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CLOTAIRE IL

Brunehaut fit proclamer roi Sigebert, l'aîné des quatre fils que laissait Thierry. Si l'Austrasie et la Bourgogne, réunies sous le sceptre de ce prince, ou plutôt de son aïeule, s'étaient opposées à Clotaire II, la ruine de la Neustrie était certaine'. Mais, loin d'être unis, les ennemis de Clotaire II étaient divisés j ou plutôt ils éprouvaient, par des motifs diveis, un sentiment commun de mécontentement contre la vieille reine.

Les glands d Austrasie, qui s'étaient naguère soustraits à son autorité, en la chassant avec ignominie, n'étaient pas actuellement disposés à plier sous elle; ils la haïssaient toujours comme appartenant aux Goths, aux Romains (mots presque synonymes); ces hommes, que la fiscalité, les formes juridiques, la prééminence de l'astuce sur la force rendaient irréconciUables à l'idée de l'ancien Empire que les rois goths avaient essayé de relever, ne pardonnaient paf

» Michelet, Hist, de France^ t. 1 , p. 246.

8o HISTOIRE DÉ FRANCE. [An 613]

à leur fille Brunehaut d'avoir suivi leurs traces, en restaurant, sous quelque rapport, l'administration impériale; de plus, honteux et irrités de leur défaite récente, ils voyaient en elle le mobile qui avait poussé Thierry contre Théodebert, et fait servir la Bourgogne, fortifiée des populations du midi, à humilier l'Austrasie et avec elle les populations germaniques. Chez ces grands, l'antipathie nationale augmentait l'animosité personnelle. De leur côté, les grands de Bourgogne, indisposés par l'assassinat de S. Didier de Vienne et par l'exil du saint abbé Colomban, que Clotaire II avait au contraire accueilli, n'envisageaient plus dans Brunehaut que la persécutrice des saints '. Le parti romain lui faisait ainsi défaut, au moment où le parti frank s'apprêtait à la trahir.

Elle envoya sommer Clotaire II de sortir de l'Austrasie. Ce prince lui fit répondre qu'elle devait convoquer l'assemblée des nobles franks, et soumettre à une délibération commune ce qui était de l'intérêt commun; que, pour lui, il se résignerait, en tout, à ce qu'ils auraient jugé, promettant de n'y faire aucune opposition ^. Elle dirigea aussitôt une armée contre Clotaire, mais en vain ; elle fut alors punie de ses tentatives contre les grands propriétaires de l'Austrasie et de la Bourgogne. L'aristocratie austrasienne, homogène et compacte, qu'elle avait entrepris de dompter, s'allia sous main avec celle de Neustrie, plus éparse, plus mêlée de Romains, et encore plus menacée dans son indépendance^. Les uns passèrent à Clotaire II avant la bataille^; les autres se firent battre et furent mollement poursuivis : ils étaient gagnés d'avance. Le maire Warnachaire (Warneher) avait stipulé qu'il conserverait cette ■charge pendant sa vie.

Après la déroute, Brunehaut se sauva au delà du mont Jura. Chilclebert, im des quatre fils de Thierry, s'échappa aussi, sans qu'il parût jamais depuis. Les trois autres furent pris et conduits à Clotaire II, qui fit mourir l'aîné Sigebert et Corbon ; mais il accorda la vie à Mérovée, qu'il avait tenu sur les fonts du baptême, et le fit élever secrètement en Neustrie.

Cependant, on cherchait Brunehaut. La ligue des grands avait imposé sa mort à Clotaire II, qui, dans cette conjoncture, servit d'in-

* M&nach. S. Gall., 1. 2, ap. Scr. rer. Fr.,t. 5, p. 122 : « Cùm à regno Romanorum.... Franci vel Galli defecissent.... ipsique reges Gallorum vel Francorum propter interfectionem S. Desiderii, Viennensis episcopi, et expulsionem sanctissimorum advenarum, Columbani videlicet et Galli, retrù labi cœpissent... «

* Aim., 1.4, c. 1.

