ROBERT
« 996. — ^Le roi Robert , quand il fut associé à la royauté de son père, était déjà sage et instruit, d'une éloquence douce, et d'une piété remarquable. Aussi le Seigneur, dans les Tues secrètes de sa divine bonté, daigna-t-il dès lors destiner ce prince à gouverner un jour toutes les nations catholiques; car on vit sous son règne des fléaux épouvantables , annoncés auparavant par des signes certains dans les éléments « affliger FÉglise du Christ, et si ce monarque , aidé de la protection divine y n'en avait pas arrêté le cours , ils auraient étendu bien plus loin leurs ravages^. »
Telles sont les paroles du chroniqueur Raoul Glaber. Un autre commence en ces termes l'histoire du roi Robert :
« Dans le temps où Dieu jeta les yeux sur les fils des hommes pour voir s'il en était un qui le connût et le cherchât, le roi des Français fut Robert , d*une très-noble origine, fils de l'illustre Hugues et d'Adélaïde, pour qui l'honneur d'être sa mère parait un éloge suffisant. Son auguste famille , comme lui-même l'affirmait en saintes et humbles paroles, avait sa source en Ausonie '. Quant à lui, illustre par des actions vertueuses, il augmentait chaque jour l'éclat de son mérite, déjà remarquable par la
* Raoal Glaber. Ut. ii.
* Rien n'est éclairé par Thigtoire snr l'origine première de la famille de Robert le Fort. Quelqaes-nns des contemporains la rattachaient à Charles Martel. Plus tard on se plait à en fUÎre ime famille popnlah'e. Le nanle fait de Eugnee Capet to fila d'uo boucher. De nos Jours , le génie de M. de liaisiie a trouvé» dans le mystère de eette origine , un sujet de haute méditatioa sur la destinée des rois. M. Aug. Thierry , moins philosophe, n'y irait qu'nae oeeasion d'appliquer ta temps oà parut la troisième race les petites opinions deplébéianismeikii xix* siècle. A quoi bon éelaireir lea doutes? U reste une chose sâre, c'est que les raees régnantes ont on signe de gloire marqué au front, et la société ne te méprend pas sur leur destlaée..
16 HISTOIRE DB FRAUGB.
connaissance parfaite de toutes les sciences. Il avait la tète élevée , la chevelure lisse et bien arrangée , les yeux modestes, la bouche agréable et douce pour donner le saint baiser de paix; la barbe assez fournie , et les épaules hautes ; la couronne placée sur sa tête indiquait qu*il sortait d^une race qui fut royale dans son aïeul et son bisaïeul ^ »
Et après ce début Thistorien raconte avec enthousiasme la vie du monarque.
Ici encore Faction extérieure de la royauté semble disparaître. L'histoire a peu d'événements généraux à raconter , et les chroniqueurs n'ont sous la plume que des récits de vertus privées , ou d'actes isolés , qui n'ont plus un caractère d'entraînement politique , et paraissent devoir être sans puissance sur la marche de la société.
Toutefois , on s'est trop plaint à mon sens * de ce vide d'événements publics dans les chroniques de ces premiers temps de la troisième race , et l'histoire n'en est pas pour cela moins facile à pénétrer.
U y a peu d'événements publics , parce que le morcellement infini de la puissance ne donne point heu è une action forte et universelle. La France est présentement dans un état de transition ; sa constitution a produit de toutes parts des pouvoirs qui n'agissent que dans un cercle étroit. La royauté elle-même ne fait plus mouvoir l'ensemble de cette machine compliquée ; elle a son action déterminée comme celle de toutes les petites souverainetés , qu'elle couronne seulement par sa suprématie morale.
