SI
car, à ce compte, les abus en saine politique seraient éternels ; quel est en effet le réformateur, par cela même qu'il réforme, qui ne choque pas quelques intérêts?
Tous ceux qui ont entrepris le règne de Louis le Débonnaire, et Montesquieu comme les autres, Tont fait avec l'intention prononcée d'avance de trouver dans les fautes de l'homme les causes de la décadence de l'empire ; ils se sont dit : Voyons comment le faible successeur de Charlemagne laissa se perdre la succession du grand homme ; et, prenant une à une toutes les actions de l'infortuné, ils se sont demandé quelle faute y a-t-il là-dedans? C'est dans cet esprit qu'ils ont envisagé ces réformes qui semblaient annoncer à l'empire qu'une main plus ferme avait saisi les rênes que la main devenue débile du vieux Charlemagne laissait déjà flotter; et jamais on ne manque de placer dans les commencements du règne de Louis, une phrase à peu près semblable à celle-ci : « Louis, outré dans ses rigueurs, comme tous les princes faibles quand ils veulent montrer de la fermeté, fait mettre à mort les amants des princesses ses sœurs, et par des réformes hors de saison, indispose contre lui tout le clergé, trouvant ainsi le moyen de faire une faute dans cela même dont un autre aurait su faire un titre de
gloire. »
Il faut faire ici bon marché de cette accusation banale d'une faiblesse dont on a exagéré le caractère et la portée. Louis n'était pas un homme faible de la façon misérable et puérile dont l'ont entendu la plupart. Son genre de faiblesse est parfaitement exprimé dans ce surnom de pius que lui avaient donné ses contemporains, surnom que nous avons traduit si malignement et si mal par le mot de Débonnaire. « Je ne sais, disait Henri III, mais il me semble que ce mot de Débonnaire implique sous soi je ne sais quoi du sot. » Il avait raison, mais cette traduction est un contre-sens qu'on aurait dû faire disparaître il y a longtemps de notre his-
toire ; et ce contre-sens, nous n'en doutons point, est une des principales raisons pour lesquelles on a faussé si universellement le caractère de Louis. Une fois le moule donné , chacun s'est arrangé pour y jeter son Débonnaire, et rien n'était plus facile. On voyait un souverain dépouillé deux fois de ses états par les évéques, la grande antipathie de tous nos historiens, surtout de ceux du siècle dernier ; un père sans cesse en guerre avec ses fils, auxquels il a partagé son royaume dès la première année de son règne , et pardonnant sans cesse ; sous lui, les frontières de l'empire sont entamées, légèrement il est vrai, mais un premier coup, quelque faible qu'il soit, est toujours plus remarqué ; sous lui cette espèce de noblesse guerrière dont l'existence légale est encore aujourd'hui contestée, mais qui existait de fait du temps même des Mérovingiens, commence à se débarrasser des entraves qu'elle avait reçues de Charlemagne ; sous lui enfin, le pape, cette autre antipathie de ceux qui se sont occupés de notre histoire, semble sortir de l'état d'infériorité où l'avait tenu l'ami d'Adrien ; un pape fait entendre des paroles hautaines ; un autre pape prend une part active à la seconde déposition de Louis; et toutes ces misères sont là, comme par déiision, pour faire suite à ce règne si beau, si glorieux de Charlemagne, pour lequel on n'a pu trouver assez de louanges. Si les expressions ont manqué pour célébrer la grandeur du père, elles manquent pour flétrir la débonnaireté du fils, et l'hymne de victoire entonné depuis Charles-Martel, se change tout à coup en une espèce de complainte monotone, et à un seul refrain, qui ne cesse plus jusqu'aux Capétiens.
Certes, il était possible d'envisager tout cela autrement qu'on ne l'a fait ; mais, avant de chercher à relever le caractère de Louis le Débonnaire, il convient de déclarer d'abord que l'importance de cette question est toute relative. Que Louis ait été débonnaire ou non, peu imp(»rle dans le
fond, l'empire carlovingien n'en est pas moins tombé ; et tout le piquant de la discussion est, non dans la chose, mais dans l'erreur et l'injustice de ceux qui l'ont traitée. Ce n'est point cependant une affaire de pure curiosité Prouver que Louis ne fut pas incapable, c'est prouver, du moins en partie, que si l'empire de Charlemagne ne vécut pas âge d'empire, ce ne fut pas la faute des hommes, mais
des choses.
Le premier, le grand reproche fait à Louis, est ce malheureux partage reproché à Clovis, reproché à Clotaire, reproché à Charles-Martel, qu'on n'a pas reproché à Charlemagne, et à tort, car il en fit un tout à fait semblable, et pour lequel on ne devait pas s'attendre à voir Louis épargné. Mais d'abord pouvait-il, et devait-il agir autrement? Non, certes. On parle de troubles excités par un partage ; mais on oublie ceux qui auraient suivi le refus d'un partage. C'était un usage qui avait presque force de loi, et dans un temps où chaque fils de prince avait autour de lui sa petite armée de leudes, croit-on que les enfants sacrifiés se lussent laissé dépouiller sans résistance de ce qui en effet leur était dû légitimement? Et après tout, pourquoi vouloir affubler de nos mœurs et de nos idées les hommes des temps passés ; pourquoi faire un crime à Louis d'avoir pensé comme on pensait autour de lui? Est-il plus coupable pour avoir partagé ses états entre ses enfants, qu'un de nos souverains modernes le serait pour les réunir sur la tête d'un seul héritier ? Et puis, une chose a trompé les historiens : c'est ce mot de roi. Nous sommes habitués à attacher à ce mot une idée de puissance et d'indépendance absolue, mais il en est de ces rois cariovingiens comme de ces rois goths, francs et vandales dont on faisait des espèces de monarques ayant cour et parlement, et sur lesquels il a fallu tant rabattre ; le roi barbare n'était que le premier entre les guerriers ; les rois cariovingiens furent les pre-
EMPIKË CARLOVINGIH.N.
miers entre les magistrats, et pas autre chose : leurs pères les envoyaient dans un royaume comme ils auraient envoyé un duc dans un duché, et ils gouvernaient leurs royaumes au même titre qu'un duc son duché. Ils n'en demeuraient pas moins soumis au grand magistrat, au Kaiser qui avait sur eux les mêmes droits que Théodose ou Constantin auraient eus sur un préfet de l'Orient ou des Gaules; et les révoltes de Lolhaire, de Pépin et des autres ne prouvent pas plus en faveur de leur indépendance, que celles de \index ou de Céréalis contre l'autorité de l'empereur romain sur eux et leurs provinces. Au reste, mettons de côté toutes ces considérations et envisageons la question sous un autre point de vue.
« Il y a des nations, a dit M. Augustin Thierry, sous les démarches et les mouvements des princes cariovingiens. » Il y avait des nations sous ces royautés, dont l'apparition a excité la colère de nos historiens : l'Aquitain voulait un roi, le Lombard voulait un roi, le Bavarois et l'Allemand en voulaient au.-.si, c'était pour ces peuples enfermés pêlemêle dans un seul empire, un moyen de s'isoler en quelque sorte du milieu de tant de populations inconnues ou ennemies, et de se reconstruire une nationalité : c'était là le germe de la dissolution d'un empire factice, dont les parties, avant de se séparer violemment, commençaient à se
détacher.
Ceux qui voudraient voir un nouveau trait de faiblesse de la part de Louis dans cette condescendance aux vœux des peuples, ont oublié sans doute qu'ils en ont déjà fait un titre de gloire à Chariemagne, qui même avait été plus loin. A peine a-t-il fait la conquête de l'Italie, qu'il y laisse son fils Pépin avec le titre de roi des Lombards, et ce pauvre Louis le Débonnaire, accusé tour à tour, et pour avoir abandonné, et pour avoir suivi les traces de son père, à peine âgé de
HISTOIHE D£ FRANCE.
trois aus, avait été porté, dans son berceau, avec le titre de roi, au pays des Aquitains, avait appris leur langue, s'était revêtu de leur saye, s'était fait à leurs exercices, tout cela par ordre de Charlemagne, et pour faire oublier, ce semble, aux Aquitains qu'en dernier ressort ils étaient soumis à une domination étrangère, en leur donnant pour chef immédiat un prince semblable à eux. Il arriva que Louis, en suivant la même politique qui avait bien réussi à son père, s'en trouva mal; il arriva que les fils d'un fils obéissant se révoltèrent contre leur père : la raison n'en est pas dans le caractère de Louis, dans quelques mesures qu'on dit fausses ; là aussi il y a des nations, l'esprit d'indépendance avait marché en avant ; il ne se contentait plus d'un simulacre de nationalité, il fallait quelque chose de plus pour le satisfaire.