^ Guizot, Essais sur l'histoire de France, p. 75. ■* Fredeg., Chron., c. 40.

[An 613] Ï-ÏV. I. CLOTAÎRE lî. 01

strument à la haine des Franks-Germains. On la trouva enfin, et la fille, la sœur, la mère, l'aïeule de tant de rois comparut devant le fils de Frédegonde.

Lorsqu'on présenta à Clotaire II cette reine infortunée, il lui adressa les plus sanglants reproches, 1 accusant d avoir causé la mort de dix princes de la race royale : il comprenait dans ce nombre ceux qu'il venait lui-même de faire mourir'. Ensuite, sans autre forme de procès, il la fît appliquer, pendant trois jours, à de cruelles tortures. Puis, croyant que l'opprobre serait pour elle le plus terrible supplice, il la fît monter sur un chameair, et promener ainsi partout le camp, pour l'exposer à la risée de son armée ~. finfîn, il la fit attacher par les cheveux, par un pied et par une main, à la queue d'im cheval indompté qui l'eut bientôt mise en pièces. Il lui envia même la sépulture, et fit brûler les restes dispersés de son corps. Justice divine ! s'écrie Anquetil'^ : quel doute peut-il rester encore d'un avenir réparateur, quand on compare la mort affreuse de Brunehaut avec la mort si douce et si tranquille de Frédégonde, et qu'on observe, à réiifard des mêmes crimes, ime conduite si différente de la part de la Providence ? Il est permis, en effet, de penser que, si la justice de Dieu réservait pour 1 éternité la punition de Frédégonde, sa miséricorde voulut que Brunehaut expiât dans ce monde tous ses torts.

Cette princesse, qui, avec de grands vices, avait des vertus vraiment royales, est présentée sous le jour le plus sombre par plusieurs historiens, et surtout par les légendaires; mais, comme la plupart de ces auteurs écrivaient sous le règne de Clotaire II et de ses enfants, on peut supposer qu'ils cherchèrent parla à justifier en partie l'extrême rigueur dont le fils de Frédégonde avait usé envers elle. Elle eiit paru moins coupable, si elle eût été moins malheureuse. Brunehaut fonda, en effet, plusieurs beaux établissements, qui furent des preuves de sa magnificence. Outre Ihopital et les monastères d'Autun, elle érigea le monastère d'Ainay à Lyon et celui de Saint-Vincent de Laon : or les monastères étaient des écoles, et c'était évidemment bien mériter de la civilisation que de les multiplier. On croit communément qu'elle fit faire aussi les grands chemins de la Gaule-Belgique, qui portent le nom de C/initssces de Brunehaut; mais il est plus probable que ce sont des ouvrages des Romains: seulement, il est possible qu'elle les ait réparés pen-

* Hist. de l'Eglise gai/., t. 5, p. 35.

' Append. ad Cliron. Marti. \

* Bisl. de France, X. \, p. 301. . . • .

Sa HISTOIRE DE FRANCE. [An 613'

dant le temps qu'elle fut maîtresse d'une bonne partie du royaume de Clotaire II, Quoi qu'il en soit, pour que le peuple lui ait fait honneur d un3 fojle de monuments romains, il faut que 1 impression produite par son long règne ait été bien profonde, et qu'elle ait prévalu dans le nord des Gaules sur celle de l'Empire luimême.

Clotaire II, arrivé à ce haut point de fortune dans la trentième année de son âge et de son règne (6'i3), fut le troisième roi depuis Clovis qui commanda à l'universalité des Franks, et le deuxième de son nom à qui ce bonheur arriva; et par une destinée attachée à ce même nom, après avoir été roi à Soissons, c'est-à-dire après avoir eu les possessions les moins considérables, il y réunit toutes les autres, comme avait fait son aïeul Clotaire !«' '.

La ^Veustrie résista sous Frédt'gonde; elle vainquit sous son fils ^: ajoutons dès <à présent que cette victoire, due à la haine des Austrasiens contre Brunehaut, fut nominale. L'influence austrasienne devint bientôt prépondérante ^. L'élévation des maires du palais favorisa son développement.