< Helgaad. — Vie du roi RoherU
* « U n'y a guère de règnes dont les mémoires soient pins stériles et moins exacts pour les détails et surtout pour la chronologie. > Le père Daniel. — M. Guizot dit la même chose : « Rien n'est plus difficile que de rassembler sur les règnes des premiers Capétiens» Hugues Capet, Rol)eTt , Henri 1 et Philippe 1 , des documents originaux où les faits soient racontés avec quelque ordre et quelque abandon. C'est l'époque» ajoute-il, où le royaume de France et la nation n'ont existé, à vrai dire, que de nom. » NoUce 7*. — Vol. des mémoires.
iïISTOIRE DE FRATTCB. 17
Or, dans celle situation singulière, ractiôn privée de la royaulé a pourtant un grand empire, non point un empire qui se manifeste par une force présente et matérielle, mais un empire exercé par l'exemple, et qui , à la longue , transformera la suprématie morale en une domination régulière.
De sorte que Tabsence de mouvements politiques devient elle-même un moyen d'action royale sur la société féodale. Et aussi il va devenir remarquable qu'à partir de la troisième race, la prééminence des vertus, des lumières, de l'intelligence , est sur le trône , et c'est par cette autorité graduellement développée jusqu'à saint Louis que se refera la monarchie.
Ainsi ne craignons point de suivre les chroniqueurs , quand ils n'auront que des actes privés à nous conter ; cela même est une grande explication de l'histoire.
« Ce même roi, ditHelgaud, au très-sage cœur, auquel étaient naturels les dons de la science parfaite qu'il avait reçus de Dieu même , fut très-savant dans les lettres humaines. Sa pieuse mère l'envoya aux écoles de Reims , et le confia au maître Gerbert , pour être élevé par lui, et instruit suffisamment dans les doctrines libérales, et de manière à plaire en tout par ses hautes vertus au Dieu tout-puissant. Ainsi fut fait ^ »
La première jeunesse de Robert répondit à l'enseignement de Gerbert. Sa vertu était égale à son savoir , et l'histoire de sa vie est pleine de traits touchants de charité. « Bon fils, lui dit Hugues, son père, en mourant, je t'adjure , au nom de la sainte et indivisible Trinité , dé ne pas livrer ton âme aux conseils des flatteurs, et de ne pas écouter les vœux de leur ambition , en leur faisant un don empoisonné de ces abbayes que je te confie pour toujours ; je souhaite également qu'il ne t' arrive point , conduit par la légèreté d'esprit, ou ému parla colère, de distraire ou enlever quelque chose de leurs biens ; mais je te recommandesurtout de veiller à ce que pour aucune raison tu
* Vie du roi Robert.
18 HISTOIRB DE FRAKCB.
ne déplaiçes j&mais à leur chef commun , le grand saint Benoît , qui est un accès sûr auprès du souverain Juge , un port de tranquillité et un asile de sûreté après la sortie de la chair ^ • « .
Robert resta fidèle à de telles paroles. Sa vie fut une vie de piété ; quelques-uns ajoutent de piété monacale ; mai» par là même il reiulit alors à la royauté sa prépondérance, en appelant è soi les masses populaires , et ravivant le» sympathies catholiques de la monarchie.
Toutefois y ridée de sa piété ne put le protéger contre la puissance des opinions qui avaient attaqué son mariage du vivant de son père, et qui continuaient à Tattaquer quand il fut devenu roi. Des révolutions survenues à Rome avaient d'abord détourné Tattention de cette affaire commencée *. Mais lors >ue le pape Grégoire V , successeur de Jean XY , fut resté tranquille possesseur de la chaire apostolique , il assembla un concile en Italie pour donner suite à Texamen de ce mariage , accusé d'invalidité d'après les lois de l'Église. Le concile en déclara la nullité, et sonnut le roi à une pénitence de sept ans. Le roi d'abord refusa d'obéir et fut excommunié ; et alors on vit un lamentable exemple de ce qu'était en des temps de foi cette terrible peine de l'excommunication. Le roi, retranché de la communion, resta seul dans son palais, comme un homme frappé d'une contagion de mort. Peuple et grands, officiers et serviteurs se hâtèrent de le fuir , pour n'être pas atteints comme lui ; deux serviteurs seulement se dévouèrent pour le servir; mais encore ils fuyaient son contact , et ils prenaient soin de purifier au feu les objets qui avaient passé par ses mains, les vases oii on lui avait servi à manger, ceux* où il avait bu, tout ce qu il avait touché et qui semblait devoir donner la mort.
