TOM. II. • W
290 HISTOIRE J& FlU^GB.
passion jalouse ; et aussi la jeune reine Marguerite , femme d'un esprit moins applicable aux affaires, mais plus riant et phts orné, eut à sonffirir plus d'une fois de cette espèce de possession matemene. On semblait lui disputer le charme do sa soIituAe avec le roi qu'elle aimait , et Louis apportait dans sa tendresse ime certaine timidité , comme s'il eftt craint d'eidever à sa mère une partie de ses soins et de son amour. Quelques instoriens ont blâmé amèrement cette faibi ssê de Louis , et ils ont jeté de Fodieuz sur le caractère de Blanche , parim récit que novs devons recueillir. Un jour Hargoerite étaiit malade , et Louis était auprès d'elle. Blanche entra dans la chambre , témoigaa de rhumeur, et , prensnt son fils par le main, elle lui dit : Venez! vous ne faites rien ici.—Hcias ! s'écria d^omrens^nent Marguerite , ne me laisserez-YOus pas voir mon* seigneur en la vie ni on la mort ^ ! Ce souvenir resta longtemps empreint dans le ocoiir de la jeune reine. Noos ne saurions à la distance des temps apprécier ces chagrins domestiques, que la piété de Louis dut sans doute adoucir. Il ne sert de rien de les aggraver pour en faire un grief contre la mémoire de Blanche ; car ce fut par cet amour jaloux que son génie fit la gloire de Louis. Aussi bien la vie royale n^est pas une vie de douces joies, ni de plaisirs de roman ou de poésie. Toutefois Blanche eût violé les plue saints devoirs si elle eût détaché son fils de la reine Marguerite; elle eut tort encore, si elle réloigna des loisirs de la famille, pour le ramener avec rudesse aux devoirs de la royauté.
Au reste, plusieurs enfants étaient aés au roi , deux filles et un fils , gages de bonheur privé , et noble espérance de la monarchie.
Et lorsque Louis vit ainsi le royaume affermi par son sceptre, les grands soumis, la paix au dehors , la sécu* rite au dedans « le peuple heureux, il songea qu'il était temps d'accomplir son vœu de Croisade , dont il n'avait point cessé de se ressouvenir.
• M. Pclilol, T':hlrau du règne df saint Louis»
HISTOIRE DB FRAIICE. 291
Peut-être sa mère avait espéré le distraire de cette pensée, en tenant son esprit toujours appliqué aux affaires da royaume ; car l'idée de son absence î« faisait tressaillir , et quand elle le vit résolu à ce voyage ^auquel elle n'osait penser ^^ses alarmes redoublèrent ; elle ne pressentait que des périls et des malheurs; elle espéra détourner son fils (le ses desseins par des supplications et des larmes. Elle appela à son aide la raison et l'autorité de Guillaume , évoque de Paris , et l'évêque s*en vint faire une harangue préparée au monarque pour le dissuader de son vœu , lui mettant sous les yeux les dangers qui pouvaient naître , ^ roi d'Angleterre prêt à accabler le royaume , la guerre de l'empire et de l'Eglise toujours ardente , Vhérésie à peine vaincue dans le Languedoc , l'anarchie pouvant se raviver, et il rappelait au saint roi que le salut du peuple était le premier office de la royauté, et que c'était là aussi le premier vœu qu'il devait accomplir pour obéir à Dieu •. L'évêque était plein d'éloquence , et la reine Blanche était puissante par ses prières et sa douleur; mais le dessein du roi était arrêté, et son âme était inflexible : les paroles et les pleurs ne le purent vaincre''. La Croisade fut annoncée, on la prêcha dans les églises; les seigneurs accoururent tout armés, et entre les plus empressés paraissaient les vassaux qui précédemment avaient été les plus ardents à«attaquer la royauté de Louis IX, Pierre, comte de Bretagne, et Jean son fils , le comte de la Marche, le duc de Bourgogne, le comte de Dreux, une foule de comtes puissants , tous s'accoutumant déjà à se presser autour du monarque et à marcher à sa suite aux batailles '. Le roi faisait avec eux des conventions pour leur service do guerre *, L'entraînement était général , et , lorsque les principaux chevaliers furent croisés, il fut aisé de voir qu une armée formidable les suivrait aux Lieux-Saints; car
' Mattb. Paris.
* La liste des seigneurs est à la suite des Mém, de JoinvilU, rc*.t<) liste a de riutérét, elle rappeUe les vieux noms de Franco j plusiiii'3 ont disparu.
* Joinville. Liv. ii.
S92 HISTOIRB DE FRANCS.
le peuple aussi s'était ému , et Ton crut voir renaître les premiers jours de Texaltation et de Tenthousiasme.
L*histoire a peine à s'arrêter au milieu de cette ardeur des chrétiens pour examiner si elle était raisonnable et politique. La sagesse des ftges subséquents est-elle assez sûre d* elle-même pour juger les âges de foi et de piété? Louis IX allait à la Croisade comme un pèlerin ; mais n'y allait-il pas aussi comme un roi qui a Tinstinct de la civilisation chrétienne à défendre? Les préjugés contre la Croisade sont tombés désormais. Le nom de Croisade blesse encore peut-être ; mais ce serait n'être ni politique ni philosophe que de ne point pardonner à des guerres qui , d'une part, achevaient la rume des vassalités, et, de l'autre, clablissaient un mur infranchissable entre la civilisation de l'Europe et la barbarie musulmane. De nos jours , le génie de Napoléon a absous le génie de saint Louis ; la suite des temps l'absoudra mieux encore ^
1248. — Je ne dirai point les longs préparatifs de ce voyage armé, les levées d'hommes et d'argent, les équipements de flottes, les apprêts de machines de guerre. Dans la ferveur de la Croisade , il y eut quelques murmures, car les dépenses étaient dures à porter; mais c'est la condition de toutes les guerres. Retenons dans la rapidité de nos récits quelques détails qui disent les mœurs du temps.
Au moment de ces migrations périlleuses, on mettait ordre à ses affaires le mieux possible. On réparait ses méfaits, on se réconciliait avec ses ennemis; on avisait aux intérêts de sa lignée. Ecoutons les charmantes naïvetés du conteur Jehan de Joinville, le bon sénéchal de Champagne.
« Avant mon partement je manday mais hommes et subjetz de Joinville, qui vindrent par devers moy la vigille de Pasques^mesmes , qui fust le jour que nacquit Jehan mon filz, seigneur d'Ancarville ,.qui fut de première femme seur du comte de Grantpré. Je fuz toute la sepmaine a faire festes et banquetz ayecques mon frère de Vauquelour
• ÊdiUon de 1839.
12(0—1250 HISTOIBS OB FRAHCB. 393
et tous les riches homs du païs qui là estoient, et disoient, après que nous avions beu et mangé , chanzons les ungs après les autres, et demenoit grant joie chascun de s^ part. Et quant ce vint le vendredy , je leur dis : c Seigneurs , saichez que je m'en vais oultre mer. Je ne sçay si je reviendray jamés, ou non. Pourtant s*ily a nul à quij'aye jamés fait aucun tort et qui se vueille plaindre de moy, se tire avant; car je le veulx amender, ainsi que j'ay de coustume de faire à ceulz qui se plaignent de moy , ne de mes gens. » Et ainsi le feys par commun dict des gens du païs et de ma terre. Et affin que je n'eusse point de support, leur conseil tenant, je me tiré à cartier, et en voulu croire tout ce qu'ilz en rapporteroint sans contredict. £t le faisoie pource que je ne vouloie emporter ung seul denier à tort. Et pour faire mon cas je engaigé à mes amys grant quantité de ma terre, tant qu'il ne me demeura point plus hault de douze cents livres de terre de rente ; car madame ma mère vivoit encore , qui tenoit la plupart de mes choses en doiiaire . Je par ty moy dixiesme de chevaUers avecques trois tanières. Et ces choses vous raconté-je pour ce que si n'eust esté l'aide et secour de Dieu, qui jamés ne me oublia, je n'eusse sceu porter tel fays par le temps de six ans que je fuz en la terre sainte en pèlerinage ^ »
La Croisade était donc comme une occasion solennelle de réparation. On n'eût point osé toucher les Lieux-Saints, en y portant quelque souvenir d'iniquité. Le comte de la Marche , le batailleur infidèle , suivit cette impulsion. Il fit un testament, comme s'il était près de mourir, et il ordonnait la restitution de tout ce qu'il aurait retenu jusquelà injustement.
Louis cédait plus librement à ce besoin d'équité. U avait commencé par donner à sa vie plus d'austérité , écar«tant le luxe de sa personne, redoublant de charité, multi* ' pliant l'aumône, remplissant ses jours de bonnes œuvres. Puis des religieux allèrent en son nom dans le royaume , «'informant des griefs des sujets, et les baillis eurent ordre
' loinvUle- Uv. nu
294 HISTOIRE DE FBAKGE.
de les réparer avec scrupule. Il paraît que le roi d'Angleterre feignit de prendre pour son compte cet appel fait à ceux qui auraient à se plaindre de Louis , et il réclama la restitution du Poitou et de la Normandie. Chose singulière y la conscience du monarque fut un instant émue par cette demande; il y eut des délibérations d'évôques, et ce trouble heureusement fut passager.
En môme temps, le roi portait ses sollicitudes sur les intérêts politiques de l'Etal. «Et soichez , dit Joinville, que avant le partir le roy manda à Paris tous les barons de France, et leur flst faire foy et hommage, et jurer que loyaulté ilz porteroient à ses enfants, s'ancune maîle chose avenoit à sa personne ou saint veagc d'oullre mer *. » 11 voulut aussi prévenir les dangers qui pourraient venir de l'Angleterre, et il renouvela la trêve.
Et lorsque tout put paraître amsi prévu , le roi alla solennellement recevoir à Tabbave do Saint-Denis l'étendard royal et le bourdon de pèlerin.
Ce fut avec ces insignes de la Croisade qu'il proclama sa mère régente du royaume , dans une assemblée tenue è Corbeil, et lui remit sa pleine puissance de souverain*, et alors enfin il s'achemina vers son pèlerinage , se dirigeant par la Bourgogne , pour conférer de nouveau avec le pape, à Lyon, sur l'ardente crise qui continuait à tourmenter l'Église et l'empire.
Loui» marchait entouré do ses frères, croisés comme lui. La' reine , sa femme , avait voulu le suivre dans cette entreprise lointaine; la comtesse d'Anjou suivait aussi son mari; la comtesse d'Artois, près d'accoucher, fut obligé© lie rester à Paris, pour ne partir que plus tard. Alphonse, eomte de Poitiers , ne devait aller à la Croisade que dans on an ; jasque-là il servirait d'auxiliaire à la politique de Blanche '.
Tel fiit ce départ, dont la solennité ne manqua pas de
• iotnville.. Uv« ii.
" Mém, mst de M. du Pai , vol. I de» éditi et ordonoBiices • etté par le P. Daniel.
' Guillaume de Nangis.
HISTOIRE VB FRANCE. 295
tristesse. La reine Blanche semblait ne pressentie qf^ des malheurs ; mais Louis allait aux Lieux-Saints avec un en* thousiasme calme, satisfait de remplir un vœu de pieté , mêlant toutefois à cette joie chrétianne des pensées de prévoyance et dj poliliq-ue.