Cette élévation avait eu lieu dans les deux royavmies et par les mêmes causes. Les grands propriétaires, Franks ou Gaulois, voulaient vivre indépendants et maîtres dans les domaines qu ils avaient acquis, n'importe à quel titre. Les rois, forts de leur nom, entourés de leurs leudes ou fidèles, et soutenus en général par le clergé, s'efforçaient sans cesse c.e les réprimer, et d'établir un gouvernement régulier basé sur une nécessaire subordination des inférieurs envers le chef. De là une lutte, un combat. Les rois se servirent d'abord des maires du palais pour contenir ou réprimer les grands propriétaires. Un homme puissant appelé à cette charge, ou devenu puissant par la charge même, prêtait à la royauté sa propre force, et, à son tour, exploitait à son profit celle de la royauté. Mais bientôt le maire du palais trouva plus sûr de se faire le chef et l'instrument des grands propriétaires. Cette aristocratie conquit pour son compte la mairie du palais, et la rendit élective. Le même phénomène se produisit dans les deux royaumes. Mais l'aristocratie austrasienne était, comme on l'a vu, plus homogène et plus compacte que celle de Neustrie : il n'y avait guère, dans la Belgique et sur les bords du Rhin, qu'un seul peuple, la même impulsion, les mêmes mœurs. Aussi les maires du palais poussèrent-ils, en Austrasie, de

* Daniel, Abrège ds l'kist. de France, t. 1, p. 169.] ' MJchelet, Jiist. de France, t. 1, p. 249.

• Guizot, Essais sur l'histoire de France, p. 75.

[An 422] l-IV. I. — CLOTAIRB II, DAGOBERT I. 83

plus profondes racines qu en Neustrie, et l'on y verra la mairie du palais échoir héréditairement à la famille la plus puissante entre les grands propriétaires, celle des Pépin.

Après avoir apprécié la nature du triomphe que la Neustrie remp3rta dans la personne de Clotaire II, exposons les événements qui le suivirent.

Soixante-dix-neuf évêques, réunis en concile à Paris (6i4)} y dressèrent, pour la correction des abus introduits dans le royaume, des canons dont le roi recommanda l'exécution par un édit. Plusieurs articles d'une remarquable libéralité, dit M. Michelet ', indiquent la main ecclésiastique. Avec le concours du clergé, dont il appuya les décrets, Clotaire II combattit les abus dans l'ordre religieux et moral j mais il ne pouvait les attaquer qu'avec précaution dans l'ordre politique, et la punition du patrice Aléthée, duc de la Bourgogne transjurane, qui paya de sa tête le crime d'avoir conspiré contre lui, fut presque 1 unique exemple de sévérité dont il usa pour contenir les grands ". Occupé à se soutenir contre eux, il éloignait les chances de guerre étrangère qui eussent favorisé leur ambition. Ainsi il consentit à ce que le roi des Lombards rachetât, par vme somme assez modique une fois payée, le tribut de douze mille sous d'or auquel cette nation était soumise depuis le règne de Gontran (617)**.

CLOTAIRE II, DAGOBERT 1er,

Cependant, dès le vivant de Clotaire II, l'Austrasie ressaisit les provinces qui lui avaient été enlevées. Elle exigea un roi particulier, et Clotaire lui livra (62a) son fils aîné DagobertF'(Daghe-bert l")^ au nom duquel S. Arnould(Arnolph),évêque de Metz, et le B. Pépin (Pippin), sui nommé de Landen, maire du palais d'Austrasie, devaient gouverner les Frariks orientaux, si impatients de la domination de leurs voisins, et plus disposés à les dominer eux-mêmes qu'à se laisser régir par eux ^.

La tranquillité de Clotaire II fut encore troublée par la révolte des Gascons, qu'il réprima sans peine ^, et par celle des Saxons, queDagobertP',roi en Austrasie, avait naturellement à soumettre. Leur duc Bertoald ayant rangé à son parti plusieurs nations bai"-

" Hist- de France, t. 1, p. 249.

* Fredeg., Chron., c. 44.

