TON. IL
1 • • ^ I HISTOIRB DE FRANCE.
* * * Le gouvernement est nul. La puissance est en mille main^ Chacun se fait centre du commandement , et ici la plume pittoresque d*un grand écrivain semble nécessaire pour résumer le tableau de cette anarchie.
« Le monarque, dit M. de Chateaubriand, n'est plus le chef que de nom d'une aristocratie religieuse et politique, dont les cercles concentriques se vont resserrant autour de la couronne. Dans chacun de ces cercles s'inscrivent d'autres cercles qui ont des centres propres à leurs mouvements; la royauté est Taxe autour duquel tourne celle sphère compliquée, république de tyrannies diverses *. »
Nous avons déjà indiqué les déchirements successifs de territoire dans cette division de l'autorité; voici quelle en est maintenant la distribution, soit au dehors , soit au dedans du royaume, proprement dit.
Le partage de la haute et basse Lorraine a continué de subsister. L'empereur Othon III , roi de Germanie , gouverne directement la haute Lorraine. La basse Lorraine , qui suit le Rhin vers la Hollande , et touche la France par l'Escaut, est restée sous le gouvernement de Charles , cet oncle des deux derniers rois , qui a consenti à la recevoir à litre d'hommage de l'empereur.
Vers les Alpes, la Bourgogne Transjurane, érigée en État indépendant par Rodolphe, sous Charles le Simple , est passée par Rodolphe II à Conrad , son fils , le Pacifique, qui Ta su défendre par les armes contre les Hongrois et les Sarrasins, et maintenant la gouverne avec sagesse.
Le long des Pyrénées, la souveraineté du roi de France est maintenue , mais comme une ombre qui garde quelque splendeur. Elle pénètre même en Espagne. Le droit del'épéey reste imposant, et le nom de Charlemagne tient lieu d'autorité dans la Catalogne et dans la Navarre.
Dans l'intérieur du royaume, quelques grandes vassalités dominent tout le système féodal.
Au Midi , paraissent deux duchés, celui de Gascogne et celui d'Aquitaine , inégaux de renommée dans ces derniers
* Études hisU
HISTOIBE DB FKANCB. 8
temps, mais également indomptés , si ce n*est que F Aquitaine a été longtemps retenue par le lien du sang de Charlemagoe, et que son indépendance est moins éloignée de Tunilé. Le duché de Gascogne va d'une mer à Tautre, et des Pyrénées à la Dordogne ; le duché d'Aquitaine 'embrasse le reste des terres jusqu'à la Loire. La Gascogne a pour duc Guillaume Sanche ; l'Aquitaine obéit à Guillaume , surnommé fier à bras. Celui-ci a des comtes puissants pour vassaux, et entre eux le comte de Toulouse « ' qui porte le titre de prince de Gothie , ou du Languedoc. «.En deçà de la Loire , deux puissants ducs se montrent, le duc de Bourgogne et le duc de France. La Bourgogne avait eu ses nombreux déchirements depuis que les Burgondes avaient dominé ce pays des Gaules. Elle avait donné lieu à deux royautés, l'une au delà , Taulre en deçà du mont Jura ; mais il restait un duché distinct , d'où était parti Raoul, qui fut roi de France ; ce duché est entré dans la famille de Hugues le Grand , et présentement Henri , frère de Hugues , duc de Franco , en a le titre.
Quant au duché de France, nous l'avons vu se former et grandir dans cette famille de Robert le Fort , que la fortune publique sembla jeter sur la scène comme un boulevard contre les Normands. Le duché de France comprenait tous les domaines de la Seine à la Loire , et embrassait la Champagne et la Picardie. Autour de ce grand pivot, fixé au comté de Paris , se meut tout le système des vassalités prépondérantes.
D* autres grands vassaux se sont tour à tour élevés et précipités. Le comté de Vermandois , que le comte Héri-> bert avait rendu formidable , n'a point laissé de trace. Mais le comté de Flandres a paru pour la première fois sous Charles le Chauve , et depuis lors il a son importance dans Tanarchie féodale.