L'infortuné monarque dut céder à cette épreuve, et seule elle explique les temps où l'on était arrivé. La puissance politique avait péri; il ne restait que la puissance
* Helgaud. — Vie du roi Robert.
• Voyez Raoul Glnber. Liv. i.
HISTOIBB DE FRANCK. 19
spirituelle, puissance exercée quelquefois avec rudesse, car elle était en des mains d^homoies mus comme tous les hommes par les passions de Tiiumanité; mais pourtant seule puisBance qui pût ramener dans le cœur des peuples le sentiment et le besoin de Tautorité*.
Et cela fut rendu sensible par ce qui arriva peu après. Le roi Robert se sépara de Berthe, se soumit à la pénitence, et épousa une autre femme, qui fut Constance, fille' deGuillaume, comte d*Arles, et de Blanche, sœur du comte d'Anjou. Puis il vit Tarchevèque Arnulfe, publiquement rétabli dans son siège de Reims, et décoré du pallium que le pape lui envoya avec solennité. H semblait que ce double échec de la royauté dût Taffaiblir dans la pensée des peuples ; ce fut un effet tout contraire : on loua le roi de sa soumission et Ton bénit ses sacrifices. Il y eut une réaction populaire en faveur de Tautorité royale, « et Ton peut dire, observe le P. Daniel, que, depuis Cbarlemagne, Robert fut un des rois dans qui les Français Taient le plus respectée. 9
Ceci avait été expliqué d*avance par le chroniqueur Helgaud. c La faute est commune, disait-il à ceux qui avaient gardé le souvenir de celte excommunication du roi, et de la ré^stance qui Tavait provoquée, la faute est commune, Taveu rare; cela tient à la condition de Thomme d*avoir péché, à la vertu de Tavoir avoué. Robert ne s'est pas cru trop grand pour cela, car il savait que Dieu doit être craint par les grands et les petits, et que les divines Écritures instruisent ainsi les puissants: Plus tu es grand, plus tu dois t'humilier devant le Seigneur, et tu trouveras grâce devant Dieo *. »
Ainsi la popularité venait à Robert par ce qui en d'autres temps la lui eût ôtée. L'histoire doit se faire contem* poraine des peuples pour les juger ; le personnage du saint roi Robert serait inexplicable , si on le voulait i«;oler du mouvement de foi et de piété qui déjà emportait les peuples
* Voyex les détails dans le père Daniel.
* Vie de HoherL
20 HISTOIRE DB FRAIÏGE. 1000 — 1010
comme pour les soustraire à Tempire de la force que le premier âge de la féodalité avait dressé sur leurs têtes.
Il est remarquable qu'en même temps Robert eut à combattre cet empire par Tépée, comme pour attester que sa puissance n'avait point été affaiblie par son acte de soumission à TÉgiise.
Eudes ou Odon II, comte de Chartres, de Tours et de Blois, s'exerçait à des entreprises contre ses voisins. Il avait enlevé Melun au comte de Corbeil, par la trahison d'un chevalier nommé Gautier. Le roi lit justice par les armes. Melun fut repris , et Gautier fut pendu.
Le comte de Chartres, ayant pour auxihaires le comte du Maine et le comte de Meulan, s'attaqua alors au duc de Normandie. Chose singulière! celui-ci ne se croyant pas de force à lutter seul, appela à lui des hommes du Nord, qui semblaient encore rester disponibles pour les invasions. Le roi redouta ce secours pour la France, et intervint entre les vassaux, avant que la guerre eût éclaté. Cependant un prince du Nord était déjà arrivé avec ses hommes. Mais il ne fit que paraître et ce fut pour être vaincu par le Christianisme. L'archevêque de Rouen le baptisa.
Mais Robert n'en avait pas moins paru prêt i agir par la force. Il garda les armes pour une occasion nouvelle et oui fut plus grande pour la monarchie.