* Ibid., c. 45.

* Gesta Dagoberti régis. Script, rer. Franc, t. 2.

* Fredog., Chron., ç. 51.

84 HISTOIRE DE FRAÎVCE. [k^CiS]

bares, (îéclai a qu'il ne paierait plus de tribut aux Franks. Dagobert réunit aussitôt son armée; mais le combat, engagé par les Saxons, tourna à son désavantage. Le jeune prince y eut son casque fendu d'un coup de lance, et dut se retrancher dans son camp, il envoya presser Clotaire d'accourir, et pour lui montrer qu'il avait fait son devoir, il lui adressa les débris de son casque et les cheveux que la lance ennemie avait coupés.

Clotaire hâta sa marche. A son arrivée, les deux armées se trouvaient en présence sur les bords du Véser. Il le passe à la nage avec sa cavalerie, à la vue des Saxons, et ayant reconnu leur duc, il se dirige vers lui, l'attaque, le renverse, le tue, et fait mettre sa tête au bout d'une lance (626). Ses troupes, animées par un si bel exemple, taillent les Barbares en pièces '.

Ce fut le dernier exploit de Clotaire II, qui mourut dans sa quarante-cinquième année (628). Il fut enterré dans l'église de Saint- Vincent (Saint-Germain-des-Prés), auprès de Chilpéric son père et de Frédégonde sa mère, auxquels il avait eu le bonheur de ne point ressembler»

DAGOBERT 1er.

Outre Dagobert I*', Clotaire laissait, en mourant, un fils nommé Charibert (Here-behrt), qui s'établit au midi de la Loire j mais ce fut après avoir vainement tenté d'obt;.nir la royauté au nord. Les termes même du traité qu'il conclut avec son frère prouvent ce que nous avons dit précédemment, savoir qu'alors, selon l'opinion des Franks, la possession du plus vaste territoire hors des frontières de lem' colonie ne donnait à celui qui en jouissait aucun caractère public ^. Quoique, depuis le règne des fils de Clovis, la Gaule entière ait été appelée France, Fra/icia, par les étrangers méridionaux tels que les Grecs et les Italiens, et Franc -/and, ou terre des Franks, par les Anglais et les Scandinaves, ce dernier nom, dans la langue franke, ne s'appliquait spécialement qu à la portion de territoire divisée en Austrasie et Neustrie.

Voici le récit des historiens : « Clotaire (!!« du nom) étant mort, » Dagobert, son fils aîné, ordonna à tous les leudes de l' Austrasie,

• Gesta Dngob.,cA, apudSciipt.'rer.Franc.,t. 2, p. 580 :« Clotharius tùm prsecipuè illud niemorabilc suae potemiae posieris leliquit indicium, quôd lebtllautihus adveisùs se Saxonibus, ità eos arniis perdooiuit, ut «nines viiilis seiût ejusdeni terrae incola^, qui giadii, qucni lùm lorlè gerebat, loQgitudicem eicesserint, pereaieiit. »

* Augustin Ibierry, Lettres sur l'histoire de France, p. 139.

[An 628] ^^'^' ï' DAGOBERT I. 85

>»clont il avait le commandement, de s'assembler en armée'. Il « envoya des députés en Neustrie et dans le pays des Bourguignons » pour s'y faire reconnaître comme roi. Etant venu à Reims, et sé{ «tant approché de Soissons, tous les évècpies et tous les leudes du «royaume des Bourguignons se soumirent à lui. Le plus giand «nombre des évoques et des chefs de la Neustrie manifestèrent » aussi le désir de le voir régner. Dans le même temps, Charibert, «son frère, faisait tous ses efforts pour parvenir à la royauté; mais » il obtint peu de succès à cause de son manque d'habileté. Dago- «bert prit possession de tout le royaume de Clotaire, tant de la >' Neustrie que du pays des Bourguignons, et s'empara de tous ses « trésors. A la fin, touché de compassion pour son frère Charibert, »et suivant l'avis des sages, il transigea avec lui, et lui céda, pour »y vivre dans une condition privée, le pays situé au delà de la «Loire jusqu'aux monts Pyrénées, comprenant les cantons de «Toulouse, de Cahors, d'Agen, de Siwntes et de Périgueux. Il con- «firma cette cession par un traité, sous la condition que jamais "Charibert ne lui redemanderait rien du royaume de leur père. «jCharibert donc, choisissant Toidouse pour résidence, régna dans «la province d'Aquitaine. » Trois ans après, il étendit son domaine, en subjuguant les Gascons, qui avaient secoué le joug des Franks ^