Les révoltes des fils de Louis peuvent , dans un sens, être envisagées comme des insurrections des peuples vaincus, conduites par leurs chefs naturels, par ces rois particuliers qu'on leur avait jetés, pour ainsi donner le change aux désirs d'indépendance qui les agitaient. Et même, à travers le fatras de nos historiens modernes, on peut démêler quelques traces de ces nationalités qui se forment et se combattent : c'est Louis déposé à Compiègne avec une espèce de tureur par les Français, qui commencent à repousser les hommes d'au-delà du Hhin, et rétabli avec éclat par le plaid germanique de Nimègue ; c'est cette même Germanie qui se déclare plus tard contre Louis, en faveur de son roi à elle , de son Louis le Germanique , qui répudie l'empire, elle, la nation mère du monde carlovingien, et qui aime mieux être Germanie et indépendante, que reine de l'Europe et Carlovingienne; ce sont les Aquitains, qui, à la jmortdeleur roi Pépin, repoussent hautement le nouveau roi qu'on veut leur imposer; il faut que Louis, pour leur faire prêter serment à son bien-aimé, envahisse leur
EMPiUË CARLOVINGIEN.
pays les armes à la main, et encore n'obtient-il pas d'eux qu'on lui livre les enfants de l'ancien roi, et plus tard l'Aquitaine se laissera ravager plus de dix ans, avant de se laisser enlever cette famille germaine qu'elle a adoptée : ce n'est plus un roi qu'elle veut, c'est une famille de rois ; il y avait progrès, et ce progrès ne devait plus s'arrêter. Et maintenant viendra-t-on accuser Louis de faiblesse, si, au sortir de ces humiliations, il pardonne à ses fils, sacrifiant ainsi l'empereur au père, d'après la phrase reçue? Que pouvait il contre ces formidables chefs d'insurrection, le pauvre empereur germain, que la Germanie ne soutenait pas toujours? Après la scène de Compiègne et la restauration de Nimègue, on veut faire repentir Lothaire de sa conduite ; l'Italie s'arme en sa faveur, efie envoie Grégoire sous les drapeaux du rebelle, et ces velléités de vengeance aboutissent au champ du mensonge.
Nous venons de parler de déposition, il est temps d'aborder enfin cette question, la plus grave de toutes, parce que c'est là que l'on triomphe, que l'on montre pour ainsi dire une à une toutes les nuances de la faiblesse de Louis, tandis que, selon nous, il ne fut que malheureux. Louis se montra faible en un point, ce fut en présence des idées religieuses. Le prince qui toute sa vie voulut se faire moine, devait se trouver bien petit devant un concile, et l'on conçoit qu'il n'ait trouvé rien à répondre aux évoques de Saint Mé<lard de Soissons, quand ils lui citaient des textes, quand ils l'accusaient d'avoir fait marcher des troupes pendant le carême, et tenu une assemblée le jeudi-saint. Disons-le cependant, ce n'était pas aux évêques tout seuls que Louis obéissait, car derrière le concile il y avait l'armée, l'armée qui avait convoqué le concile, et se tenait là, prête à employer la force si les décrets ne suffisaient pas. « Quand on lut cette confession absurde, dit M. Michelet, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout; il s'humilia autant
HISTOIRE DE FR;V>XE
que l'on voulut, se confessa trois fois coupable, pleura et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales qu'il avait causés. » Qui nous a révélé les secrets de sa prison? Louis était entre les mains des rebelles, et les hommes d'alors étaient peu délicats sur le choix des moyens. Quatre siècles plus tard, il y eut un roi d'un caractère autrement déterminé que celui de Louis le Pieux, un prince impie qui tuait les évêques et se moquait du pape : c'était Henri II. 11 vivait à une époque où les croyances religieuses avaient perdu quelque chose de la force qu'elles avaient au temps de Louis, dans un siècle qui avait produit Abailard et Arnaud de Brescia ; et cependant, quand on le voit venir nu-pieds au tombeau de Thomas Becket, se faire flageller de la main des moines, il ne vient pas à l'esprit de le taxer de faiblesse, parce que nous connaissons les motifs qui le font agir. Il n'y a point de parallèle à établir entre les deux faits, ils n'ont rien de commun ; mais cet exemple peut montrer qu'il ne faut point se hâter déjuger un homme quand les ressorts secrets de sa conduite vous échappent.
Au reste, nous ne prétendons point justifier Louis de tout point. Il faut bien après tout qu'il y ait eu quelque chose de faible en lui, puisque cette malheureuse tradition de débonnaireté est restée attachée à son nom, au point d'en devenir inséparable : mais ce qu'il y eut de faiblesse en lui a été cruellement exagéré. Louis se laissa déposer, mais savons-nous s'il eût pu résister ? Qu'eût fait l'homme le plus ferme en présence de ces Vala, de ces Matfroy, de ces Lambert, rois dans leurs provinces, et les véritables maîtres de l'empire, de ces hommes qui faisaient le sort et des rebelles, et de l'empereur, de cette féodalité non encore légalisée, mais déjà formée et vigoureuse? Le principe féodal, l'obéissance au seigneur immédiat, existait déjà, quatre ou cinq désertions suffirent pour dépeupler le camp de Louis au champ du mensonge.
EMPIRE CARLOVINGIEN
Est-ce encore à lui qu'il faut s'en prendre de ce progrès de l'aristocratie? mais avec quoi eût-il résisté? On n'avait alors ni arrêts de cour royale, ni troupes de ligne; dans le système de gouvernement que Louis avait reçu de Charlemagne, l'armée, le seul pouvoir d'alors, était entre les mains des grands, et on ne pouvait combattre les uns qu'avec le secours des autres ; c'est-à-dire qu'ils étaient les maîtres. Aussi les voyons-nous, par leurs défections, faire tour à tour le succès des révoltes et celui des restaurations : ce sont eux qui détrônent Louis à Compiègne, et le rétablissent à Nimègue ; ce sont eux qui le font déposer à Saint- Médard de Soissons par les évèques , et forcent ensuite Clotaire à lui rendre et la liberté et l'empire. Abaissé, relevé au caprice des grands, Louis ne se montra pas faible cependant; il ne s'abandonna pas en présence d'une puissance qui le dominait de si haut; on enlevait tout, il ne céda rien. On ne cite de lui aucun de ces grands actes, tels que ceux qui furent arrachés plus tard aux cariovingiens, ses successeurs, qui légalisaient d'un seul coup les empiétements de longues années. On peut bien citer quelques phrases prises cà et là dans ses capitulaires, invoquer quelques diplômes exhumés des archives des villes et des monastères, pour établir que Louis prêta les mains à cet envahissement universel de la féodalité ; maisde bonne foi, croit-on qu'il serait bien difficile de faire un travail semblable sur le règne de Charlemagne? Nous en dirons autant de ces concessions faites au clergé, de ces donations, de ces privilèges qu'on a fait sonner si haut, et dans lesquels Louis ne faisait qu'imiter son père. On pourrait ajouter un mot sur ce dernier article, c'est que l'évêque et l'abbé n'étaient pas seulement des hommes de Dieu ; c'étaient aussi des hommes forts, et ils obtenaient peut-être plus à ce titre qu'au premier.
Représentons-nous donc ce Louis , que nous voulons
avoir été si faible, au milieu de ces populations qui ne veulent pas de lui, et s'agitent en tous sens pour lui échapper; entouré ce ces grands, qui eux aussi ne veulent pas de lui, et ne pouvant rien contre eux que par eux ; assailli à^ chaque instant par des fils rebelles, qu'il est aussi dangereux de punir que de renvoyer impunis ; et loin de lui reprocher ce qui est arrivé, nous le louerons de ce qui n'est pas arrivé. Et qu'on vienne l'accuser maintenant d'une incursion de Normands ou de Sarrasins, d'une révolte de Slaves ou de Gascons, comme si cette dissolution universelle et de tous les jours sous laquelle s'affaissait le grand empire, ne prétait pas assez beau jeu aux peuples des frontières, aux pillards du nord et du midi, pour qu'on veuille expliquer leui^ attaques par la faiblesse du souverain !
