SUITE DE PHILIPPE-AUGUSTE
Ici rhistoire des guerres politiques est interrompue par Thistoire des guerres religieuses , triste épisode dans un drame plein de gloire. Nous ne parlons pas des expéditions d'Orient ; nous en retrouverons plus lard le récit ; nous parlons d'une guerre funeste au sein même de la France.
Les petites batailles qui survivaient dans l'Anjou et dans le Poitou contre les partisans de l'autorité anglaise, et prin-
HISTOUE DE FBANGS. 193
dpàlemeiii coiïtre Guy de Thouars , avaient été suspendues par des tràres ^. Le pape Innocent 10 profita de ce moment de calme pour appeler Fattention du roi. sur les hérésie^ qui troublaient les contrées méridionales de la France, et appeler ses armés au secours de la foi chrétienne.
Cétait dans FÉglise une grande mission , à ne Fenvisager que sous le point de vue social ou politique , de travailler à la conservation constante de Funité morale , et c*est k cet office salutaire et protecteur que la France dut sa puissante constitution de peuple.
Les hérésies » arrivées k un certain développement , ne rompent pas seulement Funité de foi, mais Funité de patrie. (Test pourquoi il a été vrai de dire que le catholicisme a fait la monarchie en France , et, sans lui , il n*eùt servi de rien que les rois eussent suivi avec persévérance la pensée héréditaire de Funité de pouvoir ; car les déchirements religieux auraient perpétuellement détruit le travail de leur génie , et la nation se fût abîmée d'épuisement moral dans Fanarchie des croyances , même quand elle ne se serait pas exténuée dans Fachamement des batailles religieuses.
11 a été facile, dans nos temps philosophiques, de prononcer des anathèmes contre Fintolérance des vieux temps. Mais Fhistoire a de hautes réponses à la philanthropie froide et raisonneuse des esprits sans conviction. L*histoire ne Justifie point les crimes que mêlent les hommes k la dé-iense même de Fhumanité ; seulement elle les explique , et puis , au-dessus de ces lamentables incidents de la vie dee peuples , eUe montre un résultat général , qui est le grand but de Fintervention providentielle , le salut de Funité morale, sans laquelle il n*y aurait plus même d'intelligence sur la terre.
La France avait déjk vu souvent des efforts tentés pour semer Fhérésie et le schisme ,«mais principalement depuis le règne resplendissant de Charlemagne. Taime k citer k ce sujet une remarque très-philosophique du F* Daniel. « Sous les rois de la première race, ditril, on se piquait
• Voir dans llilfttorien RIgord.
194 HI6T0IEE B£ FBÀKCE.
trèfitipettée^fieienoe, et , sans ceigoiit, on îi^enprenil'guèro à'ia ti(niireaQté.!MaistGhafleinHgne, 4i}«iit, parses récom» poDaes, «fait ireiniltrel*amour des ivftlIes^IettreB , ranimé y«s^it dî étude .^'surtout dans les eedesiastiques , et remis la théologie en ^mgue., aossitAt Fenfie de se dîBtmguer fut k source féo<iinierdîim:graiid aombrevd'errettrs : condition déplovable de f esprit hnin«m,'Y|id ne peut sot lir de ses ténàbies , sansiseifwe une illasion ée ses lumières. »
Ce n'est pcûnt le'lieu> de leprendrerhistoire des erreurs qui , dans ces trois derniers sièoles ,!avaiGnt<çà et làfia ligné ri^isei^aelquesHHsme&B^BtaientrearfBrméesdansretiaeinte des^iécolefi ,ietiil BwaiVsiUB'de Vantorité des conciles ou des âynodes ;povr>le6 dissiper. Dlatftres avaient pris racine dans le peuple, .et cellfis-ci , frappées par ranathème , s*)étaient sauvées .par la oorruption des mœurs. Dntneste, touAesfee ttentieiit «par un principe commun , la haiiie de r«tt<iodté.
