CHAPITRE IV
KIMPIRE CARLOVINGlfiN.
Les maires carlovingiens. — Tant qu'avait duré la lutte de l'Austrasie et de la Neustrie, du maire et du roi, la nation franque, le pouvoir royal étaient tombés bien bas. Cette bande de nations sujettes ou tributaires qui entouraient de tous côtés le royaume fondé par Clovis, les Bretons, les Aquitains, les Bourguignons, les Bavarois, les Allemands, les Saxons, les FVisons, avait secoué le joug et menaçait de ne pas s'arrêter à la conquête de son indépendance. D'autre part, la féodalité qui, comme nous l'avons dit, ne fut qu'interrompue par l'empire cariovingien, s'établissait de toutes parts. Les leudes se regardaient déjà comme de petits rois dans leurs gouvernements. En G40, SigelHîrt voulut dépouiller Radulfe du duché de Thuringe qu'il lui avait confié: Badulfe marche à sa rencontre avec une armée, et après deux combats inutiles, Sigebert est
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obligé de se contenter d'un nouveau serment de fidélité ». « Quand la batttille de Testry eut mis fin à cette crise, il fallut relever ce qui tombait en ruines avant de rien construire à neuf, raffermir l'ancienne domination des Francs avant de l'étendre, refaire la royauté avant de créer l'empire. Ce fut la tâche des trois hommes dont l'histoire compose ce chapitre. Leurs trois règnes ne sont pour ainsi dire qu'une préparation au grand règne de Chariemagne. C'est la partie laborieuse de l'histoire des Carlovingiens. Si l'on en excepte les deux expéditions de Pépin en Italie, on ne fait la guerre que pour se défendre, ou pour regagner le terrain perdu ; les guerres contre les Saxons, les Frisons, les Allemands, les Bavarois, les Aquitains, les Bretons, n'eurent pour objet que de faire rentrer sous la domination franque les peuples qui s'en étaient écartés. On ne doit pas croire que la domination des Francs sur la Germanie date de Chariemagne, ni même de son aïeul ; on l'avait établie dès le règne de ce Théodebert, contemporain de Clotilde, qui menaça un moment l'empire grec et par 1 Illyrie et par le Danube. L'empire de Chariemagne ne s'étendit guère plus loin de ce côté. Mais alore ce n'était qu'une espèce de patronage que les victoires des premiei^s Cariovingiens convertirent en véritable sujétion. C'est là le seul changement imporiant qu'ils firent subir au royaume franc tel qu'ils le reçurent des mains des Mérovingiens ; et encore cette sujétion ne fut pas tellement complète qu'il ne restât rien ù faire à Chariemagne. Son règne s'ouvrit par la révolte de
* Il n'y a pas grande difTérence entre ce Radulfe et le seigneur du Puisel repoussant Louis le Gros des murs de son châleau, et achetant la paix à chaque campagne par une preslalion de foi et hommage: seulement la féodalité en est à ses premiers essais; il ne suffit pas (J'un châleau fort pour se croire indépendant, il faut une province entière. Le principe n'est pas encore reconnu, il a besoin d'une armée pour prévaloir.
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l'Aquitaine. Il trouva les Bavarois dans une sorte d'indépendance, puisqu'ils avaient encore leur famille royale, et ils ne furent vraiment sujets qu'après le jugement de Tassillon. Enfin les trente-trois années de guerre qu'il eut à soutenir contre les Saxons sont ce qu'il y a de plus populaire dans son règne. »
Il ne faut pas s'imaginer cependant que les trois guerriers chargés de préparer les voies à leur heureux successeur aient mal gagné la réputation qu'ils se firent dans l'accomplissement de cette mission. Ce n'était pas petite chose que de repousser avec les seules forces de l'Austrasie, et l'invasion du côté du Rhin, et l'invasion du côté des Pyrénées, de courir des Sarrasins aux Saxons, des Bavarois aux Bretons, de contenir l'ancienne Neustrie, qui regrettait toujours le temps de ses rois, de veiller en même temps et sur la Bourgogne et sur l'Aquitaine, où le parti à la fois national et mérovingien était toujours prêt à donner la main à l'étranger, et au milieu de tous ces embarras de se faire obéir d'une aristocratie indocile et puissante, qui avait ses lieux de réunion au palais et à l'armée, qui venait de renverser ses anciens maîtres, et d'autant plus exigeante, qu'on lui devait le pouvoir. Certes, il y avait bien là de quoi fournir à la gloire de trois noms, et l'entreprise était assez difiicile pour exiger cette succession de grands hommes, unique dans l'histoire, que nous présentent les commencements de la race carlovingienne.
« Dans les premiers jours qui suivirent sa victoire. Pépin songea d'abord à rétablir l'ordre et la discipline dans le royaume ; mais à peine avait-il commencé à raffermir une administration qui croulait de toutes parts, qu'il lui fallut cotirir à la frontière, où depuis la mort de Dagobert on avait cessé de reconnaître la suprématie des Francs. Il commença par les Frisons, que le père de Badbode, leur duc présent, avait rendus à l'indépendance. Badbode fut
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battu et soumis au tribut, après quoi les troupes franqucs se cantonnèrent dans leurs quartiers d'hiver, d'où Pépin devait les tirer à chaque printemps pour les ramener à des combats sans fin. »
Le nouveau maitre des Francs combattait d'une main, et de l'autre il orp^anisait. Ce fut en revenant de son expédition contre Radbode qu'il rétablit ces assemblées nationales, souvenir de l'ancienne vie germaine, que les lils de Clovis avaient laissées tomber en désuétude, et qui devaient occuper une si grande place dans l'administration carlovingienne.
Dès l'année qui marqua leur retour, Pépin songea à fortifier son autorité, que pouvaient méconnaître encore les leudes ses compagnons d'autrefois. Il fit ordonner au nom de son roi Thierry, qu'à son premier ordre les ducs et les comtes devaient tenir leurs hommes de guerre prêts à se mettre en marche, et partir sur-le-champ au second avis.
Cette précaution était nécessaire au moment où allait commencer une lutte terrible et sans relâche, avec les tribus restées barbares en Germanie. Dès le printemj)s de celte année il fut obligé de retourner aux Frisons, encore debout malgré leur dernière déftiite, et qui refusaient déjà le tribut. Uadbode fut battu de nouveau ; mais le jour de la soumission des Frisons était loin encore. Les Allemands attirèrent trois fois les armes de Pépin sur eux. Là s'arrêtent tous les détails qui nous restent de ces guerres pénibles dont la postérité a si mal récompensé les courageux acteurs. Un seul mot des annales de Metz, la grande source historique pour cette époque, nous fait deviner cependant bien des choses. En 715, Pépin, malade à sa maison de Jopil, tout entier à régler ce qui viendrait après sa mort, qu'il sentait prochaine, laissa reposer ses troupes dans leurs cantonnements. L'annaliste désigne cette année-là par un titre
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qui devait la distinguer des autres. Il l'appelle l'année sans (jueires.
Au milieu de ces préoccupations guerrières. Pépin avait encore à se tenir en garde au dedans, contre les tentatives des leudes. A la manière aussi hardie qu'habile dont il maniait les affaires publiques, ceux-ci s'étaient aperçus bientôt qu'ils n'avaient vaincu que pour changer de maître, comme il arrive \ lesque toujoui-s; et, sans s'inquiéter s'ils avaient gagné ou perdu au change, ils voulaient déjà renvei-ser le nouveau pouvoir à son tour. Ce fut surtout sur les dernières années de Pépin, quand il eut nommé luimême ses deux fils Drogon et Grimoald, maires de Bourgogne et de Neustrie, que la réaction se fi* sentir le plus violemment. Drogon étant mort, et son père souffrant cruellement de ses infirmités, une conjuration se fit parmi les leudes pour détruire la domination naissante de la famille d'Héristall et revenir à l'ancienne for ne de gouvernement, c'est-à-dire à l'anarchie du temps d'Ébroïn. Grimoald tomba sous les coups des conjurés; mai s Pepi fut aussi Ibrt contre les leudes que contre les barbares. Avant de mourir, il mit à mort les meurtriers de son fils, et fit passer son héritage sur la tête de son petit-fils Théodoald. Ensuite il expira à Jopil le IG décembre de l'année 714, laissant le royaume aux mains des deux enfants, Théodoald le maire, et Dagobeit II le roi, un fantôme sur un fantôme, selon l'heureuse expression de Bossuet.
Pendant le règne de Pépin, trois rois s'étaient succédé sur le trône imaginaire qu'il conservait aux descendants de Mérovée, Clovis III, Childebert III et Dagobert II, morts tous les trois avant d'être sortis de l'adolescence. Le droit sans importance de porter les longues boucles de leur chevelure royale, était tout ce qu'il leur avait laissé de l'héritage de leurs ancêtres. Il les faisait élever dans la ferme de Maumaque, sur les bords de l'Oise, entre Compiègne et
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Noyon, d'où il les envoyait chercher quand il avait convoqué quelque assemblée. Ils présidaient du haut d'un trùne, et prêtaient leur nom pour sanctionner les capitulaires; ensuite ils retournaient à Maumaque, traînés par ce classique attelage de bœufs qui a tant occupé les poètes et les historiens, et coulaient doucement leurs jours dans les loisirsd'une heureuse vie de grands propriétaires, laissant volontiers à Pépin la gloire laborieuse de tenir tète à la barbarie et à la féodalité.
La mort du vainqueur de Testry pensa remettre en question tout ce qu'il avait fait contre l'une et contre l'autre. Sa veuve Plectrude, qu'il avait chargée de la tutelle de Théodoald, était une femme habile et déterminée ; mais que pouvait la main d'une femme pour retenir des rênes qui avaient presque échappé à la main puissante de Pépin ? Une dissolution générale menace le royaume. Plectrude s'était mise en route avec une armée et Théodoald, pour venir s'installer à Paris. Les Neustriens vont à sa rencontre à Compiègne, mettent ses troupes en déroute, et se donnent un maire à eux, nommé Uainfroy. Rainfroy place sur le trône un homme fait, le fils de Childéric, échappé aux coups de Bodilon, qui vivait dans un cloître sous le nom de Laniel. C'était un collègue et non un jouet, comme les rois de Pépin. Ensuite il pousse sa victoire, et attaque TAustrasie au midi, pendant qu'il la faisait envahir au nord par les Frisons et par les Saxons. Toutes les tribus germaines secouent le joug à la fois. L'Austrasie semblait perdue : un jeune homme de ving-cinq ans la sauva.
Outre Grimoald et Drogon, Pépin avait eu de sa concubine Alpaide, un troisième fils nommé Charles. Les orages d'une jeunesse indisciplinée avaient éloi;rné de lui les veux de son père, et la voix publique l'accusait même du meurtre de Grimoald. En ce moment Plectrude le tenait emprisonné dans la crainte d'une révolte. Il échappe à ses gar-
diens, se met à la tête des leudes humiliés d'obéir à une femme, chasse du pays les Saxons et les Frisons et bat l'armée neuslrienne, dans les environs des Ardennes, sous les murs de la maison royale d'Amblef (716). Il n'avait avec lui qu'un petit corps de troupes avec lequel il se tint caché sur la hauteur où Amblef était bâti. Un des siens descendit au camj) neuslrien pendant la nuit, criant à haute voix que Charies arrivait, et commença le désordre en égorgeant à l'écart quelques soldats sans défense. Le reste s'émut tellement, que les Neustriens n'eurent qu'à fuir. Rainfroy et son roi Daniel, connu sous le nom de Chilpéric II, n'arrêtèrent leur fuite que quand ils furent sortis de la forêt des Ardennes.
L'église d'Amblef fut un asile pour quelques fuyards. Il y a là-dessus une anecdote, chose rare dans cette histoire indigente, qui révèle, sous un jour assez curieux, la subtilité féroce du génie superetitieux des Francs. Parmi ceux qui avaient trouvé leur salut dans l'église d'Amblef, il y en eut un qui se traîna tout sanglant devant le chef austrasien, se plaignant qu'on eût violé l'asile en sa personne : un soldat lui avait coupé le pied d'un coup de sabre, au moment où il entrait en courant dans le saint lieu. Charies appela le soldat, qui dit pour sa défense que la jambe mutilée se trouvait encore hors de l'église quand il avait frappé, et qu'ainsi on ne pouvait l'accuser sans injustice. Il fut renvoyé par son général, avec un éclat de rire.
L'année qui suivit la bataille d'Amblef, l'invasion fut reportée en Neustriepar les vainqueurs, qui, suivant le chemin choisi par Clovis, quand il était venu en Gaule, traversèrent la forêt Charbonnière, et rencontrèrent Chilpéric et Rainfroy à Vinci, entre Arras et Cambray (717). Le dimanche, 19 mars, la bataille se livra, et la fortune se déclara encore une fois pour les Austrasiens. Ce l'ut comme une seconde victoire de Testry. Charies vint se faire recon-
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naître à Paris. Ensuite il marcha sur Plectrude, qui tenait toujours à Cologne, devenue la capitale de l'Austrasie depuis Pépin, et la força de lui livrer la ville avec les trésors de son père. Chilpéric et Rainfroy, abandonnés de leurs alliés germains, avaient eu recours à Eudes, duc d'Aquitaine, qui essaya en vain de les soutenir. Ses troupes et les leurs se débandèrent à l'approche de Charles, qui mena ses guerrière jusqu'à Orléans, et força le duc d'Aquitaine de lui livrer Chilpéric. Rainfroy se défendit encore quatre ou cinq ans dans le comté d'Angers, et ne se rendit qu'avec la condition qu'il serait maintenu dans \o gouvernement du comté. Pour Chilpéric, il resta roi de Neustrie, mais roi fainéant. Il fallut six ans à Charles pour mettre à terme toute cette lutte, et ce ne fut qu'en 720 que, libre enfin de tout embarras intérieur, il put reprendre l'œuvre interrompue de Pépin.
Comme son père, Charles conduisit en Germanie de rudes et fréquentes expéditions. Les Frisons, les Allemands, les Saxons, et jusqu'aux tribus du Danube, appelèrent plus d une fois l'effort de ses armes. Cependant ce n'est point là qu'il frappa les coups les plus brillants, sinon les plus grands. La gloire de son règne est au midi, où se montraient alors des ennemis nouveaux, et où ses combats du moins ont trouvé des historiens.
Le choc des Francs et des Arabes, les deux plus grandes puissances de l'univers d'alors, et dans lesquelles deux mondes entiers se résumaient, est le fait le plus important peutêtre après l'établissement des barbares en Gaule. Mais avant d'en commencer le récit, il y a toute une longue histoire à dire. Il fliut rappeler ce qu'était devenue l'Aquitaine, si complètement oubliée par les annalistes francs, depuis Dagobert, ses révolutions, ses combats, et les commencements de su lutte contre les musulmans, dont elle arrêta les armes la première.
