HISTOIRE PE FRANCE
LOUIS XîV
Louvois (1641-1691). — Louvois organisa le système militaire qui (levait se maintenir jusqu'en 1789. Fils de Michel Le Tel lier, secrétaire d'État de la guerre, il fut désigné, dès l'âge de quinze ans, pour obtenir la charge de son père. Il fut en quelque 5 sorte élevé pour les fonctions qu'il allait remplir. Serviteur parfois désagréable, trop souvent complaisant, toujours associé à la pensée de son maître, il était intègre, soucieux des intérêts du soldat ; il établit un ordre sévère dans l'administration, les 10 subsistances de 1 armée, ce qui ne l'empêchait pas de faire ravager d'une manière horrible les pays ennemis.
L( )Uvois- obligea les propriétaires de régiments (car les régiments étaient alors une propriété) à les 15 tenir complets, à veiller à leur subsistance, à leur habillement, qui ftit unifomie dans chaque régiment; de là rorîgîne de l'uni forme.
La discipline militaire s'exerça à tous les rangs de la hiérarchie militaire, des reproches atteignirent 20 les officiers négligents. Mme de Sévigné nous a conservé un curieux dialogue entre un colonel de bonne famille et le rude ministre. « M. de Louvois dit l'autre jour tout haut à M. de Nogaret : « Monsieur, votre compagnie est en fort mauvais état. 25 — Monsieur, je ne le savais pas. — Il faut le savoir, dit 'M. de Louvdis; l'avez-vous vue? — Non, monsieur, dit Nogaret. — Il faudrait l'avoir vue, monsieur.— Monsieur, j'y donnerai ordre. — Il faudrait l'avoir donné; car enfin il faut prendre parti, 30 monsieur, ou se déclarer courtisan, ou faire son devoir quand on est officier.» Les officiers généraux avancèrent selon k durée des services. Lou-
vois remplaça la i)ique par le fusil armé de la baïonnette. Il créa des magasins de vivres pour l'approvisionnenîcnt des armées en campagne, des hôpitaux militaires, et, sur les conseils de Louis XIV, 5 fit construire le magnifique Hôte! des Invalides. Mais Louvois poussa trop Louis XIV à la guerre et mourut en 1691, au moment oii ses funestes inspirations engageaient le roi dans les luttes les plus acharnées contre l'Europe.
Vauban (1633-1707). — « Né le plus pauvre gentilhomme du royaume,» comme il le (lisait lui-même, Sébastien Le IVestre, seigneur de Vauban, n'avait qu'une chaumière de paysan: une seule chambre, une grange et une écurie ; on la montre encore dans
15 le Morvan bourguignon, et elle fut longtemps au dix-huitième siècle occupée par un sabotier. Orphelin à l'câge de dix ans, il reçut quelques leçons du pauvre curé de son village, pour lequel il travaillait en échange de l'abri qu'il avait reçu chez lui.
20 A dix-sept ans, il s'engage dans les troupes de Condé pendant la Fronde, se distingue, est fait prisonnier. Mazarin, qui a entendu dire que le jeune soldat s'entend en fortifications, le convertit facilement à la cause royale. On l'attache comme aide
25 à un homme médiocre qui passait pour le premier ingénieur du temps. Vauban eut l)ientôt dépassé son maître, qui mourut à temps pour lui laisser sa place; dès 1677 il fut nommé commissaire général des fortifications du royaume.