(fiiktfieiles pèiisrréottntes nouveautés , quelques-unes renaiont d!êtire «léracinées par la justice du roi , c'e&i*à-^e mailMiirettseHioDt par d*affreux supplices. Telle fut celle qiié«ulpour4Mijl)eiir et propagateur un derc nemmé Amauvy, trk-4t&bUe dams VaH de hi iogiqnBi « ot qui., après avoir'di» rigé toéoeles'de. cette soience et des autres arts libéraux , sermitrèétudierdes saintes Écritures ^ (c Cependant^ ajoute le dinoniqttenrtqae je cite,, il eut toujours pour s'insiraire etapprendre une-fflanièreipropreià lui, .une opinion fMorticuliëre etmitjugement .comme séparé des autres. » Ses enreursilttrcikt étranges, «telles ae;répandirent avsctoapidîté. lÂprèsisa mort ielles .derimrent plus monstîu6ases.:La secte., laiprès «voir. 'Supprimé dams la foi tout ce qui efaoquait les vices , finit par faire des débauches mâmasoine partie ^iJei piété. liliesX ipénible .è rbistoire de dite les moyensiodieuK.d0 .police et de, répression qui furent emptoyâS)pouriQontefiir oee idangereux sectaires. Uu olerc, noMttét mflttve Raoul ,de iVannus , fait chargé de cette in^ quisition.» (Ledit -Raoul ^Jiomme adroit et rusé , tout^n
<3laiit*véiitable catholique , feignait merveilleusemont, ai^prèB de'ehttQand'eoxàpert, d-ètrede'leur se^te, ëlils^lui révdlaiant'letfrs eeisrdts eomme à un* confrère , ainsi qn'ik lo cFôyaieilt''. *-» Cest «ur ces révélations que fut fait )e pmisès : II se-tennine'par desbÛchers.'Onella reGherchor les \eendteod*!Aimaury, Fauteur àe Thérésio ,'dans son tombeHQ ;il fût extcmmiunié.Uout mott qu*il était ,-61 ses oa furecnt disipevsés 'dans <unfumi0î.'« Béni <soit le Sai^eifr en-toutes thoisas'! » s?éerie rfai^torien breton.
Une Atttre notiveauté , aTrélogue par «es témétités , mais pldnmeiaBçalïteparsoncaractèreéepoptiMitéoonttgieuse, doti^r^ atteinte ipar une autre sotte de 'jiMtiee , par celk» deila guêtre ; dictait rignoniinî&de'infOïils.Oeipafiê'del^* résde des Albigeois. ^Ëlle rcnionlait,!t(in)^itH)n,iàicetea«* seignoment modsifuem qu'une femineiiUJdie«ve:mfaitap« porté à Orléans ^, -sons lettègne'tleïlofeevt , et^iioviaU iédS fatalenient arrêté pur le ^supplice de deuQc ehunonies, qAé le peuple mèmeBvaitpoassésdansleâfljminiestleo bûeiiefu.
Reoucillie'par'PleTTe de-Bruis, sous t^règne de Louis 1» Gros , ipiiis par^Benri , son disciple , sous le «ègne deiLouis le laune , kt «acte •s'était*réft>giée dans le Languedoc , ok elle s'était grossie des débtis' d'hérésies ariennes • et taudoisesjégelenaent diepetsésdans ees'lieux.^U y -eût poor^ tant de sinistres répressions eontr&ces docte utis» (Pierre de Brui&atuitëtébfÛlé Vff^À Sl<Oillas,sur leRhÔneJHais, dès que rtaérfeie pot se donner des air» de muityra, elle tievint plus formidai^ld.'Sa doctrine* nîétait'pointnette ; mMoUe botileversait(Voi&t'>ie cbristienicme , eVell^détmîeaiOla moralemôme. Elle semblait n'ôtre d'abord qu^un manichéisme, par l'admission de detix>pfînGipe»(m'I)ieu,il^vn bon, loutre menvais ;«ptiîs, dans lapratique'dela vie'humeine , elle ôtait toutes les lois d^ordre.'EUe retranchait de TÉgliso les.sacroments et'les iny:itères.» le plub'foadamental'Stti^ tout,>ki pfésence»ïéalle'doUésus4CbriBt dans DËucharistio. ElleTetraaébeUkî maringe j'conîme un concubinage. 'Elte recommandait la chasteté,. mais une chasteté inïânie.'Elle
' Guillaume le Breton. •
avait des maximes de perfectioD , mais sa perfection était une impiété. S*il en falbit croire le principal historien contemporain de cette hérésie , jamais la terre n*eùt vu on aussi effiroyable assemblage de turpitudes et de foUes *.
