‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 22 sur 50 · LOUIS IX.— SAINT LOUIS · texte numérisé non relu

LOUIS IX.— SAINT LOUIS

Cest avec une sorte de pieux recueilloment que Thistoire aborde le règne nouveau. Un grand nom , un nom cher à rhumanité comme à TÉglise se montre à nous. Ce nom est l'expression des vertus d*un saint rt des vertus d^un roi. Étonnant assemblage ! harmonie céleste ! l'humilité et la gloire, la soumission et la fierté, la naïveté d'un

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cénobite et l'habileté d^un politique, les pratiques du dévot et les réformes du législateur, tout ce qu'il y a de bon dans raine façonnée aux inspirations du christianisme, la vie innocente au milieu des désordres , la pensée droite et pure au milieu des vices , Tamour des hommes vivifié par l'amour de Dieu , le courage, Tabnégation^ le sacrifice , tous les exemples de dévouement et de miséricorde, d'héroïsme et de charité, c'est ce que l'histoire entrevoit d'avance, en prononçant le nom de Louis IX, devenu, grâce à l'Église , le nom plus touchant et plus populaire de saint Louis.

12216. — Ce règne semblait s'ouvrir sous de dangereux auspices. Louis n'avait que douze ans ; sa mère, une étrangère, devenait en butte aux oppositions. Les vassaux s*étaient à peine habitués à la suprématie du monarque ; le joag était pesant; déjà les rébellions se tenaient prêtes; en tète des plus prompts paraissaient quatre comtes puissants: Pierre Mandere, comte de Bretagne; Hugues de Lusignan, comte de la Marche; Raymond VIII, comte de Toulouse; Thibaut IV, comte de Champagne.

Chacun de ces personnages avait des racines profondes dans l'Etat.

Le comte de Bretagne était arrière-petit-fils de Louis le Gros. D'abord comte de Dreux, il avait ensuite épousé Alix, héritière de Bretagne. On l'appelait Mauderc, c'està-dire mauvais clerc, parce qu'ayant été destiné à la clerffi$ il avait pris le parti des armes; d'autres disent parce qu'il s'était fait le spoUateur des prêtres. Ses domaines étaient considérables, il touchait aux terres de Paris. Esprit remuant et indompté, il menaçait d'accepter la suzeraineté d'Angleterre, plutôt que de souffrir Blanche à la tète du royaume.

Hugues de Lusignan était moins formidable par luimême que par sa femme , Isabelle d'Angoulême , dont la vie était un roman plein de passion. Fiancée à Hugues de Lusignan dans soil jeune âge , eUe avait été autrefois enlevée par Jean sans Terre, qui l'avait faite reine et en avait eu plusieurs enfants. A la mort do Jean, elle était revenue

en France et avait retrouvé son fiancé, qu^elle avait époQsé, et toutefois dlo supportait avec douleur de n'être que la fémmed'un comte, après avoir été la femme d*un roi. De là de vagues pensées- d'ambition et de colère jalouse, qui se* firent jour à la vue de Blanche, régente de France. Henri Ilf, roi- d'Angleterre, était son fik. Cétaii une excitation'de plus auH mauvais desseins. ^

Ra3nûnond, comte de Toulouse, gardait la tradition de» haines de'sa famille. Sa puissance était restreinte, mais la vengeance bouillonnait en son cœur, et elle avait pour auxiliaires les ressentiments hérétiques comprimés parles derniers règnes.

Enfin Thibant , comte de Champagne , apparaissait comme un adversaire dangereux, mais avec des résistances capricieuses, mêlées d'amour et de haine; carae* tère romanesque que l'histoire n'a pu bien saisir, un de ces personnages inexpliqués, qui se prêtent aux récils mystérieux, et semblent plutôt faits pour servir aux inveib tions des poètes que pour éclairer la marche des temps* On le disait épris de la reine, et l'on avait été jusqu'à soupçonner que son amour l'avait poussé à un grand crime. On /Supposait qu'il n'était point étranger à la mort de Louis VIII ; c'était une imputation mensongère. Mais les bizarreries insensées du comte donnaient lieu à des jug^ mcDts extrêmes. Thibaut était puissant, il ceignait Paris de ses domaines. Philippe-Auguste avait resserré cette vassalité par des précautions. Le comte s'était trouvé plus' a l'aise sous Louis VIII; mais sa passion pour la reine, Tirritant et le désarmant tour à tour, avait ôté à ses oppositions un caractère de continuité qui les eût rendues formidables^ '

Tel se montrait donc Thibaut au début du nouveau règne : inégal dans ses haines et dans ses amours, infidèle dans le dépit comme dans la soumission, tantôt ennemi, tantôt flatteur , essayant de tout , des armes et des chansons , pour toucher le cœur de Blanche , mais toujours rejeté par la fierté de cette reine. Ces ambiguïtés mêmes étaient un cncouragoment aux autres vassaux.

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n restait ponrtant des fidèles autour de la royantéi Louis Vm , en mourant , avait mis son fils et sa fummo sous la garde de plusieurs seigneurs qui Tentouraient^ Matthieu de Montmorency, connétable de France, les anchevéques de Sens et de Bourges , los évoques de Beauvais, de Noyon et de Chartres, Philippe, comte de Bou^ logne, le comte de Montfort, les sires de Coucy et de Bourbon avaient promis au monarque mourant que ses volontés seraient maintenues. Tous gardèrent d'abord leur parole. La régente fut reconnue , et Ton conseilla do cour* ronner le jeune roi.

Blanche de Castille avait alors quarante ans; déjà son caractère s'était révélé au temps de Philippe-Auguste^ et nous avons vu comment elle avait pris au sérieux le rôle qu'on avait fait à son mari en lui donnant le trône d'AO'gleterre. Lorsqu'il fut devenu roi de France, elle continua de s'associer à ses travaux ; nulle affaire ne luifut inconnue. Elle gouvernait avec le roi , et sa gloire était de le fortifier par son courage et par son génie. Ainsi, elle se trouva toute dressée à défendre le droit et la dignité de son fils.

D'abord elle appela à elle pour conseillers et pour mi»idstres trois hommes éminents^ ce Matthieu de Montmorency, surnommé le Grande illustre par de hauts faits d'armes en France et en Orient; Guérin, évoque de Senlia^ cet aneien frère Guérin, qui avait présidé à la bataille de BoFuvines, vieillard vénérable par son expérience, par sa science et par ses vertus ; Romain;, cardinal do Saint-Ange, j^us jeuie et moins austère que les deux autres, maiségar lement pieux et fidèle.

Lorsque le gouvernement fut ainsi constitué, on songea tout aussitôt à sacrer le jeune Louis. C'était un signal d'irritation pour les rebelles et pour ceux qui se croyaient quelque prétexte d'être mécontents.

Les seigneurs étaient convoqués à Reims pour le 29 no«vembre. Quelques-uns désobéirent avec éclat, d'autres cédèrent en murmurant; quelques fidèles cachèrent des dépits secrets.

Pierre Mauclorc ne quitta point sa Bretagne. Thibaut de

Champagne arrivait précédé d'une renommée d'empoisonneur. On craignit des scandales ; on lui donna Tordre de s'éloigner. Philippe, comte de Boulogne, délibérait en luimême s'il paraîtrait à cette solennité. Il était oncle du roi; il eût voulu la régence, et il commençait à hésiter dans la soumission. D'autre part, il tenait un comté qui appartenait à cet ancien comte de Boulogne, fait prisonnier à Bouvines, et depuis lors toujours captif. Il avait épousé sa . fille, et il pouvait craindre que la régente, en rendant la liberté au vieux comte, ne lui ôtât à lui-même ce beau domaine. Cette considération l'emporta, Philippe alla au sacre , réservant ses prétentions pour un temps meilleur.

D'autres vassaux se tinrent éloignés sous le prétexte que les prisonniers de Bouvines, les comtes de Flandres et de Boulogne, n'y étaient point. C'était un privilège du comte de Flandres de porter Tépée devant le roi à cette solennité du sacre, où les vieux droits du monarque et des sujets étaient renouvelés. La comtesse de Flandres vint représenter son mari captif. La comtesse de Champagne y voulut disputer le même privilège en l'absence de Thibaut ; mais l'épée fut remise à Philippe de Boulogne par une transaction, sans préjudice des droits des deux comtes.

Hais, si le sacre de Louis donnait lieu à des rivalités et & des irritations dans les hauts rangs de la féodalité demibrisée par les derniers règnes, il fut un spectacle d'émotion et de joie pour le peuple entier. Cet enfant de douze aâs^ jeté au trdne au milieu des dissensions et des périls, excitait l'amour et je ne sais quelle sorte de pitié sainte dans toutes les Ames. Sa figure était admirable, on y croyait lire quelque chose de céleste. L'enthousiasme de la France fut au comble. Ainsi la pensée nationale se révélait, en contraste avec la pensée anarchique des vassaux.

Le sacre fut fait à Reims. Le siège était vacant; Jean de Bazoche, évêque de Soissons, fit la cérémonie. Une circonstance digne d'être notée, ce fut de voir, au sacre du jeune enfant, Jean de Brienne, roi de Jérusalem^ dont la gloire allait d'Orient en Occident, et qui devait peu après monter au trdne de Constantinople.

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Après la solennité touchante de Reims, les irrita. ioqs trouvèrent leur liberté. Henri III, roi d'Angleterre, entrait aisément dans les intrigues, par Tespérance de recouvrer la Normandie coniisquée par Philippe-Auguste. La ligue des quatre comtes semblait effrayante. Philippe de Boulogne fut d^abord retenu dans la fidélité. On le chargea de lever une armée pour frapper les apprêts de la rébellion. Blanche marcha en personne avec son fils à la tête de celte armée vers les tçrres de Champagne. Thibaut ne se laissa pas atteindre; son amour romanesque cherchnit dos aventurcs étranges; il vint tomber aux pieds du roi, réclamant sa grâce, et en même temps il portait sur la reine ses ippdres regards, lui disant, suivant un vieux historien : « Par ma foi, madame, mon cœur vous appartient, et toute ma terre est à votre commandement. No n*est rien que vous pust plaire, si que ne fisse volontiers, et jamez si plaitDieu, contre vous ni contre les vostres ne n'irai*. » Thibaut fut pardonné, mais comme un rebelle, et non point comme un amant. L'adorateur de Blanche comprit dès lors la chimère de ses amours. « D'illec se partit tout pensif, et lui venoil souvent en remembrance le doux regard do la roine et sa belle contenance ; lors si entra dans son cœur la douceur amoureuse ; mais quand il lui souvenoil qu'elle estoit si haute dame, de si bonne renommée et de si bonne vie et nette, si muoit sa douce pensée en grande tristesse, t

Les intrigues subsistèrent ; la régente les attaqua par des négociations et par des menaces de guerre. Puis elle les rompit par des mariages. Elle avait cité les deux comtes de la Marche et de Bretagne devant le parlement du roi ; au lieu de condamnations , elle leur accorda des traités '. Alphonse de France, frère du roi, devait épouser Elisabeth, fille du comte de la Marche ; et Hugues , fils aîné du comte, devait épouser Elisabeth de France, sœur du roi ; en même temps le comte renonçait a des prétentions sur le Bordelais, et il faisait hommage pour toutes ses terres; et

• Chroniquet de France,

* Traité de Vendôme.