^ Sa vie militaire est des mieux remplies : « il a fait réparer 300 places fortes anciennes, en a fait construire 33 neuves ; il a conduit 53 sièges et s'est trouvé en personne à 143 engagements de vigueur.» Il
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porte l'art de la défense au degré de perfection où il avait aussi porté l'art de l'attaque, de sorte que dans l'armée il y avait deux dictons militaires: «Ville assiégée par Vauban, ville prise; ville fortifiée par Vaul)an, ville imprenable..) 5
Vauban, pour lui-même hardi jusqu'à la témérité, se montra toujours ménager au plus haut degré du sang des autres; à ce ix)int de vue, l'homme de guerre est digne de vénération. <( Il ne faut jamais, a-t-il écrit quelque part, faire à découvert ni par 10 force ce qu'on peut faire par industrie. La précipitation ne liâte point la prise des places ... Il vaut mieux brûler plus de poudre et verser moins de sang.» ~ (( Sire, ciisail-il à Louis XIV, j'aime mieux conserver 100 soldats à Votre Majesté que 15 d'en tuer 3000 aux ennemis ; » et une autre fois : « Vous gagnerez un jour, luais vous perdrez 1000 hommes : ne le faites pas ; » ou : « \'ous perdrez tel homme (jui vaut mieux (\uq le fort: n'attaquez pas.v> — C'était, nous dit Saint-Simon qui n'a pas 20 habitude de flatter, « le plus honnête homme et le plus vertueux honmie de son siècle, le plus simple, le plus vrai, le plus modeste.» C'était aussi un grand citoyen, pour lequel ce sévère Saint-Simon créa le nom de patriote. j-
Jeune, ardent, ambitieux, Louis XIV voulut encore agrandir la France. Dans une campagne qui sembla le voyage d'une cour (1667). il fit la conquête de la Flandre et gagna la possession de la forte place de Lille, conquête précieuse qui fut con- 30 firmée par le traité d'Aix-la-Chapelle (1668). En 1672, il envahit la Hollande et s'en fût rendu maître si les Hollandais, désespérés, n'eussent rompu les
digues qui retenaient la mer, et inondé une partie de leur pays.
Ils furent soutenus par une coalition des principales puissances de l'Europe. Mais les armées de 5 Louis XIV^ tinrent tête aux Hollandais, aux Allemands, aux Espagnols. Condé gagna sur Guillaume d'Orange, chef ou stathouder de la Hollande, la sanglante bataille de Senef (1674). Turenne délivra l'Alsace, envahie par les Impériaux, et les
10 poursuivit en Allemagne (1675). Malheureusement l'armée se vit tout à coup privée de ce grand général, qui fut tué par un boulet. Les Français battirent en retraite. Il fallut envoyer le prince de Condé pour prendre le commandement; mais ce fut
15 là aussi sa dernière campagne. Son âge et ses infirmités le condamnaient au repos.
Bien que privé de ces deux fameux capitaines, Louis XIV continua la guerre, prit les villes de \^ilenciennes, de Cambrai, de Gand, et signa les
retraites de Nimègue (1678) qui lui assuraient la possession de la Flandre et celle de la Franche- Comté.
Mort de Turenne. — La plus belle de toutes ces campagnes fut celle de Turenne, qui, en plein hiver,
25 délivra l'Alsace, occupée par les Impériaux. Malheureusement c'était sa dernière. Au mois de juillet 1675, Turenne. qui était allé chercher les Impériaux au ÛQlk du Rhin, avait en face de lui un adversaire redoutable, Montecuculli. Tous deux, en
30 généraux habiles, semblaient faire, avec leurs manœuvres savantes, une vraie partie d'échecs. La partie était sur le point de se terminer, et Turenne allait la gagner. Il avait choisi pour livrer bataille
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d'admirables positions. Il n'avait pu, lui d'ordinaire si modeste, s'empêcher de s'écrier en voyant les ennemis: «Je les tiens!» Le 2'j juillet 1675, la veille de la bataille, Turenne achève ses dernières dispositions. Dans le milieu de la journée, près 5 d'un bouquet de vieux arbres, il s'assied sur le gazon pour déjeuner tranquillement. Vis-à-vis se trouvait une batterie ennemie, dont les décharges ne troublèrent point le repas frugal du héros. Cependant le lieutenant général Saint-Hilaire était sou- 10 cieux. Cette batterie suspecte lui paraissait avoir [)Our but de détourner l'attention d'un mouvement que faisaient les troupes ennemies. Il alla en observation et se confirma dans son opinion. Aussitôt il en fait part à Turenne. Turenne monte à 15 cheval pour aller reconnaître le point faible où l'ennemi se proposait de porter ses efforts, et l'emplacement d'une batterie que Saint-Hilaire voulait y établir. « Oui, dit Turenne en arrivant au lieu désigné, oui, Saint-Hilaire, le conseil est bon : dressez 20 une batterie ici.» Au même moment, un boulet casse le bras de Saint-Hilaire et vient frapper Turenne au cœur. Le fils de Saint-Hilaire, voyant son père blessé, se jette sur lui en pleurant : « Ce n'est pas moi, mon fils, répond le blessé en montrant le ca- 25 davre de Turenne, c'est ce grand homme qu'il faut pleurer.»