•Le P. Daniel a recueilU quelques monuments de cette hérésie, un entre autres, qui constate les noms odieux dont le langage populaire les avait flétris '. L'histoire n*a pas besoin de s'arrêter à ces dénominations infâmes, oh la créduHté a sa part comme la haine. U lui importe davantage de saisir le caractère général de l'anarchie, que des nouveautés de ce genre apportaient dans l'État et dans l'Église. Les Albigeois, vaincus par la guerre et par les suppUces, ont appelé sur eux l'intérêt et la pitié des Âges suivants, selon que les âges suivants ont manqué de foi. Mais à la fin il vient des temps de réaction, oh rabaence de foi elle-même laisse à la raison sa liberté.
La critique actuelle de l'histoire est en progrès sous ce point dp vue. Elle ne saurait raviver les vieux anathèmes armés de bûchers en matière de croyance ; mais elle a pris le droit d'expliquer les violences politiques, et dans ce calcul d'égoïsme qui exclut l'enthousiasme de la foi, se trouve encore assez de liberté pour découvrir les énormités cachées sous le semblant de la liberté religieuse.
Ainsi, faut-il le dire ? grflce à la froideur des ftmes qui ne prennent plus parti pour la foi ou pour les sectes, la vérité se fait jour, et les Ages chrétiens commencent à s'éclairer. Naguère, c'est un docte pasteur protestant,
M. Hurter, qui s'est chargé de rectifier les erreurs des phi-
^ iriffl. âet ÀUfigeoii. — Pierre de VaDlx-Clalrs.
* On leur donoait divers noms en Franee. On les y appelait en latin Bulgari, et, en français, d'un mot qai répond à ce mot latin , et qui est encore aujourd'hui une injure très-infAme, dont on voit par là l'origine, de laquelle on ne peut douter, en lisant l'épitaphe d*Alix , comtease de Bigorre, où il est dit qu'elle était la fille de Guy de Monfort, qui pour la foi sooaoT contre les b.... it albigeois. » Le P. Daniel. Et sur
cette lettre b , le P. Daniel fait un renvoi naïf : Le mol est tout
au Umg dans Vépitaphe. 11 ajoute qu'elle est au monastère des religieuMS de Montargls. ^ Yoyes les EclaireiuemenU de M. Goiiot sur tctte qaesUun , 1" toL de VHUi. des Àlbigeoii.
RISTOIRK DE FBAMGB. 197
losophcs sur rhisloire des hérésies du xiii* siècle '. Jiimdis riTnpartialitéD*avail été plus accusatrice, et c'est une chose digne d*être notée dans Thistoire que cette réaction qui se fait dans les sectes modernes contre les sectes des vieux temps: tant il est vrai que la raison de Thomme a besoin de se retourner vers l'unité !
Au reste, ce nom générique d*Albigeoi<!, appliqué à dies sectes qui avaient gagné ritalio et TEspagne, ne paraît pas avoir d'autre origine, sinon que la ville d*Alby dut êtra ie centre principal des sectaires. De là ils avaient inondé tout le Midi, pénétrant surtout dans les châteaux des seigneurs, jusqu'au comte de Toulouse, qui bientôt leurdonfia toute Tautorité de son épée, et aussi de ses scandales '.-
Le mal ne fut pas sans doute arrêté dès son origine. Lorsque le pape Innocent III , grand homme, dont les petites opinions des temps philosophiques n'ont ni su ni osé comprendre la mission dans FÉglise et dans TËurop^, lorsque ce pape, dis-je, eut vu grandir le mal, il se proposa de Tattaquer vivement, mais d'abord par des prédications, et entre les missionnaires qui furent envoyés à la conquête des peuples déjà sortis du catholicisme, parut saint Dominique, le fondateur célèbre des Dominicains. La parole fut vaine. La secte se raidit contre les prêtres et les prêcheurs. Innocent III n'avait voulu l'attaquer que par de telles armes. El Raymond VI, comte de Toulouse, s'apprêta à la défendre par la violence; les missionnaires furent massacrés, et la secte triompha par des crimes.