Dagobert, formé par S. Arnould,évèquede ]Metz,etparleB. Pépin de Landen, maire du palais d'Austrasie, commença son nouveau règne avec un grand éclat, montrant pour la justice un amour qui le fit craindre des grands et aimer des petits '^. En prenant possession du royaume de Bourgogne, il en parcourut les principales villes, afin de juger par lui-même des malversations de ses agents et de faire réparer les torts*. Il écoutait les plaintes avec bonté, et rendait à tous une exacte justice avec tant d'application, qu'il en oubliait les heures du repas et du sommeil.

Mais l'amour des femmes, auquel il ne tarda pas à se livrer éperdument, fut une tache à sa gloire. Il répudia à Reuilly, près

• Unîvcrsos leudes quos regebat in Aiisfcr juhet in exeroitum |)iomovere . (Fredeg., Chron. Script, ter. Franc, t. 2, p. 435.) Lfiide, letite, lutde, <\an% le» anciennes lanj^ucs teutoniqiies, si<»ni(iait proprement /»f///ji/r,i^rrt.ç. Qiiekjucfnis ee mot s'appliquait spécialement aux conipajiinons des rois. II parait pris ici dans un sens plus étendu. Nos iiistoriens eu ont fait mal à propos un titre de dignité, et ils écrivent au sinjjulier un leude ; ce qui est aussi absurde que si l'on donnait un singulier au mot gens en sujjprimant r.v.

» Daniel, Abrégé, de l liist. de France, t. I, p. (73.

* Hist. de l'Eglise gaU., t. 5, p. 105.

*Fredeg., CAron., c. 58. ;.^ .

86 HISTOIRK DE FRANCE. lAn CSOj

Paris, la reine Gomatrude, contrairement aux lois de l'Église, pour épouser Nanlechilde (Nande-liilde)', l'une des suivantes de cette princesse (629), et il n'en demeura pas là. Dagobert n'avait plus auprès de lui S. Arnould pour modérer sespassions.il est vrai qu'après la retraite de ce saint éveque il se conduisit principalement par les conseils du B. Pépin, maire du palais d'Austrasie, et de S. Cunibert, éveque de Cologne. Tant qu'il tint compte de leurs avis, il déploya toutes les vertus d'un pieux et grand roi; par malheur, il n'en tint pas toujours compte.

Il faut cependant reconnaître que la passion criminelle qui étouffa, du moins pour un temps, dans le cœur de Dagobert les précieuses semences des vertus chrétiennes que de si habiles mains avaient développées, n'y éteignit point l'amour de la justice ni le respect pour la religion. Ce prince continua de protéger l'Eglise, et d'aimer dans les autres, tels que S. Ouen et S. Eloi, la vertu qu'il refusait de pratiquer. C'était l'effet des premiers sentiments qu'on avait imprimés dans son âme.

La mort de Charibert et de son fils aîné Childéric (63o) fît rentrer Dagobert dans les possessions qu'il avait abandonnées. Les puînés de Charibert, Boggis et Bertrand, furent simples ducs d'Aquitaine, à laquelle ils joignirent depuis la Gascogne, dont leur aïeul maternel avait été duc lui-même ^. Toutes les conquêtes des Franks reconnurent donc, pour la quatrième fois, l'autorité d'un seul roi.

Les circonstances qui appelaient Dagobert à intervenir au midi de la Gaule, lui donnèrent occasion de concourir à la révolution par laquelle Suintila, roi des Visigoths en Espagne, fut renversé du trône. Il envoya deux armées au secours de Sisenande, qui disputait la couronne au roi golh ■^, et ce prince vainqueur ne congédia les Franks qu'après leur avoir fait de riches présents (636).

