qu'une tribu ou une bande, quand les guerriers, toujours réunis et à peu près égaux, ne pouvaient rien entreprendre qu'après en avoir délibéré de concert '. Tout homme libre y assistait alors, et touteé choses y étaient débattues. Là résidait le gouvernement tout entier; gouvernement fondé, non sur le principe de la souveraineté du peuple, idée complexe, mais sur celui de la pleine indépendance de chaque individu, seul souverain de sa personne et de sa vie, maître absolu de quitter cette association errante dès qu'elle cessait de lui convenir. Mais, quand la conquête et l'établissement territorial eurent dispersé les hommes et introduit parmi eux dé grandes inégalités; quand la nation, naguère compacte et mobile, se fut à la fois dissoute et fixée, les assemblées générales devint rent à la fois inutiles et impossibles : inutiles, car la plupart deS hommes libres ne conservaient guère que des intérêts purement locaux, et n'attachaient d'importance qu'à leurs rapports avec leurà voisins ou avec le propriétaire dont ils habitaient le domaine, impossibles, car il n'y avait pas moyen que des hommes, disséminés sur im territoire immense et engagés dans mille situations diverses, surmontassent les obstacles matériels et moraux qui s'opposaient a leur réunion. Ce n'est donc ni aux rois, ni aux leudes, ni aux évêques qu'il faut s'en prendre de la ruine ou de 1 impuissance des assemblées nationales chez les Franks : nulle ambition ne les a détruites; elles n'ont pu s'adapter à la nouvelle situation des peuples; elles ont disparu avec l'égalité des forces individuelles; et loin d'imputer à la stupidité des chroniqueurs la rareté ou la sécheresse des détails qu'ils nous ont transmis sur ces grandes réunions périodiques de la nation, il faut se garder de croire même à ce qu'ils nous en disent, et de supposer qu'elles fussent réellement ce que semblent indiquer les termes dont ils se servent en en parlant. Rien n'est plu5 commun, en effet, que de rencontrer, dans Gré-

• Guizot, Essais sur l'histoire de France, p. 315.

73 HISTOIRE DE FRANCE. [An 593]

goire de Tours, Frédégaiie, Aimoin et tant d'autres, ou même dans es lois, à l'occasion de certaines assemblées, ces expressions générales: les Franks, tous les Firmks, le peuple, tout le peuple, tous les hommes libres, conmie s'ils s'étaient tous réunis pour débattre et régler de concert les affaires de l'Etat. Ce n'est là qu'une tradition et un souvenir des anciennes coutumes germaniques.

Le nouvel état de la nation n'entraîna pas toutefois la suppression immédiate et absolue des assemblées nationales. Sous les noms de Champ de Mars ou de Mai^ de cotwentus generalis, àe placitum générale, de synodus, on en retrouve la trace, et le langage des chroni(|ueurs prouve même qu'une certaine idée de généralité s'y attachait encore. Mais la composition et le pouvoir réel de ces assemblées cessèrent bientôt de correspondre à ce qu'elles avaient été jadis.

Elles paraissent, sous les premiers Mérovingiens, comme des réunions de guerriers qui viennent passer une sorte de revue militaire, entreprendre quelque expédition ou se partager le butin '. C'était à peu près là tout ce qu'à cette époque les Franks avaient à faire en commun 5 et comme ils étaient encore peu nombreux et moins dispersés qu'ils ne le furent plus tard, comme les habitudes de la vie errante prévalaient encore sur celles que la propriété territoriale devait faire naître, il y a lieu de croire qu'ils s'y rendaient à peu près tous, et y traitaient occasionnellement de toutes les affaires qui pouvaient les intéresser^.

Depuis la fin du vi« siècle, on aperçoit deux sortes d'assemblées.

L'une est le Champ de Mars, où les Franks apportent à leurs rois les dons annuels qui faisaient une partie de leur revenu ; mais on présume sans peine que des guerriers avides, éloignés, et qui n'avaient pour se rendre au Champ de Mars d'autre motif que cet usage, en tenaient d'ordinaire fort peu de compte. Aussi, sauf un petit nombre de cas, cette réunion se présente-t-elle comme une espèce de solennité périodique, où les rois se montrent en pompe à la portion du peuple qui vit près de leur palais et demeure curieuse de les voir^, plutôt que comme une assemblée politique.