Nous avons laissé le midi delà (Jaule entre les mains des fils de Caribcrt et de leur grand-i)ère Amandus, le duc des Vascons. Malgré le serment de fidélité que Dagobert s'était fait prêter par les envoyés vascons, à Clichy, l'indépendance des contrées méridionales n'avait pas fléchi à la mort de Caribert et d'Amandus, et sous les successeurs de Dagobert elle ne fit que s'affermir encore. 11 s'agissait de bien autre chose au nord de la Loire que de revendiquer de vieux litres sur un pays qui n'avait jamais abdiqué sa nationalité. Des intérêts plus présents y retenaient tous les guerriers francs, et l'Aquitaine entièrement abandonnée à elle-même avait mené dès lors une vie de libellé et de désordres, sans qu'on sache bien au juste de quelle manière et sous quels chefs.
Vers 673, au moment où l'assassinat de Childéric II metlait le comble à l'anarchie dans les provinces du nord, un grand événement se passait au pied des Pyrénées, et sur les bords de la Méditerranée. Les populations de laSeptimanie, si semblables aux populations aquitaines de mœurs et de physionomie, souffraient impatiemment de rester sous le joug des Visigoths, pendant qu'elles voyaient leurs voisines rendues à la liberté. Les comtes vascons, aussi portés que les leudes francs à l'indépendance, ne manquèrent pas de profiler de ces regrets nationaux pour viser à la souveraineté. Wamba venait de monter sur le trône. La révolte des Vascons de l'Èbre l'appelait en Cantabrie ; Hilderic, comte de Nîmes, crut le moment favorable, et se révolta de concert avec les autres comtes de la Septimanie. Leduc Paul, qui est envoyé contre eux, passe dans leur camp avec son armée et quelques comtes de la frontière, et se fait nommer roi de Septimanie à Narbonne. Toute la Catalogne s'était déjà déclarée en sa faveur, quand Wamba, vainqueur des Pyrénées, marche aux révoltés et soumet toute la province en quelques jours. 11 ne lui restait plus
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que Nîmes à réduire. Paul s'y était enfermé avec les principaux chefs de la révolte et un corps nombreux d'auxiliaires venus d'Aquitaine, auxquels Julien, archevêque de Tolède, l'historien de cette guerre, donne le nom de Francs. C'était Lupus, alors duc des Vascons, qui les avait envoyés; et lui-même était attendu de jour en jour par la garnison de Nimes, mais Wamba ne lui laissa pas le temps d'arriver à son secoure. L'assaut dura deux jours. Sur la fin du second, les gens de Wamba étant parvenus à mettre le feu aux portes, les remparts se dégarnirent en un clin d'œil, et toute la garnison se porta aux arènes, où commença bientôt une scène horrible. Ilildéric, avec ceux de Nimes, accusait de trahison Paul et ses Wisigoths ; les deux partis en vinrent aux mains dans l'enceinte même des arènes et dans toutes les rues de la ville , sans s'occuper des ennemis qui s'avançaient toujours dans Nimes, et qui eurent bientôt bloqué les arènes. Ce qui restait des rebelles y soutint un siège en règle, mais il lïillut céder à la fin. A peine avaient-ils succombé que l'on apprit l'arrivée du duc des Vascons, qui venait de déboucher par la vallée de l'Aude, et qui parut bientôt à deux journées de marche de la ville. Quand il sut ce qui était arrivé, il se hâta de rebrousser chemin, et rentra précipitamment dans son pays, suivi de près par Wamba, entre les mains de qui il laissa
une partie de ses bagages.
Lupusentretenait autour de lui une armée nombreuse
qui se recrutait sans cesse de tous les aventuiiers des Pyrénées, et même d'une foule de leudes neustriens chassés de leur pays par la tyrannie d'Ebroïn. Maître de toute la Gascogne et probablement du pays de Toulouse, il avait pensé réunir la Septimanie à ses États, car on ne peut croire que le secours qu'il voulut donner aux sujets rebelles de Wamba fût un secours désintéressé : en 675, pendant les démêlés d'Ebroïn avec i;agobert, il passa dans le pays au nord de
la Garonne, et fit reconnaître son autorité jusqu'à Limoges, dont l'évoque et les habitants lui prêtèrent serment de fidélité.
On ne voit point ce que devenait pendant ce temps la famille de Caribert. Boggis et Bertrand disparaissent entièrement derrière le duc vascon ; il semble même qu'ils aient été dépouillés par lui, car on voit leurs deux femmes, Aude et Phigberte, retirées en Austrasie, où s'établit aussi Hubert le fils de Bertrand, qui combattit Ebroïn sous les ordres de Martin et de Pépin, et qui, devenu plus tard évêque de Liège, se rendit si célèbre parmi le peuple sous le nom de saint Hubert.
H est difficile de comprendre après cela, comment Eudes, le fils de Boggis, se trouve succéder à Lupus, non-seulement en Aquitaine, mais encore chez les Vascons (681). Quoi qu'il en soit de ce problème historique, qui n'a point été résolu, en 719, à l'époque où Eudes intervint entre Charles et Chilpéric, il se trouvait maître absolu de tout l'ancien royaume visigoth, à l'exception seulement de la Septimanie, et à n'envisager que la domination réelle, il possédait presque autant de territoire que le fils de Pépin, forcé presque partout de promulguer ses décrets l'épée à la main. Jamais homme, depuis les rois visigoths, n'avait joui d'une puissance telle dans le midi de la Gaule : on eût pu croire que la nationalité de l'Aquitaine allait enfin triompher, grâce aux embarras de ses anciens maîtres. Mais déjà les Arabes menaçaient cet État de fraîche date de tous les sommets des Pyrénées. Déjà ils s'étaient montrés en Provence, et la conquête de la Septimanie les établissait aux portes de Toulouse. C'était par eux que les Francs devaient rentrer en possession de ces riches provinces, un moment perdues pour eux.
L'invasion des barbares de la Germanie avait eu son pendant au septième siècle, et les guerriers fanatiques, enu 11
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Yoyés par Mahomet à la conqiiêli^ du momie, venaient d'enlever à eux seuls plus de contrées à l'empire d'Orij'iit, que les compagnons réunis d'Alaric, de Genseric, de Clovis et d'Alboin, n'avaient pu en arracher ù l'empire d'Occident. A force de victoires, la loi de leur prophète s'était étendue d'un bout à l'autre de l'Orient des anciens, des bords du Gange aux colonnes d'Hercule ; la trahison d'un comte golh les aida à Iranchir celte dernière limite, et les jeta sur l'Occident, encore avides de nouvelles conquêtes.
Ce fut en 7 H qu'eut lieu le passage des Arabes en Espagne. Rodrigue y régnait alors. Le fameux comte Julien, dont il avait violé la fdle, les introduisit dans le pays pour le servir dans sa vengeance, et d'escarmouches en escarmouches on en vint enfin à un combat général sur les bords du Guadalète. Rodrigue, qui avait avec lui cent mille hommes, combattit pendant huit jours, et maltraita a'abord la petite armée des Arabes, à laquelle il fit perdre seize mille hommes. Mais une partie de ses leudes était pour le comte Julien, leur compagnon. Dans une action générale, ils lâchèrent pied, et laissèrent Rodrigue au milieu des bataillons ennemis, où il trouva la mort . Son prédécesseur avait fait démanteler toutes les villes de l'Espagne pour se mettre en garde contre les révoltes des grands. Il ne fallut que quatorze mois aux vainqueurs du Guadalète pour se rendre maîtres de toute l'Espagne. Un cousin de Rodrigue, don Pelage, parvint seul à se maintenir dans quelques cavernes des montagnes de Cantabrie, et y fonda le royaume des Asturies, nommé Galice par les Arabes, qui fut le noyau des royaumes chrétiens d'Espagne au moyen âge. Mais il n'y avait pas là de quoi inquiéter les conquérants qui ne prévoyaient guère l'avenir de cette imperceptible principauté. Ils passèrent outre, et parurent bientôt en Gaule.
« Maîtres de tous les défilés des Pyrénées, les Arabes étaient, par tous les points de cette frontière, en contact
avec la Gaule. Par les défilés occidentaux, ils touchaient aux cantons montagneux de la Vasconie ; par ceux de la partie orientale, à la Septimanie. Ce fut par ces derniers qu'ils firent leurs premières irruptions dans la Gaule.
« Les chroniijues chrétiennes font commencer ces irruptions en 711), année de la prise de Narbonne ; mais il y a tout lieu de croire qu'elles ne sont pas exactes sur ce point. Les conquérants arabes distinguaient avec précision divers genresd'expéditions contre les infidèles, selon que la guerre avait pour objet de conquérir définitivement, de posséder la terre ennemie, ou seulement de la parcourir en la ravageant. A toute expédition ou série d'expéditions, de conquêtes, ils donnaient un nom équivalent à celui de guerre sérieuse, de véritable guerre [el djihcd). Us confondaient sous la dénomination plus vague de gazouatyiouie invasion momentanée, toute surprise, tout pillage, toute dévastation du pays ennemi. En général, ce dernier mode de guerre n'était, pour les Arabes, que le prélude du prçmier; c'était une manière de tûter l'ennemi et de pressentir son courage, sa force, ou ses côtés faibles. Il paraît constaté qu'ils ne procédèrent point autrement dans la Gaule, et, qu'avant de rien posséder dans la Septimanie, ils l'avaient plus d'une fois menacée et ravagée. » (Fauriel).
En présence d'un ennemi d'autant plus terrible, qu'il apportait de nouvelles croyances avec de nouvelles lois, les populations méridionales devaient chercher à se grouper autour d'un chef ; ce chef, ce fut Eudes. La Vasconie et rAqm'laine étaient déjà sous son autorité directe; les Provençaux vinrent s'y ranger d'eux-mêmes en le prenant pour roi; la Septimanie seule demeura isolée, et ne tarda pas à devenir la proie des Arabes. La prise de Narbonne, arrivée en 719, fut bientôt suivie de la soumission de toute la province. Sans perdre de temps, Zama, le général musulman, entra de suite sur les terres du duc Eudes, et
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vint mettre le siège devant Toulouse, la capitale de ses États. Une défaite éclatante rabattit pour quelque temps l'ardeur conquérante des envahisseurs qui, ayant voulu tenter en 726 une nouvelle expédition en Provence, y furent battus encore une fois par le duc d'Aquitaine, et se retirèrent en désordre, emportant leur chef Ambessa, blessé à mort. Jusqu'alors, toute la gloire de cette guerre était pour Eudes. 11 était le rempart, non-seulement de la Gaule, mais de l'Occident tout entier. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Quelque temps avant la bataille de Toulouse, le pape Grégoire II lui avait envoyé trois éponges avec lesquelles les papes essuyaient la table de la communion. Une alliance inattendue qui lui survint tout à coup, put lui faire croire un moment que la pailie était gagnée.
Les guerriers qui avaient passé le détroit à la voix du comte Julien, était de deux races. Les uns venaient de l'Arabie, les autres étaient barbares ou maures ; et ni les uns ni les autres n'avaient oublié leur origine. En 751, cette différence de races pensa remettre en question la conquête musulmane de l'Espagne. « Un chef de race maure, dit Isidore de Béja, nommé Munuza, apprenant que ses compatriotes gémissaient en Lybie, sous le gouvernement oppressif de leui-s juges, s'allie aux Francs sur-lechamp, et prépare une guerre cruelle aux Sarrasins d'Espagne. » Munuza commandait la frontière des Pyrénées, le poste le plus important alors de toute l'Espagne. Il s'allia avec Eudes, dont il épousa la fille Lampagie, et déjà la Septimanie, enfermée entre les deux alliés, allait tomber entre leurs mains, quand Munuza, attaqué à l'improviste par Abdérame, le gouverneur de l'Espagne, et trahi par ses complices, fut dépouillé de son gouvernement, et périt en s'enfuyant dans une gorge des Pyrénées avec la belle Lampagie, qui alla grossir à Damas le sérail du chef des croyants. Abdérame avait à peine été arrêté par le rebelle ;
passant outre, il déboucha bientôt dans les plaines vasconnes par la vallée d'Hengué, si célèbre dans la suite sous le nom de vallée de Roncevaux, 752. 11 amenait avec lui une armée formidable, non point telle cependant que Font faite plus tard certains calculs grossis par une tradition mensongère. 60,000 à 80,000 hommes entrèrent avec lui dans la Gaule. C'était trop peu pour qu'il en soit resté 560,000 dans les plaines de Tours, mais c'en était assez pour épouvanter les peuples du midi de la Gaule, et les forcer d'avoir recours aux armes détestées des Francs.
Nous revenons enfin à Charles. Depuis l'année 720, époque de son traité avec Eudes, le duc austrasien, tout entier à ses guerres de Germanie, semblait avoir perdu le midi de vue. Cependant, vers la fin de l'année précédente, il avait fait une excursion au delà de la Loire, comme pour rappeler à Eudes qu'il se trouvait entre deux ennemis. Il le vit bientôt arriver à Paris, fugitif et désespéré, implorant son secours contre Abdérame, dont le premier choc avait été irrésistible. Vainqueur des Aquitains, près de Bordeaux, dans une terrible bataille « où Dieu seul sut le nombre de ceux qui périrent, » dit Isidore deBéjà, le chef musulman .avait porté ses ravages bien au delà des limites de l'Aquitaine, et jusque sous les murs de Sens et d'Autun. Qu'il le voulût ou non, Charies se trouvait bien forcé de prendre part à une guerre dont les désastres rejailliraient sur lui. Il envoya Eudes ramasser les débris de son armée, et luimême partit à la rencontre des Sarrasins qui s'étaient rabattus sur le pays entre Tours et Poitiers. Ce fut là que se donna cette bataille célèbre, assignée par tous les histor.ens comme le terme de la conquête musulmane en Occident, et après laquelle elle n'enlanta plus rien de grand.. Pour la première fois les barbares de l'Orient et ceux d'Occident se trouvaient en présence ; les pesants bataillons germains l'emportèrent sur les escadrons légers d' Abdérame.
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« Immobiles comme un mur, dit Isidore de Béja, et comme retenus ensemble par une couche de glace, les hommes du nord, forts de leur taille gigantesque, maniaient hardiment de lourdes armes. » Ils rompirent d'abord les rangs ennemis ; mais les Arabes, à la manière des guerriers d'Orient, étaient aussitôt ralliés que dispersés, et le combat se i)rolongeait indécis, quand, sur la lin de la journée, un grand bruit se fit entendre dans le camp d'Abdérame. C'était Eudes, avec une troupe d'Aquitains armés à la légère, qui l'avait attaqué en faisant un détour. La déroute des Musulmans commença par là. Abdérame tomba sous la hache d'un Franc en essayant de disputer encore quelque temps la victoire; et le lendemain, comme le camp sarrasin demeurait morne et silencieux, les éclaireurs francs s'avancèrent aux portes, et rapportèrent qu'il avait été abandonné pendant la nuit. Tout le butin ramassé en Aquitaine s'y trouvait encore ; il devint la proie des guerriers de Charles- Martel, ainsi nommé par les siens sur le champ de bataille, parce que, dans la mêlée, il avait frappé sur les Arabes comme le marteau sur l'enclume (732).
