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Louis le Jeune quitta en toute hâte sa nouvelle capitale, Poitiers, où il venait de se faire sacrer duc de Guienne avec grande pompe, pour aller renouveler à Reims la même cérémonie. La Guienne le revit bientôt : après avoir soumis quelques vassaux rebelles , entre autres un sire de Mont- Jay, dont il rasa le château *, il parut sous les murs de Toulouse, qu'il revendiquait au nom d'Éléonore (1140). Toulouse était alors une sorte de capitale pour le midi de la France, et pour les premiers pas que la royauté capétienne hasardait de l'autre côté de la Loire , c'était une haute prétention que de vouloir mettre la main sur cette ville. Louis fut repoussé, mais son expédition ne resta pas cependant sans fruit; car en se retirant, il emporta Tliommage du comte de Toulouse, qui se reconnaissait son vassal, et c'était tout ce qu'il fallait aux rois pour l'avenir. De nouvelles querelles de suzeraineté s'élevèrent peu de temps après pour Louis le Jeune, dans le pays franc : Thibaut, comte de Champagne, l'avait abandonné dans son expédition de Toulouse, et c'était peut-être lui qu'on devait accuser de son revers; comme pour l'irriter à plaisir, il se porta le protecteur d'un chanoine de Courges, dont Louis avait cassé l'élection, et qui en avait appelé du roi au pape Des négociations eurent lieu; mais au bout de quelque temps, Louis, qui se voyait joué, y coupa court brusquement, et entra sur les terres de Thibaut. Là eut lieu ce fameux sac de Vitry (1143), où treize cents paysans, enfermés dans une église, y furent consumés par le feu qui dévorait leur village. Louis le Jeune, qui entendit leuis cris, et qui voulut en vain les sauver, emporta de là une blessure i rofonde ; il était poursuivi par la vue de cette église enflara-
* A l'eiception (te la plus haute tourelle, qu'il laissa subsister, par un usage réoda! doul on ne nous dit pas bien l'origine et la raison.
mée, et il ne se sentit délivré que quand il eut pris la croix à Vézelay.
Il y a eu beaucoup de mépris, et quelquefois même d'indignation contre cette conduite de Louis, allant expier en terre sainte un de ces désastres, qui durent se renouveler plus d'une fois à une époque où la guerre était en permanence sur tous les points à la fois. Il eût été plus raisonnable, et surtout plus philanthropique, d'accepter de bonne grâce ces terreurs salutaires, que la religion inspirait à des hommes dont la vie, comme autrefois celle des barbares dont ils venaient, n'était qu'une guerre continuelle, et qui avaient besoin de reconnaître quelque chose au-dessus de la force. Un écrivain qui fait de l'histoire tranquillement assis dans son cabinet, dans un siècle où il est protégé par une police et des tribunaux, peut à son aise déclamer contre la superstition de nos pères : mais demandez à ce paysan du douzième siècle que les hommes d'armes du châtelain n'ont pas tué, parce qu'ils ont foi à la Vierge-Marie ou à monseigneur saint Nicolas, demandez-lui ce qu'il pense de leur superstition ; et peut-être aurez-vous plus de respect que de pitié pour les remords de Louis le Jeune. Quant au remède qu'il emploie pour s'en guérir, c'est encore là une de ces déclamations banales dont on commence au reste à débarrasser notre histoire. Il y a quelque chose de singulier, c'est qu'en général, à prendre les croisades en masse, on s'accorde à dire que c'a été une grande chose, et l'on va même quelquefois jusqu'à exagérer leur influence sur les destinées de l'Europe ; mais qu'on arrive à l'application ; qu'on parle de telle ou telle croisade, on la regarde comme une calamité, et tous ceux de nos rois qui ont pris la croix sont condamnés. Louis le Jeune aurait mieux fait d'écouter Suger que saint Bernard ; Philippe Auguste obtient encore quelque grâce à cause de ses exploits, et aussi , disons-le, parce qu'il se dégoûta de la terre sainte et revint
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LES CAPETIENS.
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en France prendre la Normandie à son ancien frère d'armes; mais pour Louis IX c'eût été un prince accompli sans ses deux croisades. Et puis, que quelque roi s'avise de ne pas se croiser avec ses peuples, que Philippe T' laisse partir seuls les croisés de Godefroy, c'est un lâche, et les grandes choses de son règne se sont faites sans lui. Mais revenons à la croisade de Louis le Jeune ' .
A ce premier moment de stupeur qui frappa les musulmans quand apparurent en Asie les bandes féodales et chrétiennes de la première croisade , avait succédé une sorte de rage de leur défaite, et revenant à la charge, ils ébranlaient avec violence le royaume de Jérusalem, cette petite France d'Orient, perdue au milieu des grandes masses de populations ennemies qui la cernaient de toutes parts. Noureddin, le sultan d'Alep, après l'avoir longtemps menacée, tomba enfin sur Édesse, qu'il saccagea de la manière la plus barbare, et de là il allait toujours s*avançant dans les possessions chrétiennes (1144). La chrétienté s'émut, et saint Bernard, qui était aloreson véritable chef, se chargea de prêcher une seconde croisade. 11 parcourait, monté sur sa mule, la ville et les campagnes, prêchant les peuples qui s'empressaient sur ses pas, et faisant des miracles partout où il passait : quand la croisade fut devenue assez populaire, il indiqua à Vézelay un concile, où se rendit le roi avec ses grands vassaux, et la foule de ceux qui demandèrent la croix fut si grande que saint Bernard et les siens déchirèrent leurs habits pour y suffire. Les femmes elles-mêmes s'en mêlèrent, à l'exemple et sous la conduite de la reincr Éléonore , qui voulut suivre son mari, ou plutôt qui fut curieuse de voir ce que c'était qu'une croisade.
En 1146, pendant que saint Bernard était allé conti-
* Voyez le quatrième cahier d'Histoire du moyen-âge.
nuer ses prédications en Allemagne, Louis et les barons se préparaient lentement au grand voyage : ce ne fut qu'au bout d'un an qu'ils se mirent en marche (1147). L'armée française prit à travers l'Allemagne et la Hongrie, suivant la trace des premiers croisés, et fut bientôt sous les murs de Constantinople. Ils allaient en commencer le siège, poussés à bout par les vexations des Grecs, et tentés peutêtre à la vue de ses richesses : on se débarrassa bientôt de ces hôtes dangereux , en les transportant sur l'autre bord de rilellespont, et là le premier objet qu'ils rencontrèrent fut les débris de l'armée de l'empereur Conrad, qui, persécuté par saint Bernard, s'était enfin décidé à partir pour l'Asie, et s'était fait battre en arrivant. Le présage n'était pas heureux, néanmoins on se mit en marche ; on n'était pas à la moitié du chemin que l'armée française avait été battue à son tour par les milices turques, et ce fut à grand' peine qu'elle atteignit le petit port d'Attalie , d'où Louis, avec ses seigneure, et ses hommes d'armes, s'embarqua pour Antioche , laissant sur le rivage quelques milliers de pauvres gens qui périrent presque tous ; ceux qui échappèrent à la faim, à la peste et au tranchant de l'épée turque, se firent musulmans (1 1 48) . ^
Arrivés à Antioche, Louis et Conrad se concertèrent avec les barons de la terre sainte, et tous ensemble marchèrent sur Damas. Les Sarrasins, logés dans les délicieux jardins qui entourent la ville , fatiguèrent longtemps les troupes chrétiennes ; mais dès qu'on les eut forcés dans leurs kiosques et leurs bosquets, le siège avança rapideirent. Un dernier assaut allait livrer Damas aux chrétiens, quand on s'avisa maladroitement de décider d'avance à qui elle resterait. Les prétendants déçus entravèrent les travaux des chrétiens, et Damas leur échappa (H 48). Ce dernier échec décida les deux souverains, et ils quittèrent sans autre exploit la contrée qu'ils étaient venus protéger contre les at-
taques des infidèles. Conrad partit sur-le-champ; Louis laissa passer la mauvaise saison, et ne s'embarqua que l'année suivante. Sa présence était pourtant nécessaire dans son royaume : Robert de Dreux, son parent, qui l'avait quitté en Palestine, sollicitait sous main les vassaux de la couronne, les raillant de préférera un brave guerrier comme lui, un roi plus moine que soldat. Les moines défendirent bien leur élève ; l'abbé Suger envoya des troupes contre Robert, et quand Louis arriva en France, il la trouva soumise et pacifiée (11 49).
11 n'était pas encore sorti cependant des embarras de la croisade. Ce n'était guère par amour pour lui qu'Éléonore l'avait suivi en terre sainte, ou du moins cet amour dura peu, car en chemin elle l'avait trahi pour le prince d'Antioche, et môme, disaient les chevaliers, pour un jeune Sarrasin. Dès ce moment , Louis forma le projet d'un divorce ; Éléonore, de son côté , le désirait autant que lui ; spirituelle, ardente, habituée aux mœurs libres et légères du midi , elle ne pouvait se faire à la vie triste et dévole d'un mari qu'elle traitait d'abord en enfant, et qu'elle n'avait épousé que pour obéir au testament de son père. La chose ^t été bientôt conclue sans Suger, qui s'opposa de toutes ses forces à une mesure dont le résultat était de resserrer encore le royaume en deçà des eaux de la Loire. Mais le sage abbé meurt trois ans après le retour du roi, au milieu des préparatifs d'une croisade* qui devait suppléer à ce que n'avaient fait ni Louis ni Conrad, et sa mort rompit le dernier lien qui retenait les deux époux unis (11 52). A peine le divorce eut-il été prononcé , que sa main fut
4 On a souvent relevé ce rôle de Suger prêchant la croisade après l'avoir desapprouvée. Il prouve invinciblement que ce n'éiail pas contrôle principe que s'élevait en 1146 l'abbé de Saint-Denis, et que les circonstances seules le faisaient parler alors.
demandée par tous les grands seigneurs du nord et de l'ouest. Quelques-uns même tentèrent de s'en emparer ; mais elle éluda leurs poursuites , et alla la porter ellemême avec sa dot à Henri Plantagenet, maître de l'Anjou, du Maine et de la Normandie, et prétendant à la couronne d'Angleterre, qui par la mort d'Etienne , roi de ce pays, vint grossir, en 1155, ses vastes possessions.
Ce fut alors que le roi de France se sentit plus petit que jamais devant ceux qu'il nommait ses vassaux. A l'Angleterre, qui seule eût suffi, pour en faire un ennemi redoutable , Henri ajoutait tout le littoral de la France, depuis la Manche jusqu'aux Pyrénées; par la Normandie il plongeait au cœur des domaines royaux. Contre un tel rival, Louis ne pouvait trouver assez d'alliés ; il en chercha deux dans le midi : Alphonse VU, roi de Tolède, dont il épousa la fille , Constance ; et le comte de Toulouse, auquel il donna la main de sa sœur (1155). Henri, de son côté , se liguait avec les grands feudataires d'outre-Loire, avec le comte de Montpellier, avec Guillaume de Trincavel, comte de Nîmes et vicomte de Béziers : l'influence des hommes du nord allait toujours grandissant dans ces contrées ; et ces ligues , ces mariages préparaient déjà le moment où la brillante nationalité du midi s'eflacerait devant l'envahissement des barbares ; car pour Toulouse et Béziers, les habitants de la Normandie et de la Flandre étaient toujours des barbares , des Francs. Ce fut sous les murs de Toulouse que commença l'inévitable guerre que l'on attendait à voir éclater à tous moments entre le vassal et le suzerain. Henri , après avoir réuni autour de lui une grande troupe de routiers*, parut devant la ville (1158),
* « Henri II appela sous les drapeaux vingt raille de ces soldats {souldoyers, soudadiers) mercenaires, qu'on nommait Brabançons k cause de la patrie de beaucoup d'eux , et cottereaux » à cause de leurs longs couteaux ou dagues. Ces aventuriers, ooni il faut
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et il allait s'en rendre maitre, quand Louis s'y jeta et le fil reculer. 11 transporta alors les hostilités dans le nord , et la trahison d'Amaury Montfort, qui reçut dans toutes ses places des garnisons normandes, avait déjà livré les campagnes d'Orléans et de Paris à leurs ravages, quand Uome vint s'interposer encore cette fois entre les deux princes, et appeler leur attention de leurs querelles aux siennes. 11 s'agissait de décider entre Alexandre et Victor, qui se disputaient la papauté ; Alexandre l'emporta sur son compétiteur malgré les efforts de Frédéric Barberousse, qui porta même son acharnement, dans cette querelle, jusqu'à menacer la France d'une invasion (11G2). Cette menace réunit de nouveau les deux rois, qui n'avaient pas respecté longtemps, comme on peut se l'imaginer, la paix de 1160; mais la retraite des troupes impériales ramena bientôt les hostilités , et elles allaient se prolongeant sans terme, comme sans intérêt, quand une querelle plus sérieuse vint retenir Henri chez lui, et changea la position des deux rivaux : ce fut Louis qui prit l'olfensive, et il put croire un moment qu'il anéantirait son superbe ennemi. Un homme seul était venu à bout d'opérer cette révolu-
peut-élre allribuer l'origine à l'habitude de courses, de pillerieset de vagabondage répandue dans le petit peuple par les rrolsades, avaient communément à leur léle des chevaliers sans terres, des cadets de famille, des bâtards de grands seigneurs : bandits pendant la paix, ils se montraient en temps de guerre bien supérieurs aux milices féodales, quoique celles-ci les traitassent dédaigneusement de rom/;(er5 ou routiers (ruptuarii), c'est-à-dire gens de labour, serfs habitués à rompre la glèbe. Une grande partie des soudoyers étaient en effet des serfs récréants (serfs rebelles ou renégats). Outre la discipline dont ils étaient susceptibles, on pouvait les retenir en campagne tant qu'on avait de l'argent et du butin à leur offrir tandis que les hommes d'armes féodaux se dlspersaienl aussitôt que leur service obligé, de trente, quarante jours, ou un peu plus, était terminé. » {Henri Martin.)
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tion, mais c'est qu'il avait derrière lui toute Téglisf, et toute une race : cet homme était le Saxon Thomas Becket. Thomas Becket était le chancelier et l'ami de Henri, un joyeux compagnon, qui un jour, envoyé à Louis en ambassade, étonna la France de son luxe. Quand l'archevêché de Cantorberi vint à vaquer (1162), Henri , qui avait besoin d'un homme sûr pour une place si importante, jeta les yeux sur Thomas Becket ; mais, à peine sacré, le gai courtisan devint un homme grave, austère, inflexible sur les droits de l'Église : deux ans ne s'étaient pas écoulés, que l'archevêque et le roi étaient ennemis mortels , et que Becket, chassé d'Angleterre, allait demander un asile à la France. La politique et la piété ordonnaient également à Louis de donner assistance à l'exilé : il le reçut à bras ouverts; et Henri, qui se voyait alors sur les bras et Borne, et son clergé, et la vieille race saxonne pour qui le nom de Thomas Becket était devenu un mot de ralliement, tenta en vain, à force de promesses, et presque de soumissions, de gagner à lui le roi de France. Il fallut enfin se soumettre, et après cinci ans d'hostilités indécises et de négociations toujoure rompues, il fut obligé d'accepter le traité de Montmirail, qui lui renvoyait Thomas Becket(l 169).Le fougueux Plantagenet ne porta pas longtemps le joug. Becket, replacé sur son siège, n'avait rieti changé de son indomptable résistance : « Eh quoi! s'écria Henri, un jour qu'il venait d'apprendre un nouveau trait d'audace de l'archevêque, n'y aura-t-il personne de mes serviteurs qui me délivre de ce prêtre? » Ce mot ne tomba pas en vain : quelques jours après, Thomas Becket avait été égorgé entre les bras de ses clercs (1170).
Ce fut alors comme une explosion universelle, et Henri, qui ne s'attendait pas à cet orage, plia bien vite pour ne pas être brisé. Il pleura devant les envoyés de Borne, protesta avec serment de son innocence ; et quand on l'eut vu
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agenouillé sur le tombeau de sa victime, force fut bien de lui pardonner. En quelque temps, Henri se voyait délivré de tous les embarras de cette affaire ; les Saxons étaient domptés, la Normandie, qui s'était soulevée, réduite à l'obéissance; la cour de Rome lui avait rendu son amitié; il n'y avait pas jusqu'au comte de Toulouse qui n'eût fait sa soumission, et Louis allait se voir seul face à face' avec un ennemi d'autant plus formidable, qu'il avait plus de vengeances à exercer ; une diversion puissante qu'il sut habilement lui opposer, le sauva. Dans une de ces négociations infructueuses qui avaient rempli l'espace de temps écoulé entre l'exil et le rappel de Thomas Becket, Louis avait promis la main de sa fille Marguerite à Henri, dit Court Mantel, fils aîné du roi d'Angleterre; et lore du traité de Montmirail, Henri avait emmené avec lui sa fiancée. Quelques années après, Louis exprima le désir de revoir sa fille, et Henri, qui la lui ramena, exposé à toutes les séductions de son beau-père, se laissa gagner par lui. Les trois fils du roi d'Angleterre, Henri, Geoffroy et Richard, réclamèrent en vain de lui la jouissance des apanages qu'il leur avait assignés d'avance, réclamation dont il tenait peu de compte, car il lui aurait fallu se dépouiller pour les satisfaire : ils ne demandaient pas moins, pour eux trois, que l'Angleterre, la Bretagne et la Guienne. Dans leur dépit, ils se prêtèrent facilement aux vues du roi de France, et tout à coup Henri, attaqué par le roi de France, eut à se défendre contre sa famille entière, car Éléonore s'était jointe à ses fils (1175). Une grande partie des barons s'étaient réunis aux rebelles, et l'Angleterre, qui n'avait pas oublié Thomas Becket, ne se montrait guère disposée en faveur du vieil Henri : il se soutint à force d'adresse et d'audace. Bravant la haine universelle, il s'entoure de routiers, et renverse tout ce qui s'oppose à lui. Cependant, mal rassuré par ces premiei*s succès, il veut regagner les
bonnes grâces du peuple anglais, et c'est alors qu'a lieu, sur le tombeau de Thomas Becket, cette comédie célèbre, où le fier guerrier, jouant le remords et le repentir, vint pleurer et jeûner sur les cendres du martyr, et présenter ses épaules nues aux verges des moines ; puis, se relevant plus fort que jamais du sein de cette humiliation, il court en Normandie repousser Louis des murs de Rouen, et il eut bientôt conquis la paix (1177).
Cette paix, qui fut cimentée par le mariage de Richard et d'Alix, fut le dernier acte du règne de Louis. Deux ans après, menacé de perdre Philippe, son fils aine, dangereusement malade, il partit en pèlerinage pour le tombeau de Thomas Becket, déjà célèbre par les miracles qu'il opérait. Vieux et infirme, Louis ne craignit pas de rester des heures entières agenouillé sur la pierre humide et froide du sépulcre, et, quand il revint en France, il trouva son fils en santé; mais lui même était atteint d'une maladie à laquelle il succomba en quelques mois (1180).
