‹ Histoire de France [microform]Chapitre 10 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

GUERRES D'ANGLETERRE

I. Philippe de Valois, Jean le Bon, Charles le Sage (1328, 1550, 1364, 1380). Quand la mort de Charles le Bel vint mettre fin à la hranche directe des Capétiens \ le fils de Charles de Valois qui venait de mourir en Guienne, se présenta au parlement de Paris, et fut nommé roi d'une voix unanime. L'affaire semblait conclue, quand on vit arriver d'Angleterre, des députés d'Edouard, qui réclamaient la couronne de France pour leur maître, au nom de sa mère Isabelle : la loi salique, disaient-ils, exclut les femmes, parce qu'elle les juge incapables de régner; mais cette raison d'incapacité n'est pas valable contre leurs fils, héritiers de tous leurs droits. Cette distinction fut jugée frivole ; et la demande d'Edouard ayant été écartée, lui-

1 Le régne de la maison de Valoig fut quelques mois en suspens, parce que la veuve de Charles le Bel était enceinte quand il mourut' £Iie accoucha d'une fille.

fti.:

lêmo parut se soumeltre, car il vint bientôt laire hommage à ÏÏlippe de Valois, pour les quelques v.lles. seu SedeS» ancienne fortune, que V Angleterre consem.l encore dans un coin de la Guienne (1 o29).

Ce fut pourtant de là que naquit cette fameuse querelle aufdevarà elle seule former une époque à parloans no re Sl^otkst là seulementque commencent ^urnous.^^^ truerres d'\ngleterre. Ce n'est pas que, dès Guillaume le Conquérant. L guerrier français ne se «,.ent renconU é sur les champs de bataille avec les soldats Jf «'« ^ f gleterre; mais c'était alors Mantes ou Csors ^"e «"^ rtKînutai • et plus tard, quand la guerre eut grandi .ivec tiunts, cefut ?a Guienne ou 'a «'e ;^iourd'hui. il s'agit delà France, et "onpl"S J '^ Fran^ de Louis le Gros, mais du pays qui va de Calais à Mar seille de La Rochelle aux frontières de la Franche-Comté. Et Du'is les rois de Londres ne sont plus ces comtes d An- K Normandie et de Guienne, aussi Français que es S de paris, chefs des populations de '■E«t,commeles autres l'étaient de celles du centre; depuis que eu^ "^^"^ les ont reietés dans leur lie, la nationalité n "«t plus .wec eux, et cette querelle de rois tend de jour en jour à devenir

une querelle de races.

Edouard ne comprit pas ou méprisa cette révolution A peine a-t-il lâché le fatal serment, qu'il semble se repentir Te sa condescendance, et que ses troupes commencent a remuer en Guienne. En même temps, il se hgue .outre Sippe avec l'empereur Louis de Bavière, qui a son mu- UleSance ajoute le titre plus inutile encore de vicaire de l'empire, dont il investit Edouard avec un magnifique apnaS Mais Philippe n'était pas un roi qu'on pût renverser !v" de vaines démonstrations ; il avait été reconnu par I le royaume, et venait encore récemment de s a^™|>r sur le trône par une grande victoire remportée sur les Fia.

GVERRË8 D'aNGLEïEURE.

mands, dès ravénement de son règne i ; il fallut attendre une occasion favorable, et l'attente dura huit ans. Enfin, en 1337, tourmenté par les instances de Robert d'Artois, qui, chassé de France après un procès ignominieux, brûlait du désir d'y rentrer les armes à la main, Edouard se décida à tenter la fortune.

« Robert se plaignait depuis vingt-six ans d'avoir été supplanté dans la possession de l'Artois par Mahaut, sœur cadette de son père, femme du comte de Bourgogne. Philippe le Bel avait soutenu Mahaut et les deux filles de Mahaut, qu'avaient épousées ses fils, avec cette dot magnifi- (lue de l'Artois et de la Franche-Comté. A la mort de Louis lellutin, Robert, profitant de la réaction féodale, se jeta sur l'Artois; mais il fallut qu'il lâchât prise; Philippe le Long marchait contre lui. Il attendit donc que tous les fils de Phihppe le Bel fussent morts, qu'un fils de Charles de Valois parvint au trône. Personne n'eut plus de part que Robert à ce dernier événement. Philippe de Valois, en reconnaissance, lui confia le commandement de l'avant-garde dans la campagne de Flandre, et donna le titre de pairie à son comté de Beaumont. Il avait épousé la sœur du roi, Jeanne de Valois ; celle-ci ne se contentait pas d'être comtesse de Beaumont : elle espérait que son frère rendrait l'Artois à son mari; elle disait que le roi ferait justice à Robert, s'il pouvait produire quelque pièce nouvelle, si petile quelle fût,

« La comtesse Mahaut, avertie du danger, s'empressa de venir à Paris, mais elle y mourut presque en arrivant. Ses droits passaient à sa fille, veuve de Philippe le Long. Elle mourut trois mois après sa mère. Robert n'avait plus d'adversaire que le duc de Bourgogne, époux de Jeanne, fille de Philippe le Long, et petite-fille de Mahaut. Le duc

> Cassel, 1328.

fi

jjQ HISTOIRE DE FRANCE.

était lui-même frère de la femme du roi. l^ roi »"adrnH à la jouissance du comté; mais en même temps il réservait a Robert le droit de proposer ses raisons.

« Ni les pièces, ni les témoins ne manquèrent a Robert. La comtesse Mahaut avait eu pour principal ««"Veiller itvêque d-Arras. L'évèque étant mort, et la.ssaijt beaucoup de biens, la comtesse poursuivit en restitution la mait esse de révèque, une certaine dame Divion, femme d un chevalier, celle-ci s-enfuit à Paris avec son mari Llle y ctiu a peine, que Jeanne de Valois, qui savait qu elle avait tous es secrets de l'évêquo d'Arras, la pressa de ï'vrer les pa piers qu'elle pouvait avoir gardés; la Divion piétcndit môme que la princesse la menaçait de la faire noyer ou brûler. La Divion n'avait point de pièces, elle en lit : a abord, une lettre de l'évêque d'Arras, où il demandait pardon à Robert d'Artois, d'avoir soustrait les titres; puis une charte de l'aïeul de Robert, qui assurait l'Artois à son père Ces pièces, et d'autres à l'appui, furent fabriquées à la hâte par un clerc de la Divion, et elle y plaqua de vieux sceaux. Elle avait eu soin d'envoyer demander a abbaye de Saint-Denis, quels étaient les pairs à l'époque des actes supposi^s. A cela près, on ne prit pas de grandes précautions. Les pièces qui existent encoreau trésor des Chartres, sont visiblement fausses. A cette époque de calligraphie, les actes importants étaient écrits avec un tout autre soin. « Robert produisait à l'appui de ces pièces, cinquantecinq témoins. Plusieurs affirmaient qu'Enguerrand de Marigny, allant à la potence, et déjà dans la charrette, avait avoué sa complicité avec l'évêque d'Arras dans lasoustrac-

tion des titres.

« Robert soutint mal ce roman. Sommé par le procureur du roi, en présence du roi même, de déclarer s'il comptai faire usage de ces pièces équivoques, il dit oui d abord et puis non. La Divion avoua tout, ainsi que les témoins, tes

GUERRES D'ANGLETERRE

aveux sont extrêmement naïfs et détaillés. Elle dit, entre autres choses, qu'elle alla au Palais de Justice, pour savoir si l'on pouvait contrefaire les sceaux, que la charte qui fournit les sceaux fut achetée cent écus à un bourgeois; que les pièces furent écrites en son hôtel, place Baudoyer, par un clerc qui avait grand' peur, et qui, pour déguiser son écriture, se servit d'une plume d'airain, etc. La malheureuse eut beau dire qu'elle avait été forcée par madame Jeanne de Valois, elle n'en fut pas moins brûlée au marché aux pourceaux, près la porte Saint-Honoré. Robert, qui était accusé en outre d'avoir empoisonné Mahaut et sa fille, n'attendit pas le jugement; il se sauva à Bruxelles, puis à Londres, près du roi d'Angleterre. Sa femme, sœur du roi, fut comme reléguée en Normandie ; sa sœur, comtesse de Foix, fut accusée d'impudicité, et Gaston, son fils, autorisé à l'enfermer au château d'Orthez. Le roi croyait avoir tout à craindre de cette famille. Robert, en effet, avait envoyé des assassins pour tuer le duc de Bourgogne, le chancelier, le grand trésorier, et quelques autres de ses ennemis. Contre l'assassinat, du moins, on pouvait se garder; mais que faire contre la sorcellerie ? Robert essayait d'envoûter la reine et son fils. » (Michelet, Hist. de Fr.tome IIL)

Avant d'entrer en lutte avec Philippe, Edouard, comme autrefois son aïeul, songea d'abord à s'assurer l'appui de la Flandre. La Flandre offrait alors un singulier contraste avec le reste de l'Europe féodale : le peuple y était nombreux, riche, indépendant, et faisait la loi aux seigneurs. Quand, en un jour d'émeute, la grande porte de Bruges ou de Gand vomissait cinquante ou soixante mille gens de métiers, tous grands et forts, couverts de lourdes cuirasses et armés de longues piques, il ne s'agissait plus, comme dans l'Ile de France, d'une compagnie d'hommes d'armes, et d'une charge en plein champ ; il fallait une armée et une bataille, souvent même il en fallait plusieurs. Dans cette lutte iné-

HISTOIRE DE FRANCK

gale, la chevalerie flamande s'adressait sans cesse au roi de France, et depuis Louis le Gros, qui avait vengé sur les bourgeois de Bruges l'assassinai de Jean le Bon, les gens des bonnes villes s'étaient accoutumés à voir en lui un ennemi. Il n'y avait pas encore neuf ans que Philippe luimême était venu à son tour en Flandre pour y ramener le comte Louis qu'ils avaient chassé. Pendant qu'il assiégeait Cassel, un marchand de poissons, Zennequin, fondit sur son camp avec quatre-vingt mille hommes, et douze mille Flamands restèrent sur la place. Confiants dans leur force, ces géants s'éUiient couverts d'armures aussi pesantes que celles qui écrasaient les chevaliei-s sur leurs grands chevaux de combat. Quand vint la déroute, ceux qui tombèrent ne purent se relever, et furent massacrés.

Avec de tels antécédents, les Flamands étaient des alliés assurés pour Edouard. Dans ce moment surtout, ils étaient d'autant plus disposés à s'unir à lui, qu'ils venaient de se mettre en insurrection contre le protégé de Philippe ; c'était un brasseur de Gand, nommé Jacques Artcvelde , qui étaitalorslevéritable comte de Flandre. Edouard passa la mer, loucha dans la main du brasseur, qui lui conseilla de prendre d'avance le titre qu'il voulait conquérir, et l'année suivante la guerre commença (1338).

Elle se fit sur les frontières de Flandre et de Picardie avec un acharnement incroyable. A Toumay, à Thin-l'Évôque, il y eut des sièges atroces : fatigués de la résistance de celte dernière place, les Français y jetèrent, à l'aide des machines, tous les cadavres de leur camp, et y mirent la peste. On se rencontra plus d'une fois en rase campagne, et quelques-unes de ces rencontres auraient peut-être été nommées des batailles, si Crécy n'avait tiré à soi toute la gloire de celte guerre. Un seul acte de ces hostilités est resté populaire, c'est le combat naval de l'Écluse. Les marins de la Guienne et de la Normandie, renforcés d'une flotte génoise,

GUERRES D'ANGLETERRE. 3^3

étaient venus croiser entre l'Angleterre et la Flandre • Edouard se montra bientôt, et le choc ne se fit pas attendre' Debout sur le liUac d'un des plus gros vaisseaux, le monarque anglais se battit comme le dernier matelot • il alla plusieurs fois à l'abordage et se fit blessera la cuisse • mais malgré tout ce courage, il allait être mis en déroute, quand de lourds et gros bâtiments se montrèrent à l'horizon C'étaient ses alliés les Flamands qui venaient à son secours • quelques instants après, ils le ramenaient triomphant dans leurs ports (1359).

La même année, les deux partis, également las de tant d efi-orts, conviLrent de s'arrêter un moment, et conclurent une trêve pour reprendre haleine. Elle ne devait pas durer longtemps, car une affaire qui survint à cette époque se jeta tout à coup à la traverse entre les deux rois et vint compliquer encore une querelle qui n'avait déjà que trop d activité : cette affaire, ce fut la fameuse lutte des Penthièvre et des Montfort en Bretagne.

Cette lutte est un fait important de l'histoire de France C est le moment où la Bretagne, vaincue enfin dans son obstination à rester chez elle, est emportée dans le mouvement de ce monde des rois de France et d'Angleterre dont les cercles, qui allaient toujours s'agrandissant, s'étaient tant de fois brisés contre ses landes de bruyères • c'est le moment aussi où la Bretagne naît à l'histoire générale car jusque-là son nom n'y figure que de loin en loin. Quand au sortir d'une si longue obscurité, la Bretagne se montre enfin au jour, elle nous apparaît singulièrement bizarre et curieuse. Ce n'est pas sans s'imprégner de féodalité qu'elle a traversé tout ce qui vient de s'écouler du moyen âge; mais en empruntant cet élément étranger, elle lui a imprimé son caractère et sa forme. Le paysan breton, qui a su se garder Celte jusque sous le régime constitutionnel et l'administration départementale, et qui est encore là au milieu de nous I. yj

3ia

GUERRES D'ANGLETERRE

comme mi anachronisme de deux mille ans, n^avail pomt adopté le servage rampant des Germains, et la cabane ne relevait qu'à son bon plaisir du château ^ En Bretagne, le seiïîneur était pauvre, et se rapprochait du paysan par ses eoûts comme par sa fortune ; ses fils se coulaient le long du pont-levis pour aller se battre avec les enfants du village; et souvent, comme du Guesclin, ils revenaient « V oreille déchirée » Cette rude et indigente population de guerriers fut admirablement utilisée par la France, dans ses guerres contre les Anglais; la Bretagne devint alors pour elle une pépinière d'hommes d'armes et de généraux, et pour ne citer que trois noms, Duguesclin, Clisson etRichemond, ce fut a eux qu'elle dut ses plus belles victoires. Le contact avec la splendide chevalerie de ses voisins humanisa la féodalité bretonne ; mais cène fut pas sans porter atteinte à son mdépendance; le jour où la BreUagne invoqua Tuitervention de l'étranger, et où elle se mil à ses gages, appelait celui où elle cesserait de former une nation, et ce jour-la la France des rois put se dire qu'elle avait fait encore un pas. L'affaire qui contenait en germe cette grande révolution était encore une affaire de succession comme la plupart de celles que nous offre cette époque \ Jean, duc de Bretagne, se voyant près de mourir et n'ayant pas d'enfants, avait laissé par testament son duché à sa nièce, Jeanne de Penthièvre qu'il avait mariée à un neveu du roi de France. Jean de Montfort, son frère d'un autre lit, le laissa faire et quand il fut mort (1541) se proclama duc de Bretagne et se mit sous la protection du roi d'Angleterre. Charles de Blois, le mari de Jeanne, courut aussitôt demander à son

i Aujourd'hui m^me il y a tel paysan du Finistère et du Morbl. han qui se croirait déshonoré s'il passait devant son chef de Inbu la

tête découverte.

% Le procès de Robert d' ArloU : Edouard et Philippe.

oncle l'investiture de la Bretagne, mais, pendant ce temps, Montfort s'emparait des principales villes, et ce fut en vain qu'on essaya de l'amener à un accommodement. Il parut à Paris avec une escorte de quatre cents chevaliers, bravant le roi jusque dans sa cour des pairs, puis, au bout de quelques jours, voyant que les affaires allaient mal pour lui dans ce pays, il partit une nuit sans demander congé, et de part et d'autre on se mit en campagne.

Toute la Bretagne se trouva partagée entre les deux prétendants, et l'Angleterre avec la France se mettant de la partie, celte malheureuse contrée se vit tout à coup en proie aux horreui's d'une guerre à la fois étrangère et civile. Elle se fit avec toute la sauvage rudesse du génie breton. Charies de Blois, ayant emporté d'assaut la ville de Quiraper, ses soldats ne cessèrent de tuer, que lorsqu'ils eurent rencontré un petit enfant qui tétait encore sa pauvre mère morte '. Olivier de Clisson, qui s'était rallié au parti anglais pour venger son père , que nous allons voir bientôt mis à mort par Philippe , ne faisait jamais de quartier. Plus tard, sur un caprice dont les Anglais n'avaient pas tenu compte, le farouche guerrier se fit leur ennemi : un jour qu'il venait de leur enlever Benon , il demanda les prisonniers pour sa part de butin, et les tua l'un après l'autre à coups de hache*.

Dès les premières hostilités, Jean de Montfort tomba entre les mains des Français, et la guerre semblait être terminée, quand on vit tout à coup sa femme, Jeanne la Flamande, quitter l'aiguille et le métier à tapisserie pour la lourde lance des chevaliers, et venir, le casque en tête, se mettre au-devant de son armée. Assiégée dans Ilennebon par Charies de Blois, Jeanne tente une sortie pour lui donner

* Chateaubriand, Études litt., t. nr.

* Ce fui là qu'il gagna le surnom de boucher de Benon.

le change, tandis qu'on introduisait un convoi dans la place. Le convoi passa ; mais, quand elle voulut regagner les portes d'Hennebon, elle trouva le chemin coupé par un gros de chevaliers. Sans se déconcerter, l'héroïne fait volte-face, et s'enfonçant dans la campagne, s'en va prendre trois châteaux forts à l'ennemi; puis elle revient au bout de quelques jours, traverse, en le dévastant, le camp de Charles de Blois, et rentre dans Hennebon, aux acclamations de toute la ville. L'Angleterre et la France se lassèrent bientôt de jouter avec de tels ennemis. Après deux ans de guerre, chacun se retn^a de son côté, et les deux partis laissés seuls n'en continuèrent pas moins à se battre avec la même fureur. Charles de Blois tomba à son tour entre les mains des Montfort (1345), et la Bretagne offrit un moment un spectacle curieux aux nations qui la regardaient faire. Deux femmes, Jeanne de Montfort et Jeanne de Penlhièvre, conduisaient la guerre, pendant que leurs maris attendaient au fond d'une prison que la renommée les instruisit des exploits de ceux qui se battaient pour eux.

Cette bizarre position ne se prolongea pas longtemps. Sur quelques soupçons de trahison, Philippe fait décapiter le seigneur de Clisson , avec d'autres chevaliers bretons , qu'on accusait de s'être rendus au roi d'Angleterre (1345). Aussitôt Edouard prend les armes pour les venger, et la petite querelle de la Bretagne s'éclipse tout à coup en présence de la guerre imposante qui se prépare. Après quelques hostilités insignifiantes, Edouard mit enfm à la voile, et se dirigea sur la France avec une armée de trente mille hommes composée en grande partie de ces redoutables archers des communes, qui perçaient toutes les armures avec leurs arcs prodigieux et leurs flèches de cinq pieds. 11 avait pris la route de la Guienne ; un coup de vent le rejeta sur les côtes d'Angleterre ; et pendant qu'il s'y radoubait, Geoffroy d'Harcourt , gentilhomme normand , qui , depuis le

GUERRES D ANGLETERRE

Si:

commencement de la guerre, le pressait d'attaquer la France par la Normandie, le décida enfin (1346). Toutes les forces de Philippe étaient en Guienne, où Jean, son fils, attendait les Anglais avec unearmée de cent mille hommes. Edouard, tombant tout à coup sur la Normandie, la trouva insouciante et désarmée ; et comme personne ne se présentait pour le combattre, il s'avança à pas de course dans le pays, brûlant et ravageant tout sur son passage. Quelques villes, qui voulurent arrêter sa marche, furent traitées avec une rigueur qui épouvanta les autres ; et la résistance devint si faible à mesure que l'on avançait dans le cœur de la France, qu'Edouard se dirigea droit sur Paris en côtoyant la Seine, ses soldats mettant tout à feu et à sang sur leur route ; tandis que lui-même, assis tranquillement avec toute sa cour sur des barques de cuir, qui remontaient le fleuve, péchait ou chassait à l'oiseau.

Cela dura jusqu'aux portes de Paris ; mais là on trouva Philippe avec une armée de 60,000 hommes, campée à Saint-Denis , et les choses changèrent de face.

« Edouard se voyait engagé au milieu de populations avides de vengeances, bien loin de sa flotte et de ses villes d'Aquitaine, en face d'une armée déjà plus forte que la sienne, et qui grossissait à chaque instant : il eut peur de payer cher les faciles pillages de ses gens, et se hâta de gagner la Flandre. Mais déjà l'on songeait à lui couper la retraite. Il eut besoin de dérober ses mouvements à Philippe pour improviser un pont à Poissy ; et, au moment où il venait de passer la Seine , il rencontra les milices d'Amiens, qui se rendaient à Saint-Denis , et dont il ne vint à bout qu'après un rude et sanglant combat. Il traversa en courant le Beauvaisis, suivi de près par l'armée royale, et ne s'arrêta que dans le Ponthieu, son droit héritage, où il se trouvait acculé sur les bords de la Somme, dont Philippe avait fait couper tous les ponts. Les Français ar-

il''

rivaient à marches forcées, disant tout haut qu'ils allaient le bloquer là et raffamer, ou le combattre à leur volonté. Edouard « moult pensif et mélancolicux» rêvait aux moyens d'échapper, quand on lui amena un prisonnier fait dans le pays. C'était un palefrenier de Saint-Valery, nommé Gobin- Agace, qui, pour gagner les écus d'or promis par le roi , conduisit les Anglais au gué de Blanche Taque, en face du Crotoy, où douze hommes pouvaient passer de front, <à l'heure du reflux, sur « un fort et dur gravier de blanche marne. » Godemar du Fay, qui gardait le passage avec 12,000 hommes, fut culbuté par les archers anglais ; mais le péril continuait toujours. Les Français étaient si proches, que leurs coureurs tuèrent les derniers traînards de l'autre côté de la rivière. Les soldats d'Edouard, harassés de fatigue, ne pouvaient atteindre à temps la frontière : il résolut de faire volte-face, et alla se loger au milieu des bois de Crécy, à cinq lieues d'Abbeville. Toute la nuit on travailla dans son camp à un grand retranchement, où l'on enferma les chariots et les bagages , et le lendemain (26 août), il étagea son armée en trois lignes, sur le penchant d'une colline, son fils en tête, avec les archers « devant en manière de herse. »

« Les Français eurent à faire cinq lieues, par la pluie, avant d'arriver aux Anglais, qui, après avoir mangé et bu tout à loisir, attendaient, assis par terre, leurs bassinets (casques) devant eux, les cordes de leurs arcs bien à couvert dans leurs chaperons. Les 70,000 hommes de Philippe s'en allaient à leur volonté bannière par bannière Les gens de communes avaient tiré l'épée à trois lieues de l'ennemi, et couraient pêle-mêle par les chemins, criant : à mort ! à mort ! Tout ce tumulte alarmait les maréchaux du camp, qui essayèrent en vain d'arrêter cette foule confuse ; mais, dès que Philippe vit les Anglais, le sang lui mua, car il les haïssait. « Faites passer nos Génois devant, s'é-

GUERRES D'ANGLETERRE. 349

cria-t-il, et commencez la bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis. >> Les Génois avancèrent en murmurant. Les cordes de leurs arcs, détendues par la pluie, n'envoyaient plus leurs carreaux qu'à quelques pas et criblés de traits par les archers anglais dont « les sagettes volaient si vivement que ce semblait neige» ; ils voulurent s'abriter derrière les hommes d'armes. Ce mouvement mit Philippe en fureur. « Or tôt, cria-t-il, tuez toute cette ribaudaïUe, car ils nous empêchent la voie sans raison » Cette parole imprudente fut le signal d'un horrible désordre. Arbalétriers et hommes d'armes commencèrent à s'entretuer, ceux-ci chargeant à coups de lance, les Génois éventrant les chevaux avec leurs grands coutelas, et les archers anglais, spectateurs tranquilles du combat, lançaient à raise leurs longues flèches dans la mêlée. Les petits canons, on bombardes, qu'Edouard avait placés au milieu d'eux, augmentaient encore l'effroi des Français. « Ces « bombardes menaient si grand bruit et tremblement, dit « Villani, qu'il semblait que Dieu tonnât, avec grand mas- « sacre de gens et renversement de chevaux. » A la fin une partie de la noblesse parvint à se dégager de la presse' et vint tomber avec une telle furie sur la première ligne des Anglais, que les chevaliers du prince de Galles dépêchèrent au roi en toute hâte, pour lui demander du secours Edouard était au haut de la colline, examinant la bataille sur la butte d'un moulin. « Mon fils est-il mon ou blessé '^ demanda-t-il au messager. — Nenni, sire. — Eh bien» laissons gagner à l'enfant ses éperons. Je veux, si Dieu permet, que la journée soit sienne. >> Cette réponse fit reprendre coeur aux Anglais. Ils finirent par rompre les rangs des assaillants, à l'aide des archers et des ribauds gallois et irlandais, qui poignardaient à terre les chevaliers renversés ; et, le soir étant venu, il se fit un massacre épouvantable des Français. Dispersés en mille corps isolés,

b-slî

la.H

ils erraient à l'aventure sur le champ de bataille, et éH^ienL éRorc^és les uns après les autres. Edouard avait donné ordre le matin qu'on ne fit point de quartier. Le roi de Bohème les ducs de Lorraine et de Bourgogne, le comte de Flandre, quatre-vingts seigneurs bannerets, douze cents chevaliers et vingt ou trente mille soldats, furent trouvés sur le champ de bataille par les deux barons qu'Edouard chargea le lendemain de faire le relevé des morts.