Le rendez-vous des chevaliers était à Aiguës-Martes, port de la Provence, creusé récemment à grands frais par le roi , et qui ne devait pas survivre à sa eéLébrité. De toutes parts les Croisés affluaient vers ce lieu. La Croisade ne comptait que des Français; Venthousiasme s'était refroidi , et aussi les autres peuples semblaient se défier du contact de la France , par la crainte de trouver la domination dans une association de pèlerinage. Hacon, roi de Korwégc , avait été convié à la Croisade. « Je veux bien , répondilr-il, aller en Palestine; mais je n'irai point avec les Français , car ils passent pour vains et moqueurs, et mes sujets sont fiers et peu endurants. »
Deux seigneurs anglais, Les comtes de Salisbury et de Lcicester, avaient promis cependant de marcher sous la bannière de France. Mais la chevalerie nationale se suffisait à elle-même. Elle arrivait empressée et brillante , et il faut voir encore par les vieux récits quels étaient les sentiments de ces vaillants hommes d'armes, quittant la patrie pour aller au loin faire la guerre. On dirait un épisode de vieux poëmes.
« Et quant je voulu partir et me mettre à la voye , dit Joinville, je envoyé quérir l'abbé de Cheminon *, qui pour lors estoit tenu le plus preudomme qui fust en toute l'Ordre blanche, pour me reconcillier à lui. Et me bailla et ceignit mon escherpe , et me mist mon bourdon en la inain. Et tantost je m*en pars de JonviUe , sans ce que rentrasses onques puis ou chastel jusques ou retour du veage d'ouUre mer. Et m'en allay premier à de sainte veages qui esloient illéques près; c'est assavoir à Bleicourt en pèlerinage , à Saint Urban et es autres lieux qui estoicnt près de Jonville, tout à pié , deschaux et en lange. Et ainsi que je allois de
' Abbaye da diocèse de Châlons , de l'ordre de Citeaux.
S96 HISTOIEB DB FEANGE.
Bleicourt à Saint-Urban , qa*il me falloit passer auprès du chastel de Jonville, je n'ozé onques tourner la face devers JoDville , de peur d* avoir trop grant regret, et que le caeur me attendrist de ce que je laissois mes deux enfants et mon bel chastel de Jon ville, que j*avoys fort au cueur *. »
Ainsi Famour des pèlerinages et des guerres lointaines laissait entier Famour de la famille et de la patrie , et ce mélange donnait à la chevalerie des Croisades un pieux caractère d*héroïsme et de bonté , d'attendrissement et de eourage. Il serait peu philosophique de se durcir aujourd'hui contre ce spectacle d'émotions touchantes.
A Lyon, le roi Louis eut des conférences nouvelles avec le pape sur la guerre fatale de FEglise et de Fempire. Louis essaya encore de la terminer par la douceur. Le pape était inflexible, et rien aussi ne pouvait empêcher Frédéric de précipiter sa destinée. Le pape promit d'assurer la paix du côté de l'Angleterre; il renouvela Irs anciennes indulgences en faveur des Croisés ; il les bénit; et d'abord il bénit le roi , qui enfin s'achemina vers Ai$?ues-Mortes , suivi de flots de pèlerins armés, lesquels marchaient pleins de confiance et d'amour. Jamais Croisade n'avait offert plus d'espérance. Chemin faisant, Louis alla faire au bord du Rhône justice d'un châtelain de la Roche-Gluy, nommé Rogier, qui ravivait les vieux usages des tyrans féodaux, et awit grand bruit de maurais renom de destrousser et piller tous les marchands et pellerins qui là passoieni *.
Le roi s'embarqua à Aigues-Morles le "1^ août. La flotte était de trente-huit grands vaisseaux et d'un grand nombre de naviiçes de transport. Écoutons encore Joinvillo racontant le départ du vaisseau sur lequel il était moDté. « Et tantost le maistre de la nau s'escria à ses gens qui estoient ou bec de la nef: « Est vostre besongne prestn? sommesnous à point? » Et ils dirent que oy vraiment. Et quant les prebstres el clercs furent entrez, il les fisi tous monter ou chasteau de la nef, el leur fisl chanter ou nom de Dieu
• JoinvlUe. Liv. n.
• ibtd.
RISTOIRK DB FHàlfCB. 297
qui nous youloist bien tous conduire. Et tous à haulte voix commencèrent à chanter ce bel igné , Vent, Creator Spir- Titus, tout de bout en bout. Et en chantant, les mariniers firent voillede par Dieu. Et incontinant le vent s'entonne en la voille, et tantost nous fist perdre la terre de veûe, si que nous ne vismes plus que ciel et mer , et chascun jour nous esloignâmes du lieu dont nous estions partiz. Et par ce reulx je bien dire que îcelui est bien fol, qui sceut avoir aucune chose de Fautrui, et quelque péché mortel en son Ame, et se boute en tel dangier ; car si on s^endort au soir, Ton ne sceit si on se trouvera au matin au sous de la mer *. »
Peu après on abordait en Ttle de Chypre, et de là on prépara le débarquement aux lieux qu*on avait choisis pour y porter la guerre sainte.
Mais ici Thistoire s^arrète un moment, pour reprendre en quelques mots rapides le. souvenir des événements qui se sont accomplis dans FOrient depuis les expéditions de Philippe-Auguste et de Richard Cœur-de-Lion.
Après le départ des deux rois rivaux, la guerre et Tanarchie avaient déchiré le royaume de Jérusalem. Saladin dominait partout. Il ne restait de la Croisade qu'une impression de terreur au fond des cœurs musulmans. Richard surtout s'était fait une renommée formidable. Longtemps après qu'il avait disparu, les mères faisaient peur à leurs enfants en leur parlant de Richard*. Mais le royaume fondé aux Lieux-Saints n'en était pas moins en ruine.
A la mort de Saladin, la fortune parut changer. Ses enfants se firent la guerre entre eux. Le pape Célestin III profita des discordes pour jeter des masses nouvelles de Croisés sur l'Orient. Henri, comte de Champagne, avait été
* Joinville. LU. u. C'est aa sajet de ce Veni Creator, chanté au milieu des mers, qu'un écrivain de renom de nos jours a pu écrire ers lignes: « Ainsi , au moment de commencer une guerre qui devait exterminer tant d'hommes , l'air retentissait de chants adressés au Dieu qui les a eréés pour se chérir et poar vivre en paix. » M. de Ségur.— Estrce bien là de la philosophie.
* Joinville. Liv. u.
élu roi de Jérusalem ; mais Jérusalem restait au pouToir des infidèles , et cette royauté ressemblait à une fiction. Toutefois, les secours venus d'Occident, et principalement d'Allemagne et d'Italie, réveillèrent la confiance des chrétiens. Saphadini frère de Saladin, accabla ses neveux au milieu de leurs discordes, et saisit tout le pouvoir. Il se hâta de s'opposer à la Croisade, et courut assiéger Henri dans Jafi'a. Un accident funeste prépara la perle de cette cité. Henri voyait d'une fenêtre défiler les troupes des Croisés; la traverse de la croisée se rompit, et il tomba et se tua. La ville ne sut plus résister; Saphadiny pénétra de force. Tous les habitants furent égorgés; les murs furent rasés.
Les chrétiens se vengèrent peu après par une victoire. D'autres croisés arrivaient sous la conduite des ducs de Saxe et de Brabant. Saphadin alla à leur rencontre. Les armées se heurtèrent entre Tyr et Sidon ; le carnage fut horrible. Les chrétiens furent vainqueurs; plusieurs villes tombèrent en leurs mains, et la Croixparut devoir reprendre sa domination dans la Palestine.
Les Croisés firent d'abord un roi. Ils élurent Emery de Lusignan, qui avait eu le royaume de Chypre après Guy de Lusignan, son frère, et qui en épousant Isabeau, héritière du royaume de Jérusalem , réunissait sur sa têfie ces deux couronnes. Aussitôt après on marcha à d'autres batailles. On alla assiéger Thoron, place forte, qui semblait ouvrir les portes de Jérusalem. Les succès furent inutiles; l'argent de Saphadin pénétra dans le camp des Croisés. Au moment d'enlever Thoron, les templiers etUévèque de Wirtsbourg conseillèrent de porter secours à la ville de Baruth, assiégée, disait-on, par Saphadin. Là, une bataille fut inutile encore. On se battit avec courage, mais la victoire fut sans fruit. La nouvelle de la mort de l'empereur arriva sur ces événements. Les seigneurs d^AlIemagoe crurent que leurs intérêts les rappelaient, et tous se hâtèrent d'abandonner la Croisade à ses inégalités de fortuae. Émejj de Lusignan resta seul avec son sceptre en face de Saphadin.
HiaremB db niAncK. 209
Alors parut Innocent III, le grand pape, et la Croisade fat encore préchée, au milien des ébranlements causés par les riyalilés d^empire, auxquelles se mêlait si puissamment Philippe-Auguste. A Paris , le célèbre Fouques , curé de Neuilly-sur-Mame. fit des prodiges par ses prédications^ Tout en appelant aux armes, il réveillait la foietles vertus. Les populations s* émurent, et la France trouva encore des guerriers pour l'Orient, tout épuisée qu'elle était par les guerres politiques. La Croisade devait marcher sous les ordres de Thibaut, comte de Champagne, frère de Henri, roi de' Jérusalem ; mais il mourut en route. En même temps paraissaient les grands noms de France : ce Math thieo de Montmorency, devenu déjà populaire par son héroïsme, le comte Simon de Monlfort^ Geoffroy de Joinville, Geoffroy de Yille-Hardouin ; d*autres chevaliers non moios illustres.
On devait marcher droil à Saphadin, vers FÉgypte ; la fortune jeta les Croisés vers un autre point.
Constantinople avait en ses révolutions. L'empereur Isaac Lange avait été détrôné par son frère Alexis, qui loi avait fait crever les yeux et Favait enfermé dans une prison avec son jeune fils. Gelui-ci, nommé Alexis, s'élant échappé, eoQrut à Rome réclamer les secours du pape. Alors la Croisade s'avançait par la Dalmatie. On multiplia les i^ gociations et les intrigues pour diriger les chrétiens vers Constantinople; la première gloire était, disait-on, de renverser Fusurpatenr. Le jeune Alexis avriya à Corfon en même temps que la flotte des Croisés. Ses supplications les touchèrent ; ils marchèrent avec lui, soumettant à son seeptre les tles et les cités. On entra dans l'Hellespont ^ et bientôt on fut an pied de Constantinople. La Croisade comptait quarante mille hommes [iâC^â]. La grande cité était détendue par des multitndes armées, et ce fut une témérité d'attaquer avec des latces inégales ce vieil em^ pire qni semhlaît devoir les écraser de son poids. Vélan ehevalenesque rompit tous les obstacles. On courut è f assaut, et l'vsurpaileuv Alesis Commène, ettrayé de ce fousaga, se jela sur un vaisBeau^ empostaat ses trésors.
300 HISTOIBB DE FRABGB.
qu*il alla cacher à Zagora, ville de Thrace, au pied du mont Hémus. Alors le peuple courut à la prison du vieux Isaae, qu'il délivra avec des cris de joie. On le remit sur le trône, et lui-même couronna le jeune Alexis, qui avait su lui trouver des libérateurs et pouvait seul désormais tenir le sceptre.
L*empire de Constantinople semblait se relever : toutes les cités s'étaient soumises, et les Croisés étaient allés frapper l'usurpateur fugitif dans sa retraite de la Thrace. Peu après, le crime et l'intrigue défaisaient cette œuvre soudaine. Un scélérat ambitieux , de la maison impériale, nommé Alexis Ducas, surnommé MurtzuphJe, à cause de la longueur de ses sourcils, sema la discorde entre les Croisés et le jeune Alexis; et d*autre part il fit croire au peuple qu'Alexis livrait aux Croisés l'empire d'Orient. Uno sédition éclata. Murtzuphle se fit proclamer empereur par la populace des rues, et le premier acte de sa royauté, ce fut d'aller étrangler de ses mains le jeune empereur.