Philippe Auguste. Louis Cœur de Lion (1180-1226). — Jusqu'ici la royauté capétienne n'a fait autre chose que se traîner péniblement et lentement vers un but qu'elle semblait ne devoir atteindre jamais. Avec Philippe Auguste, son allure devient plus vive et plus franche : elle abaisse devant elle la féodalité, en même temps qu'elle s'enrichit aux dépens de son redoutable vassal. Le grand développement de la puissance territoriale de Philippe Auguste le place au niveau du roi d'Angleterre, et lui donne rang entre les grandes puissances de l'Europe. Celui qui devait s'élever si haut, n'était qu'un enfant de quinze ans quand il monta sur le trône (1180) ; mais déjà il montrait ce qu'il saurait
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faire un jour. Sa mère et ses quatre oncles, qui veulent lui imposer leur tutelle, sont battus et réduits à l'obéissance ; malgré leur opposition il se choisit lui-même pour tuteur Philippe, comte de Flandre, dont il épouse la nièce ; puis, comme Philippe refuse de lâcher le Yermandois, qui, par la mort de sa femme Elisabeth, revenait à la couronne, il tourne ses armes contre lui, le bat et lui arrache cette province.
Vieux alors, peu aimé de ses sujets, trahi par ses fils, qui étaient en guerre ouverte avec lui, Henri songeait plus à défendre sa couronne qu'à faire des conquêtes; d'ailleurs, ce n'était plus au pacifique Louis le Jeune qu'il avait affaire, et soit épuisement, soit qu'il se souciât peu de jouter avec ce belliqueux jeune homme, il se tnit en repos durant les premiers orages de sa minorité. L'occasion était belle cependant, et les prétextes n'avaient pas manqué : Philippe entretenait à sa cour les fils rebelles du roi d'Angleterre ; Henri Court Mantel combattait à ses cùtés contre ses oncles et son tuteur ; et quand il mourut à Paris, ses funérailles y furent célébrées avec autant de pompe que s'il eût été le frère ou le fils du roi de France (1185); enfin, comme le prince anglais ne paraissait point s'émouvoir de ces affronts, Philippe entra en Normandie, et vint lui demander les villes qui avaient composé le douaire de sa sœur Marguerite, et qui n'appartenaient plus à l'Angleterre depuis qu'elle était veuve de Henri Court Mantel (1186). Le vieux roi se résigne à la guerre, et, passant le détroit, marche à son ennemi avec quelques milliei"s de Brabançons, les seuls soldats qu'il connût depuis longtemps, car il ne se fiait pas à la milice féodale, et d'ailleurs elle refusait de le servir. La campagne fut malheureuse pour Henri : son second fils Richard, dont il gardait pour lui la fiancée, Alix, sœur du roi de France, s'était rangé sous les drap( aux de Philippe ; et mis en déroute sur
LES CAPÉTIENS
tous les points, forcé d'abandonner ses villes aux troupes françaises, il ne put échapper à cette guerre désastreuse qu'en signant le honteux traité de la Colombière, à l'ignominie duquel il ne survécut pas longtemps (1189).
La mort de Henri semblait devoir réconcilier pour toujours la France et l'Angleterre , Uichard, qui lui succédait, avait juré une éternelle amitié à Philippe ; on les avait vus dans la dernière guerre manger à la même table, et coucher dans le même lit, et le premier acte de son règne fut de se croiser avec son frère d'armes.
Jérusalem venait d'ouvrir ses portes aux armées de Baladin (11 87),etàcette fatale nouvellel'Europe entière avait été remuée. Pendant que les débris de la puissance chrétienne en Asie se rassemblaient devant Saint-Jean-d'Acre, l'Occident se ruait à la croisade, comme au temps de Pierre l'Ermite. Les galères de Gênes et de Venise paraissent devant Saint-Jean-d'Acre, l'Ecosse et l'Irlande y envoient leurs guerriers ; des bandes de Norwégiens débarquent à la vue de ses murs, armés de cette terrible hache de combat, l'arme nationale des peuples du Nord ; l'Espagne ellemême, qui n'avait point encore voulu combattre d'autres musulmans que les siens, dérobe à sa croisade domestique une troupe de chevaliers qui s'embarque pour Saint-Jeand'Acre, le rendez-vous des peuples de l'Europe ; et l'Allemagne descend en Asie sous la conduite de son grand empereur Frédéric Barberousse.
Restaient encore l'Angleterre et la France : parties les dernières, ce fut à elles que demeura toute la gloire de cette croisade dont le souvenir est resté attaché aux noms de Richard et de Philippe Auguste. Richard va s'embarquer â Marseille, tandis que le roi de France était forcé d'aller jusqu'à Gênes pour trouver un port de la Méditerranée qui lui prêtât ses vaisseaux, tant le Midi tenait peu de compte du roi de la Langue d'Oil ! On se rejoignit en Sicile ; mais
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là le bon accord des deux rois fut bientôt rompu. Prodigue, spirituel, d'une valeur et d'une force de corps extraordinaires, Richard éclipsait Philippe, qui se vengeait à son tour du brillant chevalier en faisant avec lui le suzerain. Blessés l'un et l'autre de leur hauteur mutuelle, ils devinrent bientôt ennemis. A la fin Philippe, impatienté, laissa en Sicile son rival qui venait de rompre tout à fait avec lui, en épousant Bérengère, au préjudice d'Alix de France, et fut bientôt au camp de Saint-Jean-d'Acre (1190). La ville allait être prise, et une large brèche en ouvrait déjà les murs aux chrétiens, quand Philippe, par une courtoisie chevaleresque, fit relarder l'assaut pour laisser à Richard sa part de gloire. Les Sarrasins ne l'attendirent pas; et en peu de jours un nouveau mur s'était élevé derrière le pan écroulé. Richard avait mis à la voile cependant, mais il marchait sans se presser ; et l'Ile de Chypre s'étant trouvée sur son chemin, il s'amusa à en faire la conquête (1190). Quand il eut assez des vins et des sites de sa nouvelle possession, il prit la route de la Palestine, et eut bientôt rejoint ses frères d'Europe, qui malgré ses retards l'accueillirent avec une grande joie. Soutenue par Saladin, qui campé sur les hauteurs voisines harcelait sans cesse les chrétiens, la ville se défendait toujours vigoureusement : il lui fallut céder enfin à un siège de deux ans; sa brave garnison, réduite de 20,000 hommes à une poignée de mourants, met bas les armes après avoir tenu tête l'une après l'autre à toutes les nations de l'Europe, et les chrétiens entrent en vainqueurs dans Saint-Jeand'Acre (1191).
Là s'arrêtèrent les succès de cette croisade : dégoûté d'un climat fatal aux hommes de l'Occident, et d'un camp où son rival commandait, Philippe revint bientôt dans ses châteaux du bord de la Seine, se guérir des lèpres de la Palestine, et se venger des hauteurs de Richard. La ven-
geance lui fut facile : pendant que celui-ci dépensait à massacrer des musulmans, et à suspendre des têtes au poitrail de son cheval, plus de courage et de hauts faits d'armes qu'il ne lui en eût fallu pour faire la conquête du royaume de France, Philippe s'alliait sous main à Jean, duc de Guienne, qui s'était déclaré, en l'absence de son frère, roi d'Angleterre, et, pour sa part de prise, s'arrogeait la moitié de la Normandie. Puis, quand, lassé de lauriers stériles, Richard s'achemina à son tour vers son royaume (1193), il put regarder la France comme fermée pour lui, et se vit forcé de passer par l'Allemagne, où, découvert par un autre de ses ennemis, car il s'en était fait partout, il fut jeté dans les fers. Sa captivité dura quinze mois, pendant lesquels Philippe, plus ami que jamais du duc de Guienne, devenu le roi Jean, tirait sans cesse à lui quelque nouvelle partie de ses dépouilles. Mais un jour (1194), Jean reçut de France une lettre qui ne contenait que ces mots : « Prenez garde à vous ; le lion est déchaîné; r et peu de jours après, Richard était en Angleterre, redemandant compte à son frère du royaume qu'il lui avait confié en partant. Alors les rôles changèrent; Jean devint un courtisan, rampant aux pieds du terrible guerrier qu'il avait offensé ; et, pour l'apaiser, il fil mettre à mort lâchement les garnisons françaises qu'il avait reçues dans ses places de Normandie, tandis que Philippe quittait l'insultante offensive qu'il affichait depuis son retour de la terre sainte, pour se défendre à son tour.
La guerre fut poussée cependant avec moins de vivacité qu'on aurait dû l'attendre du fougueux Plantagenet, après d'aussi sanglants outrages. Richard avait épuisé toutes ses ressources dans son voyage en Palestine ; et l'argent était déjà le nerf de la guerre pour les rois d'une famille qui avait adopté le système des troupes mercenaires. Cette fois I. 21
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encore, on ne se battit que par escarmouches : la plus sérieuse rencontre de la campagne, celle de Fréteval, ne fut qu'une affaire d'arrière-garde, une surprise rendue célèbre par la perte des archives de la couronne que nos rois traînaient après eux dans les bagages, et qui ne changea rien à la fortune des deux partis. Il y a encore loin de là aux grandes guerres d'Azincourt et de Crécy. Au reste, celle-ci fut la dernière de ces guerres sans vie et sans couleur, au milieu desquelles nous marchons depuis le commencement de cette période. Nous touchons à l'époque où les rois capétiens vont commencer à régner dans notre France, et leurs guerres à devenir des guerres nationalss.
[1 y avait à peine un an que Richard avait fait la paix avec Philippe, quand la renommée d'un trésor déterré dans le Limousin, l'amena devant un petit château du pays où il était, disait-on, caché. Le seigneur de Chalus se défendit vigoureusement, et Richard, atteint d'une flèche, alla mourir dans sa tente, pendant que ses gens emportaient pour lui la place d'assaut (1199).
La mort de Richard laissait la couronne d'Angleterre en suspens entre Jean son frère, et son neveu Arthur de Bretagne : Jean se l'attribue ; mais l'enfance d'Arthur trouva des protecteurs intéressés, et le roi de France prit les armes en sa faveur (1200). Malgré ce puissant auxiliaire, Arthur fut battu, et le dévoùment de ses fidèles Bretons ne put l'empêcher de tomber entre les mains de son ennemi. Jean tenta d'abord de lui arracher à force de menaces et de promesses, la cession de ses droits ; le courageux enfant lui opposa une résistance dont rien ne put triompher ; enfin, dans l'année 1202, il disparut. On raconta qu'une nuit, le roi était venu le prendre dans la prison de Rouen, et l'avait fait monter avec lui sur une barque. Arrivé au milieu de la Seine, comme l'enfant lui résistait toujours, il tira son épée et regorgea lui-même, car il n'avait trouvé
personne qui voulût s'en charger; puis il jeta le corps à la rivière, et revint se coucher dans son palais. Aussitôt Philippe assemble sa cour des pairs, ce qui avait été le plaid chez les Mérovingiens, l'assemblée sous Charlemagne, ce qui fut plus tard le parlement ; et Jean est sommé de comparaître à Paris, devant son suzerain, pour se disculper du crime dont l'accuse l'opinion. Il ne comparaît point, et Philippe fait confisquer ses provinces de France. Les Français entrent par l'ouest en Normandie, tandis que les Bretons d'Arthur l'envahissent par le sud. En quatre ans, Jean avait perdu la Normandie, l'Anjou, le Maine et le Poitou; il ne lui restait plusque la Guienne (1202-1206).
Les premières années du treizième siècle sont celles qui font briller d'une manière définitive pour cette race qui s'était groupée autour de Paris, son triomphe sur les races qui l'entouraient, et son illustration européenne. Pendant que Philippe faisait plier devant elle la race angevine et la race normande, et, en attendant que Simon de Montfort lui soumît au midi ces peuples d'origine visigothe ou romaine, qui faisaient une nation à part sous le nom de Provençaux, elle s'en allait par-delà les mers détruire par occasion, ce qui restait du vieil empire romain, et fonder un empire franc sur ses débris (1204). Il n'entre pas dans notre plan de donner l'histoire détaillée de la quatrième croisade, qui appartient à un autre récit ; mais aussi nous devons la signaler comme un fait important en faveur du grand développement que prit alors le monde capétien. Cependant, remarquons en passant la prompte dégénération de l'esprit de croisade dans le pays où il a germé pour la première fois, dans la France. Celle-ci a été prèchée dans un tournoi, entre la barrière des combattants et les galeries des dames ; elle n'a entraîné que de nobles hommes qui s'y sont pris de longue main, et ont commencé la guerre sainte par une ambassade aux marchands de Venise. La
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LES CAPÉTIENS
croisade a laissé là le peuple et sa foi naïvement imprudente; elle s'est faite chevaleresque et mondaine, et parle plutôt à l'esprit d'aventure qu'à la piété. L'on pourrait déjà faire l'application de ce mot de Joinville, au milieu des Sarrasins ; mot d'un sens profond, tout ingénument prononcé qu'il fût : « Certes, sire chevalier, aurons-nous à conter aux dames, si revenons en France. » *
Sept ans après le départ des conquérants de Conslantinople, une autre croisade fut prôchée dans les mêmes lieux, et vint rassembler de nouveau les guerriers du pays. Celte fois le but de l'expédition n'était pas éloigné ; ils n'avaient qu'à passer la Loire pour l'atteindre : c'était la fameuse croisade contre les Albigeois (1209).
Ce serait un long récit que celui qui donnerait l'histoire entière de l'hérésie des Albigeois, en suivant sa marche à travers les siècles, depuis l'Asie où elle avait pris sa source jusqu'au midi de la France, où elle vint mourir. Singulier mélange d'hérésies orientales et de bon sens européen, présentant à la fois le mysticisme de Gerson et les idées de Luther, cette doctrine avait été merveilleusement reçue par les Provençaux, avec leur imagination de feu et leur amour de l'indépendance. Quand Innocent III envoya ses légats pour la combattre, ce n'était pas la première fois que le clergé catholique essayait de lutter avec elle ; bien des conciles et des papes l'avaient déjà foudroyée de leurs anathèmes ; bien d'ardents apôtres s'étaient répandus dans les villes et les campagnes qu'elle infectait ; mais ni anathèmes, ni prédications n'avaient rien pu contre elle. Le grand saint Bernard lui-même y avait échoué, et cet homme qui avait vu les populations de la France et de l'Allemagne se disputer les poils de sa mule, s'était retiré de la Langue d'Oc poursuivi par les huées du peuple. Le fier Innocent III ne fut pas plus heureux d'abord . ses légats qui voulurent parler enmaitres, furent maltraités par les nobles; et l'ui: d'eux.
Pierre de Castelnau, qui se hasarda à lancer contre Raymond, comte de Toulouse, les foudres de l'excommunication, fut égorgé par les gens du comte (1208).
A cette nouvelle. Innocent s'émeut, et, reconnaissant l'impuissance de la parole pour venir à bout de ces rebelles, il appelle à son secours le bras des guerriers. Par son ordre une croisade est prêchée chez ses fidèles Français, et jusque sur les bords du Rhin : il invitait des hommes pauvres et belliqueux à s'emparer d'une riche contrée qu'ils avaient en quelque sorte sous la main ; de toute part on s'empressa d'obéir. Une race légère, élégante, dédaigneuse de ses rudes voisins, plus italienne que française, depuis le jour où, dans la dissolution de l'empire carlovingien elle avait été réunie aux peuples de l'Italie', habitait alors les délicieuses campagnes de Toulouse, Nîmes et Béziers. Là, les vieilles traditions du temps des Romains s'étaient conservées pures ; là le peuple, s'il n'avait pas écrasé la féodalité, comme dans les villes de la Lombardie, marchait du moins son égal, et le bourgeois élevait sa tour en face du château de son seigneur. Enfin le commerce et la navigation florissaient*; les mœurs étaient douces et sensuelles; et les poètes se comptaient par milliers : harmonieuse et chantante, la langue elle seule les faisait 3. Les Français de Philippe Auguste étaient loin de celte civilisation brillante, avec leurs coutumes grossières et leur littérature encore à
^ Dans le siècle d'interminables discordes qui suivit pour PKalie la déposition de Charles le Gros, la Provence donna plus d'un empereur à celle contrée.
* Ce furent les marins provençaux qui se servirent les premiers de la boussole.
* Celle langue était la langue romane, qui fut longtemps parlée dans tout le midi de l'Europe, et d'où sont sortis avec l'italien moderne tous ces patois méridionaux dont se montrent si fiers nos l^anguedociens cl nos Provençaux.
l'état d'enfance : les deux peuples devaient donc se mépriser et se haïr mutuellement. Ils s'étaient vus aux croisades, et ils s'y étaient jugés; les Français insultaient à leurs sensuels voisins dans les camps d'Orient, où tous les peuples d'Europe étaient renfermés pèle-mèle*; et à leur tour ceux-ci leur refusaient des vaisseaux pour passer en terre sainte, comme ils venaient de le faire à Philippe Auguste. Ce n'était pas tout : outre cette antipathie de race, les barons français avaient bien d'autres sujets de haine contre les peuples du midi. Quand, à la voix de Pierre l'Ermite l'Europe entière s'était mise en marche pour la Palestine, leurs vassaux avaient passé par ces terres libres, ils avaient vu Toulouse et Béziers avec leurs capitouls aussi puissants que des comtes, et les tours de leurs bourgeois ; de retour en Bourgogne, dans l'ile de France, en Orléanais! ils avaient mis à profit ces leçons d'indépendance, en se jetant dans le mouvement communal qui venait de naître. Souvent môme des hommes du midi étaient venus prêcher la commune dans les campagnes du nord; il fallait se hâter de fermer cette école d'indépendance politique autant que religieuse, et la cause d'Innocent était aussi la cause des barons. Aussi, quand les missionnaires de la croisade se furent montrés aux pays français, une foule immense se rua dans l'expédition qu'ils annonçaient, et Lyon, qui était le rendez-vous des croisés, se vit en un instant envahi par une armée de deux à trois cents mille hommes.
Philippe Auguste les laissa partir : peut-être sentait-il que sa présence n'était pas nécessaire de ce côté, et que les conquêtes des croisés lui reviendraient toujours ; et d'ail-
» Un chroniqueur de la première croisade qui donne le tableau du camp des chrétiens devant Anlioche, représente les Provençaux ne faisant usage de leurs longues épées que pour déterrer des racines^
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leurs il avait aussi au nord sa croisade qu'il ne poussait pas avec moins d'activité que les confédérés de Lyon, n'en montraient dans le midi. L'ennemi qu'Innocent lui avait livré était le roi d'Angleterre, qui venait de s'attirer les foudres du Saint-Siège. C'était encore l'archevêché de Cantorbery qui était le sujet de la querelle ; l'archevêque désigné par Jean avait été repoussé par le chapitre : l'orgueilleux despote mit dans un cachot l'homme du chapitre, et le fit écraser sous une chape de plomb (1208). C'était l'année du meurtre de Pierre de Castelnau ; ici, comme à Toulouse, Innocent opposa la violence à la violence, et déclara le roi d'Angleterre hors la loi. Son royaume fut abandonné à Philippe; et pendant que l'armée de Lyon se formait pour venger une insulte du pape, les ports de la Normandie se remplissaient de vaisseaux, et le roi de France rassemblait ses hommes autour de lui pour en venger une autre. Jean voulut d'abord tenir tête à l'implacable pontife, mais les préparatifs de Philippe avançaient toujours, et déjà l'Angleterre remuait. En vain se cherche-t-il de tous côtés des alliés, en Flandre, en Allemagne, où son hôte * Othon IV venait d'être reconnu empereur, chez ses anciens sujets de la Normandie et de l'Anjou, qui se souvenaient encore de la domination anglaise, et jusqu'auprès du Miramolin d'Afrique, auquel il offrit de se foire mahométan, s'il faut en croire quelques récits sans doute exagérés.
