CE.NT JOURS
rique de cette gigantesque individualité ; après le triomphe, l'expiation et avec elle la poésie ; après l'expiation est venue, de nos jours, l'apothéose.
L'Empereur écarté, le roi de Rome restait seul en cause, et ses partisans étaient nombreux parmi les masses comme au sein des armées. Mais la chambre des représentants, paralysée par de secrètes influences, se laissa déborder par les événements, et les Bourbons reparurent. Louis XVIU publia une proclamation datée de Cambrai ^SSjuin) : «J'ap- « prends, disait-il, qu'une porte de mon royaume est ou- « verte, et j'accours pour adoucir les maux que j'avais « voulu prévenir, pour me placer une seconde fois entre « les armées alliées et les Français, dans l'espoir que les « égards dont je puis être l'objet tourneront à leur salut... « Mes sujets ont appris, par de cruelles épreuves, que le « principe de la légitimité des souverains est une des bases « fondamentales de l'ordre social, la seule sur laquelle « puisse s'établir, au milieu d'un grand peuple, une liberté « sage et bien ordonnée. Cette doctrine vient d'être publiée « comme celle de l'Europe entière. Je l'avais consacrée d'a- « vance par ma charte, et je prétends ajouter à cette charte « toutes les garanties qui pourront en assurer le bienfait... « Je promets, moi qui n'ai jamais promis en vain, l'Europe « le sait, de pardonner aux Français égarés tout ce qui s'est « passé depuis le jour où j'ai quitté Lille au milieu de tant « de larmes, jusqu'au jour où je suis rentré à Cambrai, au « milieu de tant d'acclamations. Mais le sang de mes enfants « a coulé par une trahison dont les annales du monde n'of- « frent pas d'exemple. Cette trahison a appelé l'étranger « dans le cœur de la France ; chaque jour me révèle un « désastre nouveau ; je dois donc, pour la dignité de mon « trône, pour l'intérêt de mes peuples, pour le repos de « l'Europe, excepter du pardon les instigateurs et les au- « leurs de cette trame horrible. Ils seront désignés à la
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HISTOIRE Dt FRANCE.
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« vengeance des lois par les deux chambres que je me « propose d'assembler incessamment.... » Les étrangers étaient en effet, au cœur de la France, et, le 29 juin, les Prussiens avaient précédé les Anglais sous les murs de Paris. Les débris de l'armée vaincue à Waterloo, au nombre de soixante-dix mille hommes, en y comprenant les troupes tirées des dépôts, couvraient la ville avec cinq cents pièces de canon. L'ardeur des soldats et de la population était extrême ; les fédérés se portaient aux barrières et demandaient le combat ; le général Excelmans avait attaqué l'ennemi sur les hauteurs de Meudon, et lui avait tué une douzaine de mille hommes. Le gouvernement provisoire lut effrayé des résultats possibles d'une bataille, et, le 3 juillet, une convention fut signée, pour la capitulation de Paris, entre MM. Bignon, Guilleminot et de Bondy, plénipotentiaires désignés par le prince d Eckmùhl, commandant en chef de l'armée, et les généraux ennemis. L'évacuation de la capitale dut être effectuée en trois jours par les troupes françaises, qu'on forçait à se retirer derrière la Loire ; Wellington et Bliicher s'engageaient à respecter les autorités actuelles, tant qu'elles existeraient, les propriétés publiques, les personnes et les propriétés particulières. Les habitants, et en générai tous ceux qui se trouvaient dans Paris, devaient continuer à jouir de leurs droits et libertés, sans pouvoir (Hre inquiétés ni recherchés en rien relativement à leurs fonctions, à leur conduite et à leurs opinions politiques. A cette nouvelle, Tarmée se crut déshonorée et cria à la trahison ; les officiers brisèrent leurs épées et déchirèrent leurs uniformes; mais le mouvement d'évacuation commença le 4 juillet, et, le 7, les alliés pénétraient dans Paris. Leur attitude, cette fois, fut impérieuse et menaçante ; les artilleurs marchaient près de leurs pièces, mèche allumée ; le général Muflling ordonnait aux sentinelles de faire feu sur
RESTAURA riO>.
quiconque les braverait du geste, de la parole et du regard. Le pont d'iéna fut miné par les Prussiens, qui essayèrent trois fois de le faire sauter ; le duc de WeUington dépouilla le Musée, et tous les chefs-d'œuvre de l'art, conquis pendant les guerres de la Révolution, retournèrent à leurs anciens maîtres. L'armée de la Loire fut licenciée sur un ordre du vainqueur (1er août) par le duc de Tarente, et la France fut complètement à la merci de ses ennemis.
Louis XVIIÏ revint au milieu de ces tristes conjonctures, et forma son ministère, dans lequel entrèrent avec le duc de Richelieu, ami de cœur de l'empereur Alexandre, les hommes les plus influents de l'époque, le duc d'Otrante, M. de Talleyrand, le maréchal Gouvion Saint-Cyr, le comte de Jaucourt et le baron Louis. La chambre des représentants fut dissoute ; une liste de proscription fut dressée, qui contenait une foule de noms illustres, le prince de la Moskowa, Labédoyère, Mouton-Duvernet, Bertrand, Drouot, Cambronne, Lavallette, etc., puis le duc de Dalmatie, Carnot, Excelmans, Regnault de Saint-Jean-d'Angely, etc. Les premiers devaient être traduits devant les conseils de guerre ; les seconds mis sous la surveillance de la haute police. La chambre des pairs, violemment diminuée de vingt-neuf membres (27 juillet), se recruta dans les rangs de lancienne noblesse, et acquit l'hérédité, qui n'avait pas été consacrée par la charte de 1 81 4. En même temps la presse du parti victorieux organisait contre les impérialistes une vaste croisade, et les assassinats se renouvelaient dans le midi. « Le Journal des Débats, la Quotidienne, la Gazette, \e Journal général, étaient les organes passionnés de l'opinion royaliste. Les brochures prenaient faveur ; M. Michaud écrivait l'histoire des quinze semaines ; M. Suleau racontait la campagne du duc d'Angoulême dans le Midi; Désaugiers rimait des couplets sur les Cenl-Jours, qui inspirèrent à Béranger de poétiques improvisations.
HISTOiat DE FRANCE.
Dans Ja société parisienne, les rarlisans de Bonaf arte qui, par un revirement facile à comprendre, s'étaient appelés libéraud-, avaient fermé leurs salons, et fait place aux élégantes réunions du faubourg Saint-Cermain ; la princesse de la Trémoille, les duchesses d'Escars et de Rohan, madame de Duras, tous vieux noms, recevaient dans leurs magnifiques hôtels, où venaient s'inspirer, jeunes hommes et vieillards, émigrés ou fils d'émigrés, tous les amis de l'ancien régime.... A Paris, on éprouvait un immense besoin de luxe et de plaisir, comme après la Terreur, car, pour les émigrés aussi, c'était un 9 thermidor, dont le re^ tour de Napoléon les avait empêchés de jouir. A Paris, la restauration se montrait en beau; mais, dans les provinces, l'aspect du pays était triste. L'armée prussienne occupait les départements du Nord et de l'Ouest ; les Anglais campaient autour de Paris ; les Bavarois, les Russes, les Saxons, dans les départements de l'Est ; les Autrichiens et lesWurtembergeois dans les plaines du Centre et les vallées du Jura et des Alpes. Les contributions de guerre, les réquisitions d'argent et de vivres pleuvaient sur les habitants ; aussi les paysans de l'Alsace et des Vosges s'étaient levés en armes, et l'incendie s'étendait dans les campagnes. L'état de guerre durait encore partout ; Condé et Maubeuge ne s'étaient pas rendus ; Barbanègre, renfermé dans Huningue, conservait les trois couleurs et foudroyait Bàle ; Rapp, Lecourbe, Vandai)ime, Clausel, Suchet, prolongaient les hostilités. Le Midi seul avait été sauvé de l'invasion étrangère par la retraite des Espagnols, et le Midi, avec ses passions haineuses et sanguinaires, jouait à merveille la guerre civile, ou plutôt la Saint-Barthélémy. Les massacreurs, organisés par bandes, sous les ordres de Trestaillons, de Truphémi, de Grafîan, de Pointu, parcouraient les rues de Nîmes, d'Uzès, de Valence, d'Avignon, au cri de : Meurent les protestants et les bona-
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partistes. Ils avaient failli assassiner l'Empereur ; ils ne se firent faute de poursuivre ses partisans. L'infortuné maréchal Brune, une des plus pures illustrations de la République et de l'Empire, fut massacré à Avignon, au retour de Marseille (2 août). Le maréchal Masséna n'échappa qu'avec peine ; le maréchal-de-camp Ramel fut égorgé à Toulouse (15 août). Un corps de mamelucks, en garnison à Marseille, périt tout entier sous le poignard d'une populace fanatisée. Le général Lagarde fut grièvement blessé à Nîmes , le jour où l'on rouvrait en sa présence le temple des protestants. [Théod. Burette, continuation d'Anquetil.)