Enfin paraît, avec sa physionomie propre, le grand duché de Normandie, produit de la conquête , et pourtant rattaché à la monarchie par le lien de l'hommage. Cet établissement mérite un regard particulier do Thistoire.
« Les Normands s' étant convertis à la foi catholique.
i HISTOIRE DE FRANCE.
dit Raoul Glaber , les Francs et la plupart des Bourguignons s'empressèrent de contracter amicalement avec eux des mariages, et déclarèrent^ d'un consentement général, qu'ils ne feraient plus ensemble qu'un même royaume , de nom comme de fait. De ces alliances sont sortis des ducs très-illustres , comme Guillaume et tous ceux qui après lui empruntèrent le nom de Richard , leur père ou leur aïeul. Rouen fut la capitale de leur duché. Ils l'emportèrent sur les autres par la gloire de leurs armes dans la guerre , comme par leur union dans la paix et par leur libéralité. En effet , toute la province qui leur était échue en partage semblait former une seule maison, unq même famille , unie par les liens d'une concorde inviolable. Ils traitaient comme voleur et comme brigand tout homme qui avait recours au mensonge , pour demander dans une affaire plus qu'il n'avait droit d'exiger , ou pour soustraire quelque chose à un autre par sa mauvaise foi dans les marchés. Les pauvres , les indigenjs , tous les étrangers étaient comme leurs enfants d'adoption, et tFOuvaient toujours en eux des soins vraiment paternels. Ils envoyaient aussi presque dans l'univers entier les dons les plus magnifiques aux saintes églises. On voyait même tous les ans des moines venir de l'Orient , du célèbre mont Sina , à Rouen , et remporter à leur tour des secours en or et en argent^ dont ces princes les avaient chargés pour leur communauté ^ »
Tel est le témoignage du chroniqueur sur cette race normande , dont il a pourtant montré la première apparition comme un fiiéau tombé du ciel. Ainsi le catholicisme , cette fois encore , avait transformé la barbarie et dompté la conquête.
Le duc^é de Normandie , érigé au grand détriment de l'unité de la monarchie, avait fini par lui être un instrument de défense contre des invasions nouvelles. Et il semble que la famille de Robert le Fort avait pressenti cette espèce de mission ; car elle , qui avait vaillamment
* Chr. de Raoul Glaber. Liv. i.
HISTOIBE DB FRANCE. 5
tiré répée contre les Normands , fut la plus prompte à les adopter , dès que la foi chrétienne les eut vaincus ; et il semble que le vague instinct d'avenir qui présida à la politique des ducs de France , n'ait pas non plus échappé au chroniqueur. Car le voilà qui s'arrête dans ses récits, cherchant à s'expliquer comment le catholicisme illumine rOccident et le Septentrion de préférence à l'Orient où règne encore l'erreur. La mission de la France dans ce vaste mouvement de l'humanité ne lui est pas bien manifeste , mais il la soupçonne. Il l'a indiquée dans cotte conversion des Normands qui tout aussitôt s'identifient avec la Gaule ; puis il l'indique encore dans la conversion des Hongrois qu'on avait vus apparaître dans l'anarchie des Francs : « Et ces hommes qui pillaient autrefois les chrétiens , dit-il , et les emmenaient en captivité pour leur servir d'esclaves , les accueillent à présent comme leurs frères ou comme leurs propres enfants *. » Et enfin le moine philosophe , pour ne laisser point un sujet do scandale dans son livre, ayant marqué celte singulière tendance du catholicisme à passer vers rOccident et le Nord avec une sorte de prédilection, ajoute ces autres paroles : « Les conseils secrets de la justice du Rédempteur \ laquelle embrasse toujours , et toujours à la fois , tout ce qui est, sans laisser rien échapper , montrent assez, dans le développement des siècles , qu'il est le seul tout-puissant, le seul Dieu de bonté et de vérité , et qu*il fait conciher ses œuvres de clémence avec le partage inévitable d'une juste vengeance , car sa honlé incomparable ne manque pas de témoignages qui puissent souventl'altester. Bien plus , il choisit sans cesse dans la postérité d'Adam , prévaricateur , une foule d'élus qu'il rappelle dans le sein du Fils de sa divinité. Tant d'exemples dont le monde est témoin chaque jour, qu'annoncent-ils autre chose que la bonté du Tout-Puissant, toujours changeante, quoique toujours la même , toujours immuable dans ses change-
• Chr. de Raoul Glaber. Ut. i.