Pendant que Dagobert rentrait dans les possessions abandonnées à Charibert et envoyait des Franks en Espagne, la guerre éclatait à l'autre extrémité de ses terres, en Germanie. Les Slaves ou Sclavons, peuple barbare de la Carinthie, obéissaient alors à un marchand de Sens, nommé Samo, dont la bravoure les avait si bien servis contre les Abares, qu'ils l'avaient prié de se mettre à leur tête *. Samo soutint la royauté avec plus de noblesse qu'on ne devait l'attendre

' Nanda est le nom mythologique d'une des femmes d'Odin. Ainsi Nande- Hilde pouvait signifier /î//e comparable à Kanda. ' Concil. Hisp., t. 3, p. 131 et seq., edlt. card. Aguirre.

* Mariana, 1. 5, c. 4.

* Fredeg., Ckron., c. 48

[An 635J ^^^- I- DAGOBERT I. 87

de son humble condition, et il se fit même craindre des Franks '. Dagobert lui ayant enAoyé un ambassadeur pour se plaindi^e de quelques violences, Samo répondit qu'il deraeureraitfidèle aux Franks, pourvu qu'ils voulussent faire alliance avec lui et avec son peuple. L'ambassadeur repartit : « Il n'est guère possible à des chrétiens, « qui sont serviteurs de Dieu, de s'allier avec des chiens. — Si vous » êtes les serviteurs de Dieu et nous les chiens de Dieu, répliqua •» Samo, il nous est donc permis de vous mordre, quand vous agissez » contre ses intérêts. » Dagobert dirigea trois armées contre les Sclavons. Deux furent victorieuses, et la troisième, qui était celle des Auslrasiens, fut battue '^. Ces Barbares firent souvent des incursions sur les terres des Franks; mais, dans la suite, ils furent presque tous réduits en servitude, en sorte que le nom de Sclave ou d'esclave et celui de serf devinrent des noms synonymes (632).

Les grands d'Austrasie profitèrent de ces conjonctures pour exiger encore un roi particulier; et Dagobert leur donna son fils Sigebert II (Sighebert II), dans l'âme duquel le bienheureux Pépin de Landen versa les semences précieuses d'où provini-ent les fruits de sainteté qui ont fait mettre Sigebert au nombre des personnages que l'Eglise révère (633) ^. D'après le désir exprimé par les grands de Neustrie et de Bourgogne ^, les possessions de Dagobert dans ces contrées furent attribuées, malgré l'opposition des Austrasiens, à son second fils Clovis (634). On voit reparaître ici et se dessiner plus fortement que jamais la jalousie nationale des Franks-Germains et des Franks-Romains.

Dagobert eut encore à repousser les Gascons, descendus des Pyrénées dans la Novempopulanie, qu'ils ravagèrent et où l'on en fit un grand carnage (635). Leurs chefs étant venus à Paris implorer la clémence du roi, Dagobert leur pardonna, parce qu'en arrivant ils se réfugièrent dans l'église de Saint- Denis pour qui ce prince avait beaucoup de vénération ^

Les Bretons ayant aussi fait quelques courses sur les terres des Franks, Dagobert, bien qu'en état de s'en venger, voulut prendre la voie de la douceur. Il envoya S. Eloi en ambassade vers S. Judicael, roi ou comte de Bretagne, pour le porter à accorder les satisfac-

« Hist. de l'Eglise gall., t. 5, p. 1 18.

* Fredeg., Chron., c. 68.

» /bid., c. 85. Hlst. de l'Eglise gall., t. 5, p. 122.

* Fredeg., Ckron., c. 76.

* Ibid.y c. 78.

