HISTOIRE DE F"RANCE
on laissait les canons faute de chevaux, et. ce qui est plus triste, les blessés. Presque toute la cavalerie était à pied. Les ran^s étaient abandonnés, et une foule désarmée, souffrante, suivait les régiments qui conservaient encore quekiue organisation s et quelque discipline. Ce fut cette foule accrue des marchands et des vivandiers qui occasionna l'encombrement des ponts au passage de la Bérésina, et fut en partie sacrifiée pour le salut de l'armée, car on se vit obligé de rompre les ponts à l'arrivée lo de l'ennemi. Des scènes douloureuses se produisirent alors (28 noveml)re) et sont restées célèbres sous le titre de passage de la Bérésina.
A Smorgoni, Napoléon quitta l'armée pour prévenir à Paris la nouvelle de son désastre. Il tra- 15 versa rAllemagne incognito et arriva aux Tuileries, lorsqu'on commençait seulement à connaître quelque chose de l'horrible vérité. Après son départ, la retraite devint plus désastreuse. Le froid redoubla. Le 9 décembre on arriva à Wilna, mais sans pou- 20 voir s'y arrêter. Il fallut reculer jusqu'au Niémen, et c'est à peine si une poignée de soldats, débris d'une armée de 400,000 hommes, repassa ce fleuve.
Campagnes d! Allemagne et de France. — Ce désastre porta un coup mortel à la puissance de 25 Napoléon. Dès qu'on vit son armée détruite par le froid, les défections commencèrent. La Prusse d'abord se souleva. Même le prince de Suède, un maréchal de l'Empire, Bernadotte, entra dans la coalition. Napoléon, cependant, réussit à recomposer 30 une armée de deux cent mille hommes avec les troupes laissées en Allemagne et les conscrits de France.
L EMPIRE
Trois armées, prussienne, russe, autrichienne, se dirigent sur Dresde. Napoléon leur fait face. Le 26 et le 2^ aotJt, il livre une grande bataille à Dresde et remporte une sanglante victoire. Mais les lieute-
5 nants de Napoléon se laissent battre, et bientôt l'empereur voit trois cent mille coalisés se réunir contre lui près de Leipzig. Pendant trois jours Napoléon arrête, tour à tour, chacune des armées ennemies. Malgré l'héroïsme de ses soldats il ne peut continuer
10 cette lutte inégale. Il fallut reculer encore et reculer jusqu'en France.
La France à son tour fut envahie. Trois masses énormes formant un total de quatre cent mille hommes arrivent par la Hollande et la Belgique,
15 par la Moselle, par la Bourgogne, et convergent vers Paris. Devant ce danger Napoléon retrouve son activité d'Italie: il déploie dans cette lutte suprême un génie qui excite l'admiration. Avec une poignée de soldats aguerris, trois mois il tient tête
20 à la coalition et frappe des coups énergiques. Les alliés négocient; mais ils n'offrent à l'empereur que les limites de 1789. Napoléon s'indigne: «Voulez-vous que j'abandonne les conquêtes qui ont été faites avant moi, s'écrie-t-il, que je laisse la
25 France plus petite que je l'ai trouvée! jamais!» Nouveaux combats et nouveaux succès, mais les armées alliées se réunissent toujours et, après la bataille indécise d'Arcis-sur-Au1)e (20 et 21 mars), marchent sur la capitale. D'héroïques soldats ré-
30 sistent, autant qu'ils peuvent, aux 180,000 hommes qui les attaquent; ils sont écrasés par le nombre. Paris capitule (31 mars), et on demanda à l'empereur son abdication. Abandonné de ses gêné-
raux, il la signa enfin, plein de douleur (6 avril). Un traité lui assurait la souveraineté dérisoire de rile d'Elbe. Avant de partir. Napoléon composa un bataillon d'hommes et d'officiers de différents corps de la garde, bataillon qui devait l'accompagner; puis, dans la cour du palais de Fontainebleau, il fit aux régiments qui demeuraient de touchants adieux. Puis il partit, accompagné de quelques serviteurs fidèles, pour un exil qui, dans sa pensée, n'était point définitif.
Première restauration des Bourbons. — Les Bourbons revinrent dans cette l'Vance entièrement renouvelée à laquelle ils parurent des étrangers. Louis XVI II regardait comme nul tout ce qui s'était fait en son absence et appelait 1814 la dix- 15 neuvième année de son règne. L'arrogance des émigrés, leur prétention de détruire toutes les conquêtes de 1789, excitèrent de vifs mécontentements. On regarda du côté de l'île d'Elbe, où avait été relégué le puissant empereur. Napoléon comprit 20 qu'on l'appelait. Il arriva.
