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CHAPITRE XIV LOUIS XIV (1643-1716) — MAZARIN

Bataille de Rocroy Richelieu n'avait pas eu

le temps d'achever la longue guerre dans laquelle nous étions engagés. Louis XIII le suivit quelques mois après au tombeau (mai 1643). Cette S doul)le mort releva le courage des Espagnols; le trône passait à un enfant de cinq ans, la régence à une fenmie. Les ennemis avaient repris l'offensive du côté de la Champagne et assiégeaient Rocroy. Le jeune duc d'Enghien, fils du prince de Condé,

îo commandait de ce côté : il avait reçu comme dot de son mariage avec une nièce de Richelieu la direction d'une armée, et il en était digne. Ayant la ressemblance il a aussi l'audace de l'aigle. Cinq jours après la mort du roi, malgré l'avis de ses

15 plus vieux officiers, il ose attaquer une armée presque double de la sienne et composée en grande partie de ces vieilles bandes espagnoles dont, depuis Pavie, la réputation était si grande. Les Espagnols, suffisamment couverts par les marais et les bois

20 dont Rocroy est entouré, pressaient vivement le siège. On se canonna d'abord jusqu'à la nuit, et le lendemain (19 mai 1643) on s'ébranle pour un

choc décisif. Le duc d'Enghien avec Gassion, enfonce l'aile gauche des Espagnols; les deux chefs, manœuvrant habilement, se séparent : Gassion poursuit les fuyards, Enghien se jette sur le centre ennemi. Or, à ce moment l'aile droite des Espagnols, s victorieuse, écrasait les Français dont les chefs étaient mis hors de combat. Enghien voit le danger et le prévient. Il passe avec sa cavalerie derrière les lignes ennemies et court attaquer l'aile droite espagnole qui se croyait maîtresse du champ lo de bataille. Cette manœuvre, dont on n'avait point eu d'exemple, décida du succès; il fallait le compléter. Restaient au milieu de la plaine les gros bataillons de l'infanterie espagnole jusque-là invincibles : ils se forment en carrés; dès que les nôtres 15 approchent, les carrés s'ouvrent, démasquant dixhuit pièces de canon, qui vomissent la mort de toutes parts. Mais les bandes espagnoles sont entourées ; Gassion a rejoint le duc d'Enghien. Toute l'armée française se précipite contre les quatre mille 20 vieux soldats qui résistent avec la plus admirable intrépidité. Enfin, pour éviter un carnage inutile, des officiers espagnols demandent quartier. Enghien s'avance pour les écouter; soit erreur, soit exaltation, les soldats espagnols continuent le feu. 25 Alors nos troupes indignées se précipitent de nouveau avec fureur et cette glorieuse journée se termina par le carnage le plus affreux. Sept mille ennemis jonchaient le champ de bataille ; deux cents étendards étaient le trophée de cette victoire 30 d'un général de vingt-deux ans.

La réputation que venaient de gagner et nos troupes et Condé fut soutenue l'année suivante à

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Fribourg (grand-duché de Bade), où, de concert avec un autre illustre capitaine, le vicomte de Turenne, il vainquit, après plusieurs attaques meurtrières, l'habile général bavarois Merci (1644). 5 Turenne. — Tout jeune, Turenne avait manifesté un vif amour des combats. Par une froide soirée d'hiver, il s'échappa du château. Sa mère, saisie d'une inquiétude mortelle, envoya à sa recherche. Son père, le duc de Bouillon, averti,

10 s'écria: ((Je gage qu'il est sur les remparts, dans quelque bivouac, à se faire raconter des histoires de guerre.» Le duc de Bouillon alla donc de bivouac en bivouac et bient(')t rencontra son fils qui, de lassitude, dormait sur l'affût d'un canon. <(L'en-

15 nemi, l'ennemi!)) lui cria son père. Turenne s'éveilla aussitôt et se mettait dans l'attitude du combat, lorsque son père l'entoura dans ses bras en lui disant : (( Prisonnier ! prisonnier ! n Fort grondé, Turenne s'excusa en répondant : (( Je voulais, mon

20 père, en me couchant sur la dure par cette nuit glacée, m'essayer aux fatigues de la guerre et voir si je serais capable de faire l)icntôt mes premières armes sous vos ordres.»

Mazarin. — A Paris heureusement règne, sous

23 le nom de la régente Anne d'Autriche, un ministre qui s'entend à recueillir le fruit de ces victoires et continue la politique de Richelieu ; c'est Mazarin. Né à Rome en 1602, d'une famille sicilienne assez obscure, Mazarin avait d'abord étudié chez les jé-

30 suites: il se distingua de bonne heure, aux représentations du collège, par cet art de comédien qu'il déploya plus tard sur le théâtre de la politique. Ami des plaisirs et du jeu, on le vit s'attacher à