Le contre-coup de cette victoire devait se faire sentir dans tout le midi de la Gaule, condamné ainsi à perdre son indépendance, quel qu'eût été le vainqueur. D'abord Eudes ne put renvoyer au delà de la Loire son dangereux allié, avant de s'être reconnu son sujet et de lui avoir prêté serment de fidéhté. Il dut ensuite abandonner ses droits à la souveraineté de Provence, qui rentra nominalement du moins, sous la domination franque, ainsi que tout le pays de Lyon, devenu pays libre sous Ébrr»ïn. Sur ces entrefaites, Eudes mourut, et son fils Hunald lui succéda (735). llunald refusa le serment qu'avait prêté son père; c'en fut assez pour attirer sur lui les armes de Charles-Martel. « Eudes étant mort, dit une chronique méridionale, Charles prit les aimes contre ses fils, et leur fit beaucoup de mal ; mais la
lutte ayant ses vicissitudes, et beaucoup d'hommes ayant été tués de part et d'autre, les deux partis conclurent une alliance qui ne devait pas durer longtemps. »
Cependant, malgré la concession du duc d'Aquitaine, Charles-Marlel n'avait pu s'avancer encore en Provence au delà de la Durance. Son armée s'était arrêtée dans Dignes, et il menaçait de franchir bientôt cette limite; mais plutôt que de retomber sous le joug des hommes du nord, la Provence préféra se donner aux Arabes. En 736 on les voit établis sous la conduite de Youssouf, depuis la Méditerranée jusqu'à Lyon. C'était Mauronte, l'homme le plus iulluent en Provence, depuis la démission du duc Eudes, qui avait ménagé cette révolution. Par ses intrigues, il fit entrer les Arabes dans Avignon, où Charles avait laissé une garnison franque. Okba, nommé depuis peu gouverneur d'Espagne par Obeid-Allah, préparait en même temps de l'autre côté des Pyrénées, une expédition pareille à celle d'Abdérame, et menaçait les bords de la Garonne et de la Loire de la domination établie déjà sur ceux du Rhône.
Le moment était critique. D'un jour à l'autre les Lombards, sollicités de longue-main par les révoltés provençaux pouvaient jiasser les Alpes, et compliquer encore les embarras de Charles au midi. Il était alors de l'autre côté de la Gaule, dans les marais des Frisons, qu'il soumettait enfin ix)ur la dernière fois, et dont il détruisiiit les bois «icrés et les idoles, autant par politique que par religion. Aux premiei-s beaux jours de l'année suivante, il prit le chemin de la Bourgogne, envoyant devant lui une partie de son armée commandée par son frère Childebrand, le même dont le nom n'a pu trouver grâce devant Boileau *.
* Oh ! le plaisant auteur...
Qui de tani de héros va choisir Childebrand.
Satire x.
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EMPIRE CARLOVINGIEN
Childebrand commença le siège d'Avignon, où commandait le général musulman Alhime, et son frère étant survenu, la place fut emportée d'assaut après une vigoureuse résistance. Arabes et Provençaux furent tous passés au fil de l'épée, et le carnage fut suivi de l'incendie de la ville.
Au lieu de continuer sa marche le long du Rhùne et de pousser jusque sous les murs d'Arles, le quartier général de la révolte, Charles traversa le lleuve à l'improvisle, et conduisit ses Francs dans les plaines de la Septimanie, dégarnie de la moitié de ses défenseui-s depuis l'occupation de la Provence. Déjà il avait commencé le siège de Narbonne, quand on apprit qu'une armée arabe descendait des Pyrénées pour défendre la Septimanie. Un combat s'engagea à cinq ou six milles de Narbonne, dans la petite ville de Berre, entre les montagnes de Corbières et l'étang salé de Sigean. Charles fut vainqueur, mais une partie de l'armée vaincue parvint à se faire jour jusqu'à la place. Il fallut renoncer à la prendre (737). Pour se venger, le duc austrasien fit en se retirant d'horribles ravages par toute la Septimanie. Maguelonne fut détruite de fond en comble. Les Francs poussaient devant eux, « accouplés deux à deux comme des chiens, » d'immenses troupeaux de captifs septimaniens. Arrivés à Nimes, ils abattirent les portes et les remparts, et voulurent mettre le feu aux arènes, où se défendait une partie de la population, comme au temps du duc Paul, mais la flamme n'eut point de prise sur ces indestructibles constructions. Les arènes sont encore debout aujourd'hui, noircies partout par les feux qu'alluma Charles-Martel, témoignage impérissable des vieilles ho liliiés de deux races, reconciliées à la fin, mais sans avoir perdu le souvenir du passé.
Les Provençaux ne se tenaient pas pour battus. L'année suivante, Charles-Martel ayant été appelé en Germanie par une nouvelle révolte des Saxons, Mauronteet les siens ren-
trèrent dans Avignon, dont ils chassèrent pour la seconde fois la garnison. La vengeance de Charles ne se fit pas attendre. Non-seulement il reprit Avignon ; mais ses troupes franchirent la Durance, prirent Arles, Marseille, chassèrent les Arabes de toutes les villes, et forcèrent Mauronte, le champion acharné de la nationalité provençale d'abandonner le pays. Quelques bandes de pillards arabes essayèreift en vain de se maintenir au milieu des rochers et des forêts de pins de la Garde-Fraisnet : ils furent forcés dans ce dernier refuge par les troupes réunies de Charles et de Luitprand, le roi des Lombards, qui se rapprochait de plus en plus des Francs, comme s'il eût voulu conjurer la lutte qui allait s'établir entre eux et les siens.
Depuis le commencement du règne de Charles-Martel, une révolution importante avait eu lieu dans le pays des Lombards. Vers l'année 720 les violences de Léon l'Iconoclaste avaient détaché de l'empire d'Orient les possessions qui lui restaient encore en Italie, et qui, sous le nom d'exarchat de Ravenne, comprenaient à peu près ce qui compose aujourd'hui les États de l'Église. L'exarchat, une fois abandonné à lui-même, ne tarda pas à devenir la proie des Lombards qui, conduits par Luitprand, s'emparèrent d'une partie du pays. Déjà Home était serrée de près par les troupes lombardes ; les papes, devenus les véritables souverains de la ville , s'agitaient en vain pour attirer l'attention de la cour de Constantinople. Grégoire III, nommé en 740, tourna enfin ses regards d'un autre côté, et demanda l'appui de Charles-Martel, le sauveur de la chrétienté, protecteur des missionnaires qui convertissaient alors la Germanie.
L'année 740 était l'année sans guerre du règne de Charles-Martel. Vainqueur des Arabes, des Provençaux, des Saxons, des Allemands, des Frisons, des Bretons, qui avaient eu aussi leur part des révoltes, il se reposait dans sa maison de Kiersy-sur-Oise, n'ayant plus rien enfin à
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pacifier du Wéser et du Danube aux Pyrénées. Ce fut là qu'il reçut une lettre de Grégoire llf, lettre fameuse dans l'histoire des papes, parce qu'elle est le point de déi)art de toute l'existence pontificale au moyen âge. « Nous sommes « agités de beaucoup de tribulations, disait le pontife en « commençant, mais les larmes coulent jour et nuit de nos « yeux, quand nous voyons l'Église abandonnée de toutes « parts par ceux de ses enfants dont elle espérait le plus de « défense et de protection. » Et sur la fin : « Ancard, un « de nos vassaux, qui est le porteur de cette lettre, dira de « vive voix à votre excellence ce qu'il a vu de ses yeux, et « ce que nous lui avons ordonné de vous dire. Je conjure « tout de nouveau votre bonté devant Dieu, qui est témoin « de ce que je dis, et qui sera notre juge, de vous hâter « d'adoucir nos douleurs, et de nous envoyer au plus tôt « une réponse qui nous réjouisse, afin qu'avec joie nous « implorions Dieu pour vous et pour vos sujets, devant le « tombeau des saints apôtres, saint Pierre et saint Paul. » Cette lettre, quelque pressante qu'elle fût, ne put faire oubher à Charles les services et l'amitié de Luitprand, auquel il avait fait adopter Pépin, son fils aîné, â l'époque de ses guerres de Provence. Grégoire III revint l'année suivante à la charge. Il envoyait au chef des Francs les clefs du tombeau de saint Pierre avec une partie de ses chaînes. Les ambassadeurs étaient chargés de présents pour les leudes. Mais ce qui devait assurer plus que tout le reste le succès de sa demande, c'était l'offre qu'il lui faisait de le reconnaître consul de Rome et empereur d'Occident. Ce titre magnifique, le terme futur de la grandeur de son petitfils, avait llatté délicieusement l'orgueil de Charles-Martel. Déjà l'abbé de Corbie, et un moine de Saint-Denis avaient porté sa réponse à Home. Sa mort et celle de Grégoire 111 arrêtèrent tout à coup cet importante correspondance qui devait se renouer bientôt.
EMPIRE CARLOVINniEN.
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Charles-Martel n'avait que cincjuante ans quand il mourut, (ît comme son |^';re, il succombait sous le poids de ses infirmités. C'est que les hommes s'usaient vite, à cette vie de fatigues éternelles. Et pourtant, après s'être épuisé à la lutte pour rendre au royaume franc son unité, Charles laissait tout à faire en apparence à ses deux successeurs Carloman et Pépin. l/Aquitaine était encore là, hostile et indépendante. Les Arabes n'avaient pu être refoulés de l'autre côté des Pyrénées. En Germanie, la paix universelle de 740 ne devait guère être regardée que comme un temps d'arrêt. La révolte ne se taisait que pour reprendre haleine. Plus d'une fois encore, nous verrons les Francs de l'autre côté du lihin.
Le nouveau règne s'ouvrit par un désordre immense. Charles, dans son testament, avait partagé son royaume entre ses deux fils du premier lit. A Pépin il avait donné la Neustrie, la Bourgogne et la Provence ; à Carloman, l'Austrasie et la Germanie. Grippon, qu'il avait eu de son second mariage avec Sonnichilde, la nièce d'Odilon, duc des Bavarois, n'avait point eu de part à l'héritage paternel. Le testateur respirait encore, quand Sonnichilde, profitant d'une expédition de Pépin dans la Bourgogne toujours mal soumise, obtint de lui pour son fils un legs de plusieurs provinces enlevées aux parts des deux frères. A son retour. Pépin protesta hautement, appuyé des leudes et de Carloman, contre une donation arrachée à un mourant. Grippon et sa mère, attaqués à l'improviste, ne purent tenir la campagne. Assiégés dans la ville de Laon, si célèbre depuis dans les annales carlovingiennes, ils furent pris et enfermés, Grippon, au château de Neulcliàtel, dans les Ardennes, Sonnichilde dans une cellule du monastère de Chelles.
Ce n'était que le prélude de mille autres troubles. La Provence chasse de nouveau les Francs. Odilon, pour venger sa fille , entraîne dans la révolte Jes Bavarois et le@
HISTOIRE DE FIWNCE.
EMPIRE CARLOVINGIEN
Allemands, fliinald refuse le serment, et s'unit à Odilon. Dans cette attaque générale, l'union des deux frères les sauva. Mettant leurs intérêts en commun, ils marchèrent ensemble contre les Aquitains d'abord, ensuite contre le duc de Bavière et les Allemands, et, victorieux partout, rétablirent, pour le moment du moins, leur autorité menacée.
Cependant de grands changements avaient lieu dans les gouvernements de la Gaule. Depuis 75o, année de la mort de Thieri7 III, le dernier roi deChurles-Martel, la race mérovingienne n'avait plus même la triste consolation de fournir des rois fainéants. Fier de ses succès et de sa gloire, le vainqueur de Tours, le marteau des Musulmans, avait dédaigné de se donner l'ombre d'un maître, et la maison Héristal gouvernait le royaume en son propre nom. Soit que Pépin se sentît moins fort en présence de tant de révoltes, soit que, pressé d'en finir, il voulût remettre une dernière fois l'idole sur ses pieds, pour la mieux renverser ensuite, il fit monter sur le trône un de ces moines de race royale qui devaient encombrer à cette époque les monastères, car on en voit s<:)rtir de partout, et lui ordonna de signer les actes publics du nom de Childéric II. Ce n'était là après tout i(u'une formalité : la retraite de Carloman fut un événement plus grave. Carloman touchait à la quatrième année de son règne. Habile administrateur et brave guerrier, il n'avait récolté jusqu'alors que de la gloire, quand il fut pris du dégoût des choses humaines. Il abdiqua sa part de gouvernement, et, suivi d'une nombreuse escorte, il partit pour Rome, déjà l'asile de ceux qui abandonnaient le monde, ou que le monde abandonnait. De Rome, Carloman se retira sur le mont Soracle, à quelques lieues de la ville ; mais, cx)mme les visites empressées des Francs qui venaient à la cour pontificale lui rappelaient sans cesse le souvenir importun de son ancienne grandeur,
il courut s'enfermer au Mont-Cassin, dans le célèbre monastère, chef-lieu de l'ordre de saint Benoît : il passa là le reste de ses jours, sous la conduite de l'abbé Optât, dans les pratiques religieuses et les travaux corporels qui remplissaient la vie d'un simple frère. En Aquitaine, le duc Hunald imitait à la même époque l'exemple de Carloman. Quelques-uns ont dit que, sentant arriver le moment où l'Aquitaine allait avoir à défendre son indépendance contre les armes de plus en plus redoutables de la maison d'Hérislal, et reconnaissant la supériorité de son fils Waïfre sur lui, il lui avait cédé la place par un noble sentiment de générosité nationale. S'il fut poussé par un motif religieux, il faut convenir au moins que sa piété était bizarre. 11 avait un frère, nommé Hathon, qui revendiquait aussi quelques droits à la souveraineté de l'Aquitaine. Pour en délivrer son cher Waïfre, Hunald attira Hathon dans les murs de Bordeaux, la résidence actuelle des ducs, lui fit crever les yeux, et le jeta dans une prison dont il ne sortit plus. Ensuite il dit adieu à sa femme, et alla revêtir l'habit de moine dans un monastère de l'Ile de Rhé, à côté du tombeau de son père (745).