88 HISTOIRE VV. lUANCK. t^u c35 j

t.ions convenables ', Elol réussit dans ceite négociation, au point de déteiniincr le prince breton à \cu\v lui-niénie apaiser le roi. Judicael, s'étant donc rendu auprès de Dagobert avec un nombreux cortège, promit que lui et ses Etats seraient toujours soumis au domaine des rois des Franks. Dago]>erl, content de sa soumission ^ 1 invita à sa table; mais le prince breton s'en excusa, quelques instances qu'on pût lui adresser, et alla prendre son repas cbez le référendaire S. Ouen, dont il connaissait la rare piété, faisant voir par là qu'il se croyait plus honoré de manger avec un saint que de s'asseoir à la table d'un grand roi. Dagobert, loin d'en être choqué, renvoya Judicael cond)lé de présents.

Les exemples de vertu que le roi des Franks avait sous les yeux dans son propre palais faisaient impression sur son esprit "^. Il parut du moins vouloir réparer le scandale de ses débauches par ses libéralités envers les églises. Sa vénération pour S. Denis le porta à doter avec une telle magnificence la basilique et le monastère de l'apôtre des Gaules, qu'il mérita d'en passer pour le fondateur '\ Il fit orner avec une semblable magnificence le tombeau de S. Martin de Toui's et celui de S. Brice; et dans tous ces ouvrages on n'admira pas moins l'habileté de S. Eloi que la libéralité de Dagobert, qui lui fournissait l'or qu'il mettait en œuvre. Enfin ce prince contribua, par des dotations en terres, à la plupart des pieux établissements qui se formèrent dans ses possessions. Sa générosité envers les églises n'était égalée que par l'abondance d^ses aumônes envers les pauvres.

On pourrait ajouter que Dagobert n'eut pas moins de zèle pour étendre la foi que pour enrichir l'Eglise, s'il était certain que la politique n'eut aucune part à cequ'il fit à l'égard des Juifs. L'empereur Héraclius, qui avait l'esprit assez faible pour donner dans les visions de l'astrologie judiciaire, s'étant imaginé avoir lu dans les astres que l'Empire et les autres Etats chrétiens seraient ravagés par des peuples circoncis, écrivit au roi des Franks de prendre des mesures afin de prévenir de tels malheurs. Soit que Dagobert ajoutât foi à ces chimères, soit qu'il ne cherchât qu'une occasion de convertir les Juifs ou qu'un prétexte pour les chasser, il interpréta d'eux la prédiction et publia un édit, intimant à tous ceux qui étaient dans

' Fi ta EUgii, ab Audoeno, c. 13. Hist. de l'Eglise gall., t. 5, p. 134.

' Ibid., p. 138.

"* Gesfa Dfigob. reg., c. 4S«

[An 638] LIV. I. — DAGOBERT I. 89

retendue ilts Gaules Tortlie de se faire baptiser '. Nous ignorons comment les Juifs obéirent; mais il paraît qu'en parlant de nations circoncises Héraclius les avait moins en vue que les Sarrasins et les Turcs, qui commençaient à se rendre formidables. C'est le temps, en effet, où l'imposteur Mahomet venait d'établir, les armes à la main, la secte impie que l'ignorance et le libertinage ont pu seuls propager parmi des peuples grossiers ".

L'amour que Dagobert avait pour la religion, son estime pour la vertu qu'il honorait des premières charges de son palais, son zèle pour la bonne administration de la justice, effaçaient aux yeux des hommes les vices de sa jeunesse. Il y a lieu d'espérer que ces vices furent également effacés aux yeux de Dieu, lorsque le Seigneur visita Dagobert par une dernière maladie. D Epinai sur la Seine, ce prince se fit porter au tombeau de S. Denis pour demander sa guérison. Il ne l'ol^tint point : mais il parut avoir obtenu quelque chose de plus important, la résignation à la mort. Elle le frappa, le 18 janvier 638, à 1 âge d'environ trente-six ans, dans la seizième année de son règne ; et il fut enterré, le premier de nos rois, dans l'église de Saint-Denis où la plupart de ses successeurs ont choisi leur sépulture, afin que leurs cendres reposassent sous un même toit avec celles du saint apôtre de la Gaule.