An 1000. — Henri, ducde Bourgogne, venait de mourir. Cétait, avons-nous vu, un vassal puissant delà couronne, n était frère de Hugues Capet, et oncle du roi. Il fut important de ne point laisser détacher cette grande vassalité par un droit quelconque de succession. Henri n'avait point laissé d'héritier légitime. Mais unfils du premier lit de sa femme Gerberge , soutenu par des seigneurs et par ce comte de Chartres qui semait l'anarchie, fut mis en avant pour occuper le duché. Robert courut au-devant de ce péril, après s'être assuré le secours des armes du duc de Normandie. H s'empara de la Bourgogne par des batailles, ' des sièges et des ravages qui durèrent plusieurs années ^
* Raoul Glaber.
1010 — 1020 HISTOIRE DE FRAIÏCE. 21
ot la remit à son second fils Henri. Plus lard celui-ci la ^devait transmettre à son frère plus jeune, Robert, en qui se devait ensuite constituer la race royale des ducs de Bourgogne. Cétait en ce temps d^aifaiblissement tout ce que pouvait faire le roi Robert pour ressaisir les parties éparses de la monarchie.
Il prit part ensuite à des querelles féodales entre deux comtes des Pays-Bas, Baudoin, comte de Flandres^ et Arnoul , comte de Valenciennes , celui-ci vassal du roi de Germanie, saint Henri H, Fautre vassal de Franco. Xes deux rois parurent en armes , et la guerre finit par la cession de Valenciennes au comte de Flandres, qui en fit hommage au roi de Germanie.
1006 — 1020. — Toutefois, ces guerres particulières n'ébranlèrent pas le royaume, et Robert put revenir à sespenchants paisibles. Pour satisfaire un goût de piété, il fit. un voyage à Rome. Le pape Serge IV Taccueiliit on mêlant ses prières aux siennes. Puis il s'en retourna par le midi des Gaules. Il put voir ce qu'il y avait d'incertain* et de débile dans Torganisation politique qui faisait de la; royauté une sorte de couronnement glorieux de l'anarchie féodale. Il jugea utile alors de s'associer au trône Hugues son ûls, jeune homme d'une très-haute noblesse^ dit le chroniqueur Helgaud. Quelques-uns des grands n'approuvaient point ce dessein. Laissez, prince, disaient-ils, « laisser croître cet enfant jusqu'à ce qu'il soit devenu homme, et ne vous pressez pas, comme on le fît autretois pour vous,^ de l'accabler dans un âge si faible sous le poids d'une telle couronne '. »
La reine Constance, au contraire, avait hâte de voir acr comphr le dessein du roi. C'était une idée d'ambition pré-., voyante, et enfin le jeune Hugues fut sacré.
« Ce bon jeune homme, ajoute le chroniqueui, était d'une grande probité, accueillait et aimait tout le monde, ne méprisait personne, et fut toujours chéri et aimé de tous. Le premier jour des fûtes se passa avec la bcné-
* Raoal Glaber. Liv. m.
S2 HISTOIRE DE FRAKCB.
diction de Dieu ; Robert se réjouissait de son fils et était plein d*une immense joie. Il lui fît cette exhortation : « Vois* mon fils , souviens-toi toujours de Dieu qui t'associe aujourd'hui à la couronne, et plais-toi toujours dans les chemins de Téquité et de la vertu, et je prie le Seigneur de permettre que je voie cela et qu*il m*accorde de te voir faire sa volonté, que trouvent toujours ceux qui la cherchent ^ »
29 juin 1017. — Mais bientôt après les regrets commencent. Le jeune roi avait espéré un rang qui répondît à sa dignité. Il finit par solliciter un apanage. La reine, qui était très-atare et qui avait un empire absolu mr son mari , sMrrite aussitôt contre son fils et Taccable d'outrages et de dures paroles. Elle passait de Textréme faveur à Fextrême aversion. Elle avait désiré de le voir roi , pour s'assurer de l'avenir , et puis , par un caprice de femme violente et irrésolue , elle le poussait à l'irritation , et en le traitant comme un étranger , elle en faisait un ennemi.
L'histoire ne fait que mentionner vaguement une espèce de révolte du jeune prince , ou plutôt une fuite causée par le dépitr n s'en alla avec quelques amis faire des ravages dans les domaines de son père , mais pour revenir bientôt à ses pieds.