Ce ne fut pas la faute de Philippe si son nom ne vmt poml figurer en tète de la liste fatale. 11 avait eu déjà un cheval tué sous lui ; la nuit tombait, et il ne restait plus à ses aMés que cinq barons et soixante hommes d'armes, et cependant il ne voulait pas quitter le champ de bataille. Jean de Paissant prit alors la bride de son cheval. —Sire, venez-vousen dit-il, il est temps ; et il l'entraina « quasi par force. » La petite troupe arriva au château de la Broyé, dont on trouva le pont levé, car il faisait « moult brun, et moult épaisse nuit. » Ouvrez, ouvrez, châtelain, s'écria Philippe qui avait gramV angoissi' de cœur, ouvrez, c'est l'inforlunt roi de France. » [Histoire de France.)

Redevenu le maître par cette victoire inespérée, au heu de continuer à fuir, Edouard s'en alla planter ses enseignes devant les murs de Calais, jurant de ne point partir de la qu il ne fût entré victorieux dans la place ' . 11 tint son serment, mais il lui en coûta toute une année de combats, et, pendant ce temps, la France réparait ses pertes. Il était encore au siège

i « A peu de distance de Calais, un bras de la rivière de Baulc» s'en écarte du côlé de l'Occidenl, et laisse entre son ht la mer c a ville, un espace de terre assez étendu. Edouard fltbàt.r en c cnd;oit comme une nouvelle ville et construire des ma.sons de bo de charpente que l'on couvrit de chaume et de genêts. Les rues Lutissaienl à une place où se tenait le marché, le mercredi et le sSly avait des boutiques, des halles et des hôtelleries con.me da^t bonnes villes, et l'on y apportait de France et dAoglelerre toutes sortes de marchandises pour y trafiquer. » (Dameï, t. y.)

GUERRES D'ANGLETERRE

de Calais lorsque Philippe vint l'observer avec une armée de cent mille hommes : le roi de France ne put sauver la place, mais il lui avait montré qu'une journée n'avait pas décidé la question. Réduits à la dernière extrémité, les Calésiens ouvrirent enfin leurs portes au vainqueur de Crécy, et n'échappèrent à la mort que grâce au généreux dévouement d'Eustache de Saint-Pierre, qui, suivi de cinq de ses compatriotes, alla s'offrir à la vengeance d'Edouard, en chemise et la cordeau cou (1547). Le roi anglais prit à peine le temps d'établir les siens dans sa nouvelle ville, et se hâta de conclure avec Philippe une trêve qui lui permit de repasser la mer. Ce qu'il emportait de cette magnifique expédition était peu de chose en apparence : le souvenir d'une victoire et les clés d'une ville. Et pourtant Crécy et Calais sont restés dans l'histoire comme l'expression de la plus grande supériorité que l'Angleterre ait obtenue sur la France dans cette lutte fameuse: c'est que l'une a été la première grande victoire, et l'autre la dernière conquête qui lui soit demeurée.

A peine la guerre venait-elle de finir, que la peste lui succéda (1548). Comme toutes les grandes pestes dont le souvenir est resté, ou restera, celle-ci venait de l'Orient Elle avait passé par-dessus l'Asie, l'Afrique et l'Europe, et quand elle vint s'abattre sur la France et l'Angleterre, encore haletantes du grand combat qui se terminait à peine, elle enleva d'un coup plus de gens que n'avaient fait dix années de guerre. « En ce temps-là, dit Froissard, une fi maladie courait, qui eut nom épidémie, dont bien la « tierce partie du genre humain mourut. » (Michelet.)

Pendant ce temps, Philippe le Fortuné * tâchait de réparer au midi, avec des achats et des traités, les échecs qu'il éprouvait dans le nord. Il payait six cents mille livres

* C'était le surnom qu'on lui avait donné à son avènement. Ce surnom lui est resté comme une Irisle dérision des malheurs de son régne.

UISTOIRE DE FRANCE.

lii'f:

au roi d'Aragon, le comté de Montpellier, tandis que Humbert de Beaujeu, seigneur du Dauphiné, lui cédait son domaine, sous la condition d'une rente viagère 1549). Quelques-uns prétendent qu'il stipula, dans le marché, qu'à l'avenir les fils aines des rois de France porteraient le nom de dauphin. Toujours est-il, qu'à dater de cette cession du Dauphiné, le litre de dauphin devint synonyme de celui d'héritier présomptif de la couronne ; et si llumbert parut tenir à cette prérogative, Philippe dut céder de bonne grâce. Il ne lui en coûtait pas plus qu'à Edouard de donner à son fils le nom de prince de Galles.

L'année suivante, Philippe mourut (1350). Celui qui lui succédait était un homme lait, habitué de longue main au maniement des armes, puisque nous voyons son nom figurer, dès 1558, dans la guerre avec l'Angleterre ; unchevaher brave et galant, qui aurait pu lutter avec les Clisson et les Gauthier de Mauny, si, comme eux, il n'avait été qu'un simple seigneur ; mais il montait sur le trône à une époque critique qui demandait un roi plus qu'un chevalier , et le héros ne fut plus qu'un triste monarque. Au sortir de la guerre de Crécy et de la peste de 1548, Jean ne songeait qu'aux fêtes et aux tournois. Son règne s'ouvre par la fondation d'un nouvel ordre de chevalerie, celui de Y Étoile, dont tous les membres juraient de ne jamais reculer en combattant, et de ne point s'écarter du champ de bataille, dans les déroutes, de plus d'un arpent : serment de fanfaron que Jean prit au sérieux, comme il le fit voir à Poitiers ; puis, au milieu des fêtes qui accompagnèrent la réception des nouveaux chevaliei-s, sur un soupçon de trahison, il fit arrêter et mettre à mort le connétable de France S comte d'Eu et de Tancarville, et donna sa charge à l'Espagnol Lacerda, son favori (1551).

» C'est ici que commence à jouer un rôle cette charge de conné-

Il en coûta cher à ce dernier. Charles de Navarre qui convoitait depuis longtemps la chai'ge du comte d'Eu ne put souffrir qu'elle lui fût enlevée par un mignon ' et il le fit assassHier sur le chemin de Laigle. Jean, furieux, donna l'ordre de lui amener l'assassin mort ou vif, mais le Navarrois s'était mis en sûreté. Les dames de la cour qui aimaient ce spirituel et galant jeune homme, négocièrent un accommodement entre lui et le roi (1554) : Charies de Navarre vint baiser les mains de Jean, lui demanda pardon et l'on se retira. Mais l'on ne s'était point pardonné. L'année suivante, le Navarrois gagna le dauphin ^ et déjà celui-ci s'enfuyait de la cour pour aller commencer la guerre avec lui, lorsque, arrêté à moitié chemin par les gens que son père avait envoyés après lui , le dauphin obtint sa grâce au prix d'une trahison. Il invite Charies de Navarre et ses principaux partisans à venir diner dans son château de Rouen ; et, pendant que l'on était à table, Jean se précipite dans 'la salle l'épée à la main. Il voulait égorger l'assassin de son favori sur la table même de son fils , on lui arrêta le bras et il consentit à difl^érer sa mort, mais rien ne put retarder celle des autres convives. Entraînés sur-le-champ dans la tour ils furent mis à mort pendant la nuit (1555). '

Aussitôt la Normandie est en armes : Philippe de Navarre et Geofl*roy d'Harcourt rallient sous leurs drapeaux les amis et les parents des seigneurs égorgés, et une troupe de quatre mille Anglais, commandée par le duc de Lancastre, arrive bientôt à son secours. L'Angleterre s'était refaite pendant les huit années de paix qui venaient de s'écouler, et elle rentrait d'elle-même dans la lice. Pendant

table, si fameuse plus tard. On l'a dit tant de fois, que nous croyons muiile de redire qu'elle n'élait primitivement qu'une charge domestique. {Cames stabuli.)

C'est le terme dont il se servait en parlant de Lacerda « Celui qui fut Charles V,

32ft

que les AnMais du duc de Lancaslre guerroyaient en Normandie un armement plus formidable se préparait chez eux et le prince de Galles , celui qui avait si bravement mmé ses éperon, à la journée de Crécy , faisait voile pour la Gascogne. Jean rassemble les états-généraux , et leur demande un subside extraordinaire pour soutenir la guerre. Ceux de la Langue d'Oc , qui continuaient à former race à part, lui accordent de bonne grâce cinquante mille hommes ; mais les états de Paris se montrent moins faciles. Déjà plusieurs fois S depuis le commencement de ce règne, il y avait eu lutte entre eux et la royauté; ils profitèrent de son embarras pour élever des prétentions, et ne consentirent à décréter leurs subsides qu'au prix de l'agrandissement de privilèges qui commençaient à devenir menaçants Pour venir à bout de cette révolte naissante, il fallait vaincre : Jean fut vaincu. 11 promit tout, prit l'argent, et courut à la rencontre du Prince-Noir* (4356).

« L'aventureux jeune homme, à la tête de deux mille hommes d'armes et de six mille Anglais et Gascons, avait formé le projet d'aller donner la main aux rebelles de Normandie en traversant toute la France centrale , et déjà il était arrivé à Bourges, dont il avait brûlé les faubourgs ; puis à Issoudun et à Vierzon : il touchait presque le Perche, où était le duc de Lancastre , quand il apprit que Jean rassemblait ses vassaux à Chartres, et que tous les passages de la Loire étaient bien garnis de défenseurs. Il pensa alors à revenir sur Bordeaux, et prit sa route par la Tourame et le Poitou, mais sans se hâter, s'arrêtant sur le chemin pour ravager le pays, et emporter d'assaut les châteaux

A partir de l'année 1350, on les voit réunis presque tous ks

ans.

t'il devait son nom à la couleur de ses armes. Quelques-uns onl dit qu'il y avait de la coquetterie dans le choix de celle couleur : elle falsail ressortir l'éclatanle blancheur de son teint.

qu'il rencontrait. Cependant vingt mille hommes d'armes avaient passé la Loire, et la poursuite commençait. Quand leprince de Galles se vit serré de près, il battit enfin sérieusement en retraite, mais il était trop tard: il fut dépassé le 17 septembre, près de Poitiers. Ses coureurs étant tombés dans l'arrière-garde des Français , il comprit qu'il ne pouvait plus éviter la bataille, et alla se loger, avec sa sa petite armée, sur un plateau appelé le champ de Maupertuis, au milieu des vignes et des buissons , sans autre abord qu'un petit chemin creux , profondément encaissé entre deux files de ces haies impénétrables du Poitou.

Le lendemain , qui était un dimanche, le roi entendit de grand matin la messe dans sa tente, et communia avec ses quatre fils. Ensuite il assembla un grand conseil de guerre et envoya Ribaumont à la découverte. Il avait avec lui de quarante-cinq à cinquante mille hommes partagés en trois batailles, que son frère, le duc d'Orléans, et le dauphin Charles commandaient avec lui. Les deux lieues de pays qui sont entre Poitiers et le champ de Maupertuis, étaient couvertes de bannières etdecavaliers. L'assurance n'était pas moins grande qu'à Crécy. Jean parcourait les rangs, monté sur un destrier blanc, et disait à ses chevaliers : « Entre vous, à Paris, à Chartres, à Rouen, ou à Orléans, vous menacez les Anglais, et désirez avoir le bassinet en tétedevant eux. Ores, yêtes-vous, je vous les montre. » Surces entrefaites arrive Ribaumont, qui avait trouvé les Anglais retranchés derrière les buissons, tous à pied, les chevaux en arrière et les archers en avant , en manière de herse. Le chemin ne pouvait livrer passage à plus de quatre cavaliers à la fois , et le reste était à peine accessible aux gens de pied. L'avis de Ribaumont fut que tous missent pied à terre, « excepté à trois cents armures de fer, des plus durs et hardis de l'ost, » et qu'on les plaçât en tête pour faire une trouée dans la ligne des archers. Les hommes d'armes ^ 28

GUERRES D'ANGLETERRE

à pied devaient suivre à peu de distance et .■u^heve^1e combat corps à corps avec les Anglais. Cet avis ayant prévalu les Français se mettaientdéjà en marche, après avoir ôté leurs éperons et raccourci leurs lances : un cavalier, qui arrivait de Poitiers au galop, se présenta tout à coup devant le roi et arrêta l'action. C'était un légat du pape, le cardinal Talleyrand de Périgord , accouru pour remplir la mission de paix que lui avait confiée la cour de Rome. Jean lui donna vingt-quatre heures pour tenter un accommodement Leprince de Galles offrit tout le butin de 1 expédition, les places conquises et les prisonniers. Mais Jean voulait ou'il se rendit avec cent de ses chevaliers. Le vainqueur de Ci^y répondit qu'on ne l'aurait, lui et ses chevaliers, que les armes à la main, et le combat fut remis au lendemam. Pendant ce temps les Anglais creusèrent de grands fossés devant leurs lignes, et les bordèrent de palissades, à laide de ces pieux aiguisés des deux bouts que leurs archers portaient partout avec eux. Us disposèrent ceux-ci derrière les haies, le long du chemin, etau moment ouïes trois cents chevalière y entraient au galop , les deux maréchaux de France en tète, une grêle de flèches, partie des buissons, à droite et à gauche, vint jeter le désordre dans leurs rangs pressés Les chevaux se cabrent, se renversent les uns sur les autres, et la colonne, arrêtée tout à coup dans sa marche, est forcée de se replier sur le corps d'armée du duc de Normandie. Bientôt un gros de cavaliers anglais , qui avaient tourné la colline , vint prendre en liane les homraesd armes du dauphin, pendant que les autres, remontés tous à cheval descendaient aux cris de Saint Georget! et Guyeniw.' mr le chemin encore encombré de cadavres d'hommes cl de chevaux. Cette double attaque fit perdre la tète au dauphin jeune homme de vingt ans, dont le corps débile ne se prêtait guère à des mœure belliqueuses . Il lâcha pied et s enfuit avec huit cents lances par le chemin de Chauvigny . Le

duc d'Orléans se laissa entrainer par l'exemple , et emmena sa bataille du même côté. « lis sont à nous ! s'écria alors Chandos, un célèbre capitaine anglais qui avait mené tout le combat, tirons devers le roi de France , car il est vaillant, et nous demeurera. — Avant donc! » dit le prince de Galles, et toute l'armée anglaise vint fondre à l'endroit où combattait le roi.

Un corps d'Allemands qui était resté à cheval, soutint quelque temps le choc ; mais il fut enfoncé par les Anglais, animés par l'idée qu'ils tenaient la victoire. lîientôt Jean n'eut plus auprès de lui que les chevaliers de l'Étoile, qui furent tous fidèles à leur serment. Les rangs de ces braves chevaliers allaient toujours s'éclaircissant : ils se trouvèrent à la fin séparés en dix petites bandes , qui furent écrasées l'une après l'autre, Jean combattit jusqu'au dernier moment. Accompagné de son plus jeune fils, Philippe de Touraine, qui dut à cette journée le surnom de Hardi, il assommait à coups de hache d'armes seigneurs et archers. 11 avait le visage couvert de sang ; de tous côtés on lui criait : Rendez-vous ! rendez-vous ! Enfin le sire de Charni , qui tenait l'oriflamme, tomba mort à ses pieds, entraînant avec lui la fameuse bannière. Épuisé, le roi se mit à demander son cousin, le prince de Galles, disant qu'il voulait se rendre à lui. Alors un chevalier de l'Artois , Denis de Morbecque, exilé de son pays, où il avait tué un homme, fendit la presse, et vint à Jean, qui l'entendant parler en bon français, lui jeta son gantelet, et se rendit à lui avec son fils. Mais les archere anglais et gascons, qui depuis longtemps ménageaient le roi, pour l'avoir vivant, ne voulurent pas laisser échapper de la sorte une si riche rançon. Ils l'arrachèrent des mains de Denis, et, se disputant à qui l'aurait, ils le tiraient chacun de son côté. L'on était sur le point de s'accorder en les égorgeant, lui et Philippe, quand arrivèrent le tomte de Warwick et le sire Iléginald Cobham,

GUERRES D'ANGLETERRE

rtlffS

qui prirent les deux captifs sous leur sauve-garde , et les conduisirent au prince de Galles. » [Histoire de France). Il en coûta peu au roi de France pour avoir combattu jusqu'au dernier moment. Le soir de la bataille, il fut servi à table par son vainqueur, et arrivé en Angleterre au milieu des hommages de la chevalerie anglaise, il entra à Londres comme en triomphe, et ne fit, pour ainsi dire, que passer de sa cour à celle d'Edouard. Mais tandis qu'on prodiguait à sa captivité les plaisirs et les fêtes, la France payait cher la gloire qu'il s'était acquise par cette valeur égoïste. Quand les états, qui étaient encore rassemblés à Paris, se virent sans roi , et qu'il ne se présenta pour les gouverner qu'un jeune homme échappé de Poitiers\ ils secouèrent le frein. Guidés par quelques hommes de tête et d'exécution, ils se déclarent seuls maîtres et souverains du royaume , rendent des ordonnances , et se créent une armée au sein même de Paris. Le roi de Navarre est enlevé par une fraude aux gens du roi, qui le retenaient captif, et il parait dans les halles de Paris, haranguant le peuple, monté sur les étaux des bouchers, et menaçant le dauphin de ses troupes qui campaient à la vue des murs. Ce fut en vain que le jeune prince voulut lutter de popularité avec les chefs de parti, et qu'il s'en vint haranguer à son tour au milieu des halles : sa voix, écoutée d'abord favorablement, fut bientôt étouffée. Comme il disputait toujours aux états l'autorité qu'ils s'étaient arrogée, la populace de Paris, soulevée par son prévôt Marcel, se jeta un jour dans son palais, et massacra à ses pieds les deux maréchaux de France et de Champagne. Sa robe fut rougie de leur sang, et se voyant seul au milieu de cette foule hideuse, il se tourna vers le prévôt et lui demanda si l'on avait résolu

* Le bruit public accusait le dauphin de s'être enfui un des premiers.

sa mort. Marcel le rassui-E, et, pour sauve-garde, lui plaça sur la tête son chaperon, mi-partie de rouge et de bleu, qui était le signe de ralliement de la faction ; puis il mit sur la sienne le chaperon du dauphin , et le garda tout le jour(l 357) . Cependant les Anglais étaient toujours là, et pouvaient à chaque instant, donnant la main à leur allié le roi de Navarre, s'avancer sous les murs de Paris et s'emparer du royaume : il fallait sortir à toute force de cette dangereuse position, et Charles, désespérant de venir à bout des rebelles au sein de Paris, prit le parti de s'enfuir à Compiègne. Toute la noblesse s'y réunit à l'instant , tandis que Marcel envoyait des députés dans tout le nord de la France, et jusque chez les Flamands, pour appeler toute la bourgeoisie communale à une vaste confédération contre les chevaliers et les nobles. La question changeait de face, et de politique qu'elle s'annonçait d'abord, la révolution des étals de 1356, tendait à devenir sociale. Déjà anticipant sur les siècles par un bouleversement prématuré et qui devait durer peu, le peuple, devenu fort, essayait ses premiers coups sur cette royauté à l'ombre de laquelle il avait grandi, et la féodalité qu'il menaçait se serrait, comme elle fit plus tard, à l'en tour de son ancienne ennemie. Le mouvement alla même plus loin que Marcel et les siens ne l'avaient voulu. C'était pour eux uniquement que les bourgeois et les gens de métier songeaient à renverser la royauté et la féodalité, et leur zèle patriotique ne s'était pas étendu au delà des portes de leurs cités ; mais ils ne purent si bien faire que le bruit des coups qu'ils frappaient n'allât réveiller dans ses chaumières le peuple des campagnes, qui, voyant la caste châtelaine sur le point d'être dépossédée, et ne pouvant comprendre que cette grande révolution eût lieu au profit des bourgeois seuls, prit pour lui des maximes qui ne le regardaient pas, et, persuadé que lui aussi s'appelait peuple, se mit à frapper pour son compte.

GUERUES D'ANGLETERRE.

Il y avait si longtemps qu'il souffrait sans se plaindre, qu'on l'avait cru trop pacifique pour se venger jamais, et que par dérision on lui avait donné le nom de Jacques Bonhomme. Il accepte ce nom, ainsi que les Flamands, deux siècles plus tard, se pareront du nom de gueuœ,ei le soulèvement commence. En quelques jours ils étaient plus de soixante mille qui se répandirent à travers les plaines de la Picardie et de la Brie, brûlant les châteaux avec les seigneurs, violant les femmes et les filles nobles, embrochant leurs fils, et délivrant les serfs partout où il passaient. C'était une guerre d'extermination qui ne s'adressait à aucun parti, à aucune nation, mais à une institution tout entière, et les nobles ne s'y trompèrent pas. Navarrois et royalistes. Anglais et Français, oublièrent un instant qu'ils étaienten guerre, et se réunirent tous contre cette horde de sauvages qui massacraient tout porteur d'armures et d'écharpes, sans distinguer de quelle couleur elles étaient. Le parti bourgeois ne savait trop s'il devait accepter cet auxiliaire qu'il n'avait pas demandé, mais enfin, pressé d'en finir avec l'ennemi commun, il l'admit dans ses rangs, quitte à régler ensemble après la victoire ; et Marcel, après quelques hésitations, envoya douze cents Parisiens à l'armée des Jacques. Un si faible secours ne put les sauver de leur ruine. Repoussés à l'attaque du marché de Meaux par une poignée de chevaliers qui s'y étaient renfermés avec leurs femmes et leurs filles, les Jacques se dispersèrent dans la campagne, ei les vainqueurs leur rendant cruauté pour cruauté, les massacrèrent jusqu'au dernier (1358).

En même temps les bourgeois succombaient à leur tour. Marcel, craignant de ne pouvoir tenir longtemps contre le dauphin, dont le paiti allait croissant de jour en jour, s'était décidé enfin à livrer Paris aux Navarrois et aux Anglais. Alors l'esprit national prit le dessus dans un grand nombre de Parisiens sur les haines et les affections de

caste : au moment où le prévôt allait ouvrir la porte Saint- Antoine aux Anglais, une lutte s'engagea entre lui et Jean Maillard, chef de l'autre faction ; il fut égorgé, et quelque temps après, Charies vit venir à lui les députés parisiens qui l'invitaient à rentrer dans leur ville (1 558).