^46 HISTOIRE DE FUAIÏCE.

comme sa femme, mère du roi d'Angleterre, avait eu son douaire saisi par les Anglais, le roi lui donnait en dédommagement une renie de quinze cents livres. Le connétable Matthieu de Montmorency jura le traité en l'âme du roi,

A regard du comte de Bretagne, il était également convenu qu'Yolande, sa fille, épouserait Jean de France, frère du roi. Le jeune prince n'avait que huit ans. On devait attendre qu'il en eût vingt et un. Jusque-là les intérêts étaient réglés par des conventions. Ainsi l(?s principaux chefs des cabales semblaient désarmés ; les cabales toutefois n'étaient pas vaincues.

La régente courait à tous les périls. D'abord elle s'enchaîna par un traité l'empereur Frédéric II et Henri, roi des Romains, lesquels s'engagèrent à ne se point liguer avec l'Angleterre contre la France. Puis elle suivit la marche des factions avec activité.

1228. — Le. prétexte des mécontentements était toujours la captivité des anciens prisonniers de Bouvines. Blanche ne pouvait délivrer Renaud; le vieux comte de Boulogne, sans irriter Philippe, le comte nouveau ; et celui-ci n'attendait qu'une occasion de rompre une fidélité ambiguë. Elle se contentait de montrer cet esprit inquiet à son rival captif, comme une menace ; et d'autre part les grands l'excitaient aux.rébellions, en le flattant de l'idée qu'à lui seul, oncle du roi , eût dû revenir la régence , et quelques-uns allaient même au delà de cette espérance. Toutefois, son ambition ne se trahissait point encore. Mais il arriva que hai régente ayant délivré Ferrand, comte de Flandres, dont la femme, avaricieuse et méchante, avait jusque-là , disaiton, refusé de payer la rançon , Renaud, resté captif, ou mourut de douleur, ou se tua de désespoir. Alors le comte Philippe retrouva toute la liberté des mauvais desseins. 11 se fit une ligue, ayant pour but d'enlever le jeune roi dans un voyage qu'il avait fait avec sa mère à Orléans. Les oppositions prenaient ainsi le caractère d'un crime ouvert. Le comte de Bretagne s'était laissé attirer dans la conspiration ; les complots se tramaient à Corbeil. Le comte de Champagne les trahit, et dans un moment d'exaltation d'à-

HISTOIRE DE FBANCB. %il

mour il courut au roi avecques bien trois cents chevaliers numU bien en point *. La rcgcnto alla s'enfermer dans la tour de Honlléry, et envoya faire savoir les périls du roi aux Parisiens. Tout le peuple aussitôt s^émut, et sortit de la ville -en armes pour aller défendre Louis. Ce fut depuis un maiguifique souvenir de ce début de règne, pour le monarque. ft.Ei me compta, dit Joinville, que cculx.de la ville les viadrent quérir en armes, en moult grande quantité. Et me dist que depuis Montlchory jusquos à Paris le chemin e5toit plain et serré des coustes (des troupes) de gens d^armcs et autres gens, qui criaient tous à haulle Toix à Nostro-Seigneur qu'il lui donnast bonne vie et prospérité, et le voulsist garder contre tous ses ennemis, ainsi que Dieu fist en plusieurs lieux et passages, ainsi comme vous oirrez ci-après •. »

Ainsi fut dissipée la conjuration. Le comte de Bretagne une fois encore alla tomber aux pieds du roi, qui lui fit grâce. Mais les ressentiments restaient profonds.

12â9.^-La régente avait également besoin d'adresse et de courage pour échapper à des périls qui se multipliaient et semblaient renaître d'eux-mêmes. Le comte de Toulouse occupait sa politique, bien qu'il n'eût point paru dans les dernières conspirations. La régente lui avait suscité dans son pays même des guerres terribles, ayant eu sous sa main un instrument admirable de ses volontés et de ses desseins, Imbert de Beaujeu, qui avec peu de troupes, mais aveciune activité intrépide , avait contenu les restes des factions hérétiques, et gardé les conquêtes des derniers rois. Le pape, alors Grégoire E&, désirait ardemment la fin de ces guerres toujours prêtes à se rallumer. On avait levé des contributions sur le clergé comme pour renouveler la Croisade. Le comte, dont les armes n'étaient point heureuses , entendit alors des paroles de paix. Le cardinal de Saint-Ange, légat du pape, provoqua des conférences, où cette grande affaire des Albigeois, affaire

* JofnTHle. LIv. ii.

' JoinvUle. LiT. u.

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d'une immense portée politique, mais dénaturée par la philosophie étroite et rancunière de nos derniers temps, fut trailoe et résolue par des traités d'une sagesse admirable, et que Thistoire a notés comme un monument du génie de la reine Blanche. Le comte de Toulouse vint en personne subir ces transactions ^ « Jeanne, sa^Glle, sera mariée à Alphonse, frère du roi (le môme qui devait épouser la fille du comte de la Marche) ; elle apportera en héritage propre tous les domaines du diocèse de Toulouse; le comte, son père, n'en aura que Tusufruit; si elle meurt sans enfants, ses biens resteront au roi. Le comte toutefois gardera la propriété de quelques domaines, de TAgénois, du Rouergue, d'une partie de l'Albigeois, d'une partie du Quercy. Mais les fortifications de Toulouse et de trente villes seront détruites. Le comte chassera de ses Etats les perturbateurs et les hérétiques. Il réparera les églises. Il fera respecter le clergé et maintiendra ses droits et privilèges. Il entretiendra à Toulouse quatre professeurs de théologie pour instruire ceux qui voudront étudier les questions qui ont si longtemps armé les peuples. Lui-même fera réparation de ses scandales, et il ira cinq ans faire la guerre aux infidèles de la Terre-Sainte. » Tel était le traité, moitié religieux, moitié politique, imposé par la régente ; sous la destruction de Thérésie se cachait la destruction d'une vassalité formidable. Et aussi l'historien Puylnurens, chapelain du comte, dit que quand le comte aurait été fait prisonnier dans une bataille, une seule condition de ce traité eût été plus onéreuse que la plus grosse rançon •.

Peu après, le comte entrait dans l'église de Paris, nupieds, en chemise, pour aller faire amende honorable. Puis il se constitua prisonnier dans la tour du Louvre, jusqu'à ce que les murailles de Toulouse fussent détruites. Sa fille Jeanne fut remise à la régente, qui se chargra de rélever. Etenfin un concile célèbre fut convoquéàToulouse

' 12 aTTH 1229.

■ Chap. 38.

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pobr assurer rextinetion des vieux restes hérétiques. Là on institua un tribunal d'inqu'sitinn^ nom devenu abominable dans la suite des temps, et qui d*abord n'avait exprimé qu*un droit de justice et de protection. Vinquisition était un tribunal (ïenquête ou de police contre des sectes qui s'étaient révélées par des crimes et par des révoltes. Les réactions furent sanglantes et odieuses, comme il arrive en toutes les guerres où se mMe non-seulement une pensée, mais un semblant de iib* rté religieuse. Ce n*était pas une raison suffisante à des politiques de prendre, après huit siècles, parti pour Tanarchie des vassaux contre Tautorité du monarque, et d'intéresser la philosophie moderne à la défense des tyrannies partielles qui se servaient du peuple pour se perpétuer, même contre lui *.

La monarchie apparaissait donc avec sa mission d'unité nationale, mission toujours vivante, quoique souvent interrompue.

Les grands sentaient le poids de cette menace; mais, n*osant s'attaquer en face à la royauté, ils se retournèrent contre le comte de Champagne , qui avait trahi leurs conjurations. Une ligue se forma , et elle préluda par Tmtrigue. Elle voulut d'abord détacher le comte Thibaut des intérêts du monarque, en lui offrant le mariage d'Yolande de Bretagne, la même qui avait été promise à Jean, frère du Toi. Le léger comte de Champagne se laissait aller déjà à cette proposition, comme à une aventure de plus qui flattait sa mobilité; un mot de Louis le retint. Le mariage devait se faire mystérieusement, comme un mariage de roman, au monastère de Valsecret, près de Château- Thierry. On s'y rendait des deux côtés. Le roi dépêcha à Thibault le seigneur de la Chapelle, panetier de France, avec cette lettre :

« Sire Thibaut de Champagne , j'ay entendu que vous

' Voyei les singuliers Jugements de H. le comte de Sëgur, de l'Académie française , qui , au nom de la philosophie , se fait partisan da eomte de Toidouse contre la régente, et blâme le traité oppretsif, qai tendait à ramener Tunité de la monarchie, — Hitt, di saint Louis, 13».

2;o0 msTOiAE ae rEmmcK.

avez convenance et promis à prandi^ à iemnoe .la SS» du conte Pierre de Bretaigne; pourlant vous oxande que^.$i cher que aveztout quant que amez auroiaume deiFrancei que ne le facez pas. La raison pourquoi vous savez bien. Je jamaic n*ai trouvépisqui mal m'ait voulu Caire que lui *. »

tt Et quant.le comte Thibaut eut ceeniendu, dit Joinville^ qui estoitjà parti pour la demqyseUe aller e^pouaer, s'jen retourna à Cbasteautbierrj, dont il estait party. »

Alors la b'gue des seigneurs s'attaqua à Thibaut par d'autres armes. D'abord on contesta son droit au comté fle Champagne. Sous Philippe-Auguste, le comte de Champagne, Henri, ayant pris la croix, avait eu dans les Lieux- Saints une destinée étrange. Il avait épousé Théritière du royaume de Jérusalem, Isabelle, fille d'Amauhry, et il avait fini par être roi. Alors son jBrère cadet avait pris possession du comté de Champagne , et Tavait transmis à^on fils Thibaut. Or le comte Henri , devenu roi de Jérusalem, avait eu d'Isabelle unefiUe nommée Alix, quifutensuitereine de Chypre , mais reiue d'un avenir douteux. Elle prétendit aux droits de son père sur le comté de Champagne. On.lui contesta sa naissance. Son père avait épousé Isabelle du vivant de son premier mari ; ce mariage était donc un adulf%re , et ainsi le droit de la reine de Chypre restait ambigu. C'est ce droit que les seigneurs etUreprirent de faire pré* valoir contre le comte Thibaut, et eeiut là Foccasiande cabales actives qui , sous prétexte de. déposséder un comte spoliateur, ravivaient l'anarchie féodale, eX menasaientla royauté.

Une guerre effroyable tomba sur la Champagne. Tous les grands étaient accourus pr^ndria part à £6, ravage. Le comte de Boulogne , le duc de Bourgogne ,. le comte Robert de Dreux , frère du comte de Bretagne , le comte Bobert de Brienne , Enguerrand de Cojijcy.^ Thomas , son frère , le comte de Saint-Pol, le comte de Ne vers, les plus formidables vassaux, jusque^-làioeaKlei&s, avaient pris les armes, oonnoe assurés de panttoe innocents en se jetant

» imnvnic. Uv. H.

HISTOIBS DE FRAUtCB^ 351

dans une querelle qui semblait ne point atteindre Louis diretstemcnt. Pendant ce temps , le comte de Bretagne et le comte de la Marche faisaient des intrigues plus ourer* tement criminelles en se liguant arec le roi d*Ângleterre et se concertant avec Richard, son frère, qui commandait dans la Guyenne , pour déchirer la France par la guerre étrangère et par Tanarchie féodale tout à la fois.