D'autres douleurs furent suscitées au roi Robert par la violence de sa femme. Le chroniqueur raconte qu'un certain Hugues , dit Hugues de Beauvais , qu'il avait fait comte de Paris , ayant paru suspect à la reine h cause de l'amitié du roi , elle ne craignit pas de se délivrer de lui par l'assassinat. Il avait suivi le roi dans une chasse , et douze braves chevaliers, dit le chroniqueur , le tuèrent sous les yeux du roi. Ce fut Foulques d'Angers , oncle de la reine , qui lui servit d'instrument pour ce crime infâme •. Le roi Robert n'en continua pas moins de traiter avec douceur l'épouse emportée qui troublait sa vie.
Ce Fouli{ues, homme terrible, reparaît dans les batailles
* Helgaud. — Vie du roi RoherU ' Raoul Glaber. Liv. m.
HISTOTBB DE FRAITCB. 23
féodales. Sa renommée était sinistre; on Faccusait d*ayoir fait mourir sa femme. Il est connu sous le nom de Foulques iVcrrû, Foulques le Noir. Sa vie fut orageuse et romanesque.
Il fit la guerre à Conan , duc des Bretons , qui fut pris après un horrible carnage de son armée. Il la fit ensuite à Eudes de Chartres, cet autre comte dont nous avons vu l*humeur tracassière et guerroyante ; il le battit à Pont-le- Voj , et lui enleva Saumur *.
Peu après , le comte Eudes allait se dédommager en s'emparant des villes de Troyes et de Meaux , après la mort du comte Etienne , qui n*avait point laissé dVnfants, et dont il était le cousin. Le roi ne parut pas même vouloir ressaisir ces deux cités qui relevaient de la couronne, et il laissa s'établir par là une vassalité nouvelle en la personne du comte Eudes , qu*on appela depuis le Charnu penois , et dont les successeurs gardèrent le titre de comtes de Champagne *.
Cétait un exemple pernicieux , sans doute , mais perdu dans la mêlée obscure des batailles, qui alors occupaient la féodalité tout endère. La royauté eût vainement essayé d'absorber soudainement tous ces pouvoirs organisés sur le sol de France ; ce lui fut un système imposé , quoique ftital , de les laisser se choquer et s'affaiblir entre eux par la perpétuité de leurs querelles et par cette terrible justice de l'épée , qui rendait également funestes le droit et la violence , la défaite et la victoire.
* C'est à cette clrconstanee que les chroniqaes parUcolières rattachent les premières fondalioDs de la célèbre école de Pont-le-Yoy. Gildnin. qui était gouvemear de Saumur, ayant été obligé de renoncer à sa vie de batailles , s^en alla relever les mars d'un vieax monastère , et y adjoignit son château de Saint-IHene pour eo faire on lien d'études, et une retraite pour les petits enfonts.
J'ai indiqué ailleurs cette origine.
Notice sur Pont-le-Yoy. — Sur le même sojet, Notices de H. Sarrut et de H. l'abbé Pascal. — Voyes Iliist. de Foulques dans les curieuses Chron, éC Anjou et du Maine , de Bourdigné, récemment éditées par M. de Quai rebarbes.
* Raoul Glaber. Llv. u et ni. Voyes là même , leé autres exemple» des guerres féodales.
2i HISTOIRE DE FRANCE.
Mais, pendant que le système féodal s'épuise en petites guerres de châteaux forts, Tesprit humain se réveille, Taclivité des intelligences s'exerce à mille travaux ^ les monastères se renouvellent, l'Église appelle à soi tout ce qui est éminent ; l'architecture paraît avec ses créations chrétiennes et poétiques , et dans ce vaste mouvement la royauté de Robert remplit son office avec hardiesse et donne l'impulsion aux peuples ainsi jetés à leur insu vers des temps meilleurs.