L'avènement de Waïfre, en supposant qu'il eût été déterminé par un motif de prudente modestie de la part de son père, était bien de nature à inquiéter Pépin. Mais avant de porter ses armes de ce côté, d'autres soins devaient l'occuper ailleurs.
Resté seul à la tête du royaume par la retraite de Carioman, il se rappela son autre frère Grippon, toujours i>risonnier à Neufchàtel. Grippon fut rappelé à la cour, œm\M de biens et d'honneurs ; mais Pépin ne le rendit que plus ambitieux encore de régner, en le rapprochant du trône. Le rêve de Grippon était la souveraineté de l'Austrasie. Il attire à lui une foule de leudes, s'assure une retraite chez les Saxons, et disparait un jour de la cour, suivi de près
HISTOIRK DE FFIANCF.
par ses partisans, qui viurenl lo ivjoindrosur los bords du Weser, avec leurs troupes (7i7). il n'eut (pie le temps de commencer quelques ravaj];es en Thurinj^e, et vit l)ienf(M arriver son frère, accompaj^né de cent mille Venèdes. L'appui que les Saxons lui avaient donné leur coûta cher. Pendant quarante jours, Pépin laissa vivre à discrétion son armée sur leur territoire. Tous leurs forts furent rasés. Beaucoup d'entre eux n'échappèrent à la mort qu'en se faisant chrétiens. Déjà ils commençaient à se lasser de Grippon, qu'ils allaient livrer peut-être, quand la mort de son grand-père, Odilon, ouvrit une nouvelle carrière à son ambition. Marchant sur la Bavière avec son armée de Francs, grossie encore d'un corps d'Allemands et d'une nouvelle troupe que lui amenait un leude franc, nommé Suger, il s'empara en arrivant de la duchesse Hiltrude et de son fils, le fameux Tassillon, et se fit reconnaître sans peine duc des Bavarois. Cette seconde tentative fut déjouée comme la première par Pépin, qui rendit à Tassillon l'héritage paternel, et s'empara du rebelle usurpateur. Un prince de la race de Clotaire et de Chilpéric l'eût mis à mort, ou pour le moins enfermé dans un cloître ; Pépin continua de le traiter en frère. Il lui fit une petite cour dans la ville du Mans qu'il lui donna, et le mit, avec le titre de duc, à la tête de douze comtés delaNeustrie (748). Comme rois et comme hommes , les princes de la famille nouvelle l'emportaient en tout sur les descendants de Clovis. Cependant leur triomphe demeurait encore incomplet ; il manquait quelque chose à leur fortune tant qu'elle ne serait ])as légalisée. Le moment était favorable. On avait encore à la cour de Pépin les lettres envoyées par Grégoire à son jHM'e. Les Lombards étaient toujours aux portes de Rome, d'où le cri de détresse, poussé pour la première fois en 740, ne cessait de s'élever vers le chef des Francs. En échange du secours qu'on implorait, Pépin résolut de de-
EMPIRE CAHLOViNGlEN. 1^5
mander une consécration solennelle du pouvoir usurpé par les chefs de sa maison. Zacliarie occupait alors le siège pontifical. Saint Boniface, le grand apôtre de la Germanie, rhoiiime le plus célèbre alors de toute la chrétienté, fut chargé de làter le terrain. Lulle, un de ses prêtres, vint à Borne, avec une lettre où il demandait la solution de quelques difficultés théologiques et une mission secrète, qu'il ue devait confier qu'au pape seul et de vive voix. Ce ne fut qu'au retour de Lulle que Pépin se décida enfin à une démarche ouverte. Il envoya l'évêque Burcard, et Fulrade, abbé de Saint-Denis, chargés de poser au pape cette question : « Quel est le véritable roi, de celui qui en porte le titre, ou de celui qui en a la puissance ? » La réponse était prête d'avance. « Alors, du conseil et du consentement de « tous les Francs, et avec l'autorisation apostolique, l'il- « lustre Pépin, par l'élection de toute la France, la consé- « cration des évoques et la soumission des grands, fut « élevé à la royauté suivant les anciennes coutumes, et « oint, pour cette haute dignité, de l'onction sacrée, parla « sainte main de Boniface, dans l'église de Soissons. Quant « à Childéric, qui se parait du faux nom de roi. Pépin le « fit raser et mettre dans le couvent de Saint-Omer (752).» [Eginhard.)
Ce n'était pas là une révolution, mais tant de mystère et de précaution d'abord, tant de solennité ensuite pour détrôner un fantôme de roi, montraient bien que c'était une chose grave après tout. Il y a toujoure une secousse à craindre quand du fait, si bien établi qu'il soit du reste, on veut passer au droit. L'illustration de la famille qui s'en allait, devait remonter probablement bien au delà de Mérovée et se rattacher à tous les souvenirs de l'invasion. Et puis chez les peuples de race germanique, la royauté n'était pas seulement une magistrature, comme dans les so(;iétés anciennes. Quel que fût i)arini eux l'état précaire de l'autorité
HISTOIRE DE FRAI<(CË
E&IPIUL CAUL0V1^G1£N.
de roi, il y avait une sorte de culte attaché à sa personne, et le christianisme avait consacré cette religion. Ces vieilles fidélités des temps modernes qui ont encore pour devise : « Dieu et le roi, » et qui ont toujours eu tant de peine à oublier le passé pour le présent, doivent nous faire comprendre quelle espèce de lutte avait à redouter Pépin, à une époque où les traditions germaniques étaient fraîches encore, où les leudes portaient tous, bien souvent à tort, il est vrai, le nom de fidèles. D'ailleurs il y avait deux races derrière les deux dynasties. La Neustrie était mérovingienne, par esprit national, sinon par affection. Le prince mérovingien qui régnait en Aquitaine, devait naturellement se révolter contre une mesure qui assurait définitivement l'abaissement de sa liimille. Enfin, c'était une occasion de révolte pour les peuples tributaires et les mécontents.
Les Saxons et les Bretons appelèrent en effet cette année-là même les armes de Pépin, plutôt sans doute pour obéir à leur génie inquiet, que pour venger la maison de Clovis. Waifre refusa hautement de reconnaître le nouveau roi. Grippon, insensible à la générosité de son frère, avait levé de nouveau l'étendard de la révolte : il s'était retiré chez le duc d'Aquitaine qui l'avait reçu à bras ouverts et appelait à lui les leudes francs, toujours prêts à secouer le joug. Mais Pepm était en mesure. Il bat les Saxons auxquels il impose de nouveaux missionnaires. 11 envahit la Bretagne et s'empare de Vannes, ville frontière entre le pays breton et le pays franc. Waifre, sommé de livrer Grippon, et menacé d'une armée qui prend le chemin de la Loire, se trouve heureux de voir son hôte partir pour l'Italie. Grippon comptait sur la haine des Lombards contre son frère depuis qu'il avait lié sa cause à celle des papes : il ne put arriver jusqu'à eux. Déjà il touchait les Alpes ; deux comtes, postés à Saint-Jean-de-Maurienne, lui barrèrent le passage, et il périt en voulant le forcer. Le sort
de son protégé était d'un fâcheux augure pour Waifre dont les craintes s'augmentèrent encore quand il vit Pépin s'établir dans la Septi manie. La trahison d'Ansemond, seigneur goth, nommé par les Arabes gouverneur de Nîmes, de Béziers, d'Agde et de Maguelonne, ouvrit ces quatre places aux Francs, qui pour la première fois prenaient pied dans ce pays. De là ils menaçaient plus que jamais l'Aquitaine, ouverte par eux de tous côtés. Mais avant d'entreprendre une conquête qui couroiniait l'œuvre de sa maison. Pépin avait un devoir de reconnaissance à remplir. Il s'y prêta d'autant plus volontiers que la politique était ici d'accord avec la reconnaissance.
Zacharie était mort peu de temps après le couronnement de Pépin. Etienne II, puis Etienne III lui avaient succédé. Les Lombards venaient de reconnaître en même temps un nouveau roi, Astolphe, à qui son frère Bachis avait laissé la couronne de fer pour aller rejoindre Carloman au Mont- Cassin. Astolphe ouvrit son règne par une grande conquête, par la prise de Bavenne et de son territoire, ce qui l'établissait, à la lettre, aux portes de Bome. En vain le pape essayait-il de se débattre contre l'envahissement des Lombards. Les évêqucs et les maires qu'il envoyait à Pavie étaient renvoyés avec mépris. Les messagers à Constantinople n'avaient pas eu plus de succès. Les lettres qu'il écrivait à Pépin étaient interceptées au passage. Il parut un jour sur les murs de Bome, pieds nus, couvert de cendres, et portant, attaché au haut d'une croix, un traité signé par Astolphe et bientôt rompu. Tout cela n'empêchait point les Lombards d'avancer et de tenir la ville comme bloquée en assiégeant les châteaux de la campagne romaine. Enfin Pépin, qu'Etienne avait secrètement averti par un pèlerin franc, lui fit dire de venir le trouver, et ses envoyés l'escortèrent jusqu'aux Alpes, sans qu'Astolphe osât l'arrêter en chemin (754j.
UISTOIBE DE FBAMCE.
Pour la première fois, ces deux puissances qui se comprenaient, et se cherchaient en quelque sorte, depuis 14 an^ allaient donc se trouver en présence. Lentrevue eut lieTà Pontyon. dans un bourg du Pertois. On l,t dans la vie d EUenne que Pépin se prosterna à terre à la vue du pape et qu nie conduisit lui-même en tenant son cheval parla bride. Le continuateur de Frédégaire dit seulement uu'Étienne « vint en présence du roi, et distribua beaucoup de
a nation des Lombards et leur roi Aslolphe. » Le roi lom-
en France : il y envoya de son côté un moine de ses états dont 1 espérait que la voix serait au moins aussi pu s^n^; que celle du pape. C'était Carloman. qui. soumis auTo ! dres de son abbé, consentit à reparaître en ambassadeur dans une cour qu'il avait quittée avec un appareil de roi Au surplus, son intervention passive fut inutile. L'expédition contre les Lombards entrait probablement depuis Iontemps dans les plans de Pépin, et le moine du Mont-Casshi ne pouvait guère parler avec assurance contre les intérêts
averT^r r'"™r. ""' '""^"^■"'« ^ ^^ "'"'■ d'Astolphe avec 1 ordre formel de renoncer à ses desseins sur les ter-
res romaines, et Carloman reprit tranquillement le chemin de son monastère, qu'il ne devait plus revoir. Il mouruten chemin avant d'être sorti des états de son frère
« Le roi Pépin n'ayant pu obtenir ce qu'il avait demandé
« par ses envoyés, et Astolphe ayant dédaigné de le faire
« 1 année écoulée, le roi ordonna à tous les Francs de ve-
« nir a lui aux kalendes de mars, comme c'est la coutume
« des Francs, dans sa maison de Brainc. Ayant tenu con-
. seil avec ses grands, à l'époque où les rois ont coutume
« de partir pour la guerre, il se mit en marche, accompa-
« gné du pape Etienne, avec toutes les nations qui r&i-
« daient dans son empire et les bataillons des Francs ■ et
EUPIRE CIBLOVINGIEN. jjg
« s'avançant en grande multitude vers les frontières de la « Lombardie. par Lyon et Vienne, ils arrivèrent à Mau- .< rienne A celte nouvelle. Astolphe. le roi des Lombards « rassemblant toute l'armée de sa nation, vint jusqu'à « 1 endroit appelé la vallée de Suze, et ayant établi là son « camp. Il s'efforçait, à grand renfort do traits et de ma- « chines, de soutenir injustement les violences qu'il avait . commises contre la république et le siège apostolique de « nome. Cependant le roi Pépin avait fait une halte à Mau- « rienne avec les siens, arrêté par l'étranglement de la « va lee et la hauteur des montagnes; à la fin, quelques « soldais de son armée débouchèrent par d'étroits passa- « ges, et descendirent dans la vallée de Suze. Voyant cela « le 101 Aslolphe fit armer tous les Lombards, et vint fon- « dre audacieusement sur eux. Les Francs ne mettaient « point leur salut dans la force de leurs bras : ils invoquent « Dieu et prient le bienheureux apôtre Pierre d'être leur « soutien , puis ils engagent l'action et combattent coura- « gCHsement. Le roi Aslolphe, voyant son armée mal- « traitée, tourne le dos, après avoir perdu dans cette ba- « taille presque toute l'armée qu'il avait amenée avec lui « des ducs, des comtes et des anciens de la nation lom- « barde; et lui-même s'échappa à grand'peine en escala- « dant un rocher, et gagna sa ville de Pavie avec un petit « nombre de gens. L'illustre roi Pépin, victorieux avec le « secours de Dieu, s'avança jusqu'à Pavie avec les nom- « breux bataillons de son armée, et se campa sous les murs « de la ville, ravageant tout le pays à la ronde, incendia « loute cette partie de l'Italie, ravagea toute la campagne « saccagea tous les lieux de campement des Lombards' « s'empara de grands trésors d'or et d'argent, d'une foule « d'ornements, et de toutes leurs tentes. Enfin le roi As- « tolphe. voyant qu'il ne pouvait plus échapper, demanda " la paix par l'entremise des prêtres et des principaux des
« Francs, exécuta tous les ordres du roi Pépin, et pour ra- « cheter entièrement tout le mal qu'il avait fait injuste- « ment à l'Église romaine et au siège apostolique, il s'en- « gage par serment et en donnant des otages, de ne jamais « se dérober à la domination des Francs, et de ne jamais « s'approcher en armes de la république et du siège apos- « tolique de Rome. Le roi Pépin, clément comme il l'était, M lui laissa la vie et son royaume, et le roi Astolphe dis- « tribua un grand nombre de présents dans son camp. « Puis il fit de nombreuses largesses aux seigneurs francs. « Après cela, Pépin envoya le pape Etienne en grand hon- « neur à Rome, avec ses grands, et une foule de présents, « et le rétablit sur le siège apostolique, rendu à la tran- « quillité dont il jouissait auparavant. Les choses terminées, « le roi Pépin et son armée revinrent chez eux, avec l'aide a de Dieu, chargés de trésors et de présents (755). » (Continuateur de la chronique de Frédégaire. 4* partie.)
Astolphe avait promis, pour se délivrer de ce terrible ennemi, d'abandonner Ravenne et tout ce qu'il possédait de l'exarchat, dont Pépin avait fait présent au siège pontifical, par un acte fameux dans l'histoire des papes. A peine l'armée franque eut-eLe repassé les Alpes, qu'il voulut prendre une revanche éclatante de son humiliation. Au lieu de livrer Ravenne, il veut mettre le siège devant Rome. Le V janvier de l'année 756, les Romains se virent tout à coup investis par l'armée lombarde, qui s'empaia de tous les passages, et tint la ville si bien bloquée qu'Etienne ne put en donner avis au roi des Francs, avant le cinquantecinquième jour du siège.