Mais déjà le caractère du jeune roi commençait à se révéler. Tout saint et pieux que Tarait fait sa mère , elle lui avait laissé pourtant Tinstinct du droit et le sentiment de la puissance. H avait appelé à lui ses fidèles. Et d'abord il envoya Tordre aui seigneurs de la ligue de quitter les terres de Champagne, qu'ils avaient désolées par le pillage, fls n'obéirent point. Alors il marche intrépidement avec son armée. Les seigneurs, étonnés, déclaraient qu% n'avaient point tiré l'épée contre le roi, et ils demandaient seulement qu'on les laissât libres dans une querelle qui ne touchait pas la royauté. Le roi répondit qu'il était là pour défendre le comte de Champagne, et que Tinjure de son vassal était la sienne. Et, en même temps , il montrait 1b glaive, disant qu'il n'entendait pas même que la querelle fût vidée par des négociations. Xes seigneurs durent llé-chir ; Louis les chassa devant lui jusqu^à ce qu'ils fussent sortis des terres de Champagne. Bientôt ils n'eurent plus qu'à se disperser. Quelques-uns vinrent tomber à ses genoux ; et quant aux droits de la princesse Alix , il les régla par un traitée

< Voir les récits de cette guerre dans Joinville, Ut.u. «.Et la paix faite enlfenx , a](rate-t-lt , en telle manière , qae pour partage et droit sneceasif , le«oate de Qmmpalgiie donna à la royne de Ghippre en tout deux mille livies de terre et revenn ; en oultre quarante mil Uvrca qoê le roi paia pour le conte de Ghampaigne , à une fois paier, pour les desfraiz de la dite royne. Pour lesquels quarante mil livres le tK)mte de Ghampaigne vendit au'roi les fiefs et seigneuries qui s'ensoivent : c'est assavoir le fyé de la eonté de Blois , le fyé de la «enté de Obartres , le ^é de là conté de Sancerre, et le fyé de la coalë d£ GhastCBvdnn. Et disoient aucuns que le roy ne tenait les dix âés ^ue pour engalgamant; mais ce n'est mye vérité , car je le demande au bon roy oultre mer« qui me dist que c^€stoit par acfaapt. »

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Restaient les périls du côté de la Bretagne. Les secours d'Angleterre n'avaiont pas eu le temps d'arriver, et le coniln Uauclerc n'avait pu faire que quelques excursions sur les terres du roi. Il fut cité à Melun devant la cour des pairs; mais il refusa de paraître, et oo le déclara déchu des avantages qui lui avaient été faits aux précédents traités. Puis, Louis alla lui montrer une autre justice, celle de répée. Ce roi de quinze ans se laissait aller aux inspirations de la régente , mais avec l'impulsion propre de son génie, et ainsi la mère et le fils se servaient de force mutuelle, l'un par la sagesse du conseil, l'autre par l'intrépidité du courage; et aussi Matthieu de Montmorency leur était un Vaillant auxiliaire par son expérience. Tous trois allèrent au comte de Bretagne avec une armée, Blanche marchant à cheval à côté du roi, et supportant toutes les fatigues, le connétable dressant le plan des batailles, et Louis donnant à la guerre un entraînement inaccoutumé par l'exemple de son ardeur. Le château de Bellesme fut emporté au milieu de Thiver. En Normandie, on prit une autre place^ celle de la Haye-Pesnel. La révolte du comte de Bretagne n'était point heureuse. Le roi d* Angleterre l'abandonna^

Le royaiime ne reprit point pour cela sa tranquillité. Tous les soigneurs étaient emportés par un singulier besoin de batiiiles; mais, n'osant guerroyer contre ce jeune enfant qui partout faisait sentir le sceptre aux factions, ils se mirent à guerroyer entre eux. Le comte de Flandres, devenu hbre, se vengeait sur Philippe de Bourgogne, qui avait fait prolonger sa captivité , en ravageant ses terres. Thibaul de Champagne ravageait celles du comte de Saint- Pol, un de ceux qui l'avaient poursuivi auparavant avec le plus d'ardeur. Le sire de Joinville, père de l'historien, par ordre de Thibaut, se ruait sur le comté de Bar. Au delà de la Loire, les seigneurs de Bourbon et ceux du comté d'Auvergne étaient sans cesse en armes et désolaient mutuellement leurs domaines. Cétait partout un affreux déchirement. La monarchie paraissait assez imposante pour n^étre pas atteinte par les guerroyeurs, point assez pour contenir leurs haines et proléger les peuples contre leurs

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discordes. Il est vrai que cette anarchie les afTaiblissait, et le roi proûlaîtà leurs batailles achernées. Mais telle n'était pas la pensée de Blanche d'agrandir la royauté par le désordre; elle aspirait au moment où il serait permis de le détruire plus ouvertement, et elle disposait son fils à cette gloire par les enseignements de sa politique.

Cependant les ligues du comte de Bretagne avec le roi d'Angleterre s'étaient renouées. On se promettait plus de zèle et plus de succès , et, pour animer davantage le roi Henri , le comte lui fit hommage et serment de fidélité comme à son suzerain. En échange de cette félonie, le roi anglais lui remit le comté de Richemont et d'autres terres sur lesquelles il avait d'anciennes prétentions. Et ainsi la guerre prit le caractère d'une rébellion et d'un attentat manifeste,

1230. — Louis sehftta dans la répression. Il courut s'emparer d'Angers ; mais il ne put pousser plus loin ses succès , la plupart des seigneurs qui le suivaient ayant quitté l'armée après leur service de quarante jours ; telle était la loi féodale. Les seigneurs l'accomplissaient à la lettre , pour ne pas donner à leurs irritations le caractère de l'infidélité; mais l'autorité manquait encore pour faire de Tobligation personnelle un devoir de patriotisme.

L*habile régente ne restait pas immobile : 'à défaut de batailles , elle employait la négociation. La comtesse de la Marche n'avait cessé d'appeler à soi Tambition de son fils, le roi d'Angleterre. La régente fit peur au comte des suites d'une guerre où il resterait sous les coups du roi de France , et aussi l'épée du jeune Louis commançait à se montrer redoutable. En même temps , elle détachait du comte de Bretagne plusieurs seigneurs , André de Vitré « Raoul de Fougères, le seigneur de Goëtquent , et avec leur secours elle s'emparait d'Ancenis sur la Loire. Le comte de la Marche se laissa toucher par les succès de Blanche et par les défections des seigneurs. Il revint au roi , lui livrâtes places d'Issoudun et de Langeais, et on renouvela le traité qui promettait le mariage de son fils avec Elisa* beth de France.

2S4 HtSTOIBE ]>B FEàlVfil.

Alors parut le roi d'Angleterre. Il veBait débarquer'^a Saiût-Malo, et le comte de Bretagne cowait à ses* pieds comme à «on maître. Quelques seigneurs résistèrent» à cet exemple, par la crainte d'une domination étrangère. La reine profita de ce doute des opinions pour faire à Ancenis une assemblée de grands et de prélats. Là , 1e« comte Muaclerc fut déclaré déchu de son fief et de- la tutelle* de* ses enfants. Et, aussitôt après. Blanche conduisit son fils<dbvani une place forte , nommée Oudon , où le roi d! Angle-* terre venait de jetert une gacnison* La place fbt emportée d*dS8aut et rasée. Ce n*est plus au}owd*hui qu^un» boopgade. Le château de Chenieauceaus fui de mièmepria 4e force. On était aux portest de Nantes. Le rot d'Angleteme voyait ces succès sans s-'émouvoir: Les plaisiis roecQpaient tout entier. Cependant la reine , se défiant eBCOne des inûdélités de quelques seigneurs, s*aivètasur ses vic^ foires; et elle alla-à Compiègne^ tenir userassemblée générale de grands vassauxw Cétatl un moyea. âto faire accepter peu à peu la suprématie du oionarqoe ; elle réconcilia les seigneurs qui continuaient à guerroyer entre eux, et,- en apaisant les irritations , elle enehaîkiait les esprits douteux. La décision d'Ancenis contre le comte de Bretagne fut confirmée , et le roi d'Angleterre , qui avait jusque-là compté sur Tanarchie et les défections, commença à sortir de ses fêtes , soupçonnant qu*il ne vaincrait pas, dh sein de ses banquets et dé ses plaisirs , le génie politique qui présidait à la défense du royaume. H alla avec son- armée sur les terres d'Anjou et do Guienne , recevant les serments et les hommages. Mais ces voyages mêmes étaient sans but. Il prit le parti de s'en retouiner en Anglesterre, après avoir fait une trêve de trois ans ^- Aloisla paix parut régner sur la France.

123%-i233.^Tel venait d'être le début du règne de Louis IX. Ce fut pour lui un noble apprentissage de la royauté ; les enseignements de la reine Blanche trouraieiit dans ces épreuves une apphcation naturelle , et jamais

* A Saint- Aubin. — Jalllet 1231.

cducalion royale n*avait réuni de toiles leçons ni de tels exemples arec une pratique si admirable.

Dès la première enfance de Louis , la pieuse Blanche Tavait préparé à tous les combats de la vie. L'histoire ne saurait trop louer celte reine , il faudrait dire cette mère de famille, modèle de sollicitude et de tendres soins. Blanche avait eu do Louis YIII onze enfants. Six étaient morts, n lui restait Louis IX ; Robert , depuis comte d'Artois; Alphonse, qui fut comte de Poitiers et de Toulouse; Charles, qui fut comte d'Anjou et de Provence,. puis roi de Napîes ; enfin , Isabelle, qui vécut et mourut comme une sainte. Blanche élevait tous ses enfants avec la prévoyance d'une mère. Mais son amour se plaisait surtout à développer celui qui portail le sceptre. Volontiers , Thistoire s'arrêterait à Tétudo des soins ingénieux d'où devait sortir cette belle âme de roi, œuvre merveilleuse dont il est' permis de faire honneur, après Diou , au bon gônie de Blanche. Tout le secret de la sage reine fût de laisser à la religion la liberté de son empire. Pour faire de son fîVs un roi, elle avait commencé par en faire un saint. De bonne heure, elle l'avait accoutun.é à une piété vive et tendre. « Pour laquelle chose , dit Joinville , fut-il gardé de Dieu dès s' enfonce jusques au dar.enicr jour, quant à son ame ,.et aussi parles bons enseignements de sa mère, qtai bien l'enseigna à Dieu croire, craindre et amer en jeunesse, il a depuis très-bien vesqu selon Dieu. Sa mèro loi atraysit toutes gens de religion , et lui faisoit ouïr les dimenches et fesles et sermons la paroll'e de Dieu. Dont plusieurs foiz se recorda , et que sa mère lui avoit dit souventes foiz qu'elle ameroit inieulx qu'il fusl mort, qu'il CQst commis yn seul péché mortel *. »

Ce fut cette piété qui fut tout le cournge de Louis, nonseulement dans les batailles , mais encore dans les difficultés de la politique, par la sécurité qu'elle donnait à son Ame. Louis avait appris à être juste, et puis à se fier à Dieu. C'était là son habileté, l'habileté de la probité et de

* Joiaville. Liy.ii.

la vertu. C*est pourquoi son courage fut si calme en tous les périls.