L'ardeur qui parut alors pour la restauration des saints édifices fut un admirable instinct de civilisation. « Les peuples chrétiens semblaient rivaliser entre eux de magnificence pour élever des églises plus élégantes les unes qu& les autres. Ou eût dit que le monde entier, d'un même accord , avait secoué les haillons de son antiquité , pour revêtir la robe blanche des Églises ^ »
Le chroniqueur trouve de la poésie sous sa plume, pour parler de cet admirable mouvement de création. Un homme appelle surtout son enthousiasme, c'est le vénérable Hérivée, archiclave de saint Martin de Tours. Il renouvela le monastère ,ei en fU ^n des plus beaux édifices construits à cette époque. Et il est utile de connaître comment Tintelligenco était disposée par les études à des conceptions de cette sorte. « Issu d'une des plus nobles maisons des Français, il était plus noble encore par son esprit que par sa naissance ; élevé noblement comme tous les enfants de grandes maisons, il fréquenta ensuite les écoles où il pouvait s'instruire dans les arts libéraux. Mais s'étant aperçu qu'ils étaient plus propres à former des cœurs rebelles qu'à les rendre dociles à la voix de Dieu , il crut qu'il serait assez heureux s'il pouvait seulement en rapporter son âme sauve. Il renonça donc aux études des sciences mondaines , et s'enfuit secrètement dans un monastère , où il demanda dévotement à être reçu au nombre des moines", n Ainsi est attesté le mouvement des études dans le monde*
* Raoul Glaber. Liv. iir.
* Raoul Gliiber. Liv. m, chap..4.
La retraite d'Hérivée ne nuisit point à raciivilé -de son génie. Son père avait voulu l'arracher à son monastère. Le roi Robert le prit sous sa protection , et le destina à un évôché. Il l'envoya à Tours , et c'est là que le saint personnage , vivant dans l'austérité des vertus , « dirigé par les conseils du Saint-Esprit , dit le chroniqueur, donna l'ordre aux ouvriers de jeter les fondements de cet édifice incomparable, qu'il eut le bonheur d'achever, comme 1} Tavait désiré. »
Puis d'autres noms paraissent sous la plume du chroniqueur. L'histoire des monastères est l'histoire des sciences et des mœurs de cet âge. Un abbé de Ouny , nommé Guillaume, resplendit entre tous ces fondateurs d'églises et ces créateurs de l'architecture chrétienne, c Puis^ ajoutc-t-il , quand le monde entier eut ainsi revêtu la robe blanche , en renouvelant les basiliques , on parvint à retrouver des reliques saintes , depuis longtemps cachées à tous les yeux. Les saints eux-mêmes vinrent, par l'ordre de Dieu, réclamer les hpnneurs d'une résurrection sur la terre *. » Alors viennent les miracles. La foi des peuples est tout en émoi : le monde s'agite ; et ce sont ici de grands indices de la révolution qui , plus tard , le prendra dans ses racines les plus profondes et le renouvellera tout entier.
La vie privée de Robert répond à ce travail de transfor^mation. 11 se dévoue au service des pauvres; il appelle autour de lui tous ceux qui souffrent; il distribue l'aumône ; il agrandit ainsi la condition du peuple , et Faccoutume à se chercher un abri à l'ombre du trône.
Robert s'appliquait en même temps à entretenir par son exemple l'activité qui remuait les populations chrétiennes. Il élevait des églises , bâtissait des monastères , et voulant par là honorer les saints du ciel, il jetait aussi sur la terre le germe d'une prospérité nouvelle. Paris, Orléans , Melun, Senlis, Etampes, toutes les villes do son duché, et môme des lieux isolés, lui durent une foule de saintes constructions. Ainsi le monde se détournait des spectacles de ba-
* Raoal Glaber. Liv. m, chap. 6.
tailles , et si une révolution complète ne se pouvait de la sorte achever dans le système politique qui dominait encore , les hommes cependant étaient accoutumés à céder à un empire d'un autre genre ; Fautorité morale était refaite \ les mœurs chrétiennes étaient ravivées ; la vie ecclésiastique reprenait son activité de bienfaisance populaire ; et la monarchie plongeait ses racines dans le sol catholique , par Texemple de la piété et de la charité. Ce règne de Robert , vu avec dédain par Thistoire, est un des grands règnes de France : c'est lui qui donna le branle à toute cette période, qui devait se résumer dans la sainte royauté de Louis IX.