Les condamnations j udiciaires marchèrent de pair avec les représailles parties de bas lieu. Le colonel Labédoyère, qui étaitaccouru undes premiers auprès de Napoléon, fut traduit devant un conseil de guerre et fusillé. Le comte de Lavalette ne se sauva que grâce à la courageuse substitution de sa femme. Le maréchal Ney expia cruellement la faute de sa défection ; jugé par la chambre des pairs, sur le refus de la commission mihtaire, qui s'était déclarée incompétente, il fut déclaré coupable par cent trente-neuf voix sur cent cinquante-six , malgré les éloquents plaidoyers de MM. Dupin et Berryer, ses défenseurs , qui réclamèrent en vain le bénéfice de la capitulation de Paris , et subit la mort avec courage (7 décembre). Alors périrent aussi les deux frères Faucher, à Bordeaux; le générar Mouton -Duvernet, à Lyon ; le général Chartrand , à Lille. Lefebvre-Desnoueltes, les deux frères Lallemand , Rigaut et Savary échappèrent au supplice par l'expatriation; le général Clause: , le contreamiral Linois, le colonel Boyer, les généraux Drouot et Cambronne et nombre d'autres furent acquittés ou amnistiés. L'Institut lui-même paya son tribut au malheur des temps, et l'épuration atteignit quatorze membres, au nombre desquels figuraient MM. Arnault et Etienne.
TllsroiIU. DK FHWCE.
Les circonstances étaient dures pour le parti vaincu. La coalition surchargeait notre budget et mutilait nos frontières ; les ultrà-royalisles avaient envahi les collèges électoraux et nommé partout les fauteurs les plus exaltés de la réaction. Le ministère Talleyrand, poussé à bout par la menaçante attitude des absolutistes de l'intérieur et les exigences des alliés , venait de se retirer en masse , et le duc de Richelieu restait seul pour composer un nouveau cabinet (25 septembre). Louis XYIII s'était flatté que l'influence connue du duc sur l'empereur de Russie vaudrait à la France des conditions meilleures ; il comptait aussi sur le programme de conciliation et d'amour inspiré au mystique Alexandre par une femme enthousiaste, M""* de Krudner, et récemment formulé par la sainte-alliance (26 septembre). Toutefois, la spoliation fut complète, et la France paya cher sa rentrée dans le concert européen. Elle conserva Avignon , le comtat Venaissin et le comté de Montbelliard ; mais elle dut rentrer dans ses limites de 1790 , abandonner Landau , Sarrelouis , Philippeville, Marienbourg, avec leurs rayons et territoires , céder Versoix et une partie du pays deGexàlaSuisse,démolirles fortifications de Huningue, se dessaisir de la principauté de Monaco. La coalition frappa sur elle une contribution de sept cenis millions , déguisée sous le nom d'indemnité , et lui imi)Osa l'humiliation d'entretenir à ses frais, pendant un maximum de cinq ans et un minimum de trois ans , cent cinquante mille hommes de garnisons étrangères dans les places de Cambrai , Valenciennes, Rouchain , Condé , Le Quesnoy , Maubeuge, Landrecies, Avesnes, Rocroi, Givet, Mézières , Sedan , Montmédy, Thionville, Long\vy,Bilch et la tète de pont de Fort-Louis. A ce prix seulement, il lui fut permis de vivre en paix et de songer à la cicatrisation des terribles plaies de la guerre. Puis, comme si ce n'eût pas été assez de toutes ces patriotiques douleurs, la chambre
RESTAHKATION.
introuvable de 1815 était venue avec ses passions emportées et ses insatiables besoins d'exagération L'opposition pure n'avait pu conquérir que deux nominations , MM. de Flaugergues et Yoyer-d'Argenson ; les habitués du pavillon Marsan , ou de la coterie du comte d'Artois, s'y montraient en grand nombre, MM. de Vitrolles, de Bourrienne, Armand de Polignac, de Laborie, le comte de Juigné, le marquis de Maisonfort, le vicomte de Bruges, Alexandre de Boisgelin , aidés de la faction provinciale, que représentaient MM. de Bonald, de Corbière, de Villèle, de Labourdonnaye, de Salaberry, Hyde de Neuville, Humbert de Sesmaisons et autres. Les constitutionnels n'avaient que quelques voix, destinées à former plus tard le grand noyau de l'école doctrinaire; c'étaient celles de MM. Royer-Collard, de Serres , Becquey , Pasquier , etc. A la chambre haute, la majorité se laissait aussi guider par les inspirations du pavillon Marsan , a l'opinion duquel appartenaient le comte Jules de Polignac, les ducs de Filz-James, de Serrant , d'Uzès, de Grammont, MM. de Chateaubriand, de Montmorenci et de Lévi. MM. Mole, de Lally, Garnier, les ducs de la Vauguyon et de Choiseul , suivaient une ligne plus modérée ; Lanjuinais, Lenoir-Laroche et Lemercier marchaient en tète de l'opposition libérale.
L'organisation des pouvoirs constitutionnels une fois achevée, les réacteurs se mirent à l'œuvre, et les lois d'exception affluèrent ; ce fut à qui flétrirait le plus violemment les hommes et les choses du passé. Peines sévères contre toute personne coupable d'avoir proféré des cris séditieux contre le roi et la famille royale, ou d'avoir arboré un drapeau autre que le drapeau blanc, suspension de la .liberté individuelle, rétablissement de la censure, cours prévôtales , tout fut adopté par les deux chambres avec une sorte de fureur. Les destitutions se multiplièrent dans les ministères et dans les administrations; le duc de
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HiSTOiUË DE FHANCE.
Feltre (Clarke^ dressa quatorze catégories de suspects , et épura sans pitié les cadres de l'armée; le ministre de la police, M. Dccazes, renouvela presque entièrement ses bureaux ; le ministre de l'intérieur, M. de Viénot-Vauhianc, éloigna tous les hommes d'opinion modérée; le ministre de la marine, M. le vicomte Dubouchage, distribua aveuglément les hauts grades de la marine à de vieux gentilshommes qui n'avaient jamais appris la manœuvre, ou qui ne s'en souvenaient plus ; à grand' peine put-on sauver l'indépendance de la magistrature , et faire respecter son inamovibilité. Ce fut partout une proscription sans frein ni mesure, une vaste curée dont tout émigré voulut avoir sa part. Et comme le mécontentement du parti ainsi brutalement dépouillé se faisait jour, comme les bonapartistes et les libéraux s'agitaient par tout le royaume , et ourdissaient hardiment de menaçantes conspirations, la répression légale vint en aide à tout ce système de persécutions arbitraires. La révolte de Didier, à Grenoble (5 mai 1816), fut étouffée avec une sauvage énergie par le général Donnadieu ; à Paris, le libraire Babœuf et quelques rédacteurs du Nain tricolore furent condamnés à la déportation ; un corroyeur et un ciseleur, qui avaient formé le projet de miner le château des Tuileries, périrent sur l'échafaud.
Vivement surexcitée par la découverte de ces complots , qui en supposaient d'autres , la chambre introuvable poursuivit sa marche et s'engagea plus avant dans les voies de la réaction. Déjà, profitant du droit que la proclamation de Cambrai avait accordé au corps législatif de désigner les individus exceptés de l'amnistie, elle avait failli adopter les redoutables catégories de M. de Labourdonnaye, qui mettaient en état de suspicion des classes entières d'administrateurs et de militaires employés pendant les cent jours, et le projet de loi n'avait été rejeté qu'à la majorité de huit voix ; elle avait provoiiué l'expulsion des régicides , (lui
RKSTAURATION.
atteignit Fouché, alore ambassadeur à Dresde; elle avait pris en considération les motions de M. Castel-Bajac , qui demandait pour le clergé la faculté de recevoir toutes donations et de les administrer lui-même (21 décembre 1815); de M. Lachèze-Murel, qui proposait de rendre aux curés et desservants la tenue des registres de l'état-civil ; de M. Piet, qui sollicitait la restitution à l'église des biens non-vendus ^8 janvier 1816). Elle allait plus loin encore et tendait évidemment au renversement de la charte, à la ruine de la centralisation impériale, à l'intronisation exclusive de la grande propriété et du clergé , dépossédés par la crise révolutionnaire de 1789. Ce but systématique fut nettement indiqué dans la discussion de la loi éleclorale. Le gouvernement présentait un projet d'organisation qui lui aurait assuré sur le choix des représentants une immense influence ; la commission de la chambre des députés fit adopter le sien, qui, sous une apparence démocratique, concentrait les élections dans les mains des grands propriétaires et annulait sans retour l'action nécessaire du pouvoir. Alors le ministère alarmé s'arrêta et fit un appel à la modération de la chambre des pairs , qui rejeta les deux œuvres rivales. Mais ce n'était là qu'un ajournement insuffisant, et le cabinet, sachant que la difîiculté se représenterait à la session suivante , se résolut à une mesure décisive. M. Decazes, qui devenait, grâce à la faveur du roi, un homme de plus en plus influent, démontra au duc de Richelieu la nécessité d'une dissolution ; M. de Viénot-Vaublanc , qui s'était perdu dans Tesprit de ses collègues par une imprudente sortie , résigna ses fonctions de ministre de l'intérieur et fut remplacé par M. Laine. Louis XVIII résistait aux instances de son conseil ; on fit intervenir l'empereur Alexandre, qui s'effrayait des exagérations du triomphe , et la signature royale fut donnée. L'ordonnance de dissolution parut, le 5 septembre 1816,
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HISTOIRE DE FUANCF.