Il est temps d'en finir avec une discussion roulant sur quelque chose d'aussi mince que le caractère d'un homme, quand il s'agit d'une des révolutions les plus importantes de l'histoire, et de laquelle est sortie l'Europe moderne. Résumons en deux lignes la pensée qui a présidé à cette espèce de dissection du règne de Louis. On a cru trouver la raison des grands mouvements qui agitèrent l'Europe sous Louis le Débonnaire, dans la faiblesse de son caractère, et ce sont ces mouvements eux-mêmes qui le lavent de tout reproche
de faiblesse.
Nous ne pouvons terminer sans dire un mot de cette fameuse Judith, qui à elle seule semble remplir le règne de Louis dans quelques-uns de nos historiens, dont la malignité s'est servie d'elle, pour faire jouer à ce prince le rôle le plus ridicule de tous, celui de mari débonnaire. Une phrase de M. Michelet explique tout, ce nous semble : « Savante, dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra son mari à l'influence des hommes élégants et polis du midi. » La question nationale était donc pour beaucoup dans cette haine que les Francs de Louis vouèrent à Ju-
EMPIRE CARLOVINGIEN
dith; et quand, pour décrier l'époux, ils font courir des bruits injurieux à la réputation de la femme, l'adultère qu'ils lui choisissent est un Aquitain, c'est Bernard le duc de Septimunie.
Ainsi, Louis n'est pas cette insignifiante figure que l'on retrouve partout, et nous aurions jui rapporter ici toutes les occasions où il se montra homme de tête et de cœur s'il n'eût fallu le justifier avant de le glorifier; nous n'avons point voulu cependant en faire un grand homme, et surtout un grand homme avec nos idées. Louis était un homme de son temps, il pensait, agissait comme on pensait et on agissait à ses côtés ; il obéissait aux idées religieuses parce qu'elles dominaient son époque, il était vêtu comme les Francs, parlait comme eux, chassait, se biattait comme eux ; c'était un des meilleurs cavaliers et des plus habiles jouteurs de son royaume ; et pourtant une épithète a tué tout cela : une épithète, d'un portrait, a fait une caricature. Au débonnaire point d'épée, point de casque, une robe longue, des sandales foui rees et un bonnet le plus bourgeois de tous! La tradition marche, cette piteuse image à la main, et nous rions, acceptant ainsi la condamnation portée contre un roi par la mauvaise humeur du peuple, qui jamais ne veut admettre la responsabiUté du temps et des causes accidentelles.
Lothaire, auquel Louis, mourant, avait envoyé son sceptre d'or, tenta de réunir l'empire tout entier. Repoussé par Louis de Bavière, il envahit le royaume du jeune Charles, qui, trahi par les seigneurs neustriens, est obligé de se réfugier derrière la Loire. Déjà il était facile de voir à qui resterait en définitive un pouvoir que les princes se disputaient avec tant d'acharnement. L'aristocratie était en droit de mettre sur son écu, qai je protège est roi. C'est elle qui tour à tour avait fait et défait Louis et ses flls. A force de changer de maîtres ell'* devait bientôt
HISTOIRE DP FBANCE.
s'hubiluer à n'en rccoiinaiire aucun. Charles, errant presque seul, réduit pour dernière ressource au cheval qu'il montait et aux habits qui le coivraient, rencontre pour auxiliaires le mécontentement de quelques seigneurs, et le voici passant la Loire à la tête d'une armée. Lothaire, trahi à son tour, lui rend son royaume. Il n'avait pas renoncé cependant à ses ambitieux projets. Les deux frères menacés se liguent contre lui, et après avoir vainement demandé la paix, offrent la bataille à Fontenay (8^1). Lothaire est vaincu, mais après un carnage qui épouvante une génération accoutumée, depuis vingt-cinq ans, à des guerres sans combat. Elle donne ce grand désastre pour excuse de son impuissance contre les Normands.
Lothaire soutient encore ses prétentions à l'omnipotence impériale; et déjà les évêques avaient fait bonne part à ses frères. Le traité de Verdun (842), donnait à Charles toute la partie de la Gaule située au couchant de la Meuse, de la Saône et du Rhône, et la partie de l'Espagne située entre les Pyrénées et l'Ebre ; à Louis le Germanique, la Germanie tout entière jusqu'au Rhin ; à Lothaire, l'Italie et la contrée, qui à défaut d'autre nom, prit celui de part de Ij>thaire (Lother-ring) ou Lotharingie, depuis Lorraine.
« Le tjraité de Verdun défaisait en quelques lignes l'œuvre de Charlemagne. Chacun rentrait chez soi. Italiens, Francs, Germains, reniant cette fraternité de convention qu'on avait voulu imposer à tous A partir de là, l'histoire de France, comme un fleuve débordé qui rentre tranquillement dans son lit, perd son universalité fatigante des règnes précédents, et cesse d'être l'histoire de l'Europe. Mais la dissolution n'était pas à terme. 11 y avait loin de cette nationalisé générale recouvrée les armes à la main, à la conquête dt cette foule de nationalités locales, le but et le moyen de tant d'ambitions, et que nécessitait
EMPIRE CARLOVINfilEN. Igf
alors la division si nette et si tranchée des races. La Bretagne éUiit toujours là, donnant aux populations visigothes de l'Aquitaine, aux Bourguignons des bords du Rhône, le spectacle d'une race indomptée, se maintenant à soi, malgré tout et reconnaissant à peine aux Francs de la maison d'Héristall un droit de patronage, à chaque instant méconnu. Ce n'était pas tout. Quelque profondément oubliée que paraisse sous Charlemagne la vieille distinction de Neustriens et d'Austrasiens, on s'en souvenait encore à Paris, à Orléans, à Soissons. Les fils des Francs venus avec Clovis, héritière des charges de leurs pères, se trouvaient à la tête des anciennes populations gallo-romaines, dont elles avaient adopté les mœurs et le langage, et n'avaient pas renoncé à reprendre la question décidée une fois à Testry. Les guerriers des Pépins et de Charles-Martel n'avaient pu se fondre ainsi avec les hommes de la Neustrie au milieu des guerres de chaque jour qui les entraînaient du Wéser aux Pyrénées, et des Marches de Bretagne au Ring des Avares, et aux plaines de l'Italie. Ils n'avaient pris racine nulle part, et restaient après un siècle et demi comme des hôtes incommodes dont la présence irritait. Puis il y avait encore la féodalité, fière de ses triomphes sous Louis le Débonnaire, et dont les prétentions ne connaissaient plus de bornes depuis qu'elle se sentait la maîtresse. Protectrice hautaine de Louis le Débonnaire et de ses fils, il fallait bien que le nouveau roi lui fit h(^mmage de sa couronne, et les questions de race qu'elle-même soulevait sur tous les points, lui prêtaient encore un élan irrésistible. » f Histoire de France.) Une nouvelle ère commence, il faut renoncer aux contrefaçons maladroites de l'empire romain. L'unité est brisée, les grandes divisions reconnues, chacun pour soi et par soi. Cet égoïsme se subdivisant, nous aurons l'esprit de province, l'esprit de localités, bases sur lesquclks re- I. 10
HISTOIRE DE FhAISCE.
EMPIRE CAULOVl>GlEi>.
pose tout le rôjçime f«'CKlal. Sarrasins et Normands sont venus, les hautes murailles et les tours crénelées s'élèvent; ces forteresses, le peuple les appelle asiles; chacun y apporte sa pierre, chacun y met la main sans arrière-pensée (le tyrannie. C'est le troupeau docile qui construit luimême son parc sous les yeux des bergers et des chiens. Sarrasins et Normands sont venus. Il ne s'agit pas de susceptibilité politique, de discussions de droit, de municipalité, de franchises ; on aura le temps plus tard de songer à tout cela. Maintenant il s'agit de vivre, entre le protecteur et le protégé le pacte sera bientôt ftiit. En vain le capitulaire de Pistes (864) déclarera la loi faite par le consentement du peuple et la constitution du roi, formulera une théone de défense contre l'invasion, réformera les monnaies, rendra Vhabeas corpus aux hommes hbres qui l'avaient vendu, et ordonnera la démolition de tous les chàteaux-forts construits sans la permission du prince ; le mal vivra des causes qui l'ont fait naître, et il n'y aura eu qu'un édit royal de plus pour prouver solennellement l'impuissance de la royauté.