Blauche Tavait fait soigneusement instruire dans les lettres humaines et surtout dans Tétude de Thistoire. Matthieu de Montmorency etrévèqiue Guérin présidaient à son instruction politique. Rien ne lui manqua pour développer son génie.

Et aussi tout lui devenait un objet d* étude, dans la situation perplexe du royaume, et dans la confusion des droits de la féodalité.

Avec le penchant de ses idées chrétiennes, il porta de bonne heure son affection vers les institutions de retraite et de solitude, que la troisième race avait déjà si puissamment secondées, et qui furent de si admirables moyens de régénération et de lumière.

Dès Tannée 12i30, il avait fondé Tabbaye de Montréal, de Tordre de Ctteauz, près de Beaumont, dans Tévèché de Beauvais^.

L'université de Paris eut part aussi à ses sollicitudes. Pendant les dernières dissensions, elle avait suspendu ses leçons par suite de querelles entre les écoliers et les bourgeois. On n* avait pas assez promptement donné gain de cause aux écoliers, et les professeurs s'étaient retirés de concert. On les fit rentrer et on rétablit Tordre.

« Ce que voyant le roi saint Louis, continue le chroniqueur*, il s'affligea grandement de ce que Tétude des lettres et de la philosophie, par où s'acquiert le trésor de la science, qui excelle et Temporte sur tous les autres, s'était retirée de Paris. Elle était venue d'Athènes à Rome, et de cette ville en France, avec les honneurs de chevalerie, par les soins de Charlemagne, à la suite de Denis TAréopagite, Grec, qui le premier répandit à Paris la foi catholique. Ce très-pieux roi , craignant qu'un si grand et si précieux trésor ne s'éloignât du royaume, parce que la sapience et la science sont les trésors du salut , et de peur

' Guillaume de Nangifl.

• Ibid.

niSTOlRE BE FRANCE. 957

que le Seigneur ne lui dît : « Gomme tu as repoussé la science, je te repousserai, » manda auxdits clercs de revenir à Paris, les reçut à leur retour avec une grande clémence, et leur fit faire une prompte^réparation par les bourgeois de tous les torts quMls avaient eus auparavant envers eux. »

L'université de Paris, toujours protégée par les rois, ne mérita pas toujours cette bienveillance. Mais Famour de la science faisait partie de la piété, et Louis ne faisait aussi qu'obéir au penchant général de la royauté vers les hommes appelés à répandre le goût des études. Le reste des explications du chroniqueur mérite d'être recueilli par rhistoire, comme une tradition naïve des vieux temps.

« En effet, continu e-t-il, si un trésor aussi précieux, aussi salutaire que celui de la sagesse, eût été enlevé au royaume de France, le lis, emblème des rois de France, serait étonnamment défiguré ; car depuis que Dieu et Noire-Seigneur Jésus-Christ voulût que le royaume de France fût illustré plus particulièrement que les autres royaumes par la foi , la sapience et la chevalerie, les rois de France eurent coutume de porter sur leurs armes et leurs bannières une fleur de lis peinte à trois feuilles, comme pour dire à tout le monde que la foi , la science et l'honneur de la chevalerie, par la providence de Dieu, se trouvent davantage dans notre royaume que dans les autres. En effet, les deux feuilles pareilles, qui signifient la sapience et la chevalerie, gardent et défendent la troisième feuille, qui signifie la foi , et qui est placée plus haut au milieu des deux autres; car la loi est gouvernée et réglée par la sapience et défendue par la chevalerie. Tant que dans le royaume de France ces trois feuilles seront unies ensemble en paix, vigueur et bon ordre, le royaume subsistera; mais si on les sépare, ou si on les arrache du royaume, le royaume divisé sera désolé et tomberai »

Telle était alors la pensée publique sur l'union de la science et de la foi , ayant pour emblème la fleur dont les

' Gaillaame de Mangis , année 1230»

358 HISTOIRE DE FRAIfCS.

rois paraient leur sceptre. L'histoire ne doit pas laisser perdre ces souvenirs, qui sont toute Texplication des âges poétiques de la monarchie.

£i tel fut aussi Tempressement de Louis IX dans sa première jeunesse à seconder ce mouvement des esprits vers les études chrétiennes.

D*autres occupations et d'autres réformes remplirent l'intervalle de cette trêve nouvellement coavenue avec les Anglais.

Les Juifs, depuis Philippe<*Âuguste , n'avaient point cessé d'être odieux, non-seulement pour leur titre de Juifs, comme l'histoire moderne aime à le direS mais pour leurs habitudes de rapine et d'usure abominable. On les soumit à des règlements de police, règlements empreints du caractère 'du temps, mais qui par leur dureté même avaient alors de la popularité.

Et cependant le jeune Louis ne cédait pas aveuglément aux idées et aux mœurs contemporaines. Dans le désordre du xégime féodal, les évoques avaient porté à l'extrême le droit d'interdit^ qui était toute la défense de l'Église. Le roi s'attaqua de vive force à ce droit tei^ rible. Milon, évêque deBeauvais, et Maurice, archevêque de Rouen , ayant ainsi frappé d'interdit leurs églises pour obtenir justice des ofQciers royaux , Louis fit saisir leurs biens , et la justice reprit son cours plus pacifique. Toutefois le droit d'interdit restait entier ; le roi demanda plus tard au pape Grégoire IX d'en tempérer l'exercice par son autorité.

Les écrivains modernes ont loué à l'excès Louis IX de cette résistance à la puissance ecclésiastique. Elle tenait, comme tout le reste de sa conduite de roi, à cette simplicité de foi et de piété que nous avons vue. Le respect pour l'Eglise était profond dans l'âme de Louis , et c'est cela même qui lui donnait une liberté si calme et si ferme pour s'attaquer à des coutumes que le temps avait faites, et qu'une autre justice devait remplacer.

* M. de Ségor.

Lorsque Louis fut arrivé à Tâge de dix-neuf ans, Blanche songea à le marier. Aussi bien les corrompus da temps, 6t il y en a dans tous les temps , commençaient à calomnier sa piété ^ et il fallait mettre sa sainte vie au-dessus des soupçons des libertins.

Blanche lui chercha une épouse digne de lui. Raimond Bérenger était comte de Provence ^ Il avait de Béatrix de Savoie quatre filles , toutes appelées à s^asseoir sur des trdnes. Marguerite était Taînée *; elle avait de la vertu, de k beauté et de Tesprit. Les poëtes provençaux célébraient déjà ses charmes: ce fut elle qui mérita de partager la couronne de Louis IX. Par là, le comte de Provence acquérait de la force contre le comte de Toulouse , qui gardait d'anciennes prétentions sur le pays de Provence , prétentions restées douteuses depuis Faiïaiblissement de la deuxième race , par le mélange des dominations venues* du comté de Barcelonne.

Marseille venait d'écSapper au comte de Provence , et s'était mise sous l'autorité du comte de Toulouse. Louis IX s'établit négociateur. Les querelles subsistèrent; mais on sentait déjà où serait quelque jour la prépondérance. Le mariage de Marguerite avec le roi de France était pour Blanche un moyen de vaincre à la fois ces rivaUtés.

1234. — En même temps arrivait la un de la trêve avec l'Angleterre et le comte de Bretagne.

Et déjà le comte l'avait rompue par des attaques contre quelques vassaux du roi. Puis il se disposait à rendre la guerre plus active , et il sollicitait les secours du roi d'Angleterre , qui , retenu dans son royaume par la situation périlleuse de ses affaires, lui envoyait pourtant deux mille hommes armés pour l'aider dans ses révoltes. Louis parut

* Le P. Daniel explique sa descendance des comtes de Bareelonne. Voir remarqaes. Ce n'est point le lieu de recueillir tous ces récits, qui ont poortBDt leur intérêt dans l'histoire générale.

' La seconde fut mariée à Henri , roi d'Angleterre; la troisième, à Sancie , frère de ce roi, et qui fat depuis roi des Romains ; la quatrième, Béatrix, à Charles , comte d'AnJon, frère de Louis IX , qui fut plus tard loi de Sicile.

aussitôt avec une armée sur les confins de la Bretagne. II menaçait de tout rar\'ager. Le comte, effrayé, envoya supplier^îe roi d'épargner ses peuples , offrant de se soumettre et de retirer Thommage qu'il avait fait au roi d'Angleterre, si celui-ci ne venait en personne se défendre. Louis accorda un délai, mais il retint quelques places, et exigea que les seigneurs bretons qui lui étaient restés fidèles fussent rétablis dans leurs biens.

La monarchie redevenait imposante ; et aussi deux des vassaux qui précédemment favorisaient les révoltes , le comte de Boulogne et le comte de Dreux, frère de Mauclerc, venaient de mourir. Les autres s'accoutumaient à avoir le roi pour arbitre. Tout revenait à l'unité.

Cependant le comte de Bretagne s'était bâté d'aller au roi d'Angleterre. Mais il l'avait trouvé engagé dans ses querelles avec les grands et hors d'état de porter ailleurs son attention. Leurs paroles furent des griefs mutuels. Le comte s'en revint tomber aux pie^ds de Louis, la corde au cou , criant merci et miséricorde. Le roi aima mieux lui pardonner que d'avoir à le punir comme un félon. Mais, en lui laissant la vie sauve , il lui fit des conditions terribles. Le comte devait, sa vie durant, jouir de son domaine, et il le transmettrait même à son fils ; après quoi, la Bretagne serait réunie à la couronne de France; et, pour expiation de ses perfidies, le comte irait en Palestine servir cinq ans à ses frais contre les infidèles; plusieurs places fortes étaient remises au roi pour assurance des conventions.

1235. — Cette répression soudaine de Pierre Mauclerc acheva de frapper les vassaux. Toutefois leur politique survivait; à défaut de batailles et de séditions, ils cherchaient à s'affermir par des mariages; Louis s'appliqua à les prévenir. Le roi d'Angleterre donnait l'exemple de ce mode d'agrandissement : il demanda en mariage la fille atnée cfe Simon , comte de Ponthieu ; elle était l'héritière de son père, et elle eût emporté quelque jour avec elle la plus grande part de ses domaines. Louis menaça le comte de lui confisquer tous ses biens, et le mariage n'eut pas

HISTOIRE DE FRAIYCE. S61

lieu. Et de même la veuve du comle Ferrand de Flandres ayant voulu se remarier avec Simon de Montfort , lequel s'étaii établi en Angleterre pour y jouir du comté de Leicesterf qui lui était venu par sa grand'mère , le roi intervint et rompit la négociation. Peu après il empêchait le mariage du même Simon avec la veuve du comte de Boulogne.

1236. — La régente n'était point étrangère à cette politique de fermeté et de prévoyance ; la majorité du roi ne devëit avoir lieu , suivant les anciennes coutumes , qu'à vingt et un ans. Lorsque cet âge arriva , rien ne fut changé dans la conduite des affaires; un même génie semblait animer la reine et son fils. Ce.génie continua à présider à la politique, Blanche gardant toute l'autorité de ses conseils, Louis toute la liberté de ses actes, l'un et l'autre inspirés par la pensée du bien public et de la grandeur de la monarchie.

Cependant Matthieu de Montmorency et l'évêque Guérin , ces deux grands hommes, n'étaient plus ^ Louis dut suppléer à leur concours par la maturité de son courage et par l'expérience même que leurs leçons lui avaient faite.