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dans le Moniteur y et, afin que nul ne se méprît sur le sens de cette résolution violente, le roi y déclara, contrairement à ses solennelles promesses, qu'aucun article de la Charte ne serait révisé.
Les ultrà-royalistes ne s'attendaient pas à cet acte de vigueur; ils s'étaient dispersés, après la clôture de la session (4 mai), dans les provinces, où ils recueillaient çà et là des ovations populaires et se préparaient aux inévitables luttes de la prochaine convocation. Leurs moyens d'action étaient singulièrement redoutables ; ils possédaient la majorité des votes législatifs ; ils avaient pour eux la majeure partie des fonctionnaires et des possédants ; ils s'étaient emparés des consciences timorées par l'établissement d'une congrégation religieuse qui, sous la direction des jésuites, avait conquis de nombreuses affiliations sur tous les points du royaume ; ils dominaient la garde nationale par le comte d'Artois, qui s'était fait attribuer la nomination des officiers et des inspecteurs. L'ordonnance du 5 septembre les surprit au milieu de leurs rêves dorés; aussi provoqua-t-elle une explosion générale de fureur et d'indignation. Louis XVin eut à subir d'étranges scènes de famille; la presse absolutiste se déchaîna contre le ministère , et M. de Chateaubriand, qui ne se modérait pas encore, publia sa fameuse brochure : de la monarchie selon la Charte, dont le succès n'a eu d'égal, dans l'histoire de la Restauration, que celui des pamphlets de Paul Louis Courier. Toutefois les masses ne prirent aucune part à cette bruyante manifestation des désappointements, et les collèges électoraux répondirent presque partout à la pensée du gouvernement. La chambre nouvelle, à part une centaine de membres, MM. de Villèle, de Corbière, de Donald, de Labourdonnaye, Piet, Clausel de Coussergues, de Castel-Bajac, etc. , qui se retrouvaient là comme po^'ï' attester, par leurs inutiles protestations, la déHiite du parti, fut composée de
RESTAURATION
constitutionnels sincères, tels que MM. Royer-Collard, Pasquier, de Serre, Bédoch, Camille Jordan, Siméon, Gaétan de la Rochefoucauld, et la session de 1816 à 1817, ouverte le 4 novembre, se passa avec calme. Elle discuta la loi électorale, fixa à quarante ans et à mille francs d'impositions l'âge et le cens d'éligibilité, à trente ans et à trois cents francs le droit d'élection, prescrivit le renouvellement annuel de la représentation par cinquième (5 février 1 81 7), et adopta quelques lois transitoires sur la liberté individuelle et sur la liberté de la presse. La modération venait fort à propos dans les actes du pouvoir, car la situation du royaume était loin d'être prospère. L'Europe avait réduit à cent vingt mille hommes les armées d'occupation; mais la charge était lourde encore , et le budget accusait un grave déficit ; les fonds publics ne se cotaient que 55 francs à la Bourse, et la maison Hope et Baring avait imposé à l'État des clauses onéreuses pour souscrire un emprunt de trente millions de rente. En outre, la surabondance des pluies avait détruit les récoltes; une épizootie maligne avait fait parmi les bestiaux de cruels ravages; les habitants des campagnes, demeurés sans ressources, prêtaient l'oreille à la sédition, et les ouvriers de Lyon sonnaient le tocsin (8 juin). Bientôt eut lieu, en vertu de la loi du 5 février, le premier renouvellement par cinquième, et le choix des électeurs tomba sur des hommes éloignés de toute opinion exclusive, en dépit des menaçantes prédictions des ultraroyalistes. La chambre vota la loi du recrutement, dont l'idée appartenait au maréchal Gouvion Saint-Cyr, et qui, tout en régularisant l'organisation de l'armée, rassurait les familles toujours effrayées par le souvenir des arbitraires levées de l'empire. Louis XVIIl, de son côté, conclut avec le pape un nouveau concordat, qui étendait le nombre des évêchés à celui des départements ; puis, comme pour rassurer les constitutionnels sur les suites de cette conces-
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HISTOIRE DE FRANGE
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siun faite au pavillon Marsan, il dépouilla le comte d'Artois du pouvoir sans contrôle qu'il lui avait accordé sur la garde nationale, en supprima le grand état-major, la mit sous l'autorité du ministre de l'intérieur et des fonctionnaires civils, et abolit la loi suspensive de la liberté individuelle, tout en maintenant la censure. Les cours prévôlales avaient fait leur temps, et les tribunaux exceptionnels n'existaient plus. Ce fut là, sans contredit, la plus belle époque de la Restauration ; la France se remettait peu à peu de ses rudes épreuves; le crédit public, un moment ébranlé, se raffermissait ; les populations, ruinées l'année précédente, se fiaient à l'espoir d'une meilleure année ; le travail renaissait dans les campagnes et dans les ateliers. Les débats politiques avaient perdu de leur violence, et le conflit des passions ne se traduisait plus que dans les divers organes de la presse périodique, dans les colonnes de la Mimrvfy rédigée par MM. Benjamin Constant, Etienne, Jay, de Jouy, et du Conservateur, où s'étaient réunis, autour de MM. de Yillèle et de Castel-Bajac, MM. de Chateaubriand, Fiévée, et de Lamennais. Enfin les négociations s'ouvrirent avec les puissances étrangères au sujet de l'entière libération du territoire, et, le 25 avril 1818, au congrès d'Aix-la-Chapelle, une convention fut conclue entre le duc de Wellington et le duc de Richelieu; elle stipulait l'évacuation définitive, et résolvait, moyennant une inscription de douze millions quarante mille francs de rente, la difficile question des indemnités. Alors le crédit national parut si solidement établi , que le gouvernement ayant mis en adjudication un nouvel emprunt de quatorze millions six cent mille francs de rente, le chiffre des souscriptions s'éleva jusqu'à la somme énorme de cent soixante millions représentant un capital de trois milliards deux cents millions.
L'union entre les divers pouvoirs de l'État ne dura pas long temps. Le second renouvellement par cinquième fit en-
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trer à la chambre des libéraux purs, tels que Lafayette, Manuel, Benjamin Constant, et le duc de Richelieu craignit le relourdes révolutionnaires. Des dissentiments éclatèrent dans le sein du ministère, où M. Decazes contrebalançait l'influence du président du conseil. Le favori du roi l'emporta sur l'ami de l'empereur Alexandre, et M. de Richelieu résigna ses fonctions; l'opinion publique était bien disposée en faveur du signataire de la convention du 25 avril ; les chambres, 1« sachant sans fortune, lui votèrent un majorât de cinquante mille francs de rente, que le généreux duc n'accepta qu'au profit de l'hôpital de Bordeaux. Le cabinet Dessoles fut formé, dans lequel entrèrent, avec le ministre influent, M. Decazes, MM. de Serre, le baron Louis, Portai, les généraux Laurislon et Gouvion Saint- Cyr (5 décembre 1818). La chambre des pairs se montrait hostile ; une ordonnance royale en modifia l'esprit, en appelant sur les bancs soixante nouveaux membres accompagnés de douze victimes de l'épuration de 1 81 5 (5 mars 1819). Puis on s'occupa d'établir pour la presse une législation moins sévère, tout en l'astreignant à la^aranlie des cautionnements, et de diminuer les peines portées contre les individuscoupables d'offenses envers le roi, la famille royale, les corps constitués, la morale et la religion. Mais M. Decazes ne tarda pas à s'effrayer aussi de l'audace des libéraux, et le troisième renouvellement par cinquième, qui allait introduire dans la chambre élective des représentants dont les noms étaient de mauvais augure pour les Bourbons, comme l'ex-conventionnel et régicide Grégoire, élu par le déparlement deTlsèrc, le détermina à l'application du système de bascule, ou d'équilibre entre les partis. La rupture définitive s'était opérée entre le ministère et les libéraux, lorsque le garde des sceaux, M. de Serre, poussé à bout par l'insistance des pétitionnaires, qui réclamaient la réhabilitation des juges survivants de l'infortuné Louis XVI, était venu
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s'écriera la tribune: « Al'égard des régicides, jamaM, sauf les « tolérances accordées par la clémence du roi à l'âge et aux « infirmités. » Le cabinet Dessoles fut modifié ; M. Roy remplaça le baron Louis aux finances; M. de Latour-Maiibourg, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr , à la guerre; M. Decazes devint président du conseil (19 novembre 181 9j, et l'abbé Grégoire s'étant présenté pour faire vérifier ses pouvoirs à l'ouverture de la session de 1820, la chambre l'écarta sous le prétexte que son élection était eijfachée d'un vice radical ; l'article 42 de la charte exigeait que la moitié au moins des mandataires d'un département y eût son domicile politique, et l'ex-conventionnel, étranger à l'Isère, n'avait été élu qu'après MM. François et Sapey.