Ce fut, en effet, une perte irréparable et un deuil universel. Le secret de la bataille du lendemain périt avec Turenne. L'armée fut saisie d'une vraie 30 panique: il fallut battre en retraite, et les soldats, répétant « qu'ils avaient perdu leur père,» repassèrent le Rhin. Louis XIV fit rendre les plus
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grands honneurs à Turenne et voulut qu'il fût enterré daub les caveaux de Saint-Denis ; depuis on l'a transporté aux Invalides.
Il fallut, pour rétablir les affaires, une campagne 5 de Condé. Mais ce fut, à lui aussi, sa dernière campagne. Ses infirmités l'obligèrent à se retirer dans son domaine de Chantilly. Il y passa le reste de sa vie, qui se prolongea jusqu'en 1686, se consolant de ses douleurs dans la conversation des hommes de
10 génie en tout genre dont la PVance était alors remplie. Une foule de poètes, de savants, d'orateurs, d'artistes, rehaussait et glorifiait par des chefsd'œuvre immortels ce règne si brillant.
Louis XIV est alors au comble de la puissance.
15 II n'y avait qu'une autorité en France, celle du roi. Louis XI \' ne voulut plus qu'une foi religieuse. Cependant les protestants, paisibles, ne formaient plus un parti politique ; mais Louis XIV voulut les forcer à se convertir. Enfin il révoqua XÈdit de
20 Nantes (1685). L'exercice du culte protestant fut interdit, ses ministres furent bannis du royaume ; trois cent mille réformés les suivirent malgré la surveillance rigoureuse exercée pour empêcher l'émigration et les supplices qui la punissaient. Cette
25 persécution dépeupla un quart du royaume. Elle arrêta les progrès de l'industrie, qui presque tout entière était entre les mains des protestants. Elle fit passer les secrets de nos manufactures aux étrangers et fit fleurir leurs États aux dépens du nôtre.
30 Louvois, pour hâter le succès des missions organisées pour la conversion des protestants, imagina d'y mêler du militaire. Il logea des gens de guerre chez les calvinistes. Ces soldats commirent les plus
grands excès, et, comme les dragons se distinguèrent surtout par les violences, on appela cette exécution les Dragonnades.
L'intendant de Béarn écrivait dans son journal : « Il s'est converti six cents personnes dans cinq villes 5 ou bourgs sur le simple avis que les compagnies étaient en marche. De quatre mille religionnaires qu'il y avait à Orthez, il s'en convertit deux mille avant l'arrivée des troupes, en sorte que, pendant le séjour que j'y fis avec des missionnaires, ils se 10 convertirent tous, à la réserve de vingt familles opiniâtres.» Les nouvelles de conversions ainsi arrachées arrivaient par milliers à la cour. Louvois écrivait à son père, le chancelier Le Tellier: «Il s'est fait 60,000 conversions dans la généralité de 15 Bordeaux et 20,000 dans celle de Montauban. La rapidité dont cela va est telle qu'il ne restera pas 10,000 religionnaires dans toute la généralité de Bordeaux, où il y en avait 150,000 le 15 du mois passé.» 20
Ces conversions apparentes firent illusion à Louis XIV et lui persuadèrent qu'il n'avait plus qu'à signer la révocation de l'fulit de Xantes pour que le protestantisme fût détruit. Ce fut le commencement de ses fautes et de ses malheurs. 25
Cette persécution des protestants contribua à rendre plus hostiles les nations protestantes, auxquelles se joignirent les nations catholiques effrayées déjà de l'ambition de Louis XIV. La ligue d'Augsbourg se forma (1686). Louis XIV en- 30 gagea la lutte (1688) et bientôt compliqua cette nouvelle guerre en voulant rétablir sur le trône d'Angleterre le roi Jacques II, renversé par ses
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sujets, qu'il avait voulu ramener au catholicisme.