Sur ces entrefaites, arriva un envoyé de l'empereur de Constantinople. A la nouvelle des suœès de Pépin contre les Lombards, il était parti pour lui apporter les fèlicitîitions de son maître, et redemanda Ravenne avec l'exarchat. On lui répondit que Ip vainqueur en avait disposé déjà. Pepm
EMPIRE CARLOVlNGiE.N. l(li
accourait, en ce moment, au secours de son protégé. 11 confirma la réponse d'Etienne. Dès ce moment tous les vœux de la cour bysantine furent pour les Lombards. Nous la verrons intriguer en leur faveur jusqu'à la fin du règne de Charlemagne.
Cependant Pépin, laissant Astolphe se morfondre devant les murs de Rome, que défendait une troupe de Francs laissée en 755, marcha droit à Pavie. Le roi lombard plia encore cette fois. Au territoire qu'il avait cédé l'année précédente, il ajouta Comachio, paya les frais de l'expédition et se soumit au tribut de 12,000 sous d'or que sa nation avait payé autrefois aux Francs, jusqu'au règne de Clotaire I'^ Peu de temps après, étant à la chasse, son cheval le jeta rudement contre un arbre ; il se releva tellement froissé de cette chute, qu'il en mourut en quelques jours. 11 ne laissait pas d'enfants : deux compétiteurs à la couronne de fer, se présentèrent en même temps. L'un était Rachis, le prédécesseur d' Astolphe, qu'une ligue de seigneurs vint tirer de son monastère et replaça sur le trône ; l'autre était un duc lombard, nommé Didier, qui, se voyant le plus faible, eut recours à l'intervention du pape. 11 lui promit l'exécution fidèle du dernier traité avec Pépin, et offrit d'ajouter Bologne aux villes delà donation. Etienne se fit mettre d'abord en possession de quelques terres où commandait Didier ; ensuite, il envoya un prêtre de l'Église romaine au moine fugitif, pour le réprimander de sa sortie du Mont-Cassin, et fit déclarer Pépin pour Didier; en quelques jours Didier régnait sans opposition sur les Lombards, et Rachis avait repris la robe de bénédictin. Déjà l'on pouvait prévoir quel serait l'avenir de cette puissance naissante, si faible par elle-même, si redoutable par les intérêts qui se ralliaient à son nom, et par les forces qu'elle faisait mouvoir. Au milieu de ces troubles, les ducs deSpolètc et de Bénévent s'isolèrent du royaume lombard, et se
déclarèrent indépendants, « sous la protection des Francs et de l'Eglise romaine. » Dès lors Pépin tourna ailleui-s son attention. Seulement une révolte générale ayant éclaté en 758 dans le pays des Saxons, [)endant que toutes ses forces étaient occupées de ce côté, Didier, peu soucieux des promesses faites à la cour de Rome, du temps qu'il mendiait son appui, reprit avec elle le rôle hostile de Luitprand et d'Astolphe, et renouvelâtes alarmes des Romains. Déjà une partie de ces villes, si péniblement conquises sous Etienne, était retombée entre les mains des Lombards. Paul, le frère et le successeur d'Etienne, écrivit à Pépin. Après plusieui-s négociations inutiles, le roi franc fit partir enfin Ronii, son frère naturel, évêque deRouen, et le duc Antaire, avec ordre de menacer les Lombards d'une troisième expédition s'ils osaient remuer plus longtemps. Didier eut le bon esprit de ne pas attendre l'exécution de la menace, il retira son armée, et rendit ses conquêtes. Il ne devait pas être aussi prudent avec Chariemagne.
Pépin se voyait l'arbitre des destinées de l'Italie ; et dans la Gaule même, à quelques lieues de l'ancienne capitale des provinces mérovingiennes, un état indépendant, semblait protester, par son attitude hostile, contre cette grande restauration du royaume franc. Pépin ne devait point léguer cet importun voisinage à son fils. Ce qui nous reste encore à parcourir de son règne sera rempli par l'histoire de la conquête de l'Aquitaine.
Nous avons laissé les affaires du midi de la Gaule, pour ainsi dire en suspens. L'armée franque était campée encore sous les murs deNarbonne; Waïfre et Pépin s'observaient tous d'eux d'un œil inquiet. En 759 la prise de Narbonne en refoulant au-delà des Pyrénées , les derniers débris de 1 armée arabe , et en établissant définitivement la domination franque à l'extrémité méridionale du sol gaulois, précipita un engagement que l'on attendait de
EMPIRE CARLOVINGIEN
part ot d'autre depuis longtemps. En Sîixe, en Italie, rien ne résistait plus à Pépin. Tassillon, le duc de Bavière, venait de jurer fidélité, non-s(uilement à Pépin, mais à ses deux fils, Charles et Carloman. « Il y avait deux ans, dit le continuateur de Frédégaire, que la terre se reposait. » Waïfre, resté seul de tous les antagonistes de Pépin, ne pouvait manquer d'essuyer à la fin le choc de ses armes jwrtout victorieuses. La guerre commença en 760.
Pour couvrir d'un prétexte l'attaque qu'il méditait, P^ pin envoya au duc d'Aquitaine une ambassade solennelle, chargée d'exiger qu'on lui livrât tous les leudes francs ré^ fugiésà Sel cour, et qu'on fit justice aux réclamations de quelques églises franques, qui avaient été dépouillées des domaines qu'elles possédaient en Aquitaine. Jamais ambassadeur franc n'avait été bien reçu en Aquitaine. Sur une réponse hautaine de Waïfre, Pépin assembla tous ses leudes à Troyes, et passant par Auxerre, Nevers et le Berry, il entra dans le pays des Arvernes, où il mit tout à feu et à sang. Le duc, pris au dépourvu, eut recours aux négociations. Il offrit de s'en rapporter au jugement d'un plaid général, donna en otage deux de ses parents, Adalghier et Ithier, et obtint ainsi la retraite de l'armée ennemie. Mais l'année suivante, à peine Pépin eut-il congédié l'assemblée qui se tenait déjà au mois de mai, à la mode carlovingienne, que Waïfre parut tout à coup sur les bords de la Loire avec ses bandes de Gascons, saccagea Chàlons, Autun, et repassa le neuve, selon l'expression du chroniqueur, « sans avoir vu la pique d'un Franc. » Il vit bientôt les Francs euxmêmes dans ses états. Pépin venge Autun et Chàlons, sur Chantelle et Bourbon-l'Archambault, et vient mettre le siège devant Clermont, la capitale de l'Auvergne, dont il s'empare après une vigoureuse résistance, et que les siens brûlent sans son ordre, au dire de l'annaliste de Metz (76i). La campagne de 762 s'ouvrit par le siège de Bourges, qu«
1^ niSTOIRF DE FRANCE.
Waîfre avait confié au comte Humbert, et dont les Francs ne purent se rendre maîtres qu'après avoir abattu une partie des murs à grands coups de bélier. Delà ils vinrent à Tours, qui ne fut plus qu'un monceau de cendres et de ruines au bout de quelques jours. En vain Waîfre essaie-t-il d'arrêter par des diversions la marche irrésistible des envahisseurs. Le comte Maucion, qu'il envoie en Septimanie, est battu et tué par les Francs du pays. Le comte Adalard éprouve le même sort dans le Lyonnais. Pour surcroît d'humiliation, le comte de Poitiers, dans une expédition sur le territoire tourangeau, se fait battre, lui aussi, par les vassaux du monastère de Saint-Martin; et, comme ses deux collègues, il reste avec la plupart de ses gens sur le champ de bataille. La trahison de son oncle Rémistan, quipassadans le camp de Pépin au moment où la saison le forçait de se retirer, vint encore ajouter aux infortunes du malheureux duc d'Aquitaine, et l'expédition de l'année suivante semblait devoir l'achever. Une autre trahison retarda sa chute. Traversant rapidement les pays déjà ravagés, l'armée franque s'engagea dans la vallée de la Vienne, et détruisit les vignes du Limousin, d'où les monastères tiraient alors leur vin, les riches comme les pauvres, dit le continuateur de Frédégaire. Déjà l'on était arrivé sur les bords de la Dordogne, quand Tassillon, le jeune duc des Bavarois, se rappelant sans doute la vieille alliance de son père Odilon avec les Aquitains, rompit tout à coup avec Pépin, déclara qu'il ne voulait plus le voir en face, et rebroussa chemin avec les siens. Sa retraite n'empêcha pas le roi franc de continuer sa marche, et de remporter une grande victoire sur les Vascons de Waîfre; mais le besoin de surveiller Tassillon, qui venait d'épouser la fille du roi des Lombards, l'obligea de s'arrêter, et de retourner sur les bords du Rhin, d'où il tint quelque temps en échec, à la fois, et son ennemi déclaré et son sujet insoumis.
EMPIRE CARLOVlNGIEÎf.
La guerre recommença avec une nouvelle fureur en 766. Waï;re, voyant que ses meilleures places tombaient l'une après l'autre entre les mains des Francs, et devenaient ensuite autant de points de ralliement pour eux, imagina de faire démanteler toutes celles qui lui restaient, et d'attendre que Pépin vint l'attaquer dans la vallée de la Dordogne, où il se retrancha avec ses troupes au milieu des rochers et des ravins. Cette tactique hardie fut déconcertée par celle de Pépin , qui , dédaignant d'aller chercher Waîfre dans le pays sauvage où il semblait s'être réfugié , parcourut en vainqueur toute l'Aquitaine , et prit possession des places abandonnées dont il n'eut plus qu'à relever les murailles.
Frappant sans relâche son ennemi à terre, il prit à peine le temps d'aller présider au petit village de Gentilly, près Paris, le fameux concile où se décida la grande question du culte des images, et sitôt après les fêtes de Noël, il partit pour l'Aquitaine (767). Toulouse, l'Albigeois et le Gévaudan furent soumis pendant l'hiver. Puis il remonta vers la haute Auvergne, prit Turenne, Peirac, et le château de Scoraille , bâti au sommet d'une montagne , près de Mauriac. Tant de désastres réveillèrent dans le cœur de Rémistan quelque pitié , sinon pour son neveu , du moins pour son pays. Il sortit du château d'Argenton, en Beri7, dont on lui avait confié la garde , et se mit, à la tête de quelques troupes légères , à faire des courses dans le Limousin et le Berry. Sa seconde trahison fut moins heureuse que la pirmière. Il fut pris dans une de ses courses, et amené devant Topin, qui le fit pendre sur-le-champ, de lamaindel'un des deux comtes qui l'avaient fait prisonnier. L'infortuné Waîfre ne pouvait plus tenir la campagne. Réfugié dans les Cévennes, il échappa quelque temps encore à ses ennemis en les promenant de caverne en caverne. Se voyant enfin sur le point d'être forcé , il ramassa quelques amis dévoués, et se jeta, avec une bande déterminée, »• 13
^j^ HlfTOIhS DE FRiNCB.
dans la forêt d'Etobole (aujourd'hui Ver), près de Poitiers, où il disputa sa vie pendant plus d'un mois aux nombreux détachements qui battaient la forêt de tous côtés. Malpçré la persévérance de leur poursuite , les Francs n'eurent [)oint l'honneur de sa mort : il tomba sous les coups d'un traître nommé Waraton, qui l'assassina dans une nuit du mois dejuillei de Tannée 7G8.
Pépin mourut à la fin du mois suivant. Comme il revenait après la mort de Waïfre, la fièvre le prit à Saintes. Il se fit transporter à Tours, au tombeau de saint Martin, et de là à Saint-Denis, où il mourut et où il fut enterré. Son tombeau était à la porte de l'église , et l'on y lisait cette inscription composée par un moine du temps de saint Louis : «Peyin, père de Charlemagne. » {Uist. de Fr.)
Charlemagne. — Le mouvement national qui avait élevé la famille de Pépin d'Héristal sur les ruines de la famille de Clovis , était venu à propos pour retremper l'ardeur guerrière de la nation franque, en faisant passer le pouvoir des Franco-Romains aux Francs de race pure, car son existence était menacée. Au midi les Sarrasins, au nord les Saxons l'envahissent à la fois ; quand Charles-Martel eut vaincu les premiers à Tours, quand Pépin le P*ref eut rendu îe& seconds tributaires , quand les Francs se virent enracinés mieux que jamais sur ce sol qu'on leur avait disputé, alors il y eut réaction de leur part, et n'avant plus besoin de se défendre ils attaquèrent. Charleni-bTie monta sur le trône, juste au moment où le mouvement en avant avait Heu ; il le présida, et c'est à cela qu'il dut sa gloire. Nous ne prétendons pas la rabaisser par là ; Charlemagne ne créa pas son époque, et qui jamais la créa? mais il sut la comprendre et s'en servir ; un homme vulgaire ne l'aurait pas fait.