6 HISTOIBB DB F&ABCS.
xnents ? Et plus la fin de ce siècle approche , plus les preuves éclatantes semblent se multiplier ^ »
Ce langage est remarquable. H indique un pressentiment de destinées inconnues, et, à neuf siècles de distance, rhistoire s'arrête avec le chroniqueur pour saisir plus hardimentles indices des transformations qui vont se faire, ainsi que les forces qui les doivent réaliser.
La puissance normande , longtemps éprouvée par des calamités , s*est révélée à d'autres signes. Déjà elle a servi de communication à la lumière chrétienne entre la Gaule civiUsée et la barbarie du Nord. Et comme la Gaule est présentement battue par des maux qui égalent la barbarie même , cette même puissance lui va devenir un instrument de liberté.
Voici la situation de cette grande vassalité dans le système féodal. EUe est, ce semble , la plus indépendante par son origine , et la plus formidable par ses alliances. La Bretagne , autre pays qui se retrouvera avec sa physionomie particulière , est présentement sous sa dépendance, à titre d'arrière-ûef. Et de la sorte , le duché de Normandie comprend la plus notable portion du royaume. Richard gouverne ce grand État ; c'est le même qui eut des querelles si animées au temps de Louis d'Outremer. Il avait épousé une fille de Hugues le Grand , qui de bonne heure avait vu là une grande force d'action sur l'avenir. Il est donc beau-frère de Hugues , duc de France actuel , celui qu'il avait accueilli , jeune enfant , à la mort de son père , et vers qui se portent maintenant tous les regards.
Ce sont là les grandes existences qui se montrent à la mort du dernier roi, Louis V.
Le trâne est vacant. Cependant le titre de roi ne saurait disparaître, même dans le système de morcellement politique qui fatigue le pays, car dans ce système la royauté, quelle qu'elle soit , est le couronnemenl do la constitution. Hais à qui viendra ce titre? Louis n'a point d'enfant. Il reste du sang de Charlemagne , ce Charles, duc de Lor-
* Chr. de Raoul Glaber. Liv. i.
raine, qui s*est séparé de la nationalité Gallo-Franque, et À consenti à recevoir son duché du roi de Germanie^ et à devenir son homme. Il semble avoir ainsi rompu Tunité de famille et de monarchie. Les vassaux, d'ailleurs, se sont depuis un siècle accoutamés à une domination diiïércnle. A côté du trône ont paru les fils de Robert le Fort , lesquels ont présidé au gouvernement, et trois fois ont tenu le ficeptre. Un homme de cette grande race est encore là, plein de vertus et de piété, ayant pu précédemment prendre la couronne, ayant mieux aimé la tenir chancelante sur la tète du fils de Lothaire. Tout le pousse au pouvoir suprême. Il est puissant parles armes. La gloire de sa race le met au-dessus de tous les vassaux. Il est frère du duc de Bourgogne, et beau-frère du duc de Normandie. Il a des liens de parenté avec les fois de Germanie, par Hedwige, sa mère, sœur d'Othon I*', et puis dans la déviation de la monarchie de Charlemagne qu^une sorte de fatalité a séparée de son principe de nationalité catholique, nulle faveur ne reste à cette race malgré sa vieille gloire. La popularité Tabandonne. Les grands la méprisent. L'Église la laisse choir. Toutes les forces sociales au contraire se tournent vers un nom nouveau, personnification déjà réalisée de toutes les pensées et de tous les intérêts de la société Gallo-Franquc. Et ainsi se fait un déplacement d'autorité, sans conjuration secrète, sans violence publique, sans étonnement pour personne : on eût dit une transmission naturelle d'un droit d'hérédité. Voilà tout Tavénement de la troisième race au trône de France. Â ce moment , le moyen âge se relève, et bientôt la féodaUté va se revêtir d'une forme catholique, qu'elle n'a pu trouver dans l'anarchie égoïste du dixième siècle.