A cette nouvelle, les Croisés, tout prêts à reprendre leur expédition pourlaTerre crainte, se précipitèrent de nouveau sur Constantinople. La colère avait aigri leur courage. Le siège fut ardent; deux assauts furent hvrés: le premier avait été funeste, le second fut heureux. La ville fut emportée (12 avril 1^0 i); le meurtrier d'Alexis échappa par la fuite à la vengeance des Croisés.
Mais, chose extraordinaire ! ces pèlerins d'Occident, qui venaient porter secours à leurs frères de la Palestine , se trouvaient ainsi avoir en leurs mains l'empire de toute l'Asie , et ils allaient disposer de la glorieuse couronne de Constantin. Iv^ Vénitiens, puissants par leur flotte, et les Français , puissants par leur chevalerie , s'assemblèrent pour faire un empereur ; les suffrages étaient divisés entre le marquis de Montferrat, général de l'armée, et Baudoin, comte de Flandre : Baudoin fut élu.
C'était là un magnifique événement. Le schisme grec, ce dernier coup porté à l'empire, semblait ainsi déraciné, et l'unité romaine reparaissait avec sa fécondité sur l'Orient. Des principautés franques furent établies ; le mar*
HISTOAB DB FBAHCB. 301
qais de Hontferrat eut le royaume de Thessalie ; les Vénitiens retenaieut les tles de rArchipel , une grande partie de la Morée, et quelques autres villes maritimes; la Bithynie fut donnée au comte de Blois. Plusieurs autres comtes eurent des principautés et des seigneuries qu'ils devaient seulement tenir en fiefs de Fempereur. Ainsi la domination latine s*établissait sur FAsie, et le génie des Croisades se révélait du moins à cette révolution, qui allait rendre comme un reflet mourant de la civilisation chrétienne à ces contrées menacées bientdt de la domination de la barbarie.
Peu après, Vempereur Baudoin s'emparait de la Thrace. Hurizuphle tomba en ses mains. On le fit mourir, en le précipitant du haut d'une superbe colonne qui s'élevait sur un marché de la ville. « Or, par une espèce de merveille, dit l'ancien chroniqueur, que je suis dans ce rapide exposé , il se trouva qu'en cette colonne d'où il fut précipité, il y avoil plusieurs figures taillées dans le marbre , et entre autres une d'un. empereur, lequel tomboit à bas d' une colonne ; ayant été prédit il y avoit longtemps qu'un empereur de Constantinople seroit jeté à bas de cellecy. Et ensi fu cèle semblance et cèle prophétie avérée ^ »
Mais d'autres pronostics menaçaient déjà cet empire latin , montré d'une façon si soudaine à l'Orient; l'anarchie éclatait avec des crimes, avec des rivalités, quelquefois avec du patriotisme. L'empereur Baudoin eut à lutter contre des périls de toute sorte. Les jalousies fermentaient autour de son trône, et des inondations de Bulgares venaient l'ébranler. Il alla combattre intrépidement les barbares; mais, au moment où il se croyait vainqueur, Tardeur de la poursuite l'emporta, et il fut fait prisonnier. L'infortuné paya cher l'honneur de la couronne. La reine des Bulgares , éprise de ce captif qui avait mérité le surnom de Chaste, se vengea de ses refus en irritant la colère de son mari. Le roi barbare le fit comparaître devant lui,
* De la Cûnque$tê de Constantinople, par Ville-Hardoin, édiUoD de M. Petltot.
302 HISTOIRE DE FRAinS.
et déchirer à coups de sabre, pour toute justice; puis on le jeta demi-mort dans une fosse où Von enfouissait les corps morts des animaux.
Cest ici un étrange épisode de l'histoire; à peine rai-je pu indiquer. L'héroïsme de l'Occident avait réveillé le courage grec; mais aussi les perfidies étaient arrivées à un degré d'activité qui ressemble à du génie. Dans ces drames compliqués paraissent des noms pleins de gloire: Montferrat, le général des Croisés; Dandolo, le vieux doge des Vénitiens, qui refusa les sufTrages pour Tempire, ei, du côté des Grecs, Théodore Lascaris, que l'ancien patriarche Camatère proclamait empereur, en même temps que les Latins se partageaient l'Asie. Cette époque est comme un drame plein d'accidenls imprévus ^ de morts sanglantes, de dévouements généreux. L'empire latin s'é* tait lové par un coup do fortune qui semblait miraculeux. C'est ce qui fit une trop grande confiance. On n'eut pas le temps de l'affermir par des lois ; on se contenta de se partager ses dépouilles. Le mélange des institutions fastueuses de l'Orient et de la chevalerie militaire de FOccidont ne donna lieu qu'à des luttes d'orgueil et de jalousie. Un moment, toiilcfois, on put croire que l'empire nouveau aurait de la durée. Henri, frère de Baudoin, fut proclamé empereur. Il étonna les Grecs par sa sagesse, il déconcerta les bri|:;ues par son courage. Il fut heureux dans les champs de bataille-. Il calma les rivalités des chrétiens. Son règne do dix ans fut plein de gloire. Alors se consomma l'union des deux Eglises par son esprit conciliateur. Mais tous ces biens furent passagers. Le sage monarque mourut à quarante ans [1^16]. On soupçonna le poison. Il avait épousé, par poHtique, la nièce du roi des Bulgares , de celui-là môme qui avait fait périr son frère d'une façon si barbare. Sa femme fut accusée par les Latins, et cela réveilla les discordes, fienri mourait sans enfants, et ce fut une source de plus de déchirements. A partir de ce moment , l'empire latin ne fit que se traîner de faiblesse en faiblesse. On put croire qu'il pouvait se relever et s'affermir, lorsqu'on vit au trône des princes du
HISTOIRE DE FRAITCE. 303
sang de Louis le Gros, cette famille de Courtenay, que les seig^Tieurs de Constantinople allèrent chercbor en France, et qui apportait à FOrient quelques vertus et une tradition de chevalerie et de vaillance. Mais le génie fut inégal à celte destinée *! Pierre de Courtenay , comte d^Auxerre, perdit du temps à de vaines pompes de royauté ; il alla aux batailles comme à autant de pièges, et il finit par périr captif. Son fils Robert commença avec plus de gloire; mais il finit avec plus d^ignominio. Après d'heureux succès dans les combats, il avait enlevé à un seigneur sa fiancée, qu'il amena dans son palais avec sa mère, étalant le scandale de la débauche en face de Fimpératrico Eudocie. Le seigneur offensé se vengea par un horrible complot. Des affidés se précipitèrent de nuit dans le palais, enlevèrent la mère et la fille, mutilèrent la jeune fiancée^ et jetèrent la mère dans le Bosphore. L'empereur s*étdit caché; il vit reparaître sa favorite dans un état effroyable. La honte Faccabla plutôt que la douleur. Il s'enfuit en Italie, pour se cacher aux pieds du pape, et, lorsqu'il voulut retourner à Constantinople , il mourut en traversant FAchaïe. il n'avait que trente ans.
Ainsi s'abîmait Fempire latin de Constantinople par les faiblesses et par les vices. Lorsque parut la croisade do LouislX, il achevait de s'éteindre dans les angoisses de sou agonie.
D'autres événements s'étaient passés dans le royaume de Jérusalem.
Emery de Lusignan ^ que nous avons laissé seul en face de Sapbadin , avait été bientôt contraint de signer une trêve, pour échapper aux périls des batailles; et les infidèles, de lear côté , semblaient être pressés de se détourner de la guerre avec les chrétiens pour se déchirer entre eux. Cest ce qui laissa respirer Lusignan. Il mourut peu après, ne laissairt qu''un enfant en bas âge, inca-
* Voir la curieuse cfaronUiae de Ville-Hardoln , témoin et glorleisL acteur 4e ces dramea. — Êdlt de M« PeUtot. — Lea travaux parUcoliera dt^ CCI éiilcur méritent d'être Uia, après Ja docte Hittoire det Croùaàjn de notre ami , à Jamais regrettable, Itf. Mlchand.
304 HISTOIBE DE FEAKGB.
pable de tenir ce sceptre. Les seigneurs des Lieux-Saints envoyèrent demander un roi à Philippe-Auguste, qui leur choisit Jean de Brienne, comte deja Marche, chevalier d*une destinée toute romanesque. H avait commencé par entrer dans TEglise , et puis avait pris les armes. U avait été de la croisade de Constantinople , et de là il avait suivi son frère Gauthier , appelé au trône de Naples. Sa renommée de courage et de vertu remplissait FOrient. Lorsque son frère fut mort^ il défendit vaillamment le droit de ses neveux. (Test dans cet ofBce de tuteur des enfants de Gauthier que les barons de Jérusalem vinrent le prendre pour le faire roi. On le maria à une fille de la reine Isabelle ou Isabeau de Jérusalem et de Conrad de Montferrat, Tun des quatre maris qu'elle avait eus. Le noble guerrier alla disputer aussitôt par les armes cette royauté douteuse. Tout céda quelque temps à sa vaillance. Le royaume de Jérusalem eût pu se relever. Mais c'était au moment où éclataient les dissensions de FEglise et de Fempire. L'attention, captivée par les événements d'Europe, empêchait les migrations de Croisés. Il n'y eut pour tout secours qu'une explosion de frénésie produite parmi les enfants en France et en Allemagne, que quelques prédications fanatiques excitèrent aux combats. C'était le vieil enthousiasme de la croix rapetissé aux proportions déplorables d'une puérilité ou d'une folie. Alors le roi Jean de Brienne parut en Europe pour chercher des secours plus véritables. U y trouva l'empereur Frédéric II, le terrible guerroyeur; et il crut l'intéresser à sa cause en lui donnant pour épouse sa fille Yolande, qui lui assurait Fhéritage de Jérusalem. Frédéric avait promis de se croiser. Mais nous avons vu qu'il ne parut en Orient que pour y porter Fanarchie. Tout ce qu'il sut faire pour les Lieux- Saints , ce fut de dépouiller son beau-père de sa triste royauté, et puis de s'en retourner en Italie recommencer ses batailles contre le pape.
Le vieux roi Jean de Brienne n'eut plus qu'à employer pour le pape Grégoire IX ses restes de courage contre son gendre, et, pour que rien ne manquât à son étrange des*
tinée, des envoyés de Constantinople vinrent alors le trouver en Italie pour lui offrir Tempire latin , resté sans mattre, ou n*ayant pour maître qu*un enfant de on£e ans, Baudoin de Courtenay, dernier frère de ce Robert de Courtenay qui avait pensé faire de la royauté un droit de scandale et de débauche.
Jean de Brienne, avec ses quatre-vingts ans, alla soutenir un instant cet empire ébranlé, et, pour faire rentrer le sceptre dans la famille de Courtenay, il avait donné sa iille Marie pour épouse à ce jeune Baudoin , en Tadoptant pour son ûls et son héritier. La décadence, toutefois, se précipitait. Le vieillard retrouva de Fénergieavantde descendre au tombeau. Mais ses victoires furent inutiles contre des ennemis qui sortaient de toutes les ruines. Après lui, Baudoin ne sut que passer les mers pour aller solliciter les secours de TEurope. Déjà Fempire latin s^ouvrait aux usurpations, et le pape, qui , seul, le protégeait de sa parole , ne le pouvait sauver contre le germe d'anarchie et de mort qu'il portait en lui-même.