Une occasion lui vint de ce singulier comte de Champagne , dont la destinée ne fut pas moins capricieuse que son caractère. •

Thibaut était fils de Blanche de Navarre , sœur du roi Sanche. Sanche était mort sans enfants en i%34 ; Thibaut, son neveu, fut reconnu roi.

Il courut prendre possession de ce trône. Il trouva les trésors de Sanche rempHs d'or •; avec ces richesses, il se crut en état de lutter contre Louis IX , et il se remit à faire

* L'un fut le plus grand capitaine de ces temps ; l'autre en fut le magistrat le plus sayant et le plus piepx. Le premier avait paru avec gloire à Bouvines , le second répara la perte des registres publics , qui furent enlevés par Richard à Philippe-Auguste dans la rencontre de Fréteval. Guérin est le premier fondateur du trésor des Chartres.

' « 1,700,000 livres, qui, réduits au poids de notre monnoye d'aujoard'hoy, feroient environ l& millions. » Le P. Daniel.

262 HISTOIRB DE FRANCE.

des inlrigues. Le comte de la Marche, et surtout sa femme, toujours remuante , Texcitaieiit aux désordres. Le comte de Bretagne se laissait aller à ces exemples ; une ligue nouvelle^ se forma, et un mariage se fît, comme début de la ru[5tQre : ce fut le mariage de Blanche , fille du. comte de Champagne et d'une première femme, Agnès de Beaujeu, arec Jean, fils du comte de Bretagne; puis, pour prétexte des révoltes, Thibaut réclama les fiefs qu'il avait remis au roi dans les premiers traités , et qu'il prétendait seulement engagés jusqu^à ce qu^il eût restitué l'argent payé par le roi à la reine de Qiypre. Là-dessus on se préparait à la guerre. Le roi Thibaut, incertain toutefois du succès d'une ligi^e sur laquelle Louis tomberait avec Vimpétuosité éprouvée de son courage, avait ajouté à ses préparatifs de bataille une singulière précaution de piété en publiant un vœu qu'il faisait pour la Croisade , et en mettant ainsi ses domaines sous la protection des décisions ecclésiastiques qui frappaient d'anathème toute guerre faite aux seigneurs armés pour la Terre-Sainte. Lorsqu'il vit Louis IX lever des milices et menacer la Champagne « il écrivit au pape Grégoire IX pour Favertir de ses périls : il ne pourrait pas, disait-il, aller accomplir son vœu de Croisade si le roi ne lui laissait la paix. On eût dit le plus dévot des pèlerins. Et le pape, en effet, rappela au roi les lois saintes qui protégeaient la terre des Croisés. Mais le roi ne fut point arrêté par les supercheries du comte; son armée était assemblée à Vincennes. Il allait fondre sur la Brie , le comte lui envoya des soumissions et des prières. Il fallut encore lui pardonner.

Le traité que lui imposa Louis portait que le comte renoncerait à toujours à ses prétentions sur les fiefs abandonnés; que quelques places de Champagne seraient remises au roi pour gage de fidélité; que le comte accomplirait an pkrs tôt son vœu de pèlerinage , et qu'enfin de sept ans il ne remettrait le pied sur les terres de France.

Cette fois y le vœu du croisé devenait sérieux. Thibaut en fit le sujet d'une chanson ;

IfISTOIRB DE FRANCE. 263

Amour le veut et ma dame m'en prie Que Je m'en part, et Je moult Ten raercy ; Quand par le gré ma dame m'en chaty , HeiUear raison a' y voye en ma partie.

Telle était la disposition romauesque du comte. Les choses les plus graves lui devenaient une occasion de légèreté; et aussi lui-même devint à quelques seigneurs un objet de raillerie, avec son amour mélo de révolte. Étant# allé à Paris pour ratifier les rudes conditions de Louis , les domestiques de Robert , frère du roi , s*amusèrent à lui faire des insultes bouffonnes, en coupant la queue de son cheval , et attachant à ses habits des lambeaux de haillons. Louis prit au sérieux cette étourderie; il voulait punir de mort Toutrage fait à Thibaut; Robert s* avoua coupable, on se contenta de quelques réparations.

Ainsi grandissait le génie royal de Louis IX au travers dos difficultés que lui suscitait le caractère personoel des vassaux , et que TÉglise même semblait souvent aggraver par ses décisions.

La constitution féodale en vertu de laquelle les évoques avaient été assimilés aux possesseurs de fieCs avait fini par jeter de la confusion dans les droits, et lorsque la royauté voulut se relever au milieu de cette mêlée de pouvoirs demi-souverains, elle rencontra pour adversaires les vassaux ecclésiastiques comme tous les autres. La raison haute de Louis IX sut distinguer nettement le droit propre de la religion du droit politique ou extérieur de ses pontifes; et c'est pourquoi sa conduite fut si libre et si ferme. Jai fait déjà cette remarque; il la faudra redire encore, parce que nous sommes arrivés à des temps incapables , ce semble, de saisir ce double caractère d' évoques et de vassaux, que le moyen âge avait imprimé aux chefs dn FEglise, et qui seul explique pourtant la part qu'ils purent prendre aux luttes féodales , comme aussi Faction intrépide d'un roi pieux contre des droits devenus impraticables à force d'être devenus extrêmes.

Cest à cette année 1^6 que se rapporte une ordonnance do Louis IX prescrivant que les seigneurs laïques

164 HISTOIRB DE FBAlfCB.

ne seraient pas tenus de répondre aux tribunaux ecclésiastiques en matières civiles, el aussi que les ecclésiastiques seraient tenus de répondre aux tribnnaux du roi dans loutes les causes du même gonro. Celait un étonnant retour contre la justice si admirablement appropriée par les capitulaires et les conciles des derniers siècles aux be-

4 oins du peuple. Mais aussi la féodalité avait épuisé déjà a constitution de liberté ; il ne restait d'elle que des existences partielles de tyrannie , et la monarchie avait besoin de revêtir des formes nouvelles pour se conformer une fois de plus aux nécessités variables de la société.

Cest aussi Toccasion de rapporter un fragment curieux des récits de Joinville ; le chroniqueur Ta jeté dans ses Hémoires sans lui donner une date. On verra par quel esprit de foi le saint roi était fortifié dans les résistances contre les vieux droits, même en présence de TEglise et de ses évêques.

« Je vy une journée que tous les prélatz de France se trouvèrent à Paris pour parler au bon saint Loys , et lui faire une resqucte. Et quand il le sceut, il se rendit au palais pour là les oïr de ce qu'ilz voloient dire. Et quant tous furent assemblez, ce fut Tevesque Guy d'Auscure, qui fut filz de monseigneur Guillaume de Melot, qui commença à dire au roy, par le congié et commun assentement de tous les autres prélatz : a Sire, sachez que tous » les prélatz qui cy sont en vostre presance me font dire » que vouslessez perdre toute la chrestienté, et quelle se » pert entre vos mains.» Adonc le bon roy se signe de la croiz , et dit : « Evesque, or me dittes commant il se fait, » et par quelle raison. — Sire, fist Fevesque, c'est pour » ce qu'on ne tient plus compte des excommuniez; car 9 aujourd'hui un homme aymeroil mieulx mourir tout ex- » communié que de se faire absouldre , et ne veult nully 9 faire satisfaction à l'Église. Pourtant, sire , ils vous re- » quierent tous à une voiz pour Dieu , et pour ce que ainsi » le devez faire, qu'il vous plaise commander à tous vos » baillifz, prévolz, et aultres administrateurs de justicOi m que où il sera trouvé aucun en vostre royaume qui aura

HISTOIRB DE FBAITCB. 265

» esté an et jour continuellement excommunié , quMlz le

9 contraignent à se faire absouldre par la prinse de ses

w biens. » Et le saint homme rcspondit que très voulen-

tîez le commanderoit faire de ceulx qu'on trouverpit estre

tOTÇOt:niors (injustes , concussionnaires) h l'eglise^et à son

presmo (proch.un, ayant droit). Et Tevesque dist qu'il ne

leur appartenoit à congnoistre de leurs causes. Et à ce

respondit le roy que il ne le feroit autrement. Et disoit

que ce seroit contre Dieu et raison qu'il fist contraindre a

soy faire absouldre ceulx à qui les clercs feroicnt tort ,

et qu'ilz ne fussent oiz en leur bon droit. Et de ce leur

donna exemple du conte de Brctaigne , qui par sept ans a

plaidoié contre les prélatz de Bretaigne, tout excommunié,

et finablementa si bien conduite et menée sa cause, que

notre saint-père le pape les a condamnez envers icelui

conte de Bretaigne. Parquoy disoit que si dez la première

année il eust voulu contraindre icelui conte de Bretaigne,

a soy faire absouldre, il lui eust convenu laisser à iceulx

prélatz contre raison ce qu'ilz lui demandoient oultre son

vouloir ; et que en ce faisant il eust grandement meffait

envers Dieu et envers le dit conte de Bretaigne. Après les

quelles choses ouyes pour tous iceulx prélatz, il leur suf-

fisit de la bonne responce du roy; et onques puis ne ouy

parler qu'il fust fait demande de telles choses *. »

1237-1238. — Louis IX s'efforçait de faire prévaloir le droit de la royauté dans cette profonde altération du régime féodal, dont l'Eglise avait primitivement spiritualisé les pouvoirs , et qui , après deux siècles , avait fini par n'être qu'une expression de la domination matérielle de la force. En faisant revivre le droit commun, Louis IX rendait à la monarchie son caractère chrétien. Les évoques féodaux durent plus d'une fois résister à ce retour d^autorité ; mais le saint génie de Louis entraîna l'assentiment du clergé tout entier, et sa mission parut grande à TEglise, puisque l'Eglise finit par la couronner de gloire. La renommée du roi fut bientôt jetée dans les lieux

* iolnvUle, Bist. de saint Louis. Liv. i*.

266 RISTOIBB DE FRANCE.

lointains^ et surtout dans cette Palestine, qui toiijours avait les yeux tournés vers TEurope, pour y chercher des espérances. C*est apparemment au hruît que faisait déjà la piété de Louis, qu'on doit attribuer le dessein formé par le roi des Arsacides, ce Vieux formidable de la montagne , de frapper d'avance un prince qui s*annonçaît comme une menace pour les ennemis de sa foi. Deux meurtriers étaient partis pour la France. Des chevaliers du Temple, instruits de ce péril, intervinrent, dit-on, auprès du chef des assassins, qui envoya deux émissaires nouveaux pour arrêter les coups de poignards. Le roi fut prévenu, et s'entoura de gardes. On ajoute qu'il envoya des présents au Vieux de la montagne. Mais ces récits ne sont peut-être qu'un ornement de plus h, ce dramatique et mystérieux épisode des guerres d'Orient.

1S39. — La pensée de Louis ne se portait pas moins avec ardeur vers ces contrée^» touchées par les premiers prodiges du christianisme. « Il se fit apporter du pays de Constantinople la très-sainle couronne d'épines ; et, le jeudi après l'Assomption, le roi et ses frères, marchant pieds nus , au milieu des joyeux transports du clergé et du peuple, des hynmes et des cantiques pleins de douceur, la portèrent depuis le bois de Vrocennes, éloigné d*un mille de Paris, jusqu^à la grande église de Sainte- Marie d'abord, et de là jusqu'à la chapelle de la maison du roi, qu'il avait fait nouvellement construire avec un admirable et somptueux travail ^. » Peu après, il rachetait les instruments de la passion de Jésus-Christ, que Jean, empereur de Constantinople, dans un état de détresse, avait mis en gage pour de l'or aux mains des Vénitiens. Ainsi Louis IX laissait aller sa pensée vers les Lieux- Saints, et sa piété s'accoutumait sans doute à d'autres projets •.