Il n'est pas sans intérêt de remarquer que les peuples sont dans l'attente de quelque chose de nouv( au et d*inconnu. Us voient des signes au ciel. Ils entendent raconter des prodiges. La terre est ravagée {)ar des fléaux mystérieux. L'imagination voit partout des événements étranges, monstrueux. Frodoard est plein de ces récils; et il ttrut ajouter que la croyance générale attache à cette révolution
8 HISTOIRE DB FRAUGB.
de mille ans qui s*achèye depuis J.-C, une idée fatale de destruction. Le septième âge commence : et dans cet ftge, dit Raoul Glaber, « on pense que la machine du monde verra finir ses travaux, sans doute afin que tout ce qui a reçu Têtre trouve alors son repos et sa fin dans celui qui lui donne Texistence ^ »
Telles sont les dispositions morales des peuples, et This* toire les doit noter, car par là s^expliquera Tesprit d'entratnement, de dévouement et d'enthousiasme, qui dès ce début du onzième siècle va présider à la marche du monde.
3 juillet 987. — Hugues, fils de Hugues le Grand, et surnomipé dans Thistoire Hugues Cs^pet *, n'eut donc qu'à se laisser conduire au trdne, et déjà il en était mattre par l'exercice du pouvoir suprême. « Les grands de tout le royaume, dit l'historien le plus rapproché de ces temps , se réunirent pour le faire sacrer roi'. » L'assemblée se tint à Noyon, et de là on alla en toute hftte à Reims pour mettre Félection sous la sanction de l'Église.
Charles , duc de Lorraine, parut en armes aussitôt pour revendiquer son droit. Dès que cette prétention se déclara, quelques grands vassaux se séparèrent du roi Hugues. Le duc d'Aquitaine annonça la guerre. L'archevêque de Sens refusa l'hommage de son comté. Le comte de Vermandois, d'abord soumis, se mit en rébelUon. Ces exemples pouvaient devenir funestes. Mais le reste des seigneurs se tint fidèle. D'ailleurs l'empereur Othon HI ne prenait point parti. Le roi de Bourgogne, Conrad, eût pu être entraîné vers Charles par sa parenté ; il avait épousé Mathilde, sa sœur. Mais Emma, sœur de Conrad, veuve de Lothaire, le retenait par haine de Charles; et Hugues n'eut ainsi qu'à comprimer, par la rapidité de l'attaque, ces commencements de résistance que l'incertitude seule pouvait agrandir.
' Chr. de Raoal Glaber. Liv. i.
* Capito, homme de grosse tête, homme de grand sens ; c'est la seule Interprétation raisonnable de cette qualiflcation, Justifiée par l'hiâtoire, et dénaturée, à la fin du dernier siècle, par des sauvages.
* Raoul Glaber. Liv. ii.
HISTOIBB DE FRAITGE. 9
Il courut vers rAquitaine, et mit le siège devant Poitiers. Mais le duc Guillaume se montra avec son armée. Le roi se retira vers la Loire, et là fut livrée une bataille où le duc fut vaincu. Hugues n'avait point à pousser la guerre au delà d'uae victoire ; le duc fît hommage, et le roi courut à d*autrds dangers. Charles était venu mettre le siège devant la ville de Laon , où s'était enfermée la reine Emma, combattant pour la royauté nouvelle, au détriment de la race où elle était entrée. La ville tomba en son pouvoir, et il retint captive la reine, sa belle-sœur, et Tévèque Adalberon, ardent comme elle à défendre la royauté de Hugues Capet.