Durant ce temps le roi Jean était toujours en Angleterre, chassant aux côtés d'Edouard, présidant aux tournois et et faisant la cour aux dames ; et il devait peu regretter la France, qui ne lui offrait guère de divertissements, au milieu des sanglantes perturbations auxquelles elle était en proie, entre l'insolente brutalité des hommes àchaperons*, et la férocité grossière de Jacques Bonhomme. Mais en l'année 1359, dégoûté de plaisirs dont il n'était le roi que par politesse, peut-être aussi voyant que son fils avait mis ordre à tout de l'autre côté du détroit, qu'il n'avait plus à craindre ni Jacques, ni gens de métier, il commença à désirer la France, et pour satisfaire ce désir, il fit avec Edouard un traité, par lequel il lui rendait tout ce que le roi d Angleterre avait possédé autrefois en France, c'est-àdire le tiers du pays ; puis il embrassa son nouvel allié, lui jura une amitié éternelle, et envoya son traité à Paris, ne doutant pas qu'il n'en revint bientôt ratifié par son fils et les états. Il en fut autrement : un cri d'indignation s'éleva dans la grande cour du palais, quand le chancelier Guillaume Dormans y fit lecture aux états et aux bourgeois de Paris, de ce bizarre traité qui ramenait la France au temps de Louis le Jeune et de Philippe I^"" : on ne trouva pas que la personne sacrée du roi valût le tiers de la France, et la guerre recommença avec une sorte de furie. Edouard, dépité, envoie son noble prisonnier à la Tour de Londres, et passe-lui-môme en France, à la tète d'une formidable armée. Le dauphin trop faible pour lui tenir tête, met en

' Le chaperon était la marque distinclive du bourgeois.

GUERRES D^ANGLETERRE

œuvre le système de défense qui devait lui réussir si bien quand il fut roi : il jette ses troupes dans les places fortes, et abandonne le plat pays aux Anglais, qui ravagent et passent sans rien garder. Edouard, pour le faire sortir de cette inaction désespérante, s'avance jusque sous les murs de Paris, et loge ses troupes à Mont-Rouge, à Vanvres, à Gentilly, dont il met les plaines à feu et à sang. Charles ne répond à toutes ces fumées * qu'en mettant le feu luimême au faubourg Saint-Germain, pour empêcher les Anglais de s'y cantonner, et attend tranquillement que la disette les chasse de ces campagnes dévastées. Il n'attendit pas longtemps ; mais Edouard résolu de faire payer cher à la France, l'imperturbable sang-froid de celui qui la gouvernait, s'enfonce encore plus avant dans le pays, et s'en va dans le pays chartrain toujours pillant et brûlant. Il était à la vue de Chartres, quand un orage, célébré par tous les historiens du temps, fondit sur son armée et lui inspira une telle peur, que se tournant, dit Froissard, vers les clochers de Notre-Dame de Chartres qu'il apercevait dans le lointain, il fit vœu à la Vierge de rendre la paix à ce malheureux pays. Il fit venir sur-le-champ au village de Brétigny, où il se trouvait alors, les gens du dauphin, et conclut avec eux le fameux traité de Brétigny. 11 demanda la Guienne et quatre millions d'écus; et la misère delà France était si grande, qu'elle dut se tenir heureuse de ces conditions (traité de Brétigny, 1360).

Alors Jean put revenir dans son royaume, et ce fut un moment de joie pour son peuple, qui se crut un instant délivré de tous ses maux. Mais l'enchantement fut de courte durée; et quand les arcs de feuillage élevés sur son pas-

1 n Laissez-les , n disait-il plus lard, quand, pour l'animer au combat, on lui monlrait des fenêtres de son hôtel Saint-Paul les nommes allumées par les Anglais de Robert Knolles : « Laissez-les, c Qvec toutes ces fumées, ils ne m'enlèveront pas rnon héritage.»

sage eurent été défaits, quand Vhosanna entonné par les Parisiens à son entrée dans leur ville eut cessé de retentir, et qu'il fallut ramasser l'argent de la rançon du roi et céder la Guienne aux Anglais, les murmures et les plaintes recommencèrent, et le traité de Brétigny perdit sa popularité. Un nouveau fléau dont on pouvait l'accuser d'être la source, vint encore ajouter aux souffrances du peuple. C'était alors la coutume parmi les rois de faire leurs guerres à l'aide d'aventuriers qui se louaient à eux au commencement des hostilités, et qu'ils renvoyaient quand elles étaient terminées. Quand la paix se fit entre la France et l'Angleterre, tous les soldats, qui, depuis vingt cinq ans, vivaient de cette guerre, se trouvèrent tout à coup sans emploi ; et, ne pouvant se résigner au travail, ils firent cause commune, et ravagèrent en leur nom les contrées que depuis longtemps ils ravageaient pour les autres. Bientôt quittant les campagnes tant de fois dévastées, qui s'étendent entre la Guienne et la Normandie, ils entrèrent plus avant dans le pays, et se dirigèrent sur les riches plaines de la Provence et du Languedoc, restées vierges de pillages et de massacres depuis la guerre des Albigeois. La noblesse du Bourbonnais, commandée par Jacques de Bourbon, voulut les arrêter en chemin, et elle s'avançait avec confiance contre ces guerriers de bas lieu, fière de ses braux chevaux et de ses brillantes armures : ils la battirent à Briguais (1361), lui tuèrent son chef, et passèrent outre. C'était encore là une émancipation du peuple : les vain • queurs de Briguais étaient pour la plupart des fils de paysans, qui, laissant là la cabane que leurs pères tenaient au nom des seigneurs, et les terres qu'ils faisaient valoir pour eux, avaient embrassé la libre vie des camps, et s'étaient sentis grandis tout à coup à l'égal de ces nobles devant lesquels ils tremblaient, dès que, comme eux, ils avaient eu le casque en tête et la lauce à la main. N'exagé-

GUERRES D'ANGLETERRE

rons point cependant : le tait de cette émancipation était réel \ et plus tard il devait porter ses fruits ; mais les hommes par qui il avait lieu ne s'en inquiétaient guèie. Leur but à eux était de vivre, et de vivre joyeusement, sans qu'aucune idée de révolution sociale les poussât à fraterniser avec qui que ce fût; ils pillaient sur tous, et vivaient du serf comme du chevalier. « Nous sommes les amis de Dieu, disaient-ils, et les ennemis de tout le monde. »

Laissons-les cependant se répandre dans cette belle région du midi, où nous les retrouverons bientôt, et revenons au roi de France. Que faisait Jean pendant que ses sujets du Limousin et du Poitou redevenaient Anglais en s'indignant, et que les collecteurs, chargés de ramasser l'argent de sa rançon, enlevaient au peuple ce qu'avaient épargné les ravages de la guerre ? Insouciant et tranquille, il allait visiter le pape à Avignon, et se croisait avec toute sa cour, comme s'il n'eût rien eu de mieux à faire pour son royaume que de le quitter (1362), Jean fut peut-être le seul de tous ceux qui se jetèrent à sa suite dans ce projet de croisade, qui s'en fit une affaire d'honneur ; toujours est-il que de retour à Paris, il s'occupa de bonne foi de ses préparatifs, et peut-être eût-il donné à l'Europe le singulier spectacle d'une croisade au siècle de Marcel et d'Arnaud de Brescia , si les événements n'y eussent mis ordre. La lortune servait Jean malgré ses fautes. Au moment où le traité de Brétigny faisait une brèche si considérable aux domaines royaux, la succession au duché de Bourgogne, qui revenait à la couronne par l'ex-

» Quand la féodalité se fut détiniiivement consliluée, le droit de porter les armes se trouva si exclusivement affecté à la classe des nobles, que le mol soldat (miles) devint synonyme dans la langue des chroniqueurs, de celui de seigneur. Les armes, c'était la force; et quand le peuple s'appela lui-même à manier les armes à son tour, il ramena la force à lui.

tinclion de la vieille maison des ducs, réparait de ce côté l'échec qu'elle recevait ailleurs (1561). Le malencontreux monarque n'a pas encore pris possession de son nouveau domaine, qu'il en dispose en faveur de son fils chéri, Philippe le Hardi, celui qui seul ne l'avait pas abandonné à Poitiers ; et par cet acte de générosité maladroite, il prépare à ses successeurs bien des embarras et des dangers. L'ancienne maison de Bourgogne avait vécu pacifique et soumise, favorable plutôt que contraire à la cause royale ; il n'en sera plus de même de celle qui va lui succéder. Ardents, ambitieux, les ducs de Bourgogne se trouveront à la tête de tous les mouvements civils qui agiteront le royaume jusqu'à Louis XI ; et s'il est vrai, comme on l'a prétendu *, que ce fut en se disputant les dépouilles de la maison de Bourgogne, que la France et l'Empire commencèrent cette longue guerre sur les bords du Bhin qui a traversé toute l'histoire moderne, et dont les derniers actes ne sont pas encore si loin de nous, on comprendra quelle fut la portée d'une faute commise en se jouant, et pour satisfaire un caprice de générosité.

Ce fut aussi en se jouant {causa joci) que Jean se décida quelque temps après à cette fameuse démarche qui termina son règne. Il n'y a rien de populaire comme ce mot de Jean partant pour l'Angleterre en remplacement de l'un de ses fils, qui s'était échappé des prisons d'Edouard*: «Si la

* On dit que Louis XV voyant à Nanci le tombean de Charles le Téméraire , s'écria : « Voilà donc l'homme dont la mort nous mit « les armes aux mains depuis si longtemps. »

« Lors du traité de Brétigny, il avait remis deux de ses fils entre les mains du monarque anglais, comme caution de l'exécution du traité. Les gens du Parlement de Paris fatiguant Edouard par d'interminables chicanes, il resserra plus étroitement les deux princes, et l'un d'eux, le duc d'Anjou, ennuyé d'un exil qui se changeait en captivité, s'i^chnppa en France.

« bonne foi était chassée du reste de la terre , elle devrait « trouver un asile dans le cœur des rois ; » mot admirable, si on l'envisage en lui-même, comme expression d'un noble sentiment , et , abstraction faite de toute application , mais auquel l'histoire tout entière et celle de Jean luimême* donne un trop sanglant démenti, pour qu'on puisse y voir autre chose qu'une saillie chevaleresque. D'ailleurs le sacrifice n'était pas grand pour lui, et l'historien qui a làchéle moUausdjoci, a touché sans doute la véritable cause de ce fastueux dévouement. A peine Jean eut-il touché le rivage d'Angleterre , que les fêtes de sa première captivité recommencèrent pour lui , et la mort qui l'attendait là , le prit au milieu des plaisirs et des réjouissances. Il mourut le quatrième mois de son départ, et, comme dit le père Daniel , ce ne fut pas une grande perte pour la France (1564).

Ici commence un règne dont la physionomie est bien différente. De Jean à Charles V, il y a toute la différence du moyen âge à l'âge moderne ; le héros de Poitiers n'est qu'un chevalier , son lils est déjà un politique , et un politique d'autant plus merveilleux qu'il s'est créé lui-même, et que , loin d'être encouragé par les siens, il est obligé de lutter constamment contre les murmures d'hommes encore trop partisans des vieilles idées pour le comprendre, et qui ne veulent pas lui permettre de les sauver contre les règles de la chevalerie. Pendant que les Anglais faisaient à leur ancien prisonnier de splendides funérailles, Charles entrait dans son règne par un grand succès , et son Breton du Guesclin * lui gagnait la bataille de Cocherel (1564), quatre

1 Nous ne citerons que le guel-apens dans lequel il fil tomber Charles de Navarre à Rouen.

« « La vie de ce fameux chef de compagnies, qui délivra la France des compagnies et des Anglais, a été chantée, c'csl-à-dire %^^ée et

GUERRES D'ANGLETERRE

jours après son couronnement. Quand la mort de Jean eut été annoncée en France, Charles de Navarre, qui , depuis la guerre des états , se tenait en repos dans ses places de Normandie , crut l'occasion favorable pour reparaître sur la scène. Revendiquant la Champagne et la Brie, auxquelles les successeurs de Thibaut n'avaient jamais entièrement renoncé, il leva une armée qu'il confia au captai de Buch, un des plus renommés capitaines du temps, et qui se mit sur-le-champ à faire le dégât dans la basse Normandie et

obscurcie dans une sorte d'épopée chevaleresque que Von composa probablement pour ranimer l'esprit militaire de la noblesse. Nos hisioires de du Guesclin ne sont guère que des traductions en prose de celle épopée ; il n'est pas facile de dégager de cette poésie ce qu'elle renferme de sérieux, de vraiment historique ; nous en croirons volontiers le poëmeetles romans en tout ce qui se rapproche du caractère bien connu des Bretons; nous pourrons les croire encore dans les aveui qu'ils font contre leur héros. Ils avouent d'abord qu'il élail laid, « de moyenne stature, le visage brun, le nez camus, les yeux verts, large d'épaules, longs bras et petites mains ; ils disent qu'il était, dès son enfance, mauvais garçon, rude, malicieux et divers en courage ; » qu'il assemblait les enfants, les partageait en troupes ; qu'il battait et blessait les autres. Il fut quelque temps enfermé par son père. Cependant une religieuse avait prédit de bonne heure que cet enfant serait un fameux chevalier. Il fut d'abord encouragé par les prédictions d'une certaine demoiselle Tiphaine, que les Bretons croyaient sorcière, et que plus tard il épousa. Cet intraitable batailleur était pourtant, comme sont volontiers les Bretons, bon enfant et prodigue, souvent riche, souvent pauvre, donnant parfois tout ce qu'il avait pour racheter ses hommes; mais en revanche, avide et pillard, rude en guerre et sans quartier. Comme les autres capitaines de ce temps, il préférait la ruse à tout autre moyen de vaincre, et restait toujours libre de sa parole et de sa foi. Avant la bataille, il était homme de tactique, de ressource et d'engin subtil. Il savait prévoir et pourvoir ; mais une fois qu'il y était, la tête bretonne reparaissait; il plongeait dans la mêlée et si loin qu'il ne pouvait pas toujours s'en retirer : deux fois il fut pris et paya rançon. » ( Michelet, t. ni. )

GUERRES D'ANGLETERRE

sur les confins de l'ancien Vexin français. Du Gucsclin , qui commandait l'armée royale, l'eut bientôt rejointe près du village de Cocherel , entre Évreux et Vernon ; et , après deux jours de tentatives d'attaque inutiles , l'ayant attirée par une fuite simulée hors de la position formidable qu'elle occupait sur une colline , il revint sur elle et la mit en pièces. Le captai de Buch, renversé à terre d'un coup de hache d'armes, fut fait prisonnier, et les deux villes de Mantes et de Meulan , qui rendaient le Navarrois maître du cours de la Seine , furent enlevées en quelques jours

de siéçre.

La bataille de Cocherel est le premier exploit de du Guesclin. C'était un petit gentilhomme breton , qui tenait pour la faction française des Penthièvre : après de brillants faits d'armes dans la guerre qui se faisait en Bretagne, il s'était enrcMé au service de la France avec un bon nombre de ses compagnons , sans perdre de vue toutefois son ancien parti national , car la Bretagne était encore une nation , et ce n'était pas un service de sujets, mais bien d'auxiliaires indépendants que les hommes d'armes bretons rendaient au roi de France. A peine venaient-ils de remporter pour lui la victoire de Cocherel qu'ils coururent tous en Bretagne , où une grande bataille se préparait entre les deux partis! Depuis vingt-quatre ans que la guerre de succession était allumée , bien des combats s'étaient livrés , bien des villes avaient été prises et reprises , sans que rien fût décidé : las enfin , Charies de Blois et Jean de Monfort convinrent d'un accommodement , et se partagèrent la Bretagne , chacun avec le titre de duc , les armes écartelées d'hermine, et le cri national : Saint-lves et Bretagne! Quand Charles de Blois rapporta ce traité à sa femme , Jeanne la Boiteuse, elle le reçut avec des injures et des reproches , l'accusa de disposer de ce qui ne lui appartenait pas, et le renvoya au combat. On se rencontra près

d'Auray {1 365), et, après tout un jour de bataille , les Penthièvre s'enfuirent, laissant leur duc parmi les cadavres et du Guesclin entre les mains des ennemis. On en revint aloi-s aux négociations , mais les choses avaient changé de face, et Jeanne, en échange de son duché , ne reçut qu'une pension et quelques terres. (Traité de Guérande, 1365.)

Après le traité de Guérande il y eut un désarmement général , et la Bretagne fut vidée de cette nuée d'aventuriers anglais , français et bretons môme , qui , sous le nom des deux partis , la rançonnaient et la pillaient depuis un quart de siècle. Mais le fléau ne fit que changer de place. Les hommes d'armes congédiés à Guérande imitèrent l'exemple de leurs compagnons congédiés à Brétigny , et , s'avançant à travers le cœur de la France sans s'inquiéter de ce qui se présenterait devant eux, ils s'en allèrent les rejoindre dans ces campagnes d'Avignon et de Montpellier, où ils menaient, disait-on, si grasse vie. Ce fut alors comme une véritable armée , et le midi tout entier se vit en proie à une sorte de guerre flottante , sans motif et sans fin , dont le pillage, qui n'est que l'accessoire de la guerre, était le but et le fond. Le cri des peuples alla jusqu'à Charles Y; et lui-même n'était pas sans crainte contre cette masse de guerriers qui se grossissait à chaque instant de nouveaux aventuriers, et de ceux mêmes qu'elle dépouillaiti, et qui pouvait bien quelque jour remonter au nord après avoir épuisé le midi , et l'assiéger à son tour dans Paris, comme elle allait faire de la papauté dans sa ville adoptive d'Avignon.

Mais il n'était pas facile de se débarrasser de ces hôtes incommodes , car ils tenaient bon , et la force était avec

* Beaucoup de ceux qui composaient les grandes compagnies étaient des paysans ruinés par les hommes d*armes, cl qui , pour vivre, se menaient à leur suite.

ZliO

eux. C'étaient ?e« Compagnies, qui, depuis cinquante ans, composaient la meilleure partie des armées de France et d'Angleterre , et elles venaient de prouver à Briguais leur supériorité sur les milices féodales. Charles renonçant à les attaquer, jetâtes yeux sur du Guesclin qu'il racheta aux Anglais, et qu'il leur envoya avec ordre de les conduire en Espagne. Il s'agissait d'y ramener Henri de Transtamare, frère naturel de Pierre le Cruel , qui l'avait réduit à la fuite par ses violences, et qui s'était fait une ennemie de la France par l'assassinat de Blanche de France , sa femme, sacrifiée à une concubine, Marie de Padilla. Du Guesclin était l'homme qu'il fallait pour cette négociation : les gens des compagnies le reçurent comme un des leurs ; et dans le fond , à part son génie, qu'était-il autre chose qu'un aventurier aux gages du roi de France ? Ces brigands , vers qui on le députait, avaient été ses compagnons d'armes pendant vingt-cinq ans , et la seule difTérence qui existât entre eux et lui , c'est qu'on l'avait retenu pendant qu'on les avait congédiés. Le héros breton comprit parlai tement sa position, et la première chose qu'il fit en arrivant dans leur camp fut de les appeler compagnons , et de renouer connaissance avec ses anciens amis de Bretagne qu'il retrouvait à leur tête. Accepté par eux comme un chef sous lequel ils se tenaient sûrs de la victoire , il leur eut bientôt persuadé de porter leurs ravages dans les plaines au delà des Pyrénées, dont il leur vantait les richesses, faisant valoir en même temps l'outrage fait à la France et à la chevalerie en la personne de Blanche , d'une princesse française et d'une femme , motif dont s'inquiétaient peu les soldats , mais qui devait leur servir de prétexte honorable ». On partit bientôt

* Ajoutez à cela qu'il dût influer sur plusieurs de leurs chefs , la plupart gentilshommes, réduits à ce métier par la raisérc, mais qui ne s'en piquaient pas moins de chevalerie.

GUERRES D*Ai\GLETKRRE.

(1366), non toutefois sans rançonner le pape d'Avignon, qui offrait aux grandes compagnies l'absolution de tous leurs péchés, et auquel elles demandèrent cent mille francs en sus : espièglerie un peu brutale de du Guesclin qui , pour le forcer à payer, conduisit ses troupes sous les murs d'Avignon , et pilla les maisons de campagne de la bourgeoisie et du conclave, jusqu'à ce que la somme entière eût été remise entre ses mains.

Pendant que son fidèle Breton emmenait loin du royaume cette vaste bande de voleurs , Chartes V s'occupait à le pacifier et à réparer les calamités du règne précédent. L'année qui suit la bataille de Cocherel , il dicte un traité au roi de Navarre , qui est forcé de recevoir le comté de Montpellier en échange de Mantes et de Meulan qu'on lui avait enlevées, et de la Champagne qu'il réclamait en vain. Au moyen d'une administration plus ferme et moins oppressive que celle de ses prédécesseurs, il calme ce qui restait du mouvement populaire de 1358 , et relève si bien la royauté aux yeux du peuple que rien ne remua dans les villes et les campagnes tant que dura son règne ». En même temps ses

* Charles ne recourut pas une seule fois, durant tout son régne, aux élals généraux; il lui étaii resté dans l'esprit un souvenir pénible des troubles qui avaient agité sa régence; aussi, aux étals généraux, librement élus, il substitua des assemblées de notables désignés par ses propres oQiciers , et aux formes d'élection municipale il préféra le système des prévôtés royales. C'est à lui que remontent plusieurs des lois fondamentales de la monarchie. Ainsi, il régla, définitivement, l'âge de la majorité des rois, qu'il fixa à quatorze ans, la régence, la tutelle et la garde de l'enfant royal , presque toujours confondues jusqu'alors avec la régence. En cas de minorité du roi, la régence devait appartenir au plus proche parent aîné et majeur. Les droits du régent s'étendaient à tous les actes d'administration, à l'exercice plein et entier de l'autorité royale; mais, quant au domaine, il ne pouvait en rien aliéner et il devait tout conserver, pour en rendre compte à la majorité du souve-

GUERRES D'ANGLETERRE

émissaiies , répandus dans les contrées cédées à l'Angleterre par le traité de Brétigny , qui n'avaient reçu les Anglais qu'avec répugnance, et qui, en six ans, n'avaient pas encore eu le temps de se faire à leur joug , préparaient sous main les esprits à la révolte , en leur rappelant les temps de la domination française , et en la faisant contraster avec l'avide gouvernement du prince de Galles , qui, pour subvenir au faste de sa petite cour de Bordeaux, accablait ses nouveaux sujets de vexations et d'impôts. La France recueillit le fruit de ces manœuvres , quand

rain. La garde de l'enrant-roi était confiée à sa mère, et la tutelle était soumise à un conseil composé des parents, de presque tous les officiers de la couronne, des membres du parlement et de la cour des comptes, et au moins de dix bourgeois de Paris. Enfin il fixa les apanages de chacun de ses enfants : aux filles, il donna 60,000 livres, avec tels joyaux comme il appartient à fille» de roi; aux fils, 12,000 livres de rente en terre avee le litre de comte, et 40,000 livres en deniers pour les mettre en état. Ainsi des sommes d'argent et de simples litres élaient substitués aux concessions de grands ûefs qui morcelaienU'unité territoriale du royaume.

« Dans les autres parties du gouvernement, se remarque le même esprit monarchique: les communes reçurent des prévôts; Roye, Meulan demandèrent elles-mêmes à se remettre aux mains royales. La liberté individuelle, la propriété étaient assurées par la bourgeoisie; aussi aimait-on mieux être bourgeois que communaux, parce que, dans le dernier cas, s'il y avait des privilèges, il y avait aussi des charges , et qu^il fallait supporter des dépenses auxquelles le roi faisait face quand il tenait une ville en bourgeoisie. Le roi favorisait ce syslèuie; car tout homme qui abandonnait la terre d'un seigneur pour se faire bourgeois d'une ville, devenait par là Vkomme du roi. Toutefois, depuis la mort de Marcel, les libertés municipales ne furent pas toujours respectées ; le roi intervenait souvent, et il fallait se soumettre à sa volonté; il réglait les métiers, permeitait ou défendait les établissements publics, et cela, non-seulement à Paris, mais dans toute> les villes.

