‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 20 sur 50 · LOUIS VIII · texte numérisé non relu

LOUIS VIII

1223. — Louis Vin s'est déjà fait voir dans le règne qui vient de finir. Il n'avait manqué ni d'intelligence dans les affaires , ni de courage dans les batailles. Il eût pu

• Guillaume le Breton.

• La Philippide, ilu même.

•èlre un graad roi. Ce qu'on nomme -le hasard des «évcnements nanqBa à 6a destinée. Ce fat beantonp pour <sa gloire d'être digne de son père et de son fils. Il mrait trente-sii ans lorsqu'il fut sacré à Reims avec sa femme « Blanche de Castillo. Dès son arriyée au trdne, le roi d'Angleterre , Henri III , pensa qu'il pouvait lui disputer la Normandie; il débuta par des ambassades, mais la guerre paraissait au loin, et Louis prévint les périls par des allia&ces avec l'empereur Frédéric et avec les grands vassaux, et aus^i par l'occupation des places principales de la Tauraine et du Poitou , où l'autorité anglaise avait des xacines encore. Tout se. soumit, jusqu'à La Kochelle , qui «près un siège capitula. La Guienne seule resta fidèle au roi d'Angleterre ; Bordeaux avait de l'imporbance ; Henri résolut de je&er là toute son action , pour essayer de ressaisir quelques conquêtes. Il y envoya son frère Richard, el auparavant il l'avait ceint de l'épée de chevalier, en lui donnant le titre de comte de Cornouailles et de Poitou , comme pour raviver l'union des deux pays. Les Gascons aimaient la domination anglaise ; ils reçurent la flotte de Richard avec acclamation. Cependant nulle grande entreprise ne paraissait formée. Quelques seigneurs restaient iidèles à la France ; 1q vicomte de Thouars, d'abord incertain, se déclara pour elle. On prit et on reprit des cbâleauz, puis les combats s'attiédirent d'eux-mêmes, lorsque le «oi s'arma de nouveau pour aller combattre les Albigeois. Un astrologue avait dit à Richard que cette guerre serait fatale àLouis, et qu'il y mourrait, lui ou son armée. Richard compta sur la parole du devin , et laissa faire la Croisade.

Vers ce temps, avait paru en Flandres on imposteur, qui se faisait passer pour Baudoin, empereur de Constantiuople , lequel était mort entre les mains des Grecs. La crédulilé populaire lui fit des partisans, et il dépouilla de la plus grande partie de ses domaines la comtesse Jeanne, fille de Baudoin. La comtesse tendit ses mains vers le roi, qui vint a Péronne , et appela l'aventurier à une conférence. Son imposture fut aisément découverte, ol il se

hftta de fuir soas un déguisement de marchand. Il fut arrêté par un chevalier, qui le livra à la comtesse. On renferma dans une prison , et après mille supplices on le pendit.

Cest de là que partit Louis pour le Languedoc. La guerre y avait pris un caractère nouveau , et Tachamement des sectaires était devenu un fanatisme politique. Il s*agissait de la succession du comté de Toulouse , qu*Amaury n'avait pu défendre, et qu'il avait transféré au roi, tandis que Raymond le revendiquait contre la déchéance prononcée dans le concile de Latran. Le pape Honore avait d'abord reconnu ce caractère politique aux guerres qui se perpétuaient dans le Languedoc, en suspendant les indulgences accordées à ceux qui s'enrôlaient contre les Albigeois, et reconnaissait même pour catholique le jeune Raymond *. Mais bientôt, par des motifs que l'histoire ne dit pas, il jeta encore à l'oreille des peuples ce nom puissant de Croisade, qui toujours remuait les âmes. L'intérêt de la religion restait mêlé à cette lutte de partis, mais l'hérésie Albigeoise paraît à peine dans l'histoire [1226]. Le roi avait accepté les droits d'Amaury de Montfort, en lui assurant en échange la dignité de connétable, quand elle serait libre. Mais toutes ces pensées réunies d'ambition, de rivalité ou de foi chrétienne, avaient fait une puissante exaltation dans le royaume , et tous les grands noms de la chevalerie reparurent dans l'expédition de Louis. Cinquante mille hommes marchèrent par Lyon vers le Languedoc. Avignon ferma ses portes après avoir promis de les ouvrir, n fallut en faire le siège ; on y entra par capitulation, après trois mois de rudes combats. Pendant ce temps, d'habiles négociations avaient conquis le pays jusqu'à Toulouse ; le roi parcourut le Languedoc en maître plutAt qu'en vainqueur. Toutes les villes avaient^ accepté son sceptre, Toulouse seulement lui résista ; déjà s'annonçait la fin de ces longues batailles oii la religion avait été mêlée à la politique , où le crime et la piété avaient servi tour à tour d'excitation à la victoire.