Ainsi M. Decazes, qui, depuis longtemps déjà, s'était aliéné sans retour les ultrà-royalisles, avait également rompu avec les libéraux, et son administration, rejetée en dehors de ces deux grandes fractions politiques, ne pouvait plus avoir désormais qu'une existence précaire ; elle ne résista pas à l'émotion causée par l'assassinat d'un prince du sang royal. Le 13 février 1820, au sortir de l'Opéra, le duc de Berry, fils de Monsieur, fut frappé d'un coup de couteau par un fanatique nommé Louvel , qui comptait anéantir en lui tout espoir de postérité pour la dynastie bourbonienne, et la royale victime mourut en demandant généreusement la vie de l'homme. Un cri d'indignation courut d'un bout de la France à l'autre à cette fatale nouvelle ; l'exaspération des royalistes ne connut pas de mesure. Un journal de leur bord, le Drapeau blanc, accusa le président du conseil de complicité, et il se rencontra un homme assez hardi pour formuler, à la tribune de la chambre, cette inculpation odieuse. L'assemblée tout entière en fit justice, mais Louis XVIII fut circonvenu par le comte d'Artois, par le duc et la dui!hesse d'Angoulême, par tous les habitués de la cour; M. Decazes ne se trouva pas assez fort pour tenir tète à
RESTAI RATION
l'orage, il dut céder son portefeuille à M. de Richelieu et accepter en échange le titre de duc et l'ambassade de Londres. Tout aussitôt la liberté individuelle fut de nouveau suspendue, la censure rétablie, malgré l'éloquente opposition de Benjamin Constant, du général Foy, de Lafayelte, de Bignon,du maréchal J ou rdan, de Boissy-d'Anglas, deLanjuinais, de MM. Royer-Collard et le duc deBroglie; le système électoral fut modifié au profit de la grande propriété. H dut y avoir des collèges de département et des collèges d'arrondissement nommant, les premiers, cent soixante-douze députés, les seconds, deux cent cinquante-huit, avec le privilège du double vote pour les membres des collèges de déparlement (29 juin 1 820). Les exaltés, exploitant le meurtre du duc de Berry, revenaient à la surface, s'emparaient des avenues du pouvoir, reprenaient la persécution en sousœuvre, et le duc de Bordeaux naissait pour les rassurer sur les chances de l'avenir (29 septembre).
Pendant que le mouvement rétrograde se dessinait en France, l'Europe s'agitait en sens inverse, et l'esprit révolutionnaire s'étendait au Nord comme au Midi. La propagande hardie de l'époque républicaine avait porté tardivement ses fruits ; mais le jour était enfin venu, et tous les peuples, saisis d'une fièvre de démocratie, se levaient à la fois. En Allemagne, l'insurrection, au nom de la liberté, n'était guère possible, vu l'irrésistible puissance des cabinets de Vienne et de Berlin, et tout se réduisit à des coups de poignard isolés ; Lœning manqua M. Ibel , président de la régence du duché de Nassau, et se su icida'en avalant des morceaux de verre; un étudiant fanatique. Cari Sand, poignarda le poète Kotzebuc, agent secret de l'empereur de Russie, et mourut en s'ècriant : « Le traître est mort, la patrie est « sauvée; vivat Teutonia. » En Espagne, la révolution, lentement préparée depuis 1814, et déjà sanctifiée par la proscription d'un grand nombre de martyrs, se fit au nom
HISTOIHB DE FRANCE.
de la constitution populaire de 1812, à l'instigation d'un simple officier qu'on nommait don Raphaël Riégo; le peuple abolit l'inquisition et détruisit les prisons du saint office; les jésuites furent expulsés, les dix mille afrancesados du roi Joseph rappelés, la vente des biens monastiques décrétée, et le roi Ferdinand VU contraint de prêter le serment constitutionnel. Le Portugal suivit l'impulsion, cria : Vivent les Cortès, et chassa le conseil de régence, en attendant le retour de Jean VI, qui, depuis l'invasion française, n'avait pas quitté le Brésil. Naples s'insurgea aussi, et imposa à son roi Ferdinand la constitution espagnole ; dans le Piémont, les troupes arborèrent le drapeau tricolore, et Victor-Emmanuel résigna la couronne à son frère Charles^ Félix. La Grèce, soulevée par Alexandre et Demetiius Yi silanti, Maurocordalo , Marco Botzaris et Colocotroni, secoua le joug de la Turquie et commença cette longue lutte de l'indépendance, qui devait être marquée par de terribles épisodes. La mystérieuse société des carbonari enveloppait l'Europe d'un vaste réseau d'affiliations, et ses agents provo(iuaient partout les populations à la révolte. Mais les cabinets absolus veillaient au maintien de l'ordre de choses, et l'Autriche se chargea de la répression, aux congrès de Troppau et de Laybach. La diète germanique, réunie à Carlsbad, avait adopté pour tous les États de la confédération des mesures rigoureuses ; les Autrichiens descendirent en Italie, culbutèrent les Napolitains à Aquila et à Civita-Ducale, les Piémontais à Novare (1821), et tout se soumit au vainqueur. La Grèce fut livrée à ses bourreaux; la malheureuse cité de Parga fut mise à feu et à sang. Quant à l'Espagne, c'était chose moins aisée de la réduire, et la France allait bientôt être appelée à intervenir.
Le mot d'ordre de toutes ces insurrections était parti de France, et l'agitation s'y renouvelait comme au lendemain
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des Cent Jours. Lors des débats sur la loi des élections, le faubourg Saint-Antoine avait vomi, sur les boulevards et dans la rue Saint-Denis, de nombreuses bandes d'ouvriers, qu'il avait fallu dissiper par de rudes charges de cavalerie. Quelques jours après, une conspiration éclata au nom de Napoléon II, sous les inspirations du capitaine Nantit, et soixante-quinze individus furent jetés en prison ; puis un baril de poudre fit explosion dans le château des Tuileries (27 janvier 1821); puis il se forma des rassemblements tumultueux à Grenoble, où l'École de Droit fut supprimée. L'aspect du royaume était menaçant ; les sociétés secrètes agissaient dans l'ombre et déployaient une activité singulière; le grand épouvantait de la restauration, le comité directeur, cette création bénévole des imaginations effrayées, acquérait tout le prestige dune puissance réelle; les carbonari épiaient le moment favorable pour donner le signal de la révolte, et le royaume tout entier se couvrait d'occultes ventas. En même temps la congrégation religieuse, dont le vicomte Mathieu de Montmorenci, l'abbé Eymeri et l'abbé Legris-Duval avaient été les premiers fondateurs, poursuivait, grâce aux Pères de la Société de Jésus, sa marche envahissante, créait, sous des noms pieux, de véritables sociétés politiques, inondait les provinces de missionnaires, et augmentait avec une persévérance inouïe la longue liste de ses adhérents. L'opposition libérale se laissait vaincre dans les collèges électoraux, lors du quatrième renouvellement par cinquième ; les introuvables ae 1815 se remontraient à la chambre; MM. de Villèle et de Corbière pénétraient dans le conseil, en attendant qu'ils le prissent d'assaut. Le parti du comte d'Artois manœuvrait avec une merveilleuse habileté; mécontent du duc de Ri* chelieu, qui ne lui appartenait pas, il travaillait à précipiter sa chute, et se mettait en mesure de recueillir son héritage. Louis XVIII, qui voyait ces incessantes menées, s'a-
HISTOIRE DE FRÂ^iCE.
larmait pour l'avenir, et le prudent monarque dit un jour à un de ses ministres : « Mon frère est impatient de dévorer « mon règne, mais qu'il se souvienne que, s'il ne change « pas, le sol tremblera sous ses pas. » Au commencement de la session, les ultrà-royalistes et les libéraux se coalisèrent pour renverser le ministère ; l'adresse au roi renferma des allusions offensantes à l'attitude paresseuse et subalterne, que le gouvernement avait conservée dans la question des mouvements révolutionnaires de Naples et du Piémont ; Louis XVIII y répondit avec une sorte d'amertume : « J'aime à croire, dit-il, que la plupart de ceux qui « ont voté cette adresse n'en ont pas pesé toutes les ex- « pressions. S'ils avaient eu le temps de les apprécier, ils « n'eussent pas souffert une supposition que, comme roi, « je ne dois point caractériser, que, comme père, je vou- « drais oublier. » La coalition parlementaire ne s'émut pas de l'irritation royale, et le duc de Richelieu, qui vint présenter de rigoureuses lois contre la presse, rencontra dans les deux grandes fractions de la chambre une opposition systématique; MM. de Labourdonnaye, Piet, de Castel-Bajac parlèrent une langue nouvelle et rivalisèrent de libéralisme avec le général Foy, Lafayette et Benjamin-Constant. Le cabinet ainsi battu en brèche se brisa ; les ultrà-royalistes, patronnés par l'amie du roi, madame du Cayla, se distribuèrent les rôles dans l'administration nouvelle; M. de Villèle eut les finances, M. de Peyronnet la justice, M. de Corbière l'intérieur , le vicomte Mathieu de Montmorenci les affaires étrangères, le duc de Bellune la guerre, M. de Clermont-Tonnerre la marine; le général Lauriston resta à la maison du roi. La congrégation victorieuse confia la police de Paris et celle du royaume à ses créatures, Delaveau et Franchet; elle se saisit de tous les postes importants, accrut son influence, et marcha désormais sans hésiter à son but politique et religieux.