Dagobert avait publié une nouvelle compilation des lois des Franks Saliskes ou Saliens (établi's entre la Meuse et la Loire), des Franks Ripe-Wares (établis entre le Rhin et la Meuse), des Allemands et des Bavarois, après avoir chargé quatre réviseurs habiles de les corriger. Clotaire I*"*^ et Childebert II, avant lui, ôtèrent de la loi salique plusieurs coutumes qui ressentaient le paganisme. Thierri f' corrigea de la même manière la loi des Ripe-Wares, des Allemands et des Bavarois, soumis à sa domination. Dagobert travailla de nouveau à purger et à rédiger ces lois, où cependant on voit toujours un reste de barbarie*^.

Nous ne saurions parler des lois, sans dire un mot des personnes appelées à en faire 1 application.

La division du territoire en comtés, centuries ou centènes, et peut-être aussi en décuries, remonte au premier âge de la monarchie*. Or, dans chacune de ces divisions territoriales résidait un

' Fredrg., Cliron., c. 65.

' Utst. de l'Eglise gall., t. 5, p. 155.

* Codex veterum leg., cdit. à Lindciibrog.

* Guizot, Essais sur (histoire de France, p. 256

JO HISTOIRE Dli FRANCE. ry^n g3gi

magistrat. Les principaux étaient le comté' et le centenier^ Le comte était souvent remplacé par un vicaire^. Le dizainier*, chef de la décurie, se rencontre aussi dans quelques monuments. Chacun de ces officiers tenait une cour ou assemhlée {placitum^ mallunï) où se rendait la justice, et où toutes les affaires qui intéressaient le district étaient mises en délibération^. Les convocations militaires y avaient lieu également. Là encore se faisaient souvent les ventes, les affranchissements, et la plupart des transactions civiles, qui n'avaient alors presque aucune autre garantie que leur publicité ^ Dans l'origine, ces plaids locaux se réunissaient trèsfréquemment, quelquefois toutes les semaines, au moins une fois par mois'. Tous les hommes libres qui habitaient dans la circonscription étaient tenus de s'y rendre. A l'assemblée appartenait le pouvoir; elle jugeait les causes et décidait de toutes les affaires communes. L'office du magistrat, comte, vicaire du comte, centenier, dizainier ou autre, se bornait à la convoquer et à la présider ^ Mais le cours des choses tendait à ce que les comtes et autres officiers royaux prissent peu à peu une part directe aux jugements. La compétence de ces divers plaids locaux n'était pas égale. La cour du dizainier paraît avoir eu peu d'impor'.ance; peut-être même cessât-elle bientôt de se réunir. Les questions de liberté, les questions capitales, et quelques autres, ne pouvaient être jugées dans la cour du centenier. Celle du comte, et plus tard celle des envoyés royaux^, avaient seules le droit d'en décider. On ne pourrait affirmer, néanmoins, que ces restrictions à la compétence des plaids tenus par le centenier existassent déjà au commencement de la première race.

* Le mot cornes aTait été adopté comme l'équivalent du mot germain graf; car cet otflce était d'origine germanique. (De Savigny, Uisl. du droit roin.y t. 1, p. 222-230)

* Le centrnarius paraît, depuis le v* siècle, dans toute la législation barbare.

* Vicaiius, vice-cornes.

* Le decanus nVst autre que le tunginus de la loi salique (tit. 46, 48, 63), comme le pense Hullmann [Hist. de l'ong. des ordres, p. 48).

« Lex Alain., tit. 30, c. 1. Lex Sal., tit. 1, c. 1; tit. 19, c 1; tit. 6. Lex Rip., tit. 30, c. 2 ; tit. 50, c. 1 ; tit. 66, c. 1 , etc.

« Lex Rip., tit. 69, c. 1.

' Lex Alain.., tit. 36, c. 2. Lex Baim\, tit. 15, c. 1.

' Voyez Théorie des lois politiques de la France, t. 8, Preuves, etc., p. 25-39; De Savigny, Hist. du droit rom. dans le moyen âge, t. 1, p. 157; Meyer, Esprit des institutions judiciaires, t. 1, p. 380.

* Missi dominiei.

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