« VU de Louii VllL CoIIect. de M. GuizoU

HISTOIRE DE FRAITGB. 229

Louis Yin s*en revenait à Paris, lorsqu*il fut pris à Hbntpensier^jdans T Auvergne, d*une maladie inconnue, qui Tenleva^tf la vie peu de jours après. Les chroniques du temps ont recueilli sur cette mort une anecdote romanesque; les médecins, dit-on , attribuaient son mal à un excès de continence , et Archambault de Bourbon introduisit près de lui une jeune fille dans son sommeil. « Il n*en sera point ainsi, jeune fille, dit le saint roi; je ne pécherai mortellement de quelque façon que ce soit *. » Ce qui reste vrai dans Fbistoire , c*est que Louis VIII fut un roi chaste. Sa vie fut sainte, sans manquer d'éclat, et sa enommée de héros ne doit pas périr , pour se trouver comme enserrée entre deux gloires, celle de Philippe- Auguste et celle de saint Louis. Il laissa la monarchie agrandie par ses conquôtes. Tordre dans TÉtat, la paix partout. Son testament est un monument de sagesse et de piété; quelques-unes de ses dispositions sont un indice utile à rhistoire, pour la connaissance des institutions du temps : après avoir disposé de ses domaines, selon la pensée héréditaire de Funité de pouvoir, il distribuait ses biens et ses trésors, selon des idées fécondes et populaires de charité. Il léguait à deux cents Hôiels-Dieu vingt mille livres, cent livres à chacun; à deux mille maisons de lépreux, dix mille livres; à soixante abbayes de Tordre de; Prémontrés, six mille six cents livres pour célébrer son anniversaire ; et pour le même objet, à quarante abbayes de Saint-Victor , quatre mille livres ; à soixante abbayes de Tordre de Cîtcaux, six mille Hvres ; à vingt maisons de moines du même ordre, deux mille livres; il léguait trois mille livres aux orphelins , aux veuves et aux femmes à marier; et enfin il instituait des fondations nouvelles. U laissait cinq fils : Louis , qui lui succédait à la couronne ; Robert, comte d'Artois; Alphonse, comte de Poitou; Charles, comte d'Anjou, et Jean, qui mourut peu après son père. Le testament portait que le dernier serait clerc, et le président Hénault s'étonne avec raison de cette dis-

* Chronique de Foy-Laorent,

230 HISTOIRE DB FRÀSGE.

position dans un pûnce sage et chrétien. Du reste, chaque apanage était réglé, avec le droit de retour à la couronne, grand principe péniblement sorti des partages de la monarchie et des déchirements qu'Us avaient produits.

Ainsi s^ouvrait la grande époque de Saint-Louis , admirable liaison des temps primitifs et des temps modernes ; passage glorieux entre la monarchie féodale et la monarchie nationale; espèce de temps d'arrêt oîi la chevalerie prend une forme toute nouvelle, et aussi toute chrétienne. L'histoire, sortant comme d'une confusion sanglante, aime à pénétrer d^avance les temps qui vont s'ouvrir. Elle y trouvera des désastres encore, mais elle y trouvera des principes d'ordre, avec de la- gloire et de la vertu , pour tempérament des calamités.

Voyons toutefois encore comment les âges précédents avaient, pour leur part, préparé cet avenir.

Nous avons couru rapidement dans l'exposé des faits de l'histoire , au temps de Louis le Jeune. Et aussi nul drame ne s'offrait dans cette vie de roi, noble toutefois et chevaleresque , mais frappée de je ne sais quel caractère de tristesse, qu'on prendrait pour une sorte de fatalité.

Ce règne , après celui de Louis le Gros , n'avait pas moins eu sa part dans la constitution de la monarchie, par la sage politique de Suger, grand homme qui avait connu son temps et avait dominé ses faiblesses, ses erreurs, ses vertus même.

La Croisade avait continué d'occuper les âmes, et elle avait, avec ses vicissitudes do gloire et de désastre, jeté de plus en plus la féodalité hors de ses traditions primir tives de tyrannie. L'épée des chevaliers, surmontée d'une croix, n'était plus l'instrument de la servitude populaire, elle était devenue un signe de protection et de liberté. La Croisade avait arracher de leurs cavernes les brigands et les oppresseurs, et rarement, à partir de ce moment, on voit dans l'histoire de nouveaux indices de barbarie. Le sceptre du roi avait frappé les tyrans; la Croisade les fit disparaître.