Mais conune il arrive dans tous les temps d* émotion in» tellectuelle, au milieu de cette activité des idées chrétiennes , il y eut des hérésies qui vinrent quelque temps troubler TEglise.
1019. — Rien n*est nouveau en fait d*hérésies. Une femme vint dllalie avec des doctrines ruineuses et infâmes , et elle alla établir son enseignement secret à Orléans. Elle y trûttva des disciples dans le monastère de Sainte-Croix et dans récole de Féglise de Saint-Pierre. Le bruit de cette nouveauté vint effrayer Robert , et aussitôt un synode fut convoqné à Orléans. Les propagateurs de la doctrine dénoncée aux évèques ne craignirent pas de Texposer librement. Ils niaient le mystère de la Trinité ; ils niaient même la création; et enfin, dit le chroniqueur, « après avoir hurlé comme des chiens , et exhalé dans leur folie les horreurs accumulées de toutes les hérésies , ils finirent par professer aussi Thérésie d'Épicure, en ce qu'ils prétendaient , avec lui, que les excès et les crimes n'avaient à craindre ni punition ni vengeance , et que tontes les œuvres de piéfé ou de justice , par lesquelles les chrétiens croyaient mériter les récompenses étemelles , n'étaient que peine inutile ^ » D'horribles accusations de débauche et d'abomination se mêlaient à ces grie& dogmatiques *•
* Raoul Glaber. Liv. iik
• Le P. Daniel.
inSTOIBS I>E VBAKGB* 917
Le procès fui fait aux impies, et, par malheur, il se termina par des supplices. Deux prêtres d* Orléans furent jetés dans un bûcher, et avec eux d'autres complices; treize malheureux périrent dans les flammes.
Des innovations d*une autre sorte, mais moins aérieuéea, se mêlaient au mouvement des esprits; ce furent des ioœurs et des habitudes, transférées à la cour du roi et imi- Hes des peuples d'Auvergne et d'Aquitaine, hofnmea tains eê Ugar», dit le cbroniqoeur , effrayé de leurs modes et de leiiT luxe. La civilisation élégante venait des contrées ronMîaes ; mais la sévérité des Gallo-Francs repoussait ces JBanières efféminées, et, au milieu de son récit, Raoui Glaber se fait poëte pour les maudire. C'était encore là ^une partie de la révoloti<Hi sociale ; mais les contemporains ne la pouvaient pénétrer.
Observons que ce qui rendit alors lea moralistes plus -austères et râoqoeace des prêtre» plus menaçante , ce fut le spectacle de plusieurs fléaux qui tombèrent sur la France ; et aussi cestte idée fixe d'un avenu* de destruction, •qui se rattachait à la r^évolution de miUe ans consommée .depuis la venue de Jésus-Christ. Il y eut4tes inondations^ des incendies , des ûimiaes, et puis des éclipses , <les coiinètes, et même, selon Je chr^miqueur, une pluie de 'pierres * , et d'autres choses enfin non moins prodigieuses dont le récit épouvantait l'imagination des peuples. En même temps les Sarrasins reparaissaient. On parlait de ipands malheurs arhvÀ à Jérasaiem. L'attention des hommes était vivement émue. Et tout ce bruit de cala- «mités, par ee qu'il avait de réel et d'imaginaire, les disçposait à des réparations extraordinaires, à des pénitences, À des vœux , à des travaux sans exemyAe , à de lointains 9>èlerinages , immense remuement des Ames, d^oii devait ^eortir à leur insu la civilisation.
Du reste, les États voisins laissaient la France aller paisiblement à ses destinées. Robert avait , avec les rois de ^rmanie , d'Angle&erre, d'Espagne et de Bourgogne, des
• Aaml GMer. Llv« a.