Les vaisseaux français, conduits par l'amiral Tourville, portèrent Jacques II et une armée en Ir- 5 lande (1690). Mais la cause de ce roi incapable était désespérée. Louis XIV ne s'en obstina pas moins. Tourville soutint un combat glorieux sur mer contre des forces supérieures, mais une partie de ses vaisseaux vint échouer dans la rade de la
10 Hougue, où leurs équipages les brijlèrent pour ne pas les laisser prendre par l'ennemi (1692).
On ne livra plus dès lors de grands combats sur mer, mais de hardis marins. Jean Bart, Duguay- Trouin et une foule d'autres, dans leurs courses
15 audacieuses, infatigables, causent beaucoup de mal au commerce ennemi.
Jean Bart et Duguay-Trouin étaient les fils d'armateurs, l'un de Dunkerque, l'autre de Saint-Malo. Jean Bart tout enfant avait révélé sa vocation ; il se
20 plaisait surtout, dans les longues veillées, à construire de petits navires. Jean Bart entre comme lieutenant dans la marine royale en 1679. Duguay- Trouin, plus jeune, n'y entre qu'à la fin de la guerre de la ligue d'Augsbourg. Leurs noms toute-
25 fois retentissent ensemble pendant cette guerre. Jean Bart, fait prisonnier par trahison, menace de. mettre le feu aux poudres du bâtiment sur lequel on l'a attiré si on ne le délivre aussitôt.
Duguay-Trouin, avec son navire, soutient seul
30 un combat acharné pendant douze heures contre six navires anglais. Jean Bart s'en va chercher, dans le Nord, un convoi de blé vivement attendu de la France affamée; il le rencontre, mais déjà
pris et escorté de huit vaisseaux de guerre hollandais ; avec six frégates, il attaque les huit vaisseaux, les bat, en prend trois et rentre triomphant avec le convoi de blé (1694). En 1696, quatorze vaisseaux blo([Ucnt Dunkerque pour empêcher Jean 5 liart de sortir : il sort néanmoins ; il rencontre une flotte marchande hollandaise bien escortée : il prend cinq vaisseaux et vîngt-cinci bâtiments marchands. Survient une flotte hollandaise: Jean Bart renvoie ses prisonniers sur les cinq vaisseaux dont il s'est 10 rendu maître, et brûle les autres navires en présence des ennemis stupéfaits. Duguay-Trouin, non plus que lui, ne compte ses adversaires et, comme lui, mar(|ue cha(|ue année par des ])riscs nombreuses qui ruinent bien plus encore l'ennemi ({u'elles n'en- 15 richissent les armateurs. Duguay-Trouin, luttant contre six vaisseaux anglais, force, l'épée à la main, ses matelots à retourner à un combat dont ils ne veulent plus. Ue officier se plaignait d'avoir été mal secondé par son équipage. « Mon cher, lui ré- 20 pondit Duguay-Trouin, c'est que vous n'aviez pas de courage pour eux tous.» Jean Bart transportait le prince de Conti en Pologne; on rencontra des forces ennemies bien supérieures, mais on leur échappa. « C est bien heureux, dit le prince, car 25 nous étions pris. — Non, répondit Jean Bart. — Comment auriez-vous fait ? — Plutôt que de me rendre, dit froidement le capitaine, j'aurais fait mettre le feu au vaisseau : nous aurions sauté, mais ils ne nous auraient pas pris.» Le prince frémit 30 à cette révélation : « Le remède est pire que le mal, dit-il ; je vous défends de vous en servir tant que je serai sur votre vaisseau.»