Toutes ces intrigues ne le rassuraient pas, et la flotte de Philippe allait partir. Il fallut enfin se décider : aussi lâche dans le malheur qu'arrogant dans la prospérité, Jean se soumit de lui-même aux conditions les plus humiliantes ; il se reconnut vassal du Saint-Siège, pour la couronne d'Angleterre, et offrit à Innocent, pour son droit de suze-
' Othon, chassé d'Allemagne par Philippe de Souabe, s'était rér fugié auprès de Jean , qui l'avait reçu magnifiquemenj.
raiiieté, la dixième partie de tous les biens du royaume (1210). C'était mille fois plus que tout ce qu'on pouvait attendre du roi de France. Jean fut reçu en grâce, et Philippe eut ordre de respecter le domaine de Saint-Pierre.
Mais Innocent avait trop compté sur son pouvoir* : Philippe n'était pas d'humeur à perdre d'un coup tant de préparatifs aussi longs que coûteux; il s'en tint au premier arrêt du pape, et pressa de plus en plus son départ. Les deux rivaux donnaient alors un spectacle curieux à l'Europe; ils avaient changé de rôle en un clin d'œil, et l'ennemi du pape était défendu en vain par lui, contre celui qui se disait son ami. Il ne servait de rien à Jean d'avoir rampé au pied du pape, et l'orage qu'il avait voulu détourner grondait encore tout entier : il se résigna enfin à la guerre. Les dix-sept cents voiles de Philippe se tenaient à l'embouchure de la Seine ; le comte de Flandre prend les armes en faveur de Jean, et pendant que Philippe est occupé de ce côté, cinq cents vaisseaux partis d'Angleterre dispersent la
» Pour se faire une idée juste de l'espèce d'autorité exercée par les papes au moyen-âge, il faut bien observer qu'ils sont obéis toutes les fois qu'ils s'adressent aux intérêts et aux passions. Veulent- ils les froisser, il est bien rare qu'on ne résiste pas. Ce serait quelque chose de curieux que de suivre l'application de ceci dans la longue guerre des investitures où le pouvoir des papes se montra dans toute sa force. Pour nous en tenir à Innocent III, le pontificat de ce pape, l'un des plus impérieux et des plus redoutés qui aient jamais ceint la tiare, nous en oITre à lui seul trois exemples frappants. D'abord le refus de Philippe-Auguste, puis Montfort, qui se fait le soldat du pape tant qu'il s'agit de conquérir les états du comte de Toulouse, et qui devient impie quand il faut les rendre. Enfin les croisés de 120i. Innocent a bien pu leur faire prendre la croix, parce que leurs goûts les y poussent; mais c'est en vain qu'il les menace d'une excommunication, si, oublieux de la terre sainte, ils s'arrêtent devant Zara. Quand ses lettres arrivèrent à leur camp, ils étaient partis pour Constantinople.
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flotte française, et sauvent le royaume d'une invasion (1215). Philippe trouva un faible dédommagement dans le ravage de la Flandre ; son expédition était manquée, et Jean allait bientôt reporter chez son ennemi l'invasion dont celui-ci l'avait si longtemps menacé.
L'année suivante (1214), Jean fit un cflbrt désespéré; et rassemblant contre Philippe tout ce qu'il avait de puissants alliés, il appela aux armes l'empereur Othon avec une grande partie de ses feudataires, et les deux comtes de Boulogne et de Flandre, Renaud et Ferrand. Les confédérés ne se cachaient pas de leurs projets , ils ne voulaient rien moins qu'anéantir la royauté capétienne, et démembrer le royaume de France, déjà assez fort pour inquiéter ses voisins. Othon réclamait l'ancienne Lotharingie, et ce qui avait été autrefois l'Austrasie ; Jean redemandait les provinces anglaises; pour les deux comtes, ils s'étaient destiné ce qui appartenait en propre à la famille royale, l'Orléanais, l'Ile de France, l'Artois et le Vermaudois : c'était la première protestation de la féodalité conti'e les progrès devenus redoutables de cette royauté qu'elle avait laissée vivre par grâce, ou par oubli, et qui menaçait déjà de l'écraser. Tant que la famille de Capet s'était fortifiée obscurément et sans bruit, personne n'avait songé à elle; il n'en fut pas de même quand on la vit grandir tout à coup de moitié, attirer à elle tout l'ouest de la France, et de là menacer l'Angleterre, tandis que ses vassaux reculaient \uxy leurs conquêtes sa domination de la Loire à la Méditerranée. Alors l'attention des peuples se fixa sur elle, et dans la réaction qui eut lieu contre cet agrandissement subit, la première pensée de ses ennemis futde l'étouffer. Mais Philippe sut défendre ce qu'il avait fait. Déjà l'invasion commençait sur deux points à lafois; Jean, débarqué dans le Poitou, avait réuni d'anciens serviteurs autour de lui, et s'avançait vers le cœur du royaume ; et en même temps débouchait au
'in
" lllSTOIRi; UE FBANCE.
nord la grande armée des Allemands et des Flamands fortedecent mille hommes. Philippe, sans s'intimider, envoie son fils Louis avec une armée contre le roi d'Ancleterre, qui recule jusqu'à ses vaisseaux; lui-même, entouré de ses barons et des milices communales, s'avance intrépidement devant Othon, dont l'armée était douhlede la sienne. Ce fut a Douvines, petit village des environs de Lille que les deux princes se rencontrèrent : on fit halte de part et d autre et comme le jour baissait déjà, on remit la partie au lendemain.
Au lever du jour, l'armée française fut sur pied, et se présenta en bataille rangée devant le camp ennemi. Rien ne bougea, et quelques heures s'étant passées dans celte attente, elle s'imagina que la bataille n'aurait pas encore heu ce jour-là. On était alore au mois de juillet; Philippe accable de chaleur et de fatigue ;il avait alore cinquante ans, elles rois capétiens vieillissaient vile), s'était désarmé et se délassait, couché à l'ombre d'un grand chêne ; tout à couples batailles allemandes s'ébranlent et fondent sur les Français. Les chevaliers reprirent à la hâte leurs armures pendant que les hommes des communes soutenaient bravement le choc, et ce premier moment de surprise passé le combat se poussa avec un acharnement incroyable. Philippe s était jeté dans la mêlée et combattait avec la force et l'activité d un jeune homme ; atteint au gorgerin par un fantossin allemand, d'une de ces piques à crochets qui rappelaient] antique framéc des Germains, il futentrainé à terre et déjà les chevaux l'avaient foulé aux pieds; ce futà grandpeine qu'on parvint à le dégager. Deson cùté, Othon payait aussi de sa per.sonne : un vieux chevalier de Philippe Cuilaumedes Barres, qui s'était rendu autrefois fameux dans la croisade de Richard, lui passa ses bras autour du corps et aide de ses compagnons, fut sur le point de le faire prisonnier. Othon leur échappa, grâce à la force de son che-
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val, et s'enfuit au grand galop, leur laissant l'aigle impériale avec le fastueux chariot qui la portait. Sa fuite fut le signal de sa défaite ; en quelques instants, les impériaux étaient en pleine déroute, et Philippe, vainqueur, agenouillé sur le champ de bataille, faisait vœu d'élever une abbaye, qu'il fonda depuis sous le nom d'Abbaye de la Victoire
La journée de Bouvines est une grande journée dans notre histoire. C'est la première grande bataille livrée par des Français ; c'est la première fois que le peuple faitpreuveen grand de sa force, et commence à compter pour quelque chose dans les destinées nationales; enfin, la victoire de Philippe consacrait à jamais le progrès immense qu'avait fait sous lui la royauté, et donnait une terrible leçon pour l'avenir à la féodalité, s'il lui prenait désormais fantaisie de se rebeller. Renaud, fait prisonnier par l'évoque de Senlis, fut à moitié écrasé par la pesanteur de ses chaînes, dans cette même tour de Péronne qu'il s'était adjugée, quand les confédérés avaient fait le partage de leur conquête future. Pour Ferrand, Philippe le mena en triomphe derrière lui, dans sa capitale, et le montra au peuple, qui chansonnait surses fers S comme pour lui apprendre ce qu'il en coûterait dès-lors pour résister à l'autorité royale. Ce ne furent pas les seuls ennemis dont cette victoire débarrassa Louis. L'ignominie de Bouvines poui^suivit Othon jusqu'au fond de l'Allemagne, où il avait couru se cacher, et ses fiers vassaux, ne voulant pas d'un vaincu, l'abandonnèrent pour un enfant, pour Frédéric îr, qui n'avait pas encore \ingt ans. Quatre ans après, Othon mourut dans la misère (1218;.
* Quatre ferrands bien ferrés
Mènent Ferrand bien enferré.
Jeu de mol populaire qui portait sur le nom de ferrand. donné alors aux chevaux de iraiis.
Jean, qui était reparti pour l'Angleterre, à la nouvelle de la (léraitedes siens, n'y reçut pas un meilleur accueil. Ses barons, qui l'avaient toujours détesté, profitèrent de sa détresse pour lui dicter des lois, et l'année suivante, il signa \'à Grande Charte (\^1\^.
C'avait été dans des accès de rage, et sous la pointe de leurs épées , que le hautain Plantagenet était descendu à cette humiliation ; à peine hors de leurs mains il cassa tout ce qu'il avait fait, et mit à prix la tête des audacieux su- Jets qui lui avaient fait violence. Attaqué à l'improviste par les routiers du roi , les seigneurs anglais n'opposèrent qu'une faible résistance , et c'en était fait d'eux quand ils s'adressèrent à la France et offrirent la couronne d'Angleterre à Louis, surnommé cœur de Lion , fils aîné de Philippe. Jean disposait de la cour de Rome depuis le jour où il avait si lâchement fait hommage de son royaume ; les barons anglais furent excommuniés , et Philippe menacé de l'ôtre s'il permettait à son fils d'entreprendre une expédition criminelle contre les biens du Saint-Siège. Le rusé monarque éluda cette menace par une comédie qu'il fit jouer à son fils devant la cour des pairs : « Voulez-vous me prêter aide et secours pour conquérir le royaume d'Angleterre, lui dit Louis. — Non, répondit Philippe. — Eh bien! j'irai sans votre permission; et sur-le-champ il emmena avec lui les plus braves chevaliers de son père, et pariit pour l'Angleterre. Jean s'épouvanta à la vue de ce nouveau danger; il s'enfuit devant l'armée française qui se grossissait à chaque pas ; et Louis, ne trouvant aucun ennemi sur sa route, arriva jusqu'à Londres qui lui ouvrit ses portes sans avoir seulement tiré répée(12l6). De toutes parts, les villes, les provinces se soumettaient à lui : et il se voyait déjà roi d^Angleterre , quand le roi Jean, que le malheur n'avait pas corrigé de ses goûts ignobles, vint à mourir d'une indigestion. Cette mort, qui semblait assurer
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le triomphe du prince français, le renversa. Délivrés d'un monarque odieux, les Anglais commencèrent à revenir sur ce qu'ils avaient fait : ils se sentaient sous les lois d'une famille étrangère, et menacés de devenir sujets de la France à la mort de Philippe, qui ne pouvait guère tarder, eux qui avaient pensé s'en voir les maîtres; le fils de Jean, Henri III, était un enfant qui n'avait mérité la haine de personne : tous se rallièrent a lui. En un instant , Louis se vit seul avec ses chevaliers; et ce fut en vain qu'il entama une lutte inégale avec l'héritier de Jean , qu'il alla môme chercher de nouveaux soldats sur le continent : il fallut céder à la volonté nationale, et il revint en France (1212 , laissant derrière lui un royaume aussi rapidement perdu que conquis.
Philippe, qui, de son palais, était resté spectateur tranquille des succès et des revers de son fils , ne le laissa pas longtemps oisif. Depuis la bataille de Bouvines jusqu'à la mort de Philippe, Louis Cœur de Lion joua à peu près le rôle qu avait joué Louis le Gros dans les dernières années du règne de son père : le vieux roi se reposait : et son successeur préludait à son règne futur par les fatigues de la royauté. Deux ans après son retour d'Angleterre, le jeune prince fut envoyé par son père dans le midi, pour raffermir les conquêtes menacées des croisés français , et en même temps pour faire revivre dans ces contrées les droits si longtemps méconnu de l'autorité royale.
Il s'était passé bien des choses dans le midi depuis le moment où nous avons laissé les croisés rassemblés à Lyon. La première pointe de 1 invasion fut irrésistible : tout pliait devant cette masse de guerriers qui ne venaient point pour vaincre, mais pour détruire, et qui, ne regardant point les Albigeois comme des hommes, se croyaient tout permis contre eux. Il y eut alors des massacres épouvantables; quelques prêtres égarés par la passion firent '• 22
niSTOIRE DE FRANCE.
entendre aux oreilles des vainqueurs des paroles qu'une religion de paix et d'amour réprouvait, et que ces hommes grossiereprirentausérieux*; des villes entières furent dépeuplées, et ceux qui échappaient à l'épée étaient jetés au feu par centaines. I.e comte de Toulouse, Raymond, contre lequel l'expédition était dirigée, se retira devant le torrent, et, laissant tout le plat pays aux croisés, se cacha dans les Cévennes, où il attendit que cette foule se fût écoulée. En effet les hommes de France furent bientôt rassasiés de sang et de butin ; et quand le temps de la croisade fut expiré, chacun s'en retourna chez soi. Il y eut alors un singulier débat entre les seigneurs de l'expédition : ce fut à qui refuserait le gouvernement des terres con(iuises. On les offrait naturellement aux principaux chefs , au comte de Nevers, au duc de Bourgogne ; mais eux, qui possédaient dévastes domaines de l'autre côté de la Loire, ne se sentaient pas disposés à les troquer contre une contrée encore fumante des ravages de la croisade, et plutôt vaincue que domptée : enfin un pauvre châtelain de l'Ile de France, Simon de Montfort , qui n'avait rien à perdre au change, offrit de s'en charger, et continua la croisade en son nom. A peine put-il décider quelques centaines de chevaliers à rester avec lui ; mais il tint bon , et de nouveaux croisés, attirés à leur tour par les richesses qu'avaient rapportées les premiers, vinrent les remplacer, et le mirent en état de faire tête à Raymond, qui , sorti enfin de sa retraite, s'était mis en campagne. Partout battu, Raymond s'humilia devant le pape, il alla de conciles en conciles, sagenouillant devant les évoques et demandant grâce avec larmes. Comme ses
« « Tue% tout, » disait l'abbé de Cileaux, au sac de Béziers, à ceux qui lui demandoienl comment distinguer les ciioyens des infidèles, « tuez tout ; JJieu reconnaitra bien ceux qui sont à IxU, n On lui obéit À la lettre , car il ne resta personne dans la ville.
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soumissions n'arrêtaient pas les armes de Montfort, Raymond passa à Rome et se jeta aux pieds d'Innocent , qui donna ordre à son ennemi de le laisser en paix (1211 1 ; l'ambitieux guerrier avançait toujours, sourd aux larmes de Raymond comme aux menaces d'Innocent. Le roi d'xVragon, qui voulut s'mterposer entre lui et sa victime, ne fut pas plus heureux ; piqué, il vint sur lui avec une formidable armée, mais Montfort le battit et "le tua à la bataille de Muret fl215 . Bientôt les peuples de la Langue d'Oc se soumirent, et Montfort put en faire l'hommage à son suzerain, le roi de France (121G). Cependant sa domination n'avait aucune base solide. Le pape venait de l'anathématiser; Raymond , converti, éveillait la sympathie de ses anciens sujets par son repentir et ses malheurs, et le vainqueur ne pouvait se flatter de contenir longtemps l'explosion de toutes les haines qu'avaient accumulées dans ces hommes vindicatifs du midi le massacre de leurs concitoyens et la perte de leur indépendance nationale La révolte éclata sur tous les points à la fois, et Montfort fut tué
sous les mursde Toulouse en cherchant àlaréprimer(1218). Son fils Amaury luttait alors faiblement contre l'énergie toujours croissante de l'insurrection, et impuissant à l'étoufl'er, il vint chercher des secours chez ses compatriotes, et demander assistance à son seigneur suzerain (1219).
Louis partit sur-le-champ avec une brillante armée, et guerroya quelque temps avec Amaury contre les Albigeois; mais il se dégoûta bientôt d'une guerre atroce, où l'on ne faisait de quartier de part ni d'autre, et revint auprès de Philippe, laissant son vassal se débattre comme il pourrait contre les partisans de Raymond. Le pauvre Amaury ne put se soutenir longtemps. En 1221, sa voix suppliante se fait entendre de nouveau, et le fils du roi rassemble une seconde armée ; mais au lieu de marcher à son secours, il reste en observation sur la frontière de la Guienne qu'il
HISTOIRE DE FHAISCE,
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cherche à entamer. Réduit aux abois, Amaury met l'héritage de son père aux pieds du roi de France, et lui offre de changer sa suzeraineté en propriété. Philippe rejette son offre (1222). 11 se mourait alors, et songeait peu à s'embarrasser dans une expédition que l'acharnement des Albigeois rendait dangereuse.
L'année suivante (1223) vit se terminer ce règne illustre, l'un des plus .importants et des plus populaires de notre histoire. Trois choses immenses s'y passèrent dont une seule eût suffi pour l'immortaliser. Les Anglais sont presque refoulés dans leur ile, et du moins ils n'écrasent plus le roi de France, qui désormais n'est plus le roi de Pans; la féodalité qui, pour la première fois, s'avise de tenu^ tète à la royauté, est vaincue à Bouvines, et son règne expire si la puissance lui reste ; la nationalité du midi est attaquée, et la Loire cesse d'être frontière. En même temps l'administration royale commence à s'organiser, et l'unité monarchique qui a tant grandi sous le rapport territorial, tend à s'introduire dans le gouvernement *.
* « Le régne de Philippe-Auguste n'aurait pas eu pour la monarchie les grands résultats qui ont été souvent remarqués, si ce prince n avait augmenté le pouvoir royal, à mes.ire qu'il étendait les domaines delà couronne. Il était important que la royauté reconquit tout ensemble les prérogatives et le territoire dont elle avait été en même temps dépouillée. Pendant que le régime féodal régnait en France sans contrôle, il n'y avait pas eu de pouvoir législatif Les rois et les vassaux gouvernaient en souverains leurs domaines, sans qu'il y eût entre eux, pour ainsi dire, aucune relation légale. Mais sous Philippe-Auguste on voit quelques essais d'une législation générale, les premiers qui aient été tentés par les rois de la troisième race.