Raymond avait besoin de la Hcence que l'hérésie nouvelle laissait aux voluptés. On lui reprochait des vices énormes et des crimes monstrueux. Il avait, disait-on, outragé la nature par un affreux inceste avec sa propre sœur. Il avait eu cinq femmes, et trois étaient vivantes, toutes prises au hasard par un caprice, et délaissées de même. U avait dépouillé les églises. Il avait commis tout
' Hist. <f Jfinoeent /fl, trad. par M. de Saint-Cheron. Tom. 111, 18$S. 3 Voyes Pierre de Yaolx-Glairs pour toute la saito de« récita, BUU du Àliigeaii, Je ne puis <iDe les abréger.
{68 HISTOIRE DE FBANGB.
ce qui se peut inventer cTimpiélés publiques et privées. Tel était Raymond , chef des sectaires ennemis du Christianisme. €
1206. — Le pape^ voyant le peu de succès des missions contre des erreurs ainsi professées par des débauches et des crimes, imagina de faire une Croisade armée, ni plus ni moins que s*il eût été question d^exlermiuer une race d'infidèles au sein de TEurope catholique. Il envoya des légats à Philippe-Auguste à cette un, et le roi, tout entier irdes pensées d'ordre et d'unité, accueillit la demande d'Innocent III, et il offrit pour la guerre une armée qui serait conduite par son ûls, ne voulant pas laisser au roi Jean des occasions d'attaques nouvelles. En même temps la Croisade fut prèchée, et l'enthousiasme catholique eut les mêmes excitations et aussi la même ferveur que si on avait montré pour but des combats la gloire de la Terre- Sainte et le grand nom de Jérusalem.
Les Croisés portaient la croix sur la poitrine, signe qui les distinguait de ceux qui partaient pour TOrient et qui la portaient sur l'épaule. Parmi eux brillaient les noms de quelques évêques, et entre lesguerriers paraissaient Eudes, duc de Bourgogne, et Simon, comte de Montfort, celui-ci formidable par son génie et par son courage.
Le comte de Toulouse, épouvanté par le bruit de cet orage, commença par envoyer des supplications à Rome. Puis il offrit au légat , envoyé en Languedoc, de se soumettre à des réparations et à des pénitences. 11 y eut à Saint-Gilles une solennité expiatoire, ob le comte parut en chemise, à la porte de l'église, demandant pardon à Dieu et aux hommes. Il jura devant le Saint-Sacrement de tenir fidèlement les promesses de soumission qu'il avait faites au légat, et alors on l'introduisit dans l'église, pendant qfie le légat le frappait de verges.
Le pire de celte ignominie c'était l'hypocrisie du comte, qui acceptait la honte, pour rendre ses perfidies plus assurées, n demanda au légat d'être admis parmi les Croisés. II livra dés piaces peur garantie, puis il laissa marcher les événements.
filSTOlBE DE FRANCE. 190
La Croisade alla d*ahord frapper Béziers. Trente mille personnes périrent dans cette ville. Puis on s'.empara de Càrcassonne, dont lé siège fut peu meurtrier.
1206-12110. — ^Alors on jngea utile d'avoir un cHef pour conduire toutTensemble de la guerre. Simon de Montfbrt fut élu, et il méritait ce choix par la supéi^iorité db ses vertus. Celait un chevalier vaillant et généreux: «oncourage était aussi renommé que sa donceur. « Lion de cou* rage, s'écrie un historien poêle dti temps; géant'de cœur, Hector par ses forces , Achille dans les combats, à qurndl enfin ne peut se comparer : tel fut le bouclier dé là Croisade *. 9 Toutefois , le vaillant comte eut des rivalités à subir. Le duc de Bourgogne quitta l'armée, ainsi que le comte de Nevers , et la plupart des chevaliers méconnurent le commandement de Simon. Alors il y eut un moment d'affaiblissement dans la Croisade. La plupart des places fortes déjà occupées secouèrent lé joug, et il ne resta au pouvoir des Croisés qu'Albjr , Carcassonne , Piimièrï^ et quelques châteaux. Il fallut réparer les désordres et lès pertes, et Simon de Montforty employa son aotivité, aidé de la comtesse Alix, sa femme, qui, an printemps, lui amena des secours [1^10]. Pendant ce temps, le comte de Toulouse avait laissé reparaître ses penchants sectaires , et il avait mal gardé ses serments. Les légats Texcommunièrent de nouveau. Alors la guerre devint com* pliquée et ardente. Le roi d'Aragon s'y était d*abord mêlé, dans l'intérêt du comte de Toulouse; puis il revint au comte de Montfort , et même s'attacha à lui par une al- Bance , en assurant le mariage de son fils Jacques avec la fille du comte. Les batailles se multiplièrent ainsi que* les sièges, et toujours avec d'atroces représailles. Mbntfûrt prit la viOe de Lavaur, et la punit par* des barbaries indignes de sa gloire. D fit pendre Aimeri de Mbntréal , qni Fàvait défendue, parce qu'elle étaifà Giraudè , sa scaur, sectaire fervente ; et Giraudë elle-même fiM'jètée dans un puits. Quatre-vingts chevalliers périrent parlergléTyre-, et un
* Faitt et gestes dé. Louis IFIIÎ.,
100 bistoub m fiakcb.