Tel était Taspect général de TOrient depuis un demisiècle. Cétait une vaste complication de gloire et de calamités.
Les déchirements étaient partout. Dans la Palestine , les soudans d'Egypte et de Damas se faisaient la guerre. Les chrétiens, restés sans gouvernement central, formaient des Ugues selon leurs intérêts ou leur penchant. Le soudan de Damas leur fit des concessions pour se les attirer, et aussitôt le Soudan d'Egypte appela à son aide une peuplade farouche , du nom de Corasmins , et il lui donna la Palestine à ravager. Us se répandirent comme un torrent exterminateur. Gauthier, comte de Brienne, neveu du roi Jean de Brienne , qui gardait dans le pays ses restes de puissance , voulut s'opposer aux barbares, et il marcha vers eux avec les débris des ordres de chevalerie , ayant pour auxiliaires les soudans de Damas et d'Emesse.* Une épouvantable bataille s'engagea près de Gaza. Elle dura deux jours. Le nombre l'emporta sur le courage. Les chrétiens furent détruits. Quelques chevaliers seulement pu-
30fr mSTOIHB DB FIIA5CB. 12S0 — 1260
rents'édiappCT, et se sauvèrent à Jaffa ©t à Plolémaïs *.
C*est , éïi-où , la nouvelle de ce désastre qui dcHermiDa Louis !X à se croiser; et même on a écrit qu'il en cul une >4sion dans cette léthargie oh on lo prit pour trépassé. Les (fissensionr* des infidèles lui donneront le temps de se préparer à la vengeance. Le Soudan d'Egypte, d'ailleurs, eut pouf de ses auxiliaires, et, après les avoir employés à la destruftion des chrétiens, il les livra aux Sarrasins, qui les détruisirent à leur toar«
194^12tl0. — Donc , lorsque Louis arriva en Chypre, el qu'il se vit en présence de ces deux grandes désolalions de la Palestine et de Constantinople , sa douleur dut être profonde et amëre. Pour lui toutefois le but de la Croisade était la délivrance des Lieux-Saints. Là se portait toute sa sofficitude. Mais irait-il droit vers la Palestine ou vers FEgyple? Les opinions étaient diverses. Il se décida pour TEgypte. Par malheur on perdit du lemps à délibérer. Les vivres manquèrent, et les maladies attaquèrent les Croisés. Et, en même temps, la renommée de cette expédition menaçante alla faire cesser les dissensions des inOdèles, et lorsque la Croisade se mit en mer, tout était prêt pour lui opposer une résistance formidable. Deux mille- huit cents chevaliers étaient sur la flotte chrétienne ; ce qui fait supposer une armée très-nombreuse , chaque chevalier agrant une suite d'hommes armés. Damiette était le lieu indiqué du débarquement. Mais une tempête rompit la flotte, et Louis arriva seul après quatre jours, en face de Parole et des vaisseaux des Sarrasins. Le tiers des troupes chrétiennes avait pu le joindre , et , aveo cette inégalité de forées, Louis résolut de tenter le débarquement, afin de ne laiisser pas croire aux infidèles que la Croix s'arrêtait devant eux. Tout le rivage était couvert de multitudes e'inomics , « qui estoient , dit Joinville , très-belles gens à regarder» Le Soudan porioit les armes de (in or , si trèsreluisant, que quant le souloil y frappoit, il sembloit que ce fust proprement le souleil. Le tumulte qu'ilz menoient
• Voir les récils de M. }.Iicli3ud, Ilist. ds Croisades. Tom, IV.
nisToniE 0B FHÂiccs. 307
avecqnes leurs cors et naccairs (t^nnbours ) estait une espouvanlable chose à ouïr, et mouk e^tiatigfr «111 François ■• » • »
de comliat ressemblait è une téiHérité. Mab Louis armait voulu profiter de la premiëre ardeur des Croisés, et kû* même arait hAte de toucher le sol qu*il «spéraU «Sfanchir. Une incroyable rivalité animait les cfae^. et k&«oldats.. Joinville , uotye bon chroniqueur , élait -de ceux qui marchaient en avant sur les premiers bateaux. Le vaisseau sut lequel flottait la bannière de saint Denis sôiyait de près; bientôt on toucha le rivage. Tout cédaft à ce choc terHble. TJn Sarrasin intrépide osa marcher vers la bânnièref, maii le poutre fut tantoust tout déeouppéeê mis en pUoeB. Et lorsque Louis vit rétendard sacré déjà fixé à terre, lui«4nême no se put contenir. Et , malgré le légat qui était sur son vaisseau, il se jeta à la mer, Vescu au e&ui,s(m heaume en la tçsle et son glaive au poing , ajant Teau jusqu'aux épau* les ; et ainsi il courut aux Sârrafitînslavi^ ueuUetpow lekilr courir ms, dit Thistorien ; mais see gen^ U preM arrtsterH demoiirer jusqucB à ee que (ùus ses gens ^nrmès fmssmten leurs places et tous armez*,
lorsque toute la Croisade fut desoendne, kroifist ap^ peîler le légat et tous Us prélat» de l'ost, et fist thaniUr Te Deum laudamus , UnA ûu long. Pais on alla se loger devaHl Bamielte. On y antra avec précaution , da paorde quelque piège. La roi marchait no^pieds , ainsi ^e la raîM Ifarguerite, pour rendre hommage> à Dieu d'une si soudaine victoire. « Or , disons en n^ms mesmes quelle grâise nous !ist Dieu notre créateur , quapl il nous deffendit de ïDOrt et- de péril à ranriver <{ue âsmes , quant aotis eou** rustnes â jeie sur nor ehnemrs qui ^siofent à ç^etraL QdeUe autre' plus grant grâce nous fist le èon Seigveut quant il nous livra Darmieite sans diatigi^r ({e nte cerps, kqilelle jamais n'eussions peu voir, si nous ne l'eussions eue par
* JolnTiUe. Uv. n<
• Ihid,
808 HISTOIBB DB FRANCB.
affamer. La grâce est moult grande , bien le povons dire et veoir tout cler ^ »
Ce qui favorisa ce succès rapide des Croisés , ce fui le bruit répandu de la mort du sultan d*Ëgypte; et, en effet, il était malade , bien qu'on Teût vu avec ses armures toutes resplendissantes, dans les premiers efforts du débarquement, n lui resta assez de vie pour punir horriblement ceux qui avaient laissé enlever ainsi la ville par les armes chrétiennes. Dfit étrangler cinquante officiers principaux. Un d*eux , qui devait périr avec son fils , demanda de mourir le premier. Le sultan lui refusa cette faveur. D fit étrangler le fils sous les yeux du père , et il doubla ainsi le supplice de Tun et de Fautre. Après quoi lui-même s* en alla tratner son reste de vie vers la Massoure *. Mais les Croisés ne se souvinrent pas longtemps de la faveur du Ciel. A peine Louis avait établi à Damiette un gouvernement et une police , que ces pèlerins , venus pour Taffiranchissement des Lieux-Saints , se mirent à commettre des désordres infâmes , faisant grands banquets les ungt au» atUreê en habondanee de viandes ddicieuses; le eommunpeu" pie se print à forcer et violler femmes et filles. La débauche était effrontée ; elle s*étalait à un jet de pierre du pavillon du saint roi , de telle sorte qu'il fut contraint de donner congiéà tout plain de ses gens et officiers '.
Cependant, à cAté de ces désordres il j avait de nobles faits d*armes , les chevaliers allant chaque jour chercher des aventures contre les Sarrasins qui enveloppaient Damiette. Joinville se platt à ces récits tout romanesques. Mais le sage roi n*approuvait point ces batailles isolées. « Or saichez que le souldan donnoit de chascune teste de chrétien, à qui la lui portoit, ung basant d*or; et ces traistres Sarrazins entroient la nuyct dans nostre est, et là où ils trouvoient des gens de Tost dormants ça et la, leur
• lolnvfllA.
• Hfid.
' Extrait des manoierlti anbei. • Edit. de M. Petitot
HISTOIBB DE FBÂNCE. 309
conpoient la teste. » Le roi eût mieux aimé une bataille en plein soleil ; mais il attendait le reste de la flotte, oh se trouvait son frère le comte de Poitiers. L'arrivée tardait, et Louis craignait qu'il ne fût mort ou en grand péril. Join- Tille raconte que ce fut lui qui conseilla au légat de faire trois processions pour la délivrance du frëre du roi ; ainsi, avait*il été délivré lui-même d'un grand danger par Irois processions qu'avait fait faire sur la mer le bon Doian de Maru *. Le comte de Poitiers arriva le jour de la troisième procession. « Et bien lui fut mestier (avantageux) de n'être point venu durant le temps des deux sabmediz premiers; car je vous promets que ce tems durant il y eut sans cesser si grant tourmente en la mer devant Damiette, qu'il y eut bien douze vingts vesseaulx, que grans que petitz, tous brisez et perduz, et les gens qui les gardoient noiez. Par quoy si le comte de Poitiers fust lors venu , il eust esté en grant dangier d'estre noïé. £t croy que ainsi fust il si Dieu ne lui eust aisdé*. »
L'histoire ne se lasse pas de recueillir ces charmantes naïvetés, si pleines de foi. Et pourtant il nous faut hâter nos récits.
L^armée^ complétée par celte arrivée et aussi par des secours chrétiens venus de la Palestine, comptait soixante mille combattants. On se mit aussitôt en marche vers le Caire, qui était la capitale de l'Egypte, et dont la possession devait, croyait-on, entraîner tout le pays. La reine resta à Damiette avec une forte garnison.
Le roi était suivi de ses deux frères, le comte d'Anjou et le comte de Poitiers. Arrivé à la réunion des deux bras du Nil, il trouva devant lui toute l'armée du Soudan. Là se devait décider le sort de l'expédition. Le Soudan, malade et près de mourir, gagnait du temps par des négociations. On refusa ses offres de paix , on espérait tout arracher par la guerre. En même temps le soudan mourut; mais sa mort fut tenue secrète, pour éviter les alarmes. On conti-
* Jotnvllle. Uv. ii.
310 HISTOIRB DB FftlICCB.
nuail da donner les ordres «it 30a nom; sa table était serm, comme s'il eût été mant. La suHaoe, une femme de génie, s'était à FiBStani saisie da fjouvernement; et comme son fils TouranrChah (nos hâstoires TappeUent Al* moadan) était dans la Mésopotamie, la eommandement de Tarmée fut remis à Sceeediui, fils du Soie S dit JoinriUe^ connn dans nos histoires sousle nom de Facardin *. « Celoi Scecedutt^i chavetame des Turcs,^ estoit tewi le plus vaillant et preux de toute paiennie. » Frédéric, dans' son voyage d'outre-mer, Tarait armé cheyalier, et il portait )«s armes de Tempereor sur ses bannières.