« Quelques auteurs lui attribuent la quarantaine le roi qui fut renouvelée et modifiée par Louis IX, et qui fut instituée pour mettre un frein à la fureur des guerres privées. Par celte ordonnance. Il était établi que, depuis les meurtres commis, ou les m-
Il s'en faut de beaucoup que le règne de Louis Cœur de Lion nous offre le même intérêt. Ce prince n'a pas de physionomie à lui ; ce qu'il fait n'est qu'une continuation de ce qu'a fait son père : on dirait quelques années échappées du règne de Philippe-Auguste, et qui se trouvent après
jures faites, jusqu'à quarante jours accomplis j il y aurait de plein droit une trêve de par le roy. dans laquelle les parents des deux parties seraient compris ; que cependant le meurtrier ou l'agresseur serait arrêté et puni , et que si. dans les quarante jours marqués, quelqu'un des parents se trouvait avoir été tué. celui qui durait commis le crime, serait réputé traître et puni de mort. Cette ordonnance, qui fut mal observée, même sous les règnes suivants, était un pas immense de fait vers l'unité et la supériurité du pouvoir royal, puisque, avant Philippe-Auguste, l'Église seule avait osé, en empruntant l'autorité de quelques visions miraculeuses, combattre le privilège que s'arrogeaient les grands vassaux, de bouleverser et d'ensanglanter le royaume par leurs querelles privées. Ce prince, dans la vue de substituer l'empire de la raison et de la loi à celui de la force et de la violence, s'occupa de la police du duel en matière civile; il régla qu'à l'avenir les champions ne conibaltraient qu'avec des bâtons de trois pieds, et qu'en matière criminelle, la peine du talion aurait lieu en Normandie, et que l'appelant et l'appelé seraient soumis à la même peine. Pour ne point exciter le mécontentement des barons, dont il attaquait les prérogatives, il les appela auprès de lui, accrédita en leur faveur les souvenirs romanesques de la cour de Charlemagne, s'entoura de douze pairs à l'exemple de ce grand roi, et promulgua, avec leur consentement, des ordonnances qui acquéraient ainsi force de loi
dans toute l'étendue du royaume
« Philippe-Auguste fut ami des lettres, et il prolége.i, avec une bienveillance généreuse, les hommes qui les cultivaient. C'est à lui qu'on doit faire honneur de la fondation des archives. Les rois, ses prédécesseurs, étaient dans l'usage d'emporter avec eux, dans leurs voyages et leurs expéditions, les registres qui contenaient les actes les plus importants de leurs règnes. Dans une expédition en Normandie (1194), Philippe-Auguste perdit les papiers de la couronne avec ses bagages qui lui furent enlevés par le roi d'Angleterre.
HISTOIRE DE FRAi\CE.
lu. comme par mégarde. Et ceci n'est pas un rcprœhe • LOU.S régna peu; il n'eut pas Je temps de se cZum
Zr^:^:Trri ^" '''"'™' ^'^^ nécessairemem entrâmes pai le grand mouvement du règne précédent
Quoique sans originalité, ce règne de trois ans ne fut ^
Pourempécher le retour d'un pareil accident, il prit le parti de fa re consiruire un édifice par.iculier où furent déposés le! pièces aulhenliques e. les actes officiels de son régneCest iT Wi Sine des archives du royaume de France "
« L'amour des lettres le fit fléchir, en faveur de |-Universilé de. prmcpes guil aval, souvent soutenus et exécutés cont e s Itéten
Par, etlesé.ud,an.s de l'Université, et dans laquelle cinudc ces derniers furent tués, il se prononça en faveur de VVm'^Zé il fi emprisonner et juger le prévit et les habitants accus "a «ir ri
avec les mai.mes de son gouvernement. Celte ordonnance «bliiea les bourgeois do Paris à jurer de rendre un lémoignage vériutl contre es laïques qui feraient quelque insul.e à u-Té olfer j '
du i" u ri' '" "''"T" * '" j-'- «"• -i. e. ne pi: t s'éi i; ;
du lieu de la scène, afin de né.re pas dispensés de rendre lémX gnage. Le coupable é.ai. jugé par les oITiciers du roi e. il ne lui Uit pas permis de se jusiiiier par le duel ou par -preuve d leau. Hors le cas de flagrant délit, roflicier du roi ne pouval meure la main sur un étudiant, qui même alors étailju«én,rû justice ecclésiastique. Le, serviteurs laïques des é Jn s a^i aussi leur part dansées privilèges, et étaient traités plus avorai ë ment que ceux des chanoines de Paris 'avorable-
« Des édifices de tout genre furent entrepris et achevés sous le gne de Philippe-Auguste. Ce prince fit continuer leVl vaux de 1 église Notre-Dame.don. la première pierre aval, é.c pos e en .163 e don la cons.ruc.ion ne fu.achevée que deu, siéclesaprès. L'égUsé
slin ,r i"'?V '"""'""'*' '*' '«"'"^ "^ Saint-Thomas efdë Samt-Nicolas-du-Louvre, eelle de Sainle-Madelelne, qui avait été primitivement la synagogue des juifs; les église, d Sainte Got!
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Stérile cependant. Dès son avènement au trône, Louis eut à combattre Henri HI, qui n'oubliant pas la guerre de 1216, au lieu de venir faire hommage à son ancien ennemi,' comme c'était l'usage, lui envoya redemander la Normandie. Cette demande était une déclaration de guerre, et Louis
viéve, de Saint-Gervals et de Sainl-Suipice, qui reçurent d&ns la suite des embellissements notables, et un grand nombre de couvents el d'hôpitaux doivent leur fondation soit à Philippe-Auguste, soit à dos vœux que la pièié réalisa pendant son règne. Mais il est seul auteur de plusieurs établissements qui n'eurent point la religion pour objet, el qui furent eonstruits en vue de l'utilité des habitants el de l'assainissement ou de la srtreié des villes. Avec les richesses confisquées sur les juifs, qui furent exilés du royaume (1183), il ût bâtir deux halles, dont une partie fut couverte, et qui furent entourées de murs où l'on avait pratiqué des portes pour garantir les marchandises contre les surprises des vols. Deux ans après (1185), il commença à faire paver les rues de Paris avec de grosses pierres carrées. On ne pava encore que deux rues, qui, traversant la ville, se joignaient au centre, et quon appelait la Croisée de Paris. Le Pctit-Poni, deux fois renversé par un débordement de la Seine fut deux fols reconstruit sous Philippe- Auguste. Les aqueducs de Sainl-Gervais et de Belleville sont vraisemblablement l'ouvrage de ce prince; ils alinientérenl les fonlain«»s de Saint-Lazare, des Filles-Dieu, des Innocents el celle de la Halle, les premières qui aient été construites à Paris ou dans les environs. Il encouragea les communautés auxquelles il avait accordé des chartes, à pourvoir à leur défense en s'entourant de murs; et lui-même , avant de partir pour la croisade (1190), il prescrivit aux bourgeois de Paris de faire travaillera une enceinte de leur ville, composée d'un mur solide et garnie de portes et de tours. L'enceinte septentrionale ne fut achevée qu'après dix-huit ans de travaux; Tenceinie méridionale fut commencée en 1208 , et ne fut terminée que vers la fin du règne de Philippe-Auguste. Il favorisa une compagnie de marchands, la Hanse parisienne, qui faisait le commerce par eau, qui entretenait des relations avec d'autres marchands des contrées'voisines, et qui construisit à Paris un port pour le débarquement el la vente des marchandises. Philippe-Augusie étendit ses privilèges,
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li . I ;
pour toute réponse, se jeta sur la Guicnne. L'Aunis, la Saintonge, tout le pays jusqu'à la Garonne, étaient déjà tombés entre ses mains (1224), et quelques mois de guerre eussent peut-être suffi pour débarrasser entièrement le sol français de la domination anglaise, quand son attention fut détournée d'un autre côté.
' C'était Amaury de Montfort qui, chassé enfin de la Langue d'Oc, s'était réfugié auprès de Louis, et lui renouvelait la cession qu'il avait déjà faite en vain à son père. Mais, à la place d'un vieillard expirant, il trouvait cette fois un roi brillant de jeunesse et de valeur, et tout fier de ses succès récents : son offre fut bientôt acceptée. Cependant, avant de partir pour le pays des Albigeois, Louis voulut en appeler encore une fois au témoignage de l'Église. L'année suivante (1225), un gmnd concile fut tenu à Bourges, et là, la famille de Raymond fut déclarée de nouveau impie, et dépossédée à jamais de ses domaines. Le roi de France se chargea d'exécuter ce décret, et se montra au fils de Raymond (le malheureux comte était mort en 1222), avec une armée de plus de cent mille hommes ^1226). Il
lui en accorda de nouveaux (1220), et lui céda une certaine juridiction, la première qui ail été exercée par le commerce de Paris. La police de celle ville, qui commençaii à prendre une étendue considérable, appartenait au prévôt, qui était aussi le principal juge des conleslalions entre les habilanls, et des délits qui se commettaient. Philippe-Auguste, pour sa sûreté personnelle, et pour se garantir •des coups de main dont il se croyait menacé par des serviteurs fanatiques du roi d'Angleterre, sentoura d'une garde particulière appelée Ribauds. Leur chef, qui portail le titre de roi des Ribauds, jouissait de privilèges imporianls. Il fut le juge de tous les crimes commis dans les résidences royales. Dans la suite on le dégrada jusqu'à présidera l'exécution des jugements, et à remplir l'office de bourreau. L'infamie où tomba celle milice la fil éloigner, dans les siècles suivants, de la personne du roi, el amena plus lard sa suppression. » {Caix et Poirson.)
semblait que cette formidable armée dût tout renverser sur son passage; Avignon l'arrêta dès ses premiers pas, et elle se consuma devant ses murs, il est vrai que la féodalité s'en mêla : les seigneurs se prêtaient avec répugnance à une exf)édition qui devait ajouter à la puissance déjà trop considérable des rois, et ils entravèrent les opérations du siège. Thibaut » de Champagne, l'un des plus mécontents, abandonna même l'armée avec ses hommes, disant qu'il ne devait plus rien à son suzerain, après ses quarante jours de service féodal. De jour en jour perçait le vice du système féodal, depuis que les temps étaient changés; l'on pouvait entrevoir le moment où, dégoûtés de ces milices indépendantes et capricieuses, les rois demanderaient à leurs vassaux de l'argent au lieu d'hommes, pour en solder en leur propre nom ; et ce jour-là la féodalité fut terrassée, car cette innovation contenait en germe l'impôt réguher, et l'armée permanente.
Cependant, malgré les trahisons et les désertions, Avignon ouvrit ses portes au roi de France ; déjà les conquêtes de Louis avançaient, quand les maladies se mirent dans son armée. Il retournait en toute hâte dans son royaume, fuyant l'atmosphère brûlante du midi ! arrivé au milieu des montagnes de l'Auvergne, le mal l'atteignit lui-même : il fallut s'arrêter là et mounr (1226). Jamais roi de France ne se vit enlevé plus à contre-temps par la mort ; il mourait dans la vigueur de l'âge 2, au moment d'achever la conquête des provinces anglaises, et de faire celle du midi; et, pour tenir tête à des vassaux qui ne l'avaient pas respecté lui-même, il laissait une femme qui n'était pas Fran-
* On se rappelle le mol de la féodalité, devenue la noblesse, envoyée par Richelieu au siège de La Rochelle : « Vous verrez qw twus serons assez fous pour prendre La Rochelle. »
' Il avait alors trente-neuf ans.
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et Inrïs 3?" 'h '""' f ''' '""P"^'"""«"« de sa rivale, a son tour. Ce (ut un moment de crise pour la royauté.
Elle ému encore la plus faible, et sa brutale advei-saire pouvait anéantir d'un seul coup l'œuvre de plus de deux siècles d'un travail patient et opiniâtre. Elle ne s'abandonna pas elle-même dans ce danger : à peine Louis VIII venait d'expirer, que Blanche mena en toute liàte son fils à Reims pour l'y faire sacrer, comptant en imposer ainsi aux seigneurs et prévenir leurs complots. Mais ceux qui ne l'avaient pas suivie à Reims ne se tinrent pas pour battus, parce qu'un prêtre avait versé sans eux un peu d'huile sur le front d'un enfant ; et sous la conduite de Philippe Hurepel, qui réclamait la tutelle du jeune roi, ils prennent les armes contre la régente. Peu leur importait au fond qui régnerait, de Blanche ou de Philippe ; aussi n'était-ce pas pour décider cette question qu'ils s'armaient. Ils parlaient tout bas, et quelques-uns tout haut, de nommer un successeur à cet enfant qu'on se disputait; et déjà, disaiton, Enguerrand de Coucy brisait sa couronne de baron, dont il voulait faire une couronne de roi, et se préparait un manteau fleurdelisé : une trahison fit échouer tout cela. C'est quelque chose de singulier que cette influence étrange des petites passions individuelles sur les plus grands événements de l'histoire. Peut-être l'édifice élevé à grands frais par la maison capétienne allait s'écrouler, et sur ces ruines, une nouvelle maison, éteinte aujourd'hui, en aurait bâti une autre ; peut-être aussi la féodalité, contente de la leçon qu elle venait de recevoir, se serait débarrassée d'un mot qui avait failli lui devenir fatal, et nous sentirions-nous encore des suites de cette révolution, quand la reine Blanche se rappela que Thibaut de Champagne l'avait aimée; et faisant taire son amour-propre de femme devant ses intérêts de reine, elle écrivit à cet amant dédaigné une lettre habilement entremêlée de prières et de tendresse, qui le ramena à son parti plus promptement que n'auraient fait les plus insidieuses négociations. Thibaut était le seigneur
le plus puissant de la ligue ; sa défection la détruisit bientôt : chacun voulut traiter à part, comme il arrive toujours en pareil cas, et Blanche eut bon marché de ce faisceau brisé. Elle ne jouit pas longtemps d'un repos si facilement acheté. Philippe Hurepel n'avait pas renoncé à ses droits sur la régence : un jour que le roi allait d'Orléans d Paris, il alla se cacher avec une grosse troupe derrière le château de Montlhéry, cet ancien épouvantail de nos rois, et là, il attendait que le cortège passât. A ce coup, le peuple se mit enfin de la partie. Les gens de Paris accoururent en si grande foule qu'ils remplissaient, dit un vieil historien, toute la route qui va de leur ville à Montlhéry ; ils débusquèrent les soldats du comte de Boulogne, et ramenèrent le roi chez eux au milieu de leurs cris d'amour et de joie (1227).
Ce double échec ne découragea pas les seigneurs : ils reforment une nouvelle ligue et entraînent une seconde fois Thibaut dans leure rangs. Le danger renaissait i)lus fort qu'auparavant, parce qu'ils étaient piqués de s'être vus joués par une femme; Blanche les joua de nouveau. Thibaut ne tint pas contre ses séductions, et cet homme faible et léger, auquel il semblait avoir été donné de faire à son gré les destinées de la France, rompit encore une fois tous les projets de ses alliés. Furieux, ils laissent reposer Blanche et son fils, et l'attaquent à son tour. Ils ne voulaient rien moins que le dépouiller de ses domaines, et les revendiquaient au nom d'xMix de Chypre, dont les droits contestés devenaient certains, dès que la force était de leur côté; peut-être auraient-ils prévalu, si Blanche n'était venue au secours de son chevalier. Elle envoie une armée contre ses ennemis, les bat, et, pour enlever à Thibaut tout sujet d'inquiétude, obtient d'Alix de Chypre la cession de ses droits. Mais il fallut payer ce service. Thibaut reçoit de la régente la somme d'argent qui a
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été promise à sa cousine, et lui donne en revanche les comtés de Blois, de Chartres, de Sancerre, et la vicomte de Chàteaudun(1229).
Désespérant de venir à bout d'une puissance qui savait s'agrandir au sein môme des orages sous lesquels elle semblait devoir s'abîmer, les seigneurs ligués, Philippe de Boulogne, Hugues de Lusignan, les comtes de Ponthieu et de Chtitillon, Enguerrand lui-môme, firent leur paix les uns après les autres, et ce grand effort de la féodalité ne tourna qu'à sa confusion. Le duc de Bretagne seul, comptant sur l'alliance d'Henri HI, et s'obstinant à poursuivre la guerre avec le roi de France, une armée envahit son territoire; et, abandonné par les Anglais, Mauclerc fait promptement sa soumission (1252). L'année suivante, Henri HI qui le soutenait encore par sa présence, se sauve plutôt qu'il ne retourne en Angleterre, et le duc de Bretagne, toujours inquiet des sentiments qu'on lui gardait à Paris, s'en vient un jour se jeter aux pieds du roi pour lui demander sa grâce (1233). Louis le reçut durement; mais, après de violents reproches, il le releva et lui pardonna. Il pouvait sans danger se montrer généreux : la féodalité avait mis bas les armes, et cet acte de clémence devait rassurer tant d'esprits encore tout émus de leur révolte, et peu sûrs du pardon qu'on leur avait accordé, Bientôt un nouvel événement vint le raffermir encore sur son trône ébranlé. Le comte Thibaut, qui venait d'ajouter le royaume de Navarre à ses vastes domaines (1254), part pour une croisade dans laquelle il avait entraîné la moitié des seigneurs français, et le débarrasse ainsi d'ennemis incommodes et d'un ami trop puissant pour n'ôtre pas dangereux. Ce cx)mbat terrible, qui s'était engagé entre les deux grandes puissances de la France d'alors, venait de se terminer, et c'était à l'avantage de la royauté ; car, loin de reculer, elle se trouvait encore avancée de quel-
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quos pas. Do jour en jour la question se d(^cidait : saint Louis est déjà un immense progrès, et dès Philippe le Hel le procès sera jugé. Une chose aida surtout à cette conquête intérieure, ce fut la soumission définitive du midi qui s'acheva sous ce règne. On a peut-être perdu de vue, au milieu de tous ces déhats domestiques, ces campagnes albigeoises du comté de Toulouse sur lesquelles, à la voix de Rome, les Francs du Nord s'étaient rués comme sur une proie, et où Montfort et Louis Cœur de Lion avaient trouvé la mort en cherchant à les conquérir. Ce que vingt ans de malheurs et de guerre n'avaient pu faire, la régence le fit par un traité. A peine Louis VIII avait-il commencé à reculer devant les maladies, que le comte de Toulouse, revenant sur ses pas, avait repris à mesure tou le pays qu'abandonnait l'ennemi. Malgré les affaires du dedans, Blanche ne négligea pas les terres du midi : dès la première année de son gouvernement, elle y envoya une armée sous la conduite d'Ilumbert de Beaujeu, et la guerre se ralluma, mais faiblement, car elle était trop active ailleurs. Cependant on se lassait à Toulouse d'avoir à recommencer tant de fois, et il semblait qu'après tant d'essais l'invasion dût finir par forcer le passage. Le comte crut qu'il valait mieux installer lui-même ces opiniûtres conquérants que de les voir emporter son pays d'assaut, et il se résolut enfin à traiter. Ce fut à Meaux que la chose se conclut (1229). La régente obtint d'abord toute la contrée dont son mari s'était emparé, et le mariage de son fils Alphonse avec l'héritière du comté lui assura le reste Puis, pour enraciner plus profondément la domination française dans ce sol du midi qui l'avait si souvent rejetée, ce fut là qu'elle alla chercher une femme au roi son fils (1234), et elle lui fit épouser Marguerite de Provence, tandis qu'elle donnait à Charles d'Anjou la sœur de Marguerite, Béatrix de Provence,
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Jusqu'à présent, c'était cette femme qui avait tout fait dans le royaume : la majorité de Louis ÏX, qui arriva l'an 1256, vint enfin retirer de ses mains les rênes de l'État qu'elle avait si habilement tenues; mais elle ne les lâcha pas tout entières. Mère hautaine elle avait appris à son fils à trembler devant elle ; et elle conserva longtemps sur son esprit un ascendant absolu. Tout homme fait qu'il était devenu, elle veillait sur lui comme sur un enfant; et comme il était d'une complexion délicate, elle l'avait ^séparé de sa femme, et il ne pouvait la voir sans une permission. Louis qui aimait éperdument Marguerite, et qui n'osait résister, avait gagné ses femmes, et de temps en temps se glissait à la dérobée dans sa chambre. Un jour qu'il avait hasardé cette escapade, Blanche entra ; « Que « faites-vous ici ? » lui dit-elle d'une voix sévère ; et elle le prit par la main pour l'emmener. Louis confus s'en alla en pleurant.