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une grande famille, celle des Colonna, accompagner un jeune prince de cette maison aux universités d'Espagne, jouer à Madrid comme à Rome, mais étudier néanmoins. 11 laissa biéiUôt les livres pour répée et partit capitaine dans un régiment. Puis 5 il débuta dans la diplomatie comme attaché de légation, et, du premier coup, effaça ses maîtres. Il arrêta deux armées, dont Fune était l'armée française, prêtes à engager une grande bataille (1630 à 1631). Riclielicu l'apprécia, l'attira on I^Vance et 10 obtint pour lui en 1640 le chapeau de cardinal bien qu'il ne fût pas i)rêtre. Si Mazarin était étranger, il avait le cœur français et le prouva dès qu'Anne d'Autriche lui eut cciiifié le pouvoir. Mazarin donna toute son attention à la grande lutte contre 15 l'Empire et contre l'Espagne, et, lorsque de nouvelles** victoires de Condé à Nordlingen (1645) et à Lens (en Artois) (164S.) eurent enfin détermiaé l'Empire à signer la paix,* l'habile ministre conclut le traité de \Vesti)halie (tjii modifiait ou plutôt ré- 20 tablissait l'équilibre de FEurope. La France y gagnait l'Alsace. L'Espagne continua la guerre, mais onze ans plus tard elle céda à son tour ; Mazarin eut encore la gloire de négocier et de signer le traité des Pyrénées, qui nous abandonnait l'Ar- 25 tois et le Roussillon. La France avançait ainsi de plus en plus vers ses limites naturelles.

La Fronde. — Le ministre était moins heureux à l'intérieur. Mazarin ne ressemblait en rien à Richelieu. Doué de beaucoup d'esprit, actif, il 30 était surtout souple et patient; il savait courber la tète devant Forage, pour surnager ensuite « comme le liège qui revient sur Feau.» Son titre d'étranger

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avait obligé Mazarin, comme la reine, à beaucoup donner au commencement de son ministère; la guerre vint encore ajouter à la pénurie du trésor épuisé.

5 Au mois de janvier 1649, ^a régente s'enfuit de Paris à Saint-Germain, où la cour coucha presque sur la paille, en plein hiver. Une guerre peu sérieuse commença, à laquelle on donna le nom d'un jeu d'enfants, la Fronde: Les Parisiens sortaient en

10 campagne ornés de plumes et de rubans. Ils fuyaient dès qu'ils rencontraient deux cents hommes de l'armée royale. Tout se tournait en raillerie. Les troupes parisiennes, qui revenaient toujours battues, étaient reçues avec des huées et des éclats

15 de rire . . . Les cabarets étaient les tentes où l'on tenait les conseils de guerre, au milieu des plaisanteries, des chansons et de la gaieté la plus dissolue.

On lisait autrefois l'histoire de la Fronde en riant, 20 il faut en réalité la lire en pleurant. En plein dixseptième siècle, on peut se croire revenu aux guerres des Anglais ou aux luttes des Bourguignons et des Armagnacs.^ Les terres sont tombées en friche sur beaucoup de points du rovaunie Tt des 25 villages entiers abandonnés de leurs habitants ; les routes couvertes de milliers de malheureux expirant de faim, l'infection répandue partout dans les campagnes par des cadavres sans sépulture. Dans les campagnes on ne laboure plus, ou on s'attroupe 30 pour aller à la charrue en armes à cause des bandes de pillards et de soldats errants; en Picardie, des

^ Voir page 72.

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populations entières vivent dans des grottes ou dans des carrières; les loups se nniltiplient et prennent possession des villages déserts.

Saint Vincent de Paul. — Les misères que causa la guerre folle de la Fronde mirent en relief les 5 vertus de saint Vincent de l*aul qui avait voué sa vie aux œuvres de charité. Il avait déjà, sous le règne de Louis XIII, fondé la confrérie des Prêtres de la Mission pour évangéliser les campagnes, et institué la congrégation des Filks ou Sœurs de la Charité. 10 Énui de compassion pour les nnm])roux enfants qu'on abandonnait, il les avait recueillis. Faisant appel à la générosité des puissantes familles qui le secondaient, il vit les plus grandes dames lui apporter leurs bijoux, leurs bracelets, leurs colliers 15 et fonda l'Œuvre des Enfants-Trouvés (1638).

Mazarin mourut en 1661 après avoir apaisé les troubles au dedans et terminé les guerres au dehors. Il laissa à Louis XIV une autorité tellement absolue que jamais souverain en lYance n'en avait eu 20 de semblable. Noblesse, Parlement, peuple, tout était aux pieds du roi.

Louis XIV et sa cour. — Louis Xt\' ne voulut plus de premier ministre. Quand on vint lui demander, à la mort de Mazarin, à qui il fallait s'a- 25 dresser pour les affaires: « A moi,» répondit-il, et il commença, dès ce jour, à gouverner par lui-même.