Facardin justifia sa renommée par l'activité de sa défense. Il s'était vanté de aianger en la tente do roi dsdam kjour SaiTU-SébaUwi qui prauchain venoU. Le roi redoubla de sosQs pour mettre son camp à l'abri des coups de maÎD. Mais les esearmpoehes et les aventures chevaleresques continuaient autour de la ville ; rien de wié et de pittoresque comme les récits que Joinville fait de ces joutes souvent téméraires, toujours inutiles. £n môme temps le génie s'épuisait des deux côtés à tirer parti des machines du tQmps, des pierriers, des engins, des chas et des baffrais. Hais ce qui déconcertait l'intrépidité dtes cfarétàens>, e'élait remploi du feu grégeois, terrible secret de donner la OMrt et de jeter au loin la ravage. Écoutons le chroniquovr :
a Ung fois advint que les Tuccs amenèrent img engin qu'ilz appelloient la perrière, «ag terrible engin k toal faire, et le misdrent vis à vis des ehaz chateils, que messire Gaultier de Curel et moi guettions de nnjt. Pat lequel engin ilz nous gettoient le feu gregois à planté (abonda»* ment), qui estoit la plus (»rrible chose que onquesjamés je veisse. Quant le bon chevalier messire Gaolttet mon compaignon vit ce feu« il s'escrie et noes dist : « Seigbours, nous sommes perduz à jamais sans nul reoiède; Gar*s'dz
■ « Fils au selc, que yaut autant à dire en leur langage comme le fUi au Tieil. »
* Les chroniques arabes écrivent Fakreddin* — Ext. des manoRrtts arabes.
HISTOIBB DE FRANGE. 311
bruslent nos chaz chateils, nous sommes arset bruslés; et si nous laissons nos gardes, nous sommes ahontés. Pour* quoy je conclu, que nul n'est qui de ce péril nous peust défendre^ si ce n'est Dieu notre benoit créateur. Je tous conseille à tous que toutes et quantes foiz quHIs nous get-* teront le feu gregois, que chascun de nous se gette sur les coudes et a ^noulz ; et crions mercy ànottre seigneur, en qui est toute puissance.
» Et tantoust que les Turcs gotterent le premier coup de feu, nous nous mismes accoudez et a genoulz, ainsi que le preudons nous avoit enseigné.
9 La manière du feu gregois estoit tell^, continue le
chroniqueur, qu'il venoit bien devant aussi gros que ung
tonneau, et de longueur la queue en duroit bien comma
d'une demje canne de quatre pans. H faisoit tel bruit à
venir qu'il sembloit que ce fust fouldre qui cheust du ciel «
et me sembloit d'un grant dragon voilant par l'air: et
geitoit si grant clarté, qu'il faisoit aussi cler dedans nostra
ost comme le jour, tant y avoit grant flamme de feu. Trois
foys celle nuytée nous getterent ledit feu gregois o la dite
perriere, et quatre foiz avec l'arbeleste à tour. Et toutes
Tes foiz que nostre bon roy saint Loys oyoit qu'ils nous
gettoient ainsi ce feu , il se gettoit à terre, et tandoit ses
mains la face levée au ciel, et crioit à baulte voix à nostre
Seigneur, et disoit en pleurant à grans larmes : « Beau sire
» Dieu Jésus-Christ, garde-moi et toute ma gent! » et
croy-moi que ses bonnes prières et oraisons nous eurent
bon mestier .* »
Telle était Fépouvante produite par l'apparition de ce feu grégeois, dont le souvenir, resté mystérieux, étonne même après tant d'autres moyens d'extermination inventés par le génie moderne des batailles. Cependant, lorsque le feu avait été s'attacher à une machine , on savait l'art de réteindre , et Joinville raconte comment on se précipitait pour empêcher ses ravages. Mais on ne pouvait toujours réussir, et les travaux des Croisés furent souvent de-
' Juiaville^Liv. u.
312 HISTOIRE DE FRAIfCB.
truits par ces flammes volantes, devant lesquelles les plus intrépides tombaient à genoux.
ig[50 — L'armée chrétienne était depuis près de trois mois dans cette situation périlleuse, pressée des deux côtés par les deux bras du Nil, lorsqu^un Bédouin vint offrir au connétable Imbert de Beaujeu de lui indiquer un gué moyennant cinq cents besants d'or. On suivit le Bédouin, et Ton reconnut le passage *. L*armée allait entrer en possession de tout le pays ; il ne fallait plus que de la prudence. Le roi la prescrivait, mais sa voix était mal entendue lorsqu'il s'agissait de combattre. Les templiers marchaient en tête de l'armée ; le comte d* Artois conduisait la seconde bataille. A l'aspect des Croisés traversant ainsi fièrement le Nil , trois cents Sarrasins, qui gardaient le passage, se mirent à fuir. Les temphers se gardaient de les poursuivre; mais le comte d'Artois, caractère fougueux, fait de leur sagesse un objet de moquerie et d'insulte; et il court follement après les fugitifs. Facardin , le commandant des Turcs ^ était en ce moment dans le bain et faisait peindre sa barbe. Il monte à cheval demi-nu , et il est tué dans le désordre de la fuite. Le comte d'Artois ne se modère plus, et les templiers, se pensant être ahontés et diffamés s'ilz laissent aller le comte d Artois devant eulx, tout d'un accord tont ferir des espérons, et suyvent les Sarrazins fuyant devant eulx tout parmy la ville de la Massoure Jusques aux champs par devers Babilonne *. Mais , lorsqu'ils voulurent arrêter leur poursuite, ils se trouvèrent enveloppés de Turcs, qui leur lançaient dans les rues étroites force de treci et dCartUlerie, Là périt, après une vaillante défense , et percé de mille coups, le comte d'Artois, l'auteur de ce fatal désordre, et avec lui tombèrent trois cents chevaliers des plus illustres , et presque autant de Templiers ; le grand-maître se sauva meurtri, avec quelques-uns des siens. Le comte Pierre de Bretagne échappa de même , à force de grands coups d'épée; mais il était couvert de blessures, le sang
* « Joar de caresme pronrnt. » — Joinville.
* Joinville. Liv. ii. 11 appelle de ce nom de Babilonne le Caire.
HISTOIBS DE FRANCE. 313
sortait de sa boache à flots , et cependant il se retirait paisiblement de la bataille, tenant sati cheva là deux mains par le coul^ de peur d'en être renverse par les Turcs, qui le suivaient , et il se retournait vers eux, leur disant parolles en signe de moquerie.
Alors ce ne fut partout qu'une atroce mêlée ! Les chevaliers, dispersés, se battaient au hasard avec les ennemis que leur amenait la fortune. La fuiie et la poursuite faisaient une horrible confusion ; c'était une bataille sans plan, et les faits d'armes étaient isolés et perdus pour l'utilité commune de la défense. Dans ce désordre , Joinville, l'admirable chroniqueur, a ses propres coups de lance à raconter, et il les dit avec une admirable naïveté. Il avait commencé par tuer d'un coup d'épée un grant Sarrazin au moment où, il montoU sur son cheval ; mais Técuyer de ce Sarrasin lui vint frapper de son glayve si grant coup entre les espaulles, qu'U le getta sur le coul de son cheval et le tint si pressé qu'il ne potoit tirer son espée qu'il avoit ceinte. Pourtant il se délivra, mais ce n'était là qu'une aventure peu chevaleresque. Bientôt il vit devant soi des bandes innombrables de Sarrasins; il dit six mille; et il n'avait autour de lui que quelques chevaliers intrépides : là furent donnés de beaux coups d'épée; mais Joinville fut jeté à bas do son cheval , et foulé aux pieds des Turcs , qui le croyaient mort, dont il ne failloit guères. Ayant été relevé par son compaignon Errard d'Emerray, qy>e Dieu àbsoille, dit-il, il se remit à combattre, aidé par d'autres chevaliers accourus ; mais le nombre des Turcs croissait toujours, et la bataille était inégale : il semblait qu'il n'y avait plus qu'à mourir. « Messire Errard d'Ëmerray fut navré parray le visaige d'une espée qui lui trancha tout le neys, tant qu'il lui cheoit sur la bouche. Adonc en celle destresse , continue Joinville , me souvint de monseigneur saint Jacques , et lui dis : « Beau sire saint Jacques , je te supply, aide moy , et me secours à ce besoing. » Et tantout que j'eu fait ma prière , messire Errard me dit : « Sire, si vous ne pensiez que je le feisse pour m'enfuir et vous habandonner, je vous allasse quérir monseigneur le comte d'Anjou»
314 HISTOIBB DE FRAIICE.
que je voy là en ces champs. » Et je lui dis : «Messire Errard, vous me feriez grant honneur et grant plaisif si tobs nous alliez quérir aide pour nous sauver les vies ; car la vostre est bien en aventure. » Et je disois voir (vray) : car il en mourut de celle blessure. »
Telle-était la naïveté de ces héros au miljeu do leurs périls, pensant à monseigneur saint Jacques, et pensant aussi à rhonneur, cherchant à sauver leurs vies, mais les mettant en aventure sans s'étonner. Joinville fat sauvé par le dévouement de messire Errard ; par peu après le comte d'Anjou accourait pour le délivrer , et en mâme temps arrivait d'un autre côté le roy et toute sa gewt, qui venait à ung terrible tempeste de tràmpeties, cUronsel cors. « Et se arresla sur ung hault chemin avecque tous ses gens d'armes, pour quelque chose qu'il avoit à dire. Et vous promets que oncques si bel homme armé ne vois ; car il paressoit par dessus tous depuis les espaoUes en amont. Son heaume , qui estoit doré et monlt bel , avoit il sur la teste, et une espée d'Almaigne en sa main; et tantoust qu'il fust arresté, plusieurs de ses chevaliers apperceurent en la bataille des Turcs grant quantité d'autres chevaliers et des gens du roy ; et ilz se vont lancer parm^y la bataille avec les autres. Et devez savoir que à ocsle foiz là forent faiz les plus beaux faiz d'armes qui oncques furent im ou veage d*ouUre mer, tant d'une part que d'autre. Car nul ne tiroit d'arc, d'arbe]este, ne d'autre artillerie; maisestoienl les coups qu'on donnoit l'uog sur Tautre, a belles masses, espées et fustz de lances, tout mesléïun parmy l'autre. El de ce que je veoie nK)ult tardoità mes chevaliers et à moy, tous bleciez comme nous estions, que n'es* tiens dedans la bataille avec les autres *. »
Comme le roi s'apprêtait à se mêler à cette hataîile désordonnée, teez cy tenir messyre Hymbert deBeau^eu^ connétable de France, qui loi annonce que soq fràra le comte d'Artois est dans la Hassoure en grand danger de naort, se défendant à merveilles par gcands coups d'épée^ot fn'il
• loliitttle. Uv. n.