Et cependant c'était là l'homme qui voyait alors l'Europe à ses pieds. En ce moment les deux grandes puis- Simces de la chrétienté, l'empire et la papauté, s'inclinaient devant Louis IX ; Grégoire IX et Frédéric II l'établissaient arbitre de leur querelle (1240), et Grégoire, en dépit de cause, lui offrait la couronne impériale pour son frère Robert d'Artois. Ce fut là que se découvrit toute la grandeur de ce caractère, si faible en apparence et si timide. Non-seulement il refusa, ce n'eût été là qu'un désintéressement vulgaire, car Frédéric tenait encore sa couronne, et la tenait bien, et quand Grégoire la donnait à la France,' il lui donnait une guerre au lieu de l'empire ; .mais il osa tenir tête au pape, lui si religieux qu'il aurait voulu se faire moine, si craintif qu'il pleurait devant sa mère ; il lui dit à la lace de l'Europe qu'il n'avait pas le droit de disposer des couronnes, et que Frédéric était innocent tant qu'il n'avait pas été jugé.
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Louis portait le même courage sur les (;hamps de bataille. Lusignan de la Marche, qui s'était déjà révolté contre lui lors des troubles de sa minorité, reprend les armes, fatigué par les instances d'Isabelle, sa femme \ et appelle à son secours Henri lil. Il va se jeter à l'improviste sur Louis, qui passait alors à Poitiers, et sans une fuite précipitée, le roi serait tombé entre ses mains (1240). La vengeance ne se fit pas attendre : pendant que Henri III retarde l'embarquement des troupes qu'il a promises a son beau-père, Louis entre, à la tête d'une aimée, sur les terres du comte de la Marche , assiège lui-môme ses châteaux forts, et il ne lui restait presque plus rien quand les Anglais arrivèrent. Battus à Saintes, ils se replient sur Taillebourg, où rintré[)ide monarque les a bientôt atteints. Un pont de bois était le seul chemin qui pût le conduire à l'armée anglaise, retranchée sur le bord opposé d'une rivière ; Louis s'y élance sans regarder s'il est suivi. Il le fut bientôt, mais la foule de ceux qui se précipitèrent sur ses pas, fit écrouler le pont. Arrivé presque seul sur la rive ennemie, il combattit si vaillamment, que ses soldats eurent le temps de venir le dégager en se jetant à la nage, et quelques heures de combat suffirent pour mettre les Anglais en déroute (12^42).
Il y avait longtemps que la France n'avait eu un tel souverain : aussi fut-ce un deuil universel par toutes ses provinces, quand en l'année 1244, s'y répandit le bruit sinistre que le bon roi Louis IX venait d'expirer. Déjà l'on entourait son corps du linceul, quand une des femmes chargées de lui rendre ce triste oflice, s'aperçut qu'il respirait encore. On s'arrêta, et bientôt le roi, sortant comme d'un profond sommeil, se dressa sur son séant, et fit vœu
* Veuve de Jean sans Terre , Isabelle ne pouvait se faire à la vie de châtelaine après sVlrc vue reine; elle eût voulu que Lusignan se créât une souveraineté indépendante dans les pays de l'ouest.
s'il revenait à la vie, d'entreprendre le voyage de la tcri o sainte. La reine Dlanche crut d'abord qu'elle aurait bon marché de ce vœu formé dans un état voisin du délire, et que tous, jusqu'aux prêtres eux-mêmes, désapprouvaient; mais son impérieuse autorité, ses conseils de reine, ses larmes de mère, tout vint se briser contre la volonté de son fils : amis, ministres et confesseurs essayèrent en vain de faire entendre leur voix après la sienne, il fallut céder et partir avec lui.
On vit alors combien bas était tombé, dès cette époque, l'esprit religieux d'abord, et puis chevaleresque, qui avait inspiré les croisades. Pendant quatre ans, Louis IX ne cessa d'appeler auprès de lui tout ce qu'il y avait de chevaliers et de chrétiens en Europe, et personne ne répondit à son appel. Ils étaient occupés ailleurs. En Angleterre, les barons de Henri III suivaient d'un œil inquiet toutes les tentatives qu'il faisait pour leur enlever les droits arrachés à son père, et parlaient déjà de révolte. L'Allemagne et l'Italie avaient les yeux fixés sur la sanglante querelle de l'empereur et du pape. Lassé d'une lutte désastreuse, dans laquelle tout ce qu'il avait de cher périssait ou le trahissait, l'infortuné Frédéric H demandait avec larmes, à Innocent IV, qu'on lui rendit la paix, et qu'on le laissât partir aux côtés du saint roi ; et le successeur d'Urbain lui faisait répondre qu'il n'était pas digne de combattre pour Jésus-Christ, lui, un excommunié. La France elle-même ne se prêtait qu'avec répugnance aux vœux de son roi, et malgré toutes ses instances, il n'avait pu obtenir d'une grande partie des seigneurs qu'ils consentissent à se croiser. Mais lui, toujours ferme dans son dessein, ne se rebutait de rien, et allait àson but par toute voie. C'était un usage qu'à certaine cérémonie, le roi fit don de manteaux aux seigneurs de la cour : un jour, Louis rassemble en un lieu obscur un grand nombre des plus opiniâtres, et leur distribue des manteaux
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sur lesquels on avait brodé de larges croix ; quand, en sortant de là, chacun vit une croix sur l'épaule de son voisin, ils se prirent tous àrire; mais ils étaient vaincus, et ils partirent avec les autres. A d'autres, Louis offrait de leur payer une solde ; aussi, jamais croisade ne fut-elle mieux nommée du nom de son chef : c'était bien là la croisade de saint Louis, car les croisés étaient bien plutôt soldats du roi que soldats de Dieu.
Le résultat de tant d'efforts fut une armée de près de cent mille hommes , qui alla débarquer en Egypte (1248) , où, après quelques succès brillants, elle s'arrêta tout à coup devant une armée musulmane qui la tint sur les bords du Nil, exposée au feu grégois et aux maladies pestilentielles, jusqu'à ce qu'elle lût décidée à une retraite, qui devint bientôt une fuite , et dans laquelle Louis tomba entre les mains des infidèles , avec tout ce qui lui restait de soldats
Pendant que les Français faisaient montre à l'Egypte d'une valeur inutile et malheureuse, la reine Blanche, redevenue régente du royaume, le gouvernait d'une main aussi ferme dans l'absence que dans la minorité de son fils. Il n'y avait rien à craindre de la part de la noblesse, qui avait envoyé à la suite du roi tout ce qu'elle avait d'énergique et de remuant ; mais plus hardi en l'absence de ses maîtres, le peuple se laissa aller aux besoins d'agitation qui de tout temps ont tourmenté les masses, et la révolte des pastoureaux menaça de mettre le royaume en combustion. «Aux fêtes de Pàquesdel'année 1251, au moment où l'on venait de recevoir en France la nouvelle des désastres de la croisade, un vieux moine, nommé Jacob, que l'on appelait le Maître de Hongrie, parce (ju'il arrivait de ce pays, se mit à parcourir les campagnes de Flandre et de Picardie, prêchant partout que Dieu ne voulait point des orgueilleux barons pour délivrer la terre sainte ,
et que c'était aux simples et aux pauvres, aux bergers surtout , qu'était réservé cet honneur. La preuve que Jésus- Christ les avait choisis, c'est qu'il s'était donné étant sur la terre, le nom de Pasteur et d'Agneau de Dieu. La longue barbe du moine ; son visage maigre et pâle ; sa main toujours fermée, dans laquelle était, disait-il, une cédule qui contenait les instructions de la Sainte-Vierge ; quelques miracles, comme ont su en faire tous les prophètes, agirent tellement sur ces âmes crédules, que, de toutes parts, on laissait là étables et troupeaux pour marcher à sa suite. Ils se trouvèrent trente mille à Amiens. De là, cette foule roula sur l'Ile de France, se grossissant sur sa route de serfs , de bannis, de ribauds, qui accouraient armés de haches à deux tranchants, d'épieux, de massues, de fourches, de vieilles épées. Ils s'étaient donné des chefs et des capitaines sous lesquels ils défilaient en bon ordre dans les bourgs et les cités, élevant leurs armes en l'air, précédés de bannières où étaient peints des agneaux avec des croix, des anges, des images de la Vierge et du Maître de Hongrie. Ils eurent bientôt jusqu'à 500 bannières de la sorte, et à la fin ils étaient plus de 100,000. Quand le Maître se vit si fort, et qu'il n'y avait ni prévôt, ni bailli qui osât résister à ses gens, il se mit à prêcher contre les évêques et les chanoines, contre les Ordres mendiants , les moines blancs et les moines nou's (ceux de Citeaux et de Cluiiy), leur reprochant à tous leur gloutonnerie, leur orgueuil et leur passion des richesses. Il les appelait des mondains et des dévorateurs de viande, et le peuple se plaisait à entendre ces discours, ce qui était fort dangereux. Il commençait déjà à mettre à mort les clercs qu'il rencontrait par les champs. Quand les pastoureaux se présentèrent aux portes de Pans, la reine Blanche, trop faible pour espérer d'en venir à bout, fit des présents et des caresses au Maître de Hongrie, qui prêcha la mître en tête,
IIISTOlllE DE FRANCE.
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et consacra Teau bénite dans l'église de Saint-Eustache, pendant que les disciples, répandus dans la ville, laisiiient main basse sur tous les clercs qu'ils atteignaient. On barricada les abords du quartier de l'Université, pour qu'ils ne pussent arriver aux écoliers ; ensuite ils se dirigèrent sur Orléans, où le Maître entra le jour de la Sainl-Barnabé, après avoir annoncé qu'il allait prêcher comme un grand prophète. L'évoque avait défendu à ses clercs d'assister aux assemblées des pastoureaux, disant que ce n'étaient que souricières du diable; mais quelques-uns y vinrent avec la foule : l'un d'eux ayant osé entamer la discussion avec le Maître , au moment où il montait en chaire, eut à l'instant la tète fendue d'un coup de hache, et le massacre des clercs commença par toute la ville, au grand plaisir des bourgeois, qui vinrent en aide, à cette occasion, aux pastoureaux. Tant de violences finirent par exciter l'indignation publique. Blanche, rassurée par la distance, se déclara contre le Maître de Hongrie, excommunié avec tous les siens par l'évèque d'Orléans. En arrivant à Bourges, le prophète trouva une grande multitude, attirée par l'appât des miracles qu'il avait annoncés d'avance. Les miracles se faisant trop attendre, on commençait à murmurer, quand un bourreau, aposté parmi le peuple, se jeta sur le Maître, et lui lit sauter la cervelle d'un coup de hache à deux tranchants. Au même instant , les hommes d'armes du badli royal fondirent sur sa troupe éperdue, et la dispei"sèrent. Son cadavre fut jeté dans un carrefour, « pour être déchiré par les chiens ; » et ce fut le terme de cet étrange mouvement, qui donne un cruel démenti à ces instincts de pieuse servilité , dont on a fait trop souvent honneur aux hommes du douzième et du treizième siècle. Deux autres bandes de pastoureaux qui avaient fait route pour Marseille et pour Bordeaux , eurent le môme sort que la première. « Les chefs furent suspendus aux fourches pati-
bulaires, et le menu peuple obligé de s'en retourner pauvre et mendiant. » (Mathieu Paris.) (Hist. de France.)
L'année qui suivit la destruction des pastoureaux. Blanche mourut (1252), laissant le royaume florissant; femme admirable, malgré sa morgue espagnole , et qui est restée populaire chez nous à deux litres : pour avoir sauvé la royauté, et pour nous avoir donné saint Louis. Quand on apprit au roi que sa mère était morte, il parcourait la Palestine, relevant les fortifications des villes, visitant les églises, encourageant les chrétiens par ses paroles comme I)ar son exemple, et il ne put de sitôt s'arracher à ces douces occupations ; ce ne fut qu'en 1254 qu'il se détermina enfin à partir, laissant les chrétiens de la terre sainte aussi nus et aussi délaissés qu'auparavant , et ne rapportant à la France, de cette longue et pénible expédition, que le souvenir des grandes choses qu'il avait faites. Personne ne lui reprocha de ne pas rapporter assez. 11 n'y eut que de l'admiration pour cet homme, qui, après s'être montré plus grand que l'adversité , revenait vers les siens aussi doux et aussi simple qu'il était en parlant. Ses compagnons de croisade redisaient à la foule comment , tout brisé par la maladie, il avait bravé les bourreaux et les tortures du sultan ; comment son seul aspect avait intimidé les féroces Mamelucks, qui , les mains rougies du sang de leur maître, venaient lui parler d'abjuration. Us rappelaient sa bonne foi avec des gens sans parole , sa compassion pour toutes les douleurs, sa générosité pour toutes les misères. Tant de vertus le rendaient sacré aux grands comme aux petits ; et depuis , son règne s'écoula heureux et tranquille, sans qu'il eût ni révolte à châtier, ni guerre à soutenir ».
* « Le calme absolu dans lequel s'éioulèrenlles dernières années du règne de saint Luuls , aida encore à rafTerinissenienl de celle
UlSTOllŒ D£ FUA>CE.
Bientôt il vint ajouter encore à cette réputation de vertu par un acte de désintéressement et de justice , inouï dans notre histoire, et nous oserions le dire , dans toute l'histoire, acte de vertu et non de politique, comme quelquesuns ont voulu l'expliquer, et d'une vertu si élevée, que
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souveraineté morale qui lui permit d'agir si Tortement sur son époque. Nous voulons parler du code nouveau qu'il dicta à la féodalité, et qui nous est parvenu sous le titre d'£lablisscmenis de saint Louis.
«Quelque grande qu'ait été rinfluence de ces institutions, il faut bien se garder de croire que leur auteur ait entrevu toutes les conséquences de ses actes. Comme on vient de le dire, son respect pour les droits acquis ne céda jamais qu'à l'obligation où il croyait être de faire respecter partout la loi de Dieu. C'est ainsi que, dans ses établissements^ il reconnaît formellement le droit qu'ont les seigneurs de résister au roi, lorsqu'il leur a dénié justice en sa cour. Ses établissements, au moins dans le premier livre, ne sont souvent autre chose que la reconnaissance et la détermination des droits féodaux, et plus d'une fois sa justice s'arrêta devant des privilèges consacrés par le temps. Ainsi un seigneur de Coucy ayant fait pendre, pour délit de chasse, deux jeunes gens d'une famille distinguée de Flandre, Louis voulut le punir de mort, malgré toutes les supplications de la noblesse, et il ne renonça à faire exécuter sa sentence , que lorsqu'on lui eut montré qu'elle violait les lois féodales.
« Néanmoins saint Louis ne respecta pas également toutes les coutumes de la féodalité; il en est deux surtout qu'il s'eiïorça, pendant tout son régne, de détruire; je veux parler des guerres privées et des duels judiciaires. D'abord, en 1445, il rétablit, en termes plus formels, une ordonnance de Philippe-Auguste, par laquelle il était arrêté qu'après une offense entre deux parties, il y aurait une trêve de quarante jours pour tous leurs parents; c'est ce qu'on nomma la quarantaine le roi. En vertu d'une ordonnance postérieure, la partie qui se croyait la plus faible put encore éviter la guerre en recourant à la justice, et celle-ci sommait son adversaire de \ui Invar tissearernent. L'asseurcment ne pouvait être refusé, et celui qui le \iulail était pendu. Ces urduuuances dimi-
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beaucoup n'ont pu la comprendre. On ne revient ç^uèvo sur le droit d'une conquête quand elle est terminée, surtout quand elle date de plus d'un demi-siècle; et cependant Henri III eut le courage, nous dirions l'audace, s'il n'avait pas eu affaire à saint Louis, de venir lui demander compte
nuérent sans nul doute le nombre des guerres privées, car saint Louis s'efforça constamment de les faire observer.
« Il lui fut moins facile de détruire le duel judiciaire. Celte forme de procédure était si universellement adoptée, elle était si chère à la noblesse, que la tentative de l'interdire tout à coup et dans tous les fiefs était impraticable. Aussi saint Louis ne supprima-t-il formellement le duel judiciaire que dans les domaines royaux : son ordonnance le dit expressément , et il le répète dans plusieurs passages de ses établissements, mais il traita avec ceux des grands vassaux qui consentirent à délruire le duel judiciaire. Toutefois, la plupart des seigneurs refusèrent longtemps, par intérêt, d'imiter son exemple, car l'amende du vaincu roturier était de soixante sols, et celle du gentilhomme de soixante livres. En défendant les batailles en justice, saint Louis y substitua les preuves par témoins, sans ôler les autres bonnes et loyales preuves usitées en cour laïque jusqu'à ce temps. Cette mesure, bien qu'elle ne s'élendlt pas à tout le royaume, n'en eut pas moins d'importants résultats. Dès lors, dans tous les domaines de la co^^ronne, on fut dbligè, au lieu de recourir au combat, de se soumettre à la juridiction des juges royaux.
« Mais l'apprèciaiion des témoignages, la complication de causes, le nombre et la confusion des preuves écrites, rendaient bien difficile l'administration de la justice, et il fallut qu'une classe d'hommes prit pour lâche spéciale et exclusive le soin des procédures. Ces nouveaux clercs eurent aussi leur évangile, les Pandectes de Justinien, découvertes depuis un siècle, et appelées du nom de raison écrite. Ce que les jurisconsultes de Bologne avaient voulu faire pour les empereurs de la maison de Souabe, les légistes de France le tentèrent avec plus de succès en faveur de leur souverain; ils ne dirent point que le roi de France devait succéder à la toute-puissance des empereurs romains ; mais ils arrivèrent plus fûrement au même but par des moyens détournés. Créés par la
des conquêtes de Philippe Auguste. Un autre l'eût renvoyé avec plus de pitié que de colère ; Louis ÏX devint pensif à cette demande, et quelque temps après, il lui rendit le Périgord, le Limousin, TAngenois, la Saintonge et le Quercy, sous la condition qu'il le tranquilliserait pour le reste, en
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renonçant à tous ses droits : il eût même tout rendu, si rénergique opposition qu'il rencontra partout ne l'eût épouvanté(1259).
C'est quelque chose de si rare pour un historien que de voir la conscience jouer un rôle dans les traités et les né-
royauté, qui les prenait pour ses conseillers, ils aHaquèrent soiirdement, à son profil, la société féodale ; d'abord ils cherchèrent à introduire partout la législation de l'empire romain, si favorable à l'autorité absolue. Dans tout le second livre des établissements de saint Louis, a peine y a-t-il douzeou quinze chapitres où l'on n'en référé point à quelques passages des Pandectes. C'est dans cet esprit qu'ils multiplièrent les appels et les cas royaux, de manière à ramener tontes les justices féodales sous la dépendance de la justice royale. Si aucun veut fausser jugement au pais, où il appartient que jugement soit faussé, il n'y aura point de bataille: mes les clains et les re«/)ons. et les autres er remens de plet seront apportés en nostre cour. Ainsi, sans supprimer les justices seigneuriales, saint Louis donnait à ses prévôts et baillis le pouvoir de juger souvent les causes déjà jugées par les barons. Aces appels vinrent se joindre les cas royaux, c'est-à-dire que le roi, comme chef du gouvernement féodal, avait de préférence à tout autre, le droit déjuger certaines causes nommées pour cela cas royaux. Mais les légistes du roi qui savaient combien peut s'étendre un droit que rien ne précise, ne voulurent Jamais déterminer clairement quels étaient les ras royaux, et c'était par une décision tout arbitraire, que toutes les fois qu'une cause leur paraissait intéresser l'autorité du roi, ils l'enlevaient aux justices seigneuriales, pour en attirer le jugement à leurs cours.