« L'organisation tinancière reçut des formes régulières et des principes ûxes : il y eut des généraux , des conseillers, trésoriers de

en 1368, au retour de son expédition d'Espagne où il avait été remettre sur le trône Pierre le Cruel, chassé par du Guesclin , le prince anglais ruiné par les frais de cette guerre voulut ajouter un nouvel impôt à ceux qui pesaient déjà sur la Guiennc. Aussitôt on s'insurge de toutes parts; les grandes familles en appellent au parlement de Paris, et Charles , acceptant leur appel contre les clauses du traité de Brétigny, envoie sommer le prince de Galles de comparaître devant ses procureurs. Le vainqueur de Crécy et de Poitiers reçut l'huissier du roi de France au milieu de sa cour, et lui fit réponse qu il irait à Paris, mais le bassinet en tête, et soixante mille hommes en sa compagnie. Charles, qui savait être fier à propos , ne répondit rien à

guerres, receveurs, contrôleurs, etc. Les officiers ne pouvaient , par eux ou par autrui, exercer aucun commerce; les receveurs de province devaient diriger sur Paris les sommes provenant de la receUe dont ils pouvaient disposer, et qui devaient rester entre les mains du receveur général. Tout don fait par le roi devait contenir ses motifs, examinés par la chambre des comptes ; les lettres devaient être signées par trois, au moins, des secrétaires du roi ; et les yénérauar ne faisaient plus aucune délivrance de deniers, si ce n'est par l'ordre de la chambre des comptes. L'organisation financière du royaume doit aussi à Charles l'établissement de plusieurs hôiels des monnaies dans les provinces, et, dans tous, des gardes spéciaux durent veiller à ce que les monnaies fussent de bon aloi. Plusieurs seigneurs conservèrent encore le droit d'émettre de la monnaie. On en voit un sous Charles, l'abbé de Saint-Claude, dont les biens furent saisis, sur l'ordre du roi , par le bailli de Mâcon, en châtiment de ce qu'il contrefaisait la monnaie royale.

« L'organisation judiciaire changea peu ; les ordonnances de Charles ne furent que des développements des chartes précédentes. Sous le rapport des institutions militaires, son règne vit commencer une nouvelle école de tactique, un nouvel esprit tout contraire à l'esprit chevaleresque des deux règnes précédents; mais peu d'innovations dans l'organisation de l'armée : les grandes réformes datent du règne de Charles VIL »

wr •'.

'6liU

GUERRES D'ANGLETERRE

cette bravade. Au bout d'un an , quand il eut fait tous ses préparatifs, il descendit un jour dans ses cuisines, y ramassa un valet , et lui donna une lettre qu'il lui ordonna de porter au roi d'Angleterre. Cette lettre, c'était une déclaration de guerre (1369).

Aussitôt Robert Knolles est envoyé en France avec trentecinq mille hommes , et ne trouvant point d'armée devant lui, il vient faire le ravage jusque sous les murs de Paris. Charies lui oppose le même sang froid dont il avait fait preuve , étant dauphin , en présence des soldats d'Edouard; et bientôt arrive d'Espagne , où il avait défait l'ouvrage des Anglais , le brave du Guesclin, qui se met à la tète des troupes françaises et marche droit à Robert Knolles, dont la retraite commençait déjà. Du Guesclin, le seul des généraux de Charles Y auquel le prudent monarque permit de livrer bataille , attaque et bat Robert Knolles près de Pont-Vallain , et entre à son tour dans les provinces anglaises. Le Prince Noir fuit à son approche (1371); et pendant qu'il va traîner en Angleterre les restes languissants d'une vie usée par les fatigues et les plaisirs, le nouveau connétable de France^ s'empare de la Guienne , du Poitou, de la Saintonge , du Limousin ; à la lin de la campagne , il ne restait plus aux Anglais que Rordeaux , Rayonne et quelques villes obscures de la Gascogne (1572). Dans le même temps la Rretagne , d'anglaise qu'elle était avec Montfort, se fait française , sous les auspices de du Guesclin et de Clisson , chasse son duc , et se met sous le patronage de Charies V. C'est en vain que le duc de Lancastre arrive à Calais avec soixante mille hommes ; à peine s'est-il hasardé hors de cette ville , que du Guesclin se présente avec une armée qui n'allait pas à vingt mille hommes , le presse ,

» Duguesclin avait reçu l'épée de connétable en 1370, lors de la démission de Robert de Fiennes.

le harcelle , le pousse devant lui par d'habiles manœuvres , et le mène ainsi toujours battant de Calais à Rordeaux, sans lui permettre de rien tenter sur la route. Il fallut alore penser à la paix ; l'Angleterre était épuisée d'hommes et d'argent; ses forces navales avaient été détruites par une flotte castillane que le bâtard , fait roi par du Guesclin , envoyait au secours du roi de France ; ses meilleurs généraux avaient été pris ou tués ; le Prince Noir se mourait ; le captai de Ruch avait vu se refermer sur lui les portes d'une prison qui ne devaient plus s'ouvrir que pour son cadavre : dans cette position désespérée, les vaincus consentirent à tout , et la trêve , qui fut conclue (1374), ne leur rendit rien de ce qu'ils avaient perdu.

Mais ce n'était pas encore assez ; la mort du Prince Noir et celle de son père Edouard, qui arrivèrent coup sur coup (1376-1377), portèrent le dernier coup à leurs affaires. Les Français viennent fondre sur ce dernier débris de leurs conquêtes, qu'ils conservaient encore aux bords de la Dordogne : de toutes les places du pays, Rordeaux seule, la ville anglaise par excellence, l'ancienne capitale du Prince Noir, reste au pouvoir des étrangers (1377). Puis vient le tour de leurs alliés. Charles de Navarre est accusé d'avoir voulu empoisonner le roi ; et le duc d'Anjou lui enlève ce comté de Montpellier qu'il avait payé si cher.

Restait Jean de Montfort que la vengeance royale ne pouvait atteindre à travers les flots de la Manche ; pour se dédommager, on veut mettre la main sur son duché, et Jean Canart, l'avocat du roi, déclare en plein parlement Montfort dépouillé, comme traître et félon, du duché de Rretagne, qu'il confisque au profit du roi de France (1379). Le coup était maladroitement porté : menacée tout à coup de devenir province de France, la Rretagne, qui l'aurait été bientôt, si on l'avait abandonnée à la force des choses, se réveille en sursaut et rappelle son duc ; les vieilles haines

lit lit

tombent devant l'amour de la patrie, et les Bretons se rangent autour de l'homme que l'imprudente avidité des Français a transformé en représentant de la nationalité : ceux mêmes qui servaient sous les drapeaux de Charles, désertent par bandes et courent défendre leur pays Pour du Guesclin, il était sujet du roi de France depuis qu'il en avait reçu l'épée de connétable ; on l'envoya en Bretagne avec une armée.

11 partit le cœur brisé, s'écriant qu'on lui avait enlevé les meilleures plumes de son aile ; il voulait parler de ses braves Bretons, qu'il avait coutume de voir à ses côtés en un jour de bataille, et qu'il allait avoir à combattre ; aussi ne fit-il rien de bon, et après quelques mois d'une guerre malheureuse, Charles, qu'il n'avait pas habitué aux revers, ayant fait entendre des murmures, il lui envoya surle-champ son épée de connétable (1579). On l'apaisa, et le retirant de cette terre de la patrie où la guerre était pour lui une profanation, on lui donna à réprimer quelques troubles qui s'étaient élevés dans le midi. Mais la carrière de ce grand homme touchait à son terme. Arrivé dans le Gévaudan, il tomba malade devant un obscur château que sa mort a rendu célèbre, et mourut là, au milieu de ses compagnons d'armes, en baisant son épée, et en recommandant aux siens d'avoir pitié du pauvre peuple. Il n'était plus quand le château capitula, et le gouverneur de Randon vint déposer en pleurant les clefs de la place sur son cercueil (1580).

Charles V suivit de près son connétable : deux mois après, il vint le rejoindre dans les caveaux de Saint-Denis, où il l'avait fait déposer. Comme lui, il mourut au nfllieu des objets qui avaient rempli sa vie : le jour qu'il expira, il dictait aux gens de loi qui entouraient son lit de mort, une ordonnance par laquelle il abolissait une partie des impôts (1580). Ce roi, plus clerc que chevalier, dont les

%hl

dernières paroles retentirent aux oreilles d'un greffier, et qui s'était enfui le premier à Poitiers, n'en sauva pas moins la France. Elle s'abîmait dans un gouffre de maux, quand elle lui tomba entre les mains, et il la laissa florissante, délivrée de tout ce qui pouvait l'inquiéter au dehors comme au dedans*. Il est vrai que cet état ne devait pas durer longtemps.

Charh$ VI, Charles VU (1580, 1422, U61). — Il n'y a peut-être pas dans toute notre histoire une révolution aussi subite que celle qui éclata à la mort de Charles V. Un roi de douze ans et quatre princes pour le régenter, tel était l'héritage qu'il laissait à la France. Le lendemain de sa mort, tous ses légistes sont chassés de la cour ; les trésors, que sa prudente économie avait amassés pour les besoins futurs de l'État, ne sont pas dissipés ; c'était trop peu : le duc d'Anjou les enlève à la face des hommes du roi, et les transporte en bloc dans ses coffres.

* Quelques historiens modernes, par une exagération du zèle patriotique, ont voulu faire un crime à Charles Y d'avoir négligé les états généraux, qui furent assemblés une seule fois sous son régne et congédiés presque aussitôt. Il faudrait plutôt l'en louer. Rois et peuples étaient las de ces grandes assemblées tumultueuses, où quelques têtes ardentes menaient la foule, et imposant à leur société des vues toutes individuelles, et pour lesquelles elle n'était pas mûre encore, voulaient faire en un an ce qui n'a été fait qu'après quatre siècles, et n'enfantaient que des convulsions stériles et sanglantes, la Jacquerie et les Chaperons de Marcel. Charles V fit bien de laisser là ce foyer de guerre civile : il lui fallait la paix audedans pour conduire à fin ses projets au dehors. Quant au reproche d'ingratitude que lui ont jeté quelques-uns, il est plus que singulier; il semble que ce prince n'avait pas eu assez à se louer des gens de 1358 pour qu'il pût être ingrat envers eux.

Il I

Cet homme avide et corrompu se préparait alors à descendre en Italie pour revendiquer les droits à la couronne de Naples que lui avait transmis l'adoption de Jeanne de Duras ; et, peu soucieux de ce que deviendrait la France après son départ, il attirait à lui tout l'argent du royaume, et ses trois frères, les ducs de Berri, de Bourgogne et de Bourbon, le laissaient faire pour partager. Cependant les cendres du dernier incendie n'étaient pas encore si refroidies que l'on pût impunément se jouer avec tant d'audace de l'opinion. De toutes parts la révolte éclate. A Rouen, les bourgeois chassent les troupes royales, et, dans un accès d'indépendance populaire, se constituent en nation et se nomment un roi qu'ils prennent au milieu d'eux. Les habitants du Languedoc se soulèvent contre le gouvernement cruel et rapacc du duc de Berri, et prennent le nom bizarre de Tuchins il582). A Paris c'étaient les MaUloiin$, Un homme à cheval avait paru un jour dans les halles, annonçant à son de trompe que l'on avait volé la vaisselle du roi ; et tout à coup, au moment où le peuple se rassemblait, il s'était enfui en criant que le lendemain on lèverait un nouvel impôt sur la vente des denrées. Le lendemain une lutte s'engagea entre les collecteurs de l'impôt et une marchande d'herbes qui refusait de payer. Le peuple les assomme, court à l'arsenal, dont il enfonce les portes, s'arme de maillets de plomb qui tombent sous sa main, et met en fuite les archers des régents. (Révolte des Maillotins, 1382.)

On ne put se venger d'eux sur-le-champ, car il fallut courir en Flandre, où les bourgeois de Gand, le fils d'Artevelde à leur tête, venaient de s'insurger contre leur duc Louis de Nevers. Déjà ils lui avaient enlevé sa ville de Bruges, et la Flandre entière s'était réunie à eux ; leurs émissaires parcouraient tout le nord de la France, préchant aux communes cette coalition de la bourgeoisie qu'avait

GUERRES D'ANGLETERRE. 349

rêvée Marcel : puissants et aguerris, ils pouvaient aisément servir de chefs aux populations qui vont de l'Océan à la Suisse et à la Lorraine; et déjà dans l'Arlois et le Cambrésis, à Reims, à Autun, sur mille points à la fois, on commençait à remuer. Si la chevalerie française n'était survenue, tous ces peuples allaient peut-être se débarrasser de la féodalité, et se joignant aux Maillotins, aux Tuchins, au roi de Rouen, ils auraient organisé une vaste république par toute la France : un seul coup frappé à Rosebecque anéantit le complot en abattant ceux qui l'avaient tramé (1382). A la nouvelle de cette grande défaite, tout ce qui avait remué rentre dans l'ordre et se fait petit pour échapper aux vengeances de la cour; l'armée qui revenait de Rosebecque paraît devant les portes de Rouen, l'assiège dans les formes et entre par la brèche ; après avoir mis à mort son éphémère souverain et rançonné ses bourgeois, elle passe outre et s'avance sur Paris. Paris tremblait en la voyant venir, et cependant il n'osait se révolter ; vingt mille hommes bien armés et en bon ordre de bataille sortent de ses murs à l'approche du roi et des régents, et vont s'étaler à leurs regards pour leur apprendre que Paris, quoique soumis, n'était pas à mépriser. Les régents dédaignent cette vaine démonstration, et voyant que ces gens, sous leurs cuirasses luisantes et leurs salades ^ bien polies, avaient peur, ils entrèrent dans la ville la lance en arrêt et commandèrent les supplices. Ils eussent duré longtemps si le duc d'Anjou, pressé de partir pour son royaume de Naples, n'eût voulu exploiter la terreur des bourgeois : il les met à rançon, et après en avoir tiré des sommes énor.Ties, il se sauve en Italie, emportant l'argent du royaume et les malédictions des peuples.

* Cesl le nom que l'on donnait alors à une sorte de casques sans visiére , qui étaient affectés aux fantassins et aux milices bourgeoises.

Pendant qu'il allait consumer le fruit de tant de rapines dans une expédition ruineuse, où il ne recueillit que des revers et des affronts, son frère, le duc de Bourgogne, faisait en Flandre une guerre moins éclatante et plus lucrative. En 4384, l'année où Louis d'Anjou expirait à Bari dans le désespoir et la misère, Philippe héritait de son beau-père le duc de Flandre. « Beau cousin , avait dit « Philippe de Valois, après la bataille de Cassel, au duc « qu'il était venu réintégrer, faites en sorte que je ne re- « vienne plus ici, car cette fois je combattrai pour moi. » Les oncles de Charles VI prirent apparemment pour eux ce mot de leur grand-père, car, depuis la victoire de Rosebecque, ils ne cessèrent de faire sentir au duc Louis qu'il dépendait d'eux, et, pour abréger le démêlé, le duc de Berri finit par lui donner un coup de poignard dans une dispute (1584). Ce coup de poignard valut à son frère l'Artois, la Flandre, les comtés de Réthel et de Nevers, et plusieurs autres seigneuries qui, après quelques mois de guerre, passèrent sur la tête de sa femme, Marguerite de Flandre (1585), et qui, réunies à son duché de Bourgogne, firent de lui presque un second roi de France.

C'est à partir de ce moment que la seconde maison do Bourgogne joue un si grand rôle dans notre histoire, et qu'elle parait à la tête de la féodalité pour y rester jusqu'à la fin. Son règne est l'époque d'une nouvelle féodalité, que l'on n'a pas assez distinguée de la première, de la vraie féodalité, decelle qui nomma roi Hugues Capet, et qui voulut détrôner saint Louis. Celle-ci n'est plus cette rude et sauvage institution, indépendante de la royauté, étrangère à sa vie, à ses lois : elle relève toute d'elle ; ses chefs sont les oncles du roi, plus tard, ses fils* ou ses frères*; ses

1 Louis XT , chef de la pra guérie.

Le duc de Berri, frère de Louis XI, point de ralliement delà

GUERRES D'ANGLETERRE

grands personnages, des hommes de la cour royale ; c'est tout au plus si quelque représentant de l'ancienne féodalité, comme le duc de Bretagne ou le comte d'Armagnac, parvient à se faire jour à travers cette foule d'amis de la maison, et encore ce dernier est-il obligé de s'allier à la famille royale pour arriver sur le premier plan. Aussi le nombre des puissances se trouva-l-il fort restreint : en place de cette armée de souverains que présentait chaque province, nous avons cinq à six noms qui à eux seuls, résument toute la force ennemie ou indépendante de la royauté. Et cependant pour avoir subi cette dégénération, la féodalité n'en conservait pas moins une attitude formidable, et pour son dernier fait d'armes, nous allons la voir disposer deux fois du royaume que le duc de Bourgogne donne aux Anglais par le traité de Troyes, et qu'il rend au roi dans les conférences d'Arras.

L'enfant qui avait été confié aux frères de Charles V grandissait cependant, et s'apercevant de la dépendance où le retenaient ses oncles, il commençait à murmurer. Déjà leur régence était expirée ; Charles V, comme s'il eût prévu les troubles que devait entraîner la minorité de son fils, avait, par un édit rendu en 1574, fixé la majorité des rois à 14 ans, et Charles VI atteignait sa quinzième année. Pour le distraire d'un réveil qui venait trop tôt pour eux, ses oncles le marient d'abord à la belle Isabeau de Bavière, qu'il aima dès la première entrevue, et qu'il fallut lui donner sur-le-champ (1585); puis ils l'occupent d'un plan de descente en Angleterre, dont les préparatifs se firent au port de l'Écluse avec un luxe et une dépense incroyables (1586), et qui manqua par les retards peut-être concertés du duc de Berri : tout cela ne pouvait que différer leur

ligue du bien public et de toutes les ligues suivantes, jusqu'à celle qui Tut (léconcerléc par sa mort.

352 HISTOIRE DE FRil^CE.

chute, et en 1 388 il fallut enfin tomber. Sur un ordre du roi, les ducs de Berri et de Bourgogne sont renvoyés dans leurs provinces, et tous les ministres du dernier roi. Bureau de la Rivière, Jean Le Mercier, le sire de Noviant, cette troupe de légistes et de financiers, au sein de laquelle il se plaisait à vivre, rentrent en triomphe à la cour. Ils y rapportaient bien des haines et des colères: ils avaient été chassés avec mépris, maltraités, dépouillés de leurs biens; quelques-uns de leurs amis, tels que l'avocat Jean Desmarets, avaient été mis à mort pour avoir élevé la voix contre les usurpations de la régence, et leur sang demandait vengeance. Charles ne tint pas longtemps contre ces animosités que lui-même partageait. N'osant s'attaquer encore au duc de Bourgogne, dont la puissance lui imposait, il s'en va dans le midi écouter les plaintes que l'on peut élever contre son oncle de Berri ; il casse tout ce qu'il a fait, envoie au bûcher son intendant et son favori, le sire de Bélisac, et le dépouille lui-même de son gouvernement (1389).

C'était entamer hardiment l'œuvre de son émancipation, et tout semblait annoncer un roi qui saurait tenir tête aux ennemis de son autorité ; l'occasion se présenta bientôt de prouver à tous que son règne était commena^ Son connétable, Olivier de Glisson, revenant un soir, sans escorte, de l'hôtel Saint-Paul, fut accosté par une troupe de gens armés qui le renversèrent à coup de haches et de couteaux. Heureusement il tomba devant la maison d'un pauvre artisan dont la porte se trouva ouverte, et s'y étant traîné sur les genoux, ses assassins, qui n'osèrent l'y aller chercher, le laissèrent et s'enfuirent, car déjà l'alarme se mettait dans la rue. On sut le lendemain que le seigneur de Craon était parti à toute bride pour la Bretagne , et des informations qui furent faites dans son hôtel le convainquirent de ce crime. Aussitôt le duc Jean est sommé de livrer le fugitif,

GUERRES D^âNGLETËRRE.

mais Jean, qui l'avait envoyé lui-même à Paris pour commettre le crime, n'eut garde de le faire, et Charles jura de l'aller chercher en personne (1392).

En vain les ducs de Bourgogne et de Berri, qui s'intéressaient peu aux injures d'un homme de l'autre règne, demandent grâce pour Jean, utile allié qu'il leur importait de soustraire à l'orage : leurs représentations, leurs prières, rien ne put fléchir le jeune homme irrité ; il partit, et ses oncles avec lui. Alors ils s'avisèrent d'un expédient dont ils ne calculaient pas la portée. Déjà, l'on touchait au terme du voyage; au sortir du Mans, Charies cheminait dans la campagne, la tète découverte et exposée aux rayons d'un soleil ardent, car le poids de son casque l'incommodait : tout à coup, une figure humaine, à peine vêtue d'une méchante casaque de toile, s'élance d'un bois, et, mettant la main sur la bride de son cheval : «< Noble roi, ne passe pas outre, lui dit-elle, tu es trahi; » et la vision disparait. Charies, efl'rayé, laissa retomber ses mains sur la selle, et continua de marcher ainsi quelque temps, paraissant plongé dans une rêverie profonde, quand le page, qui portait son casque devant lui, l'ayant laissé heurter contre le fer d'une lance, il se redresse furieux, court sur lui l'épée haute en criant trahison, le tue et se précipite sur les gens de sa suite, toujours courant et frappant jusqu'à ce qu'il fût tombé dans les bras de ses gardes : il était fou. Ses oncles, qui n'attendaient pas sans doute autant de leur apparition, se résignèrent de bonne grâce à leur fortune : « Le voyage est rompu, s'écrièrent-ils, » et faisant volte-face, il ramenèrent leur neveu à Paris (1393).

Ce fut alors leur tour de se venger : en un clin d'œil, les légistes de Charies V ont disparu de la cour. Olivier de Clisson, qui ose encore se montrer à l'hôtel Saint-Paul, y trouve une réception plus que grossière. Il était boi^ne ; l'un des deu^ régents le menace de lui faire crever l'autre

If!'

^^^ UISTOIBE DE FRANCE.

œil S'il reparaît devant lui, et il s'enfuit dans ses châteaux de Bretagne où cette guerre de guet-apens et de trahison dont 11 avait failli être la victime, continue entre lui et le duc.

Pendant ce temps, les régents ordonnaient des prières pour le roi, faisaient venir à grands frais des médecins pour e traiter, et semblaient ne s'occuper que de lui. Comme les remèdes des savants n'y faisaient rien, on l'abandonna à ceux des charlatans : deux moines se présentèrent, employèrent des maléfices, aigrirent son mal par la terreur et les mauvais traitements, et Unirent par être briilés comme sorciers. Cependant, la raison revenait au roi par intervalles, il semblait sortir d'un profond sommeil, redemandait ses ministres et cassait souvent les ordonnances de ses oncles. C'étaient alors des réjouissances dans le peuple des feux de joie par la ville ; mais cet éclair de raison s'ilipsait bientôt, et le gouvernement toujours menacé des régents, reprenait toujours le dessus. Au milieu de ces oscillations de pouvoir, et tout en exploitant la maladie du roi au profit de leur ambition, ils ne négligeaient pas néanmoins les intérêts ni la gloire de la France : la trêve de l'Angleterre, renouvelée plusieurs fois depuis le commencement de ce règne, fut convertie en une paix définitive (i394).

Richard, pour cimenter la paix, avait demandé la main d une sœur du roi de France : on lui fit payer cher cette alliance. Outre la cession solennelle de ses droits à la couronne de France, il céda Brest et Cherbourg, les seules villes qui fussent restées à l'Angleterre de ses conquêtes en Bretagne et en Normandie. En même temps on envoyait en Hongrie une croisade de chevaliers, commandée par le fiis du duc de Bourgogne, Jean, surnommé sans peur, et destinée à mettre un terme aux progrès déjà menaçants de la puissance ottomane. Cette valeureuse jeunesse, qui composait la cour de France, car déjà la noblesse s'accoutumait à se ras-

GUERRES D'ANGLETERRE

sembler autour de la personne royale, s'indignait, ou plutôt s'ennuyait d'un si long repos, et elle se jeta avec transport dans une entreprise qui venait faire diversion à la vie casanière qu'elle menait auprès d'un roi fou. Peu en revinrent : partis en riant et en devisant sur leurs dames, ils étourdirent de leur jactance et de leurs insoucieux propos les guerriers hongrois, qui ne trouvaient guère à plaisanter là, car il y allait de leur vie et de leur indépendance nationale, et les entraînèrent à leur suite au devant des Turcs, sur lesquels ils coururent, à Nicopolis, comme des fous. Bajazet les reçut hardiment ; et le soir il tenait enchaînés dans sa lente ceux qui avaient survécu (bataille de Nicopolis, 1596). On dit que le vainqueur, passant en revue ses prisonniers, s'arrêta devant le fils du duc de Bourgogne, le regarda fixement, et se tourna vers ses capitaines , en disant : « En voici un qu'il faut renvoyer aux siens, « car, s'il revient dans sa patrie, il y excitera de grands « troubles, a

La prédiction du barbare ne s'accomplit que trop bien. Jean n'était pas encore de retour en France, que déjà les troubles auxquels il devait prendre une part si active, avaient commencé. Charles YI avait un frère, dont le nom n'avait pas été prononcé depuis le commencement de ce règne ; c'était Louis d'Orléans, jeune homme insoucieux et léger, qui, ne connaissant guère de la royauté que ses revenus et ses fêtes, trouva mauvais à la fin que ses oncles prissent tout pour eux et voulut les forcer de partager avec lui. Il s'unit à la reine Isabelle, que les mêmes intérêts portaient à faire cause commune avec lui, et qui lui était même attachée, disait-on, par d'autres liens que ceux de la politique ; et tous deux arrachèrent au roi un édit qui leur ouvrait le conseil de régence. Une fois introduit dans le conseil, Louis songea à en chasser ses rivaux, et déjà la lutte était devenue grave, déjà ses deux oncles avaient été expul-

'Ui

'-■ -"Vm

Ses de la cour, quand Philippe mourut et laissa son duché avec sa querelle au chevalier de Nicopolis (1404).