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Alors les ultra-royalistes crurent la bataille gagnée, et l'opposition libérale s'aperçut trop tard qu'elle avait été dupe d'une ruse de guerre. Le ministère , se retournant sans pudeur reniant ses paroles de la veille , s'empara du programme de M. de Richelieu au sujet de la presse, et en exagéra même les dispositions pénales. Le délit de tendance prit place dans le code : « Dans le cas, disait la loi, où l'esprit « d'un journal, ou écrit périodique, résultant d'une succes- « sion d'articles, serait de nature à porter atteinte à la paix « publique, au respect dû à la religion de l'État, ou aux « autres religions légalement reconnues en France, à l'au- « torité du roi, à la stabilité des institutions constitution- « nelles, à l'inviolabilité des ventes des domaines natio- « naux et à la tninquille possession de ces biens, les cours « royales pourront, en audience solennelle de deux cham- « bres, prononcer la suspension du journal, ou écrit pé- « riodique, pendant un temps qui ne pourra excéder un « mois pour la première fois et deux mois pour la se- « conde. Après ces deux suspensions, en cas de nouvelle « récidive, la suspension définitive pourra être ordonnée. » Cet article capital s'appuyait sur une redoutable série de dispositions accessoires, qui étreignaient la presse comme d'un cercle de fer ; mais le carbonarisme ne s'effraya pas de tout cet appareil de terreur ; les imaginations exaltées par une douloureuse nouvelle, lu mort de l'Empereur (5 mai 1821), se mirent à rêver, comme en 1816, vengeances et conspirations. L'armée qui, tant que le grand homme avait vécu , s'était leurrée d'un vague espoir, en dépit de l'impossibilité, du retour , s'ouvrit aux sociétés secrètes, et les tentatives de révolte se firent jour. Le général Berton provoqua une insurrection militaire à Thouars (2i février 1822), et marcha sur Saumur; mais le coup était mal concerté, et son chef, arrêté par trahison dans une maison de campagne , fut exécuté le 5 octobre.
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HISTOIRE DE FRAMCE.
Le colonel Caron ne fut pas plus heureux à Colmar (20 juillet); de prétendus conjurés le poussèrent à un mouvement bonapartisie ; on s'avança vers Mulhouse, audevant d'un renfort attendu ; puis à un moment donné, l'infortuné fut saisi par les instigateurs ; le 2 octobre, il était fusillé à Strasbourg. Lyon eut aussi ses attroupements séditieux ; Toulon vit condamner à mort un ex-capitaine de la garde impériale, Vallé. Paris assista au supplice des quatre sous-offîciers re la Rochelle, Bories, Goubin, Pommier et Raoulx, dont le complot n'avait pas même été suivi d'exécution ; « Toutes les puissances oratoires ne « sauraient arracher Bories à la vindicte publique, » s'était écrié le procureur général Marchangi, et l'accusé avait noblement répondu : «Eh bien! j'accepte; heureux si ma « tête, en roulant sur l'échaufaud, peut sauver celle de « mes camarades. » Ce fut un épisode des plus dramatiques, et un de ceux qu'on a le plus reprochés à la Restauration.
A l'heure des répressions intérieures, s'était ouvert le fameux congrès de Vérone, où s'ag tèrent, au milieu des fêtes les plus brillantes et à travers les luttes de splendeur engagées par la fine fleur des aristocraties, les plus graves questions de la politique européenne. La révolution espagnole y fut hautement condamnée, bien que son gouvernement prît à tâche de se maintenir dans une ligne de modération et d'équilil^re, entre les exaltés de Riégo, qui tournaient au système démagogique, et les absolutistes, qui s'étaient fait battre au nord, sous les ordres de l'archevêque de Tarragone, du marquis de Mataflorida et du baron d'Éroles. Les puissances du Nord imposèrent l'intervention à la France, malgré les réclamations de l'Angleterre, et la guerre fut résolue : « Si nous n'avions pas fait « la guerre au midi, a dit M. de Villèle, nous étions me- « nacés de la recevoir au nord de nos frontières. » Le
discours du roi, à l'ouverture de la session de 1823, fut singulièrement explicite ; « Cent mille Français, dit-il, « commandés par un prince de ma famille, sont prêts à « marcher, en invoquant le Dieu de saint Louis, pour con- « server le trône d'Espagne à un pelit-flls de Henri IV, « préserver ce beau royaume de sa ruine, et le réconcilier « avec l'Europe... » Une discussion orageuse s'éleva entre l'opposition et les partisans du ministère ; Manuel monta à la tribune : « Vous voulez sauver les jours de Ferdinand VIL « s'écria-t-il ; auriez-vous donc oublié que ce fut, parce « que les Stuarts cherchèrent un appui dans l'étranger « qu'ils furent renversés de leur trône? Que ce fut parce « que les puissances étrangères survinrent en France que « Louis XVI fut précipité?... Ai-je besoin de dire que le « moment où les dangers de la famille royale en France « sont devenus plus graves, c'est lorsque la France, la « France révolutionnaire, a senti qu'elle avait besoin de « se défendre par une énergie toute nouvelle...» Aces mots, qu'on crut dirigés contre le présent, un tumulte effroyable couvrit la voix de l'orateur, et l'audace parut si grande qu'une commission fut aussitôt nommée pour présenter un rapport sur Texclusion du député de la Vendée. En vain Manuel voulut-il expliquer sa pensée ; en vain fltil insérer la justification de sa phrase dans les journaux; la majorité refusa de le croire ; son expulsion fut votée pour un an, malgré les véhémentes protestations de la gauche, et lorsqu'il reparut le lendemain dans la salle des séances, M. de Foucault, qu'on avait chargé de cette pénible mission, le fit empoigner par sa gendarmerie (4 mars 1823).
Le duc d'Angoulême, généralissime de l'armée d'invasion, arriva à Bayonne, le 30 mars, afin de commencer sa marche offensive. Les troupes étaient prêtes, mais la plus grande imprévoyance avait présidé à tous les détails de
l'approvisionnement, et les magasins de vivres et de munitions étaient restés vides. Puis, lorsque le fameux banquier Ouvrard, abusant de l'impatience du prince pour lui imposer des conditions onéreuses, se fut engagé à {X)urvoir à tous les besoins matériels, on franchit la Bidassoa (!*' avril); on dispersa sur l'autre rive, à coups de mitraille, un bataillon de réfugiés français, qui comptaient sur la vue du drapeau tricolore pour débaucher les divisions royales, et l'on s'étendit rapidement dans les provinces de la Péninsule. Ce fut une campagne habilement conduite, à la glorification de laquelle il ne manqua qu'un peu de sang répandu. Le 2i mai, le duc d'Angoulême faisait son entrée solennelle à Madrid ; le 31 août, il emportait d'assaut le fort du Trocadéro, dans l'île de Léon, le dernier asile des constitutionnels, et le 2 décembre, de retour à Paris, il passait sous l'arc de triomphe de l'Étoile aux applaudissements d'une multitude enivrée, qui ne songeait pas à l'excessive cherté de cette expédition si décibive (quatre cents millions) . Ferdinand VU était rentré dans l'exercice du pouvoir absolu ; Riégo avait été pendu à Madrid, car il n'était pas gentilhomme (7 novembre); les persécutions s'organisaient contre les negros ou révolutionnaires. Le Portugal avait subi l'influence du voisinage, et le mouvement dirigé par la reine et son fils, l'infant don Miguel, avait aussi abouti au renversement de la constitution. Le libéralisme était partout vaincu en Europe ; M. de Villèle travaillait à l'anéantir à l'intérieur. L'audacieux ministre avait demandé sept ans aux congréganisles pour leur livrer la France pieds et poings liés, et ce fut dans ce but qu'il se décida à modifier encore la loi organique de la chambre élective. Une dissolution eut lieu (24 décembre); car, pour l'accomplissement de ces grands projets, il fallait des dévouements aveugles et des complaisances servîtes. La congrégation, rompue aux manœuvres secrètes, mania
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avec une merveilleuse habileté le puissant levier de la corruption, et jamais élections ne furent entachées de plus de scandales et d'immoralités; aussi vit-on se former une nouvelle chambre introuvable, et l'opposition écartée de l'immense majorité des collèges électoraux, n'y compta guère que seize ou dix-sept membres. Benjamin Constant, Foy, Royer-Collard, Casimir Périer, etc. , les grandes illustrations libérales, autour desquelles allait bientôt se rallier la masse indignée des exagérations de leurs triomphants adversaires.