28 HISTOIBE DB FRANCE. 1020—1030
rapports d^amitié. Il s'était lié principalement avec Tempereur Henri , qui avait comme lui été élevé par Gerbert. Ce prince , en mourant , laissait l'Empire en proie aux ambitions. Il n'avait point eu d'enfants, par suite d'un vœu de virginité fait en commun avec sa femme , sainte Cunégonde ; mais il avait désigné pour son successeur Conrad , duc de Worms. Les Italiens voulurent tenter de retenir ce titre d'empereur , que déjà la Germanie semblait posséder comme un droit. Ils Tofifrirent à Robert , qui le refusa. Us l'offrirent ensuite au duc d'Aquitaine; mais pendant que celui-ci cherchait les moyens de soutenir son acceptation , Conrad se faisait nommer par le pape Jean XIX.
1025-1026. — ^Robert avait pendant ces intrigues laissé tomber ailleurs sa sollicitude politique. Le duc de la Basse- Lorraine avait refusé de reconnaître Conrad , et de là semblait devoir sortir une guerre. Robert se disposa cette fois à paraître en armes pour faire rentrer la Lorraine dans les vieilles limites de la France. C'était là un instinct de monarchie. Conrad prévint ce danger en s'emparant par la corruption des vassaux lorrains , et il ne resta des desseins de Robert qu'une guerre féodale entre Eudes , le comte Champenois , qui, selon ses habitudes, avait pris parti contre le roi de France, et le terrible Foulques, comte d'Anjou, que Robert laissa engagé dans cette querelle.
Ce fut un incident passager. Peu après mourut Hugues, fils du roi, associé au trône , prince de haute espérance, selon le chroniqueur. Tout aussitôt la reine Constance, maîtresse impitoyable de son mari, lui voulut imposer de sacrer roi son plus jeune fils, qui avait nom Robert. Le roi, soumis en tout le reste, fut inflexible dans une question de royauté. U s'associa Henri, son second fils. Le droit d'hérédité s'était simplifié , et la primogéniture était devenue un principe plus fort que les caprices. «
1030. — Cependant ce choix même devint pour la reine un moyen de trouble. Elle réunit les deux frères et les tourna contre leur père. Robert vit la fin de son- règn« désolée par les révoltes de ses enfants. H fut obligé de
HISTOIRE DB FRAIVGB. 29
marcher en armes vers la Bourgogne; mais il ne fit que montrer la guerre, et il désarma les rebelles à force de résignation et de clémence.
1031.— Peu après, il mourut au château de Melun. Son corps fut transféré à Saint-Denis, au milieu des larmes et des gémissements des peuples. On pleurait le père des pauvres, le défenseur des faibles, le bienfaiteur de la patrie. Rien de plus touchant que le récit de cette mort, et le tableau de cette douleur. On se souviut que, peu de jours auparavant, le soleil s'était voilé, et le présage était ainsi vérifié par un grand malheur*. Pendant plusieurs jours, la multitude accourut à St-Denis de toutes parts; tous poussaient de grands cris au ciel : Grand roi , Dieu bon, pourquoi nous tues-tu , en nous ôtant ce bon père et Funissant à toi? Ils se frappaient la poitrine; ils allaient et venaient au saint tombeau, pleurant et répétant les mêmes paroles. « Tant que Robert a commandé, disait le peuple, nous avons vécu dans la paix, et exempts de crainte ! Que Tâme de ce père pieux , ce père du sénat, ce père de tout bien, soit heureuse et sauvée! » Tels étaient les cris de la multitude, admirable oraison funèbre d'un roi populaire, qui venait d'ouvrir la voie que suivrait désormais toute sa race.
L'histoire a quelquefois dédaigné en Robert des vertus ou des habitudes de moine. Il était assidu aux églises. Il aimait le chant sacré. Il composait des hymnes pour les saints. Mais ce fut là une grande partie de son autorité de roi. Sa science le rendit imposant aux conciles, et sa piété le ût aimer des peuples. H est rare que les dédains de rhiâtoire soient raisonnables. L'histoire doit d'abord être juste, et pour cela elle ne doit pas juger les vieux temps avec les idées des temps nouveaux. Ce sont les temps nouveaux qui le plus souvent appellent, je ne dis pas le dédain mais la sévérité de l'histoire.
• Helgaad.-^ Vie du roi Rohnk
30 HISTOIRE DB FBANCE.