La puissance de la maison de Bourgogne était assez grande pour que Jean sans Peur pût entreprendre hardiment d'attaquer hardiment Louis d'Orléans seul à seul, et sans aller mendier des auxiliaires; mais peut-être ne se crut-il pas assez fort contre ce nom de roi, à l'ombre duquel se retranchait son ennemi, et, jetant les yeux en bas, il arrêta ses regards sur cette classe bourgeoise à laquelle pei-sonne n'avait encore pensé depuis Charles de Navarre, et résolut d'opposer la popularité au prestige de l'autorité royale. Il y a toute une révolution dans ce mot de popularité; ce n'est plus assez de reconnaître et de respecter le peuple ; on le flatte. Pendant que, fier de sa victoire, le frère du roi en profite pour écraser le royaume de nouveaux impôts et en dissipe insolemment le produit dans des fêtes brillantes dont il fait les honneurs avec Isabelle, Jean est dans les halles, entouré de gens de métiers et de femmes du peuple, applaudissant à leurs grossières invectives contre la cour, prenant part lui-même à leurs murmures et leur racontant comment Louis a fait enlever en une nuit le trésor de l'état par ses archers. Au sortir de là il se rend à la chambre du conseil où, s'adressant au régent, il déclare à haute voix, en sorte que les huissiers l'entendent, qu'il ne donne son assentiment à rien de ce qui se fait, et il se retire d'un air indigné. Ce manège lui gagna toute la populace de Paris, et elle devint bientôt si menaçante que Louis, ne se trouvant plus en sûreté dans la ville, prit la fuite avec Isabelle, et se retira dans son duché (1406).

Il en revint au bout de quelques mois à la tète d'une armée, et la bataille semblait inévitable, quand le duc de Bourgogne, qui ne voulait pas encourir les chances, sortit de Paris, et vint le trouver en ami. La réconciliation fut complète; les portes de la ville s'ouvrirent aux troupes orléa-

GU ERRES D* ANGLETERRE. 857

naises; les deux ducs s'embrassèrent à la vue du peuple et des soldats ; ils mangèrent à la même table, couchèrent dans le même lit ; et les chevaliers de Louis, qui n'avaient plus rien à faire, reprirent par bandes le chemin de leur pays. Son armée s'étant ainsi dissipée d'elle-même, il tomba, un soir qu'il passait dans la rue Barbette, au milieu d'une troupe de gens armés et fut égorgé (1407).

Jean se nomma tout haut, et, sans s'inquiéter de l'indignation de la cour et des pleurs de Valentine, il courut en Flandre, où les Liégeois venaient de se révolter. Vainqueur des Liégeois à Hasbain (1408), il retourne triomphant à Paris, d'où la cour s'enfuit à son approche, et, comme pour insulter à ses ennemis, commande une apologie de son meurtre au docteur Petit, qui la débite au peuple sur le parvis Notre-Dame, et se retire couvert d'applaudissements. Mais cette défense n'était qu'un jeu ; la vérital)le défense devait se faire les armes à la main. Après avoir tenté d'obtenir justice par-devant le parlement, la famille du duc d'Orléans avait compris qu'il fallait se la faire à elle-même, et elle s'était mise à rassembler ses partisans. Il lui manquait un chef. Elle s'allie par un mariage à Bernard d'Armagnac, hardi guerrier, qui disposait à lui seul de la moitié du Midi, et met ses partisans en campagne sous le nom d'Armagnacs (1410). Bernard marche sur Paris, d'où semblaient dès lors dépendre les destinées du royaume, et ravage impitoyablement ses campagnes jusqu'à ce que Jean arrive enfin de ses états de Flandre. Alors il retourne en arrière et dirige sa marche vers la Loire, où le Bourguignon s'apprêtait à le suivre. C'était à Paris que Jean sans Peur avait donné rendez-vous à tous ses hommes d'armes, et déjà les préparatifs étaient terminés et l'on n'attendait plus que le signal du départ, quand le duc s'en alla à l'hôtel Saint-Paul, y prit un pauvre fou qui vivait là avec quelques vieux serviteure, le fît monter sur un cheval,

^^8 BISTOIBE DE FHANCE,

lui passa une écharpe rouge au cou, et partit plein de confiance, le traînant après lui et le montrant au peuple sur son passage en répétant que le roi était avec lui. Jamais peut-être, depuis que Philippe Auguste et saint Louis 1 avaient mise sur la voie, la royauté n'avait remporté un pareil triomphe !

Mais, comme l'on était en présence des Armagnacs, et au moment de livrer bataille, il arriva une chose à laquelle ne s'attendaient guère ceux qui avaient emmené Charles VI dans leurs bagages, et comme puissante machine de guerre. Le roi se réveille tout à coup, et, se trouvant au nuheu d un camp, entouré de gens qui vont se battre contre ses sujets, il demande avec colère ce que signifie cet appareU. En un instant, les deux partis sont à ses piKls; Chartes leur dicte un traité d'accommodement (1412), et ramène à Paris les Bourguignons. Mais ce n'était qu un accès de raison; bientôt Charles retombe; Jean le Eut rentrer dans l'hôtel Saint-Paul, et retourne à la charce

Cet homme exerçait une rude tyrannie dans Paris. Dès le commencement de la guerre, il avait organisé une milice civile, recrutée surtout dans la corporation des bouchers et dont le commandement avait été confié aux frères Cahoche, puissants personnages qui tenaient en leur nom la moitié des abattoirs de Paris. Toujours prêts à descendre sur la place publique, les Cabochiens étaient la terreur des mécontents, avec leurs féroces garçons et leurs gros chiens qu Ils traînaient partout à leurs côtés, et, par eux Jean soulevait à son gré le petit peuple de la ville. U l'ameuta bientôt contre le dauphin, prince voluptueux et léger qui voulait se monter au rôle qu'avait joué Charles V après Poitiers. La Bastille, attaquée à l'improviste par une foule en désordre, mais bien armée, lui ouvre ses portes, et des fcssarts, qui en était gouverneur, est traîné sur la claie dans les rues, puis massacré (HlôJ. Le palais du dauphin est en-

GUERRES D'ANGLETERRE

vahi à son tour, comme il l'avait été du temps de Charles V; mais le jeune prince ne sut pas garder cette noble contenance que le fils de Jean avait opposée aux factieux : il tire sa dague contre la foule, et on l'aurait égorgé si le duc n'eût eu peur. La haute bourgeoisie et une partie des corporations se lassèrent à la fin des fureurs de cette populace ; les charpentiers déclarent la guerre aux bouchers dans la grand' salle de l'hôtel-de-ville ; quarante mille hommes se mettent sous les armes, et les Bourguignons sont chassés de Paris (14i3).

Ce ne fut pas au profit de la royauté et du dauphin que se fit cette révolution. Les Armagnacs succèdent aux Bourguignons, et Charles VI, auquel on a fait signer un édit qui proscrit l'usage des noms et des couleurs des deux partis, paraît bientôt à la suite de Bernard d'Armagnac, affublé de l'écharpe blanche, et, suivant les Armagnacs, contre les Bourguignons (1414). Cette fois, la raison ne vint pas à son secours, et la paix ne se fit que parce que Jean, réduit aux abois, la mendia, et l'obtint. (Traité d'Arras, 13 mars.)

Pendant ce temps, le nouveau roi d'Angleterre, Henri V, avait envoyé des ambassadeurs à Paris pour réchauffer la vieille querelle d'Edouard III, et remettre au jour les prétentions déjà surannées des monarques anglais sur la couronne de France. Le jour même de la signature du traité d'Arras, ils formulèrent nettement leurs demandes. «Bien ne ressemblait plus à une provocation. Ce qu'ils voulaient, c'était tout simplement l'exécution pure et nette du traité de Brétigny avec les 1,600,000 écus promis autrefois pour la rançon du roi Jean ; puis la prétendue restitution d'une partie de la Provence et de la Champagne, en vertu de certains droits exhumés du temps de saint Louis. Henri V exigeait enfin qu'en lui donnant la main de Catherine, la fille de Charles VI, on fixât la dot à un miUion d'écus, en

5f50 HISTOIRE DE FRàNCE.

outre des meubles et des joyaux. Une chose sauvait du ridicule l'exagération bizarre de ces propositions : c était la menace de guerre (lui les appuyait. Les gens du conseil essayèrent en vain d'apaiser cette altière ambition ; Henri demeura inflexible, quoi qu'on pût lui offrir, et les négociations s'étant terminées par des lettres injurieuses de part et d'autre, il débarqua près d'Harfleur, le U août De longtemps on n'avait vu venir d'Angleterre une aussi formidable armée. Henri avait avec lui six mille hommes d'armes et vingt^uatre mille archers, sans parier d une foule de Gallois et d'Iriandais, chétifs soldats à moitié nus, armés de coutelas et de méchants boucliers d'osier et de cuir bouilU, qui montaient de petits chevaux sans selle et sans harnais, mais coureurs intrépides et féroces, ardents au pillage et au massacre. Harfleur tint un grand mois, et finit par être ruiné de fond en comble. Après avoir gaspillé son temps et ses forces à l'attaque de petites villes normandes, Henri remontait déjà du côté de Calais, quand l'armée française arriva. On y comptait plus de quatorze mille hommes d'armes, et la confiance était si grande que les princes n'avaient pas voulu des troupes du duc de Bour-ogne. Six mille hommes offerts par la ville de Pans avaient été également refusée. Le parti d'Oriéans se réservait la victoire à lui seul. ^^ .» A La poursuite avait commencé, et les Anglais, réduits à deux mille hommes d'armes et dix mille archers , reculaient péniblement vers Calais. Le 24 octobre, au moment où ils venaient de passer la petite rivière de Ternois a Blangi ils aperçurent les Français rangés devant eux en ordre de bataille dans la plaine, entre Rousseauville et Azincourt II n'était pas possible d'aller [plus loin. Henri vint camper à Maisoncelle, dans un espaœ resserré entre deux bois et se prépara pendant toute la nuit au combat. U disposa'sur son front de bataille les dix mille archers qui lui

GUERRKS D'ANGLETERRE.

restaient, les hommes d'armes en arrière et sur les flancs. Au devant des archers se dressait une épaisse palissade de pieux ferrés des deux bouts , la pointe tournée du côté de l'ennemi. Les bagages étaient au loin, gardés par dix lances et vingt archers. Les'Français n'avaient guère que de la cavalerie, et la pluie, qui tombait depuis la veille au soir, avait tellement détrempé le sol fraîchement labouré, que les chevaux enfonçaient dans la fange , et pouvaient à peine se mettre au galop. L'avant-garde, où se pressait toute la noblesse, s'avança vainement pour rompre la ligne des archers ; elle vint se briser contre leur rempart de pieux au travers duquel les lances, raccourcies de moitié le matin, ne pouvaient atteindre l'ennemi. Quatre chevaliers parvinrent seuls à franchir la palissade, et furent abattus à l'instant même. Les premiers rangs, forcés de reculer, portèrent alors le désordre dans les restes de l'armée, pendant que les flèches anglaises criblaient cette foule sans défense, repliée sur elle-même et embarrassée dans la boue. A ce m'oment critique , les archers jetèrent tout à coup leurs arcs, saisirent les haches, les lourdes épées et les maillets qu'ils portaient à la ceinture, et se précipitèrent audevant de leurs pieux en poussant de grands cris. Là commença une horrible mêlée. L'agile troupe des archers eut bientôt fait de larges trouées dans cette masse inerte, et leur roi étant survenu avec ses hommes d'armes, tous les efforts du corps de bataille qui s'avança pour soutenir l'avantgarde ne purent ramener la fortune du côté des Français. Dix-huit chevaliers du sire de Croy avaient fait le serment de pousser au roi d'Angleterre. Le duc d'Alençon se mit à leur tête, et parvint en effet jusqu'à Henri V. D'un coup de sa hache d'arme , il fendit la couronne qui surmontait le casque du roi ; mais au même instant il fut enveloppé de tous côtés. En vain levait-il la main , en disant : « Je « suis le duc d'Alençon ; » il tomba percé de mille couns

HISrOIRK DE FRAIVCE.

à la lois. La victoire était décidée, et les Ancrais ne songaieni plus qu'à clioisir leurs prisonniers parmi tant de princes et de riches seigneui-s , quand un grand tumulte s'éleva dans l'endroit où étaient les bagages de l'armée anglaise. On disait que le duc de Bretagne arrivait avec six mille hommes, et déjà l'arrière-garde des Français relevait ses bannières. Ce n'était qu'une fausse alerte. Un seigneur du pays, voyant les bagages ennemis laissés comme à l'aventure, sous la garde d'une poignée d'hommes, avait rassemblé six cents paysans, et était venu fondre sur les trente hommes postés là. Henri en fut ({uitte pour la i)erte de ses pierreries, de sa couronne, et des sceaux de sa chancellerie; mais, dans le premier moment de surprise, craignant de voir recommencer le combat, il avait fait massacrer les prisonniers. Avec ce qui en resta, et ceux qui furent faits ensuite , il en emmena quatorze mille , sans compter dix mille hommes qui restèrent sur le champ de bataille, parmi lesquels il y avait huit mille gentilshommes, Charles d'Orléans et le comte de Richemond , si fameux depuis, furent ramassés , couverts de blessures, du milieu des cadavres, et emmenés en Angleterre, où le vainqueur se rendit aussitôt lui-même pour se faire une nouvelle armée. » f Histoire de France. J

La France ne profita pas d'une retraite qui venait si à propos pour elle, car les discordes intestines ne lui i)ermirent pas de respirer et de s'apprêter pour le combat qui devait bit^ntôt recommencer. Pour Jean sans Peur, c'étaient plutôt les Armagnacs que les Français qui avaient été vaincus à Azincourt, et profitant de cette bonne fortune, à peine la bataille venait-elle de se donner qu'il se mit en marche pour Paris. Il y trouva Bernard , qui , laissé dans cette ville par ses amis quand ils étaient partis pour aller au-devant des Anglais, s'était mis promptement en état de défense, et le reçut si vigoureusement que Jean désespéra

GlERRES D'ANGLETERRE.

du succès, et porta la guerre ailleurs. Une nouvelle descente des Anglais, qui eut lieu deux ans après(141 /), ne put l'interrompre ; et pendant que Henri V dévastait la Normandie et entrait dans Rouen par la brèche, le duc de Itourgogne mettait ses chevaliers aux prises avec ceux de Bernard et se rendait maître de Paris, par la trahison d un bourgeois (1118). Il y eut plus de cruautés exercées a la prise de Paris qu'à celle de Rouen ; les égorgeurs mis en avant par les Bourguignons, allèrent si loin, qu ils firent peur à ceux qui les employaient, et qu'il fallut les exterminer. Le parti des Armagnacs s'était rallie autour de la personne du jeune dauphin Charles, enlevé aux Bourguimions lors de la prise de Paris par Tanneguy du Chalel. Jean, voyant les Anglais s'avancer dans le cœur du royaume, parut s'apercevoir à la fin de leur présence, et songea à se rapprocher du dauphin : mais les haines étaient trop envenimées pour qu'un accommodement pût avoir lieu. Jean, invité par le dauphin à une conférence sur le pont de Monlereau, se fut à peine séparé de son escorte que les barrières du pont se refermèrent derrière lui. On le vit pâlir ; mais reprenant son courage, il alla à Tanneguy, qui se présentait pour le recevoir, et lui frappant sur 1 épaule : « Voici, dit-il, en qui je me fie, » En ce moment Tanneguy, lui fendit le visage d'un coup de hache, et ses amis 1 ache-

vèrent (1-419). j i • i

Cet assassinat précipita la catastrophe. Hors de lui, le hls du duc Jean, Philippe le Bon, se jette entre les bras des Anglais, et après avoir signé avec Henri \ , le fameux traité de Troyes (U20), par lequel il le reconnaissait roi de France, il lui ouvre les portes de Paris. Le parlement gagne rend un arrêt qui confirme les clauses du traité de Troyes, et Charles VI, dont on conduit la main, signe l'^^^e par lequel sa couronne est transportée sur la tête de Henri V. De la Touraine où il s'éUiit réfugié, le dauphin Charles, que lariet

ri

HISTOIRE DE FRAMCE.

GUEHUES d'ANGLETEKHE.

du parlement désignait sous le titre de Charles se disant dauphin, en appelle à Dieu et a son épée, et, tout faible qu'il est, entame une lutte inégale avec cette redoutable coalition des Bourguignons et des Anglais , qui isolés eussent suffi pour l'écraser. Le succès couronna d'abord cette audace, mais Charles n'eut pas à se glorifier longtemps de la victoire de Baugé(U21). Henri V meurt àVincennes, et le vieux roi, Charles YI, le suit de près(U22); et tandis que le duc de Bedi'ort fait reconnaître en grande pompe dans l'abbaye de Saint-Denis le fils du monarque anglais, quelques serviteurs fidèles saluent de leurs acclamations solitaires dans la petite cour du château d'Espally, le roi légitime et méconnu.

Cependant quelque espoir semblait se faire jour pour lui à travers cet abandon univei'sel. Le frère du duc de Bretagne , Bichemond, se déclarait pour le roi français, et détachait son frère du parti des étrangers ; la noblesse de Picardie se soulevait en sa ftxveur et faisait une utile diversion en appelant de ce côté l'attention de Philippe le Bon; enfin le midi presque entier soutenait hautement l'ami des Armagnacs, et lui faisait de brillantes protestations, tandis que rÉcosse envoyait ses guerriers aux éternels rivaux de l'Angleterre, et que les Visconti de Milan promettaient des secours au vengeur de Yalentine. Mais toutes ces espérances s'évanouirent une à une. Les Anglais tirent vengeance de la bataille de Baugé, à Crevant (U23), puisàVerneuil(i42^), où les troupes écossaises sont détruites, et l'Ecosse détachée par Bedford de son alliance avec la France, cesse de secourir l'infortuné roi. Bichemond dépense son énergie à des intrigues de cour, et se fait détester de Charles VII par ses hauteurs et ses violences ; il se brouille avec lui, et le duc de Bretagne retourne à l'Angleterre. Les chevaliers picards sont battus par les Bourguignons. Les hommes du midi abandonnent à sa mauvaise fortune le pnnce dont ils s'é-

taient si faslueusement prononcés les défenseurs, et les renforts italiens n'arrivent pas. Enfin l'armée anglaise, balayant tout devant elle, soumet tout ce qui reste au roi de France sur la rive droite de la Loire, et vient mettre e siège devant Orléans, la dernière ville française de ce côte (M281. Pendantce temps, le roi de Bourges, comme 1 appelaient insolemment les Anglais, semblait s'inquiéter peu des combats qui se livraient pour lui. U parlait de se i^tirer en Espagne , quand la conquête anglaise devenait trop menaçante, et en attendant se livrait aux plaisirs dans sa netite'et délicieuse résidence deChinon. Le danger dOréans sembla le réveiller un moment, il rassemble une armée et l'envoie au secours de la place : elle se fait battre par rutlentsAnglaisàla30urnéedesHarengs(1429)S^ assiégeants, pour empêcher qu'on n'arrache cette proie de ïui^ mains, entourent Orléans d'une ceinture de bastilles du haut desquelles ils en interdisent l'approche aux troupes de Charles VU. Tout semblait perdu : une nouvelle armée rassemblée à grands frais n'avait fait que battre la cam-

1 « Au mois de février, 4,000 hommes d'armes d'Ecosse, de Gascognetd Auvergne, sous »a conduite de Jean Sluarl et du comte de cTermonl, se n'irenl en n.arche pour Orléans, juste a l époque ou s r Jean Fal lof amenait aux Anglais un immense convo. de vivre e de Initions dont Paris avait fait les frais. Sluart et Clermont !e concertaient avec la garnison d'Orléans pour l'enlever au pas-

ir m i Dunois s'élant trop hâté de partir se trouva le premier en ace de Falstof, au village de Rouvray. et, pendant qu' jl attenda. Tarn ée du comte d^ le capitaine anglais eut le temps de

an^^^^^^^^^^ bataille derrière ses chariots et les pieux de ses

rs Les Ecossais, qui marchaient à |'-ant-garde, ^^^^^^

enfin et forcèrent Dunois à commencer sur le ^'-an^P at q . El e

se Ut à la manière anglaise, les hommes d'armes a p.ed, et es chealiersdeDunois. peu faits à ce genre de combats, ne pt^^^^^^

,a palissade des archers . qui , du haut de leurs ^^^^'-'^V^; ^^ ";-

Liaient à l'aise d'une grêle de nèches. Les Ecossais n éta ent pas

'>«il

l.jcST"'

HISTOIRE DE PRA?iCE.

lu

pagne à l'entour de la place ; déjà la garnison réduite à la dernière extrémité, parlait de se rendre, et Charles songeait à ses préparatifs de départ.

Alors arriva la merveille de cette guerre. Une jeune fille se présente tout à coup à Charles VU, lui disant d'avoir bon courage, et lui annonçant qu'elle avait mission de Dieu pour délivrer Orléans et pour le sacrer lui-même à Reims (1-429). Elle venait de Vaucouleurs, petit village de Lorraine, où, tandis qu'elle paissait ses moutons, songeant aux malheurs de la France, et priant Dieu d'avoir pitié du royaume, une voix intérieure lui avait dit que c'était elle qui devait le relever et lui avait ordonné d'aller trouver le roi. La pieuse lille ne lutta point contre la voix et partit pour Chinon, malgré les railleries et les injures de ceux de Vaucouleurs et des gens même qui la rencontraient sur sa route. Arrivée à Chinon, ce fut encore pis. La cour légère et libertine de Charles VII accueillit sa mission avec des moqueries et des paroles licencieuses qui ftiisaient monter le rouge au front virginal de la Pucelle. On commença par lui cacher le roi, qu'elle découvrit au milieu de ses

plus heureux. Une troupe de Gascons, qui étaient restés h cheval , se précipita en vain sur un point de la ligne ennemie défendu par des arbalétriers parisiens. La confusion se mil alors dans les rangs des assaillants, et Falstof ayant lancé ses archers en avant, comme à Azincourt, la déroule devint générale. Dunois , blessé dans la mêlée, faillit tomber sous les coups des Anglais. Jean Sluart fut tué avec son frère Guillaume, et 600 hommes d'armes ; et le comle deClermonl, qui n'avait pas donné, ayant jugé inutile de se compromettre dans une affaire entamée sans lui, toute celie/oule de gens de guerre, qui ne montait pas à moins de 8,000 hommes d'armes en commençant, alla s'abriter en désordre sous les remparts d'Orléans, poursuivie par les 1,500 hommes que Falstof avait avec lui. L'on nomma cette journée la journée des harengs, parce que le convoi, parti aux approches du carême, se composait en grande partie de poissons salés. » {Histoire de France.)

GUKRRES D'a.NGLETERRE.

courtisans; ensuite on la fit examiner par des docteurs qui l'embarrassèrent de leurs formules scolasliques sans pouvoir la déconcerter ; on éleva enfin des soupçons sur sa virginité, et on la mit entre les mains de quelques dames de la cour. Pour elle, douce et ferme au milieu des épreuves, elle priait Dieu , pleurait quand le chagrin était plus fort qu'elle, et demandait toujours qu'on l'envoyât aux Anglais.