Avec une représentation semblable, rien ne pouvait désormais arrêter M. de Villèle ; la loi de septennalité ne rencontra pas de résistance sérieuse ; le ministre était donc assuré de la majorité pour sept longues années, et il n'était pas homme à ne pas mettre le temps à profit. Les projets financiers se croisaient dans sa tète avec les mesures politiques ; il songeait à faire droit aux instances des émigrés , qui , voyant persister à leur détriment l'inviolabilité des ventes de domaines nationaux, se bornaient maintenant à réclamer une indemnité pécuniaire, et la conversion des rentes lui parut un excellent moyen d'en rejeter tout le poids sur les petits rentiers. Le crédit de l'État était prospère ; l'emprunt de vingt-trois millions de rentes , nécessité par la guerre d'Espagne , avait été soumissionné par une des plus fortes maisons de banque de l'Europe, la maison Rotschild, à 89 fr. 55 c, et les fonds publics étaient près d'atteindre le pair. M. de Villèle se présenta à la tribune avec un brillant cortège de prêteurs, et proposa hardiment la conversion. La chambre des députés sanctionna son œuvre; mais la chambre des pairs montra plus d'indépendance, et le projet ministériel, alors impopulaire, fut rejeté à la majorité de cent vingt -huit voix contre quatre-vingt-quatorze. M. de Chateaubriand, qui avait remplacé le vicomte Mathieu de Montmorenci aux affaires
HISTOIRE DE FRANGE
étrangères, perdit son portefeuille pour avoir manifesté son improbation , et se fit rédacteur du Journal des Dé^ bats. L'archevêque de Paris, M. de Quélen, un des plus courageux adversaires de la loi , conquit pour quelques jours la faveur des Parisiens ; la ville tout entière laissa éclater sa joie, comme au lendemain d'une bataille gagnée.
M. deVillèle ne se rebuta pas, et tout en cherchant d'autres moyens de satisfaire l'impatience des émigrés, il continua avec ardeur sa lutte contre la presse, contre le libéralisme , contre les constitutionnels-royalistes , que les exagérés nommaient le iparti de la défection . Mal servi par les cours royales, qui jalousaient la prépondérance du clergé , et acquittaient les journaux traduits devant elle, il rétablit ]a censure (15 août 1834), qui ne pouvait atteindre toutefois ni les chansons patriotiques de Déranger, ni les spirituels pamphlets de Paul-Louis Courier; il créa, pour M. de Frayssinous, un ministère des affaires ecclésiastiques, et lui livra la direction de l'enseignement ; il réorganisa le conseil d'état et y fit entrer bon nombre de prélats , ainsi qu'à la chambre des pairs. La signification de ses actes devenait effrayante , mais celui qui seul eût pu en arrêter les funestes effets, n'était déjà plus roi que de nom; sa mémoire l'avait abandonné ; l'heure de sa mort était proche. A ses derniers moments , il manda le comte d'Artois, et lui dit ces paroles restées célèbres : « J'ai louvoyé entre « les partis comme Henri IV, et j'ai par-dessus lui que je « meurs dans mon lit aux Tuileries. Agissez comme je l'ai « fait, et vous arriverez à cette fin de paix et de tranquil- « lité. Je vous pardonne les chagrins que vous m'avez « causés , par l'espérance que fait naitre dans mon esprit « votre conduite de roi. » Lorsque le jeune duc de Bordeaux lui fut amené , le vieux monarque s'écria en le béjijosani : « Que Charles X ménage bien la couronne de cet
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« enfant. » Il mourut le 16 septembre 4824, et, six ans plus tard, sa dynastie avait cessé de régner.
CHARLES X.— (10 «eptembre I8S4. — 7 aoât 1830.)
Le nouveau roi était un gentilhomme de l'ancien régime, qui ne comprenait point la nécessité des transactions , et qui avait toujours devant les yeux la fatale destinée de son frère Louis XVI , dont les concessions graduelles n'avaient eu pour terme que Téchafaud. A peine monté sur le trône, il oublia le prophétique avertissement du monarque défunt, et le peuple , de son côté , ne se souvint pas longtemps du joli mot qu'il avait prononcé lors de son entrée royale à Paris : « Point de hallebardes. » Des courtisans impopulaires, MM. de Polignac et de Rivière se groupèrent autour de lui. M. de Villèle conserva son poste éminent; la Congrégation marcha la tête haute, et Montrouge , où s'étaient établis les Pères de la société de Jésus, vit affluer dans son sein toute l'aristocratie de la cour. V Association de saint Joseph prit une extension menaçante ; les soldats allèrent à confesse , au catéchisme , à la communion ; des processions spîendides se montrèrent dans Paris , et le roi se mit dévotement en tête, à l'instar d'Henri IH. Son discours, à l'ouverture de la session législative, sema l'alarme parmi les partisans sincères de la Charte , car il n'y mentionnait qu'avec une obscurité calculée les institutions octroyées par son prédécesseur. Bientôt , M. de Peyronnet vint présenter aux chambres une loi sur le sacrilège, due aux inspirations du clergé , et qui consacrait une pénalité atroce, la mort et la mutilation du poing. C'était tout simplement revenir au temps de saint Louis , et cependant le projet ministériel eut d'énergiques apologistes : « Si les bons , « s'écria M. de Bonald à la chambre des pairs, doivent « leur vie à la société comme service, les méchants la lui
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« doivent comme exemple. Un orateur a observé que la « religion ordonnait à l'homme de pardonner , mais en « prescrivant au pouvoir de punir; car, dit l'apôtre, ce « n'est pas sans cause qu'il porte le glaive. Le Sauveur a « demandé grâce pour son peuple , mais son père ne l'a « point exaucé ; il a même étendu son châtiment sur tout « un peuple. Quant au sacrilège, par une sentence de mort « vous le renvoyez devant son juge naturel...» M. Pasquier répliqua avec véhémence : « Vos paroles, dit-il, « m'ont rappelé les cris de l'inquisition contre les Albia geois : Tuez, tuez toujours ! Dieu saura bien reconnaître « les siens. » La loi fut adoptée avec le correctif de la déportation , et bien qu'elle ne dût jamais être mise à exécution, elle donna la juste mesure des intentions du ministère et de la Congrégation. La nation s'indigna; le ridicule fit justice de ces exagérations fanatiques; mais la société de Montrouge poursuivit hardiment son but, et les communautés religieuses de femmes s'élevèrent sous le patronage de M. de Montmorenci. Les émigrés aussi eurent enfin leur tour. « L'Angleterre avait fourni à M. de Villèle son nouveau système d'indemnité. La rente à cinq pour cent n'était plus attaquée ; les acquéreurs de biens nationaux conservaient leurs domaines, les fonds de l'emprunt étaient déjà faits par les premières maisons de banque ; tout le monde souriait à cette transaction habile , hors les contribuables, dont la charge annuelle allait être augmentée de trente millions inscrits sur le Grand-Livre. Le trois pour cent faisait à la Bourse une apparition victorieuse, greffé sur les signatures les plus recommandables du commerce. La loi fut votée sans opposition sérieuse ; car, dans les deux chambres, nombre de membres avaient droit au milliard. Le duc d'Orléans reçut quatorae millions ; les ducs de Choiseul et de la Rochefoucauld, plus d'un million; Lafayette, quatre cent mille francs ; les diverses branches de
la famille Montmorenci obtinrent de dix à douze millions : « Qu'au moment du splendide festin qu'on va servir aux « émigrés , avait dit le général Foy , on laisse au moins « tomber quelques miettes pour de vieux soldats, pour < des soldats mutilés, qui ont portéjusqu'au bout du monde « la gloire du nom français. » Ce noble appel à la générosité des chambres en faveur des hommes de la révolution ne fut point écouté. » (T. Burette, continuation d'Anquetil.) Le moment était favorable , après ces larges distributions , pour renouveler les antiques splendeurs de la cérémonie du Sacre. Charies X alla se faire couronner à Reims, et jurer la Charte, la main étendue sur l'autel. Ce fut un magnifique spectacle ; la noblesse française y rivalisa de luxe avec les ambassades et les aristocraties étrangères, et le peuple , qui ne désespérait pas encore de la branche aînée , salua cette grande solennité monarchique de ses enthousiastes acclamations (29 mai 1825).