Du reste le royaume commençait à être paisible. II ne

* GnlBaame de Nangis.

* On Ut dans Mariana une lettre de saint Lonis, tnr nne portion de ces saintes reliques , que pins tard 11 envoyait à l'église de Tolède. Ub. ui, cap. s.

HISTOIBE DE FBAKCE. 267

survivait des difficultés que dans le 'comté de Toulouse, par le conflit de plusieurs forces en présence, Tinquisition poussant à Textrème la répression des restes albigeois, le comte de., Provence revendiquant des droits sur le comte de Toulouse, et Louis évitant d'intervenir rudement en ces rivalités , pour ne les point changer en guerre ouverte. Une circonstance fortunée, ce fut le départ pour la Terre- Sainte des vassaux les plus remuants ou les plus capricieux. Thibaut, le roi romanesque, dut enfin accomplir son vœu de pèlerinage. Avec lui se croisèrent le comte de Bretagne, qui venait de remettre son .comté à Jean, son fils; le comte de Bar, le duc de Bourgogne, Amaury de Montfort, connétable de France , et d'autres seigneurs. Leur expédition fut sans éclat, et on ne les trouve que dans un récit de pillages ^ La plupart moururent tristement; mais leur éloignement était une heureuse délivrance pour la monarchie.

Quelques jours de paix avaient paru; ce fut dors que Louis maria ses deux frères, Robert, Tatné, à Mathilde , sœur du duc de Brabant^ et qui à cette occasion fut fait comte d'Artois; Alphonse, le plus jeune, à Jeanne, fille unique du comte de Toulouse, et qui fut fait comte de Poitiers et d^ Auvergne. Des fêtes pompeuses ravivèrent la cour, jusque-là sérieusement appliquée aux périls des discordes et de Tanarchie.

Le nom de Louis grandissait au dehors, et bientAt vint le moment de son intervention puissante dans les afiaires de TEurope et du monde.

Une puissance nouvelle venait de se lever sur TOrient, celle des Tartares, qui déjà couvraient TAsie de leurs flots armés, et fsûsaient peur aux Sarrasins par Taudace et l'impunité de leurs brigandages. Des ambassades vinrent en Europe de la part des infidèles eux-mêmes, demandant du secours contre ces hordes aux rois chrétiens. Le Vieux de la montagne s'adressait à Louis IX ; d'autres ambassa*

* Gaill. de NaDgl8.-Yo7ei les récits de M. Michaud, HUt. d€s Croi' sades. Liv. xiu.

deurs étaient allés en Anglotorre. On crut prudent de ne point môler la croix à celle guerre intestine de l'Oneat. Toutefois, cette querelle nVtait pas sans intérêt, 3t le pape Grégoire IX la jugeait «ligne de son attention. Les Tartnres, nn effet, dans leurs invasions désordonnées, venaient touchera la Hongrie et troubler l'empire, dans un moment où Tempire avait repris ses guerres acharnées contre TEj^lise. Celait une effroyable distraction à l'anarchie. Toutefois les déchirements suivirent leur cours, et rintervenlion des Tart«ires ne les put changer*.

La sagesse du roi de Franco eut à s'y môler d'une autre façon, et c'est ici un épisode de l'hisloire à reprendre en quelques mots.

Cette querelle de l'empire et de l'Église n'était point récente. Nous en avons vu naîlre les commencements. Elle tenait à la constitution primitive de l'empire, tel que Charlemagne l'avait créé, établissement tout chrétien et subordonné aux lois spirituelles ou morales de l'Eglise.

Cette constilulion s'altéra d'elle-même par le penchant naturel de l'empire à s'affranchir de la suprématie papale, et aussi par le penchant des pontifes à retenir leur autorité, peut-être à l'agrandir ou à la transformer.

Et, dans ce double travail de séparation, nous avons vu que l'assentiment général des peuples se tournait aisément vers l'autorité des papes, comme vers une protection et un refuge; de telle sorte que, lorsqu'ils voulurent maintenir leur pouvoir en l'étendant jusqu'à un certain droit de souveraineté générale sur les couronnes, ils trouvèrent l'Europe toute disposée à accepter cette juridiction, comme un fait acquis par une coutume de quatre siècles.

Dans les temps postérieurs, on a trouvé très-philosophique d'injurier bs p.ipes pour cette espèce d'usurpation; mais c'est tonte une époque qu'il fallait injurier, rois, papes, peuples, savants, ignorants, ministres, universités.

Or^ comment mettre bors des lo s du bon sens le monde chrétien tout entier? Le droit papal, depuis Charlemagne.

* Voyexl'HKf. det Croitades, M. Michaud.

ne résulta d'aucun acte précis et formel qu'on puisse aujourd'hui assimiler à une constitution écrite. 11 dériva de la nature des choses, des dispositions publiques, de Tétat social de l'Europe, et même de la volonté manifeste du grand fondateur de l'unité chrétienne et politique de rOccident.

Nous ne saurions redire comment cette autorité sauva les débris de l'ordre dans l'épouvantable anarchie qui infailliblement devait suivre la décadence du régime féodal. Nous avons déjà étudié cette action dans les récits de l'histoire. Mais ces souvenirs doivent rester présents à quiconque veut comprendre les luttes de Tempire et de l'Église, et la faveur des peuples pour Tune ou pour l'autre de ces deux autorités '.

Quant aux faits particuliers qui se rencontrent dans nos récits , il les faut noter avec rapidité.

Othon, vaincu et détruit à la bataille de fiouvines, n'avait plus été pour Frédéric II qu'un concurrent sans importance. Frédéric fut couronné empereur à Aix-la-Chapelle, du vivant d'Innocent III, puis à Rome sous le pontiCcat d'Honoré III. Ce prince, d'une ambition ardente et d'un génie souple, avait tout promis aux papes pour être fait empereur. Bientôt il laissa voir son dessein de s'afiranchir de leur puissance ; et sous Grégoire IX la mésintelUgence de l'empire et de l'Église devint une rupture ouverte.

Les papes n'avaient guère pour défense que leurs excommunications, défense terrible dans les temps de foi Yive et de piété, mais qui déjà s*altérait par l'affaiblisse-

' Qu'il me soit permis de citer, après le docte et sage M. PeUtot, quelques paroles d'un écrivain peu suspect de prédilection pour la suprématie des pontifes. « Dans le moyen âge , dit M. Ancillon , où il n'y avait point d'ordre social, la puissance des papes sauva peut-être {peut^ être est de trop ] l'Europe d'une entière barbarie ; elle fut un centre commun, un point de ralliement pour les Ëtats isolés;.... ce fut un tribunal suprême élevé an milieu de l'anarchie universelle , et dont les arrêts furent quelquefois aussi respectables que respectés; elle prévint et arrêta le despotisme des empereurs , remplaça le défaut d'équilibre, et diminua les inconvénients du régime féodal. » Introd, au Tableat^ des révolutions du système politique de VBurope.

370 HISTOIRB DE frauce.

ment des mœurs chrétiennes. Les éropereurs avaient pour moyen d'atlaqne toutes les violences, et pour secours, Tavidilé et Tambition des petits princes. La corruption mémo servait à leur indépendance. *

Frédéric fit des intrigues en Italie. Il s*6djoignit des seigneurs qui le reconnurent pour suzerain. Il paya la défection par des faveurs. Il alla chercher rinfidélité dans Rome, et bientôt i) eut autour du pape un parti de séditieux. Le pape fut contraint de fuir à Pérouse.

La guerre ainsi éclata par des trahisons; le pape usa de son droit d'analhèroe. Frédéric eut l'air de se soumettre, il alla inire une expédition aux Lieux-Saints; mais ce fut une intrigue plutôt qu'une croisade. On y vit une profanation ; Texcommunication subsista, et Frédéric revînt alors alimenter l'anarchie au sein de l'Italie. Deux factions s'étaient formées, les Guelfes pour le pape, les Gibelins pour Tcmporeur; ce fut le début d'un déchirement qui devait se prolonger toot un siècle, et puis encore se sirvivre par d'affreuses haines.

Nonobstant cette situation violente, maïs qui a*était point encore une guerre, Louis IX avait renouvelé, nous l'avons vu, à son avènement, les anciens traités avec l'empereur. Plus lard l'amitié s'était altérée, sans s'être rompue ; on accusait l'empereur d'avoir voulu récemment enlever Louis IX dans une entrevue qu'il avait proposée à Vaucouleurs; toutefois le roi s'abstenait de se déclarer, et les traités subsistaient encore. Bientôt les intrigues d'Italie 86 changèrent en batailles; Frédéric alla s^emparer des villes de Lombardie qui s'étaient confédérées, et puis il annonça le dessein de s'emparer de la Sardaigne, qui était un fief de l'Église. Le pape lie pouvait résister par les armes; il montra encore ses foudres. Frédéric passa outre. Il investit Henri, son fils naturel, de cette île de Sardaigne, dont il fit un royaume feudataire de l'empire; le pape publia alors ses anathèmes, et enfin il appela à son aide le roi de France ; il avait déclaré Frédéric déchu de l'empire, et il ofirait le titre impérial au comte Robert» frère de Louis.

Les lettres du pape furent examinées dans une assem* blée de seigneurs, et s'il en faut croire l'historien Matthieu Paris, ennemi des papes, la réponse fut insultante et hautaine. L'assemblée bl&mait la déposition de Frédéric; elle y voyait une menace pour les souverains; elle demandait si l'empereur avait cessé d'être catholique, et, s'il avait cessé d^être catholique, elle lui ferait la guerre, comme elle la ferait au pape mcme, et à tout autre mortel qui aurait des sentiments contraires à Dieu et à la véritable l'eiigîon \ C'est ce langage de l'assemblée que l'historien anglais attribue au roi persomicnement, et une école moderne Ta reproduit comme un titre de gloire, une guerre de religion ne lui devenant légitime et sainte apparemment que si elle se faisait contre le pape en personne; mais Louis IX n'eût pas eu besoin de telles paroles pour résister au pape; les termes mêmes ôtent à cette réponse toute vraisemÛance. Ce qui est vrai, c'est qu'il refusa l'empire pour son frère. « 11 suffisait à Robert, devaient dire les envoyés, d'être k frère du roi de France! » Toutefois lexoommunication fVit publiée en France comme en Angleterre, et dans les deux royaumes furent levés des subsides pour venir en aide à Grégoire IX.

1340. — Cependant Louis voyait les déchirements avec douleur; il conseillait la modération et la paix. Le pape convoqua un concile, et l'empereur feignit d'abord de vouloir se soumettre à ses anêts. Bientôt il sollicita Louis d'empêcher que les évêques de France se rendissent à Rome, et, le roi leur ayant laissé la liberté de partir, Frédéric leur fit courir sus, et les fit enlever sur mer par son fite Henri. Les évêques d'Angleterre et d'Italie furent poursuivis de même; les forteresses de la Fouille furent pleines de ces captifs; en même temps Grégoire IX mourut : ainsi le concile ne put avoir lieu.

1241. — D'autres événements se passaient en France.