EMPIRE CARLOVINGIE».
aa
Toutefois, avant d'entrer dans les merveilles de ce règne, il faut traverser quatre années d'incertitude et de troubles domestiques, où l'on ne sait si la domination nouvelle, fondée par la maison d'Héristal , ne va pas tomber à son tour sur les débris de la monarchie mérovingienne. Charles ne succédait pas seul à Pépin ; avec lui montait sur le trône son frère Carlornan, auquel Pépin avait donné la Bourgogne , la Septimanic, l'Alsace , la Provence , la moitié de la Neustrie et de l'Aquitaine, et dont les instincts jaloux semblaient présager le retour des anciennes discordes mérovingiennes. A peine les deux frères avaient-ils reçu les premiers serments de leurs leudes que l'Aquitaine , tout épuisée encore de sa lutte sanglante avec Pépin, tente un dernier effort pour recouvrer son indépendance, et se rallie autour du vieil Hunald , son ancien roi , qui vient de s'échapper du monastère de l'ile de Rhé. Charles ramasse aussitôt ses guerriers , et n'a besoin que de paraître pour faire rentrer les rebelles dans le devoir; mais Carlornan avait refusé son appui à l'expédition, quoique ses intérêts propres fussent en jeu dans cette guerre. Hunald, vaincu, avait trouvé un asile à la cour du roi des Lombards , qui songeait aussi à s'affranchir, de son côté, de cette espèce de sujétion à laquelle l'avaient réduite les armes victorieuses de Pépin. Didier négociait sous main avec le duc de Bavière. Une insurrection des tribus germaines allait peutêtre éclater contre la domination nouvelle de la maison d'Héristal : la mort de Carlornan vint lui rendre à propos son unité (771). Rien ne donne à croire, dans les histoires du temps, que Charlemagne y fût pour quelque chose ; néanmoins la mésintelligence entre les deux frères en était à ce point déjà que la veuve de Carlornan n'osa pas affronter, pour ses deux enfants, la rivalité du roi d'Austrasie, et s'enfuit avec eux auprès de Didier, l'ennemi naturel de Charlemagne, qui venait d'ajouter encore, en répudiant sa
fille Désirée, un nouvel affront à tous ceux que les rois lombards avaient reçus déjà des rois francs. Charlemagne se plaignit hautement de la fuite de sa belle-sœur, mais il n'en mit pas moins la main sur le royaume de ses neveux. Dès-lors il disposait à son gré des forces de la nation : l'année suivante, il commence la guerre avec les Saxons. Cette guerre est son plus beau tifre de gloire ; on a parlé d'amour effréné de domination , de nations entières sacrifiées à la gloire d'un seul homme, tandis qu'il ne s'agissait de rien moins que d'une question de vie ou de mort entre deux peuples. Croira-t-on que les Francs, ces mômes hommes qui avaient refusé de suivre Pépin en Italie , qui firent essuyer le môme outrage à Charlemagne au commencement de son règne, se fussent laissé conduire trente ans de suite dans ces marais de la Saxe , où il n'y avait que des coups à recevoir et point de butin à gagner, dans le seul but de servir ce que l'on a appelé l'ambition de Charlemagne ? Que parlons-nous de trente années ? Il y avait déjà un siècle et demi que la lutte était commencée ; dirat-on que ce furent les ambitions successives de tous les rois pour s'emparer des forùls et des marais de la Saxe, qui poussèrent de règne en règne un peuple sur un autre? Les Francs sentaient qu'il fallait anéantir le nom saxon , ou que les Saxons les anéantiraient, et ils marchaient ; on ne voit point qu'un seul murmure se soit fait entendre quand il s'est agi de marcher contre les Saxons. Loin de là, ils y allaient souvent malgré leurs rois, comme cela arriva sous Clotaire I". Nous renvoyons là dessus nos lecteurs à une note assez curieuse, en ce qu'elle donne une idée à la fois et de cette haine nationale des Francs, et du peu de pouvoir qu'avait le roi franc sur son armée *. Supposons un mo-
* Adonc le roi parla en colle manière aux siens : Deparlez-vous d'en vouloir à ces gens-là, de peur que l'ire de Dieu ne s'allume
EMPIRE CARLOVINGIEN
ment que Charlemagne ait voulu imiter Clotaire, nous n'irons pas jusqu'à dire qu'on l'eût traité de même, parce qu'il était plus fort que le fils de Clovis; mais il eût été tout au moins un prince impopulaire. On pourrait nous reprocher de nous étendre un peu au long sur cet article ; mais c'est que la guerre des Saxons est la moitié de Charlemagne ; la suite expliquera plus tard cette expression : réfuter le reproche absurde qu'on lui a intenté au sujet du peuple, c'est le remettre en possession de sa gloire tout entière ; et ce dont on a voulu , de nos jours , faire une tache à son nom , fut sans doute alors ce qui lui attira le plus de reconnaissance et d'admiration. Mais revenons aux
faits.
Les Saxons avaient provoqué en quelque sorte les armes des Francs, en brûlant l'église fondée à Deventer par un missionnaire anglais, saint Libuin. L'Anglais eut l'audace de se présenter à leur assemblée générale sur les bords du Weser, et vint leur annoncer que les bandes franques allaient envahir leur pays, s'ils ne reconnaissaient enfin ce Dieu des chrétiens, si brutalement accueilli par eux jusqu'alors. « L'effet suivit de près la menace : au printemps
contre nous. A quoy les siens ne voulurent acquiescer. De surplus les Saxons leur présenlèrenl des vêlements , du bétail et lous leurs meubles, leur disant : Prenez loul ceci, avec la moitié de notre lerre, el laissez seulement nos femmes et nos enfants libres, elne nous faites point la guerre. Les Francs ne voulurent point aussi consentir i cela. Le roi leur dit : Désistez, je vous prie, désistez de celle inienlion, car nous n'avons poinl de parole d'eux qui nous puisse justement occasionner de guerroyer contre eux. Ne descendez poinl en une guerre en laquelle vo>is soyez en danger de vous perdre; toutefois, si vous êtes si obstinés que d'aller jusque-là, je ne vous suivrai poinl volontairement. A ce mol, les François, saisis de courroux contre le roy, se ruèrent contre luy, et, déchirant son pavillon, le chargèrent d'injures atroces, et le tirant dehors à vive force, le vouloienl massacrer s'il différoit d'aller avec eux.
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EMPIRE CARLOVlNGlEIf.
de 772, Karl réunit le champ de mai à Worms, passa le Rhin avec toute l'armée des Francs , envahit ce fameux canton de la haute Lippe, dont les forêts et les montagnes avaient été jadis le théâtre des grands combats d'Arminn , de Varus et de Germanicus, et marcha droit à Ehresbourg, ou Heresbourg, la ville d'honneur ou la ville de la guerre, « place également fortifiée par la nature et par la main de l'homme, » dit le poëte saxon, et qui était à la fois la citadelle et le sanctuaire de la Westphalie. Au sommet de la montagne sur laquelle était bùti le bourg, s'élevait, dans un noir massif d'arbres séculaires, le temple qui renfermait •le mystérieux Ir-Mensul ( Hermen-Saul , la colonne d'Arminn, ou Hermann), simulacre qui était, suivant les uns, le symbole de la nationalité germanique , et qui , suivant d'autres, avait été érigé à la mémoire du grand Arminn , le vainqueur de Varus et des Romains. Les Francs, le glaive et la torche à la main, pénétrèrent jusqu'aux sources de la Roer et de la Lippe , emportèrent à grande force d'armes {magno rohore) le château d'Ehresbourg S s'emparèrent des trésors accumulés dans le sanctuaire de la montagne, et passèrent trois jours à démolir le temple, à briser l'idole, à brûler le bois sacré d' Arminn. » (Henri
Martin, t. IL)
Tant qu'Etienne IIl avait occupé le trône pontifical, sa politique faible et timide n'avait pas donné de prise aux attaques du roi lombard. Mais en 773, Etienne fut remplacé par Adrien I", qui, dès l'abord, rompit ouvertement avec l'ennemi du saint-siége. Sommé par Didier de sacrer les deux fils de Carloman , il répond par un refus formel,
* Ehresbourg est, dit-on , Arensberg sur la Rohr, au Sladtberg sur le Dimel, ou bien encore Mespurg ou Mesborg. Spalmann prétend que rir-Mensul était une statue, armée de toutes pièces, portant dans la main droite une bannière, dans la gauche une balance, avec un bouclier sur lequel était représenté un lion.
et fait barricader les portes de l'église de Saint-Pierre , située alors hors de la ville. Il savait bien que les Lombards allaient arriver, et, en effet, leurs cavaliers parurent bientôt dans la campagne romaine. Mais déjà l'alarme avait été donnée de l'autre côté des Alpes , Chariemagne accourait parle mont Cenis. Rernard, son frère naturel, amenait au pape une seconde armée par le grand Saint-Bernard. Didier veut arrêter les envahisseurs dans les plaines du Piémont; mais son armée se débande à leur approche. Luimême, entraîné par le flot des fuyards, se jette dans Pavie, où il est investi aussitôt. Le siège dure six mois, pendant lesquels le roi franc s'empare à loisir de toutes les provinces lombardes, et va triompher d'avance à Rome , où le peuple le reçoit avec les croix et les bannières, et en chantant : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. » Cependant la résistance de Pavie approchait de son terme. Les maladies s'élaient mises dans la ville et la dépeuplaient rapidement ; bientôt bourgeois et soldats crièrent tout haut qu'il fallait se rendre. Le vieil Hunald, qui combattait dans les rangs des Lombards, voulut réprimer la sédition et fut assommé à coups de pierres par les femmes de Pavie. La ville ouvrit alore ses portes (774), et la domination lombarde expira en Italie deux cents six ans après la venue d'Alboin. Du reste, cette conquête changea peu de chose aux allures du pays. Le roi franc laissa les ducs et les comtes du peuple vaincu en possession de leurs gouvernements, et ne mit de garnison franque qu'à Pa\ie. Les Lombards conservèrent leurs lois, leurs terres, et même leur nationalité. Chariemagne ceignit la couronne de fer, et ajouta au titre de roi des Francs celui de roi des Lombards. La conquête se trouvait ainsi fort abrégée, mais aux dépens de sa stabilité , et la suite le fit bien voir. Peut-être aussi que le temps manquait à Chariemagne , car il fallait déjà retourner aux Saxons, qui, rcveius de leur premier
EMPIRE CARLOVINGIEN
etfroi, avaient repris Ehresbourg, et ravageaient la Frise et
la Hesse.
Charlemagne n'avait fait, pour ainsi dire, que se montrer aux Saxons ; bientôt la voix suppliante du pape x\drien l'appelle en Italie (774) , où l'attendait une conquête plus brillante et plus facile. Alors commence ce perpétuel voyage d'Italie en Saxe et de Saxe en Italie , qui semble remplir tout son règne. Les Saxons l'ont rappelé en 775; en 776 il est de retour en Italie, où il repousse la tentative du fils de Didier, d'Adalgise, qui, vaincu, se réfugie à Constantinople, d'où il était parti. Les Grecs regardaient d'un œil inquiet ce prodigieux royaume qui se formait en Occident, et dont ils se trouvaient tout à coup voisins. A peine Adalgise est-il vaincu qu'il faut retourner en Saxe (776), où les missionnaires ont été massacrés. La rapidité de ces voyages a quelque chose de magique pour nous, qui sommes habitués à ne voir un général laire un pas qu'avec tout l'altirail d'une armée; mais il en était autrement du temps de Charlemagne. Chaque province avait son armée toujours prête à se rassembler ; il n'avait qu'à quitter l'une pour venir se mettre à la tête de l'autre ; c'était le général et non l'armée qui faisait le voyage. Cette nouvelle expédition nous présente un fait qui pourrait étonner d'abord ; une assemblée tenue à Paderborn, au sein même du pays ennemi. Ce fait néanmoins s'explique facilement : tout homme libre était soldat alors, et quand nous voyons une assemblée tenue dans le fort de la guerre, c'est que l'armée elle-même était l'assemblée. Nous nous étendrons plus , au long sur ce point, quand nous parlerons de la compo- ' sition de l'assemblée sous Charlemagne ; revenons à celle
de Paderborn.
Pendant que Charlemagne recevait les serments des Saxons et qu'il établissait de nouveaux évêchés dans leur pays, il vit arriver à l'assemblée des infidèles venus d'Es-
pagne, des émirs sarrasins qui venaient implorer son secours contre le calife de Cordoue (778). Voltaire, dans son esprit de scepticisme moqueur, a voulu établir un rapprochement malin entre ces deux circonstances d'évêchés et d'infidèles pour jeter une teinte odieuse sur le caractère de Charlemagne. 11 y avait pourtant quelque chose de vraiment national dans cette guerre comme dans celle des Saxons : les Francs avaient été attaqués au midi comme au nord, moins longtemps il est vrai, mais d'une manière plus effrayante. Les marches bruyantes et rapides de la cavalerie africaine avaient dû les frapper plus vivement que les obscures incursions d'hommes ayant les mêmes armes, les mêmes mœurs, le même langage qu'eux. Il ne faut pas non plus s'imaginer que l'invasion musulmane n'ait fait que passer, ni croire qu'elle n'alla pas plus loin que cette bataille de Toui-s, dont on a fait peut-être sonner le nom un peu trop haut; les Sarrasins avaient possédé la partie visigothe de la Gaule plus de vingt ans, et ils avaient été, pendant ces vingt années, pour ainsi dire aux portes de la partie franque : il n'y avait pas dix-sept ans que Pépin était encore devant Narbonne. Nous ne voulons pour preuve de cette antipathie de race que ces légendes qui circulèrent si longtemps dans le midi de la France sur les ravages des Sarrasins, et dont l'effet se fit peut-être sentir, à l'époque des croisades, plus vivement qu'on ne croit*.
Une autre preuve plus directe, c'est que nous voyons, contre la coutume , deux marches, celle du Rhin et celle d'Espagne , joindre leurs forces pour cette guerre. Les comtes d'Austrasie descendent lentement la Gaule avec leurs lourds bataillons, et viennent se réunir aux Aquitains
* La croisade fui toujours populaire dans le midi, les troubadours du midi prêchaient la croisade bien longtemps après qu'on n'y pensait plus dans le nord ; on se rappelle ce Raymond, comte de Toulouse, qui, dans la première croisade, fournit à lui seul une armée.
VùU
UISTOIBE DE FRÀ>C£.
pour combattre les fils de ceux qui avaient combattu leurs pères ù Tours. L'armée de Charles-Martel, comme celle de Charlemagne , ne se composait que d'Aquitains et d'Austrasiens. La campagne fut courte et heureuse , s'il faut en croire les Francs; mais dans la retraite, interprétée diversement par les auteurs des deux nations, les Vascons lui firent éprouver un échec à Roncevaux. Là périt ce Roland, personnage peu connu de son temps, mais qu'un chaut de guerre et queliiues romans ont rendu si populaire qu'on serait incomplet , même dans le résumé le plus serré , si l'on parlait de cette guerre d'Espagne sans prononcer son
nom.
Heureuse ou malheureuse, à peine la guerre est-elle finie, à peine Charlemagne et son armée ont-ils repassé les Pyrénées, qu'une double révolte éclate à la fois en Saxe et en Italie ; c'est Witikind qui a reparu, c'est un duc lombard qui appelle les Grecs. Les hommes d' Austrasie se rendent, d'une seule marche, des bords de la Méditerranée à l'Elbe et au Weser ; Charlemagne vole en Italie : il abat en courant le rebelle , et arrive en Saxe , furieux et prêt à tirer une vengeance éclatante de serments tant de fois violés. Cette vengeance n'est que trop fameuse : quatre mille cinq cents Saxons qui ont mis bas les armes sont égorgés en un jour. Ici, tous les panégyristes de Charlemagne semblent s'être voilé la face et sangloter sur l'crr.ur d'un grand homme. Pour nous, nous croyons que celui qui entreprend l'éloge d'un homme de ces temps-là doit l'accepter avec toutes les conditions de sa nature barbare. 11 n'y avait point égarement chez Charlemagne, ou plutôt chez Karl, car nous nous ferons mieux comprendre en lui restituant ici son nom franc ; il obéissait à son instinct de barbare , qui lui disait de tuer quand les autres moyens ne suffisaient pas. Il en est de ce massacre comme des assassinats de Clovis , que l'on ne manque jamais d'accompagner
EMPIRE CARLOVINGIE!»!. 155
d'une phrase sentimenlalc, et que saint Grégoire de Tours rapporte comme une chose toute simple.