« Tous ces légistes dont le prince s'entourait, cherchèrent bientôt à se créer une position dans l'État, en dehors «le la hiérarchie féodale; ils n'inventèrent point d'abord des noms ni des formes nouvelles, mais ils profitèrent de tout ce qui pouvait leur servir dans les substitutions féodales, pour cacher leur innovation sous d'anciens titres.
« En lisant les ordonnonces rendues par saint Louis, on voit que. pour la plupart, elles ont été délibérées dans un conseil où le roi avait appelé ses barons, ou ceux de ses sujets qui étaient diiccie-
ment intéressés à l'objet des ordonnances. C'est ainsi qu'on lit dans le préambule des établissements : Et furent faits, ces établissements, parle grand concours de sages hommes et de bons clercs. Lorsque Louis voulut rendre à Henri III les conquêtes de Philippe Auguste, il eut à lutter longtemps contre son baronnage, qui pesa la légitimité des prétentions du roi d'Angleterre, et reconnut comme valide le jugement des douze pairs de Philippe Auguste contre Jean sans Terre. C'est bien là le grande parlamentum dont parle Guillaume de Nangis. Mais cette noble cour de baronnie ne semble apparaître sous saint Louis que pour élever à son importance et ennoblir de son nom une humble réunion de légistes qui envahissent peu à peu \c parlamentum, et bientôt en chassent même les barons. Lasubslitulion <!cs preuves par témoins aux gages de bataille, les appels, les cas royaux, les renvois des causes diflBci les pour les preui;Momr, compliquèrent singulièrement les travaux de la cour du roi. Les barons ne purent y suffire; il fallut des conset7fer*cicrcj pour lire les dépositions dos témoins, et cette masse énorme d'écritures que faisait naître chaque procès. Une ordonnance, qui est peut-être attribuée à tort à saint Louis, nous montre le parlement composé de trois hauts barons, le duc de Bourgogne, le comie de Saint-Pol et le connétable; de trois prélats, l'archevêque de Narbonne, l'évêque de Paris, l'évêque de Tèrouanne; de dix-huit chevaliers ; de dix-sept clers ; enfin de deux légistes prononçant les arrêts; sept autres membres pouvaient y assister occasionnellement. Telle fut l'origine de celle magistrature qui occupa une si grande place dans l'ancienne monarchie, et fut le plus puissant instrument dont se servit la royauté pour niveler la France.
« C'est à saint Louis qu'est aussi due la Pragmatique-sanction qui détermina les droits de l'autorité spirituelle et ceux de la puissance temporelle, affranchit la couronne de toute dépendance à l'égard du saint siège , et posa la base des libertés gallicanes. » ( Le Rns. Flixt. du ,llnyen-àge.)
gocialions publiques, que Ton s'étonne d'abord de ce traité hors ligne, et que l'on ne sait s'il faut admirer ou blâmer. Sans doute, Louis fut le seul de son conseil qui fût de son avis ; sans doute on lui parla des destinées de la France compromises par ce rigorisme de justice dont personne ne faisait usage : il serait impie cependant de contester que la vertu soit de mise en politique ; et pour une fois, par hasard, qu'elle s'y trouve mêlée , la critique peut bien lui faire grâce.
A quelques mois de là, Louis reçut une flatteuse récompense de ce vertueux sacrifice. Henri III, qui, tout en profilant de la conscience des autres, en fîiisait peu de cas pour lui-même, disi)utait sans cesse à ses barons les droits que leur avait donnés Jean sans terre, et que lui -môme avait confirmés plusieure fois. Irrités de sa mauvaise foi, ils se soulevèrent enfin, et sous la conduite d'un fils du fameux Simon de Montfort (Leicester \ ils avaient déya commencé la guerre, quand on convint de s'en rapporter à saint Louis (i2G0). C'était la seconde fois que le roi de France voyait comparaître ainsi devant lui deux puissances ennemies : et, en méritant cet hommage, il servait admirablement la cause de la royauté capétienne ; car ceux qui venaient ainsi se mettre à ses pieds, s'inclinaient bien un peu, aux yeux du peuple, qui ne discute guère les intentions , devant le trône sur lequel Louis était assis. Cette fois, comme l'autre, sa voix impartiale fut impuissante devant les haines passionnées des partis; Henri qu'il avait condamné au pardon du passé, les barons, qu'il rappelait à la soumission, refusèrent également d'obéir, et cette intervention, si glorieuse pour le roi de France, fut inutile à ceux qui l'avaient invoqué.
De toute part on recourait à la cour de Louis quand il y avait quelque chose à faire en Europe. Trois ans après le jugement de Henri HI et de ses barons, on vit arriver en
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France des légats du pape Urbain IV, qui venaient offrir à Charies d'Anjou, un des frères du roi, le royaume de Naples et de Sicile, au préjudice de Manfred. Celui-ci que le pape dépossédait était fils de Frédéric II, que Louis avait défendu autrefois contre les poursuites du saint-siége , et dont il avait refusé la couronne pour son frère Robert. L'offre d'Urbain IV fut acceptée; mais Louis, en ne la refusant pas, ne mentit point à sa conduite passée : car d'Anjou n'était point alors un jeune homme sans volonté et sans puissance, comme l'avait été Robert; c'était un homme hardi et violent, qui possédait presque tout le Midi, et qui, à défaut de permission, fût parti malgré son frère. D'ailleui-s l'expédition s'exécuta sans Louis IX : ce fut en Provence que Charles fit tous ses préparatifs , et quand il descendit en Italie, l'armée qu'il conduisait à Naples était bien à lui , et le roi de France n'avait pas à en réclamer un soldat.
Cette expédition de Charies d'Anjou est un fait de la plus haute importance ; elle décide la prédominance de la race française sur les races qui l'avoisinaient au sud, et prépare de loin les fameuses guerres d'Italie : quand Charies VIII passa les Alpes, c'était pour faire valoir les droits qu'il tenait de la maison d'Anjou. Un moment le frère de Louis IX put croire qu'en place du royaume de Naples c'était l'Italie entière dont il allait s'emparer. Depuis que Frédéric II avait disparu de la scène, et que le grand interrègne avait commencé pour les pays de l'ancien empire, l'Italie , veuve de cette unité politique, il est vrai, plutôt que nationale, dont elle devait le bienfait à ses empereurs, s'agitait en vain pour la ressaisir, et luttait péniblement contre cette nuée de souverainetés lœales qui s'élevaient à chaque pas dans son sein. Guerres de maisons contre maisons, de villes contre villes, de familles contre familles, de la maison d'Est contre la ujaison de Romano , de Florence contre Pise, de Venise
lilSTOlHIi: DE FRANCE.
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contre Gênes, des Uberti contre les Donati ; lutte de l'aristocratie et de la démocratie, des petits et des hauts métiers à Florence, des sénateurs et du peuple à Venise; tout cela était venu fondre sur elle dès que l'empire lui avait manqué ; et au milieu de cette confusion épouvantable , elle cherchait en vain un point autour duquel elle pût se rallier ; la papauté et la maison de Naples, qui seules eussent pu prétendre à la domination, ne songeaient qu'à se déchirer, et, loin de remédier au désordre , ne faisaient que l'augmenter. Quand Charles se montra à cette société en chaos, tous les regards se tournèrent sur lui. Brave, entreprenant, étranger à toutes les haines, à tous les intérêts qui divisaient cette foule de souverains et de nations , avec une belle armée à ses ordres, et la France derrière lui, il pouvait prétendre à réunir sous sa domination la contrée qui s'offrait à lui, à exécuter peut-être ce que rêva Napoléon, à pousser la France jusqu'au golfe de Tarente : déjà la Lombardie était à ses pieds ; il se faisait nommer sénateur à Rome, et seigneur de la république à Florence ; tandis que Manfred pouvait à peine contenir ses peuples soulevés au seul nom des Français. Mais au lieu de cela, au lieu de rester lui-même, et de commander à tous en ne se livrant à personne , Charles se mit au service d'un parti, d'une idée, il se fit chef des Guelfes et chevalier du pape, et l'Italie qui avait battu des mains sur son passage, se referma bientôt derrière lui.
En place de si grandes espérances, il se trouva heureux de venir à bout de Manfred, qui perdit en un jour, son royaume et la vie (bataille de Bénévent, 1266). Encore les Gibelins dont il s'était fait l'ennemi, ne le laissèrent-ils pas jouir en paix de sa conquête, et lui ramenèrent-ils en deux ans ce qui restiiil de la maison de Souabe, le jeune Conradin, (lui l'aurait i)eut-être emfKjrlé si Charles, près d'être vanicu à Tagliacozzo (1208), n'eût
ordonné à ses hommes d'armes do frapper aux chevavxK Une si chétive proie ne suffisait pas à la vaste ambition de Charles, et, dans ses rêves ambitieux, il songeait à lui jeter une plus ample pâture. De la pointe de la Sicile, il jetait des yeux avides sur les contrées de l'ancienne Carthage, possédées alors par la tribu des Mérinides, et, s'il eût été assez fort, il en aurait entrepris sur-le-champ la conquête ; mais, impuissant à soutenir une lutte contre une tribu redoutable, qui faisait trembler alors les chrétiens de la Caslille, il songea à la France, et résolut d'y mener son frère.
Les circonstances étaient favorables : depuis la première croisade, Louis IX avait toujours la terre sainte devant les yeux, et il pensait sérieusement à s'embarquer de nouveau pour aller combattre les infidèles. Charles lui parla de se diriger sur Tunis, d'où il pourrait ensuite descendre avec avantage en Egypte, en soumettant la côte sur son passage, et lui promit une flotte et une armée, s'il adoptait son plan. Le bon roi le crut et partit déjà malade, au milieu des lamentations et des larmes de ses sujets, qui tremblaient de ne plus le revoir (1270). Ils ne se trompaient pas : à peine avait-on commencé le siège de la place, que la contagion se mit parmi les Français, et déjà ils mouraient par milliers, quand Louis, qui parcourait le camp, consolant les mourants et exhortant ceux qui vivaient encore à bien combattre, rentra un jour dans sa tente, attaqué lui-même de la peste, et quelques jours après elle l'avait emporté (1270). Quand le saint roi se sentit mourir, il ordonna qu'on retendit sur la cendre, et il était là, faisant ses adieux à se serviteur qui pleuraient, et adressant à son fils ces belles paroles que tout le monde sait par cœur, quand un homme que personne n'attendait plus, parut tout à coup devant lui.
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C'était un acte infâme d'après les lois de la chevalerie.
C'était Charles d'Anjou qui venait d'arriver avec cette flotte tant désirée, et que pas un ne salua d'un cri de joie, car Louis allait mourir. Charles n'eut que le temps de recevoir ses derniers soupirs, et puis il fallut songer au retour. Un point d'honneur chevaleresque défendait de faire une paix avec les infidèles ; on conclut avec le roi de Tunis une trêve dérisoire de dix ans, et on laissa là pour toujours ce rivage maudit, où les calculs intéressés d'un prince ambitieux avaient envoyé Louis pour y mourir.
La peste de Tunis avait mieux servi les intérêts du nouveau roi, que la conquête de cette ville n'eût fait ceux de Charles d'Anjou. Quant il revint en France, il apportait avec lui, outre le corps de son père, les cercueils de ses deux frères, Jean Tristan et Alphonse de Poitiers, de Jeanne de Toulouse, la femme d'Alphonse et de Thibaut II, comte de Champagne et roi de Navarre. Chacun de ces cercueils valait une province à la couronne, et Philippe le Hardi se vit enrichi d'un coup de l'Auvergne, du Poitou, de la Champagne et du comté de Toulouse. Les nouvelles possessions du roi de France, le mettaient pour la première fois en contact avec tout le midi de l'Europe ; aussi allons-nous voir Philippe le Hardi engagé dans toutes les révolutions de l'Italie et de l'Espagne, tandis que ses prédécesseurs et son père lui-même, tout puissant qu'il était, ne s'étaient jamais hasardés au delà des doux chaînes de montagnes qui bornent la France de ce cùté-là. Philippe le Hardi est plutôt le continuateur de Charles d'Anjou que de saint Louis ; son règne se passe tout entier au dehors de son royaume ; ce n'est plus qu'une figure insignifiante, si nous voulons le ramener en France. L'histoire ne nous donne alors que des procès de ministres et des persécutions de Juifs ; des anecdotes et des faits banaux qui se retrouvent à chaque page de nos annales. Mais suivons-le partout ailleurs, en Navarre, en Castille, à Naples, en Aragon ; son rôle s'agran-
dit et devient imposant. Il est l'arbitre de la moitié de l'Europe, et là où éclate une guerre, une révolution, une querelle de famille, on est sûr de trouver son nom.
La Navarre fut la première qui appela l'intervention de ce puissant monarque. A la mort de Henri le Gras, fils de Thibaut II (1274), il ne restait plus de l'ancienne famille des comtes de Champagne, qu'une fille de trois ans, que les Navarrois voulaient marier à un prince espagnol, comptant se débarrasser ainsi de la domination française. La mère de Jeanne l'amène à la cour de Philippe pour déjouer leur projet, et pendant qu'il la fiance à son fils, qui fut plus tard Philippe le Bel, Robert d'Artois entre en Navarre avec une armée. La soumission du pays ne se fit pas attendre, et dès lors (1276), le roi de France s'en constitua le maitre au nom de son fils.
La même année où Robert d'Artois venait de conquérir la Navarre, il passe en Castille, où il avait aussi à défendre du sang français. Les infants de Lacerda, parents de Philippe le Hardi par leur mère Blanche de France, et repoussés comme tels par le vœu national, avaient imploré sa protection contre Sanche, leur oncle, que les cortès avaient nommé roi. La guerre fut poussée sans vigueur : dès ses premiers pas en Castille, Robert s'arrêta et entama des négociations. Les négociations traînèrent, et Blanche de France, peu rassurée contre l'ambition de Sanche, par la protection inactive de son frère, se sauva avec son fils en Aragon. Cependant Philippe ne perdit pas de vue ses neveux dépossédés, et ses réclamations inquiétèrent longtemps encore l'usurpateur ; mais elles n'amenèrent aucun résultat, et bientôt une affaire plus importante vint attirer ailleurs son attention.
Refoulé dans son royaume de Naples par l'échec de Tunis, Charles d'Anjou n'avait pas abdiqué tout espoir de conquête , et , fixé maintenant sur les côtes qui regar-
28/4 HISTOIRE DE FUA>CE
dent la Grèce, il se voyait déjà raaitre de Constantinople, que les Grecs venaient de reprendre aux Latins, quand cette terre d'Italie, dont il faisait le point d'appui de ses conquêtes futures, vint tout à coup à lui manquer. La Sicile, fatiguée de son gouvernement dur et rapace, massacre ses Français dans la journée des vêpres siciliennes, et au lieu d'aller chercher au loin de fructueuses aventures, c'est chez lui qu'il faut combattre, non plus pour se fonder une vaste domination, mais pour retenir sous sa main celle qui veut lui échapper (1282).
La France vint à son secours ; car c'était aussi sa cause qui se débattait en Sicile : il s'agissait de décider si elle garderait cette hautaine suprématie qu'elle s'arrogeait sur le midi, ou si une autre en recueillerait l'héritage. Philippe remua tout pour écraser Pierre d'Aragon, qui s'était fait l'homme des Siciliens, et qui était allé les soutenir en personne. Martin IV, que Charles d'Anjou menait à son gré , lance contre Pierre une excommunication dictée, et le déclare déchu de son royaume qu'il donne à Charles de Valois ; Jayme, roi de Majorque, ouvre passage aux Français par son comté de Roussillon et joint ses troupes aux leui"s; il n'y eut pas jusqu'à Don Sanche qu'on ne gagnât contre l'Aragonnais, en lui cédant les prétentions qu'on faisait valoir au nom des infants de Lacerda. En même temps Charles d'Anjou lui faisait rude guerre en Sicile ; ceux qui l'avaient appelé commençaient à se lasser de lui ; un seul homme fit face à tout et sauva l' Aragon. C'était un sujet de Charles d'Anjou, Roger de Loria, un marin de la Calabre, dont il avait dédaigné ou mal récompensé les services, et qui de dépit, était allé se jeter dans le parti de ses ennemis, D'abord il attaque sa flotte devant Messine, et lui brûle quatre-vingts vaisseaux. Pendant que l'on combattait, Charles était sur le rivage, regardant du haut d'une colline la défaite des siens, et demandait à Dieu, en ron-
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géant son sceptre, que du moins il pût descendre dtucement (1283). Il n'avait pas épuisé la coupe. L'année suivante, il parvient à se refaire une nouvelle flotte, et la donne à son fils qui va croiser dans les parages de Trapani. Le jeune homme y trouve Roger de Loria, et Charles apprend bientôt qu'il n'a plus de flotte, et que son fils est prisonnier. C'en était trop pour celui qui avait rêvé la conquête de l'Afrique et de la Grèce, et qui avait manqué se voir le maître de l'Italie : il en mourut de désepoir (1285). Philippe le Hardi n'était pas plus heureux. L'année même où son oncle expirait, il s'ébranlait enfin avec une armée de cent mille hommes pour envahir l'Aragon, et passait en Espagne par le Roussillon, tandis qu'une flotte nombreuse côtoyait le rivage, portant les vivres et les munitions, et toute prête à le soutenir au besoin. Elle esL dispersée par Roger de Loria ; et Philippe, entré dans le Lampourdan, n'a que le temps de s'emparer de Girone et de fuir en Fmnce, car la peste, le seul ennemi presque qui ait fait raison des Français dans les contrées méridionales, s'était mise dans son armée. Il ne put fuir assez vite, car elle l'atteignit à Perpignan, et ce fut là qu'il termina son règne (1285).
■ii
Philippe le Bel y Louis le Hutin, Philippe le Long, Charles le Bel (1285, 1314, 1316, 1322, 1328). — Nous sommes loin des chétifs monarques , successeurs de Hugues Capet , qui ne pouvaient aller de Paris à Orléans sans escorte. Philippe le Bel est déjà plus que le roi de France : l'Espagne et l'Italie sont pleines de lui. Ici c'est Charles de Naples qu'il soutient dans son royaume insurge contre les attaques de la maison d'Aragon ; en Espagne,
c'est Charles de Valois qu'il envoie à la conquôle de l' Aragon, qui lui a été cédé par le pape ; tandis que lui-même est en guerre avec Sanclie de Castille , en faveur des infants de Lacerda, petits-fils de saint Louis, par leur mère Blanche de France, et qu'il pousse ses domaines au delà des Pyrénées, par son mariage avec Jeanne de Navarre (1 284). En moins d'un siècle S la royauté capétienne était arrivée des bords de la Seine aux confins méridionaux de l'Europe, et le midi tout entier semblait relever d'elle.