lui faut porter secours. «Picquez devant! répondit le roi, et je vous suis! » et aussitôt on se précipite vers la ville. Hais les Turcs, avec leurs masses années toujours là présentes, se réunirent en même temps sur ce petit nombre^ et séparèrent le roi de ceux qui couraient en avant. Dès que le danger du roi fut connu, toute Tannée fit effort pour se jeter au travers des Sarrasins. Le connétable se détourna de sa marche sur la Hassoure. Hais déjà les eommunications étaient rompues. Le roi n'avait à son aide que les combattants qui continuaient à passer le fleuve , et là, en effet, se trouva concentrée toute la bataille, jusK que-là éparse de tous côtés. « Et soiez certains^ dit JoinviUe, que le bon roy fist celle journée des plus grans faiz d'armes que jamés j'aye veu faire en toutes les bataîQes où je fu onq. » Tous les coups des Sarrasins étaient dirigée sur lui. n se multipliait pour les repousser. « El croy que la vertu et la puissance qu'il avoit lui doubla lors de moitié par la puissance de Dieu. «Au lieu d'être secouru par les siens, c'est lui qui courait aux gens en desêresse, ei, peut les délivrer, donnait de masses d^espée des grans coups à tner^ veiUes. Six Turcs vinrent Fassaillir, en prenant la bride de son cheval. H les vainquit seul , et resta sain et sauf. 14 vue du roi se débattant ainsi contre des flots d'ennemis avait aussi doublé tous les courages, et les Croisés anivèrent enfin de tous côtés. Pendant ce temps « JoinviUe, qui d'abord avait suivi le connétable vers la llassoure et puis s'était détourné comme lui , avait couru se placer à la tète d*un petit pont avec le comte de Soissons, soa cousin , pour empêcher les Sarrasins de se précipiter par cette issue, et d'envelopper ainsi le roi par>derriëre, eonme d'autres le pressaient par-devant ; là eilcore se firent de beaux faits d'armes. Les Tures variaient le combat par le glaive et par bonnes mottes de terre et de grosses pierres à tour de bras^ et enfin par le feu grégeois ua'âs lançaiest sur lee chevaliers , tellement que le feu prit a la robbe de Guillaume de Bron$ mais il testaignit, dont besoing luy fust. Au milieu de cette bataille acharnée, JoinviUe» accablé de traits, se fit un écu d'un gaubisson d'étoupe qui avoit estéàwsg Sar-
316 HISTOIRB DE FBATTGE.
razin^. «Dont grant besoin m'eust, dit-il; car je ne fus blecié de leurs pilles que en cinq lieux , et mon cheval estoit en quinze lieux. » Et cela ne Tempêchait pas de tenir avec son cousin la tète du pont, et Tun et Tautre riaient de leurs périls, « £t ainsi que nous estions là, dit-il, gardans le poncel, le bon conte de Soissons , quant nous estions retournez de courir après ces villains, se railloit avecques moi, et medisoit : « Seneschal, lessons crier et braire » ceste quenaille, et par la creiïe Dieu, ainsi qu'il ju- » roit, encores parlerons-nous, vous ^t moy, de ceste » journée , en chambre devant les dames *. »
Cependant le connétable était parvenu à rallier les arbalétriers du roi , et il les rangea en ce lieu même. H félicita Joln ville de sa vaillante défense du poncel, et Tenvoyaau roi jouir de sa gloire. Alors le roi était dégagé ; les Sarrasins fuyaient partout, et Louis allait chercher du repos sous sa tente. « Et lui leveai son heaume de la teste , dit Joinville, et lui baillay mon chappel de fer, qui estoit beaucoup plus légier, affîn qu'il eust vent. » En môme temps, le bruit de la mort du comte d'Artois commençait à se répandre; il fallait la dire au roi, et voici quelle fut cette scène au milieu des agitations de la victoire. Frhe Henry^ prieur de Vospital de Ronnay^ qui avait passé la rivière, vint baiser la main toute armée du roi, et lui demanda s'il avait aucunes nouvelles de son frère le comte d*Ar(ois. Et le roi lui répondit que ouy bien ; c'est assavoir qu'il sça voit bien qu'il estoit en paradis. Et le bon frère se mit alors à dire au roi des paroles chrétiennes et touchantes, pour lui donner de la force a supporter cette mort, lui parlant du courage que le comte venoit de déployer à combattre les Sarrasins. Et le bon roy respondit que Dieu fust adoré de quant qu'il lui donnoit. « Et lors lui commencent à cheoir grosses larmes des yeulx à force , dont maints grans per-
Gauhiton on GamhoUon, C'était un vêtement oontre-pointé, garni de laine entassée et battae avec da vinaigre. 11 résistait au fer. — Note de M. PeUtot * JoinvUle. Ut. h.
sonnages qui virent ce furent moult oppressez d'angoesse et de compassion de la pitié qu*ilz avoient de le veoir ainsi pleurer, et en louant le nom de Dieu de ce qu'il lui faisoit endurer. » Admirable mélange de sensibilité et de foi. Alors Théroïsme ne rougissait pas de pleurer, et la vaillance n'dtait point la pitié. Tel était le caractère de la valeur chrétienne en ces âges de naïveté. Après cette touchante scène, les Sarrasins reparurent encore; mais ils furent refoulés, et Farmée put jouir de sa victoire, en déplorant de si tristes morts.
Mais les infidèles se choisirent pour général Bondocdar, chef d'une milice formidable nouvellement établie sous le nom d'esclaves baharites, plus connue sous celui de mameluks; les histoires arabes désignent ce terrible chef sous le nom deBibars-el-Bondukdari^ U avait paru dans cette première journée avec un éclat de courage qui lui amena la confiance des Sarrasins., et il commença par leur promettre la vengeance. Il fit étaler dans le camp les armes du comte d'Artois , les montrant comme un trophée , et disant que c'étaient les armes du roi même. « Corps sans chief , disaitril , n'est plus rien; n'aussi armée sans prince ou chevetaine I » Ainsi il les excitait à une bataille nouvelle pour le vendredi suivant.
Le roi sut les préparatifs des Sarrasins, et il se prépara au combat pour ce jour même, mais, au lieu d'attendre Fattaque, il sortit du camp avec son armée. Cette fois, la disposition de la bataille fut faite avec prévoyance, et la mêlée fut sans confusion. Il n'y eut un instant de trouble que dans Faile droite, où commandait le comte d'Anjou, par l'emploi inattendu de ce terrible feu grégeois qu'on ▼it apparaître, et qui remplit les rangs d'épouvante. Il fallut que le roi courût en personne affermir cette aile déjà tout éparse , et fuyant l'approche et la vue des flammes. Il y eut ce jour encore de grands exploits, et les alternatives furent diverses. Le comte de Poitiers, à l'aile gauche, fut un moment en grand péril; les Sarrasins l'avaient en*
* Eit. des manusc. arabes , dans les Mém^ de M. PeUtot.
318 BISTOIBB DE FRAIfCB.
levé, et ils remmenaient captif; ilfutdélinép^ufi&iiiTa» sion précipitée de tout ce qui était resté au camp de valels et de femmes m%m«. Enfin, les Setrasins finioent par abandonner les bords du fleure le long tluquel s'étoît U^réê la bataille.
De tels succès étaient funestes. L^armée^u roi avait fait de grandes pertes , et elle ne pouvait les réparer. Les Sarrasins trouvaient chez eux des secours 'qui m ropro* duisaiont sans cesse. Le roi adressa pourtant h ses che«valiers des paroles d*actions de grAces envers Dieu, qoi leur UTîiît dunué deux fois la victoire. « Mardi darrenier, Jeur disait-il, qui estoit caresme prenant, nous avons à son yt aide chassé et débouté noe. ecnemys de leurs logeiset 3) hébergements^ esquek ikhis sommes logez à présent. T> Aussi ce vendredi qui- est pa^ nous sommes deifendoc » a pié, et les aucuns non armés, contr*eulx bien armez, » a pié et a cheval, ^ sur leurs lieux. 9 Et moult d^anlres belles paroles leur disôit et remoDstroil XbbX dottlcement le bon roy. Et ce faisoit-il pour les réconforter, et donner tousjours bon couraige et fiance en Dieu*. »
Peu après arrivait de la Mésopotamie «le Soudan Almoadan , et sa présence allait relever la fortune des Sarrasins; en même temps une contagion effroyable se dé** elarait dans Tarmée des Croisés. Le jeune soadan, âge de vingt-cint] ans, « moult sage, instruit el jà nalideai, » of* frit des négociations pour avoir )e temps de mieux $e pr^ par^n aux batailles^ Les ravages rapides de là maladie forçaient d'écouter les propositions. Le sondan se réser?iit de les éluder, en laissant à Farmée ^chrétienne le loisir da s'épuisi^r dans la misère et dan» la souffrance. ' ,
Joinville raconte que cette maledie pnovQnait de la multitude des cadarres qui avaient été amoncelés dans le Nil, et empêchaient les eaux de couler. Vainqueurs et vaincus étaient pêle-mêle dans cet horrible amas. Loiii& fit travailler huit jours cent ouvriers à séparer les corps des chrétiens et des Sarrasins, pour leur rendre les honneurs de 11
* JoinvUle. Liv. ii.
msTonœ de fraïicb. 319
sépniture; mais ce remuement produisit des mtQTftiftnis. «f Dieu sache quelle puanteur et quelle pitié de cognoistre 1 es grans personnages et tant degens de bien qui j ^stoient ! iô y vis le cbambeUan de fen monseigneur le.éomle d'Arthois, qui cerchoit le corps de son maistre : et moult (Kaaires querants leurz amys entre les morts ; mais onc- ([tKW depuis ne ony dire que de ceulx qui estoient là regicdaBS et endurant Finfeetion et pueur de ces corps, qu*il en retouraast ung. »
Après la maladie vint la famine. Les Croisés n'avaient potir Bourrilnre que des poissons pris autour de ces cadayreSj et le mal ainsi ne faisait que s'accroître. Les signes do- cette contagion étaient horribles: la chair se desséchait jusqu'aux os, et « le cuir nons devenoit tanné de noir et âcr terre, <fct Joinville, aressemblant d'une vieillehouze qui a été longtemps mucée derrière les coffres. » La chair des {^nciveâ était attaqnée et tombait putréfiée, « dont chacun cstoit hoRibleiïieni puant de la bouche. 9 Les Sarrasins , qtti savaient cet état de Tannée^ lai avaient au loin fermé le passage des vivres, et avaient rompu les communications avec Damiette, de telle sorte que la détresse arriva au comble. « Tantonst que la Pasqne fiist' venue, ung boeuf estoit vendu qcratre-vingtz livres, ung oiouton trente livres, ung pOBC trente livres, le moy de vins dix livres, ung etkî douze deniers, et ainsi de toutes autres choses, d ' Au milieu de cette désolation, Thistoiro saisie quelques traits qui peignent les temps. Joinville fut attaqué par la Goatagion. « Et si festoie bien malade, pareillement Testeit mon povre prestre; car ung jour advint, ainsi qu'il cliantoit messe devant moy, moy estant au lit malade, que visiblement je le veois pasmer, et quand je vy qu'il se vouloit laisser tomber en terre, je me gecté hors de mon lit tout malade comme j'estois, et prins ma cotte et l'allé embrasser par derrière : et lui dis qu'il ûst tout à son aise et en paix, et qu'il prensit courage et fiance en celui qu'il devoit tenir entre ses mains, et adonc s'en revint ung peu, et ne le lessé jusques à ce qu'il eust achevé son sacrement, ce qu'il fist. Et aussi acheva il de célébrer sa messe,
HISTOIBB DB FRAICCS.
et onc<|bes puis ne chanta, et mourut. Dieu en aitrftme! »
Toute une époque est dans cet admirable récit dômes* tique, et cela vaut mieux, je pense, que les pompes da style historique appliqué à des récits de conquêtes et de batailles.
(X Tantoust la maladie commença à renforcer en Tost : tellement qu'il failloit que les barbiers arrachassent et coupassent aux malades de cette maladie de grosse char qui surmontoit sur les gencives , en manière que on ne povoit mangier. Grant pitié estoit là de oyr crier et braire par tous les lieux en Tost ceulx à qui on coupoit celle char morte. U me ressembloit de pouvres femmes qui travaillent de leurs enfants quant ils viennent sur terre, et ne saurois dire la pitié que c^estoit. »
Le roi se multipUait pour distribuer autour de lui des paroles de courage. Un de ses serviteurs» cruellement atteint, disait à ceux qui l'exhortaient à mourir : « fattends à mourir que mon saint roi me visite, et je ne partirai point de ce monde auparavant. » Le roi vint en effet, et lorsqu'il sortit de la tente, le malade expira'.