Au reste, sa brutale politique lui réussit mal. Cet indomptable Witikind entraîne à sa suite les Danois en Saxe ; au moment où les Francs et les envahisseurs sont en présence au pied du mont Saunlhal(782). Les Saxons auxquels on a eu 1 imprudence de rendre leurs armes se jettent sur leurs maîtres, et la mort de vingt-quatre mille Francs expie le massacre des quatre mille cinq cents Saxons.
Dès lors Charlemagne leur déclare une guerre d'extermination ; les serments ont été trop de fois violés pour qu'il s'y fie de nouveau ; ses missionnaires ont été massacrés ; les essais de conquête religieuse n'ont pas mieux réussi que les essais de conquête politique ; il craint peutêtre de léguer celte rude guerre à ses successeurs, il semble pressé d'en finir par la force seule avec un peuple que la force et la douceur n'ont pu vaincre : c'est un dépit, disons mieux , un désespoir de retrouver à chaque pas ce peuple fatal qui l'arrache tour à tour de l'Italie , de l'Espagne, du sein des assemblées ; son amour-propre de conquérant et de civilisateur est piqué ; s'il ne peut venir à bout de cet obstacle, il l'ôtera de son chemin. Trois armées envahissent à la fois ces contrées tant de fois envahies ; mais cette fois ce n'était plus pour vaincre, c'était pour anéantir. Les trois colonnes infernales détruisent tout sur leur marche ; cent lieues de pays sont changées en déserts en autant de temps qu'il en faut pour les parcourir. Désormais Charlemagne ne veut plus conquérir les Saxons à la religion chrétiennne, il veut les exterminer ; le capitulaire par lequel il les fait chrétiens est un code pénal. Si un Saxon retourne à ses faux dieux, qu'il meure de mort ; s'il se cache dans la foule pour se dérober au baptême , qu'il meure de mort ; s'il mange de la viande un jour maigre, qu'il meure de mort. La mort se rencontre à chaque ligne
de cette espèce de constitution imposée au peuple le plus impatient du joug de tout ce qui restait de l'ancienne Germanie, et cependant ils s'y soumirent : ils étaient tombés trop bas pour secouer celui-là ; depuis trente ans ils n'avaient essuyé que des défaites, leur jeunesse était détruite, leur pays dévasté, leur vainqueur maître de l'Europe, et Witikind avait fait sa paix (785), Witikind au moins l'égal de Charlemagne dans cette lutte qui a laissé une trace si profonde dans l'esprit des peuples. Tout l'intérêt se porte sur lui, parce qu'il est malheureux ; mais rappelons-nous que Charlemagne eût joué le rôle de Witikind s'il ne l'eût vaincu. En effet c'était là, s'il en fut jamais, une lutte non plus de deux hommes, mais de deux peuples. Charlemagne a pardonné à l'homme, il ne pardonne pas au peuple; et tandis que Witikind , devenu son fidèle , jouit en paix des domaines et des honneurs qui sont le prix de sa soumission, ses compatriotes gémissent sous un des régimes les plus oppressifs dont il soit parié dans l'histoire. Le vainqueur frappe impitoyablement son ennemi à teiTe , il ne se contente pas de mesquines persécutions , c'est à la nation même qu'il en veut, et il persécute in grand. Ce sont des lois qui frappent d'un seul coup toute une génération, telle que celle qui ôlait aux Saxons la faculté de tester, semblant par là en faire une race à part et réduire un peuple entier à la condition d'esclaves ; ce sont surtout ces déportations de dix mille , de vingt mille familles , le moyen le plus terrible que l'on ait imaginé pour dénationaliser un peuple, le seul peut-être qui puisse réussir, moyen que Rome avait employé déjà, mais en vain, et que notre siècle, tout civilisé qu'il est, n'a pas le droit de reprocher au siècle barbare de Charlemagne, car il en offrira lui-même à la postérité un exemple tout à fait semblable et dans une cause à peu près la même. Ce fut le coup de mort pour les Saxons, et cette nation, qui avait tenu un moment
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la fortune en suspens entre elle et le premier peuple de l'Occident, ne s'en releva pas. Elle reparaîtra plus tard, s'agitera comme tant d'autres, et donnera même des empereurs à l'Allemagne, mais ne jouera plus désormais qu'un rôle
secondaire.
Restait encore ce peuple insaissisable des Huns ou Avares qui, d'Attila à saint Etienne, se présente à nous toujours avec ses mœurs de Tartares et sa face hideuse, mais toujours avec un nom nouveau, semblant se jouer des recherches de l'historien, comme il se jouait autrefois des poui-suites de ses ennemis. Quand Chariemagne eut dompté les Saxons, soumis les Allemands et les Bavarois, rendu les Slaves tributaires, il se trouva face à face avec le vieux peuple d'Attila, et sans prendre haleine, entreprit de le traiter comme il avait traité les Saxons. La dernière révolte des Saxons ne précède que de deux ans le premier coup porté aux Avares (786-88). Cette guerre a moins de célébrité que la précédente ; il paraît cependant qu'elle ne fut pas sans danger, ou du moins sans fatigue. Elle n'a qu'un seul fait populaire, c'est celui qui la termine, c'est la pnse de ce fameux ring des Avares, où étaient entassées les dépouilles de tant de nations et de siècles. Les Avares sont dispersés, mais non détruits ; car ils ne seront pas longtemps à reparaître.
Ici finit avec le siècle la première moitié du règne de Charlemagne ; le guerrier va faire place au législateur, le roi barbare à l'empereur romain ; Karl va s'effacer devant Chariemagne.
Les Saxons étaient anéantis, les Avares dispersés, 1 ancienne Germanie sujette ou tributaire ; tout avait plié devant Charlemagne; il avait un pied dans l'Espagne; à peine un coin de l'Italie s'était dérobé à sa domination : du Danube à l'Océan, de la Baltique à la Méditerranée, tout lui obéissait. Il manquait cependant quelque chose à
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HISTOIRF DE FRANCE.
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cet empire fondé par la lorce ; il fallait le légaliser. Charlemagne sait bien où il trouvera cette légalité qui lui manque ; il sait tout ce qui reste encore de respect, dans l'univers étonné de se trouver libre, pour cette Rome qui Ta si longtemps gouverné. Rome est à lui, il est dijà patrice des Romains, un pas lui reste à faire ; il sera empereur.
Ce fut le jour de Noël de l'année 800, que le roi franc choisit pour accomplir cette transformation solennelle de son empire. « Le roi Karle étant entré dans l'église avec tout « le peuple, pour la messe de ce jour, et s'étant incliné « devant l'autel pour prier, le pape Léon lui posa une « couronne sur la tôle, et tous les Romains crièrent par « trois fois : A Karle, trcs-pietix, auguste, couronné de « Dieuy grand et pacifique empereur, vie et victoire ! Après « laquelle proclamation (littéralement, après les louanges, « post laudes), leponWi'e se prosterna devant lui, et l'aie dora, suivant la coutume établie du temps des anciens k empereurs. Karle fut constitué empereur des Romains « par les acclamations de tous, et le pontife l'oignit de « l'huile sainte, ainsi que le roi son très-excellent fUs (le « roi d'Italie, Pépin). Après quoi, le sérénissime seigneur < empereur, otTril des dons inestimables aux basiliques de « Saint-Pierre, de Saint-Paul, de Sainte-Marie de la Grèce che, et à la basilique du Christ, dite de Constantin. » Ainsi fut relevé l'empire d'Occident, au profit du peuple barbare qui avait hérilé de la puissance territoriale et de la gloire militaire des Romains... Éginluird prétend que Karle n'accepta le titre d'empereur qu'avec répugnance. Karle assura que ce jour-là, quoique ce fût si grande fête, s'il eût connu à l'avance le dessein du pontife, il ne fût point entré dans l'église. Cette répugnance n'était certainement pas sincère, et tout avait été sans doute concerté entre le roi elle pape, dès le voyage de Léon à Paderborn. Le titre de patrice, en vertu duquel les rois francs commandaient
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à Rome et à l'Italie, impliquait une sorte d'infériorité vis-àvis des empereurs de Constantinople, et convenait mal au plus puissant monarque de l'Europe. » {Henri Martin.)
On se hasarde beaucoup en pliant à un plan de politique les actions des hommes de ces temps-là ; cependant il est difficile de croire que Charlemagne ait pris ce titre d'empereur par fantaisie, par vanité, et non dans un but politique. Voyez avec quel empressement il met à profit ce bienheureux titre dès qu'il s'en voit possesseur. Ce modeste patricius romanus, vir illustris, les préfaces des capitulaires ne suffisent plus pour contenir ses titres : c'est ici le magnusy invirtus, serenissimus et Augustus imperator, et ailleurs, Carolus, serenissimus Augustus à Deo coronatus, magnus, pacificus imperator, Romanorum guhernans imperium. Ne souriez pas ; il y a autre chose qu'une vanité puérile dans cette liste emphatique de titres ; chacun d'eux a son retentissement en Italie, en Germanie, en Gaule ; Charlemagne exploite ce sentiment vague d'admiration et de respect qui errait pour ainsi dire dans l'esprit des peuples pour l'ancien empire ; il le fixe en concentrant sur lui-même ce qui s'attachait confusément à un nom, et sa puissance en est doublée. Sic promitto ego ille partibus domini mei Caroli, et fiUorutn ejus quia fidelis sum et ero diebus vitœ meœ sine fraude vel malo ingenio. Tel est l'ancien serment que l'on prêtait au roi franc. Maintenant écoutons ; voici le nouveau serment impérial : Prœcepitque ut omnis homo in toto regno suo, sive ecclesiasticus, sive laicus, unusqiiisque secundum votum et propositum suum, qui antea pd^ilitatem sibi régis nominc promisisset, nunc ipnumpromlssuni hominis Cesari facial . Le fidèle de Charles est l'homme du César ; l'homme libre est devenu sujet, ou mieux le Franc est devenu Romain. Et qu'il ne s'y trompe piis, c'est bien là toute la- portée du serment qu'il prête ; Cbaiiemiigne lui-même est là pour le lui ap-
prendre : Et ut omnibus traderetur publiée qualiter unusquisque intelligere posset quàm magna in hoc sacramento etquàm multa comprehensa sunt . On le voit, Charlemagne avait peur que son époque comprit mal sa pensée, alors il la dévoile tout entière ; il n'est plus besoin de le deviner.
La preuve, au reste, qu'il avait bien jugé d'elle en basant son autorité sur les traditions romaines, la preuve que quelque chose de romain vivait encore dans le fond de ces sociétés faites barbares par la conquête, c'est (lue ce nom d'empereur survécut à Charlemagne avec toutes les idées de gloire et de puissance qu'il réveillait sous lui; c'est qu'il a traversé tout le moyen âge sans rien perdre pour ainsi dire de cet entourage ; c'est qu'enfin la magie qui accompagnait ce nom ne s'est pas même dissipée devant la révolution * qui a bouleversé l'Europe à la fin du siècle dernier. C'était comme empereurs que les Henri et les Frédéric revendiquaient l'Italie ; c'était comme en possession de ce nom fatal que la maison d'Autriche prétendit un moment à la monarchie univei-selle. Mais, sans suivre la destinée de ce nom si loin dans les siècles, contentons-nous de rappeler ce qu'il fit au siècle de Charlemagne.
Nous avons dit qu'il sanctionnait ses conquêtes, ajoutons qu'il sanctionna en même temps quelque chose d'aussi important, c'est-à-dire ses institutions. L'acquisition du nom d'empereur est le lien qui unit entre elles les deux moitiés de Charlemagne, sa vie de guerrier et sa vie de législateur. Elle les résume toutes deux ; c'est le dermer mot de sa politique : réunir les barbares de la grande invasion sous un seul empire, donner à cet empire la consistance du vieil empire romain.
Cette entreprise était plus difficile que la première. L a-
1 Quand Napoléon voulut un titre qui Vélevàt au-dessus des rois, il se fit empereur.
EMPIRK CARLOVlN(ilEN
vénement de sa maison avait été le triomphe de l'aristocratie frunque, dont les prétentions avaient grandi avec la fortune; il la fit plier, il est vrai, mais le règne de Loms le Débonnaire est une preuve qu'il lui fallut peu de temps pour se relever ; et l'espèce de minutie avec laquelle on voit Charlemagne, dans ses capitulaires, réprimer les moindres empiétements des grands, montre assez qu'il ne tenait pas son triomphe pour assuré. On eût dit que le sort des Mérovingiens l'épouvantait pour sa famille, et qu'il pressentait l'avenir. Par une espèce de fatalité, la maison carlovingienne voulut opposer l'infiuence du clergé à la force des grands, le clergé contribua à sa ruine. Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer comment cela se fit, ni pourquoi l'empire tel que l'avait conçu Charlemagne ne pouvait subsister : contentons-nous de remarquer qu'il ne négligea rien pour l'exécution de son plan ; traditions romaines, religion, civilisation, institutions, il mit tout en œuvre. Avant d'entrer dans le développement de cette portion si mtéressante de son règne, faisons une réflexion qui est nécessaire pour en donner l'intelligence entière. Charlemagne ne créa rien ; il donna une nouvelle énergie à tout ce qu'il trouva. Ses missi dominici. ce sont les legati des Mérovingiens ou mieux des Romains ; mais leurs attributions sont augmentées. L'action qu'ils exercent sur les magistrats est doublée. Ses capitulaires, ce sont les édits que donnaient les rois Childebert et Contran ; mais au lieu d'apparaître de loin en loin, et de n'aborder que quelques questions, ils se pressent et embrassent tout ; enfin ces fameuses assemblées dont nous allons nous occuper tout à l'heure, ne sont autre chose que le plaid mérovingien, mais rendu plus solennel. Maintenant, voyons quel parti Chariemagne sut tirer de ces institutions que lui avaient léguées la famille de Clovis, et qui n'avaient pu la sauver.
Tous les ans, aux calendes de mars, les fils de Clovis
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tenaient dans leur palais une assemblée solennelle où se réunissaient ceux de leurs leudes qu'il leur plaisait d'y appeler. Là, ils leur soumettaient quelques actes d'administration, ils examinaient avec eux leurs diflérends ; la discussion était libre, mais la décision appartenait au roi. S'il méditait une guerre, il leur marquait dans ses lettres de convocation d'arriver en appareil militaire. Le duc et le comte amenaient les milices de leurs provinces ; le bénéficier, ses hommes d'armes, qu'on nous passe cette expression, trop jeune de deux siècles ; et si la guerre leur plaisait, car il parait qu'en ce point c'étaient eux qui commandaient, on parlait au mois de mai.