Les royales pompes du Sacre eurent leur contre-partie ; la dépouille mortelle du général Foy , décédé le 50 novembre, fut accompagnée au père Lachaise par cent mille citoyens vivement émus de cette grande perte, et les sympathies libérales, formulées en une souscription publique, ne firent faute ni à ses enfants, ni à sa mémoire. Ceux qui lui survivaient se serrèrent au côté gauche de la chambre, et le combat n'en fut pas moins acharné. Pendant que le ministère provoquait le rétablissement du droit d'aînesse (10 février 1826), dans le but d'arrêter le morcellement de la propriété, des attaques violentes étaient dirigées contre les envahissements du clergé , et la cour royale de Paris acquittait le Constitutionnel et le Courrier, accusés d'avoir manqué de respect à la religion de l'État. M. de Montlosier publiait son fameux Mémoire à consulter sur un système religieux et politique, tendant à renverser la religion, la société et le trône, où il prenait à partie la So-
HISTOIRE DK FRANCE.
ciété des Jésuites, les congrégations , i'uUramonlanisine, les usurpations quotidiennes du clergé, et le hardi gentilhomme osait dénoncer les Pères de Monlrougc à la magistrature parisienne, qui se déclara incompétente; repoussé de ce côté, il s'adressait à la chambre des pairs et obtenait gain de cause par le renvoi de sa pétition au président du conseil. La jeunesse des écoles s'agitait sous la véhémente parole de MM. Guizot et Cousin, dont les cours furent supprimés ; l'École Normale attirait sur elle les rigueurs du pouvoir, qui en ordonna la fermeture. Alors le gouvernement se décida à frapper un grand coup; M. de Peyronnet apporta à la tribune législative un projet de loi sur la police de la presse, qui surpassait en sévérité tous ceux qui l'avaient précédé (30 décembre i 826 . Ce n'était rien de moins qu'une audacieuse extension de la censure à toutes les productions littéraires et un manifeste acheminement à la suppression complète de la publicité ; aussi ce projet odieux rencontra-t-il une résistance invincible; la chambre des paire, la presse, l'Institut, tous les corps indépendants se récrièrent. L'Académie vota, à la majorité de dix-huit voix contre six, une humble supplique au roi, qui refusa de recevoir la deputation ; M. Charles de Lacretelle perdit sa place de maître des requêtes; M. Villemain, celle de censeur dramatique; M Michaud, rédacteur de la Quotidienve. celle de lecteur royal- MM. de Chateaubriand, de Jouy, Lemercier, Droz, Alexandre Duval, Raynouard, Andrieux, s'étaient aussi prononcés pour l'adresse, qui avait eu pour adversaires MM. Roger, Cuvier et Laplace. La loi de justice et d amour, comme on l'avait nommée après le Moniteur, adoptée par la chambre des députés, allait être rejetée par la chambre des pairs, lorsque le gouvernement vint annoncer son retrait 11 y eut des illuminations dans Paris, et, quelques jours après, les funérailles du duc de la Rochefoucauld- Uancourt causèrent une sorte d'émeute. L'illustre défunt
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était un opposant ; la police ne permit pas aux élèves de l'école des arts et métiere de Chàlons de porter son corps ; au milieu du tumulte le cercueil fut brisé et traîné dans la boue : nouveau grief contre les agents du pouvoir.
Les ultra-royalistes s'étaient épuisés dans leurs luttes désespérées contre les tendances du pays, et le libéralisme avait acquis un irrésistible ascendant. La garde nationale se fit l'écho de la réprobation univereelle, à la grande revue du 29 avril 1S27. Soixante mille hommes se trouvaient réunis au Champ-de-Mare ; des applaudissements éclatèrent sur le passage du roi, mêlés de quelques murmures désapprobateurs contre le ministère. Cependant Charles X se retira satisfait ; mais bientôt il apprit que la populace avait insulté le duc d'Angoulême et la duchesse de Rerry ; M. de Villèle survint et se plaignit vivement de ce qu'au retour du Champ-de-Mars des bataillons étaient venus crier sous les fenêtres de son hôtel : « A bas les ministres. » L'irritation prévalut dans le conseil, et la garde nationale fut licenciée. C'était une faute grave ; M. de Villèle se hàla de risquer une mesure plus décisive. La chambre des pairs lui avait échappé; la chambre des députés semblait s'être lassée de son obéissance passive, depuis la rupture définitive du ministre principal avec le plus influent des hommes de 1815, M. de Labourdonnaye. Trompé par des calculs et des renseignements mensongers, M. de Villèle crut que des élections nouvelles lui vaudraient une représentation plus complaisante ; il provoqua la dissolution de la chambre élective, et introduisit au Luxembourg une fournée de soixante-seize nouveaux pairs, afin de s'y créer aussi une majorité (3 novembre). Le gouvernement avait mis en jeu tous ses moyens d'action, destitutions nombreuses, promesses dorées, corruption à prix d'argent ; la censure, rétablie par une ordonnance royale du 24 juin, avait enchaîné la presse libérale ; la victoire de Navarin , où les escadres
HISTOIRE D£ FRAI^CE
réunies de France, d'Angleterre et de Russie détruisirent, au profit de la Grèce enfin prise en pitié par l'Europe, la flotte turco-cgyptienne d'Ibrahim- Pacha (20 octobre), était venue à point pour jeter sur la politique extérieure un certain prestige de gloire et faire diversion aux craintes de l'intérieur. Cependant le pays électoral était en garde ; la société Aide-toi, le ciel t'aidera, suppléait à l'insuflisance de la périodicité par la multiplication des brochures; une coalition étrange s'était formée entre les libéraux et le parti de M. de Labourdonnaye pour l'exclusion absolue des candidats ministériels; elle l'emporta dans la plupart des collèges d'arrondissement et dans bon nombre de collèges départementaux. M. Royer-Collard obtint le plusbeau triomphe électoral dont il soit parlé dans l'histoire de la Restauration; il fut élu par sept collèges. Paris tout entier nomma des membres de l'opposition, et la joie du succès fut si grande, que la bourgeoisie illumina; le peuple alla plus loin, selon son habitude, et se mit à casser les vitres des maisons restées obscures; des attroupements tumultueux envahirent les rues Saint-Denis et Saint-Martin, élevèrent des barricades, repoussèrent la gendarmerie ; il fallut appeler la troupe de ligne et commander le feu (19 novembre) ; le lendemain la cavalerie eut son tour, et l'émeute fut réprimée par des charges meurtrières ; c'était un triste prélude à l'ouverture de la session.
Le maintien du ministère devenait impossible, en présence d'une majorité hostile ; M. de Villèle, dont les partisans n'étaient plus guère que cent vingt-cinq , dut se retirer. Avant de se résoudre à ce parti extrême, il avait essayé d'appliquer à la situation le vieux système de bascule, et fait des ouvertures à MM. Laftilte, Casimir Périer et Benjamin Constant ; ceux-ci n*y répondirent que par la menace d'une accusation. Sur la motion de M. Labbey de Pompières, une commission fut nommée pour s'enquérir
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s'il y avait trahison, aux termes de la Charte, dans le fait du conseil donné de créer soixante-seize pairs, en 1827, et peu s'en fallut qu'il n'intervînt une solution affirmative. La retraite de M. de Villèle ne fut pas inquiétée ; mais sa carrière politique était finie, et l'homme, dont le nom avait rempli les sept dernières années, disparut tout d'un coup et pour toujours de la scène ; il emporta les regrets du roi et de la cour. Un ministère de transaction fut nommé, dont M. de Martignac fut le membre le plus important, et dans le sein duquel entrèrent avec lui MM de la Ferronays, Portails, le vicomte de Caux, Roy, Hyde de Neuville, de Saint- Cricq, de Vatimesnil, Feutrier, évêque de Beauvais, tous hommes modérés. Charles X, qui ne savait point céder aux exigences de l'opinion, avait eu la pensée de confier la formation du cabinet au prince de Polignac , qui revenait de l'ambassade de Londres ; il en fut détourné par M. de Villèle, qui jugeait mieux la situation, et qui redoutait pour la royauté les suites du conflit ; « Dès le premier jour, lui « dit le ministre démissionnaire en parlant du prince, il ar- « riverait au ministère avec plus d'impopularité que je « n'en sors au bout de sept ans. Si je ne songeais qu'à me « faire regretter, qu'à me faire redemander peut-être, c'est « un tel choix que j'appellerais. » Le ministère Martignac se constitua donc, et le prince de Polignac fut ajourné (4 janvier 1828).
La tache du nouveau cabinet était difficile avec l'héritage de M. de Villèle; M. de Martignac l'aborda franchement et entra sans hésiter dans la voie des réformes administratives . Une loi fut présentée dans le but de réprimer les fraudes électorales et de garantir les droits des électeurs; la censure fut abolie , le délit de tendance supprimé, le budget divisé en autant de chapitres qu'il y avait de départements ministériels. L'évêque de Beauvais et le garde des sceaux frappèrent sur la Société des Pères de Jésus un coup déci-
HISTOIRE DE FRANCR.