Et alors aussi , une force inconnue poussait la société

HISTOIBE DE FRANCE. 231

è des destinées nouvelles. La constitution des communes avait grandi; les corps bourgeois ou compagnies communales avaient pris leur place dans TÉtat, et leurs légions tiraient librement répéc à côté des seigneurs et des chevaliers, et de leurs hommes d*armes. Ce mouvement de liberté ne s'était point fait sans secousses menaçantes pour le droit ou pour Tordre antique , et c'est encore ici un objet de surprise de voir l'écrivain que j'ai quelquefois cité *, continuer à rechercher, sous les règnes de Louis VII et de Philippe-Auguste , les répressions de la royauté contre les communes , toujours pour attester l'antipathie royale par rapport à l'indépendance des peuples. Cet écrivain accuse les rois d'avoir fait céder cette antipathie à l'amour de l'argent, en rançonnant la liberté , et faisant payer le prix de la paix concédée aux communes *. Cette accusation est digne du temps oh nous vivons, mais répond mal au caractère d'enthousiasme et de chevalerie du douzième et du treizième siècle. Les controverses, au reste, sont superflues; la clarté de l'histoire sufQt à l'équité des jugements. Ce serait méconnaître les âges^ les mœurs , les idées, les nécessités même, que de ne pas voir l'ensemble de vues qui, par degrés, conduisait la monarchie et la nation à l'unité par la liberté. Les accidents que les passions mêlèrent à cette marche simultanée étaient inévittt» hles ; mais la pensée commune était manifeste , et le résultat général était certain.

M. Thierry recherche avec curiosité la résistance de quelques évèques , semblable apparemment à celle des barons , puisque , comme eux , ils étaient seigneurs ; et ce lui est une bonne fortune , par exemple , de trouver Philippe-Auguste quelque peu favorable à Tévêque de Laon ou à Farchevèque de Reims , dans leurs luttes contre leur commune. Mais les conflits de juridiction soDt*iIs assez éclairés pour qu'il soit ainsi permis à l'histoire de

' A. Thierry. Lettreg Hist, : des commiineB de Laon, de Reims » de Veielai.

•iWd.

S32 HISTOIRE DE FBANGE.

prendre fait et caase contre Tancien droit ? et le roi devaitil, au lieu de tempérer les luttes, sacrifier brusquement les traditions d'autorité ?

ce Nous vous ordonnons , disait-il aux bourgeois de Reims pour mettre fin à leurs querelles , d'observer avec hutnUUé les bans de Tarchevèque; que si vous les trouver déraisonnables , remontrez-le-lui paisiblement, comme à votre seigneur, et requérez-le d'amender ce qui devra être amendé , ne vous mettant point en contradiction avec ses ordres , mais l'avertissant et le requérant comme un seigneur, afin qu'il pourvoie comme il le doit au péril qui pourrait advenir ; que si en ayant été requis , il refuse de le faire , et que vous nous adressiez sur ce point vos remontrances , nous ferons avec plaisir, à cet égard , tout ce qui est de notre devoir *. »

Cela est vague ! dit M. Thierry. Les bourgeois ne pouvaient accepter de telles paroles comme une protection suffisante !

C'est-à-dire, il fallait d'un seul coup briser le vieux droit, et exposer la liberté à se briser eUe-mème !

Et là-dessus on conteste aux rois de France leur affection pour le peuple , et leur action politique dans la constitution des communes! C'est une pensée toute contraire qui sort des récils de Thistoire. El puis il n'est pas même vrai que le monarque eût à défendre le peuple de Reims contre son évèque. Ce Guillaume, surnommé Blanchemain , que M. Thierry attaque à outrance après huit cents ans , était défendu d'avance par la popularité de ses vertus. C'est celui dont la Chronique de Reims dit naïvement qu'il a tant valu à son tans qu'il restabli eschvinnage et fist moult de biens *. Pourquoi donc ainsi interrompre les vieilles renominées populaires ! Et de quel droit nous jouonsnous au temps présent de la gloire des temps antiques?

Revenons à la politique de Philippe-Auguste. Elle fut nationale , mais elle ne fut pas précipitée. Quand les na-

* M. A. Thierry. Lettres,

• Chap. I.