Cest au milieu de cette douleur que le bon roi essayait d*achever ce traité commencé avec le Soudan. Et le Soudan feignait de rendre sérieuses les conventions. La ville de Damiette devait être rendue par les Croisés, et le Soudan devait mettre Louis en possession du royaume de Jérusalem. Mais, lorsqu'il fallut exécuter le traité, le soudan demanda des otages pour la ville de Damiette. Le roi offrit le comte de Poitiers ou le comte d* Anjou. Le soudan demanda le roi même. Et à cela répondit le bon chevalier messire Gefiiroy de Sergines, qui avait été employé aux négociations : « que ja n'auroient les Turcs la personne du roy, et qu'il aymoit beaucoup mieulx que les Turcs les eussent tous tuez^ qu'il leur fust reprouché qu'ils eussent baillé leur roy en gaige. »
Après cela, il ne restait plus qu'à s'éloigner de ces lieux désolés. Louis ordonna la retraite vers Damiette. Il eût pu
• Gum. de Nangis, Vie de Louis.
partir en avant sur des vaisseaux où so sauvèrent le légat , plusieurs évèques et môme le duc de Bourgogne. Mais il voulut mettre d'abord en sûreté ses gens d'armes; il resta avec messire Geiïroy de Sergines en la bataille de messire Gaultier de Chastillon, qui faisait Tarrière-garde. « £t estoit le roy monté sur ung petit coursier, une housse de soie vestuë. »
 la vue de cette retraite , tous les Sarrasins s*étaient émus , et il y eut une ardente poursuite. Le fidèle Geffroy de Sergines ne quittait point le roi, « le delTendant en la fazon que le bon serviteur deffend le hanap (coupe) de son seigneur, de paeur des mouches. Car toutes les fois que les Sarrazins Tapprouchoient, messire Geffroy le deffendoit à grans coups d'espée et de pointe, et ressembloit sa force lui estre doublée d'oultre moitié, et son preux et hardi couraige; et à tous les coups les chassoit de dessus le roy. £t ainsi Temmena jusques au lieu de CaselS et là fut descendu ou giron d'une bourgeoise qui esloit de Paris. » Le roi, épuisé par la ma.adie, semblait à chaque moment aller trépasser. Le brave Châtillon restait le dernier de Tarrière-garde qui devait tout proléger; mais bientôt il se trouva seul à l'entrée de la peiiterue qui conduisait à la maison où était le roi; le voila assailli par des multitudes de Sarrasins. U appelle à lui , criant : Châtillon ! Chdtillon ! Tous les siens ont disparu. Seul , il se défend encore, et nul ne Fose approcher. Mais une grêle d*^ traits et de pierres tombe sur lui. Son boucher ni son armure ne résistent plus. Son sang commence à Jaillir. Alors, épuisé de forces, il tombe aux m'iins di'S ennemis, «l l'un d'eux f l'ayant achevé , emmène son chenal en t looipiie.
Cependant Phihppe de Montfijrtaccouii dim au roi qu'il >ient de voir l'amiral du ^oiidan , et qu il psi tavotaiiie a la trêve. Si c'»st le bon plai ir du roi, de ri'ihief d lui eu ira parler. Le roi FenVoie < n loute liâie.
Or, comme cette en revue a lieu, « img traître mauvais
* D'autr(*fl dlàent Sarmo!>oc on Charmosac Le» manuiiciiU arab^t «lisent Miniik. — Ext. de M. l'eUUit.
r. II. SI
322' HISTOIBE DE FBAnCE.
huissier commença à crier à doz gens à haulte ?oix : « Sei- 9 gneurs chevaliers^ rendez-vous tous; le ro j le vous mande 9 par moy, et ne le faites point tuer. » A ce signal toat obéit. Les chevaliers, croyant que le roi est prisonnier, rendent leurs armes. Les Sarrasins , surpris « emmèaent leurs captifs, Tamiral rompt Tentrevue à peine commencée , on s*empare du roi , et on le conduit à la Hassoure , d'antres élisent au Caire, chargé d'une chaîne de fer ^
Ceux. qui étaient montés sur des vaisseaux pour descendre par le Nil, vers Damiette, ne furent pas plus heureux. Le légat seul échappa. Tout le reste fut pris. Joinville raconte longuement et naïvement ses tristes aventures en ce jour funeste. Ce fut un grand vent venu de la direction de Damiette qui rejeta les vaisseaux vers les bords du Nil, oh étaient .accourus les Sarrasins* Joinville fut sauvé par la singulière idée d'un marinier, qui dit aux Sarrasins qu'il élaiMe cousin du roi. Et un de ces Sairasins, l'ayant pris sous sa protection , se init à crier c Le. cousin du roil le eoimn du roil « Et alors, dit Joinville, je sentoisle coutel emprès* la gorge, et m'avoient ja mis à genouillonsa terre. » La fureur se changea en pitié lorsqu'ils virent l'état de Joinville, exténué par la maladie. « Ûs me gectèrent 8unnoy« dit-il^ une mienne couverte d'escarlate fourrée de menu ver, que madame ma mère m'avoit donnée. Et ungaultre d'eulx m'apporta une courroie blanche, de quoy je me- ceignis par dessus mon couvertouer. EL ung autre des ohevahers sarrazins me bailla un chaperonnet, que je mis surina teste. »
Eofin^, il y eut un de ces chevaliers sarsasinSi» comme lea appelle le bon chroniqueur, qui le guérit .par unhrenvage.
Cependant, après ce mouvement de pitié, la barbarie reparot^ Le dimanche suivant, Tamiral fit descendre le long de la rive tous, ceux qui avaient été pris sur l'eau. «El quant je fus là, messire Jehan, mon chapellain^fut tiré ëe la soulte de la gallée *; et, quant il vit l'air» il
< Eit. des manoBe. arabes. *- Edit. de M. PeUtot.
' Soulte : fond de cale.
HISTOIBE DE FBAII^CE. 323
se paama, et incontinant le tuèrent les Sarranns devant moy , el le geclèrenl ou fleuve. Son clerc, qui aussi n'en povoit plus de la maladie de Tost qu'il avoit , lesSarrazins lui geptèrent un mortier sur la teste, et le tuèrent; pui& le gectèrent ou fleuve après son maistre. £t semblable^o ment faisoient-ils df's autres prisonniers, t j
Joinville leur fit dire par celui qu'il appelle son Sarrasin, celui qui Tavail sauvé et le gardait comme son bien, qu'ils faisaient grant itial^ et que c'était contre le commandement de Saladin le païen » qui disait a qu'on ne devoitfaire mourir homme, puis qu'on lui avoit donné a mongici de son pain et de son sel. » Les Sarrasins répondirent que ce neatoverU mie hommes d'aucunemleur^ et qu^ils nepotoietU plus faire>aiu>uns aauvres^ puisqu'Uz estoùmt ainsi malades. Telle était la philosophie des barbares.
Les meurtres continuèrent de la sorte. Les écrivains arabes «ux-mèmes frémissent de les raconter. A les croire, cent mille chrétiens auraient péri par le glaive , cent mille auraient été faits esclaves ; car on songea aussi à sauver quelques vies pour avoir de l'or. Alors les cruautés prirent un autre aspect. On réunit en vn même lieu tous les hauts personnages , ceux qui pouvaient payer rançon. Les autres, on les mit à l'écart, et on leur proposa de renier JosuS'Christ. Ceux qui refusaient avaient la tête tranchée* Joinville fut amené au lieu oh se trouvaient les barons de Vrance. Là, le Sarrasin qui L'avait sauvé fut obligé de le laisser. « Sire, lui dit-il, je ne vous puis plus suivre, et me pardonnez. Et vous recommande ce jeune enfant que avez avecques vous, et vous pry que le tenir toujour par le poing , ou autrement je sçay que les Sarrazins le tue-r Tontw 9 Ce jeune enfant était le fils du soigneur de Montfaucon de Bar. Dès qu'il fut avec les barons, il fut sauvée Cétait le roi qui traitait pour la délivrance des reî/iil's, et, sous sa chaîne de fer, il s'était rendu imposant et redoutable. Le sultan, disen.t les histoires arabes, avait, selon la coutume orientale, envoyé des habits aux prinfea et aux comtes prisonniers. Louis dédaigna do s'en revêtir. Puis le sultan l'avait invité à un graud festin, il refusa d'y
324 nisToniE db FRArvcE.
parattre, pour n'être point en spectarle. « Co princo, dît à ce sujet Thistorien musnluian, avait de IVsp it, de la fermeté et de la religion ; ses belles qua ités lui atlirnient la vénération des cbreiiens, qui avaieiil co lui une extrême confianc e ^ »
Avec cette fierté d'âme, Louis luttait contre Tavidité de ses vainqueurs. Un moment ils le menacèrent de le mettre en bernicles. Céiaii une torture efTrojable, dont la fiescription fait frémir *. Il se contenta de leur répondre quMl était leur prisonnier, et qu'Us pocoietU faire de lui à leur vouloir.
Le Soudan lui laissa alors la liberté de fixer sa rançon et celle de sr) gent. Louis vouloit que la royne la Gxftt elle* m^mo, parce que, disait-il, elle étoit sa dame et cornpaigne. Enfin il promit qu'il paieroU toiUenliers pour la ravczon et délivrance de sa gent^ ciiiq cents mil livres, et pour son corps qu'il rendrai' Damiette au soudan, et qu^U n'estoU point tel qu'il se voulsU redimer, ne avoir pour aucune finance de deniers la délivrance e son corps. « Par ma foi, dit le Soudan étonné de cette générosité du monarque, franc et libéral est le François qui n'a voulu barguigner sur si grant somme de deniers, mais a octroie fuire et payer ce qu^on lui a demandé. Or lui allez dire que je lui donne sur sa ranezon cent mil livres, et en payera que quatre cens mil. »
Il semble que le caractère du bon roi donnait une impression de grandeur même à ces barbares. Un traité fut l'ait, et déjà les Croisés reprenaient leur liberté, et ils s'acheminaient vers Damiette, lorsqu'une révolution vint tout détruire.
Le génie d'Almoadnn, dont son père s*était défié, n*avai( pas tardé à porter ombrage aux vieux émirs. Il avait appelé
* Ext. des manu^c. arnb(»8.
* Jiiinville. Liv. ii. Quelques d^afli de Jotnville nont obecura. Daeange le» a éclalrcia par une minutieuaf rech<'rche des inventions fattea en divers temps par la méchanceté hnDmim* ptiur tnnnnenter et déchirer l'àme et le corps tout à la fois. C« tte disseitaUou de Ducange navre et flétrit le cœur. Voyez an mot Bernicles,
HISTOIRE DE FR.iTVCB. 325
îiutour de lui des hommes nouvomix. La vongoanrc bouillonnait an cœur des officicTS monacés de peniro la puissance. Ils nMgnoraient point, dit ta cl roni()t e arabe , que lorsqu*il était ivre, il allumait des bougies, et que, dn irnnchant de son gaive, il les faisait voler en disant : C'est a'nsi que je veux traiter les esclaves haharites, D*un autre rdié, la sultane lui disputait les trésors de son père, et elle appelait à son aide la fureur des mamelurks. Bientôt on arrive à un complot d'assassinat, et Ton se hâte de rexccifter . Les conjurés trouvèrent aisément des meurtriers. Tous devaient l'être également , et Bondocdar donnait Texeniple. Le premier, il frappa le prince de son sabre; il ne fit que lui couper les doigts. Le prince s'enfuit dans une tour de bois, on y mit le f.u. « Toute l'armée était présente, dit encore l'historien arabe; mais, comme il était généralement délesté, personne ne prit sa défense. » Bientôt les flammes l'atteignirent. Il voulut se pncipiter dans le Nil; ses habits s'accrochèrent, et il resta quelque temps suspendu. Il reçut ainsi les coups des meurtriers; enfin il tomba dans les Ilots, emportant dans son flanc un poignard dont il était percé ; là on le prit, et on l'acheva à plaisir '.