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sif , en lui retirant le droit d'enseignement, et sur le haut clergé, en le dépouillant de la surveillance des petits séminaires. Au dehors, le gouvernement suivit la ligne politique tracée à la France par le combat naval de Navarin ; le général Maison débarqua en Morée avec une armée de quinze mille hommes et délivra la Grèce de la présence d'Ibrahim-Pacha. Mais l'œuvre de conciliation que s'était imposée M. de Marlignac venait trop tard ; il avait à lutter contre deux partis désormais irréconciliables, et le grand projet de son administration rencontra sur tous les bancs de la chambre élective une résistance insurmontable. Les ultra-royalistes avaient demandé autrefois, en haine de la centralisation impériale, le rétablissement de centres d'action provinciaux, qui auraient diminué, au profit du département et de la commune, l'influence toujours croissante du pouvoir. M. de Martignac adopta leur idée, tout en la modifiant dans un sens plus libéral, et imagina deux projets de ici, l'un sur les conseils municipaux, l'autre sur les conseils d'arrondissement et de département, qui tendaient à subdiviser la France en une foule de petites administrations locales assez indépendantes du gouvernement central. L'opposition fut vive de la part des libéraux et des hommes de 1815; la gauche prétendit que le plan du ministre intronisait l'aristocratie; la droite, qu'il ne stipulait qu'en faveur des révolutionnaires, et la majorité lui fit défaut. Charles X, qui venait de faire dans les départements de l'Est un voyage où les populations lui avaient prodigué les acclamations les plus chaleureuses, crut l'occasion favorable, et le ministère, desservi par la Congrégation, qui no lui pardonnait pas l'échec des Pères de Monlrouge, fut renvoyé en masse. Le 8 août 1829, une ordonnance msérée au M&niteur appela au conseil du roi le prince de Polignac, le comte de Bourmont, M. de Labourdonnaye, M. de Chahi-ûl, M. de Courvoisier, M. de Montbel et M. de Rigny, le
héros de Navarin. Les trois premiers étaient les hommes les plus impopulaires de France, et leurs noms avaient une signification menaçante ; M. de Rigny refusa et fut remplacé par M. d'Haussez; bientôt même, M. de Labourdonnaye, cédant à l'ascendant de M. de Polignac, allait se retirer en disant : « Quand je joue ma tête, j'aime à tenir les
« cartes. »
L'apparition du nouveau ministère produisit dans tout le royaume une sorte de stupeur, et l'opposition se prépara à une lutte désespérée. Six membres du conseil d'Etat résignèrent leurs fonctions; c'étaient MM. Agier, de Salvandy, Villemain, Hély d'Oissel, Alexandre de Laborde et Bertin de Vaux. M. de Chateaubriand se démit de son poste d'ambassadeur à Rome. La presse quotidienne attaqua le ministère avec une violence sans égale; le général Lafayette, qui revenait des États-Unis, fut accueilli à Lyon avec un ardent enthousiasme qui avait pris tous les caractères d'une protestation. Une association fut créée en Bretagne, sous les inspirations de M. Beslai , pour le maintien de la Charte , et l'on agita partout la redoutable question du refus de l'impôt. L'ouverture de la session fut sombre (2 mars 1830) : « Si de coupables manœuvres , disait le «c roi , suscitaient à mon gouvernement des obstacles que « je peux pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverais la « force de les surmonter dans ma résolution de maintenir « la paix publique , dans la juste confiance des Français « et dans l'amour qu'ils ont toujours montré pour leur « roi. » L'adresse, en réponse au discours royal, fut conçue en des termes énergiques; elle annonçait au roi que la bonne harmonie n'existait pas entre l'administration et les représentants du pays ; elle l'engageait à prononcer entre ceux qui méconnaissaient une nation fidèle et la nan tion elle-même : « J'ai entendu , répliqua le monarque , « lorsqu'elle lui fut offerte, l'adresse que vous me pré-
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« sentez au nom de la chambre des députc^'S; j'avais droit « de compter sur le concours des deux chambres, pour « accomplir tout le bien que je méditais; mon cœur s'af- « flige de voir les députés des départements déclarer que « de leur part ce concours n'existe pas. J'ai annoncé mes «f résolutions dans mon discours d'ouverture de la session. « Ces résolutions sont immuables; l'intérêt de mon peuple « me défend de m'en écarter. Mes ministres vous feront « connaître mes intentions. » L'adresse avait été votée par une majorité de deux cent vingt-une voix contre cent quatre-vingt-une. La chambre fut d'abord prorogée au 23 septembre.
Au moment décisif, le cabinet sentit le besoin de se renforcer; MM. de Chabrol et de Courvoisier cédèrent la place à MM. de Peyronnet et de Chantelauze ; M. de Guernon-Ranville, procureur-général à Grenoble, avait succédé à M. de Montbel, appelé au ministère de l'intérieur après la retraite de M. de Labourdonnaye ; le ministère du commerce fui créé pour le baron Capelle, qui avait fait preuve d'habileté dans les élections de 1824. La dissolution de la chambre eut lieu le 16 mai, et la convocation de la nouvelle fut fixée au 3 août. Pendant que tout s'apprêtait à l'intérieur pour ce dernier combat électoral , une expédition formidable partit du port de Toulon , dans le but d'aller venger sur le dey d'Alger une insulte récente : le comte deBourmont, ministre de la guerre, la dirigeait, et trentesept mille hommes, embarqués sur cent bâtiments de guerre et quatre cents bâtiments de transport, sous les ordres de l'amiral Duperré, allèrent prendre terre dans la baie de Sidi-Ferruch. Quelques jours après, le fort de l'Empereur, battu en brèche par une puissante artillerie, sautait en l'air, et la ville d'Alger ouvrait ses portes (5 juillet 1830) : l'Algérie était conquise pour toujours. M. de Polignac avait compté sur le prestige de ce grand succès ,
obtenu en dépit de l'Angleterre , pour l'accomplissement de ses projets rétrogrades ; mais la nation ne se laissa point prendre à ce glorieux piège, et, au lendemain des élections, l'opposition se retrouva plus compacte et plus décidément hostile; elle comptait maintenant deux cent soixante-dix voix ; sur les deux cent vingt- un , deux cent deux députés avaient été réélus. Alors le ministère se décida à interpréter dans un sens favorable à la prérogative royale une des dispositions les plus obscures de la Charte, le fameux article 14, et le respect pour la personne du monarque imposa silence à toutes les réclamations des consciences timorées dans le sein du conseil. Le secret du coup d'état fut fidèlement gardé ; on rassura les ambassadeurs étrangers, qui montraient de vives inquiétudes; on envoya aux nouveaux députés des lettres closes , pour l'ouverture de la session, fixée au 3 août; on réunit quelques milliers d'hommes dans Paris, pour réprimer violemment toutes les résistances, et le commandement en fut confié au maréchal Marmont , qui n'accepta cette douloureuse mission qu'avec une extrême répugnance. Le 25 juillet, parurent dans le Moniteur les fameuses ordonnances , qui suspendaient la liberté de la presse , dissolvaient la chambre élective , et instituaient un nouveau système électoral. Le sort en était jeté; César avait passé le Rubicon.
L'histoire des trois jours est encore dans tous les souvenirs , et le récit verbal en vaut mieux que la narration écrite. L'émeute commença par une protestation de quarante-quatre journalistes , au nombre desquels figuraient toutes les sommités de la presse périodique de l'époque (26 juillet); le lendemain mardi, il y eut des barricades et des coups de fusil. Le mercredi 28, l'émeute tournait à la révolution , et l'insurrection s'organisait sur tous les points de Paris ; le 29 au matin , le peuple avait expulsé
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des Tuileries la garde royale, qui se retirait sur Saint- Cloud , et Charles X se déterminait enfin à céder à l'orage. Mais l'ordonnance qui nommait M. de Mortemart président du conseil , en lui imposant l'adjonction de Casimir Périet* et du maréchal Gérard, arriva trop tard. Le drapeau tricolore avait reparu ; la déchéance du roi venait d'être prononcée par la commission municipale de Paris, et signée par MM. Audry de Puyraveau, Mauguin, le comte de Lobau et de Schonen : la branche ainée avait cessé de régner. Le 30, le duc d'Orléans, qui n'avait jamais trempé dans les menées de la Restauration , et au nom duquel se rattachaient des espérances de modération , basées sur son passé, fut proclamé lieutenant-général du royaume. La double abdication du roi déchu et de son fils, le duc d"An~ goulême, en faveur du duc de Bordeaux, ne put rien contre le parti pris des masses victorieuses , malgré la généreuse intervention de M. de Chateaubriand. La chambre des députés s'assembla , et se hâta de réviser la Charte : l'article 14 fut supprimé, la censure abolie à toujours, la liberté de la presse rétablie dans son plein exercice ; la religion catholique ne dut plus être légalement que la religion de la majorité des Français. Le duc d'Orléans fut proclamé roi , le 7 août , sous le nom de Louis-Philippe 1", et le 9 , pendant que la famille détrônée s'acheminait lentement vers le troisième exil , sous la conduite de quatre commissaires nommés par le gouvernement provisoire, MM. le maréchal Maison , de Schonen , Jacqueminot et Odilon- Barrot, le nouveau souverain se rendit au Palais-Bourbon. Là, entouré de deux de ses fils , le duc de Chartres et le duc de Nemours , des membres de la chambre des pairs et de celle des députés, il dit d'une voix ferme, la main étendue , après la lecture solennelle de la déclaration du corps législatif : « En présence de Dieu , je jure d'observer « fidèlement la charte constitutionnelle , avec les modifi-
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« rations exprimées dans la déclaration, de ne gouverner
« que par les lois et selon les lois , de faire rendre bonne
« et exacte justice à chacun , selon son droit , et d'agir en
« toute chose dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur
« et de la gloire du peuple français. » C'était la paraphrase constitutionnelle de cette autre formule : « La Charte sera
« désormais une vérité. »