Il fallut à la fin plier devant cette volonté de jeune fille. On conduit Jeanne la Pucelle dans l'église de Fierbois, où elle s'empara d'une vieille épée dont lui avait parlé sa voix'; on lui fait un étendard sur le modèle qu'elle-même en a tracé ; et après l'avoir armée en chevalier, on lui donne le commandement de douze mille hommes qui partent à l'instant pour Orléans (1429). Cependant Charles VII ne croyait point encore ; il avait dit tout haut à la Pucelle qu'elle commanderait l'armée, mais c'était quelque chose de trop étrange qu'une petite bergère conduisant les armées d'un TOI , pour que la foi chancelante du monarque lui abandonnât sans résen^e la dernière ressource de son parti : et La Hire avait reçu en secret l'ordre de surveiller ses démarches et de lui désobéir s'il le fallait. Cette précaution ne servit de rien : Jcaime entraînait tout, et La Hire, tout indévot qu'il fût, lui qui se plaisaità maugréer (jurer) devant elle pour s'amuser de son indignation, se laissait aller comme les autres. Elle entre dans Orléans, force les Anglais à en lever le siège, et conduit le roi à Reims, soumettant sur son passage Auxerre, Troyes, Chàlons, Soissons, etc.

Mais l'inspiration ne se prolonge pas, comme on renouvelle un bail avantageux. La Pucelle, exploitée parle prince qui lui devait sa couronne, ne se prêtait qu'à contre-cœur à cette profanation de l'esprit de Dieu, et dès lors elle ne fit

* C'était une tradition dans le pays que cette épée venait de Charleniaguc.

plus rien. Elle avait cessé de croire en elle ; sa mission avait passé, sa voix se taisait ; et d'ailleurs l'épée miraculeuse de Fierbois ne venait-elle pas de se briser en route, symbole du cbarme qui avait été rompu * ? Cependant, toute découragée qu'elle fut en arrivant aux portes de Paris, elle ne s'en conduisit pas avec moins de bravoure , mena les soldats à l'attaque du fossé, et y resta bien longtemps après que les chevaliers se furent retirés. Elle partit de là navrée de douleur ; car elle s'était aperçue que les seigneurs, jaloux de son influence, avaient résolu sa perte : renversée d'un coup de pierre dans le fossé pendant qu'elle escaladait la muraille, elle les avait vus rester immobiles, et ce jour-là elle aurait été prise par les Anglais, si les soldats, avertis à temps, ne fussent accourus pour la délivrer. En vain, pour l'apaiser, Charles VU anoblit sa famille , et changea son nom de Jeanne d'Arc en celui de Jeanne du Lys, faveur royale dont elle n'avait pas besoin, et dont la postérité n'a pas tenu compte ; la pauvre fille sentait que son heure approchait, et ni caresses ni llatteries ne pouvaient calmer son âme en peine ; enfin s'étant jetée dans Compiègne, qu'assiégeaient alors les Bourguignons et les Anglais, elle fut jetée à bas de son cheval, dans une sortie qu'elle tenta, et Guillaume Flavy, qui commandait la place, y rentra sans

elle (1450).

Maîtres enfin de la sorcière qui avait ruiné leurs affaires, et dont l'idée seule faisait fuir dans les bois leurs archers des communes, quand on venait les chercher pour les mener en France, les Anglais comptaient bien lui faire payer cher ses succès miraculeux, et du Te Deum qu'ils avaient

» Pendant la marche, elle rencontra sur le bord du chemin un groupe de soldais qui buvaient et juraient en compagnie de prostituées : Jeanne indignée se mit à les frapper du plat de son épée avec une telle force, que l'épée en fut brisée.

GUERRES D'ANGLETERRE

commandé aux clercs de Notre-Dame, ils passèrent bientôt à une vengeance moins innocente. Un tribunal de moines et de prêtres vendus à leur cause se forme à Rouen sous la présidence de Pierre Cauchon, évoque de Beauvais, et la Pucelle retombe une seconde fois entre les mains de ces docteurs qui lui avaient inspiré tant d'effroi lors de son arrivée à Chinon. Mais il y avait quelque chose de plus qu'une dérision dans les paroles de ceux-ci : un des plus infâmes procès dont il soit parlé dans l'histoire vient fondre sur la malheureuse prisonnière ; on l'accuse de s'être vendue au diable , et de s'être prostituée aux seigneurs de la cour de France , elle si pieuse et si chaste, on l'accuse d'avoir porté des habits d'homme, d'avoir assisté au sacre du roi , son étendard à la main ; et , sur une longue suite de crimes semblables, on la condamne à la prison perpétuelle, au pain de douleur et à l'eau d'angoisse. Bedfort trouva le jugement trop doux, et fit entendre au tribunal qu'il n'était pas content de lui : on l'eut bientôt satisfait. Jeanne avait été forcée de prendre un vêtement de femme ; un matin en se réveillant, elle ne le trouva plus sur son chevet, et remit ses anciens habits. Dans ce moment ses geôliers paraissent ; convaincue de désobéissance aux arrêts de l'Eglise, elle est ramenée devant ses juges, et condamnée, comme relapse, au supplice des sorcières , qui était celui du feu. La Pucelle entendit sans se plaindre cette infâme sentence , et toute tremblante qu'elle se sentît en voyant les soldats anglais se presser avec une joie féroce autour de son bûcher, pour y jeter chacun leur fagot, elle y monta avec courage, et fut étouffée par les flammes en prononçant les noms de Jésus et Marie (1431).

Pendant ce temps, celui que de roi de Bourges elle avait fait roi de France laissait Pierre Cauchon poursuivre son procès, et profitait, sans se soucier d'elle , de l'élan qu'elle avait imprimé aux esprits. De toutes parts les villes

rfJ

'"■fi

iffir

GUERRES D'ANGLETERRE

%li

se rendaient à lui ; la petite noblesse s'insurgeait sur tous les points ; le duc de Bretagne avait abandonné le parti des Anglais, et celui de Bourgogne se tenait avec eux sur le pied d'une neutralité menaçante : la cause nationale reprenait ouvertement le dessus. Bcdfort, pour rattachera l'Angleterre ceux de ses partisans qui commençaient à s'ébranler, fait venir à Paris son pupille Henri VI, s'imaginant peut-être les encourager beaucoup en leur montrant l'enfant auquel ils obéissaient. Le petit roi fit son entrée triomphale dans la ville, y fut couronné avec grande pompe, baisa les reliques de la Sainte -Chapelle, et donna un repas au peuple dans Paris, sur cette fameuse table de marbre , témoin de tant de somptueuses fêtes des Valois ; puis il repassa le détroit, et ce fut tout (i43i). Charles VII se montrait aussi de son côté : ayant secoué désormais sa molle et paresseuse vie de Chinon, il menait lui-même ses troupes à l'escalade des villes et des châteaux , demeurait sous la tente, et parcourait les provinces, adressant sur son passage la parole au peuple, auquel il demandait s'il n'était pas las de combattre son roi sous la bannière de l'étranger. Une fois décidée, la révolution avança rapidement ; dt^à des négociations avaient été entamées avec le duc de Bourgogne, quand Bedfort, qui luttait encore contre la fortune de l'Angleterre, vint à lui manquer tout à coup (mort de Bedfort, 1455), elles conférences d'Arras, dont seul il entravait le succès , amenèrent ce fameux traité du même nom, arraché à l'ambition vaniteuse de Philippe le Bon par les supplications du pape, du concile de Bàle, des rois de Pologne, de Navarre et de Sicile, des ducs de Bar, de Bretagne et de Milan, par le renvoi de tous les ministres qui avaient joué un rôle dans l'aflaire de Montereau, et, ce qui était plus concluant que tout le reste , par une foule de privilèges , et par la cession du comté de Mi]u;on et d'un vaste territoire à l'en tour de la Somme. A ce prix il aban-

donna le parti des Anglais, après s'être fait longtemps prier, et réunit sestroupesà celles de Charles VII (1455).

Mais cette soumission était trop précieuse pour qu'on calculât ce qu'elle coûtait. Les Anglais, qui n'avaient été reçus par le peuple que sur la parole des -Bourguignons, et parce que Philippe s'était jeté dans leurs bras, redevinrent complètement étrangers, dès que son parti ne fut pluspoureux. et l'année qui suivit le traité d'Arras, Parisouvrit ses portes au comte de Bichemond (4456). C'était une singulière guerre que celle qui se faisait alors. Elle n'avait point de théâtre, point de chef suprême, car Charles VII n'en était un que dans un cercle fort restreint, et il y en avait mille en dehors de lui : aucun n'en dirigeait la marche ; chacun la Hiisait chez soi, avec ses hommes et ses voisins, et selon que la circonstance ou l'envie de jouer des mains le lançait en exjMÎdition. Pour l'historien qui suit avec attention le rikîitdétaillédeshostilités de ces années-là, c'est la mise en scène la plus complète, comme aussi la plus animée, de ce que fut la féodalité. Son dernier moment était pourtant venu : cette activité extraordinaire qu'on la voit déployer à cette époque tenait à des circonstances qui devaient bientôt disparaître ; on pourrait comparer ce fait aux derniers efforts d'un agonisant. Quand les Anglais eurent succombé sous les innombrables coups de cette guerre multiple etlocale, quand, refoulés sur les bords de la mer, il ne leur resta que la Guienne et la Normandie, et que Charles Vil put respirer enfin de ce côté, il songea à d'autres soins ; il laissa dormir quelque temps les vaincus pour se tourner vers de nouveaux ennemis.

Ceux dont il fallait songer à se défaire d'abord étaient ces chefs de compagnies qui faisaient chacun la guerre en leur nom, et se considéraient comme autant de puissances, après avoir vu depuis vingt ans la France et l'Angleterre traiter avec eux. Il y avait une haine profonde dans le

fi

GUERRES D'ANGLETERRE

peuple pourcetle oppressive soldatesque, qui conlinuailde le traiter à sa merci dans les lieux mêmes où la guerre avait cessé, et Charles profita de cette animosité pour tenter une réforme dans les hommes d'armes de son parti. Cette réforme semblait toute de police au premier coup d œil ; elle mettait des bornes au faste insolent que tous, jusqu'aux simples soldats, afiichaient, fixait le nombre de leurs écuy ers et de leurs chevaux, et renvoyait du campcette foule dehlles de joie qu'ils traînaient partout après eux. Mais toucher aux habitudes des compagnies, c'était mettre la mam sur leur indépendance et les ranger sous la juridiction royale, et leurs chefs ne s'y trompèrent pas. Après quelques jours dune résistance qui s'efforçait en vain de rester légale, ils jetèrent enfin le masque, et se déclarèrent en rébellion ouverte, soutenus par les principaux seigneui-s de la guerre d'Orléans et de Chinon, dont les intérêts se confondaient avec les leurs, et par le dauphin Louis, qui, dévoré déjà de toute l'ambition qu'il porta sur le trône, se sentait hâte de régner, et s'indignait du rôle subalterne que lui fjiisait jouer son père. Tous ensemble se mirent en campagne, et commencèrent la guerre quia reçu le nom de guerre de la

Praguerie (1440). .

Elle dura peu. Ce n'était pas au sortir de la domination anglaise, provoquée par les querelles des Armagnacs et des Bourguignons, que l'on pouvait songer sérieusement en France à la guerre civile ! D'ailleurs l'opinion publique se déclarait si hautement pour la cause royale, que les révoltés ne tinrent pas longtemps contre elle. Charles VU, qui s'était cru d'abord en danger, se rassura bientôt, quand, 'après quelques hostilités sans importance, quelques châtiments exemplaires, mais peu nombreux, il vit que tout était rentré dans l'ordre, et que les rebelles revenaient d'eux-mêmes à son parti (1441). Cependant, averti iw cette protestation, il ajourne à d'autres temps l'exécution de ses

desseins, et ramène ses compagnies contre les Anglais. Mais quand, par le mariage de Marguerite d'Anjou avec leur jeune roi Henri VI, il a conclu avec eux une paix qui leur coûte le Maine et l'Anjou (1444), quand son fils Louis a laissé dix mille de ses hommes d'armes sur le champ de bataille de Saint- Jacques, et que lui-même a été conquérir au prix de leur sang une gloire facile sur les gens de Metz, qui défendaient bravement leur indépendance contre les menaces du père de Marguerite, du fameux René d'Anjou, alors fier de leur affaiblissement et de ses succès, il casse toutes les compagnies, à la réserve de quinze qu'il prend à son service, sous le nom de Compagnies d'ordonnance. En même temps il se fait accorder par les états un subside annuel pour l'entretien de ces troupes, qu'il devait tenir continuellement sur pied ; puis il renvoie un à un chez eux tous les soldats et les capitaines qu'il n'avait pas admis dans ses compagnies d'ordonnance, et les fait observer si bien sur la route qu'au bout de quinze jours on n'en entendit plus parler (1445)*.

* Au lieu de troupes vagabondes, dépendantes des ordres arbitraires des capitaines, qui les payaient souvent par le pillage, on établit des corps toujours subsistants où les soldats, habituellement sous le drapeau , s'accoutumeraient à la discipline et à la subordination. Pour cela, il fallait commencer par assurer leur solde. Le roi ne voulut pas prendre lui seul une résolution sur cet objet; il consulta les princes du sang, le connétable, les maréchaux de France et les grands seigneurs qu'il convoqua , surtout les députés des principales villes du royaume, appelées à fournir les fonds; elles s'étaient quelquefois exemptées, elles et leur territoire, des ravages des gens de guerre par des contributions passagères. Il fut proposé de rendre ce moyen permanent , et, du consentement de tous, fut établie une taille perpétuelle, spécialement affectée au paiement et

à l'entretien des troupes. .

Il y eut une revue de tous les gens de guerre ; entre eux on choisit les plus courageux, avec égard cependant , pour la préférence , aux

Le peuple ne vit là que la suppression de ces bandes de brigands, vérital)le plaie de la France à cette époque, (pii, depuis Philippe de Valois, en faisaient un vaste théâtre de pillage et de massacres ; mais ce n'était (lu'un bienfait passager, et il y avaitautre chose dans ces deux grandes institutions d'une armée permanente et d'un subside annuel ; il y avait tout l'avenir de la royauté, et le fondement du système moderne, devant lequel la féodalité devait bientôt

mœurs el à la probité. Les rôles étant arrêtés, le rot licencia le surplus. Les soldais congidiés eurent ordre de se rendre sur le lieu de leur naissance, ou loul autre qui conviendrait à leur subsistance ou à leur fortune. Défense de conimeltre aucun désordre sur la roule en se retirant, sous menace d'être punis comme perturbateurs du repos public. Afin d'assurer re\éciitiun de ce règlement, les lieulenanls de la connélablie firent garder les chemins par les archers des communes intéressées à la sûreté du pays; de sorte qu'on s'aperçut à peine d une réforme qui, sans cette précaution, aurait pu causer les plus grands désordres.

La cavalerie fut formée de quinze compagnies d'ordonnance, composées chacune de cent lances : chaque lance ou homme d'armes avait sous lui trois archers, un écuyer et un page, tous montés. « Le roi, dit un historien contemporain, nomma des capitaines vaillants, sages el experts en fait de guerre, el non jeunes et grands seigneurs. La paie de chaque homme d'armes était de di\ livres par mois ; celle de l'écuyer de cent sous , celle des archers de quatre livres, et celle du page de soixante sous. L'espérance de remplir les places vacantes attacha à ce corps une telle multitude de surnuméraires , que l'on vil des compagnies monter jusqu'à 1,200 cavaliers. L'infanterie se composa d'abord d'un corps permanent d'archers de 4,000 hommes, et ensuite d'un supplément de francs-archers qui n'étaient réunis qu'en temps de guerre. Chaque paroisse devait dire un habitant, le plus avisé pour l'exercice de l'arc; elle le fournissait d'équipage; il était payé, pendant la guerre, à raison de quatre livres par mois, el non pendant la paix ; mais il jouissait d'exemption de tous impôts : ce qui a fait donner à cette milice la dénomination de francs-archers. Ils étaient obligés de porter, les fêles el dimanches, leur habit de guerre; jouissaient de quelques dlslinc-

GUERRËS D'ANGLETERRE.

s'écrouler. C'est de Louis XI que l'on fait dater l'histoire moderne en France; il ftiudrait remonter plus haut. Louis XI ne fut que le continuateur des vingt dernières années de son père ; et tout vague et flottant que soit toujours le commencement d'une époque, on pourrait assigner au commencement de celle-ci une date précise dans cette année 1445, après laquelle la féodalité ne lit plus que protester contre sa défaite*.

lions à l'église, el se rassemblaient de plusieurs villages pour s'exercer ensemble à tirer de l'arc. Mais, soldats à la campagne et paysans à l'armée, celte dernière milice tomba bientôl dans le mépris.

Charles VII eut soin que l'impôt de guerre fût uniquement appliqué à cet objet pendant son régne, et n'outrepassât jamais la taxe. « Nul seigneur n'eût osé lever argent en sa terre sans sa per- « mission, laquelle il ne donnait pas légèrement, » et ces seigneurs, voyant au roi une armée subsistante prête, au premier commandement, devinrent plus circonspects el moins hardis à se choquer. »

* La pragmatique-sanction venait consacrer en même temps une autre conquête de la royauté. « Depuis plusieurs années, des conciles qui se succédaient luttaient contre l'autorité des papes ; celui de Bâie venait de prononcer sa propre supériorité, el il avait fait plusieurs canons de discipline conformes aux usages qu'on appelait les libertés de Véfflise Gallicane. Les pères de BAle envoyèrent proposer au roi l'homologation. Il convoqua, dans la sainte chapelle de Bourges, les princes du sang , le dauphin à la tête des principaux seigneurs du royaume; on y discuta les décrets en présence des légats du pape, et, malgré leurs réclamations, l'assemblée en reçut la plus grande partie comme loi de l'Étal, sous le nom de Praflfmaf t^ue-sancnon, appellation dérivée d'un vieux mol pragma qui veut dire prononcé, sentence, édit. On arrêta donc que le concile œcuménique était au-dessus du pape ; que, suivant les anciens usages, on procéderait par élection pour remplir les sièges épiscopaux et les autres prélatures; que les papes ne pourraient plus se réserver la collation des bénéfices ; qu'on n'en appellerait plus à eux sans avoir passé par les tribunaux inférieurs , el que , dans ce cas, ils seraient obligés de déléguer des juges sur les lieux ; de manière que nul ne pût être évoqué hors de son diosèse plus loin que quatre

Rii

Sorti triomphant de cette périlleuse entreprise, Charles VU songe bientôt à mener à terme l'autre œuvre de son règne et retourne à l'attaque des provinces restées aux Anglais. En 1448 il rompt la paix conclue avec Henri YI, et se prépare à entrer en Normandie. Comme l'argent manquait dans ses coffres, il eut recours à son argentier Jacques Cœur, qui se chargea des frais de l'expédition, et après deux ans de guerre, la victoire remportée à Formiany par Richemond achève de lui livrer cette province (1450) L'année suivante, Dunois s'emparait des dernières places anglaises en Guienne, et Talbot, qui se présente en 1453 pour remettre la partie en question, est tue a Castillon par un boulet de canon. La bataille de Castillon tut le dernier acte de cette longue guerre de cent ans, pendant laquelle se forma la nationalité française. De puissantes distractions devaient bientôt appeler ailleurs l'attention des deux peuples, car l'Angleterre allait entrer dans la guerre des deux Roses, et la France dans le règne de Louis XL

«Depuis la Praguerie, il n'y avait jamais eu de franche réconciliation entre Louiset son père. Le délaissement dans lequel vivait sa mère, révoltait surtout le dauphin, qui s'emporta, dit-on, un jour jusqu'à donner un soufflet à madame de Beauté, comme on nommait Agnes Sorel, depuis que le roi lui avait donné le château de Beauté. 11 cherchait à gagner les archers de la garde écossaise. En 1446 ses intrigues ayant été découvertes, et ses complices mis à mort, il abandonna la cour, où les conseillers favo-

journées de chemin. Les abus des eicominunicalions furent réprlmes, et l'on supprima les annales qu'on payait en cour de Rome en prenant possession d'un bénéfice; enfin ou termina par celte loi, qui a toujours élé pratiquée, même depuis l'abolilion de la pragmatique, que les bulles des papes et les décrets des conciles même généraui. pour ce qui regarde la discipline, n'auront de force eo France que quand ils auront élé revêtus de la sanction du roi. »

GUERRES D ANGLETERRE

ris du roi le tenaient «en si grande dépendance. » La dernière fois qu'il vit son père, il sortit delà chambre, la tête nue, en s'écriant : « Par cette tête sans chaperon, je me vengerai de ceux qui me mettent hors ma maison. » Cette colère demeura longtemps impuissante. Retiré dans son gouvernement du Dauphiné, Louis s'agitait en cent façons pour se créer une importance factice. Il contractait des alliances en son nom privé avec le duc de Savoie, avec Florence et les princes de Milan ; il instituait des parlements, fondait des universités, réformait les ordonnances et les monnaies, déployait en un mot toute cette activité un peu brouillonne, mais énergique et persistante, qu'il porta plus tard sur le trône. Pendant ce temps, Charles VII, en homme qui se repose sur sa tâche terminée, était redevenu le paisible et voluptueux compagnon qu'il avait été d'abord. A madame de Beauté, morte en 1450, avait succédé la dame de Villequier, une nièce d'Agnès, qui, pour mieux occuper, sans danger pour elle, l'imagination lassée du roi, s'était entourée de jeunes filles de petite condition, les plus jolies qu'on avait pu trouver. C'était dans cette gracieuse et facile compagnie que Charles passait les dernières années de son règne, promenant ses loisirs de châteaux en châteaux, dans la Touraine et le Berri, sur ces bords délicieux de la Loire qui lui rappelaient tant de souvenirs, trouvant facilement grâce aux yeux de son peuple pour ces désordres inofiensifs, en faveur du calme et de la sécurité qu'il lui avait rendus. Cependant l'attitude hostile du dauphin jetait quelque trouble dans cette vie douce et honorée. En 145G, Charles s'inquiéta à la fin de cette longue absence, et de cette autorité despotique que son fils s'arrogeait dans sa province ; il lui intima l'ordre de revenir à la cour, et Louis s'obstinant dans sa résolution, le comte de Dammartin, Antoine de Chabannes, se dirigea avec une armée sur le Dauphiné. Louis ne l'attendit pas ; il feignit

Oétm

une partie de chasse et se réfugia à Bruxelles, suivi seulement d'une douzaine de serviteurs. Le duc Philippe reçut magnifiquement l'héritier de la couronne. Il Im monta une maison royale, et l'établit dans le château de Genep à quatre heues de Bruxelles, avec une pension de 2, oOO livres par mois. Louis y resta jusqu'à la mort de son père, chassant et devisant à table avec les gais chevaliers qui remplissaient la courde Bourgogne. « Là on racontait à qui mieux mieux des histoires de galanterie. Le douphin aimait les bons contes, et celui qui faisait le plus lascif, était le mieux venu. Le comte de Charolais était aussi un convive jovial ; le bâtard de Bourgogne, les sires de Fiennes, de Digoine, de Thianges, de Kothelin, de Lannoy, de Crequi pavaient aussi leur écot en narrations plaisantes ; parfois le bon duc lui-même s'en mêlait. On fit un recueil de leurs récits, qui se nomme les cent Nomelles. et dans la suite il fut publié. » (Barante.) • -n^* h«

Ce joyeux exil se prolongea jusqu au mois de juillet de l'année 1461. Charles VU avait alors cinquante-huit ans. Un abcès lui survint dans la bouche, et, comme Adam Fumée, son médecin, ne pouvait le guérir, le faible monarque se laissa persuader qu'on avait voulu l'empoisonner. Le nom du dauphin courait dans toutes les bouches. Charies se sentit saisi d'une immense tristesse à cet odieux soupçon, et, pendant huit jours, il refusa toute nourriture. Quand ses serviteui^ qui le voyaient dépérir, essayèrent pour le ranimer, de lui introduire dans la bouche^ des aliments liquides, il était trop tard : son estomac affaibli ne pouvait plus rien supporter. Le 21, Charles VU, le \tcto^ Vieux, expira à Meun-sur-\èvre, enBerri, après un règne de trente-neuf ans. Singulier mélange de faiblesse et dénergie, d'insouciance et de dévouement, ce serait encore un beau caractère de roi que le sien, avec son amour ue l'ordre et sa douce philosophie, s'il n'était enUiché d ingra-

GUERRES D'ANGLETERRE

titude, défaut impardonnable dans un prince qui avait été surnommé le Bien Servi, De tous les instruments qu'il brisa, ou qu'il laissa briser après s'en être servi, celui qu'il aurait dû le plus respecter, c'était ce fidèle et généreux Jacques Cœur, qui avait payé ses conquêtes, et qu'il sacrifia aux petites haines de cour. La disgrâce, de Jacques Cœur, arrivée Tannée même qui suivit la soumission de la Normandie, est un de ces actes inqualifiables qui suffiraient pour perdre sans retour la mémoire d'un roi, si, pour être juste, il ne fallait tenir compte des obsessions domestiques et de ces appréhensions de chaque jour qui entouraient la royauté à cette époque difficile. Comme tous les hommes faibles, Charies croyait facilement à la trahison, et les leçons de sa jeunesse n'étaient pas de nature à le rassurer. Il mourait, au reste, victime lui-môme de sa défiance, et il y a une chose qui doit le protéger aux yeux de la postérité, c'est qu'il fut pleuré par son peuple. » {Histoire de France.)