« A tant de causes de changements, dont le germe existait déjà avant Charlemagne, vint se joindre un mal nouveau qui porta le dernier coup. Elles sont célèbres les larmes versées par le vieil empereur à la vue des blanches voilée des pirates danois s'enfuyant sous le vent avec les dépouilles de ses sujets. Sous Louis le Débonnaire, les hommes du nord furent encore contenus par ce qui restait de majesté à l'empire. L'ombre de Charlemagne planait sur son fils. Mais quand vint la guen*e civile, et ce terrible massacre de Fontenay, suivi d'une dissolution, quand le trône impérial fut occupé par le fils de Judith, la pierre de scandale du règne précédent, la tempête éclata, et toutes les provinces furent inondées à la fois. Les Normands entrent en Neustrie par la Somme et la Seine, en Aquitaine par la
Garonne. Lantbert, déshérité i»ar Charles le Chauve du comté de son père, les introduit dans la Loire, où ils incendient Nantes en 843, deux ans après la prise de Rouen l)ar Oscheri. En Aquitaine, ils sont appelés par le petit-lils du dernier empereur, par Pépin H, qui veut recouvrer à tout prix le royaume de son père, donné à Charles, par le traité de Verdun.
Les sympathies des Aquitains étaient toutes pour Pépin, mais Charles était le plus fort. Deux fois Pépin tenta la révolte, deux fois il tomba entre les mains de son oncle. Ni les Normands, ni les Sarrasins, car il les appela aussi, ne purent lui rendre son héritage. A la fin, il alla mourir dans un couventde Sentis (864). Avant lui, Bernard, duc de Septimanie, celui que la voix publique faisait passer pour l'ancien amant de Judith, et donnait môme pour le père de Charles le Chauve, Bernard avait voulu exploiter à son profit le sentiment de répulsion qui régnait en Aquitaine pour toute domination venue de loin. Mais Charles l'avait prévenu. Après de grandes menaces, il feignit une réconciliation et l'amena à une entrevue au monastère de Saint-Cernin. Au moment où Bernard fléchissait le genou, il le prit de la main gauche, comme pour le relever, et de la droite, il lui plongea un poignard dans le cœur. Ensuite, il frappa du pied le cadavre, en s'écriant : « Malheur à toi qui as souille le lit de mon père et de ma mère. » En adoptant ainsi la rumeur populaire, il ne faisait que rendre plus odieuse une trahison qui tournait au parricide.
Cet homme, si impitoyable avec les siens, avait moins de cœur contre des ennemis plus redoutables. Il laissait arriver les Normands jusqu'aux portes de Paris, et au heu de les attaquer avec l'armée qu'il amena à la fin dans les plaines de Saint-Denis, il fit oflrir à leur chef, Bagenaire ou Régnier, 7,000 livres pesant d'argent, s'il voulait s'en retourner, et jurer de ne plus revenir. Régnier lui en donna
EMPIRE CARLOVI^GIEN.
sa parole de Normand, redescendit la Loire en pillant tout sursa route; et de retour à la cour de son roi Hérik, il fit étaler devant lui l'or et l'argent qu'il avait pris, et celui qu'il avait reçu, les serrures des portes de Paris, et le bout d'une poutre qu'il avait fait scier dans le monastère de Saint-Germain-des-Prés. Il ajouta que le pays était habile par des lâches, et que les morts lui avaient opposé plus de résistance que les vivants. H faisait allusion à la mort de quelques-uns des siens écmsés sous les ruines du monastère de Saint-Germain, ce que Tonne manqua pas de transformer en miracle (845).
Après avoir combattu les Normands avec de pareilles armes, il fallait s'attendre à les revoir bientôt. Les Normands de la Loire, et ceux que Pépin venait d'appeler en Aquitaine, saccageaient les villes, et ravageaient les campagnes. Les Sarrasins qui venaient de piller l'église de Saint-Pierre, aux portes de Rome, couvraient les cotes de Provence de leui-s hardis pirates. Les Bretons, Noménoé à leur tète, harcelaient toujoure les dominateurs de la France, du fond de leurs landes, ils faillirent s'emparer de Charles le Chauve, connue il traversait un marais entre la Bretagne et le Maine, et le bruit courut môme qu'il avait été tué. Pendant ce temps, Charles le Chauve tenait des conciles et fabriquait, à Mersen, de concert avec son frère Lolhaire, des règlements de police intérieure, dont on ne devait tenir compte ni chez l'un ni chez l'autre (847). Tout cela donnait beau jeu aux Normands, qui, un an après l'assemblée de Mersen, parurent devant liordeaux. Les juifs, pour qui la vie du moyen ûge commençait déjà, saisirent cette occasion de vengeance, et livrèrent, une nuit, la ville aux barbares. Charles, content de leur avoir pris neuf de leui*s barques qui s'étaient aventurées dans la Dordogne, les laissa tranquillement bouleverser Bordeaux de; fond en comble, et s'en alla en Bretagne se faire battre par Noménoé. Im-
patient de tirer à lui sa part de déiK)uiIles dans ce pillage univei-sel de l'empire de Charlemagne, le chef breton avait tenté la conquête de l'Anjou et du Poitou. Charles le ramena sur les bords de la Vilaine, où la bataille s'engagea dans la plaine de Ballon, à quelques lieues de Redon. Montés sur les petits chevaux du pays, au pied sûr et infatigable, les Bretons voltigeaient autour des lourdes phalanges de l'armée franque et les criblaient de javelots. Puis ils se réfugiaient au milieu des bruyères et dans les marais. Après deux jours de combat, Charles, voyant presque tous ses hommes blessés, sa cavalerie démontée, et l'ennemi prêt à recommencer un jeu sans danger pour lui, jugea qu'il en avait assez fait pour sa gloire. Il s'enfuit du camp pendant la nuit, comme un transfuge, laissant son armée à la merci des Bretons, qui la détruisirent le lendemain. Noménoé partit de la plaine de Ballon pour revenir dans le Maine et l'Anjou, qu'il soumit jusqu'à la Mayenne. Se croyant alors assez fort pour tout oser, il se lit sacrer roi dans l'église du monastère de Dol, et se mit avec le roi des Francs sur le pied, non plus d'un vassal en révolte, mais d'un collègue, et d'un collègue menaçant.
Des atfuires beaucoup plus importantes retenaient ailleurs Charles le Chauve. Un moine du monastère d'Orbay, près Soissons, nommé Godescale, avait eu l'audace de prêcher que Dieu nous prédestinait au mal comme au bien, et que Jésus-Christ n'était pas mort pour tout le monde. 11 avait même erré, dit-on, sur le mystère de la sainte Trinité, llincmar, son métropolitain, l'impérieux archevêque de Reims, qui dans ses lettres, pleines de domination, traçait pas à pas à Charles la ligne de conduite qu'il fallait suivre, le lit venir au concile de Kiersy, où le malheureux Godescale futaccusé et convaincu d'hérésie. On le fustigea cruellement, et après avoir jeté lui-même ses écrits au feu, il entra dans une prison qui devait être perpétuelle. Mais il arriva en-
niSTOIRK DE FRANCE.
suite que quelques esprits plus modérés, voulurent en rappeler de ce jugement. On écrivit pour et contre, on tint conciles sur conciles; tout l'entourage royal fut en émoi. Noménoé, lui, déposait les évêques, et donnait les sièges épiscopaux à ses créatures. Il renvoyait sans l'ouvrir une lettre du pape, et recevait sans s'étonner les menaces d'excommunication qui lui arrivaient de Reims et de Toure.
Ce chef intrépide mourut en 851, et Charles le Chauve voulut essayer s'il n'aurait pas prise sur son fils Hérispoé. Le nouveau roi l'attendit de pied ferme, et les descendants des plus hardis guerriers de l'invasion barbare s'enfuirent, selon leur couUmr, dit la chronique de Fontenelle. Charles dut se trouver heureux qu'Hérisp(3é voulût bien lui faire hommage des conquêtes de son {)ère. Le chef breton vint à Angers mettre ses mains dans les mains du roi ; il lui jura fidélité, et reçut en échange la consécration de tous ses droits de souveraineté sur Rennes, Nantes et le pays de Raiz (851). Jusqu'alors la Bretagne ne sortait pas de ce qui s'appelle encore aujourd'hui la Bretagne bretonnante, elle reçut à cette occasion ses limites définitives, encore les mêmes aujourd'hui.