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Jean Bart meurt en 1702 prématurément, car il n'avait que cinquante ans. Duguay-Trouin lui survit et fournit une brillante carrière pendant la nouvelle lutte que Louis XIV soutient de 1702 à 1714 5 contre l'Europe coalisée.
Guerre de la Succession d'Espagne. — Les guerres nombreuses avaient déjà épuisé le royaume quand, en 1700, mourut le roi d'Espagne, Charies II, frère de la reine de France. Louis XIV prétendait
10 à la succession pour ses enfants. D'ailleurs, par un testament qu'on avait su obtenir de lui, Charles II avait légué à un petit-fils de Louis XIV la monarchie espagnole, qui comprenait l'Espagne, les Pays-Bas, le royaume de Naples et le Milanais.
15 Louis, présentant son petit-fils à sa cour, dit simplement : (( Messieurs, voilà le roi d'Espagne.» Puis se tournant vers son petit-fils, il lui dit: « Seulement n'oubliez pas que vous êtes fils de France.» L'ambassadeur d'Espagne fit observer que le passage
20 allait devenir aisé, a que les Pyrénées étaient fondues.» On a fait de cette remarque le mot célèbre: « Il n'y a plus de Pyrénées.»
L'Europe s'effraya de la puissance que cet avènement d'un prince français au trône d'Espagne don-
25 nait à notre pays. Elle craignit que l'Espagne, l'Italie, les Pays-Bas fussent un jour réunis à la France, et Louis XIV commit la faute de laisser voir qu'il espérait cette réunion. La France eût alors constitué une puissance beaucoup plus redoutable
30 que celle de Charles-Quint. Dès lors ce fut de la part de l'Europe une haine violente et une guerre acharnée qui se prolongea treize ans.
Les premières années, Louis XIV soutint la luttç
avec avantage, mais il confiait trop souvent ses armées à des favoris et prétendait les diriger de Versailles. 11 fallut sortir de l'Allemagne, puis de l'Italie après la bataille de Turin ( 1706). Les défaites de Ramillies (1706), d'Oudenarde (1708), 5 nous forcèrent à aî)andonner les Pays-Bas. La France fut envahie. Malgré l'héroïque défense du maréchal de Bon f fiers, la ville de Lille dut capituler (1708). Des cavaliers ennemis coururent jusqu'à Versailles et enlevèrent sur le pont de Sèvres un 10 officier de la maison du roi qu'ils prirent pour le
dauphin.
L'hiver de 1709 fut horrible. « Une gelée, qui dura près de deux mois de la même force, avait, dès ses premiers jours, rendu les rivières solides jusqu'à 15 leur embouchure et les bords de la mer capables de porter des charrettes. Les arbres fruitiers périrent, il ne resta plus ni noyers, ni oliviers, ni pommiers, ni vignes ; les autres arbres moururent en très grand nombre; les jardins périrent et tous les 20 grains dans la terre. Un ne peut comprendre la désolation de cette ruine générale.»
Louis XIV, courbant son orgueil devant tant de malheurs, demanda la paix. Les coalisés, le croyant réduit à toute extrémité n'en devinrent que plus 25 acharnés : ils voulurent le forcer à chasser lui-même Philippe V d'Espagne. « Mieux vaut faire la guerre à mes ennemis qu'à mes enfants,» réponditil, et il releva la tète; il écrivit à tous les gouverneurs, aux évêques, une lettre noble et patriotique. 30 Le sentiment national éclata et fit oublier toutes les souffrances. « Les soldats de Villars n'avaient point de pain et ils étaient gais.» — « Quand des
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brigades marchent, écrivait Villars, il faut que les brigades qui ne marchent pas jeûnent. On s'accoutume à tout. Je crois ce|)endant que l'habitude de ne pas manger n'est pas l)ien facile à prendre.» 5 Attaqués à Malplaquet (septembre 1709), les soldats jetèrent le pain (ju'on venait de leur distribuer, l)our courir plus légèrement au combat. Ils furent vaincus, mais causèrent à l'ennemi plus de mal qu'ils n'en reçurent. <L'espoir revint à la France.