Thomas de Savoie, oncle de la reine, avait épousé ieanne, comtesse de Flandres, la veuve du fameux comte

* ilallh. Paris. — Flcury, Jlist, ceci.

S72 RISTOIBE DE FRAHCB.

Ferrand. Par là, Thomas devenait un haut personnage entre les puissants ; il se crut de force à lutter contre Tempereur?Son frère Guillaume de Savoie disputait Uévèché de Liège à Othon, parent de Frédéric II. Des deux côtés on leva des troupes pour soutenir les deux concurrents. Le royaume de France était mêlé diversement à cette querelle : Tempereur avait pour vassal le comte de/'^rovence; il lui ordonna de s'armer contre Thomas ; le vassal n*obéit point ; Fempereur excita contre lui le comte de Toulouse; cela fît une guerre dans le Midi. Le comte de Provence appela Louis, son gendre, à son aide ; de là des brouilleries avec Tempereur. Cependant Guillaume, Tun des concurrents à révèché de Liège, était mort; la guerre semblait être devenue sans prétexte et sans but ; Louis n*en marchait pas moins avec une puissante armée vers la Provence, pour réprimer et punir le comte de Toulouse. Il le contraignit à se dessaisir des villes que déjà il avait prises; Tempereur même fut obligé de déclarer qu'il ne Tavait point excité à ces violences. Louis imposaitpartout les réparations; les évoques enlevés par l'empereur étaient prisonniers encore : Louis demanda leur liberté. L'empereur hésitait; Louis lui envoya ces chevaleresques paroles : « Le royaume de France n'est mie encore si affaibli, que il se lesse mener à vos éperons. » Les prisons furent ouvertes*.

A ce moment la France paraissait n'avoir plus de périls autour d'elle ; le jeune roi de vingt-six ans avait rendu à la monarchie sa puissante action, et la féodalité semblait vaincue; ce n'était pourtant qu'une apparence.

Des cabales secrètes n'avaient cessé de subsister entre le roi d'Angleterre et le comte de la Marche , sous Tinspiralion de l'ardente Isabelle, toujours impatiente de sa condition ambiguë de reine et de comtesse vassale. Le comte de Toulouse s'était aisément rattaché à ces cabales, et , chose inexplicable ! le comte de Provence lui-même semblait y avoir pris quelque part, par le désir qu'il avait eu de marier au comte de Toulouse sa troisième ilUe ,

* Gaillaame de Nangis. — ViUe^Hardoain.

SaiM^e; ce qui n*çût pu sô faire qa'au moyen du divorce du comte avec sa femme, tante du roi d* Aragon. Le comte de Provence espérait s'enchatner le comte de Toolonse « comme son gendre, et ainsi faire venir à sa famille le comté de Toulonse, au détriment de la fille du comte, mariée au frère de Louis ; mais c'était sacrifier la morale à Tambition. Les événements furent plus prompts que les apprêts de ce scandale ; et aussi le roi ne les eAt pas souf* ferts. L*intrigue garda son caractère politique ; de toutes parts des révoltes s'étaient concertées » mais il fut convenu qu'on attendrait un moment propice.

Louis avait soupçonné ces desseins. U crut qu*il lui suffirait d^aller montrer sa confiance au milieu des conjurés. Tout à coup on le vit paraître à Saumur , avec un appareil de royauté pacifique et brillante. Déjà il avait armé chevalier son frère atoé Robert; il voulut armer de même son firère Alphonse, C'était alors une occasion de grandes solennités, et l'histoire doit garder le souvenir de ces fêtes « qui peignent les mœurs du temps , et aussi le progrès que l'autorité royale avait déjèi fait , malgré les res* sentiments secrets des vassaux abaissés sous le sceptre ^ Écoutons le vieux chroniqueur.

« Et dirons que après ces choses le roi tint une grant cour et maison ouverte à Saumur en Adjou, et ce que j'en diray c'est pour ce que je y esioie. Et vous certiffie que ce fut la nompareille chose que je veisse onques, et la mioulx aournée et apprestée. A la table du roy mengeoieni le eonta de Poitiers , lequel il avoit fait nouvellement cbeva- Uer le jour d'une saint Jehan , qui n'aguerre estoit passée : le conte Jehan de Dreux, qu'il avoit aussi fait nouvel che« valier :!le conte de la Marche « le conte Pierre de Bretaigiie. Et à une autre table devant le roy, à l'endroit du conte de Dreux , mengeoit le roy de Navarre qui moull

* Ce serait ici rooeasion peut-élre d'indiqaer roriglne des chef aleries. Vais c'est comme one histoire particulière dans rappréciatlon générale des temps, et, quel que soit son intérêt, Vile appartient à des traTaox de détail qne le présent onvrage ne saurait embrasser. Voyes les cu« lieuses dissertations de Ducange sur ce sujet. GeUect. Mitot, tem. Ht.

T. u. ta

tt7i HISTOIRE DB nUAHGB.

teM pare et aouxné ée drtp (f^r, en eoUe et niaotël« Yb çiÎBtenu^ iutmmî et* rhappel ifer fia , d^Ttmf lequel je txandMÉii Devant ke roy semt Loys sei^oient en manger W conte d'Artois et sen irère, et le bon eonte de Soîssons, qni trancfaBoU du coasteL Et pour ki taMe da toj garder, estoitmessîre iaibert de Beljeu, qui puis fust connétable de Ff onee, et messire Hononret de Gônej , et messire AarcUnÉiaelidc Bonrbon. Et y amt darrtèi*e ees trois balOBs Uea twarto de leurs chevaliers, en eotte de draps de aoye^^liaur gardeiEl danière ces cheraliers y avoii grani quantité de huissiers d^armes et de salle, qui estoîent a« conta dePmtteia, portai aes armes batues sur sendal. Le rojiiealoîtiiatMfiéheaiiourabiement, le plus qu'il aroit scen le liioe,«qui^8eroit chose merveilleuse et longue à racompéer* Et oniy dire à plusieurs de la compaignie que jamais ik n^araîont veo tant de surcotz, ne d'autres garniments et àimp 'd'or à une feste , comme il y avoit è odle4à. »

« Àprèa cette féale , continue le charmant chroniqueur, le noy «xwduiaît le conte de Poitiers jusques au dit Keu de Poitiers y peur lepraadra ses fieft et seigneuries ^ »

Telle était donc la situation présente. Les barons , tout piAiaaàiipBBBnByar contre Louis ^ s'en venaient s'asseoir ou aarvircK tsancher du coustel à sa table, aoumés de drap d'or^ 4D aotle atinantel, aveciçainture, formai! et chappel d'or^n*. Cette diasimidaiion n'était qu'un aveu briliammentéégaiaé de la. supériorité du monarque.

Capandaiil la i ivolte s'était alluaokée aa sein des lètes. L'hMDUDage^ue fiugues de Lusignan, comte de la Marche, dutiaiaaaKJaaae comte de Poiitiers nlc^rà le coeur dlsa-' bellfl , qui ne rêva qae des vengeances. Bientôt les arme^ forent aaawfréaa autour de Poitiers. Louis fut d*abord chMçS da s'«ifermec danela ville vpvis, par une inspiration toute royale, il alla, désarmé, trouver le comte et la comtesse

' «Iftit. 4ê mmâ'àmiûtàÀM^ u.

* Voyei» Uaoa ttecaiise , un» dinaDUtion sur ki OwuriÊ tt fHiê^

HISTOIBB DB fbaucb. S75

dans leur chftteau de Lusignan. H espérait, par cette démarche confiante et calme, épargner des eitrémitësfetales. 11 ne ptt* qu'étonner pour quelques jours ces colères miloxibles. Bientôt elles éclataient par des violences nouvelles. Alors Louis vit enfin qu'il fallait songer à la guerre.

Le comte de la Marche avait donné le signal au roi i'Axtgleterre. Il lui annonçait la révolte du royaume entier. « Le comte de Toulouse était prêt ! Le roi d'Aragon le suivait avec des troupes ! Tout le Poitou, toute la Gascogne étaient en armes ! Le toi de Navarre serait etnporté par ce mouvement... 11 ne* fallait plus hésHer. » Lé roi d*Arfgleterre éprouva delà résistance de la part de son parle*ment , qui déclarait Fagfession injuste, à causé de la trêve qui durait encore. Heiari traita de lâches les opposants, ei leur dit qu'il se passerait de leurs secours. Puis il renvoya le parlement. H y avait dans la Figue un achahiement de haine qui no s^était point vu dans les vieMles gaerres. La féodalité 'se sentait près d*expirer, et le roi d'Angleterre participait à; ses vengeances avec un sentiment de plus , l'ardeur de dominer.

Cependant Louis H avait rapidement préparé la gueire. Quatre-vingts vaisseaux gardaient les cdtes du Poitou.' Quatre mille chevaliers s'étaient armés. Les commune!^ avaient envoyé leur^ hommes. Tous les vaSsaux avaient répondu à Tappel du Inonarqae. Une armée nombreuse allait marcher soùs ^es ordres.

Le comte de h Marche vit avec effroi ce graiid otage. Pour défendre son pays, il le dévasta. Les blés furent ravagés, les vignes arrachées, les fourrages détruits, les puits comblés, ou bien les eaux empoisonnées, les vivres partout enlevés. On eût dit un exterminateur , tion point un souverain. '

Et lorsque le roi se fut approché avec son armée , des iiluos de crime montèrent à l'esprit de la comtesse Isa- 1) :lle. Elle résolut de faire empoisonner Louis par des rrnissaires^ qui devaient entrer dans le camp comme dx*s \ ansfuges. C'était vouloir raviver les tempsde Frédégonde. I/horrible trame fut découverte , et les chroniques racon-

376 HISTOIRB DB FBAlffCB.

tent que la comtesse , voyant son crime inutile, voulut se tuer en se frappant d*un poignard. On la sauva de sa propre fureur ; mais elle ne vécut que pour être abhorrée. Les peuples changèrent son nom en celui de Jézabel ^

Louis cependant prenait des villes. Montreuil en Gâtiue, la tour de Béruge , Moncontour , Vouvant , étaient tombés en son pouvoir. Le roi marchait ainsi par des conquêtes jusqu*à la Charente.

Le roi d'Angleterre avait été quelque temps retenu par des vents contraires. Enfin, il aborda au port de Rojan , avee sept comtes suivis de trois cents chevaliers ; parmi les comtes, ce Simon de Montfort , comte de Leicester , dont Louis K avait empêché le mariage avec la comtesse de Flandres. Ce puissant renfort venait relever la révolte; Henri, toutefois, fit des messages à Louis, mais pour se plaindre, et non pour négocier. On eût dit que c'était Louis qui avait rompu les traités; c'est lui qui était coupable de la guerre ! Louis répondit avec retenue , de manière à montrer que lui seul voulait la paix. Mais le parti des batailles était déjà pris. Henri envoya de nouveau des messages, mais cette fois avec une déclaration de guerre ouverte. Louis s^attendait à cette extrémité. 0 en fut ému comme d'un malheur qui allait frapper les peuples ; mais son courage n'en fut que plus animé. Il faisait alors le sicgo de Fontenay. Au bout de quinze jours, la place fut emportée. Elle était défendue par le fils du comte de la Mai^ cbe. On conseillait au roi de le faire pendre , comme un exemple. Il l'envoya à Paris avec les autres captifs.