HISTOIRE DE FRÂIÏCE. 233

lions sortent de ces habitudes de temporisation prudente, ce ne sont pas des n^volutions graduelles et morales qui arrivent , mais des chocs terribles et des ébranlements furieux , sans nul profit pour le l>ien-êlre de Thumaniié. Et pour ce qui est des passions modernes , il faudra bien qu*e]les cèdent à Thisloire. C'est Thistoire qui atteste que le propre du génie de la monarchie en France fut de suivre la réformation de la société antique, de la suivre lentement , mais de ne Tabandonner jamais. Et entre les grands rois qui obéirent le plus utilement à cet instinct, Philippe- Auguste mérite plus d'honneurs, parce qu'il fît servir à ce but la paix et la guerre , double action et double habileté rares dans Thistoire des empires.

Je ne redis pas son système de conquête contre FAngleterre. On Ta suivi dans le récit des événements. Ce qui est notable , c'est Tart du monarque à intéresser à ses batailles la nation tout entière. Alors Tunité morale de la France commence à reparaître ; depuis Charlemagne elle s'est abîmée dans Tanarcbie des partages, et dans le patriotisme de château fort. Ce fut un magnifique spectacle de voir à la bataille de Bouvines le peuple et la chevalerie, les communes et les seigneurs, les vassaux et le roi , les évèques même, confondus dans une même défense du territoire, et tous engagés vaillamment et pêle-mêle dans cette grande lutte oîi la féodalité n'était pour rien , oîi la France seule était le point de mire des rivalités.

Le jour de la bataille, l'église de St-6ermain d'Auxerre brûla. Quelque temps après , on demandait comment il avait laissé brûler son église. — Ce jour-là , répondit-il, j'étais à la bataille de Bouvines ^

Cet enthousiasme de nationalité se trouve partout, même sous la plume des historiens , et c'est un beau contraste, avec notre scepticisme contemporain et notre dénigrement philosophique, de voir les chroniqueurs laisser

* Je n'avais point trouvé ce mot d'enthousiasme dans les Chroniques, Cest mon ami , M. Michaad , chronique vivante , qui me l'a lait connaître.

^34 HISTOIBE BB FBATfCB.

échapper leur admiration en termes de naïVeté, qui Atent le soupçon même de la flatterie. Guillaame le Breton n appelle Philippe-Auguste que du surnom de Magnifique , et ce surnom était justifié par la grandeur de ses entreprises et par la splendeur de sa couronne. Rigord lui a fait le premier, ce semble, cet autre surnom d'Auguste, qui a survécu ; et il Fexplique en ces termes dans la préface de ses récits : « Peut-être vous étonnerez-vous du titre .d'Au^ guste que je donne au roi en tète de cet ouvrage ; en voici la raison : Les écrivains donnaient ordinairement le nom d'Auguste (du verbe atigeo, auges) aux Césars qui avaient augmenté FÉtat. Philippe mérite donc le titre cTAuguste , puisqu'il a augmenté -aussi TEtat. En effet, il a réuni à son royaume tout le Vermandois, que ses prédécesseurs avaient perdu depuis longtemps, et beaucoup d'autres terres, dont il a encore augmenté le revenu de FEtat. De plus il est né dans le mois consacré à Auguste (août), c'està-dire , quand les granges et les pressoirs regorgent de tous les biens temporels. »

Telle fut donc la nationalité de Philippe-Auguste; elle entraînait toutes les pensées, celles du peuple et celles des grands, et peu à peu les hommes s'accoutumaient à voir dans la royauté le lien de tous les intérêts.

Pendant ce temps, un grand mouvement intellectuel remuait les âmes, et c'était aussi une partie essentielle de la révolution sociale qui s'opérait.

L'histoire des universités en France et en Europe est une haute explication de l'action monarchique et eeclésiastique dans l'établissement de la liberté moderne *.

Cest peu de suivre dans cette histoire le progrès des études humaines , et la variété des controverses philosophiques. Une pensée plus générale domine ces détails , c'est l'appréciation du pouvoir moral, qui saisissait les générations par l'éducation , pour les élever à une condition nouveDe ,

' Voyez 1m diverses histoires : — Du Boullay. ^ Grevler. — J'ai consacré un travail parUcaller à cet objet intéressant : — Uniternîé. —

Encyclopédie da xix* siècle.

EISTOIIE DR FRAHCB. 235

et les faire entrer^ par cette espèce (Taffranehissemeiit, le plus noble de tous, dans la constitution définitive de la société chrétienne en Europe.