Son éducation pourtant avait été fort négligée, mais il y suppléa par un esprit naturel. D'ailleurs sa taille, son port, son grand air, l'adresse et la 30 grâce majestueuse de toute sa personne le faisaient distinguer au milieu de tous les autres hommes, selon une heureuse expresion, comme le roi des

abeilles. Il aima l'ordre et la règle. Il aima la gloire et la magnificence. Mais il imposa l'ordre et la règle jusqu'à la tyrannie; son amour de la gloire dégénéra en une ambition immodérée et son 5 goîit de la magnificence alla jusqu'à la profusion. La flatterie l'enivra à un tel point que sans la crainte du diable, dit dans ses Mémoires le duc de Saint-Simon, il se serait fait adorer.

Il réduisit les nobles à servir d'ornements à sa

10 cour. Pour lui plaire, ils se jetèrent en des dépenses excessives en habits, en équipages, en bâtiments, si bien qu'il leur fallait, pour soutenir ce luxe, recourir à ses libéralités.

Afin de piquer l'émulation des seigneurs, Louis

15 XIV multipliait les distinctions. Les uns avaient le droit d'entrer dans sa chambre dès son réveil et pendant qu'il s'habillait. Les autres n'entraient que plus tard. Le soir, quand il se couchait, il donnait le bougeoir à tenir à l'un des plus titrés

20 et c'était une faveur ; il fallait lui demander la permission de l'accompagner dans ses voyages. Il vivait ainsi au milieu de sa noblesse comme jadis les rois francs au milieu de leurs guerriers, avec cette différence que la politesse la plus raffinée avait

25 remplacé la grossièreté barbare. Les courtisans épiaient jusqu'aux paroles, jusqu'au sourire du roi et se trouvaient honorés d'un regard.

Ministres et grands hommes. — Louis eut le bonheur de rencontrer et le mérite d'apprécier des

30 ministres d'un rare génie. Colbert rétablit les finances, développa notre industrie et notre commerce. Louvois organisa l'armée. Vauban fortifia les places et perfectionna l'art de prendre les villes.

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Turenne, Condé ne demandaient qu'à gagner de nouvelles victoires.

Coltert (1619-1683). — Colbert fut, si l'on peut ainsi parler, le ministre de la paix. Fils d'un marchand de drap de Reims, il entra au service de Le 5 Tellier, puis à celui de Mazarin. Avant de mourir, Mazarin dit à Louis XIV: « Sire, je vous dois tout, mais je crois m'acquitter en quelque manière en vous donnant Colbert» Ce fut en effet le ministre le plus sage comme le plus utile de Louis XIV. 10 Parvenu à la plus haute fortune, il ne l'oublia point et écrivait dans ses instructions à son fils : « Mon fils doit souvent faire réflexion sur ce que sa naissance l'aurait fait être si Dieu n'avait pas béni mon travail et si ce travail n'avait pas été ex- 15 trême.»

Ce financier austère et dur, « cet homme de marbre » avait des sentiments élevés et généreux. « Il faut, écrivait-il à Louis XIV, épargner cinq sous aux choses non nécessaires et jeter les millions 20 quand il s'agit de notre gloire. Un repas inutile de 3000 livres me fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions d'or pour l'affaire de Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma 25 vie pour y fournir.» « Je voudrais, disait-il dans une autre circonstance, que mes projets eussent une fin heureuse, que l'abondance régnât dans le royaume, que tout le monde y fiît content, et que, sans emploi, sans dignité, éloigné de la cour et des 30 affaires, l'herbe crût dans ma cour.»

Colbert encouragea l'agriculture, exempta de la taille les familles nombreuses et, comme Sully, inter-

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dit la saisie des instruments de labour, mais il chercha surtout à développer l'industrie. 11 voulut que la France n'achetât plus au dehors les étoffes dont elle avait besoin, attira d'habiles ouvriers et leva, 5 aux frontières, de droits considérables sur les produits des manufactures étrangères. Bientôt à Sedan, à Louviers, à Abbeville, à Elbeuf, on fabriqua des draps recherchés; à Lyon, des étoffes de soie mêlées d'or et d'argent ; aux Gobelins, à Paris, de

10 plus belles tapisseries que c^^lles de Flandre.

Afin de faciliter le commerce, il supprima quelques-unes des douanes qui existaient entre les provinces, agrandit les ports, répara les routes. Il fit déclarer que le commerce de mer ne dérogeait point à la noblesse; racheta plusieurs des îles des Antilles et développa les colonies en Amérique et en Asie. La marine marchande devint bientôt florissante, et Louis XIV eut à Brest une flotte militaire de cinquante vaisseaux.

Malgré tant de services et bien d'autres que nous ne pouvons énumérer, Colbert, qui cherchait en vain à arrêter Louis XIV sur la voie des funestes et ruineuses entreprises, mourut presque disgracié du roi pour la gloire duquel il avait tant travaillé. « Si

25 j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme, disait-il, je serais sauvé dix fois.» Il refusa de lire une lettre que le roi lui adressait. Le peuple même, mécontent des derniers édits financiers dont Colbert n'était certes point coupable, voulait outra-

30 ger les restes de ce grand ministre, trop dur et trop inflexible à la vérité pour être populaire. « Le roi fut ingrat, le peuple fut ingrat, la postérité seule, dit Augustin Thierry, a été juste.»

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