Les Normands continuaient toujours leui-s ravages. Dans toutes les grandes rivières, ils s'étaient choisis un point d'appui, un lieu de campement où ils se tenaient en permanence. Lesflotilles de barques arrivaient du nord, et retournaient au pays une à une ; mais le camp restait', se vidant et se remplissant à mesure.
A l'embouchure de la Loire, c'était l'ilede Noirmoutiers ; dans la Seine, la fosse Ghiwald, à Vernon, et ensuite l'île d'Oissel, à quelques lieues au-dessus de Rouen. De là, comme d'une tanière, ils remontaient ou redescendaient à volonté le courant, débarquant à droite, et s'avançant hardiment dans les terres par bandes de trente et quarante. Quelquefois ils ramassaient des chevaux dans une campa-
EMPJRE CABLOVI^UIEN.
gne, et irapiovisaient une cavalerie qui allait rançonner les villes et les monastères, situés trop loin du fleuve. En 852, deux bandes formidables descendirent à la fois la Seine et la Loire. Nantes, Angers, Tours, le Mans furent saccagés et brûlés. Un débordement sauva le monastère de Saint- Martin (Marmoutiere), le saint de prédilection de la race mérovingienne, dont la piété s'était traduite en riches ofl'randes, dignes de tenter la rapacité des Normands. Les moines, effrayés, transportèrent à Oriéans les reliques de leur patron. Bientôt Oriéans lui-même ne fut plus un lieu sur. On alla à Auxerre. Les routes étaient couvertes de peuple qui fuyait et de moines qui portaient leurs reliques en procession. Les hommes de guerre cherchaient à se roidir. Ils se faisaient des asiles dans les forêts et sur les l'ochers. L'époque des forteresses arrivait. La cabane se met- Uait à l'abri sous le château. Encore Charies le Chauve voulut-il enlever cette dernière ressource à ses sujets, croyant sans doute mauvais qu'ils fussent défendus par d'autres, tandis qu'il était impuissant pour les défendre luimôme. En 8Gi, il rendait un capitulaire qui ordonnait la démolition des châteaux et fcrtvs construits sans son ordre. Heureusement que ce qui s'était élevé sans lui, resta debout malgré lui.
En 855, l'année de la mort de son frère Lothaire, Charles le Chauve sembla pourtant reprendre cœur. Biœrne, un des plus fameux rois de mer, venait de paraître en Normandie. Il l'attaqua dans la forêt du Perche, et le força de regagner ses barques en déroute. Mais ce ne fut qu'un succès passager. L'année suivante, les Normands pillaient Oriéans. En 857, ce fut le tour de Chartres, dont l'évêque se noya en traversant l'Eure à la nage pour leur échapper. Un an auparavant, Paris les avait revus. Les magasins des commerçants de la Cité furent livrés au pillage. Les îles de la Seine étaient toutes blanches des os des captifs morts
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EMPIRE CARLOVINGIEN
entre leurs mains, dit Hiidegher, évoque de Meaux. Une grosse bande, commandée par VVeeland , s'abattit sur la Somme, dont le lit marécageux les avait rebutés jus(iue-lî\, et pilla Saint-Yalery, Amiens, le riche monastère de Saint- Ricquier. De désespoir, Charles le Chauve prit une détermination singulière, il proposa aux Normands de la Somme 5,000 livres pesant d'argent s'ils voulaient le débarrasser des Normands de la Seine. 11 fallut un an pour les ramasser, et dès que Weeland les eut touchées, il vint bloquer l'île d'Oissel à la tête de deux cent soixante voiles. Mais il ne gagna pas loyalement son argent. Quand, réduits par la famine , les assiégés lui eurent livré leur butin de cinq années, qui s'élevait à G, 000 livres d'argent, il s'en tint là, et bien plus, il fît cause commune avec eux (801). Sous prétexte que la saison était trop avancée pour qu'on put tenir la mer, il leur fit donner, à eux et aux siens, des iiuailiei-s d'hiver sur tout le bord de la Seine , entre Paris et Melun , et dès le printemps, il entra avec eux dans la Marne. Charles eut honte de se voir ainsi joué. Il assembla à Sentis les comtes et les seigneurs du pays, borda de soldats les deux rives de la Marne, et fondit sur les Normands comme ils revenaient d'attaquer Meaux. 11 fallut ca[)iluler, et reprendre sans tarder le chemin de la mer. Weeland se fît baptiser et prit un rang à la cour du roi. C'était un essai qui devait, plus tard, se refaire en grand avec Uollon. Cependant la résistance s'organisait à la fin. On fermait la Seine à trois lieues au-dessus de Kouen, là où avait été le camp normand; Robert, comte d'Anjou, le fameux Robert le Fort , tenait tète à de nouvelles troupes de Normands qui l'attaquaient de concert avec les Rretons, et laissait au fil de l'épée l'équipage de douze de leurs barques, envoyées par Salomon, duc de Bretagne. Mais son courage personnel ne pouvait suffire à tant d'attaques. Au commencement de l'année 806, il fut battu près de Melun, et
sa défaite décida le roi à signer un traité bizarrement honteux, par lequel outre 4,000 livres d'argent qu'il donnait aux Normands, il s'engageait à leur rendre les prisonniei-s échappés de leurs fers, et à leur payer la mort de chacun de leurs compagnons tués en combattant. La même année, quatre cents Normands conduits par Hasteings, au retour d'une expédition sur le Mans, se trouvèrent enveloppés par Rob(îrt et trois autres comtes dans un village appelé Rrissele, sur les bords de la Sarthe en Anjou. Il y avait là une église bien bàlie et en fortes pierres, et dans laquelle ils tinrent bon tout le jour. Sur le coucher du soleil, Robeit fit retirer ses troupes qu'il disposa tout autour de l'église, et vint se reposer dans sa tante. La chaleur était ac(;al)lante ; il ôta son casque et sa cuirasse. A l'entrée de la nuit un grand bruit se fit entendre : Hasteings tentait un coup de désespoir pour forcer le passage. Sans prendre le temps de s'armer, le chef angevin courut au combat, et se fit tuer devant l'église, sur le seuil même de la porte. Ainsi périt celui que les annales de Fulde appellent le Macluibée de son temps. Ses enfants, Eudes et Robert, étaient trop jeunes pour lui succéder dans ses charges. On les confia à Hugues, son cousin. Nous verrons bientôt reparaître tous ces noms-là.
Nous laissons de aMé toute l'histoire de la famille carloviugienne, qui n'est plus de l'histoire de France, depuis le traité de Verdun. Charles le Chauve se trouva pourtant m'''lé à toutes les querelles de partage qui suivirent la mort de ses deux frères Lothaire et Louis le Germanique. Il jouait un rôle trop insignifiant chez lui pour ne pas chercher à se donner quelque importance au dehors. Peut-être aussi regrettait-il d'avoir eu en partage le pays le plus maltraité de tous par les barbares, le plus impatient du joug ciuiovingien, Peut-être aurait-il échangé volontiers tout son royaume de France pour la Souabc ou la l^vière.
IlISTOinE DE FRANCE.