LOUIS XL

Les premiers moments du règne de Louis XI furent donnés aux exigences du dauphin. Les conseillers qui l'ont desservi auprès de soit père, les gens du pariement qui l'ont déclaré rebelle sont cassés et exilés ; le comte de Dammarlin, qui a eu le courage de faire rudement la guerre à l'héritier de la couronne, est jeté à la Bastille ; ses biens sont confisqués, et sa femme, réduite à l'indigence, va s'asseoir avec ses enfants à la table d'un paysan de Dammarlin, qui la nourrit pendant trois mois. Tous ses amis de Bourgogne sont comblés de faveur, et le comte de Charolais, qu'il nommait son frère à Genep, reçoit le gou-

GUERRES D^ANGLETERRE

vernemenl de Normandie, avec une pension de 38,000 livres. Charles VII, en 1438, avait imposé à la cour de Rome la pragmatique sanction de Bourges qui confirmait Téglise gallicane dans ses anciens privilèges, et lui en attribuait de nouveaux ; Louis XI, par jalousie pour la mémoire de son père, en fait, dès son avènement, le sacrifice à la cour de Rome (U61). Mais il ne tarda pas à se repentir de cette démarche précipitée. Il avait demandé en récompense la création d'un légat pour la nomination des bénéfices qui résiderait dans le royaume, afin que l'argent n'en sortit pas; l'abandon de la maison d'Aragon, qui disputait toujours le royaume de Naplesà la maison d'Anjou, et enfin le chapeau de cardinal pour l'évéque d'Arras, chargé de négocier cette affaire. Pie II, qui était pape alors, accorda sur-le-champ cette dernière grâce qui ne lui coûtait rien, et l'évèque fut si enchanté qu'il remit aussitôt l'acte du roi ; Louis ne relira d'autre fruit de sa complaisance qu'une magnifique épée, bénite à Rome pendant la nuit de Noël, et enrichie de pierreries. Il sut bien se venger du pape, car il permit au parlement de se révolter ; son acte ne fut point enregistré, et la pragmatique sanction resta en vigueur, malgré le seing royal que Pie II tenait entre ses mains.

Il en fut de même du reste , et ses souvenirs de jeunesse s'étant bientôt eiïacés, Louis entra dans son véritable rôle. Ce prince avide commence par s'immiscer dans les affaires de l' Aragon , alors en guerre avec la Castille , et se fait céder par Jean d'Aragon la Cerdagne et le Roussilsillon, moyennant 500,000 écus d'or qu'il lui a prêtés. (1462). Puis il reçoit à sa cour Marguerite d'Anjou, qui , chassée d'Angleterre par les victoires de la rose rouge, venait implorer son secours. Il ne rougit pas de profiler de son infortune pour lui arracher la cession de Calais au prix de 20,000 écus (1462). Enfin Philippe de Bourgogne, qui jouissait en paix des villes de la Somme à lui cédées par le

traité d'Arras , se les vit tout à coup enlever ; il reçut les 400,000 écus d'or qui avaient été stipulés pour leur rachat. (1463). C'étaient là d'heureuses spéculations, mais il fallait trouver tout cet argent , et le peuple, qui se sentait écrasé, murmurait hautement. De son côté, Louis n'était pas disposé à céder. Au milieu des joies de son avènement, les bourgeois de Reims avaient reçu de lui une exemption d'impôt; ce n'était qu'une parole sans conséquence, mais les Rémois se le tinrent pour dit , et , quand les collecteurs reparurent, ils les assommèrent (1461). Le nouveau roi, qui n'épargnait pas plus le peuple que les grands , envoie contre eux une armée et en arrête quatre-vingts qu'il fait décapiter (1462). On se tut ; mais les haines ne furent que comprimées , et dès lors commença à se tramer le complot qui devint plus tard la ligue du bien public. Des chevaliers et des bourgeois formèrent une association qui tenait ses assemblées dans l'église Notre-Dame de Paris , et les hostilités s'y préparaient lentement, quand un impétueux auxiliaire vint en précipiter le mouvement.

Dans les premiers jours de son règne , Louis XI avait témoigné un dévouement absolu à la maison de Bourgogne; cette ferveur de reconnaissance passa vite, car les bienfaiteurs du dauphin étaient de dangereux rivaux pour le roi. Philippe n'était pas encore de retour à son duché, que déjà Louis avait envoyé des émissaires aux Liégeois , les éternels ennemis de la maison de Bourgogne. Le comte de Charolais avait été dépouillé, au bout de quelques mois, de ce gouvernement de Normandie dont on l'avait si fastueusement décoré ; récemment encore , le rachat des villes de la Somme l'avait violemment irrité contre le roi de France ; une nouvelle insulte lui mit les armes à la main. Un audacieux partisan , le bâtard de Rubempré , avait tenté de l'enlever au milieu des états de son père ; il accusa Louis XI d'avoir machiné cet attentat , et le chancelier de

gg2 HISTOIRE DE FRANCE.

France, Morvilliers, qui fut envoyé à la cour de Bourgogne à cette occasion , réfuta son accusation avec tant de rudesse et de hauteur, qu'au départ de l'ambassade française Charles se pencha à l'oreille de l'archevêque de Narbonne , et lui dit : « Recommandez-moi très-humblement à la bonne • grâce du roi , et dites-lui qu'il m'a bien fait laver la tête « par son chancelier ; mais qu'avant qu'il soit un an, il s en « repentira» (1464).

Dès ce moment il ne songea plus qu'à se venger, et U eut bientôt amené à lui tou§ les grands feudataires qu inquiétait le despotisme naissant du nouveau roi. Les ducs de Bretagne et de Bourbon , se liguent avec lui , et , a leur suite une foule de seigneurs qui grossissent subitement la conjuration de Notre-Dame. On gagne le frère du roi, Charles de Berri , qui , ilatté de se voir chef de parti , se laisse séduire par vanité ; et le véritable chef de la révolte, le comte de Charolais, déclare à son père qu'il va taire la guerre en France, lui demandant la permission d emmener avec lui la noblesse de Flandre et de Bourgogne. Philippe donne une permission qu'il n'ose refuser, car le fougueux jeune homme se contenait a peine sous le frein de l'autorité paternelle, et le comte de Charolais passe la frontière à la tête de dix mille lances. Toute la noblesse du royaume l'attendait en armes , prête à se joindre a lui , et une grande partie des bourgeois n'était guère mieux disposée en faveur du roi. Dans ce moment critique , Louis XI ne désespéra de rien. Il se fait jurer obéissance par les habitants de Paris , et court attaquer le duc de Bourbon qui , intimidé à la vue de vingt-quatre mille hommes, demande la paix et abandonne ses alliés (U65). De la i retourne en toute hâte à Paris, sous les murs duquel il avait appris que les Bourguignons étaient campés. Couvrant leurs ressentiments et leurs intérêts particuliers du beau nom de ligue du bien puOd'c, les confédérés s'étaient

GUERRES D'ANGLETERRE

avancés jusqu'à la vue de Paris, annonçant partout au peuple qu'ils venaient pour le délivrer des impôts; à Lagny, où il s'était arrêté longtemps , Charles de Bourgogne avait ouvert le grenier à sel , vendu le sel au peuple à prix coûtant, et jeté au feu, sur la place publique , les registres de l'impôt. Mais tout cela n'avançait point leurs affaires , car le peuple se souvenait encore de la terrible leçon de ceux de Reims , et personne n'osait bouger. Il fallait décider les esi^rits par quelque coup d'éclat ; et les ducs de Bretagne et de Berri , les principaux soutiens de la ligue avec le comte de Charolais , n'arrivaient point. Charles dirige sur la porte Saint-Denis une attaque qui ne réussit point, et, quittant Paris, il va les attendre auprès du château de Montlhéry. Louis revenait alors du Bourbonnais, et il n'était encore qu'à Orléans : instruit que les ennemis s'étaient venus poster entre lui et Paris , il veut les éviter par un détour, mais son armée s'égare et se trouve tout à coup, au milieu de sa marche , en présence des confédérés. Il fallut bien combattre ; on se chargea tout le jour avec un égal succès , et la nuit étant survenue , le roi se retira à Corbeil, tandis que les Parisiens voyaient arriver les fuyards de l'aile gauche des Bourguignons , qui , mise en déroute dans le combat, ne s'était arrêtée qu'après quinze lieues de course. (Bataille de Montlhéry , 16 juillet 1465.)

Des deux côtés l'on se croyait vaincu et l'on se proclamait victorieux. Les deux chefs passaient pour morts : les Bretons , regardant la guerre comme finie par la mort du roi, complotèrent avec les Français de massacrer les Bourguignons qui affectaient de leur donner la loi , et de mettre sur le trône l'ami de leur duc , Charles de Berri ; les bourgeois de Dinant , persuadés que le comte de Charolais avait été tué à Montlhéry , se répandirent dans les terres du duc Philippe, portant au-devant eux une figure humaine pendue à un gibet , avec cette inscription : « Voilà le faux

■Mi

38(l HISTOIRE DE FRANCE.

<i traître, le comte de Charolais, que le roi de France a « fait ou fera pendre, ainsi comme il est ici pendu. »

Quelques jours après la bataille de Monllhéry , le duc de Bretagne arriva avec un puissant renfort et le frère du roi. Ce chef honoraire de la ligue n'était guère propre à mener une guerre civile ; c'était un homme faible et timide, qui pâlit à la vue des blessés bourguignons , et dit tout haut qu'il se repentait d'une démarche qui avait causé tant de maux. Cette parole seule pouvait amener une dissolution générale ; on se hâta d'y faire diversion en conduisant l'armée à Paris. Louis XI, en revenant de Montlhéry , n'avait fait que passer par Paris , où deux jours lui avaient suffi pour se concilier l'amour des bourgeois , avec quelques flatteries et la création d'un conseil pris dans les trois puissances de la ville, la bourgeoisie , l'université, le parlement, et il était allé en Normandie appeler aux armes la noblesse et les francs archers de celte province, où il conservait un puissant parti. Pendant qu'il rassemblait une armée à Rouen , les confédérés arrivèrent à Paris et entamèrent des négociations avec les bourgeois. Encore tout pleins des caresses récentes de Louis XI , ceux-ci tinrent bon d'abord, mais peu à peu ils se laissèrent gagner. Les traditions de l'ancienne guerre vivaient encore parmi eux, et leurs vieillards pouvaient se souvenir d'avoir porté la croix de Saint-André ; et puis les demandes du comte de Charolais étaient si raisonnables ! 11 ne voulait entrer dans la ville qu'afin de traiter plus à Taise avec le parlement , l'université et les gens de l'hôtel- de-vil le! Enfin ils allaient lui ouvrir leurs portes , quand Louis XI arriva avec toutes les forces de la Normandie. Il avait trop besoin d'eux pour ne pas se laisser prendre aux cris de joie qu'ils poussèrent en le revoyant ; et les plus coupables , Jean Luillier , curé de Saint-Germain-l'Auxerrois , Jean Chouart, lieutenant civil, et quelques autres, en furent quittes pour l'exil.

GUERRES d'AÎSGLETERRE.

Ce n'était pas le temps de songer à satisfaire ses besoins de despotisme et de vengeance. La foule de seigneurs que le roi avait ramenés de Normandie ne lui imposait pas , car il savait qu'il y avait des traîtres parmi eux. Un jour on avait trouvé ouverte une porte qui donnait sur la campagne, et plusieurs de ses meilleui*s capitaines étaient accusés d'avoir signé un traité avec le comte de Charolais. Il fallait sortir à tout prix de cette position , et Louis XI entra surle-champ en pourpariers avec les chefs de la ligue. Jamais il ne se montra si facile ; il semblait qu'il n'y eût qu'à demander pour obtenir, et les confédérés ne s'en firent pas faute. Tous tirèrent à eux un morceau du butin : Charies de Berri eut la Normandie ; le comte de Charolais, les villes de la Somme ; le duc de Bretagne , la lieutenance de la Normandie ; Saint-Pol , Tépée de connétable ; le comte, de Dammartin, qui s'était échappé de prison pour aller rejoindre les rebelles, fut réintégré dans ses biens; les autres reçurent des pensions , des terres , des privilèges , tout ce qui fut à leur gré. Les choses allèrent au point que le parlement refusa d'abord d'enregistrer l'acte du traité ; mais Louis XI ne tint pas compte de cette opposition maladroite , car il avait compris qu'il y allait de sa couronne. Comme on lui demandait pourquoi il avait signé un traité aussi désavantageux : « Je l'ai ûiit , dit-il , en considéra- « tion de la jeunesse de mon frère de Berri , de la pru- « dence du beau cousin de Calabre, du sens de mon beau- « frère de Bourbon, de la maHce du comte d'Armagnac, de « l'orgueil grand du beau cousin de Bretagne, et de la puis- « sance invincible de beau frère de Charolais. » [Philippe de Cominesy traités de Conflans et de Saint-Maur, 1465.)

La ligue du bien public est l'événement le plus important du règne de Louis XI. Son histoire est un admirable tableau de l'état des choses en France à cette époque : peuple, roi, seigneurs, tous y paraissent à leur tour sur la scène, U 33

GUERRES D'ANGLETERRE

chacun rj^sumant par un rMo de quelques mois la vie de tout un siècle. La féodalité n'est pas encore vaincue, témoin les cinquante mille hommes qu'elle assemble devant les portes de Paris*; mais la conduite molle et intéressée de ses membres qui, au milieu même de cette levée générale de boucliers, ne pensent chacun qu'à soi, lui présage une défaite prompte et décisive. La royauté, menacée dans son triomphe, plie pour se relever, en attendant que le moment vienne à la fin de se débarrasser pour toujours des ennemis qui veulent entraver sa marche. Le peuple, tel il vient de se montrer à nous, tel il se montrera longtemps encore ; soumis et facile à tromper, mais toujours ménagé, toujours prêt à se retourner contre ceux qui lui pèsent, si le cœur ne lui manquait, ou plutôt si quelqu'un se présentait pour le lancer et le guider. Comme nous l'avons dit ailleurs*, tout bafoué qu'il paraisse être par les momeries des deux partis, il était fort alors, puisque tous les deux cherchent à le fixer dans leur camp. 11 est vrai qu'après la guerre on se fait un jeu plaisant des espérances qu'on a soulevées en lui. La confédération des seigneurs s'était intitulée ligue de bien public, et avait proclamé partout qu'elle ne s'armait que pour venir au secours du peuple opprimé par le roi : quand chacun eut pris ce qu'il lui fallait, lors du traité qui termina la guerre, quelqu'un se rappela que tous avaient oublié le bien public ^ et l'on nomma trente-six commissaires « pour y aviser, » après quoi l'on se sépara.

* « Ils conduisirent tous ensemble 50,000 hommes sous les murs « de Paris: cette circonstance qui n'a pas été assez remarquée, « prouve quelle puissance la haute aristocratie conservait encore « dans ce pays.» [Précis de l'histoire de France pendant les temps modernes, par M. Poirson.)

• Histoire moderne, premier cahier.

Ce ne fut pas la seule dérision de cette affaire . Louis n'eut pas fait tant de promesses, s'il eût compté devoir les tenir toutes : cet amas de petits seigneurs qui regagnaient leiu-s châteaux forts, tout glorieux de leurs parts de prise, s'en vit frustré sous mille prétextes ; mais ce n'était pas là le plus difficile, et les chefs eux-mêmes, qui se croyaient à l'abri de \h mauvaise foi royale, ne furent pas plus respectés ([ue les autres. Charles de Berri avait reçu le gouvernement, et le duc de Bretagne la lieutenance delà Normandie. Louis, qui avait eu soin de se faire déclarer par le parlement libre de serments arrachés par la nécessité, fomente des divisions entre eux et les Normands, et, quand il voit les esprits aigris, il envoie une armée pour reprendre la Normandie. Elle se soumet d'elle-même, et c'est à peine si le duc de Bretagne, qui a reçu chez lui le duc Charles, parvient à lui conserver quelques places dans la basse Normandie (i-466). Encore Louis ne lui en laissa- t-il pas la tranquille possession, car il le fait sommer aussitôt de lui remettre entre les mains, et son frère, et les places qu'il retient en son nom ; et sur son refus, il le menace d'aller les chercher lui-même avec une armée. Le comte de Charolais, qui devenait alors le duc de Bourgogne par la mort de son père (14G7), arrêta longtemps l'effet de ces menaces en menaçant à son tour; mais Louis XI, qui, duranttout son règne, fut occupé sans cesse à solliciter les Liégeois, les ayant enfin déterminés à une nouvelle révolte, tint tête au duc, et lui envoya des ambassadeurs qui lui défendirent en son nom d'attaquer ses amis les Liégeois, lui offrant pourtant de les abandonner à sa vengeance, s'il voulait, de son côté, lui abandonner le duc de Bretagne. Charles ne voulut rien entendre. « Ce prince, montant à cheval pour se mettre à la tête de son armée, leur cria, comme ils s'en allaient : « Je vous prie de dire au roi que je le supplie de ne rien entreprendre contre le duc de Bretagne. » Le connétable, pre-

GlERUbS D AMGLLTEURE.

nant la parole, lui répartit : « Monseigneur, on vous alaissé le choix, et si vous attaquez nos amis, nous attaquerons les vôtres. — Ho bien, reprit-il, les Liégeois sont assemblés, et m'attends d'avoir la bataille avant qu'il soit trois jours. Si je la perds, je crois bien que vous en ferez à votre guise; mais aussi si je la gagne, vous laisserez en paix les Bretons » —Et s'en alla sans rien dire davantage. » (Daniel.) Il la gagna (bataille de Saint-Tron, 1467), et six mois après, le tenace roi de France envoyait une armée en Bretagne (1468). Aussitôt Charles le Téméraire est sur pied, et s'avance sur la frontière de France. Il ne l'avait pas encore atteinte, quand un héraut du duc de Bretagne lui apporta le traité que ce prince venait de conclure avec le roi, et par lequel il renonçait à son alliance. Charles n'était pas encore revenu de sa surprise, qu'il vit arriver un autre héraut demandant un sauf-conduit pour le roi, et quelques joui-s après, Louis XI entra dans Péronne, où s'était arrêté le duc, monté sur une mule de voyage, et suivi de quelques confidents. Sur-le-champ il entame des négociations avec le duc, qui, enchanté de cette marque de confiance, ne se montïaitpas exigeant; et Louis allait se retirer, emportant la réputation du politique le plus audacieux et le plus habile, quand une circonstance à laquelle il n'avait pas pensé vint en faire le plus maladroit des hommes. Au moment où le duc s'était avancé sur la frontière, Louis avait envoyé de nouveaux émissaires à Liège, qui, à peine" échappée de sa défaite de Saint-Tron, rentra de bonne grâce dans la lice, et commença la révolte par attaquer son évoque, ami des Bourguignons, et même parent de leur duc. Par malheur, cela arriva juste au moment où Louis XI entrait à Péronne; et Charles, qui l'apprit bientôt, jeta le roi dans la lourde cette ville*, furieux et ne parlant que de le mettre à mort

* On connaît le fameux rapprochement du meurtre de Charles le

(1468). 11 finit par s'apaiser; mais Louis ne sortit pas de là sain et sauf : il fallut accorder pour apanage à son frère la Champagne et la Brie, reconnaître la légitimité de tous les actes du duc, et le suivre à Liège, dont il voulait faire un exemple terrible. Ce fut seulement quand la ville eut été brûlée sous ses yeux*, et qu'on eut semé du sel sur le teri-ain qu'elle occupait, qu'il lui fut permis de s'en aller.

Il arriva confus, mais plus redoutable que jamais, et ne respirant que la vengeance. Ne sachant d'abord sur qui éj^ncher sa colère, il enferma dans une cage de fer le cardinal La Balue, qui lui avait conseillé ce voyage, et fit tordre le cou aux perroquets de Tours que leurs maîtres avaient instruits à répéter : Péronne; mais ce n'était là qu'une vengeance d'enfant dépité, et Louis ne fut pas longtemps à se satisfaire plus en grand. Il commence par gagner le favori de son frère, Odet d'Aydie, qui persuade à ce faible prince de troquer son gouvernement de la Champagne et de la Brie contre celui de la Guienne, et quand, de cette province où il donnait la main au duc de Bourgogne, il l'a relégué au fond du royaume, il fait casser par les états le traité de Péronne (1469). Bientôt le duc de Guienne sur les instigations du comte de Saint-Pol, ayant demandé à Charles le Téméraire une de ses filles en mariage, le parlement de Paris déclare le Bourguignon déchu, et adjuge par un arrêt ses domaines à Louis XI, qui s'empare de Saint-Quentin, d'Amiens, de Boyc et de Montdidier. Charles, mal soutenu par ses alliés de Bretagne et de Guienne, est obligé de con-

Simple dans celle même tour où Louis XI était renfermé. Ce rapprochement est tout au moins hasardé: car il paraît que Charles le Simple ne fut pas égorgé, et qu'il ne mourut pas dans la tour de Péronne, mais qu'il expira tranquillement dans quelque ferme royale dont Raoul lui avait fait présent. » On ne conserva que les églises et les maisons des prêtres.

'ÉiÉi

dure une trêve avecle roi (1471). Il ne voulait que respirer, et à peine est-il de retour dans ses états, qu'il renoue les liens d'une nouvelle ligue plus formidable que toutes les autres. Tous les anciens chefs de la ligue du bien public, les ducs de Guienne, de Bretagne et de Lorraine, les comtes d'Armagnac, d'Alençon, de Saint-Pol, lui avaient donné leur parole; le roi d'Angleterre et celui d'Aragon devaient joindre leurs armes aux siennes ; cette fois il ne fallait plus s'attendre à des négociations; l'expérience avait trop bien apprisà laféodalité ce qu'elles lui valaient pourque Louis XI pût espérer de la tromper encore une fois. Déjà la guerre allait éclater, quand on apprit que Charles de Guienne se mourait à Bordeaux, empoisonné par une pèche que lui avait servie l'abbé de Saint-Jean d'Angely. Peu de temps après, on sut que l'abbé avait été étranglé dans sa prison : les pièces du procès tombèrent entre les mains du roi, elles commissaires qui l'avaient conduit, furent comblés de biens par Louis XP (1472).