l^and nombre de bourgeois et de soldats périrent par le supplice des flammes. Celaient là de fatales extermina» lions, et le nom de la religion, invoqué, méconnu tour à tour, ne doit en aucun temps empècber de les flétrir conune d*infâmes atrocités. Hais, au bruit de ces vengeances , la plupart des places du comte de Toulouse tombèrent, et le comte de Montfort parut devant Toulouse même pour l'assiéger. Il ne put réussir dans cette attaque, et il fut même contraint de s'aller enfermer à Casleluaodary pour attendre des secours des Croisés nouveaux. La fortune des armes parut changer. L'armée du comte de Toulouse pressait Montfort dans Castebaudary ; un combat heureux lui rendit tous ses triomphes. Le comte de Toulouse s'éloigna en toute hflte , après avoir brûlé ses machines. Tout le pays resta sous Tautorité du vainqueur, et un édit fut publié pour assurer l'exercice de la Religion catholique, et pour Ater à la noblesse sectaire l'occasion et les moyens de raviver les révoltes.
Alors il y eut un singulier retour. Le comte de Toulouse, poussé à outrance, s'alla jetei^ aux mains du roi d'Aragon. D'abord il ne sollicitait que sa médiation. Bieutdl des intérêts politiques s' étant mêlés à cette guerre de foi , le roi , malgré les légats et malgré le pape , prit parti contre le comte de Montfort. Il faut ici noter que Pierre II , roi d'Aragon , était seigneur de Carcassonnc , soit en vertu des droits de sa femme Marie , fille de Guillaume , seigneur de Montpellier, soit en vertu de droits anciens. des comtes de Barcelonne dont il descendait. C'était un lief qui relevait de la couronne de France, et un vicomte le tenait pour le roi d'Aragon. L'occupaliun de cette ville parles armes de Montfort avait donc blessé le roi , qui cherchait à mettre hors des querelles la queslion catholique; et, d'ailleurs, le comte de Toulouse avait épousé sa scBur; et toute cette complication d'intérêts faisait des intrigues ardentes qui firent (quelque temps oublier la Croisade. Le roi d'Aragon fit des ambassades à Philippe-Auguste ; pour le dissuader de favoriser cette guerre , devenue personnelle entre le comte de Toulouse et Simon de Montfort ;
ntroni m fbincb. SOI
«t , chose nogulière , pour témoignage de zèle , il loi of» Irait dTépottser sa fille Marie , veuve do comte de Namar » mariage dont la première condition eût été la répadiation de sa propres femme , que déjà il avait éloignée. Toute cette diplomatie était pleine de souillures. Elle donna lien à des accidents très-compliqués. Le pape, d*abord, s*opposa solennellement au divorce du roi d*Aragon , et il semble que la guerre Albigeoise reprenait parla une exd* lation de plus. Puis le comte de Toulouse ayant renouvelé ses hypocrisies , et ayant m6me fait un pèlerinage à Rome , il y eut un moment d'indulgence dans l*ÉgIise ^ , et , à ce moment , Philippe-Auguste était obligé de tempérer sa ferveur pour la Croisade, par suite d'une ligue qu'il voyait former entre le roi d'Angleterre et l'empereur ; de telle sorte que le comte de Montfort parut seul un instant porter le poids d'une guerre que Tenthousiasme catholique avait commencée , et que l'actirité des sectaires transfor* mait en une guelfe d'intérêts privés et d'intrigues ambi* tieuses.