On ie voit rôdor sans cesse autour de Ja succession de ses frères. En 865, il cherche à se faire donner la Provence à la mort du roi Charles, troisième fils de Lothaire, mais ses neveux le gagnent de vitesse. Plus tard, il s'interpose dans le long procès de son neveu Lothaiie avec les papes, au sujet de son mariage illégitime avec Valdrade, et finit par donner gain de cause à l'excommunication pontiflcale, en s'emparant de la Lorraine. A la mort de l'emijereur Louis II, il accourt en Italie, et à l'ombre du grand nom d'Ilincmar, il réussit à faire placer sur sa tète la couronne impériale et la couronne de fer des rois lombards (875). Pendant qu'il fait parade en France de sa nouvelle dignité, et qu'il se fait voir à ses comtes assemblés à Ponthion, vêtu d'une longue dalmatique qui traînait à terre et sur la tète un voile de soie surmonté du diadème, Louis le Germanique meurt à son tour (875), et indifl'érent à l'arrivée de cent voiles normandes, Charles court intriguer à Aixla-Chapelle, escorté des légats du pape. Les fils de Louis le Germanique répondirent à ses prétentions par la bataille d'Andernach. Culbutée dès le premier choc, son armée perdit la plupart de ses chefs : lui-même pensa être pris ; sa femme Richilde, forcée de quitter Héristall sur les trois heures du matin, accoucha en route d'un fils qu'un de ses serviteurs plaça sur son cheval, et qu'il porta ainsi jusqu'aux environs de Reims. L'on appelait Charles à grands cris sur les rives de la Seine que dévastait le fameux RoUon, le chef des Normands nouveaux venus. Mais il lui était arrivé de fâcheuses nouvelles de l'Italie, que ses neveux songeaient à lui arracher. Le choix fut bientôt fait. 11 envoya de l'argent à Rollon, et prit le chemin des Alpes. Ce fut à ce moment qu'il tint l'assemblée de Kiersy, où, pour gagner la faveur des grands, il proclama ces fameux capitulaires qui déclaraient héréditaires toutes les charges du royaume, et à paitir desquels la féodalité se
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trouve véritablement constituée. Il recueillit peu de chose d'un si grand sacrifice. Arrivé en Italie, il y trouva Carloman, roi de Ravière, avec une nombreuse armée, et se hâta de revenir sur ses pas. Mais il n'acheva pas la route. La fièvre, ou le poison, l'arrêta au pied du mont Cénis, où il expira le onzième jour (6 octobre 877) dans une misérable cabane. Son médecin juif, Sédécias, avait mis, dit-on, une poudre dans la potion qui devait le guérir. Constamment le jouet des événements, Charles le Chauve ne put même obtenir de la fortune d'être enterré comme il l'avait voulu. C'était le monastère de Saint-Denis qu'il avait choisi pour le lieu de sa sépulture. La décomposition du cadavre fut si rapide qu'on fut obligé de le laisser à Nantua (1 mourait à cinquante-quatre ans, après trente-huit ans de règne. Son fils, Louis le Bègue qu'il avait déjà fait reconnaître pour son successeur par ses seigneurs assemblés, monta sur le trône après lui.
Un prince bègue et perclus se présentait pour soutenir une cause déjà perdue : il avait contre lui un parti à la tète duquel étaient Bozon, duc de Provence et d'Italie, Hugues l'Abbé, le successeur de Robert le Fort, et jusqu'à la veuve de son père, l'impératrice Richilde, pleine de mauvais vouloir contre le fils d'une rivale. A force de largesses et de concessions, il obtint grâce à la fin. Richilde lui remit la couronne et le manteau royal, déposés entre ses mains, et l'assemblée des grands, qui se tenait à Chêne, t?t7ia royale de la forêt de Compiègne, consentit à lui rendre un hommage qui n'engageait à rien. En Aquitaine, on refusa de souscrire au choix intéressé des comtes français. Les Normands, plus rares dans les dernières années du règne de Charles le Chauve, reparaissaient à l'embouchure de la Loire et de la Seine. Louis courut au plus pressé, et se mit en marche contre le chef de la révolte aquitaine, Bernard duc de Septimanie. En passant par la Bourgogne,
EMPIRE CARLOVINGIEPf.
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le débile monarque tomba malade à Troyes, et quelques jours après, il expira, le vendredi-saint de Tannée 879, après un règne de dix-buit mois.
Louis le Bègue laissait deux fils, Louis et Carloman, dont l'ainé atteignait Jà peine sa seizième année. Bozon et Hugues TAbbé se mirent aussitôt à la tète des affaires. Ils œnvoquèrent à Meaux une assemblée d'abbés et de comtes dans laquelle on reconnut les fils du dernier roi, mais cette fois encore ils trouvèrent des contradicteurs. L'abbé de Saint-Denis et de Saint- Germain -des -Prés, Gozlin, l'ancien favori de Charles le Chauve, voulut donner aussi la couronne. Il entraîna Conrad, le comte de Paris; ils tinrent à Creil-sur-Oise, à l'embouchure du Tésin, une assemblée rivale de celle de Meaux, et qui offrit le royaume à Louis de Germanie. Gozlin réussit aussi peu que Bernard de Septimanie, et fut bientôt obligé de sortir du royaume; mais, en revanche, Boson donnait au même instant un soufllet plus sanglant encore à la royauté carlovingienne. Il se faisait couronner roi de Provence par les évoques du pays, et les deux rois qui protestèrent d'abord les armes à la main, le laissèrent bientôt, absorbés qu'ils étaient par de plus graves soucis.
Le règne de Louis III et de Carloman, fut marqué par d'atroces ravages de la part des Normands. Tout jeunes qu'ils étaient, les fils de Louis le Bègue ne manquèrent point à leurs peuples. A l'opposé de son grand-père, (jui laissait Rollon dans la Seine, pour aller défendre une royauté imaginaire en Italie, Louis III quitta Vienne, où il assiégeait Hermengarde, la femme de Bozon, dès qu'il apprit que les Normands venaient de prendre Arras. Les Normands, sous les ordres de Varamond, s'étaient avancés jusque sous les murs de Beau vais, quand Louis arriva en Picardie. Ce n'étaient plus des bandes de pillards, courant la campagne. Ils s'étaient Axit une cavalerie nombreuse, et
ravageai(înt en corps d'armée, à la manière des barbares de i'iiivjision. On comlnittit à Saucourt en Vimeux, à trois lieues d'Abbeville. 9,000 Normands restèrent sur la place, mais les hommes de la Neustrie avaient une telle habitude de la fuite, qu'une poignée de pirates retranchée à Saucourt, mit le soir en déroute l'armée victorieuse (880). La journée de Saucourt, malgré cet épisode honteux, délivra, du moins quelque temps, le pays des incursions des Normands, qui, à la même époque, ravageaient toute la Germanie, et logeaient leurs chevaux à Aix-la-Chapelle dons l'église où était le tombeau de Charlemagne. Pour la première fois depuis longtemps, on entendit les chants I)opulaires en l'honneur d'un roi.
Louis III ne survécut pas longtemps à cette espèce de réhabilitation de sa famille. En 882, s'étant transporté sur les bords de la Loire, pour s'aider des Bretons contre les Normands, il tomba malade à Tours, et s'en alla mourir à Saint-Denis. Son frère Carloman occupa le trône encore deux ans, pendant lesquels on le vit toujours sur la brèche, s'opposant partout aux terribles guerriers que le Nord vomissait sans relâche sur la France et la Germanie. Une de leurs armées, chassée des bords du Rhin par l'empereur Charles le Gros, s'était jetée sur le pays de Laon et de Reims, et l'archevêque Hincmar, âgé alors de plus de quatre-vingts ans, s'était enfui devant eux, emportant les relicpies de son église. Carloman se trouva là bientôt, et Kittit les Normands, près de l'Aisne. Mais la tache était trop lourde pour lui. Les Normands battus reparaissaient plus nombreux, ou transportaient leurs ravages ailleurs. Carloman fut réduit à en revenir à la tactique de Charles le Chauve, et de payer ceux qui venaient de brûler Amiens, pour obtenir de respirer un moment. Néanmoins, il n'abandonna pas la partie, et déjà il venait de rassembler de nouvelles troupes quand il trouva la mort dans une chasse
HISTOIRE DE FR\NCE
EMPIRE CAULOVINGIEN.
au sanglier, près de Corbie, frappé par raniinal, ou par un chasseur maladroit, comme le prétend l'annaliste de Metz (884.) Il emportait dans la tombe les dernières sympathies du peuple pour la maison de Charlemagne.
Il ne restait de la famille de Louis le Bègue, qu'un enfant, qui, plus tard, devait être Charles le Simple. On le dédaigna, car les Normands venaient d'arriver encore une fois, et il fallait une main puissante pour les arrêter. L'assemblée des seigneurs ne vit rien de mieux à faire que d'offrir le trône à l'empereur Charles le Gros, qui, par la mort de tous les siens, avait recueilli, avec la cx3uronne impériale, tous les débris de l'empire carlovingien. Charlemagne semblait revivre cette fois, et l'Europe recouvrait son unité rompue.
Quatre ans suffirent pour remettre à terre cet édifice sans base, reconstruit à «Dups de testaments. Un chef normand, cantonné dans la Frise, ayant élevé des prétentions incommodes, Charles, trop timide ix)ur lui tenir tête, le fil assassiner par ses gens dans une entrevue où on l'attira, à l'endroit où le Rhin se sépare en deux branches pour former l'île Batave. La vengeance ne se fit pas attendre. Bientôt, de toutes les criques du nord s'élancent les barques de pirates ; une flotte et une armée descendent à la fois la Seine, et ne s'arrêtent que devant les murs de Paris (88.^).