Voilà le plaid tel que le reçut Charlemagne. Tous ces caractères se retrouvent dans ce que nous avons appelé l'assemblée. C'est le souverain qui la convoque ; on n'y est admis que par son ordre ; c'est à lui qu'appartient la décision; et si la guerre est projetée, on vient en armes. Voilà pourquoi l'on voit des assemblées en pleine guerre ; c'était l'assemblée elle-même, comme nous l'avons dit, qui faisait la guerre. Pour donner plus de solennité à ces assemblées, Charlemagne ordonna aux comtes d'amener avec eux douze scabins ou juges. C'est là-dessus qu'on s'est fondé pour prétendre que Charlemagne avait voulu établir une représentation nationale; l'assertion est plaisante. Ces douze scabins étaient nommés au gré du comte, et pour le dire en passant, c'était là pour lui un moyen de vexation en faisant toujours tomber son choix sur les mêmes têtes ; et ils n'avaient pas voix délibérative ; ils n'étaient pas même introduits dans celte assemblée, qui elle-même ne décidait rien. Si nous composions une dissertation sur le règne de Charlemagne, nous présenterions la preuve à aMé de chaque fait que nous avançons ici ; ne faisant qu'un tableau, il nous suffit de le constater.
L'assemblée était le centre du monde carlovingien : on y
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rendait les jugements; on y réglait l'administration ; on y recevait les ambassadeurs étrangers; on y traitait de la guerre et de la paix. Tout ce qui s'y décidait, une fois revêtu de la sanction royale, mais alors seulement, ne perdons pas ce fait de vue, était irrévocable. C'était de l'assemblée que parlaient ces nombreux capitulaires qui régissaient l'empire, et que l'on pourrait appeler à bon droit le code Charlemagne. On a voulu contester à celui-ci le titre de législateur, parce que, dit-on, le recueil de ces capitulaires est un amas sans ordre ; tout y est pêle-mêle ; un léger désordre réprimé s'y trouve à côté d'une grande mesure politique ; un édit sur la religion est suivi d'un capitulaire dans le genre de la fameuse charte de villis. Sans doute, Charlemagne ne fut pas un législateur comme Solon, Justinien et Napoléon. Il ne se présenta pas un beau jour à ses Francs assemblés, un énorme cahier à la main, divisé par livres et chapitres, et ne leur dit pas : Voilà la loi que vous suivrez désormais. Mais n'y a-t-il que cette manière d'être législateur ? Si une série d'édits sont tous dans le même esprit, qu'importe leur date et leur place dans le livre ? Le recueil des capitulaires de Charlemagne fut composé comme l'Alcoran de Mahomet. Ce prince faisait face aux circonstances à mesure qu'elles se présentaient; c'était la marche la plus utile qu'il pût suivre, et nous ajouterons la seule praticable. On n'impose pas impunément d'un coup toute une législation à un peuple aussi fier qu'était celui des Francs, et quelque étendu que soit à nos yeux, le pouvoir de Charlemagne, nous ne pensons pas qu'il eût pu aller jusque-là. Mais revenons au tableau de ses institutions.
A mesure qu'un capitulaire avait été rendu, les missi dominici en prenaient copie, et le portaient dans leur légation. Nous avons déjà parlé de ces missi; leur fonction était de faire sans cesse la tournée de la province qui leur
avait été assignée, pour examiner la conduite des magistrats et recueillir les plaintes portées contre eux. C'étalent comme on le voit, des espèces de surveillants destinés à contenir ces grands dont Charlemagne redoutait le pouvoir. Les missi venaient rendre compte de leur tournée à rassemblée, et rapportaient chez eux les capitulaires qui y avaient été rendus. De retour en leur légation, ils y convoquaient une autre assemblée où se répétait en petit ce qui s'était fait à la grande assemblée, et où ils publiaient les capitulaires. Cette assemblée qui semblait devoir être un des plus fermes soutiens du pouvoir royal, lui fut d'un faible secours dès que Charlemagne eut disparu. Les missi s'élèvent contre Louis le Débonnaire dans cette fameuse assemblée de Compiègne, où le pauvre prince se vit forcé d'abdiquer la couronne impériale, et dès-lors on les perd de vue. Sur Charlemagne seul reposait un édifice que lui seul avait élevé malgré son siècle ; à peine le soutien eut-il manqué que tout croula; heureux peut-être d'être mort à temps, car qui sait quel échec aurait pu apporter à sa gloire une vie plus longue de cinquante années; déjà, quand il descendit dans la tombe, Godefrield l'avait menacé de venir le trouver à Aix-la-Chapelle, et il avait pleuré sur les ravages des Normands.
Les dernières années de Charlemagne ne présentent rien de ces grandes expéditions, de ces conquêtes brillantes qui remplissent toute la première partie de son règne. Les négociations, les assemblées et les ambassades y tiennent en revanche plus de place. Immédiatement après son couronnement à Rome, le nouvel empereur conçut, dit-on, la grande pensée de mettre la dernière main à la restauration du vieil empire romain, en réunissant l'Orient à l'Occident par son mariage avec Irène, qui régnait alors à Constantinople. Mais la négociation s'entamait à peine, qu'Irène était renversée du trône par les gardes du palais, et jetée dans
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un monastère (802). Nicéphore, au profit duquel avait eu lieu la sédition, envoya demander la paix au monarque franc, qui, après avoir affecté d'écraser les ambassadeurs grecs' dans son palais de Seltz, en Alsace, de tout l'éclat de sa magnificence barbare, signa enfin un traité par lequel les deux empereurs se reconnaissaient mutuellement (804); mais la bonne intelligence n'était qu'apparente entre les deux peuples. Un proverbe grec disait : qM'î7 valait mieux avoir les Francs pour amis que pour voisins ; et, depuis la conquête de l'Italie, les gouverneurs des provinces frontières étaient en lutte continuelle avec les garnisons grecques de Dalmalie et d'istrie, terrain mixte que chacun revendiquait.
Plus loin dans l'Orient, le nom franc, qui n'inspirait plus d'alarmes, jouissait d'une grande considération. Presque à la même époque où Charlemagne traitait avec tant de hauteur les envoyés byzantins, il lui arrivait de Bagdad une ambassade célèbre dans les annales du temps. Du fond des forêts de la Germanie, où le christianisme luttait encore avec la sauvage religion d'Odin, le regard de Charlemagne plongeait jusqu'à cette contrée lointaine qui avait été le berceau de la foi chrétienne. En 797, il avait envoyé au calife de Bagdad, Haroun-al-Raschid, trois ambassadeurs, parmi lesquels était un juif nommé ïsaac, le seul qui revini, pour appeler sa protection sur les chrétiens de l'Orient, et les pèlerins qui allaient visiter les saints lieux. La réponse se fit attendre plus de trois ans, au bout desquels une députation musulmane débarqua en Itahe, apportant à l'emp^ereur des présents magnifiques, et la cession de tous les droits du calife sur la Palestine, cession purement nominale, au reste, et dont on ne voit pas que le monarque franc, ni ses successeurs aient jamais fait usage. « Aaron, dit Égiiihard, préféra l'amitié de Karle à celle de tous les rois et princes de la terre. » Néanmoins les intérêts politiques avaient bien leur part dans cette déférence
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HISTOIRE DE FIWNGE.
du maître de Bagdad. Il lui importait de se ménager des alliances avec les ennemis de ses rivaux, les Ommiades de Cordoue; et les nombreuses expéditions que Louis, le jeune roi d'Aquitaine, conduisit à cette époque en Espagne, donnent le secret de ces rapports étranges entre deux puissances qui n'avaient aucun point de contact en apparence. Charlemagne semblait en ce moment exercer un protectorat universel sur toutes les nations. En même temps que les souverains de Constantinople et de Bagdad s'humiliaient eu quelque sorte devant lui, les Édrissites d'Afrique lui envoyaient des présents, et se mettaient sous son patronage. On voyait accourir à la fois aux assemblées et les députés des tribus slaves, peuple à moitié soumis, forcé sans cesse à demander grâce pour leurs continuelles rébellions, et ceux des petits souverains de l'Heptarchie saxonne, qui n'appelaient pas d'autre intervention que celle de l'empereur des Francs, dans leurs querelles intestines, et les proscrits de l'Espagne musulmane, qui s'abritaient comme les autres, à l'ombre de la plus grande puissance qui fût alors sur la terre. Mais toute cette grandeur était factice.
Pour donner une idée complète de Charlemagne, il faut dire quelques mots des innovations littéraires qu'il appela au secours de ses innovations politiques.
A lui seul, ce côté de son règne en ferait déjà un grand homme. C'est le seul protecteur des lettres, né sur le trône, qui s'en soit fait une occupation véritable, et non un moyen de briller comme Louis XIV et François V'. Une éternelle admiration doit s'attacher au nom du barbare qui, pour engager plus efficacement d'autres barbares à se livrer aux lettres, consentit à dévorer lui-même les ennuis d'études longues et fastidieuses. Pour apprendre aux Russes à bâtir des maisons, à forger le fer, à construire des navires, Pierre le Grand se fit maçon, forgeron, charpentier. Pour apprendre aux Francs à étudier le latin, le grec, à faire de
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l'astronomie, de la dialectique, à écrire, Kari le Grand étudia le latin, le grec, fit de l'astronomie, de la dialectique, et écrivit. Là aussi ses efforts furent vains; mais sa gloire ne doit pas en souffrir ; il échoua, mais qui peut dire ce qui fiit arrivé s'il n'avait pas tenté?
Louis le Dchonnaire. - Si jamais souverain légua à ses successeurs un rude héritage, ce fut bien celui que laissait Charlemagne à son fils Louis. Du Danube à l'Océan, de la Baltique à la Méditerranée, plus de vingt peuples, romains, barbares, moitié barbares et romains, acrx)uplés de force sous un seul empire, s'agitaient dans le cercle qui les renfermait, et cherchaient à en sortir. Au midi, les pirates de l'Afrique s'étaient déjà montrés ; à l'est, les Slaves, quoique tributaires, voisins plus dangereux qu'utiles, menaçaient déjà les frontières; et au nord, cette petite presqu'île du Danemark, où les victoires de Chariemagne avaient refoulé tant de guerriers, regorgeant de population, s'apprêtait à en répandre l'excès sur l'empire du vainqueur, et à venger la cause de l'ancienne Germanie, tout en se faisant riche. Enfin, par-dessus tout cela, cette société carlovingienne, mécontente de ses lois et de ses formes, ouvrage d'un homme et non des choses , avec son clergé plus ambitieux et plus influent que jamais, son peuple qui, s'en allant peu à peu sous la misère et l'oppression, se perdait dans l'esclavage, et ses guerriers, impatients du joug romain qu'on avait voulu leur imposer, cette société secouait de toutes parts les institutions de Chariemagne, et marchait vers un gouvernement nouveau, sans trop se demander quel il serait.
Sous le règne de Chariemagne, il y eut une réaction de ce qui restait de romain dans l'Europe, contre ce qui s'y
HISTOIRE DE FRAMCE.
était introduit de barbare. Charleniagne recommence l'empire et se fait nommer Auguste ; il établit l'assemblée telle qu'elle était du temps des Romains ; il veut ramener la civilisation romaine ; il étudie ; il veut que ses guerriers étudient ; il fait élever leurs enfants dans son palais, et promet les charges aux plus savants : d'un autre côté, il tourne ses armes contre la partie franchement barbare de sa patrie, et la tue en cette nation saxonne qui la représentait. C'est à Charlemagne que finit l'ancienne Germanie, la Germanie de Tacite et de la grande invasion. La contre-réaction de l'esprit barbare fut terrible. Pour avoir été brusquée, l'unité de pouvoir fut brisée, disséminée en autant de fractions qu'il y eut de royaumes, puis de provinces, puis de châteaux, et l'empire romain-carlovingien fut suivi de l'anarchie féodale, tandis que cette autre civilisation littéraire, qui, elle aussi, avait été précipitée, s'éteignait comme un feu de paille, dans les cloîtres des dixième et onzième siècles, les deux siècles les plus barbares du moyen âge.
Est-ce la faute de ce pauvre Louis le Débonnaire, si son nom marqua cette époque de dissolution, s'il régna en 8H au lieu de régner en 768? Indignés de voir tomber tout à coup cet empire carlovingien, objet chéri de leur prédilection, les historiens s'en sont pris aux quelques noms que leur présentent les rares chroniques de l'époque, sans chercher si cet empire, tel qu'il était, pouvait subsister, si même son existence eût servi l'humanité. A peine deux générations se sont écoulées depuis Charlemagne, que l'Europe des Carlovingiens semble dégénérée comme aux temps des derniers Romains ; les scènes de la grande invasion reparaissent ; des poignées de barbares font trembler des provinces entières ; les cavales et les faces hongroises viennent rappeler à T Italie les Huns d'Attila ; cet épuisement ne cesse que quand les peuples se sont affranchis de cette chaîne commune qui les liait l'un à l'autre, et de Carlovingiens
EMPIRE CARLOVINGIEIf.
sont devenus Français, Allemands, Italiens. Si cet état forcé eût duré, si cet échafaudage hardi, mais sans soutien, fût resté debout, point de doute que cette société abâtardie n'eût bientôt succombé sous l'invasion étrangère, et eût-elle résisté aux Hongrois, aux Normands et aux Sarrasins, point de doute qu'elle ne fût devenue quelques siècles plus tard la proie de ces Mongols, qui vinrent épouvanter le moyen âge féodal, tout robuste qu'il était, et dont la seule idée faisait pleurer la reine Blanche devant son fils. Mais quoi qu'il en soit de l'à-propos du monde de Charlemagne, une chose est certaine, c'est qu'il ne faut pas en imputer la chute à ses successeurs, et à Louis le Débonnaire, moins qu'à tout autre.
« Remercions Dieu, avait dit Charlemagne mourant, ce « jeune homme sera plus sage et plus habile que nous. » Dès ses premiers essais, le jeune homme semble vouloir se placer au-dessus de son père. Avant de mettre le pied dans la cour du vieil empereur, il la purifie; et ses maîtresses, ses filles, sont chassées avec leurs amants. Depuis que les Saxons étaient, non plus vaincus, non plus domptés, mais presque anéantis, les rigueurs semblaient superflues ; Louis rend à leur patrie ces malheureux exilés qu'on avait chassés par troupeaux dans les montagnes de la Suisse, et les marais de la Hollande, et casse l'édit qui les rendait inhabiles à tester. Dans un de ses plans de réforme, Louis atteint aussi le clergé. L'épée au côté, chaussés d'éperons, montés sur de fringants coursiers, et conduisf.nt leurs hommes à la guerre, les évêques et les abbés luttaient avec les guerriers de magnificence, de bravoure, de débauches ; la cour licencieuse de Charlemagne fourmillait de moines qui le dirigeaient ; les évêques sont condamnés à quitter ce faste, et les moines renvoyés dans leurs monastères. Ces réformes faisaient, il est vrai, des ennemis à Louis ; gardonsnous cependant de les regarder pour cela comme des fautes ;
HISTOIRE DE FR\?ÎCE
EMPIRE CÂRLOVINGIEN.