^ Lettre de Louis XI au comte de Dammartin :

« M. le grand-maître, depuis les dernières lettres que je vous ai écrites, j'ai eu nouvelle que M. de Guienne se meurt, qu'il n'y a pas de remède en son fait, et me le Tait savoir un des plus privés qu'il ait aveclui; et ne croit pas ainsi qu'il dit, qu'il soit vif dix à quinze jours qu'on le puisse amener... Et afin que nous soyons assurés de celui qui m'a fait savoir les nouvelles , c'est le moine qui dit les heures avec M. de Guyenne, dont je me suis fort esbahi, et m'en suis signé depuis la tête jusques aux pieds ; et adieu. Écrit au Montil-les-Tours, ce 18 mai. »

Entre plusieurs bons tours de dissimulation, feintises finesses et galanteries que fit ce bon roi en son temps, ce fut celui , lorsque « par gentille industrie, il fit mourir son Trère le duc de Guyenne, quand il y pensait le moins, et lui faisant le plus beau semblant de l'aimer lui vivant, et le regretter après sa mort : si bien que pcr-

GUERRES D'ANGLETERRE. 391

Ce ne fut qu'un cri contre lui. Charles le Téméraire passe à l'instant la frontière, et s'avance dans le royaume, pillant et ravageant tout devant lui. En même temps, les autres membres de la ligue s'apprêtaient à venger leur allié. Louis corrompt Lescun, le favori du duc de Bretagne, et obtient la paix de ce côté ; puis il marche au Bourguignon, qui, arrêté court dans sa marche par les gens de Beau vais, se lassait déjà de la guerre ; il lui arrache la paix de Senlis (1472). Alors, dédaignant les souplesses et les cajoleries, il commence à lâcher la bride à ses instincts de despote, et fait sentir cruellement aux grands quel homme ils ont affronté. Le duc d'Alençon est enfermé dans un cachot où on le laissa mourir : le roi René, qui a pris part au

sonne ne s*aperçul qu'il eût fait faire le coup, sinon par le moyen de son fou qui avait été audit duc son frère, et il l'avait retiré après sa mort; car il était plaisant. Étant donc un jour en ses bonnes prières et oraisons à Cléry devant Notre-Dame, qu'il appelait sa bonne patronne, au grand autel, et n'ayant personne près de lui, sinon ce fou qui en était un peu éloigné, il l'entendit comme il disait : « Ah I ma bonne dame , ma petite maîtresse, ma grande « amie, en qui j'ai toujours eu mon reconfort, je te supplie de prier « Dieu pour moi, et d'être mon avocate envers lui : qu'il me par- « donne la mort de mon frère que j'ai fait empoisonner par ce « méchant abbé de Saint-Jean... Je m'en confesse à loi, comme à « ma bonne patronne et maîtresse; mais aussi qu'eussé-je du faire? « il ne faisait que troubler le royaume. » Le fou qui n'était point si reculé ni dépourvu de sens, ni de mauvaises oreilles , qu'il n'entendit et ne retint fort bien le tout; en sorte qu'il le redit à lui en présence de tout le monde à son dîner, et à d'autres lui reprochant ladite affaire, on leur répétant souvent qu'il avait fait mourir son frère. Qui fut étonné? ce fut le roi , mais il ne le garda guère , car il passa le pas comme les autres. Il y a plus de 50 ans que moi étan^ fort petit, m'en allant au collège à Paris, j'ouïs faire ce conte à un vieux chanoine de là , qui avait près de 80 ans ; et depuis, ce conte est allé de l'un à l'autre, de chanoine en chanoine. {Brantôme, tome I. )

GUERRES D ANGLETERRE

complot, est dépouillé de l'Anjou. Le comte de Dammartin part avec une armée pour le midi, où il va faire une exécution sanglante de tous les ennemis du roi. Le comte d'Armagnac, surpris dans Lectoure, est égorgé par un archer du roi ; sa femme, enceinte, est empoisonnée ; son frère, Charles d'Armagnac, est jeté dans un cul de basse fosse de la Bastille, où, pendant quatorze ans, il ne vécut que de pain et d'eau.

Que faisait le chef de la féodalité, pendant que Louis XI la traitait de la sorte ? Charles le Téméraire avait alors bien d'autres choses en tête que ses anciens amis de la ligue du bien public ; peu content de la puissance d'un roi, il en voulait ausbi le titre, et, plein de cette ambitieuse idée, il se perdait dans des plans gigantesques. Comme il n'y avait rien à gagner du côté de la France, où il avait trouvé un homme capable de lui tenir tête, il semblait la quitter de vue, et songer à se faire Allemand. De toutes parts, il achetait des domaines, il recherchait des amis et des partisans de l'autre côté du Rhin ; on dit même qu'il avait entrepris de se faire nommer empereur, en cas que Frédéric m vînt à mourir. En même temps, il s'emparait de la Lorraine, et s'avançait vers la Suisse, dont il avait résolu la conquête. Mais là aussi ses projets échouèrent, et, là aussi, ce fut encore Louis XI qu'il trouva sur son chemin. Louis XI s'allie avec les Suisses, que Charles veut asservir ; il lui suscite un compétiteur au duché de Lorraine dans le jeune René, empêche à force d'or ses acquisitions en Allemagne ; enfin il épouvante le vieux roi René , qui avait promis d'instituer Charles son héritier, et le timide monarque casse son testament. Cette guerre d'intrigues pensa coûter cher au roi de France. Charles, irrité, rentre dans la lice qu'il semblait avoir abandonnée pour toujours, et y ramène le duc de Bretagne, avec le comte de Saint-Pol, auxquels se joint cette fois le roi Edouard lY, qui, Iran-

quille enfin sur un trône depuis si longtemps agité, songeait à montrer à la France que, même après la guerre des deux Roses, l'Angleterre était encore à redouter (1474). Mais, par une de ces bizarreries inconséquentes dont la vie de Charles le Téméraire est pleine, au moment de commencer la guerre avec Louis XI, il va s'engager dans une querelle au sujet de l'archevêché de Cologne, et mettre le siège devant la ville de Nuits, qui le retint un an sous ces murs (4474- 1475).

Pendant ce temps, Louis XI lui prenait ses places de Picardie, Roye, Montdidier, Corbie, battait ses troupes et ravageait ses campagnes. Bientôt Edouard débarque à Calais avec une puissante armée, comptant trouver ses alliés en armes, et tout prêts à le recevoir; comme personne ne paraissait, il marche sur Saint-Quentin, qui était occupée par Saint-Pol ; le connétable le reçoit à coups de canon De grosses pluies survinrent, et l'armée anglaise, mal logée, mal nourrie, parce qu'elle n'avait rien apporté, se fiant sur la promesse du Bourguignon, éclatait en murmures contre lui, quand il arriva avec une armée lasse et délabrée, car elle revenait du siège de Nuits. Edouard le reçut avec hauteur, lui demanda si c'était là ce qu'il lui avait promis; et Charles, aigri par l'échec qu'il venait d'éprouver, lui répondit si fièrement, que les deux beaux-frères * se quittèrent bientôt ennemis mortels. Ce fut alors que Louis XI se présenta. Libéral et courtois, il se chargea de nourrir cette armée, que l'on avait appelée pour l3 combattre ; il flatta l'amour-propre d'Edouard, versa l'or à pleines mains sur tout ce qui l'entourait, et le renvoya à Londres enchanté du roi de France et satisfait de quelques légers avantages (traité de Péquigny, 1475). Le duc de Bourgogne se hâta de traiter à son tour (trêve de Soleure, 1475), car

*■ Charles le Téméraire avait épousé la sœur du roi d'Angleterre.

fift)

ses affaires sur les bords du Rhin le réclamaieiil tout entier ; et pour accélérer l'affaire, il lui abandonna son ami le connétable de Sainl-Pol, qui, depuis quinze ans, s'agitait sans cesse entre les deux grandes puissances de France et de Bourgogne, qu'il s'efforçait de mettre aux mains, afm de se rendre nécessaire et de se faire un royaume à leure dépens ; car lui aussi rêvait la royauté. Cette usurpation du titre de roi, qui semble le comble de l'audace de la part des seigneurs, est au contraire la marque la plus évidente de leur affaiblissement. On ne songeait pas à se faire nommer roi quand il suffisait d'être comte pour ne relever de personne. La féodalité aux abois avait compris que la puissance était passée à la royauté, et, pour la ressaisir, elle se reniait elle-même. Mais ce bizarre expédient ne lui réussit pas. La hache du bourreau royal ût justice de la tentative du comte de Saint-Pol »; nous allons voir les alliés de Louis XI, les intrépides Suisses, déjouer les projets de Charles le Téméraire.

* Dans le moment arriva Jean de Popinconrl , second président du parlement, qui dit au connétable : « Monseigneur, vous savez « que, par l'ordonnance du roi, vous avez été constitué prisonnier « à la BasliUe Saint-Antoine, pour raison de plusieurs cas et crimes « à vous mis sus et imposés, auxquelles charges vous avez répondu « et été ouï en tout ce que vous avez voulu dire, et surtout avez « baillé vos excusalions : et tout vu à grande et mure délibération, « je vous dis et déclare, par arrêt d'icelle cour, que vous êtes crl- « mineux du crime de lèze-majesté, et, comme tel, êtes condamné, « par icelle cour, à souffrir mort dans le jour d'hui : c'est à savoir « que vous serez décapité devant l'hAlel de colle ville deParis; et lou- « tes vos seigneuries, revenus, et autres héritages et biens, déclarés « acquis et confisqués au roi notre sire. » Il ne s'attendait pas à une condamnation si sévère, et il en parut surpris. Cependant il ne dit rien qui marquât de la faiblesse ; mais seulement : « Dieu soit « loué, voici bien dure sentence; je lui supplie et requiers qu'il « me donne grâce de le bien conuatlre aujourd'hui. » Puis, se re-

CUERRES D'ANGLETERRE.

Vn marchand suisse qui traversait un jour le comté de Romoul, avec une charretée de peaux de moutons, ayant été dépouillé par le comte (1475), alla porter sa plainte aux Cantons, qui attaquèrent le seigneur de Romont. Déjà ils lui avaient enlevé la petite ville de Granson quand il appela Je duc de Bourgogne à son secours, et Charles, qui avait à se venger des Suisses, arriva bientôt avec une armée de 16,000 hommes. Il lui fut facile de triompher des 800 hommes dont se composait la petite garnison de Granson et dans sa rancinie barbare contre les Suisses, il les fit pendre tous sur les bords du lac de Neufchàtel. « Cependant l'armée des Suisses avançait : le duc de Bourgogne eut l'im-

tournant du côté de M. de Saint-Pierre, il lui dit: «Ah' M de « Samt-Pierre, ce n'est pas là ce que vous m'aviez toujours pro- « mis.... » j F "

A trois heures après midi, il sortit du bureau de l'Hôtel-de- Vdle et monta sur l'échafaud. Il se jeta d'abord à genoux du côté de 1 église Notre-Dame, et il fut longtemps en prière, baisant de temps en temps, avec de grandes marques de dévotion, une croix que le cordeller lui présentait. Il se leva ensuite, et le nommé Petil-Jean, fils de Henri Cousin, exécuteur de la haute justice s approcha pour lui lier les mains; ce qu'il souffrit hienbénignei ment, dit la chronique. Il se tourna du côté du chancelier, et des autres magistrats et seigneurs qui étaient sur le grand échafaud, et leur du qu'il demandait pardon au roi, et qu'il les priait d'avoir som de son âme, ajoutant qu'il ne prétendait pas, pour cela, qu'il leur en coûtât rien du leur. Il fit la mémo demande au peuple, et s alla metlre a genoux sur un pelil carreau de laine, aux armes de la ville qu'il rangea avec le pied. Pendant qu'on lui bandait les yeui, ,1 récitait des prières, parlait à son confesseur, et baisait la croix. Ensuite Petil-Jean, ayant pris une épée que son père lui donna, abattit d'un seul coup la télé du connétable. Son corps tomba presque en même temps. Le bourreau prit la léte qu'il plongea dans un seau d'eau, et la montra aux spectateurs, qui étaient bien, dit la Chronique, deux cent mille personnes $t nUeux. ( Note du père Griffet sur Daniel. ) ^

'ri

GUERRES D'ANGLETERRE

pruilencfi d'aller à sa rencontre, et de perdre ainsi l'avantage que la plaine donnait à sa cavalerie. Placé sur la colline qui porte encore aujourd'hui son nom, il les vit fondre du haut des montagnes, en criant : Gramon! Gr anson ! En même temps, on entendait dans toute la vallée ces deux trompes d'une monstrueuse grandeur, que les Suisses avaient, disaient-ils, reçues autrefois de Charlemagne, et qu'on nommait le taureau d'Uri ei la vache d'Unterwalden. Uien n'arrêta les confédérés. Les Bourguignons essayèrent toujours inutilement de plonger dans celte forêt de piques qui s'avançait au pas de course. La déroute fut bientôt complète. Le camp du duc, ses canons, ses trésors, tombèrent entre les mains des vainqueurs. Mais ceux-ci ne savaient pas tout ce qu'ils avaient gagné. L'un d'eux vendit pour un écu le gros diamant du duc de Bourgogne ; l'argent de son trésor fut partagé sans compter, et mesuré à plein chapeau. Cependant le malheur n'avait point instruit Charles le Téméraire. Trois mois après, il vint attaquer les Suisses à Morat, et éprouva une défaite bien plus sanglante. Les vainqueurs ne firent point de prisonniers, et élevèrent un monument avec les ossements des Bourguignons. Cruel comme à Morat, fut longtemps un dicton populaire parmi les Suisses (4476). » (Michelel).

Charles n'était plus en état de tenir la campagne, mais cet homme opiniâtre ne voulait point s'avouer vaincu , et ayant appris que le jeune René venait de lui enlever Nancy, il y courut avec la poignée de gens qui lui restait. René le laissa battre la place pendant trois mois, et, quand il le jugea assez épuisé, il vint fondre sur lui à la tête d'une nombreuse armée d'Allemands et de Suisses. Ce fut là que périt sous les piques et les arquebuses suisses, le dernier reste de celte brillante chevalerie bourguignonne qui donnait encore à l'Europe le spectacle d'une de ses anciennes cours féodales, en face de la cour bourgeoise de Louis XI,

et avec laquelle le moyen âge semble expirer en France. Charles, trahi par son conlidenl Campo-Basso, essaya en vain de s'enfuir: dans la déroute il trouva le pont vers lequel il se dirigeait obstrué par des bagages , et des soldats qui ne le connaissaient point le massacrèrent près d'un marais. On le trouva le lendemain , tout nu , les deux cuisses traversées d'outre en outre d'un coup de pique, et le visage prisdans un glaçon (5 janvier 1477).

Quand Louis XI apprit cette nouvelle, il fit remplacer par une grille d'argent la grille de fer qui entourait la chasse de Saint-Martin, et envoya une armée s'emparer de l'Artois et de la Bourgogne, qui revenait à la couronne par l'extinction de la race mâle de Philippe le Hardi. Il voulut même recueillir l'héritage entier de Charies le Téméraire, et fit proposera sa fille, Marie de Bourgogne, d'épouser le dauphin de France. Mais le dauphin n'était qu'un enfant de sept ans, et Marie refusa. Ce refus lui coûta cher ; le vindicatif monarque lâche ses émissaires par toute la Flandre, et Marie, pour avoir rejeté la tutelle du roi de France, se voit obligée d'accepter celle d'une turbulente et grossière bourgeoisie. L'assemblée de Gand, qui avait pris en main le maniement des affaires, avait envoyé ses députés à Louis XI, au nom de la princesse Marie. Louis XI, par une infâme trahison, leur donne une lettre de Marie qui le suppliait de n'accorder créance qu'aux sires Hugonet et Imborcourt. Les Gantois reviennent furieux ; ils insultent Marie en pleine assemblée, et jettent à ses pieds sa lettre à Louis XI, tandis que les gens de métiers se tenaient aux portes, attendant lïugonet et Imbercourt pour les mettre à mort. Déjà ils étaient entre les mains de la populace ; Marie accourt sur la place en habit de deuil , et demande grjice avec larmes pour ses deux serviteurs ; on la repousse, et lo bourreau leur tranche la tête devant ses yeux. On lui rOservait un plus sanglant affront. Les Flamands tirent h 34

Il u

HISTOIRE DE FRAItCE.

des prisons leur duc Adolphe de Gucldrc, un des hommes les plus odieux de l'époque, et le lui donnent pour époux. Heureusement pour l'infortunée qu'Adolphe fut tué dans la première rencontre qu'il eut avec les Français; et, pour échapper à tant d'outrages, elle se jeta entre les bras de Maximilien,le iils de l'empereur Frédéric Hl .Maximilien ne se contenta pas delà Flandre, et jetant un œil d'envie sur les provinces que Louis XI avait enlevées à l'ancien duché de Bourgogne, il lui déclara la guerre (1^79). Elle dura trois ans, sans autre événement que labataille de Guinegate, où comme à Montlhéry, on s'enfuit de part et d'autre (1479), et l'exploit de Coulon, armateur de Normandie, qui attendit la flotte flamande au retour des mers du Nord et lui enleva quatre-vingts vaisseaux : le traité d'Arras, qui mit fin aux hostilités, laissa les choses telles qu'elles étaient au commencement ; la Franche-Comté, la Bourgogne et l'Artois furent définitivement déclarés provinces françaises, et le duché de Bourgogne, réduit à ses provinces flamandes fut rejeté dans le système de l'empire germanique (1482). En même temps la puissante maison d'Anjou s'éteignail à son tour dans le midi (mort de Uené, 1481), et la royauté demeurait seule, enrichie des dépouilles de tant d'ennemis. L'œuvre de Louis XI était terminée, car désormais rien m pouvait plus tenir devant la volonté royale ; le crime de lèse-majesté était devenu un crime à part * ; et de tous les héros de la ligue du bien public, il ne restait plus que le

* « Messieurs, j'ai reçu vos lettres par lesquelles désirez que j> remelle les offices que soulolent avoir en parlement maître Guillaume le Duc, Etienne du Bays, et Guillaume Grignon ; et je vous réponds que la cause pour quoi ils ont perdu leurs offices , ça éié pour vouloir garder que le duc de Nemours ne fût puni du crime de iéze-majcsié, parce qu'il me vouloil faire mourir et détruire la sainie couronne de France, et en ont voulu Taire cas civil et punition civile; et pensois, vu que vous êtes sujets de ladile couronne,

duc de Bretagne, tremblant et soumis devant l'homme qu'il avait vu si souvent à ses pieds ; encore était-il tenu en respect par le camp du pont Saint- Pierre , où le roi avait dix mille archers armés et exercés à la façon des Suisses.

Alors commença pour Louis XI un autre combat. En 1481, une attaque d'apoplexie l'avait mis aux portes du tombeau, et depuis il ne faisait que languir. Cet indomptable caractère ne plia point devant la mort, et quoiqu'il lu sentît approcher à grands pas, il voulut lui disputer jusqu'au dernier pouce de terrain. Comme pour lui donner le change , il s'habillait magnifiquement , affectait de paraître en public, et se faisait acheter de tous côtés des armes, des chevaux et des chiens de chasse. Puis il voulut voir s'il ne pourrait pas se sauver par un miracle, et donna ordre à ses gens de se mettre en quête de reliques. On enleva la sainte ampoule à l'église de Reims, et il se frotta par tout le corps de cette huile précieuse , dont on détachait à peine une parcelle pour en oindre le front des rois. Un chanoine venait de mourir à Ncvers en odeur de sainteté : il se fit apporter sa soutane et s'en revêtit. Cependant le miracle ne venait pas: il crut qu'au lieu de reliques il lui fallait un saint, et il eut un saint , car tout cédait à cette volonté de fer. Il y avait alors au fond de la Calabre

cl y devez voire loyauté, que vous ne voulussiez approuver que l'on fil si bon marché de ma peau.

« El parce que je vois par vos lettres que si faites, je connois clairement qu'il y en a encore qui voulontiers seroient machineurs contre ma personne, et afin d'eux garantir de la punition, ils veulent abolir l'horrible peine qui y être : par quoi sera bon que je mette remède à deux choses: la première, expurger la cour dei telles gens; la seconde, faire tenir le statut, que jà une fois j'en a lait, que nul en çà ne puisse alléger les peines de crime de lézcniajesté. » ( Lettre de Louis XI au parlement, )

un saint ermite, canonisé depuis par l'église, sous le nom de saint François de Paule, qui était en grande vénération dans l'esprit du peuple, à cause des prodiges qu'il opérait. Louis voulut qu'il vînt auprès de lui , et lui envoya une ambassade. Le saint homme ayant refusé, il fallut, pour que le désir du roi fût satisfait , que le pape envoyât deux brefs, et Louis XI eut enfin François de Paule à son chevet. Ce fut entre ses bras qu'il expira, le samedi 50 août de l'année 1483, âgé de soixante-un ans. Il avait ordonné qu'on l'enterrât dans l'église Notre-Dame de Cléry ; et il tenait si fort à être obéi, même après sa mort, qu'il avait arraché au pape Sixte IV une bulle d'excommunication contre celui qui entreprendrait de le transporter ailleurs.

Louis, en mourant, laissait la France une et forte, et la royauté victorieuse de tousses ennemis. Désormais on pouvait aller en avant. Les uns n'ont vu dans Louis XI que les résultats de son règne, et ils en ont fait un héros en politique; les autres n'ont pensé qu'aux moyens qu'il mit en usage, et l'ont représenté comme une espèce de monstre. Chacun de ces deux points de vue , môme pris isolément, manque de justesse. Louis obtint, il est vrai, de grands résultats, mais il faut convenir qu'il fut servi par le hasard, et que l'extinction des deux grandes familles de Bourgogne et d'Anjou l'enrichirent beaucoup plus d'un coup , que ne l'avaient fait ces mille petites confiscations dont son règne est comme criblé. Et quant à cette perfidie, à cette cruauté par lesquelles on a voulu le flétrir, c'était chose commune à cette époque, et pour laquelle Philippe de Valois , Jean le Bon, et jusqu'au fameux Charles V , n'eussent eu rien à reprocher au roi de Loches et de Plessis-les-Tours*. Il n'y

* Nous ne citons aucun fait; il suffit de feuilleter le premier volume venu de Barante, de Capcfigue, ou même d'Anquelil, pour se convaincre de la vérité de celte osseriion.

GUERRES D'AîIGLETERRE.

a pas jusqu'à son audace à frapper les sommités féodales , qui ne se retrouve dans l'histoire de ses prédécesseurs. Robert d'Artois échappant à la mort par l'exil, le connétable d'Eu mis à mort par Jean, Charles de Navarre menacé par lui du même sort, étaient certes d'aussi grands personnages que les ducs d'Armagnac et de Nemours , et que ce petit comte de Saint-Pol, dont toute la puissance consistait à s'appuyer du duc de Bourgogne contre le roi de France, et du roi de France contre le duc de Bourgogne. Le côté original de Louis XI n'est donc pas dans sa politique ; il ne fit qu'imiter ses prédécesseurs en les exagérant quelquefois, il est vrai ; c'est dans ses mœurs qu'il faut le chercher , et là encore tout n'est pas personnel. Louis aimait la chasse avec passion comme tous les princes d'alore : il se battait aussi bien qu'un autre ; il donnait dans l'astrologie ; mais depuis longtemps la charge d'astrologue était devenue une charge de la cour , comme celle de grand-boutillier ou de premier écuyer. Ce qui lui donne une physionomie à part, ce sont les petitesses de son caractère, les bonnes vierges de son chapeau, la crasse de son habit, Olivier le Daim et Tristan l'Hermite. 11 ne faut pas croire que ce fut par amour du peuple que Louis XI se complut dans la compagnie des petites gens ; il le traitait fort rudement , ce pauvre peuple, et les plaintes des états de 1484 en font foi ; c'était simplement en lui haine du luxe et de tout ce qui brillait ; haine de la noblesse, dont il n'aimait pas à se voir entouré. Louis XI fut un roi bourgeois, mais par goût et non par politique; c'était un roi de mauvais ton, en un mot, et c'est là surtout ce qui lui valut l'antipathie de nos historiens de cour. Comment pardonner au fils de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis d'avoir serré la main à son grand-prévôt et d'avoir été l'ami de son barbier? Ce n'est pas que nous lui en fassions un titre de gloire. Ces liaisons indisposaient la noblesse, et le peuple n'en était pas plus

IIISTOiaE DE FHAnCE.

heureux. Une seule chose grandit Louis XI et le place à la hauteur de sa réputation : ce fut cette puissance de volonté à l'aide de laquelle il vint à bout de tout. Plein de cette idée que tout devait plier devant la royauté, il mit la main à l'œuvre, et à sa mort la féodalité était si basse , que , quand elle voulut profiter du gouvernement d'une femme et d'un enfant pour tenter de se relever, ses efforts méritèrent d'être qualifiés par les hommes d'aloi-s du nom de guerre folle.

Page 1