10 En Espagne. X'endôme gagna la bataille de Villaviciosa et dit à Philippe V fatigué : « Je vais vous faire donner le plus beau lit sur lequel un roi ait couché.» Il fit apporter les étendards et les drapeaux pris à l'ennemi.
15 Des malheurs domcsticiues vinrent, en même temps que les malheurs de l'État, accabler Louis XIV vieillissant. Le dauphin mourut en 17I1; le fils du dauphin, le duc de Bourgogne, mourut avec sa femme en 171 2. Louis XIV se trouva
20 presque isolé; il n'avait plus pour héritier qu'un arrière-petit-fils âgé de cinq ans. Et à ce moment la France était menacée d'une invasion. Louis XIV confia à Villars sa dernière armée, il lui dit d'un ton pénétré : « Vous voyez mon état, monsieur le
25 maréchal ; il y a bien peu d'exemples de ce qui m 'arrive et que l'on perde, dans la même semaine, son petit-fils, sa petite belle-fille, et leur fils, tous de très grande espérance et très tendrement aimés. Dieu me punit: je l'ai bien mérité,» puis il ajouta:
30 ((La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque je vous remets les forces et le salut de l'État. Je connais votre zèle et la valeur de mes troupes, mais enfin la fortune peut vous être contraire: s'il
arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez, quel serait votre sentiment sur le parti que j'aurais à prendre?» Villars n'osait répondre, balbutiait. Le roi reprit : « Je compterais aller à Péronne ou à Saint-Quentin y ramasser tout ce que j'aurais de 5 troupes! faire un dernier effort avec vous et périr ensemble ou sauver l'État.» Noble parole qui en fait oublier d'autres, trop égoïstes; il n'eut pas besoin de la tenir.
Villars, avec une habile et heureuse audace, en- 10 leva un camp retranché à Denain (1712). Ce fut une victoire complète, que suivit la conquête des places surprises par les ennqpiis. La France était sauvée.
Louis XIV et les lettres. — La France, à cette 15 époque, s'enorgueillissait de ses écrivains et de ses artistes, (lue Louis XIV encourageait. Aussi a-ton reconnu cette protection royale en réunissant autour de son nom tous les hommes de génie du siècle.
Le roi combla de faveurs Racine, qui nous a laissé 20 des tragédies aussi nobles que touchantes ; Boileau, qui par ses préceptes et ses exemples donna dans ses vers les règles de Tart d'écrire; Molière, dont les comédies spirituelles tournaient en ridicule les vices et les défauts de la société. Apprenant qu'à sa cour 25 Molière subissait des avanies parce qu'il était comédien, Louis XIV le fit un jour asseoir à sa table: «Vous me voyez, dit-il aux seigneurs, occupé à faire manger Molière, que mes officiers ne trouvent pas d'assez bonne compagnie pour eux.» ^ 30
Boileau, dont les satires étaient mordantes, avait cependant le caractère le plus généreux. Apprenant que des nécessités financières avaient fait sup-
LOUIS XIV
primer la pension du vieux Corneille,' il écrivait
. aussitôt au roi et offrit le sacrifice de sa propre
pension. Louis XIV n'accepta pas ce sacrifice,
maintint la pension de Corneille et lui envoya en
5 outre deux cents louis d'or.
Mais le charmant fabuliste La Fontaine déplaisait au roi, (|ui ne comprenait pas le génie du Bonliomme aujourd'hui tant aimé de l'enfance.
En 171 5 Louis mourait, à l'âge de JJ ans, laissant 10 la France plus grande qu'il ne l'avait reçue, mais meurtrie et épuisée.
1 Voir page 1 1 7.