Les écrivains modernes ont vu le bienfait réalisé, et ils ont méconnu la main d*où il était tombé.

Cest riÊglise , et avec TÉglise , les rois de France , qui ont fait cet admirable mouvement de Fintelligence , précurseur de la liberté générale.

Sous Philippe-Auguste, il prit un développement extrèmay par Ventrainement du génie du roi, qui entourait de pompe la monarchie, et donnait une admirable excitation à Tactivite des esprits. « En ce temps, dit le chroniqueur, Fétude des lettres florissait à Paris. Nous ne lisons pas que les écoles eussent jamais été fréquentées à Athènes ou en Egypte, ou dans quelque partie du monde que ce fût , par un aussi grand nombre de gens que ceux qui ve-^ naient habiter ladite ville pour s'y livrer à Fétude. D en était ainsi , non-seulement à cause de Tagrément du Ueu et de la surabondance des biens de toutes sortes qui y affluaient, mais aussi à cause des libertés et des prérogatives spéciales de défense dont le roi Philippe et son père avant lui avaient gratifié ces écoles ^ »

Ce fut Robert Courçon^ un cardinal, légat du pape, qui eut mission de dresser les statuts de liberté de TUniversité de Paris. Et par Fétude ou la clergie se formaient alors , coDome au temps de Charlemagno , des existences nouvelles dans rÉtat , contre-poids imposant aux vieilles existences delà conquête d'abord, de la féodaUté ensuite. Je ne dis en courant que les généralités de Thistoire ; les particularités sjirabondent. « L'an du Seigneur 1194, dit Tautre chroniqueur, UiChel, doyen de Paris, fut élu pa-r triarche de. Jérusalem; mais. Dieu en ayant ordonné autrement, il fut nommé archevêque, quinze jours après, par le ckrgé de Sens , avec Tassentiment du roi FhiUppe et de tout La peuple de cette ville , et sacré archevêque Ito huit des calendes du mois.de mai suivant (24 avril). Je re*

< Guillaame la Breton.

236 HISTOIRE DE FRAIIGB.

gretle, ajoute Thistorien, que mes moyens ne me pennettent pas de louer dignement sa sagesse et son habileté dans la direction des écoles de Paris, aussi bien que ses largesses infinies , et toutes les vertus dont il donna Texemplearant de recevoir le titre d'archevêque*. »

Ainsi, renseignement des sciences était un titre aux dignités, et c'était là une glorieuse noblesse, la noblesse du peuple , noblesse instituée par les rois , pour devenir la puissante rivale de la noblesse de Tépée ; puis, par malheur, de rivale, elle devait se faire ennemie. Mais la pensée des rois n'en était pas moins féconde et populaire ; c'est tout ce que doit observer l'histoire.

Le progrès se fît sentir à tous les arts de l'esprit. L'éloquence se raviva. Les lettres chrétiennes furent brillantes et prospères. Suger et saint Bernard, deux sublimes esprits, excitèrent toutes les études. La prédication remua les peuples. L'historien Rigord cite surtout trois grands missionnaires : Foulques, Pierre de Roissy et Herluin, tous hommes lettrés et savants, autour de qui se pressaient les multitudes, et qui opéraient des conversions prodigieuses, par la puissance de leur parole.

Puis la perfection des arts libéraux suivait le mouvement intellectuel. L'architecture arrivait à des chefs-d'œuvre sans modèle dans l'antiquité. Philippe-Auguste excitait le génie parla magnificence des travaux qu'il jetait à plaisir sur la glorieuse cité de Paris. Les temples et les palais se multipliaient. La ville même s'agrandissait. L'industrie et le commerce florissaient , la population croissait; tout prenait un aspect nouveau dans une monarchie qui allait devenir toute nouvelle.

Au sujet de cet agrandissement de la ville, et des autres constructions d'utilité dont le roi couvrait la France, il importe de citer les paroles de l'historien du temps. « La même année, 1311, le roi Philippe le Magnanime entoura, vers le midi, Paris d'un mur allant des deux cAtés jusqu*à la Seine , renferma dans des murs une très-grande étendue

'Rigord.