A ce siège de Paris pai' les Normands, commence véritablement l'histoire de la nation française. C'est la première fois qu'on la voit agir et remuer denière ces pâles figures carlovingiennes, dont la nullité attriste ce coin stérile de nos annales. L'évêque, le bourgeois et le comte, cette triple personnification de la société telle qu'elle fut au moyen ûge, y paraissent enfin à découvert, travaillant chez eux côte à côte, sans se soucier qu'il y ait un roi quelque part. Le siège fut long et terrible. Toute la population B'était réfugiée dans la Cité, derrière les remparts élevés à
la place qu'occupent aujourd'hui le grand et le petit Chàlelc»t. En vain les Normands épuisèrent-ils les rcssoun^es grossières de l'art militaire de ce temps, en vain, pour combler les fossés, y jetèrent-ils jusqu'aux cadavres de leurs prisonniers. Paris tint bon jusqu'au bout, avec ses seules forc-es. Henri de Saxe, envoyé i:>ar Charles le Gros, vint e^iracoler quehiue temps entre la ville et le camp. Un jour, son cheval tomba dans une fosse couverte de gazon, comme les Normands en avaient cieusé çà et là dans la plaine, et, avant qu'on eût eu le temps de le dégager, il fut assommé. Depuis ce temps, Charles, qui était venu se |)oster comme en observation dans la plaine de Saint-Denis, avec sr)n armée, demeura si)ectateur impassible de la lutte. Il ne (lonnasigiiedevie à la fin que pour offrir aux Normands de l'argent, et leur abandonner la Bourgogne à dévjisler. Ce n'était pas ainsi que les braves habitants de Paris s'attendaient à voir couronner leur glorieuse résistance. Malgi'é le traité, ils relus<>rent net le passage aux Normands. Ebles, neveu de l'Évêque, tua d'un coup de flèche le patron de la première banpiequi s'avança sur la foi de la permission impt'îriale. Il fallut que les Normands, trop avides pour abandonner ainsi une proie livrée d'avance, tirassent à terre leurs grandes barques, et les traînassent sur le bord oppost' jusqu'à deux milles au-dessus de la ville, car les Parisiens ne voulurent point entendre à ce qu'on les remît à flot en vue de la Cité.
Les ambitieux de tous les pays saisirent avidement l'occasion de cette nouvelle tache imprimée au front du iiiailre. Assemblés à Tribur, les grands le déposèrent d'une voix unanime, et chaque nation se donna aussitôt un souverain particulier. Huit rois se partagèrent ce grand héritiige. En France, ce fut Eudes, comte de Paris, celui qui venait de le défendre contre les Normands, et dont la gloire «■'tait encore relevée imr le contraste avec l'ignominieuse
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EMPIRE CARLOVl!NGlE!t.
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conduite de Charles le Gros (888). >» [Histoire de France.) A l'époque où nous sommes arrivés, la féodalité est dans toute sa force. De Eudes à Hugues Capet, elle ne grandit pas ; elle s'affranchit de la tiimille carlovingienne, et se fixe sur le sol. Cette période de notre histoire est peut-être la plus désespérante de toutes pour un historien. Cette stérilité d'hommes et de faits que nous avons remarquée dans la précédente, reparait ici plus effrayante encore : il y a dix-sept années du règne de Charles le Simple sur lesquelles nous ne savons absolument rien. L'on n'a pas même, comme auparavant, la consolation de penser que, malgré le silence des chroniqueur, quelque grand événement s'opérait alors : tout est fini ; l'empire est mort ; la féodalité a triomphé; les ravages même des barbares, qui jelaienl quelque apparence de vie sur les règnes inanimés de Charles le Cliauve et de Louis le Bègue, languissent et cessent bientôt. Les dernières convulsions de la royauté expirante, qui veut essayer de se débattre encore contre la féodalité, quelques guerres sans suite des seigneurs entre eux, voilà tout ce qui compose l'histoire du siècle qui s'écoula entre Charles le Gros et Hugues Capet (888-987}. Il fallait donner à un monde naissant, le temps de se reconnaître et de se fortifier : pendant ces années d'inaction , les provinces se repeuplaient, les seigneui-s élevaient leurs chàteaux-forts, et de nouvelles générations plus fortes et plus guerrières remplaçaient cette génération lâche et efféminée qui avait fui devant les Normands.
Nous passerons rapidement sur les règnes de ceux qui ne présidèrent pas à cet époque, mais qui du moins la représentent chez la plupart de nos historiens. Le règne d'Eudes commence par deux nouveaux démembrements de la couronne de France : Adolphe se fait nommer roi dans la Bourgogne transjurane, Rainulfe dans l'Aquitaine. Eudes qui ne régnait qu'au même titre qu'eux n'avait garde de
les inquiéter, et d'ailleurs, les Normands lui doimaient trop d'occupation chez lui pour (lu'il songeât à s'aventurer sur des terres qui déjà pouvaient passer pour étrangères. C'est en vain qu'il bat les hommes du Nord à Montfaucon (888); l'année suivante ils reparaissent à Meaux (889), puis à Saint-Lô (890), puis tour à tour sur les bords de la Somme, de la Seine et de la Meuse. Eudes se lassa bientôt de combattre des ennemis toujours renaissants; du moins le poëte qui avait chanté ses exploits loi"S du siège de Paris lui reproche d'avoir oublié son antique valeur et d'avoir abandonné son peuple aux ravages de ses ennemis.
iiienlôt Eudes eut un nouveau sujet d'inquiétude : le jeune Charles, fils de Louis le Bègue, avait grandi, et les partisans de sa famille voulaient le mettre sur le trône (895). Le puissant roi de Germanie, Raoul, élu par les seigneui-s à la place de Charles le Gros, appuyait de son influence et même de ses armes cette restauration de la famille carlovingienne dont il était lui-même. Après s'être longtemps débattu, Eudes venait enfin de consentir à un partage (897), quand il mourut (898), laissant à son rival un titre qui devait peu lui servir.
Le règne de Charles le Simple, un des plus longs de cette épo(|ue (vingt-cinq ans), est le plus nul de tous. 11 faut sauter d'un seul coup de l'année 898 à l'année 912 pour trouver un événement qui, à proprement parler , est le seul de ce règne : il est vrai qu'il est d'une grande importance. C'est la cession de la Neuslrie au chef normand Bollon. Le nom de Neustrie donné d'abord à tout le pays (pii portait aloi-s le nom de France, avait été assigné à la province qui prit ensuite celui de Normandie, du nom de ses nouveaux possesseurs. Uollon la demanda à Charles, pour prix de la paix, et obtint plus qu'il n'avait demandé, car le roi de France lui offrU de son propre mouvement cet indomptable duché de Bretagne, qui depuis Clovis avait su
HISTOmE DE FRANCE,
EMPIUE CARLOVl.Xr.lEN.
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se maintenir indépendant, malgré les efl'oiîs des rois francs, et dont Charles se débarrassait ainsi plutôt qu'il ne s'en privait. Rollon accepte le haptème et la main de Gisèle, fille du roi ; il consent à lui rendre hommage pour la province, mais en trouvant moyen d'humilier son suzerain dans cette cérémonie même, où il devait s'abaisser devant lui. De chef de pirates devenu fondateur de société, Rollon fit fleurir en peu de temps sa province de Neuslrie que les ravages des Normands avaient presque entièrement dépeuplée. Modelant la société qu'il créait sur celle qu'il voyait établie autour de lui, il prit toute formée cotte féodalité qui ailleurs avait grandi peu à peu, et rédigea en corps de législation ce qui n'était chez ses voisins qu'une coutume. Nulle part la féodalité ne se dessina d'une manière aussi prononcée qu'en Normandie. Ainsi ce peuple nouveau se trouva placé dès sa naissance à la tète du monde féodal en France, et désormais nous trouverons son nom à toutes les pages de notre histoire.