Toutefois, le pape découvrit les tromperies, et il n'en devint que plus opinifttre. La Croisade se ranima. Hais la guerre avait éclaté contre la France , et Philippe-Auguste ne put continuer à seconder le vaillant oomte^de Montfort. De son cOté, le roi d'Aragon marchait avec cent mille hommes ; tout annonçait des dénouements sinistres. Le génie de Montfort se dut sufiire. Le roi d'Aragon alla déployer toutessesforcesdevant la petite placede Muret; le comte s'y jeta pour la défendre ; il n'avait sous ses ordres que quel* ques chevaliers , environ cinq cents hommes d'armes à cheval et quelques pèlerins à pied , mille hommes pour en arrêter cent mÙle; et le vaillant homme de guerre ne songeait pas seulement & les arrêter, mais à les combattre , peut-être à'ies vaincre. Il osa donc préparer une bataille , mais en donnant & son dessein tout le caractère d'une inspiration , et toute la gloire d'un martyre. H était entré d$os Muret comme un homme qui obéit à la voix de Dieu.
; (f JimoMiil Uh P« Honer. Ut. xts»
Il s*6iait confesfié» Il avait fait son iestamenti.£uis il a^t iait, renouveler rexcommunipation. conlra le&v seotsuoces , coamie pDun donner une oonsécratioade plu&àises armes; ei ses soldats ne douXaient poinLde la victoire^ayantà combattre des ÛDfies. frappés par les. anathàme5.!pàfisant dans Tahbaye deBolhonne, pAur y déposer soa testament ,J1 av^it à kaUe voix fait à. Dieu „ dans régjljùse,, une priàro touchante ^..q^i<senIbIaU lier DiemmÂmeÀ sa causa;.déposant son épéo sur .l'autel , ,il avait dit : « 0 bon Seigneur! ù divin Jésus I tu m'as- cliojsi;,.bieaqMlindigna,. pour conduirei ta guarre! £a oc jfxurvl^ prends. mes armes. sur. ton aiUeU afiniqj[))ie combattant, pour. toi 4 i^xeçphfe de toi juslice en cette oausei». Et, cette conûaficettemoi^ée en Pfrisence de la pelHe armée filetait communiquéié à toutes les âmes* L'enibousiasme. de la mort .avait gagné les. soldats. Tous se. confessèrent. Et lorsque. Monltort les fît sQslii do Muret pour aller, livrer bataille à, des multitudes qui. les pouvaient accabler par la simple, inertie de leurs corps et rimmobililé de leurs armes, la confiance delà victeire. rayonnait à. leuiB fronts ;;ût aussi tomt^eoncouiait à les enflaaxmor. L'évâque. de Toulouse et Tévêq^ia de.Com mingos passant devant leurs rangs, les bénissaient.en leur montrant le oid;.etle dernier, montant sur une éminence, leur jota ces paroles : « Allez! le vous; suisr témoin qpe quiûonque mourra dans cette lutte glorieuse aura aujourd*bui conquis. la béatitude des- martyrs I » Et en même temps les évôq|ies, les prêtres et les religieux, entrèrent dans rSglise pour tendre leurs mains aui cieU pendant que les Croisés sortaient en trois corps pour, aller combattre; et dans Tarde ur de. la prière,. dit le cbroniquenr, iIs>poussaient avec angoisse de. si grands- mugjissements , quUIs semblaicnthurler pluJtdt.qpe; prier. '..
Ce fut là un admirable prélude de larbatailio^ Jana dicai pas.pafi quels secrets, de gucrra lé comte de Môntfoxl dht esgfiTet do; détruire cent mille hommes avec ses mille soldats..L*attaqpe.f&t prompte, et II victoire soudaine. Ee
* Pierre de Vaulx-Clairs.
comte se jeta vers les points où paraissait être le roi d'Aragon, et les premiers coups qui furent portés allèrent frapper ce prince. La nouvelle de sa mort se répand aussitôt dans son armée , et , à ce bruit , le désordre se met dans les rangs. Tout se disperse. Les soldats jettent les armes. Les mille guerriers de Montfort n'ont plus qu'à tuer. Rien ne résiste. Vingl roille hommes périrent dans cette confusion et dans cette terreur.
Le comte dé Montforl s'arrêta au milieu du carnage, et ne pouvant d'ailleurs poursuivre avec sa pelite armée ces multitudes dans leur fûife, il partit du champ de bataille > pieds nus, pour aller, dans l'église de Muret, rendre grâces à Dieu de la victoire. Il envoya à Rome la lance et Tétendard dn roi d'Aragon , magmfiqvie trophée , qui semblait être le témoignage d'un miracle plutdt que l'ornement d*un triomphe.