Mais cette immense expansion avait eu lieu trop rapidement pour être durable, et Philippe le Bel ne se laissa point aveugler par cette fortune subite ; il eut assez de bon sens pour comprendre que les destinées de la royauté n'étaient point au delà des Alpes et des Pyrénées, et qu'avant de se faire dominatrice au loin , elle avait à ses côtés deux ennemis à combattre et à vaincre, l'Angleterre et la féodalité : dès lors il ne songea plus qu'à la ramener de la voie, plus brillante que sûre, où l'avait engagée Philippe le Hardi ; et ces occasions séduisantes de gloire et de conquêtes ne furent pour lui que des obstacles dont il se débarrassa au plus vite. D'abord il poussa les guerres que lui avait léguées son père avec une mollesse qui montrait assez combien peu il s'en souciait Les Aragonnais, qui jouaient bon jeu , ne l'entendent pas ainsi , et viennent faire le ravage sur ses côtes ; alors il se ligue contre eux avec la Castille, et profite d'une guerre pour en apaiser une autre. Les infants de Lacerda sont sacrifiés à don Sanche, mais la France est délivrée d'hostilités stériles et ruineuses, et les levées faites en Languedoc restent dans le pays (1288). Puis Philippe accommode entre eux les deux rois de Naples et d'Aragon. Celui-ci renonce à la Sicile, et re(;oiten revanche la cession des droits de Charles de Valois sur l'Aragon, cession que la
t Les premières conquèies de Philippe-Auguste datent de liOi.
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maison de Naples paie à ce prince, en lui faisant don du Maine et de l'Anjou (1291). Philippe abdiquait ainsi l'empire du midi, mais il se retirait du champ de bataille avec tous les honneurs de la guerre, en combattant fatigué, et non point en vaincu. C'eût été une triste préparation à la lutte périlleuse qu'il méditait contre l'Angleterre, que d'ouvrir son règne, en fuyant devant des ennemis mille fois moins redoutables, et le nouveau monarque était trop habile politique pour commettre une telle maladresse.
L'ennemi qu'il avait en tète était du reste trop à craindre pour que l'on pût être impunément maladroit avec lui. C'était Éduuard I'' , prince habile autant que brave, qui, dès le règne de son père Henri lll, s'était fait la réputationdu plus valeureux chivalier de son temps, en partant presque seul au secours de saint Louis arrêté devant Tunis (1270), et en délivrant son père des mains de Leicester , qui , après l'avoir battu, allait s'emparer de la couronne (1265). Une fois sur le trône, Edouard n'avait eu qu'une idée, celle d'exécuter en Angleterre l'œuvre d'unité territoriale que ses rivaux de France venaient de commencer si heureusement, et déjà ce génie ardent et tenace était presque venu à bout de son entreprise. Le pays de Galles, cet antique asile de la population primitive, qui s'y était conservée pure depuis tant de siècles en face des Bomains, des Saxons et des Normands, ne lui avait coûté que six ans de guerre, et quelques distinctions plus flatteuses pour les Gallois ^ qu'onéreuses pour lui; encore quelques années, et il allait se voir maître de TÉcosse, que l'extinction de la famille royale avait prcscjuc livrée entre ses mains, et qu'il attaquait par la corruption , en même temps qu'il la menaçait de ses armes (1292). Philippe vint se jeter à la traverse. Il lui im-
< Il voulut que le Oli atné du roi d'Angleterre prit à l'avenir le titre de prince de Gallei.
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pi
portait trop de ne pas laisser à son ambitieux voisin le temps et le loisir de ramasser en un seul faisceau toutes les contrées dont se composait son île, et il se hâta de lui déclarer la guerre, pendant qu'il ne pouvait encore se jeter sur la France, sans laisser quelque ennemi derrière lui
Le prétexte de cette guerre fut bien frivole , s'il faut en croire l'anecdote de ces deux matelots anglais et normands qui tirèrent le couteau l'un contre l'autre sur le port de Bayonne, et dont leurs camarades rendirent la querelle nationale en l'embrassant. Mais qu'importait le prétexte? La guerre était décidée d'avance, et l'on n'eût pas été embarrassé pour en créer au besoin. Edouard est cité devant la cour des pairs, qui sera bientôt le parlement, pour rendre compte des ravages exercés par ses sujets sur les côtes de France. 11 répond fièrement que l'on rend la justice h Londres , et que les hommes de Philippe peuvent y porter leur plainte ; et sur cette réponse, la cour, toujours complaisante pour les rois , le déclare déchu de ses domaines de Guienne, où Philippe envoie aussitôt une armée.
Les deux rivaux sentaient bien que cette fois il ne s'agissait plus de brûler un village ou d'emporter d'assaut un château fort comme aux anciennes guerres, si pompeusement nommées par nos historiens guerres de France et d'Angleterre, et pour s'aider dans la lutte qui s'ouvrait, ils allèrent chercher des alliés : Philippe, jusqu'au fond de la Norwége, où il fit alliance avec un roi Éric, qui devait lui envoyer deux cents vaisseaux dont on n'entendit jamais parler; Edouard, jusque par delà les Alpes, où il gagna le comte de Savoie. L'Allemagne entière se trouva un moment partagée entre eux deux, mais tout ce grand mouvement diplomatique n'aboutit qu'à une petite excursion du comte de Hainaut, sur les terres de France, excumon que Charles de Valois arrêta on semontnint, et aux fanfaron-
nades d'Adolphe de Nassau, si durement repoussées par Philippe ' . Les véritables alliés de la France et de l'Angleterre étaient l'Ecosse et la Flandre, et ce furent les seules qui prirent part au combat. Après trois ans de guerre, la Guienne allait enfin tomber aux mains de Charles de Valois , les Flamands se soulèvent , et Charies laisse là la Guienne pour aller les battre à Fumes (1297). Pendant ce temps Baillol , le roi d'Ecosse, retenait Edouard chez lui (1295), et sa défaite à Dunbar, qui arriva la même année que celle de Furnes, servait même les Français, comme l'autre avait servi les Anglais, en occupant leurs ennemis. Il ne servit de rien au comte Guy, comme au roi Baillol, de s'être sacrifiés pour leurs alliés. Quand Edouard et Philippe furent las de la guerre , ils se les abandonnèrent l'un à l'autre. L'année même des deux batailles de Fumes et de Dunbar, ils firent une trêve, et se laissèrent là mutuellement pour tourner leurs armes contre des ennemis plus dangereux parce qu'ils étaient plus près. Edouard se jette sur les Écossais, qui, conduits par le brave Wallace, venaient de reconquérir leur indépendance nationale, et remporte sur eux la victoire de Falkirk, qui les lui livra une seconde fois (1298). Pendant ce temps, Charles de Valois entrait en Flandre, et Guy, vaincu, venait se remettre avec toutesa famille entre ses mains. Charles, en conduisant son illustre captif à Paris , lui avait donné l'assurance de sa grâce. A peine Guy est-il en présence du roi de France, qu'il se voit accablé d'injures, chargé de fers, et jeté dans
i L*einpereur avait fait déclarer le roi de France déchu de sa couronne dans une diète tenue en Allemagne, et lui avait envoyé un cartel de guerre. Philippe, pour toute réponse, lui écrivit ces deuimots: aNimis, Germane. C'est trop pour toi. Allemand.» 11 savait que, loin de pouvoir lui faire du mal, Adolphe se soutenait à peine contre Tinsubordination de ses vassaux.
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la même prison où avait été Ferrand. En vain crie-t-il à la trahison ; son comté est confisqué, et une armée est envoyée pour s'en emparer. Les Flamands se laissent conquérir ; mais l'insolence des Français leur remet bientôt les armes en main. Le seigneur de Chàtillon, auquel ils avaient été confiés, les gouvernait rudement : peu fait à recevoir la loi des petites gens, il accueillait avec hauteur les réclamations des métiers, et punissait sévèrement leurs révoltes. Le chef des tisserands de Gand , Pierre Leroy, et Jean Breyel, boucher de Mâle, se mettent à la tète des métiers de Bruges , et soulèvent la ville contre les Français, qui sont massacrés : Chàtillon s'évade en passant à la nage le fossé de la ville, et arrive à Courtray , couvert de sang et de boue (1302).
En un instant toute la Flandre est sur pied; un fils de Gui s'échappe de la prison où le retenait Philippe, et vient se mettre à la tête de ses compatriotes pour achever et défendre leur ouvrage. Bientôt arrivent soixante mille Français sous les ordres de Robert d'Artois. Retranchés à Courtray, derrière un large fossé rempli d'eau, et habilement dérobé à la vue des ennemis, les Flamands attendent que la chevalerie française vienne s'y engager; et, quand les chevaux, tombant tout à coup dans le fossé, se culbutent les uns sur les autres, ils arrivent avec leurs longues et lourdes piques, et, hommes et chevaux!, égorgent tout à plaisir. Robert d'Artois fut trouvé parmi les morts, couvert de trente blessures ; et avec lui soixante barons et douze cents gentilshommes (1502). Cette bataille mit les Français hors du pays, et l'armement prodigieux, que Philippe fit sur-le-champ, ne put relever leurs affaires* : il arriva dans la saison des pluies , et fut obligé de revenir en France sans avoir rien fait.
t II leva prés de 80,000 hommes.
LES CAPÉTIENS
C'était alors l'époque où la querelle avec Boniface, dont nous allons bientôt parler, était dans sa plus grande chaleur : au milieu d'embarras si graves, Philippe ne se sentait plus en état de reprendre la lutte avec le roi d'Angleterre. Edouard de son côté, tout entier à l'Ecosse, que l'indomptable Wallace lui disputait avec acharnement, ne ix)uvait guère porter ailleurs ses armes. La trêve expirait ; on la convertit en unenaix définitive (1505). Philippe donna sa fille Isabelle au fils aine d'Edouard, et, pour sa dot, rendit la Guieime aux Anglais. En même temps il envoyait Guillaume de Nogaret à Anagni ; et l'année suivante, délivré de tout autre soin, il revient sur la Flandre, qu'il attaque à la fois par mer et par terre (1504) . Pendant que sa Hotte, commandée par le Génois Grimaldi, bat Guy de Flandre dans le Zuyderzée, lui même entre en Flandre avec cinquante mille fantassins et douze mille chevaux. On se rencontra près de Mons-en-Puelle, et toute la journée s'étant passée en escarmouches , pendant la nuit, les Français qui se divertissaient ou se reposaient dans leur camp, voient tout à coup une longue et massive phalange déboucher dans leur camp: c'étaient des Flamands qui, manquant de vivres, et craignant que la bataille ne se fit encore attendre, étaient venus la chercher au milieu des tentes françaises. Le premier moment de surprise fut critique pour les Français : Philippe, attaqué au moment où il se mettait à table, par un gros de Flamands qui s'était fait jour jusqu'à lui, pensa périr dans la mêlée. Mais l'on reprit bientôt courage, et les Flamands, engagés dans les tentes et les bagages de leurs ennemis, furent entourés de toutes parts. On fit main basse sur eux, et ceux qui surent défendre leur vie, s'échappèrent à la faveur des ténèbres. Le lendemain, Jean de Namur, leur général, n'avait plus d'armée. Mais un cri de rage avait répondu dans les bonnes villes à la nouvelle de sa défaite, et, quelques jours après, il com-
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LES CAPÉTIENS
mandait à soixante mille hommes, et envoyait demander au vainqueur la bataille ou la paix. Philippe fut intimidé, et, craignant de pousser à bout un peuple aussi énergique, il lui accorda la paix. Il garda pour lui le pays en deçà de la Lys ^ , et laissa le reste à la famille de Guy. A ce prix les Flamands le laissèrent paisiblement faire montre à Paris de la victoire de Mons-en-Puelle ; et son entrée triomphale dans l'église Notre-Dame* n'excita point leurs murmures, non plus que la statue équestre qu'il se fit élever : Philippe avait vaincu , mais il avait cédé.
Nous nous sommes hâté de donner en une fois toute la partie guerrière du règne de Philippe le Bel, afin de marcher librement dans le récit d'une autre moitié, toute d'intrigues et de violences judiciaires , dans laquelle le vainqueur des Anglais et des Flamands n'est plus qu'un homme d'école et de barreau, un juriste qui discute ses droits, un juge qui prononce des arrêts. On a déjà nommé Boniface et les temphers.
Benoit Gaétan, qui avait pris le nom de Boniface VIII en montant sur la chaire de saint Pierre, était un homme dur, violent, héritier des vieilles maximes de la cour de Bome, et se croyant encore aux temps de Grégoire Vil et d'Innocent III. Un grand changement avait eu lieu dans le siècle qui finissait. Le Code avait succédé à la Bible, et à l'unité religieuse une autre unité tout humaine qui résidait entre des mains laïques ; unité hostile à celle qui l'avait précédée, parce qu'elle la trouvait sur son chemin, et qui devait l'emporter à la fin, parce qu'elle s'était alliée aux deux seules puissances de l'époque qui eussent de l'avenir, le peuple et la royauté '. Tant que Boniface voulut essayer de
* A peu prés la Flandre d'aujourd'hui.
« Il entra dans celle cathédrale sur le cheval qu'il avail monté à
la bataille, et avec les mêmes armes dont il y était revêtu. (Daniel.)
» Elle s'appuyait sur le peuple, parce que les légistes sortaient de
la suzeraineté pontificale sur le faible et impuissant empereur d'Allemagne, Adolphe de Nassau, il put se croire encore le maître des rois ; mais le roi de France était un autre ennemi. Les premiers débats furent peu de chose, et les coups qu'ils se portèrent mutuellement étaient frappés indirectement et de côté : avant de s'attaquer, les deux ennemis s'observaient. D'abord Philippe accueille la famille des Colonne, chassée de Bome par Boniface, qui lui avait voué une haine à mort. Boniface tente d'usurper sur les droits de la couronne, en instituant un nouvel évôché dans le midi en 1295; puis, s'enhardissant, il lance la bulle Clericis laicos, qui défendait aux puissances temporelles de charger les biens du clergé d'aucune imposition (1298). C'était la fameuse querelle des investitures renouvelée en petit, et sous le point de vue financier. Philippe répond sur le même ton et ordonne la saisie de l'or et de l'argent qu'on voudrait faire sortir du royaume. Le pape sentit le coup, et ré-
ses rangs; c'était une noblesse pour lui, la noblesse de robe ; elle s'appuyait sur la royauté, à l'ombre de laquelle elle avait grandi ; et à son tour la royauté s'appuyait sur elle, car elle avait pour mission de détruire tout ce qui faisait obstacle à la royauté, la féodalité et la suprématie religieuse. Mais laissons parler M. Michelel sur cette œuvre, grande ou maudite, peu importe, du treizième siècle :
« Les légistes qui avaient gouverné les rois anglais dés le dou- « zième siècle, au treizième, saint Louis, Alphonse X et Frédéric II, « Turent, sous le petit-fils de saint Louis, les tyrans delà France. « Ces chevaliers en droit, ces âmes de plomb et de fer, les Plasian, « les Nogaret, les Marigni , procédèrent avec une horrible froideur « dans leur imitation servile du droit romain et delà fiscalité im- « périale. Les Pandectes étaient leur Bible, leur Évangile. Rien ne « les troublait dés qu'ils pouvaient répondre à tort ou à droit : a Scriptum est... Avec des textes, des citations, des falsifications , « ils démolirent le moyen-âge, pontifical, féodalité, chevalerie. Ils « allèrent hardiment appréhender au corps le pape Bonifiée VIII, et M brûlèrent la croisade elle-même dans la personne des templiers. »
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voqua sa bulle : l'argent qu'il retirait de la France était un de ses plus gros revenus. 11 alla môme jusqu'à s'interposer comme médiateur entre les deux rois de France et d'Angleterre ; mais il voulut jouer le rôle d'arbitre, et les indisposa tous les deux. Néanmoins, comme ils étaient l'un et l'autre fatigués de la guerre, ils acceptèrent sa médiation, et ce fut sous ses auspices que se conclut la trêve de 1297. Les choses ne pouvaient en rester là : bientôt quelques nouvelles discussions au sujet des évêchés du midi vinrent ramener les deux rivaux dans la lice, et cette fois ils se nommèrent par leurs noms et s'attaquèrent de front. Le légat que Boniface envoyait à Philippe pour négocier l'affaire était Bernard Saissetti, vassal du roi, le même homme qui avait donné lieu à la querelle de l'évêché de Pamiers. Ennemi personnel du roi de France, Bernard le traita avec tant d'insolence que, ne pouvant se contenir, Philippe le chassa de sa présence, et quelques jours après le flt arrêter (4301). Pendant que l'on instruisait le procès de Bernard Saissetti, arrive une bulle de Bome qui rappelait durement à PhiHppe que la cour de Rome n'avait pas encore abdiqué ses droits. C'est la fameuse bulle qui commence par ces mots : Ausculta, fill (1502). En même temps, Boniface en envoyait une autre au clergé, qui lui ordonnait de se rendre l'année suivante à Rome pour y conférer avec le siiintsiége sur ce que l'on ferait du roi. Il y eut plus de colère que de peur chez Philippe quand il reçut la bulle du pape : il la fit jeter au feu, et donna ordre qu'on détruisît celle qui était adressée au clergé. Au lieu de laisser partir celuici pour Rome, il le convoqua auprès de lui dans cette fameuse assemblée, à laquelle on a fait remonter la naissance des états-généraux, où le peuple, dit-on, fut admis pour la première fois à faire partie intégrante de l'État (tiers-état). Ce dut être un beau triomphe pour la royauté, quand du milieu de cette assemblée, où la France était
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tout entière, sortit comme une seule voix qui la proclamait indépendante de tout pouvoir sur la terre, et lui promettait assistance dans le combat. Les trois états écrivirent chacun une lettre à Boniface pour réfuter sa bulle. Celle du clergé avait quelque chose d'indécis et de mitigé : il ne pouvait rompre à découvert avec son chef. Celle de la noblesse est pleine d'une hautaine insouciance * ; elle relevait le gant du pape, et le combattait sans le craindre, mais aussi sans prendre grand intérêt à ce débat qui ne la regardait pas. La lettre du peuple fut insolente : A Benoît, qui se dit pape, peu ou point de salut. Que votre très-grande fatuité sache, etc. Le peuple était représenté presque en entier par les légistes, et les légistes apportaient dans cette affaire l'acharnement de gens qui ont déjà vaincu, mais auxquels on résiste encore.
Boniface crut qu'il ne s'agissait que de frapper un grand coup, et lança sa bulle IJnani sanctam, qui fut bientôt suivie d'une autre encore plus emportée : il mettait le royaume en interdit. Philippe en appelle à l'Église, et tient au Louvre un assemblée de tout le clergé français, dans laquelle il fait déposer Boniface. En même temps, le parlement, dirigé par Pierre Flotte et Guillaume de Nogaret, déclarait le pape ennemi du royaume. Le dernier, qui avait lu et rédigé l'arrêt, se chargea de l'exécuter, et partit de suite pour l'Italie.