L'établissement de la bande de Rollon en Neustrie fut le terme des incursions des Normands. Mais la dynastie carlovingienne, délivrée de ces formidables ennemis, n'en était guère mieux affermie sur le trône où elle venait de remonter. Haganon, homme de basse naissance, s'était introduit dans l'esprit du roi, et les soigneurs murmuraient de son crédit. Robert, frère de Eudes, dont la famille apparemment n'avait pas renoncé à ses droits sur la couronne, les rassemble à Soissons 9^212) : Jh hrinenl de» pailles devant le roi, lui dœlarent qu'ils ne veulenl plus de lui, et mettent Robert sur le trône. L'Aquitaine, toujours allachée à la maison cariovingienne, fournit à Chailes une armée, et Robert est tué dans une bataille qu'il livre aux troui>es du roi, près de Soissons ; mais Hugues, son fils, rétablit le combat, et Charies vaincu se réfugie auprès d'Herbert, comte de Yermandois ; tandis que Hugues fait nommer roi son
beau-frère Raoul, duc de lîourgogne (925). Ce nouveau règne n'offre guère plus d'intérêt que les précédents. Raoul qui ne régnait véritablement que dans son duché de Rourgogne, eut d'abord à se défendre contre le fils de Rollon, Cuillaumc Longue Éi:>ée, qui s'était déclaré le protecteur de celui auquel sa famille devait son duché. Raoul, soutenu d'Herbert ([ui traitait Charles plutôt comme un prisonnier (jue comme un roi fugitif, soutint assez bien la lutte, et obtint enfin la paix. Pour récompenser les services d'Herbert, il avait donné l'archevêché de Reims à son fils, enfant de cinq ans ; le comte d(î Yermandois poussa plus loin ses prétentions, et demanda la ville de Laon. Refusé, il s'unit avec Hugues et Guillaume, et déclare qu'il va remettre Charies sur le trône. Raoul, occupé alors à revendiquer, les armes à la main, en Aquitaine, l'hommage que lui devait le duc de ce pays, retourne aussitôt en Neustrie (928), et une Imtaille allait se livrer auprès de l'Oise, quand le pape Jean X négocia un accommodement. Herbert eut la ville de Laon, et fit rentrer Charies dans l'obscurité. Ce malheureux prince mourut peu de temps après dans la maison royale d'Attigny, que Raoul lui avait donnée (929). On lie sait sur quoi se fonde cette opinion populan^e qui le fait égorger par le comte de Verniandois, dans le château de Péronne, et qui se trouve reproduite tout au long, dans un des meilleui-s romans de Walter-Scolt.
Raoul régna ou plutôt vécut encore sept ans, et mounit (en 956j après avoir repris à Herbert le comté de Laon, sous prétexte d'une rébellion. Le comté de Laon était alors le seul domaine attaché à la couronne, et quand les seigneurs français, par un retour à la maison cariovingienne qui conservait toujours ses partisans, eurent rappelé d'Angleterre le jeune Louis d'Outre-mer, qui s'y était réfugié après la défaite de Charles son père, comme il arrivait dans son royaume nu et sans possessions, il fut obligé de
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se contenter de ce mesquin patrimoine, dernier débris de l'immense fortune de sa famille. Son premier acte d'autorité royale fut une humiliation : Hugues, qui avait puissamment contribué à son rappel, le traine à sa suite en Bourjîogne, et se fait donner l'investiture du duché vaamt par la mort de Raoul. Hugues le Noir, frère du dernier roi, défendit vaillamment son héritage, et le for(;a enfin à i)artager. Louis voulut se venger de ce nouvel atfront en Lorraine où l'appelaient quelques seigneurs mécontents d'Othon le Grand (959). Othon le bat, et le malheureux roi, rentré dans ses États, y trouve Hugues révolté. Ce seigneur demandait le comté de Laon ; Louis, qui n'aurait plus été qu'un étranger dans son royaume, s'il eût cédé la seule ville qui lui restait, refuse obstinément ce dernier sacrifice, et, mcapable de tenir tète h son puissant vassiil, appelle à son secoure Othon qu'il vient d'attaijuer, et Guillaume, duc de Normandie (940). Othon eut la générosité de se rendre à son appel, et Hugues fut réduit. Mais le secours que Guillaume avait prêté à Louis pensa devenir funeste à sa maison. Il mourut bientôt (942) laissant un enfant pour lui succéder. L'ingrat roi de France s'unit à Hugues pour le dépouiller, et entra en Normandie : le petit Hichard ne lui échappa que par la fidélité d'un serviteur qui l'emporta dans un paquet d'herbes. Quand il s'agit de partager, la discorde se mil entre les vauKiueurs; Hugues rétablit Richard, et la guerre s'allume entre lui et le roi. Poussé à bout, Louis eut enfin recoui-s à Othon, qui fit excommunier Hugues au concile d'Ingelheim (946). Celui-ci tint bon. S'étant rendu maître pendant la guerre de la pei'sonne de Louis, il l'avait forcé à lui remettre Laon pour se racheter. Après l'avoir longtemps gardé, en dépit d'Othon et des excommunications du pape, il consentit entin à le rendre, mais Louis n'en jouit pas longtemps ; il mourut bientôt d'une chute de cheval (054) , après un rè-
EMPIRE CARLOVINGIEÎI. 201
gne beaucoup plus agité qu'on n'aurait dû l'attendre d'un prince dont le domaine avait au plus quelques lieues carrées. Louis voulut relever sa puissance royale, mais, trop faible pour lutter avec ses ennemis, il eut recours à la ruse. Son règne n'est plus qu'un tissu d'intrigues et de trahisons.
Hugues le Grand, tout puissant alors en France, voulut bien permettre au fils de Louis de monter sur le trône, mais il se lit payer cette complaisance. L'avènement de Louis lui avait valu le duché de Bourgogne, il exigea de Lothaire celui d'Aquitaine. Lothaire accorda tout, mais le maître véritable de l'Aquitaine, le duc Guillaume le reçut les armes à la main, quand il se présenta avec le nouveau duc. Hugues de son côté appuya son droit d'une armée, et la guerre durait déjà depuis deux ans, quand sa mort vint délivrer Guillaume d'un rival si redoutable (956). Ses deux fils, Hugues Capet et Othon, se partagèreni ses vastes domaines : le premier eut les comtés d'Orléans et de Paris ; le second le duché de Bourgogne, et l'on n'inquiéta plus Guillaume dans la possession de son duché.
Pendant ce temps, Lothaire intriguait, comme avait fait son père, pour tâcher de rendre quelque éclat à la couronne, en y reunissant ([uelqu'une des grandes souverainetés féodales. H échoua d'abord dans un plan qui avait pour but de s'emparer de la Normandie en se rendant maître de la pei-sonne de Richard (961;, parvint à enlever quelques villes à Arnoul, comte de Flandre (966), et s'engagea, douze ans après, dans une guerre avec Othon H au sujet de la Lorraine sur laquelle les derniers rois carlovingiens jetaient constamment un œil d'envie. Othon, surpris à Aix-la-Chapelle (978) prit bientôt sa revanche en venant camper sur les hauteurs de Montmartre d'où il fit entonner à ses troupes un alléluia qui retentit dans tout Paris. C'était pour accomplir un défi qu'il avait fait cette bravade; elle lui servit peu. Obligé de se retirer, harcelé dans sa re-
HiSTOIAE DE FBANCE.
traite par les troupes françaises, il rentra en Germanie sans autre exploit que Talleluiade Montmartre (980).
Nous touchons enfin au terme de cette fatigante histoire : Lothaire meurt (986), et son fils Louis V lui succède. C'est à tort qu'on a donné à ce jeune prince le surnom de fainéant {juvenis quinihilfccU), l'unique année de son règne est remplie par une petite guerre (lu'il soutint contre Adalberon, archevêque de Koims. Louis V mourut l'année suivante (987), empoisonné, dit-on, par sa femme Blanche «l'Aquitaine; et Hugues Capet, qui se trouve prêt le premier, se fait nommer roi en toute hâte à Noyon, à l'exclusion du frère de Louis, Charles de Lorraine, dont on estimait peu le caractère, et que quelques-uns même accusaient de la mort du jeune roi.
Ce fait parait bien peu de chose en lui-même, et la nomination de Hugues ne dut guère frapper les esprits plus que celle d'Eudes et de Uaoul. Cependant à partir de cette nomination, une nouvelle ère commence pour la féodalité. Elle couronne son chef. Dès lors il devient son ennemi ; la lutte s'établit entre elle et la famille qui lui doit le trône,' et ne finit que par son entier anéantissement. C'était la seconde fois que l'aristocratie triomphait de la royauté; pour la seconde fois les hommes qui avaient marché à sa tête devaient se tourner contre elle après la victoire. A la république austrasienne la famille d'IIéristal avait fait succéder l'empire carlovingien, à la féodalité qui, elle aussi, éUiit une république , la famille des Capet va faire succéder la royauté absolue telle qu'elle exista jusqu'en 1789.