Échappant à la vigilance des croisières anglaises, il débarque le i^mars 1815 avec son bataillon de grenadiers de la garde, au golfe Jouan, près de Cannes, et arrive à Grenoble, où le colonel Labé- 25 doyère se rallia à lui. Il poursuivit sa marche triomphale de Grenoble à Lyon, de Lyon à Paris. Le 20 mars 181 5 Napoléon rentrait aux Tuileries, que Louis XVIII avait quittées pour s'enfuir en Belgique. 30
Instruit par le malheur. Napoléon déclara qu il allait satisfaire les désirs de liberté qu'il avait trop méconnus. Mais Napoléon remontant sur le trône
l'empire
fut un sujet d'effroi pour l'Europe. Les souverains resserrèrent leur alliance et mirent en mouvement leurs armées.
Bataille de Waterloo. — Napoléon, en quelques
5 mois, avait aussi réorganisé son armée et entra en
l>elgique, à la tète de cent trente mille hommes. Il
battit les Prussiens à Fleurus et à Ligny (16 juin).
Mais il fallait aussi arrêter les Anglais. Il les
attaqua le 18 juin 181 5 au plateau du Mont-Saint-
10 Jean, près du village de Waterloo. Le maréchal Groucliy était chargé de poursuivre les Prussiens et de les empêcher de secourir les Anglais. Ney entraîna par son ardeur la cavalerie, qui exécuta des charges répétées. Ce furent des scènes gran-
15 dioses, telles ([u'on n'en avait point vu. Les cuirassiers surtout firent des i)ro(liges. Napoléon se prél)arait à soutenir ces belles charges par son infanterie, lorsciue les Prussiens arrivèrent. Bulow débouchait sur la droite avec 30,000 ennemis, quand,
20 à sa place, on espérait Grouchy avec 30,000 Français. Il fallut leur faire face.
Toutefois le combat se soutenait, les Prussiens furent refoulés. Ney entraîne une seconde fois toute la cavalerie sur le plateau du Mont-Saint-Jean,
25 que Wellington a repris et qu'il veut défendre jusqu'à la dernière extrémité ; il sait qu'il sera secouru. Dix mille cavaliers se précipitent avec furie sur les bataillons anglais formés en carrés, les entament, les ouvrent, s'emparent des canons. Déjà les An-
30 glais se débandent, et Wellington inquiet ne sait si les Prussiens auront le temps de paraître. Il est sept heures du soir. Ney demande toujours de l'infanterie : « De l'infanterie ! Où voulez-vous que
j'en prenne? Voulez- vous que j'en fasse?» répond Napoléon obligé de tenir tête aux Trussiens. Toutefois, ceux-ci avaient décidément reculé. Napoléon forme une colonne de bataillons de la garde, destinée à enfoncer le centre des Anglais. Elle est 5 à peine organisée que le reste de l'armée prussienne avec Blucher se montre sur l'extrême droite: et Grouchy ne vient point ! Napoléon ordonne d'attaquer avec quatre bataillons seulement. Peut-être aura-t-il le temps de percer les Anglais. Tout cède 10 devant les redoutal)les l)ataillons que Nev dirige avec l'entrain du désespoir, (^n entoure Wellington, on lui demande ses instructions, s'il est tué. « Mes instructions, répond-il, c'est de tenir ici jusqu'au dernier homme.» Il mérita bien, ce jour-là, 15 par sa froide ténacité, le surnom de Duc de fer. Des soldats de réserve, couchés dans les blés, se lèvent tout à coup, et leur feu subit, meurtrier, met le désordre dans les rangs des Français, qui plient.
II est huit heures. On pourrait renouveler l'at- 20 taque avec les huit bataillons qui restent, mais Blucher arrive et tourne notre aile droite. La vieille garde n'a plus qu'une mission à remplir : c'est de jeter sur cet innnense désastre un peu de gloire. par son sublime héroïsme. Elle protège la déroute 25 de l'armée, (jui s'enfuit, vivement poursuivie. Décimés, les bataillons de vétérans se sacrifient pour le salut de tous. Ils se forment en carrés qui rétrogradent en combattant : plusieurs sont détruits." « La garde meurt et ne se rend pas,» noble parole 30 qui fut réellement prononcée et admirablement tenue. Napoléon, entouré par les débris de sa garde, fut entraîné, la mort dans l'âme, loin de ce
L EMPIRE
funeste champ de bataille de Waterloo où venait de s'abimer sa merveilleuse carrière.