' Greg. Tur., I. 2, c. 27. Hincmar, / ita S. Remig., dans le Recueil des histO' riens de France, t. 3, p. 374.

^ Aimoin, de GesL Franc, 1. 1, c. 16.

' In Martis campiim qui rex dicebatur plaustro bobus trahentibus vectus atque in loco eminenti sedens, semel in anno popuHs visus publica dona solemniter sibi oblata accipiebat, staiite corani majore doniùs, et quœ deinceps eo anno agenda essent populis adnuntiante. ( Annal. Fuld. ad ann. 751, dans le Recueil des historiens de France, t. 2, p. 676. Annal. Franc, ibid., t. 2, p, 646. Vita S. Burch., 1. 2, c. 1; ibid., t. 3, p. 670. Egiahard., Vita Car. M., c. 1, etc.)

[An 694] ï'I^' !• CHILDBBERT II, CLOTAIRE II. ^3

Quand on traitait dans le Champ de Mars des intérêts et du gouvernement de la nation ', il y a lieu de croire que la délibération n'avait lieu qu'entre le roi et les grands ^.

D'autres assemblées plus actives paraissent çà et là dans l'histoire. Ce sont tantôt de simples convocations militaires pour quelque expédition lointaine, tantôt des réunions d'évèques, d'hommes puissants qui se rassemblent auprès du roi dans leur intérêt personnel, pour régler leurs différends avec la royauté, stipuler pour euxmêmes des concessions ou des garanties : purs conseils privés ou judiciaires du prince, ou véritables congi'ès entre des puissances ennemies qui conviennent d'une trêve. Tel fut le traité d'Andely en 587. Ces réunions sont irrégulières, accidentelles, provoquées par des nécessités momentanées et qui ne touchent que ceux qui s'y rendent. Les mesures générales qui y sont quelquefois adoptées émanent uniquement du roi et de ses conseillers. Quelquesunes des conventions qui y sont conclues deviendront plus tard des principes du droit féodal, des lois de l'Etat ; mais, dans le présent, ce n'est point là une institution publique.

Cette digression sur les assemblées de la nation ne doit pas nous faire perdre plus longtemps de vue l'enchaînement des faits. ^' La mort de Contran, qui ouvrit la Bourgogne au roi d'Austrasie, semblait par suite lui livrer encore laNeustrie^. Les troupes de Childebert II entrèrent dans le royaume de Soissons, car les prétextes de gueiTC ne manquaient pas contre l'homicide Frédégonde {og'i). Elle résista, et demeura maîtresse du champ de bataille de Trouci*. Cette défaite de Childebert, jointe à deux diversions que lui suscita Frédégonde, donnèrent à la reine de Neustrie le temps d'affermir la domination de Clotaire II.

D'une part, ses intelligences avec le comte de Bretagne, toujours prêt à rompre avec les Franks, provoquèrent une collision sanglante entre les Bretons et les guerriers de Childebert (594). D'autre part, à l'extrémité opposée des possessions de ce prince, les Yarnes, peuple qui habitait au delà du Rhin, vers l'embouchure du bras qui se perd dans les sables de la Hollande, appelèrent par leurs incursions et leurs violences une répression dont le résultat

' De utilitate actutelà regni.

* Le décret de Childebert 11 (595), qui contient des dispositions d'intérêt général, porte formollcment : « Cîiiu in Dei noniine nos omnes kalendas martias » de quascumque conditiones unà cum optimatibus nostris pertractaTimus. » (Ap. Bal., t. I, p. 17.)

^ Michelct, Hist. de France, t. 1, p. 243.

* Fredeg., Chron., c. 14. Paul Diacre, 1. 4, c« 4. s

5^4 HISTOIRE DÉ FRANCE. [An 597]

fut tetTÏble. L'armée austrasienne les extermina au point d'effacer leur nom du tableau de l'histoire' (SpS).

Childobert ne survécut guère à cette victoire. Il mourut l'année suivante {^g6), dans la vingt-sixième année de son âge et la vingtet-unlème de son règne; digne d'une plus longue vie pour la gloire de son peuple et le bien de la religion, car il joignait les vertus guerrières de Sigebert aux vertus civiles de Gontran.

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