Ce succès de Charles avait du péril. Hugues voulut s'assurer l'avenir en faisant associer son fils Robert à la couronne, et le faisant sacrer à Orléans. C'était une imitation de la prévoyance de Charlemagne ; et une des habiletés du roi fut d'employer à cette solennité l'archevêque de Sens, dont le pape Jean XV avait désarmé les oppositions. Déjà une certaine popularité acceptait ce jeune prince. On le disait doué d'une grande sagesse, et profondément versé dans l'étude des arts et des lettres '. Aussitôt après, Hugues courut à son ennemi avec une formidable armée. Il eut l'air de tirer l'épée pour la liberté de la reine Emma et de révoque de Laon, plutât que pour sa propre cause, et ce lui fut d'abord un sujet de faveur. Toutefois Charles, renfermé dans Laon , résistait vaillamment aux attaques. Et même il remporta une victoire sur l'armée du roi. Hugues eut à réparer cet échec par les ruses de sa politique. Déjà des intrigues s'ourdissaient *. Arnulfe, un fils naturel du roi Lothaire, les anima par son caractère irrésolu, passant de Charles à Hugues, et puis retournant à Charles, multipliant les infidélités, et apprenant à faire des perfidies un moyen de succès dans une lutte que l'histoire voudrait voir exempte de crime.
Hugues avait attiré Arnulfe , en le faisant archevêque
* Raoul Glaber. Liv. ii.
* Le P. Daniel les raconte exactement.
10 HI«TOIBB DE 7RAHCB.
de Reims. Arnulfe, en retournant à Charles, lui transféra cette cité. D'autre part, l'évêque Adalberon, devenu plus libre dans sa captivité , put faire connaître à Hugues la situation de la ville de Laon , et à Paide de ces révélations on surprit la place. Charles fut investi dans sa demeure avec sa femme et Amnlfe , et tous trois furent envoyés captifs à Orléans. Charles y mourut pen de temps après, et alors se montra la royauté de Hugues Capet, délivrée d*une concurrence que le courage de Charles lui rendit formidable , et qu'il eût été glorieux de vaincre autrement que par des trahisons *.
Dès ce moment, Hugues cherche à s'affermir par des alhances au dedans et au dehors. Comme il doit la couronne aux grands , il n'a garde de les troubler dans la possession indépendante de leurs domaines. Il donne une sanction publique au droit d'hérédité qu'ils se sont attribué par la transmission de leurs offices; et alors paraissent les titres empruntés du nom des cités ou des provinces qu'ils régissent. Précédemment, ces titres étaient personnels, et aussi les comtes avaient pour toute désignation des surnoms tirés de quelque signe extérieur , comme les surnoms de Blanc, ou de Noir, ou de Grand , ou de Fort, ou de Capet, ou de Bègue , etc., que nous avons déjà notés ;
* « Charles laissa deux fils de sa femme Agnès de Vermandois, Louis et Charles. Louis, s'étant retiré en Germanie, donna, dit-ou, commencement à la maison des Landgraves de Thuringe; on parle encore d'un autre fils nommé Othon, qu'on prétend que Charles avait en d'une première femme. Quelques-uns ont cru qu'il lui succéda au duché de la Basse-Lorraine ; il mourut l'an 1005, sans enfants. Godefroy d'Ârdenne, dit le Barbu, ou autrement Godefroy sans lignée, appuyé de l'empereur Henri U, successeur d'Othon III , se mit depuis en possession de ce duché, à l'exckiaion des deux sœurs du feu duc, Gerberge et Hermen» garde, dont la première épousa Lambert, comte de Louvain, eP Vautre Albert, comte de Namur. Ainsi finit la famille de Cbarlemagne, ou du moins elle se confondit dans d'autres , où elle perdit son lustre, au lieu de le leur communiquer. On a voulu la ressusciter dans ces derniers temps, durant la Ligue, par des généalogies qui en faisaient descendre quelques maisons souveraines de l'Europe ; mais on sait les intérêts qui faisaient inventer ces fables , auxquelles on aurait honte aujourd'hui d'ajouter foi. » Le P. Daniel.
HISTûIBB DB FBAKCS. ii
maintenant les titres se perpétuent, et les surnoms changent de oature. Us sont tirés de la terre même, et ainsi paraît sous un aspect nouveau la constitution féodale; le droit privé devient le droit de famille , et par là les conflits s'arrêtent jusqu'à ce que le droit de famille lui-même soit obligé de se re tirer devant le droit conmiun de la monarchie .