Napoléon se hâta d'accourir à Paris, croyant y trouver un appui. Se voyant abandonné, il abdiqua
5 en faveur de son fils. Mais les alliés arrivèrent, rappelèrent Louis XVIII et n'accordèrent la paix qu'aux conditions les plus onéreuses. Les traités de 181 5 ramenèrent la France, au nord et à l'est, en deçà des limites de 1789. Elle perdait non seule-
10 ment les conquêtes de l'Empire, mais encore toutes celles de la République et même quelques-unes de l'ancienne monarchie.
Hors du continent, la France renonçait à la plupart des colonies que l'Angleterre avait prises pen-
15 dant la guerre. L'Angleterre restait la plus grande puissance maritime. La Russie obtenait presque toute la Pologne. L'Autriche dominait l'Italie. La Prusse recouvrait ses anciennes provinces et recevait la rive gauche du Rhin. La Belgique, réunie
20 à la Hollande, formait un royaume des Pays-Bas, destiné à servir de barrière contre la France. Partout les alliés de la France, les faibles, étaient écrasés.
Napoléon à Sainte-Hélène.— Napoléon avait de-
25 mandé â l'Angleterre l'hospitalité et était passé librement sur un vaisseau anglais : on le déclara prisonnier et on l'envoya sur un îlot de l'océan Atlantique, à Sainte-Hélène, dans la zone torride. Là encore on sembla vouloir le tuer lentement. Au lieu
30 de lui abandonner le château du gouverneur, situé dans une fraîche vallée, on choisit pour sa demeure un plateau brûlé par le soleil et désolé par les vents. Une limite fut tracée aux promenades de celui qui
IIISÏOIRK DE FRANCK
avait rhahitude de parcourir l'Europe. Hors de ces limites, Napoléon ne pouvait aller à cheval sans être suivi. Aussi, pour éviter cette gêne odieuse, se livrait-il le moins possible à l'exercice du cheval, nécessaire à sa santé. Les généraux Bertrand, s Gourgaud et Montholon avec leurs familles faisaient tous leurs efforts pour adoucir ses peines; ils n'y parvenaient pas. Ne voulant plus monter à cheval, il se livra à l'exercice du jardinage et éleva des épaulements en terre pour protéger sa demeure lo contre les vents. En costume de planteur, on le voyait avec ses compagnons surveiller la culture de son jardin, et combattre encore la nature de ce roc stérile sur le{(uel on ne lui épargnait pas les humiliations. 15
En 1821, dans les premiers jours de mai, une maladie qui faisait souffrir Napoléon depuis plusieurs années et que le climat avait développée, fit des progrès alarmants. Le 3, le délire commença, et à travers ses paroles entrecoupées on saisit ces 20 mots : « Mon fils . . . l'armée . . . Desaix . . .1 On eût dit, à une certaine agitation, qu'il avait une dernière vision de la bataille de Marengo regagnée par Desaix. Le 4, l'agonie dura sans interruption. Le temps était horrible ; un ouragan des tropiques dé- 25 chaînait sa fureur sur l'île et y déracinait quelquesuns des grands arbres. Enfin, le 5 mai on ne douta plus que le dernier jour de cette existence extraordinaire ne fût arrivé. Tous les serviteurs de Napoléon, agenouillés autour de son lit, épiaient 30 les dernières lueurs de la vie. Ce jour-là, le temps était redevenu calme et serein. Vers cinq heures quarante-cinq minutes, juste au moment où le soleil
L EMPIRE
se couchait dans des flots de lumière et où le canon anglais donnait le signal de la retraite, les nombreux témoins qui observaient le mourant s'aperçurent qu'il ne respirait plus, et s'écrièrent qu'il
5 était mort.
Napoléon avait alors cinquante-deux ans. On l'enterra dans l'île, près d'une fontaine qu'il affectionnait. Il avait, dans son testament, exprimé le désir d'être enterré « sur les bords de la Seine, au
10 milieu de ce peuple français qu'il avait tant aimé.» Ce dernier vœu fut réalisé en 1840, et les restes de Napoléon reposent maintenant dans l'Hôtel des Invalides à Paris.