Dès lors tout cédait à Tenlhousiasme de la Croisade. Des secours arrivaient dé toutes parts. Cent mille hommes furent réunis sous le commandement de Tétomiant vainqueur. Les expéditions se multiplièrent, et lorsque le cardinal de Eénévent arriva de la «part du Pape avec des paroles dé paix, tout était prêt pour la soumission, si ce n'est que Hnlérèt personnel pouvait raviver sous d*autfes fornxes ces mortels déchirements. Car.il y eut à Mbntpellicr une arssemblée d'évêqucs qui. décernèrent à Iffbntfôrt lé comté de Toulouse ; et c'était là un germe d'àoarchie.Le cardinal de Béhévent^ toutefois, tempérait cet 'empressement, disant q\;i'îl n'avait point pouvoir d'in*vestir le comte du domaine d'un autre. L'archevêque d*Embrun.alIà démander, à Rome ca droit d*investiture. Le pape se contenta de confirmer Télection d6 Montfort pour la garde du comté', «laissant la décision de l'investi-* ttire au concile de Latran,, alors convoqué. [131%-lSit{], Telle fût. là première partie dece.grand drame dé la Croisad&*dès Ubigeois, qui dura sept ans.. Philippe-Auguste rfjr avait.prîs part que par l'envoi d'une armée-, et son flls Louis n'avait point encor&été'mèlé'à ces b'atailles', bien qu*fl eû\ promis de lly envoyer.. D*autres événements
104 HmonB de fiarcb. 1210— 1S30
avaient occupé sa politique, et il les faut reprendre avec rapidité.
Plusieurs fois la trbve de 1208 entre TAngletcrre et la France fut menacée de rupture par des incidents de vassalité ou de rivalité qui se représentaient sans cesse. Mais, d*un cdté, des germes de révolte en quelques provinces anglaises , et la guerre avec le roi d*Écosse» retenaient le roi Jean ; de Tautre , la Croisade des Albigeois occupait une grande partie des forces de Philippe-Auguste. Les animosités politiques restèrent quelque temps dissimulées.
1210— 1220.— Cependant r Allemagne avait ses déchirements. Elle avait été d* abord partagée entre Philippe, duc de Souabe, frère de Henri YI, qui, en mourant, lui avait envoyé le sceptre de Fempire, et Othon, doc de Saxe, qu*uu parti puissant avait fait roi des Romains. Ces lottes remontaient à Richard, roi d* Angleterre, qui était oncle d'Othon, et qui r appuyait. Pour cela même, Philippe-Auguste avait pris la cause du duc de Souabe. Le pape , sans se déda* rer, avait témoigné des antipathies pour ce dernier^ à cause d^anciens griefs de FÉglise contre ses aieuz. Ces rivalités avaient donné lien à de longues et de savantes in» trigues, mais nulle décision ne semblait 8*oSnr. Enfin Philippe de Souabe mourut à Bamberg [1210], frappé par un poignard d'assassin , et Othon reçut à Rome la cou* ronne impériale. Cétait un triomphe pour le parti anglais et un échec pour Philippe-Auguste. Mais tout à coup il se fit un retour de poUtique ; Othon avait promis au pape la restitution des places que les empereurs avaient successî* vement occupées. A peine armé du sceptre, il trahit sa parole , et il offensa FÉglise par d'autres violations de ses droits. Le pape ne se put défendre qu*en déclarant à son tour Othon déchu de sa dignité d*empereur, et dispensant ses sujets de leur fidélité. A cette voix suprême, les prin* cipaux seigneurs de Fempire rompirent avec Othon ; Phi* lippe-Auguste courut à leur aide; il proposa d'élever au trône Frédéric, fils de Henri YI, qui à la mort de son père avait seulement gardé le trdne de Sicile. Ainsi deux partis
nsTOiBB M riAiici. SOS
se retrom^reDi en présence : Othon, secouni par le roi Jean ; Frédéric, forlifié par PbiHppe-Aaguste. UAllf jiiagne fut divisée entre ces deof prétentions. Tout ai aonçait d*affreux conflits.