Hugues, dans cette modification du droit des vassaux, subit la puissance du temps et sa propre condition de roi d'élection, plutôt qu'il ne suivit le penchant libre de son génie. Et aussi sa politique s'effraya plus d'une fois des périls que cette indépendance des grands et des seigneurs jeta autour de sa royauté. Tous les historiens raconter^ un mot d'un comte de Périgueux^ qui, sans doute , à l'imitation de beaucoup d'autres, exagérait sa liberté. Des envoyés de Hugues allèreut à lui, portant pour message de la part du roi ces simples paroles : Qui t'a fait comte? Pour toute réponse, il leur dit : Qui (a fail roi F Procia mation laconique de l'égalité dans la souveraineté , à quelque degré qu^elle fût portée *.
Dans cette situation singulière, il eût été périlleux de tirer l'épée contre ceux des comtes qui auraient plus hardiment étalé leur indépendance. Toute la politique du roi dut consister à les contenir par une certaine autorité morale, et par le bon accord des plus puissants. Aussi son règne se passe sans mouvements aperçus de l'histoire , et les chroniques semblent ne plus s*occuper de ce monar* que, fondateur d'une grande race, et qui, jusqu'à son avènement, avait rempU la France de son nom. Tout son génie parut s'appliquer à dissimuler son action, et les contemporains sans doute ne purent comprendre un genre d'habileté poUtique, qui tendait simplement à se cacher
Au dehors, il chercha des amitiés imposantes. L'empe* reur Othon avait recueiUi dans ses États les débris de la race de Charlemagne. C'était une menace toujours présente. Hugues échappa à ce péril à force de prudence et de souplesse. Et il est vrai qu'il avait imaginé d'opposer à
* CoU. des HisU de France. Tom. X, p. 146.
12 HISTOIBB DB FRAIVCB.
Tempire de Germanie le vieux empire d'Orient, qui restait debout encore avec quelques restes de puissance. Il avait ouvert des négociations avec Basile et Constantin , empereurs de Constantinople, et il avait espéré une princesse de leur famille pour son fils Robert, couronné roi. Ses vœux n'eurent point d'autre suite; mais ses rapports avec les vieux royaumes lui donnèrent de Tautorité, et nul ne songea à troubler la sécurité de sa monarchie.
Un seul événement jeta quelque passion dans l'exercice de son pouvoir. Il jugea utile et politique de poursuivre la punition publique de Tarcbevèque Amulfe, qui avait secondé son compétiteur Charles de Lorraine, et Favait servi par des trahisons. On lui fit un procès pour le crime d'avoir livré à Charles la ville de Reims. Dans ce procès , soutenu avec Fanimosité que donne Tesprit de parti dans tous les temps , on put voir les fluctuations de l'opinion ecclésiastique et populaire. Ce fut une sorte de concile tenu dans l'abbaye de Saint-Bâle, près de Reims, qui reçut la plainte du monarque.
Les évoques semblaient répugner à une condamnation d'Arnulfe; plusieurs abbés le défendaient. On disait qu'il n'était pas le vrai coupable; on parlait d'un prêtre, nommé Adalger, qui avait fait seul la trahison; mais la punition d'un prêtre obscur était sans résultat politique. Le roi vint en personne avec son fils donner à l'accusation une portée plus haute et plus effrayante. Et ce fut, ce semble, une grande faute. On fit du prêtre un instrument d'accusation contre l'archevêque.
Adalger raconta les détails de la trahison, et Arnulfe n'eut plus qu'à la confesser. Alors la condamnation fut arrachée au concile. Arnulfe fut déposé par les évêques. Puis, comme il était menacé de mort par le roi, il alla baiser ses genoux. Les évêques se firent suppliants avec lui , et la grâce lui fut accordée ; mais il n'échappa point à une renommée funeste ^ Il avait mal fait son rôle de traître
' Bist, de la déposition d^Arnulfe. Dana Duchesne. Tom. IV. — Le P. Daniel.
HISTOIRE DE FRAHGE. i$
et son rôle d*accusé, et ses alternatives d'infidélité avaient révélé on caractère capable de descendre aux humiliations et aux lâchetés.