Louis s'avança vers Taillebourg, sur la Charente. Le roi d'Angleterre était à Saintes , disposant ses troupes. Les deux armées se trouvèrent bientdl en face l'une de l'autre sur les deux rivages de h\ rivière. Les forces étaient à peu près égales, environ vingt mille hommes d'infanterie dans chaque armée ; seize cents chevaliers, avec leur suite , du cdté des Anglais ; un peu plus du côté de Louis : c'était alors une cavalerie formidable. Le dessein de Louis était

* Gnlll. de Nanglt.-Matth. Paris.

mnoiiB DB nAMCB. 277

de passer la ChareQte. Henri s*y opposait , et il était mattre du pont et du chftteau de Taillebourg. C'était Tavantage de sa position. Là fut toutFeffort de la bataiUe* Des deux côt^s le courage était ardent, opiniâtre. Le pont était défendu afic vigueur, et le passage était étroit. Les Anglais ne s'ébranlaient point , et , après de grans coups donnez, les deux armées restaient dans leurs positions. Cependant quelques soldats commençaient à se ruer sur les Anglais, les uns par le pont « les autres par des bateaux. « Quoy voyant le bon roy, dit Joinville , il se va en grant péril mettre parmi les autres. Et y estoit le péril moult grant. Car pour ung homme que le roy avoit quant il fut passé , les Anglois en avoient bien cent. Hais , ce nonobstant , quant les Anglois virent le roy passé , tous se commancèrent à effraier ainsi comme Dieu voulut, et s'en entrèrent dedans la cité de Saintes. Et advint que en la meslée y eut plusieurs de noz genz parmi les Anglois qui entrèrent avec eulx en la cité , et furent prins ^ »

La victoire de Louis était complète. L'armée anglaise était dispersée. Le roi Henri, resté dans la campagne, pouvait tomber aux mains des Français. Son frère Ri* chard , inquiet de ce péril, courut invoquer la clémence de Louis. On le vit arriver sans casque et sans armes, demandant à parler au comte d'Artois , pour être conduit au roi. Le roi l'accueillit et lui accorda une suspension d'armes pour le reste de ce jour. « Allez ^ lui dit-il ; la nuit porte conseil. Donnez de bons avis au roi Heuri, et faites qu'il les suive. » Louis., vainqueur, conseillait la paix; Henri, vaincu, ne crut qu'à la fuite. Il courut à Saintes en toute hâte. Là se trouvait le comte de la Marche. La déiaite les avait aigris l'un et l'autre. Le roi reprocha au comte de l'avoir trompé. Où est le comte de Toulouse? lui disait-il , et le roi d'Aragon , et le roi de Navarre , et tous les auU'es secours? Le comte se défendait en accusant sa femme , la terrible comtesse , mère de Henri , qui

' if if I. de saint Louis, Llv. o*

278 HISTOIEE DE FRANCE.

avait allumé le feu de la guerre. Hais ces griefs ne changeaient pas la fortune.

Le comte de la Marche hrûlait toutefois de réparer le désastre, H surprit peu de jours après des troupes de foufrageurg de r&rmée de Louis. Trois cents hommes de la èommilne do Toûrnay furent taillés en pièces ;€t, à l'aspect de cet avantage imprévir, le* roi d'Angleterre commença de se mêler à la poursuite. H ett récita tino bataille nouvelle. Louis IX*, prévenu de cet échec , accourut avec son armée en ordre. On se précipita comme au hasard. Le cri de guerre des Français était Montjoie Saint-Denis ! celui des Anglais, Réalistes! Dès le début la mêlée fut ftlroce;le comte de Boulogne tua le châtelaih de Saintes, qui portait Tétendard du comte de la Marche. En même temps, Louis IX donnait l'exemple de la vaillance. Ses fidèles le suivaient dans les rangs les phis pressés. Enfin, après une résistance opiniâtre, Tarniée anglaise fut encore repoussée en désordre, laissant le champ do bataille couvert de morts, et une multitude de prisonniers aux mains de Louis.

' Cette fois le comte de la Marche perdit Tespérance do relever des cabales frappées par deux victoires. Il demanda ta paix au roi , non plus comme un rebelle, mais comme un vaincu , qui n'a plus qu'à baisser le front devant son maître. Le roi fît grâce , mais à des conditions qui étaient la ruine du comte. Le comte vint, avec sa femme et ses flls , les accepter en personne •; et' il tes proclama par un acte public. « Après plusieurs conquêtes faites sur nous bar ledit seigneur, sachez que notrs et nos fils Hugues le Brun, Guy et Geoffroy de Lusignan, chev^Sérs, sommes venus nous soumettre avec notre terre haut et bas à la volonté dudit seigneur roi *. 9 La soumission était abso-* lue ; le roi retenait tout ce qu'il avait pris ; les anciers

* Voir ett acte dans Docange, Ohservaxions iur VHUt. de fatal louif.

HISTOIRE DE FBAKCE. .S79

traités devenaient nuls ; le roi cesserait de pajei cu^ cent mille Tivîës tournois par an qu'il devait au cqmt^;ie coxote ferait horaûiage pour le oomté d'Angoulême , et pour d'êtres châtetlenies q^ué le roi. lui laissait;, il ferait de \aéaie hommége-lige au comte de Poitiers pour Lusignan et le comté d& la Marche. C'était là iane juste punition des infidélités et des intrigues. Une condition fut pire , ce fut que le comte suivrait Texpédition que le roi allait aussitôt envoyer contre le comte rfe Toulouse ; ainsi il devait servir à punir les rébellions que lui-même avait excitées^

Le rot d*Angleterre ne s^était pas attendu à cette brusque répression. Le traité de soumission s'était fait i son insu, (îuand il rapprit, il essaya de renouer des trames; mais lo comte de la Marche était enchaîné par les ooniditioDs déjà subies. El le roi vil qu'il n'avait plus qu'à s'éloigner des lieux oh l'autorité de Louis tenait les peuples dans rétonnement et la soumission. Il s'enfuit précipitamment de Saintes à Blayes, et puis il chercha un refuge par delà la Garonne , laissant ses restes d'armée à la merci du ici vainqueur *.

Alors tout le pays jusqu'à Bordeaux s'empressa dans la soumission. La Gascogne même semblait hésiter. Henri s'oflraya de ce mouveme*nt , qui pouvait faire échapper do ses mains cette domination si fatalement transférée à I'Abglcterre par Éléonore de Guienne. H se bâta de demander la paix à son tour.

1248. — Louis avait vu son armée épuisée par les batailles et par les ravages d'une maladie contagieuse. II ne voulut pas pousser la guerre à son dernier terme. Il accorda une trêve de cinq ans et demi , et par le traité il retint tontes ses conquêtes.

Il n'oubliait pas cependant la répression du comte de Toulouse. Le vassal rebelle n'avait point paru dans la guerre de Saintonge , mais par des causes qui n'avaient fait qu'irriter son mauvais vouloir. Au moment où tous les seigneurs qui relevaient du comté étaient prêts à le

* Rapin Thoyras, — Le docteur Llngard. HisL dPAngleterre,

180 BISTOIBS DE FRANGB.

suivre, des assassinats albigeois avaient reparu. Deux inquisiteurs avaient été égorgés dans le palais même du comte à Avignon. Il ne pouvait paraître étranger à ces crimes , et aussi leur impunité Taccusait. Le comte de Voix déclara le premier qu*il ne marcherait pas à la guerre avec un meurtrier hérétique , et la ligue de Toulouse avait été ainsi rompue.

Âpris les victoires de Louis, le comte, resté seul, ne songea plus qu^à demander grâce. Hais, en écoutant les négociateurs, le roi faisait marcher des troupes. La paix A*en fut que plus réelle. Le comte livra plusieurs places. H s'engagea à rompre avec les hérétiques ; même il pronut de les exterminer , et il fit pendre les assassins des deux prêtres inquisiteurs. Tel était Tesprit de rébellion, prenant pour prétexte des idées sectaires , et puis se chargeant des supplices en signe de fidélité.

Lorsque la paix fut ainsi rendue au royaume , le roi d* Angleterre repassa les mers, ayant vainement épuisé ses trésors , et n'emportant que de la honte. Louis , que la maladie de son armée avait atteint , alla se reposer et jouir de ses travaux. Pendant ce temps, d'autres événements s'étaient produits.

1243 — 1244. — L'acharnement de Frédéric n contre rÉglise ne s'était point apaisé. Le siège était vacant depuis dix-huit mois; Célestin IV n'avait fait qu'y paraître dixhuit jours après Grégoire IX. Le concile convoqué ne s'était point tenu ; l'Église était désolée. Louis IX intervint par des ambassades, et enfin un pape fut élu , ce fut Innocent lY, de la gcande maison de Fiesque, personnage aimé Jusque-là de l'empereur, mais suspect dès qu'il fut assis au siège des pontifes. En effet, il y eut hioniôt entre eux des difiiçultés , soit pour la liberté des é\ èquvs d'Iiali» qui restaient captifs; soit pour l'excommuniralion subistante de Frédéric, soit pour la querelle politique de !a i»onve^ raineté papale , ou pour la question particulière des villes confédérées de la Lombardie, «]ue le pape protégeait contre l'empereur. La négociation de Tarchovèque de Rouen , ambassadeur de Louis à Rome, fut inutile; quel-

HISTOIBB DB FRAIfCB. S8i

qaes villes jusque-là douteuses d'Italie se déclarèrent pour lé pape. Une rupture nouvelle éclata.

Alors Frédéric revint à ses violences accoutumées. II jeta comme un cordon de satellites autour des Alpes, et il couvrit la mer de corsaires, pour envelopper le pape et rompre ses communications avec les princes. Quelques corideliers s'aventurèrent à porter des lettres du pontife; Frédéric les fit pendre '. Le pape continua , de son cdté « de se défendre par les anathèmes. L*excommunicatioD de Frédéric fut renouvelée; mais le terrible prince n'en fut pas désarmé. Il remplit l'Italie de ses tureurs; le pape fut contraint de fuir ; il se sauva comme il put à Gènes, sa patrie, et de là il demanda un asile en France.

Déjà dans le royaume commençait à paraître une pensée d'hostilité envers le pape; elle avait pris naissance dans les hauts rangs de la féodalité, comme par le ressentiment des longs efforts de l'Église pour l'affranchisse* ment des peuples. Et, chose inexplicable, quoique souvent reproduite, elle était descendue dans les peuples mêmes, par ce besoin d'imitation des exemples qui viennent de haut. On avait vu un curé de Paris, au moment oh il lisait l'excommunication de Frédéric , ajouter aux paroles du pontife des paroles de raillerie et de sarcasme, disant qu'entre l'empereur et le pape il ne savait qui avait raison , et que pour lui il excommuniait celui qui avait tort*. Bt cette espèce de philosophie antipapale commençait à se propager, et avait même quelque influence sur la politique du saint roi.

1245. — Aussi le pape avait commencé par intéresser à 8^ cause l'ordre de Ctteaux , puissant auprès de Louis par ses habitudes de piété. Le chapitre de l'ordre devait se tenir, et le roi devait y être présent. Comme Louis s'appochait Af monastère , il vit venir à lui cinq cents religieux , quf le conduisirent avec la reine sa mère au lieu de la réum'on ; et, lorsqu'il fut assis sur son trône, tout à

• Matth. Paris.

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