HISTOIRB DE FRATfCE. 237

de terrain et força les possesseurs de champs et de vignobles de louer à des habitants pour y bâtir de nouvelles maisons^ ou bien d'en faire construire eux-mêmes, afin que toute la ville jusqu^aux murs parût pleine de niaisons. Il fortifia les autres villes, châteaux et forteresses du royaume , par des remparts et des tours inexpugnables. Louable et admirable justice d'un prince ! quoique, parle droit écrit, il eût pu, pour l'avantage public du royaume, faire construire des murs et des fossés sur les fonds des autres , préférant Téquité à son droit, il compensa sur son propre fisc les pertes que ses sujets encouraient par là ^ »

Ces paroles répondent aux critiques du dix-neuvième siècle, qui s* en vont fouillant des chartes, pour constater que Philippe-Auguste faisait payer le prix des communes. U le faisait payer peut-être ! et cela , d'ailleurs , n*est ni nouveau , ni à tout jamais disparu de 1 histoire des gouvernements, de compenser la liberté par un peu d'or. Hais on voit quel était l'usage du fisc, et c'est cet exemple qui n'a pas été toujours imité.

Cest Philippe-Auguste qui commença le château du Louvre. Il eut la glorieuse pensée d'élever un asile pour les soldats que la guerre aurait mutilés, et le grand pape Innocent m l'encourageait à cette œuvre chrétienne , en promettant d'exempter la maison de la juridiction de Fé^ vêque. Hais ce ne fut qu'un grand dessein , et l'exécution en fut remise à un autre roi de France, par cette transmission de pensées nationales, qui dans la monarchie n'étaient jamais perdues.

n reste peu de monuments de l'administration civile da royaume. Tout indique qu'elle avait pris une extrême régularité. La guerre était devenue un art, et la discipline des armées était déjà une grande partie de l'ordre. Le recours à la justice du roi contre les justices partielles s'affermissait comme un droit et comme une protection. L'unité était alors la Uberté, jusqu'à ce que par une réaction lamentable elle devint la servitude. Hais il fallait pour cela

* Gulllanme le Breton.

338 flISTOIlS IXE FKANCB.

des temps nouveaux, et la monarchie n^enaundt pas moins suivi son œuvre de popularité et de bon ordra.

Tel fut donc le roi Philippe-Auguste. « Homme trèsprudent par son adresse, fort de courage, ^and par ses actions, illustre de renom, victorieux dans les combats, distingué par de grands et nombreux triomphes^ qui augmenta merveilleusement les droits et la puissance du royaume des Français et enrichit considérablement le fisc royal*. »

On a reproché à rhistoire de Fraace d'absorèer la nation dans la personne des rois. -C^st nne faute Bt une injustice, si cda est Mais dans le mdiuvemeal général delà société, quand les rois donnent Texemple, qvanddls IratoeAt les masses, ou qu'ils les éhoranlent, ou qu'ik les élèvent, il faut bien voir la force où elle est, et ne pas ickercher Finlelligence où elle n'est pas. Les peupdessie se meuvent pas d'eux-mêmes, et les uAopies modernes, inapplicables dans ravenîr, le sont bien moins encore dans k passé. L*hamanité n*est pas une abstraction, et la politique n'est point une rêverie. Dieu ieiïe ce et là quelques. génies sur la terre , et ce sont eux qui soulèvent le tpoids des nations et le poussent en avant. C'est en ce sens que la personne des grands rois doit être Tobjot principal de Tatâention de rhistoire. Non point que les peuples soient négligés par elle, mais parce qu'ainsi s'explique le mouvement qui les £Bdt aller à leurs destinées.

He craignons pas le reproche des philosophes. A les croire, il faudrait ôter la poésie môme de l'humanité. Les rois sont les personnages des grands drames de l'histoire, même quand ils ne sont que des instruments des multitudes. Us appartiennent à la postérité , môme quand ils ne s'appartiennent pas à eux-mêmes. £t tout n'est pas fini pour nos récits 1 Voici que dès ce moment s'offre à nous la touchante et sainte figure de Louis IX , le plus populaire et le plus français des rois; et, après lui, que de rois encore! que de rois du peuple 1 que de nobles roisl En^ui-

• GoUlaame le Breton*

HISTOIBB DE FJLAITCE. 239

rant Thistoire de leur vie, nous suivrons rMsiûire de la France. En eux se résumera Texpression des révolutions morales qui vont passer sur la société , et lorsqu'ils xépondi ont mel à leur mission de modérateurs et de ga^^uiens des lois de Tordre, Tbistoire n'aura pas besoin d'un gra^d eSori de ooutage pour lâur j«ier le ^lÂme : il lui suffira de se souvenir des âzeioples qu'ils •voient reçus, et des tradiiiotts qa'ik devaient ^ar-der.

S40 HISTOIRB BB FEANGB.

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