Toutefois, cette affaire eut d'autres suites que le roi n*avait pas prévues. Dès que Tarchevêque Arnulfe fut déposé, on nomma à sa place Gerbert, cet ancien moine d*Aurillac, que déjà nous avons nommé, prêtre célèbre par sa science , qui avait été précepteur de Tempereur Othon m, et puis du jeune roi Robert. Les évèques qui avaient protégé Arnulfe dans son procès n'approuvèrent pas l'élection du prêtre Gerbert, et ils eurent recours à l'autorité du pape Jean XV pour la faire annuler. C'était là un grave péril. Le roi lui fit tout aussitôt des messages , et le sollicita de venir en France éclairer lui-même une affaire aussi importante. Mais le pape ne céda pas aux instances. H envoya un légat , qui frappa d'interdit les évêques qui avaient déposé Arnulfe et ordonna la déposition de Gerbert.
Dans cette confusion, l'épiscopat se divisa. Gerbert voulait résister; mais le roi se contenta de négocier : c'était toute la puissance possible de sa politique.
Mais un autre incident se déclare, moins grave ^ mais plus perplexe. Le roi Robert avait épousé Berthe, fille de Conrad , roi de Bourgogne , et de Mathilde , sœur de Lothaire , pénultième roi de la famille de Charlemagne ^. Les évêques , hostiles à la royauté nouvelle , recherchèrent dans ce mariage des empêchements, véritables oa imaginaires. Berthe était veuve d'un comte de Chartres , de Blois et de Tours , nommé Eudes , et avait par là quelque parenté éloignée avec Robert ; et puis Robert avait tenu aux fonts de baptême un enfant de Berthe , de son premier mariage. Ce fut là une occasion nouvelle d'oppo^ sition. n faut juger les temps avec la nature de leurs croyances et de leurs passions. Le roi Hugues eut à redoubler d'activité et de prudence pour Ater leur péril à cette complication d'intrigues ; mais il ne put vaincre cette
* Le P. DanièU
14 HISTOIEB DE FRANCE.
espèce de réaction ; seulement , il Tempècha de sortir du mouvement purement ecclésiastique, et de se communiquer à des passions plus impétueuses. Le légat du pape fut ardent à soutenir le droit des évoques. Â la fin , Gerbert fut chassé de rarchevêché de Reims, et Âmulfe y fut rétabli. Ce fut Foccasion de la fortune de Gerbert, que Tempereur Othon fit d'abord archevêque de Ravennes , et qui plus tard devait briller au siège de Rome , sous le nom de Sylvestre II. Quant à la question dn mmage de Robert , elle ne fut point alors décidée.
L'histoire ne peut dire quelle fut la conduite de Hugues dans cette défaite; on le dirait disparu de la pohtique , et peut-être, comme je Tai dit, ce fut de sa part un dessein de ne paraître point résister à Thoslilité des évèqueset du pape , car il eût risqué de la grossir et d'en faire aux yeux de la nation une condamnation de sa royauté même.
Il avait souhaité ardemment Tassentiment du pape aux événements qui Favaient fait roi. En tous les temps, c'est une consécration recherchée dans les changements de la politique : elle manqua à Hugues Gapet ; ee devait être un grief de moins aux yeux des historiens , qui ont fait un crime à la deuxième race de l'avoir provoquée et de l'avoir obtenue ; mais la censure philosophique n'est pas toujours conséquente avec elle-même.
Peu de temps après, Hugues mourut. « Il termina ses jours sans accident , laissant le royaume en p«ix *. » Prince habile et sage , admirable avant d'être roi , lorsqu'il ramassait les débris de la puissance pour la concentrer sur le trône, moins éclatant lorsqu'il le fut devenu, mais plus admirable pour cela même. « Il n'avait pas été longtemps, dit le chroniqueur, sans voir son autorité méconnue par ceux même qui loi étaient soumis aupaf avdnt dans toute la France; mais grftee à la vivacité de son esprit , qui ne le cédait en rien à la vigueur de son corps , il finit par étouiler toutes les révoltes *. » Son avènement fut l'œuvre
* Raoul Glaber. Llv. ii.
HISTOIRE DB FRAUCE. 15
universelle du temps. Un siècle Tavait annoncé , la gloire de ^es aïeux Favait préparé , la grandeur de sa race le justiQa.