Le pape, toutefois, hésitait à accepter Frédéric, par le souvenir des traditions de la maison de Sooabe, peu favorable à rÉglise ; il laissa leur cours aux événements, et sa pensée se borna à affaiblir le parti d'Othon en frappant le roi d'Angleterre, qui était toute sa puissance.
Le roi d^Angleterre avait lui-même offensé l-Eglise et bravé sa juridiction. H avait refusé de reconnaître pour archevêque de Cantorbéry le cardinal Langeton , et « par suite de ce refus obstiné , un interdit avait frappé son royaume. Cétait alors une immense désolation pour un peuple, de voir suspendre tout à coup le Sacrifice et la célébration des Sacrements et des Mystères. Le roi Jean se vengea par la confiscation de tous les biens de l'Église. Alors à la douleur du peuple se mêla la colère des grands. L'Angleterre fut pendant un an dans un affreux état de désordre, et tous les esprits se tournèrent vers le pape comme vers un libérateur. Une députation d*év6ques, révoque de Londres en tète , alla faire à Rome une peinture des douleurs de TAngleterre. Bile appelait la vengeance sur le roi , et elle annonçait que les grands n*attendaient qu'un signal du pape pour affranchir FÉglise. Le pape céda à ces clameurs et à ces prières. Dans une assemblée de cardinaux et d* évoques, il déposa le roi d'Angleterre, déclara le trône vacant, et chargea Philippe- Auguste d'exécuter par les armes le décret de FÉglise. En même temps, Jean fut dénoncé à tous les peuples comme un ennemi du nom chrétien , et une Croisade les appela aux armes contre Finfidèle.
Philippe-Auguste se hâta d'obéir au pape; sa haine de roi était triomphante;. il prit pour de la politique ce qui n'était que de la colère. Dimmcnses préparatifs de guerre furent faits tout aussitôt. Dix-sept cents vaisseaux étaient dans la Seine pour transporter une armée eu Angleterre. Tous les seigneurs du Fruiice étaient accourus avec leurs
SOB HIStOnK DB iFftAHOB.
hommes ifMDur prendre paît à cette repréaaille Batiottale, dont TËglise. donnait le signal.
Le roi lean ne perdit pas non pins de temps, et, maigre les infidélités qui Tenvcloppaient , il put lever une armée de soixante mille hommes pour sa défense. Une horrible lutte semblait imminente , et le roi Jean devait j périr, à cause des. inimitiés qui fermentaient autour de lui. Il fut sauvé par la.modéralion du légat du pape, qui devait présider à sa ruine.
1213. — .Avant de laisser déployer la guerre , ce légat, nonuné Pandulphe, ou Pandolpfae, alla demander a Jean «me conférence à Douvres. Il Teffraya par le récit des armements qui tout à rheure allaient se précipiter sut son royaume^ 6t ensuite il lui montra par quelle soumission il pouvait éviter ces extrémités. U ne s'agissait que de rendre la .paix à TÉglise, et de la laisser dans ses droits. Jean promit tout au légat; il déclana remettre sa couronne aux mains du pape, et ne la vouloir tenirque de lui. Dse déclara Thonmie-lige de Saint-Pierre et d'Innocent m par un acte public, et dans toutes les formes des vassaUtés du temps ^ IL restitua les biens qu'il avait pris, et se soumit à toutes les réparations qu'il plairait au Saint-Siège de lui imposer. Alors riaterdit iul levé , le roi Jean retrouva sa liberté de roi, et le légat vint annoncer à Philippe-Auguste que la Groitiade était inutile., et que la couronna de J^lq n'étaitpius à terre.
.PhilipperAuguste voulut passer outre. :Le mécompte de son ambition et de sa vengeance lui paraissait une injura de plus, n ût partir sa flotte; mais, comme le comte de Flandres était le seul des seigneurs qui eût refusé dès le début de«pcendre part à l'expédition , il alla d'abord vers lui. Ce comte était Ferrand de Portugal , neveu de Mathilde, comtesse douairière; il avait épousé la fîlle de Baudoin, de Constantinople *. Le roi lui prit rapidement Quel-
* Voir les pièces dans \ÏÏi$i. Ôl Innocent lll, par le pasteur Hurter. LIv. XVIII.
'Nous retrouverons plus tard ces souvenirs de Constantinople et de Candoin.