C'était quelque chose de curieux pour cette génération, venue quelques années après Innocent III, que de voir un
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* En voici le commencement tel qu'il est cilé par Daniel ; il pourra donner une idée du slyle épislolaire de l'époque. « A hono- « râbles pères lors chiers et anciens amis tout le collège et à chacun « des cardinaux de la sainte Église de Rome, li duc, Il comte, li « baron, li noble tuit du royaume de France, salut et continuel « accroissement de charité, d'amour et de toutes bonnes aventures « à leurs désirs. Seigneurs, vos espécialraent savez, etc. »
petit procureur, dont le père avait été brûlé comme patarin (hérétique), s'en aller avec confiance porter les mains sur celui qui naguère faisait et défaisait les rois, et pour tout auxiliaire emporter avec soi... de l'argent. La France et l'Italie étaient dans l'attente ; tout à coup l'on apprend qu'à la tète d'une troupe de condottieri, Nogaret a pénétré dans Anagni, résidence habituelle de Boniface, qui y était né, et que le pape est prisonnier des Français. Des récits merveilleux coururent sur cette grande profanation : on disait, qu'entendant les soldats de Nogaret envahir son palais. Boniface était allé s'asseoir sur son trône pontifical, et que là, revêtu des insignes de la papauté, il les avait attendus sans sourciller. Cette noble contenance ne put désarmer son ennemi Sciarra Colonne, qui avait introduit Nogaret jusqu'à lui : vindicatif comme un Italien, il frappa de sa main gantelée la joue du vieillard, et déjà il avait tiré son épéejpour le tuer. Le procureur de Philippe lui arrêta le bras : l'arrêt ne portait point qu'il y aurait lieu à la mort. Mais dans la joie de son triomphe, l'homme de loi ne put s'empêcher d'insulter à cette puissance déchue qu'il lui avait été donné de protéger. « Chétif pape, s'écria-t-il, regarde comme tu es dans la main de mon maître, le roi de France. — Tais-toi, fils de patarin, » lui dit Boniface ; et Nogaret se tut. Le pape demeura trois jours prisonnier dans son palais, refusant toute nourriture de la main de ses ennemis, dans la crainte du poison. Une pauvre femme vint à bout de lui remettre quelques œufs en cachette, à l'aide desquels il se soutint, jusqu'à ce qu'enfin les habitants d' Anagni, revenus de leur surprise et indignés devoir une poignée d'aventurière afficher une telle audace devant eux, se jetèrent sur les soldats qui le gardaient, et le remirent en liberté (1303).
Mais le coup était porté ; Philippe avait montré à son ennemi qu'il pouvait étendre le bras jusqu'à lui, et Boni-
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face qui avait eu foi dans son inviolabilité, ne fit usage de la liberté qui lui était rendue que pour s'enfuir à Rome, où il mourut, au bout d'un mois, de honte et de dépit. Un grand enseignement venait d'être donné à la papauté ; Benoit XI, qui vint après Boniface, sut en profiter. 11 releva Philippe de son excommunication, laissa de côté toute prétention à la suzeraineté temporelle, et rétablit les Colonne dans leurs biens. Mais le triomphe n'était pas encore complet, et cette condescendance de Benoît semblait plutôt un accommodement qu'une soumission : il meurt l'année suivante, et les débals qui régnent dans le conclave, pour le choix de son successeur, vont bientôt mettre la papauté aux pieds du roi de France. Après neuf mois de négociations stériles entre les deux factions de Philippe et de Boniface, on était enfin convenu que les derniers nommeraient cinq candidats parmi lesquels les autres choisiraient le pape qui serait élu. Philippe, averti à temps, va trouver Bertrand de Goth, son mortel ennemi, l'un des cinq qu'avaient désignés les cardinaux italiens, et il lui offre la papauté s'il veut lui promettre cinq choses, et une sixième qu'il lui fera connaître plus tard. Bertrand promit tout, et un mois après, il prit le nom de Clément V (1305).
Les conditions de Philippe roulaient toutes sur sa querelle avec Innocent ; elles furent promptement accordées, à la réserve d'une seule, celle qu'il demandait avec le plus d'instance, la diffamation de Boniface. Tout servile que se montrait Clément V, il n'eut jamais le courage de mentir si ouvertement à son rôle de pape : il reconnut bien que Philippe avait eu raison ; il n'avoua jamais que Boniface avait eu tort. Quant à cette sixième et mystérieuse demande, l'on n'aijamais su ce qu'elle cachait. Quand le règne de Philippe et de Clément se fut écoulé, et qu'on revint sur les grandes choses (jui s'étaient passées depuis le jour de leur entrevue, on imagina diverses conjectures pour expli-
HISTOIRE DE FRAISCR.
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quer le mystère. Quelques-uns parlaient de la résidence à Avignon, d'autres nommaient les templiei-s.
L'an 1118, neuf gentilshommes français, qui combattaient en terre sainte sous les drapeaux du roi Baudouin, touchés de la misère des pauvres pèlerins qui arrivaient d'Europe, et des dangers qu'ils couraient de la part des infidèles, en traversant les déserts dont la Palestine est couverte, formèrent une association à la fois religieuse et guerrière, qui reçut le nom d'ordre du Temple, parce que leur premier établissement était voisin du temple de Jérusalem. C'était à la fois un hôpital et un camp. Les religieux recevaient les pèlerins, leur lavaient les pieds, les nourrissaient, les soignaient dans leure maladies, puis, endossant de fortes et pesantes armures, les reconduisaient, la lance en arrêt, jusqu'au port où ils devaient s'embarquer. Bientôt leur nombre s'accrut, et la milice du Temple devint une des premières puissances de la Palestine. Tant qu'il resta un pouce de terre aux Francs dans l'Orient, les templiers le disputèrent courageusement aux infidèles, et même quand il eut fallu dire adieu à ce sol sacré, ils revinrent à la charge toutes les fois que l'Occident fit un mouvement pour reconquérir les lieux saints qu'il s'était laissé enlever. Nous les retrouvons auprès de saint Louis à Damiette, et jusque dans son expédition de Tunis, cette dernière et stérile protestation de la chrétienté contre la victoire des infidèles.
Mais quand tout fut fini, et que l'Europe, tout entière aux révolutions déjà sérieuses qui s'opéraient dans son sein, eut ramené ses regards des bords de l'Asie sur ellemême, alors l'ordre du Temple perdit de vue son antique patrie,' et se laissa rejeter sur la terre d'Occident. Il n'avait pas su, comme l'ordre des chevaliers de Saint-Jean, se ménager un poste à lui dans les mei-s de l'Asie-Mineure, d'où il put continuer la guerre avec les musulmans et res-
ter fidèle à sa mission ; il était venu, sans retourner la tête vers ce qu'il laissait, s'installer pour toujours sur un pays où il avait d'immenses possessions, dues à la faveur des peuples et des rois du temps où ils n'avaient autre chose à faire que la croisade. Là, jetés au milieu de cette vaste fermentation qui travailla si énergiquement les esprits dans la seconde moitié du treizième siècle, les templiers s'étaient incorporés comme un élément nouveau à cette société remuée, et s'étaient mêlés à toutes les révolutions qui l'agitaient. Ni leur puissance, ni leur nombre n'avait diminué depuis le jour où ils avaient quitté l'Orient; leur ordre était toujours un large abîme où venait s'engouffrer toute ciîttc génération de cadets de famille, qui, plutôt que de rester près du foyer paternel à ramper aux pieds de leurs aînés, aimaient mieux s'en aller mener une vie joyeuse dans le Temple. Toujours quelque riche seigneur dégoûté de la solitude de son manoir, venait frapper à la porte de Tordre, et échanger ses biens contre la croix rouge et le manteau blanc de chevalier. Les possessions des templiers s'étendaient comme un vaste réseau sur l'Europe entière ; il y en avait en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Espagne, jusqu'en Pologne et en Norwége, et le centre de tout cela était en France, où résidait leur grand-maître, espèce de petit monarque qui en valait plus d'un autre. Les regards des rois se tournèrent enfin sur cette menaçante coalition : les temphers avaient l'exemple de leurs frères du Nord, les chevaliers teutoniques, qui venaient de se conquérir un royaume sur les infidèles ; peut-être euxmêmes avaient-ils déjà jeté les yeux sur quelque contrée de l'Europe chrétienne, et comptaient-ils se faire une part du butin, au milieu des bouleversements qui s'annonçaient : Philippe le Bel y pourvut.
Il y avait bien quelque autre raison que celle-là qui l'animait contre eux. On peut croire, sans faire injure à
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ce que l'on sait de lui, que les immenses richesses des templiers ne le tenaient guère moins qu'elles ne l'épouvantaient. Il parait aussi qu'un jour, en 1306, le peuple de Paris, exaspéré par ces fréquentes altérations de monnaies qui ont fait donner à Philippe le nom de faux-monnayeur, s'était soulevé contre lui, et le poursuivait déjà à coups de pierre, quand il rencontra la tour du temple sur son chemin, et s'y mit à l'abri : il y fut reçu avec si peu d'empressement, et les chevaliers lui témoignèrent tant de mauvaise volonté, que dès ce moment, dit-on, il jura leur perte.
Quoi qu'il en soit, l'année suivante (1507), des dépêches, soigneusement cachetées, furent envoyées par toute la France, avec injonction aux gouverneurs des villes et des provinces de les ouvrir toutes le même jour. C'était l'ordre d'arrêter les templiers. Alors commença ce monstrueux procès qui dura six ans (1507-1515), pendant lesquels on ne fit autre chose que mettre ces infortunés à la torture, pour leur faire avouer des crimes imaginaires*, et les envoyer au bûcher : ceux qui avouaient , parce
1 Nous laissons de côté les accusations infftmes dont on les chargeait, parce qu'elles ne sont pas de nature à paratlrc ici ; nous ne parierons que de celles qui sont ridicules. Croil-on de bonne fo qu'un ordre, composé de loul ce qu'il y avait de plus noble en Europe, se fût entendu tout entier à renier Jésus-Chrisl, et à cracher sur le crucifix pour adorer « une tête de bois partie dorée, partie argentée, et qui avait une grande barbe >^ (Daniel)? H est triste de voir ce judicieux écrivain rapporter avec le plus grand sang-froid ces charges absurdes, et les prendre si bien au sérieux qu 'il en fait précéder la liste de cette phrase : « On verra par là que cet ordre , « tout saint qu'il était dans son institution, était devenu, au milieu « du christianisme, une secte abominable, pire que le mahomé- « tisme même. » Au reste il est probable que dans la foule des templiers quelques-uns s'étaient livrés aux plus grands excès; ils menaient joyeuse vie, comme nous l'avons dit, et l'on connaît le fameux proverbe : ^oire comme un templier.
qu'ils étaient coupables ; ceux qui n'avouaient pas, parce qu'ils faisaient les rebelles. Philippe avait eu soin de se faire aprouver par Clément V, et les templiers avaient été condamnés par lui en plein concile. Les autres souverains s'empressèrent d'imiter son exemple, et, en quelques années, cet ordre si formidable avait disparu de la face de l'Europe. Une partie de leurs biens fut donnée à leurs rivaux, les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui devenaient alors les chevaliers de Rhodes'; quelques-uns passèrent aux hôpitaux; mais la plus grande partie demeura entre les mains de ceux qui les avaient confisqués. En 1515, il ne restait plus de ce peuple de chevaliers que le grand-maître de l'ordre, Jacques Molay, et Guy, commandeur de Normandie : on les brûla comme les autres, pour en finir, et quand leur bûcher, qui avait été dressé dans l'île aux Juifs, eut cessé de fumer, alors seulement Philippe put croire que l'affaire était terminée.
Et, pourtant, il y manquait encore quelque chose : car on dit que, près de périr, et déjà entouré par les flammes, Molay se dressa sur son bûcher, et que, s'écriant d'une voix forte devant le peuple qui l'écoutait en tremblant, il ajourna ses juges iniques au tribunal de Dieu, Clément dans quarante jours, et Philippe dans un an. Ils furent exacts l'un et l'autre.
Quand Louis le Hutin vint à succéder à son père (1514), ce fut comme une réclamation générale de tous les points du royaume contre les abus du règne qui finissait. La noblesse redemandait ses privilèges qui lui avaient été enlevés, et les bonnes coutumes de saint Louis; le peuple lui redemandait la monnaie du saint roi; tous voulaient le châtiment des conseillers de son père : ils avaient froissé les nobles et foulé les pauvres. Pierre Flotte, Nogaret,
* Prise de l'Ile de Rhodes, 1310.
Raoul des Prèles, Pierre de Latilly, Enguerrand de Marigny, tous les grands noms du dernier règne, lombèrenl un à un devant les haines et les malédictions publiques. Plus chevalier que monarque, et ne comprenant rien aux grandes considérations qui avaient dirigé son père, Louis le Hutin se montra libéral de ces droits si péniblement reconquis sur la féodalité, et les jeta à pleines mains à qui voulut les ramasser. Normands, Picards, Bourguignons, Champenois et Languedociens, n'eurent qu'à élever la voix pour être rétablis dans leurs anciennes coutumes. Heureusement pour la royauté, ce règne extravagant dura peu ; deux ans après son avènement, Louis le Hutin avait laissé la couronne à son frère, Philippe le Long, sans avoir rien fait qu'une expédition en Flandre S où, après avoir longtemps marché dans la boue, il avait ramené ses troupes en France, harassé de fatigue, et aussi riche qu'auparavant (1315).
ïl n'y a rien à dire des trois règnes qui suivent celui de Philippe le Bel. Hs se présentent à nous aussi courts et aussi vides que le sien a été long et rempli. Des ordonnances, des essais de guerre, quelques anecdotes insignifiantes que nous ne rapporterons pas, voilà tout ce qu'ils offrent à l'historien. N'en accusons personne ; tous ces princes sont morts trop lût pour avoir eu le temps de rien faire ni de rien commencer ; et peut-être y avait-il parmi eux quelque grand roi dont le nom remplirait nos fastes, si les années ne lui eussent manqué.
Quelque pâle qu'il nous apparaisse, Philippe le Long est
1 Ce fut pour subvenir aux frais de cette eipédilion que Louis imagina de rendre la liberté à ses serfs. On a fait l)eaucoup de bruil de la charte d'affranchissement qu'il leur donna. Les grands mots qui s'y trouvent jetés ont été mieux expliqués par M. Michelet (le royal marchand faisait valoir ta marchandite).
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encore le plus intéressant des trois. C'est une bonne fortune pour nous que de trouver, à l'entrée de son règne, cette grande question de la loi salique, tant de fois agitée depuis, et toujoui-s résolue, comme elle le fut alors, sans qu'on put jamais en trouver les titres ailleurs que dans le cœur des Français, comme le dit si excellemment un de nos vieux historiens. Quand le fils posthume de Louis le Hutin* eut terminé son règne de cinq jours, la couronne se trouva suspendue entre la fille et le frère de Louis. Eudes de Bourgogne, oncle maternel de la princesse Jeanne, soutenait ses droits avec chaleur. Les états décidèrent eu faveur de Philippe : la loi salique, dirent-ils, ne permet pas aux femmes de régner en France. « Lilia non nenl. » D'où est venue cette expression : La couronne ne peut tomber en quenouille.
Cette décision mit en jeu l'ambition de Robert d'Artois, qui voulut à son tour revendiquer le comté d'Artois, possédé par sa tante Maliault, et en appela à celui qui venait de monter sur le trône, en vertu de l'exclusion des femmes. Mais Philippe avait épousé la fille de Mahault; il prouva, les armes à la main, à l'ambitieux Robert, que la loi salique n'avait pas force de loi pour lui (1518), et le réduisit au silence. Robert se tut, mais il ne s'avoua pas vaincu : nous le retrouverons bientôt sous Philippe de Valois.
C'est en Flandre qu'il faut encore chercher le seul fait politique du règne. Mais, en place d'une guerre, nous avons une paix. Depuis Courtray et Mons-en-Puelle, la Flandre et la France étaient restées ennemies ; Philippe mit enfin un terme à cette inimitié sourde, qu'elles se gardaient en marianf une de ses filles à l'héritier de Flandre, Louis de Rethel, et la paix fut conclue entre les deux nations (1320). Ajoutez à ces faits une révolte de pastoureaux ou gens de
* Celui que quelques-uns ont nommé Jean !•'.
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LES CAPÉTIENS
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HISTOIRE DE FHASCE.
la campagne, et un massacre de juifs, comme .1 s en faisait de tout temps, et vous aurez épuisé tout ce que 1 histoire nous dit de Philippe le Long. Rappelons pourtant le recueil de ses ordonnances, qui annoncent, la plupart, une grande hauteur de vues, celle entre autres dans laquelle il présent d'établir par tout le royaume un système uniforme de poids et de mesures. Philippe mourut en 1522, laissant la couronne à son frère Charles le Bel, qui lui succéda sans opposition : le roi mourant laissait pourtant des filles, mais ^question avait été tranchée trop nettement et trop récemment, pour qu'on osât la renouveler.
A peine monté sur le trône, Charles le Bel marcha en Flandre, où l'appelait Louis de Rethel, l'époux de sa niece fait prisonnier par ses sujets révoltés. Les Flamands étaient un peuple rude et indocile, et il y avait de grands ménagements à garder avec eux ; autrement, comtes ou rois. Us ne respectaient personne. Louis de Rhetel, qui s'était montré hostile à leurs privilèges et à leur commerce, les deux premières choses pour un Flamand, les vit bientôt en insurrection, et ce fut à grand' peine que Charles parvint a e leur arracher. De là il se tourne contre Edouard II, dont le règne honteux faisait oublier à l'Angleterre la gloire de son Père du grand Edouard. Sous quelque prétexte de souvekinèté méconnue, il envoie Chartes de Valois en Guienne, ce dernier débris de la puissance anglaise, si souvent convoité par les rois de France , depuis Philippe- Auguste. Charles de Valois s'était déjà rendu maître de l'Agenois. les villes s'empressaient déjà de lui faire de tous côtés leur soumission : la mort vint l'arrêter au milieu de son triomphe : revenu un instant à la cour de son neveu pour quelques négociations entamées avec l'Angleterre, il y termina une vie aventureuse, plus mêlée de malheurs que d exploits (1325)
Les choses en étaient là, quand l'épouse d'Edouard, Isa-
belle de France, parut à la cour de son frère, en apparence pour y négocier la paix avec la France, mais au fond, pour s'entendre avec lui dans l'odieux complot qu'elle tramait contre son mari. D'abord, elle lui fait conclure une paix humiliante pour l'Angleterre. Philippe gardait pour lui l'Agénois, que son oncle venait de conquérir, et restait maître du reste de la Guienne, en attendant qu'Edouard lui eût prêté hommage. Pendant ce temps, Isabelle manœuvrait auprès des seigneurs français, qu'elle tâchait de gagner à ses projets, quand Edouard trouvant qu'elle tardait trop à revenir, lui envoya l'ordre de repasser auprès de lui. Elle répondit par un refus net ; et dès-lors, elle ne cacha plus rien. Cependant, Charles se lassait à son tour d'un séjour trop prolongé ; sur quelques avis qu'on allait la renvoyer à son mari, elle brusqua l'exécution de son plan, et l)artit pour l'Angleterre sous la conduite du comte de Hainaut. A peine débarquée, elle se vit à la tête d'une puissante armée ; Edouard II, méprisé de tout ce qui l'environnait, alla se cacher dans les montagnes du pays de Galles ; ses deux favoris, les Spencer, tombèrent entre les mains du peuple qui les pendit ; lui-même fut pris à son tour, et jeté dans une prison, où il périt bientôt de l'horrible mort que l'on sait (1527). Ce dernier crime perdit Isabelle et son amant, le comte de Mortimer qui l'avait conseillée. Le jeune Edouard qu'ils avaient enlevé à la couronne, se dégoûta à la fin de voir ses destinées associées à tant d'infamies ; il abandonna Mortimer à la vengeance du peuple anglais, ennemi de tous les favoris, qui le pendit sous les ormes de Tyburn, et envoya sa mère dans un château du nord de l'Angleterre, où elle vécut encore trente-huit ans, assistant sans y prendre part, à toutes les gloires d'un règne qu'elle avait préparé, et qui ne voulait plus d'elle. Nous avons été forcés de nous jeter hors de France pour trouver quelque chose à dire de Charles le Bel. Cette pé-
riode de nullité historique linit avec lui raunéc suivante (1528), et dès lors nous n'avons plus à nous plaindre de notre indigence, car le grand drame de la guerre de cent ans va bientôt commencer.
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