Ce n'était pas la fin des barbaries. L'un de ces chevavalicrs , comme dit Joinville , qui avait nom Faractaïc, le fendit et lui tira le cœur du ventre. « El lorz il s'en vint au roy la main tout ensanglantée, et lui demanda : « Que me 9 donneras tu dont j'ay occis ton enneniy, qui t'eust fait » mourir s'il eusl vécu ?» ci à ceste demande ne lui respondit oncques ung seul mot le bon roi saint Loys. « Estce que tu ne sais pas, ajouta l'émir, que je suis maître de ta personne? Fais-mjii chevalier , ou je le tue. — Fais-toi chrétien , reprit le roi , et je le ferai chevalier ". » A cette parole , Faractaïc s'éloigna comme épouvanté.
Les meurtres semblaient devoir recommencer à ce si-
* Joinville raconte cette conopiratinn avrc des détails curieux sur la milice des marnebiks. — Extr. des manui^c. Hn b**s.
* Uolne anonyme de Salnt-llcnis, ayud Ducbéne, tom. V.
326 lilSTOIBE DE FRANCS.
gnal contre Insrhrétionsà peine libres; et, en offol, ton» crurent leur dernière heure arrivée, et ils tombaient à genoux devant leurs prêtres pour se confesser. « Mai* endroit moy , dit Joinville , ne me soiivenoil alors de mal ne de pechi«> que onrques j'eusse fait : et ne pensois «inon à recevoir le coup do la mort. Et je me agenoillé aux piez d'eulx lui tendant le tout, et disant ces moiz , en faonnt le signe de la croix : « Ainsi mourut sainte Agnes. » En cousfe moy se agenoilla messire Guy d'El»elin , conneslable de Chippre, et se confossa à moi : et je lui donnay telle absolucion , comme Dieu m'en donnnil le povoir. Mais de chose qu'il m'eust dite, quant jo fus levé on. qucs ne m'en rccorday de mol. »
Dans ces périls nouveaux la mnje«îl<^ du roi servait de répression aux barbares. Au lieu de faire des massacres , ils reprirent le traité qui avait été tait avec le Soudan égorgé ; mais ils réclamèrent pour leur compte deux cent mille livres, et ils proposèrent, pour sûreté de l'exécution , un échange de serments qu'ils mirent par écrit. Ils avaient joint au serment que devait faire le roi des paroles d'exécration qui le firent frémir; ils voulaient qu'il jurât que, « ou dit cns , que le roy ne tenoii les dites choses promises, qu'il fiist réputé parjure comme le chn slicn quia regnié Dieu et son banlesme*, et sa loy ; et qui, en despit Dieu , crache sur la croix , et l'esracbe o les {icz. Quantleroy oytc«'luiserement, ildislqiiejaneleferoitil. »
Alors les chefs do la conjuration menacèrent de tuer le roi et tous les chrétiens. Le roi, sans s'émouvoir, répon dit qu'ils en pouvoienl faire à Icrs voulenlez. Us commencèrent donc par saisir un patriarche de Jérusalem, qui était avec le roi, pauvre vieillard de quatre-vingts ans, qu'ils mirent à^une iiiïreuse torture , tandis que l'un d'eux menaçait à chaque moment de lui couper la tête et de la jeter au giron du roi. Et le patriarche criait : « Ah , sire, sire , jurez hardiement ; car j'en prens le péchié sur moy et sur mon ame. » Cependant ils ne passèrent pas outre; ils se contentèrent à la fin du simple serment du roi.
Cette fierté d'un captif leur paraissait étrange, et tel
HISTOIBE DE FRANCE. 32l7
était rétonnpment dont il frappait leurs èmes /xp'ifs songèrent à le fiiire sondan d'Egypte à la place de re'wr qu'ils avaient tué. « C'estoit, disaient-ils , le pl'is fier cbrestien qu'ils eussent jamais cogneu. » El ils ajonlaîent « qtie si leur Mahommel lenreust antant lessé souffrir de meschief comme Dieu avoit laissé endurer au roy, que jamés ite ne Feusseni adoré, ne cre» en lui. » Et chosç singulière! le •' roi n'eût pas éié éloigné d'accepter cette royauté qu'on délibéra tlo loi oiïrir/iant il avait l'esprit frappé du besoin d'affranchir ces terres souillées par la barbarie. « Etnae ' demanda ung ionr leroy si je pensnis point qu'il eustprins le royaume de Bahylonne. Et je lui respondi qu'il eus!; fait que fou , veu qa'ilz avoient ainsi occiz leur seigneufc Et nonobstant ce, le roy me dist qu'il ne l'eust mj^reffusé. » Enfin , après des aventures que la perfidie des Sarrasins menaçait toujours de rendre fatales, l'armée put s'acheminer vers Damiette ^ Là régnaient TanTEiéte et la dooleur. La reine , incert-^ine du sort de Louis , et, à chaque moment, attendant des nouvelles sinistres, les deux confitesses d'Anjou et de Poitiers tremblant comme elle pour la vie de leurs maris, la veuve du comte d'Artois trop bien assurée do son malheur, et autour de ces quatre femmes désolées que ques débris de la Croisade^ la;garaison»découragée , les Génois prêts à l'abandonner^ telle était la situation de cette ville, oh on était entré en triomphe, d*où on était parti avec gloire. Les forées défaillirent è la reine enceinte , et elle accoucha avant le terme d'mi fils , . qu'on nomma Jean Tristan, comme souvenir de sa naissance. L'inforttmée ne craignait rien tant que de tomber aux mains des Sarrasins; « et elle faisoit veiller toui>nu7jt Wiff ehivali^r an bout de ton lit , sans dormir. Lequel che-
* ralier estoil vieil et anxien , de l'oage de quatre vingtar^ans et plus. El, à chacune foiz qu'elle s'escrioit, il la-tenoit parmy les mains, et lui disoit : h Madame , n'aye£ gaide,
• » je suis avecqiH'S vous; n'ayez paeurs. » Or, un jour la I reine ûst vuider sa chambre des parsoanages qui y esloicnt
* Le tendematn de i'Asceni^ioD. — JoiOTiUe.
fors que de cpIuî vieil chevalior; e* se fçerta la roync à geiioulx devant lui , et lui reqnisl jc'il lui donnasl ung don, et le chevalier le lui oetroa par son soremenl. El la roynelui va dire : « Sire chevalier, je vous reqnior, sur la n foy que vous m'avez donnée , que si l<*s Sarrazins |>ren> » nent ceste ville , qun vous mv ooippez la teslo avant » qu^ilz me puissent prandre. » Et le chovalirr lui ropomlit que très voulentiers il le feroit , cl que* jà i\ivoii-il i*u en pensée d*ainsi le faire , si le cas y cschroil. » L'Hntiquilé n*a rien de semblable à cette niervoiliousi* naîveic.
Tel.es étaient doncles dispositions di* rdio irWïo rîto, lorsqu'on vit arriver les restes de la glorieuiH; t.roisaJo, dont Faspect toutefois rendit quc1()ne pc*u du coitrnKc i*i lît espérer un sort moins cruel. Lo roi ne dcvn*! pas rentrer dans Damietie. La reine et ses brijos-sivursollèrmi joindre la flotte, et la villn fui remise aux Si-irrasins, i|iii . en entrant , se mirent à faire d'iiorrililes nu iirins sur iomi ce qui restait de malades dans les liupilanx. On craignit des malheurs plus grands. Mais le> Génois ii\aii ni pre, aie un vaisseau pour recevoir le roi , et Irirvpril y nionia, éoiiI à coup on vit paraître sur le pont qualri*-vingis arlialen lers , Tare tendu, comme pour lui faire h nnrur. el eeiie vue désarma la fureur des Sarrasins. Alor on s'ncc pa de payer te, qui avait été convenu pouf la raneon, »l pluneurs s'employaient à ce Iriste office au nom du roi. Liirsquc la somme eut éié délivrée, messire Phili|>f»e tir Alominrl s'en vi^t dire à Louis qu'on avaii « mvœmpiéffft S*irr'»ztnf d^une baUance qui vatol' die mil litrex, duni le roi si riiiir> rouça nprement. » il commanda a Monltufi de (-oiii|>lcler la somme, déclarant ipi'il ne partiniit jias . uparavant.
1250. — Alors enfin on qtiilia .e Ni), ei l'on s emba<*qua pour la Palestine. Le roi manquait de louu II iCa oit nnU hibUtemetitit que d ux robe< qne leanudan ui avo.tiaU t nlter. Fi'iible encore de sh uialndie, il i'.ii lai. ut < o u'hi*i* si]L ) urs sur des matelas, jusque ce qu'on filt a. rivé à A* re. Ce dép Tt, qui semblait dovuir eue une ih'livranci*, navrait les Croisés pieux «j'une douleur au. ère. 1* y en eut un, Jacques du Cbâlel, éveque de Soissods, qui aiiu mieux,
dit Joînvitle, demoiirer avec Dion qur (!(• s'en reto rner au lieii oîi il était né. El au momoni où h's hi^ inirépides chevaliers se jetaient sur les v<iissi*âiix p n;- s\*nfuir nu pluH vite, il alla tout seulet courir sus aux Sa lasms, qui eurent bientôt fait de le percer de leurs épée^^ et de le mettre eîi la compagnie des martyrs. Mais .e plus grand nombre se résignait volontiers à ce départ précipité , et chacun , déns ce trajet jusqu'à Acre, prit plaisir à conter les périls et les aventures /le mort auxquels on venait d'^échapper, oîi tant d'autre^ avaient péri.
Les chrétiens d'Acre reçurent le roi avec do grands honneurs. Mais la croisade, épuisée par tant de désastres, leur apportait peu de secours. Et puis on dclibérnit si Ton ne retournerait pas en France; et déjà plusieurs s'rt.virnt détachés' pour vogner vers la patrie. Louis ne voulait pas avoir fait une expédition inutile; ce n'était point un mouvement de vaine gloire, mais un sentiment do piété et d^amour pour ses frères des Lieux-Saints; et pour lui, il lui suffisait d'avoir porté les fers pour Jésus-Christ.
Il appela en un conseil ses frères et les hauts bâtons de la croisade, et leur demanda leur avis. « Soigneurs, leur dit il, je vous ai envoyé quérir pour vous dirf des nouve les de France. Il est vray que madame la royne ma mère m'a mandé que je m'en voiso hastiment, et que mon royaume est en grant péril; car je n'ay ne paix no trêve avecques le roy d'Angleterre. Et les gens de cesle terre me veullent garder de in'en aller; et que si je m'envois, leur terre sera perdue et destruicle, et qn'ilz s'en viendront tout auprès moy. Pourtant vous pry que y vueillez penser, et que dedans huit jours m'en rendez response. »
Au bout de huit jours, chacnn apporta son avis au roi, la plupart conseillant le retour en France, quelques-uns sollicitant de demeurer en Palestine. Joinville était dé ces derniers, et peut-être un peu par flatterie, car sa familiarité avec le roi lui permettait de savoir ses désirs secrets. Et pour ant il écrit dans ses récits que sa résolution ferme était d'aller trouver le prince d'Antioche, son parent, si le roi s'en retournait; il ne pouvait souffrir qu'on laissât
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dans les prisons des infidèles tant de chrétiens qu'ils étaient yenus délivrer; pt [)ar celle raison tonehante îl allait droit au cœur du roi. Et aussi, tandis que les autres barons reprochaient à Joinville son opinion, le roi lui en témo^nait sa joie par ses caresses. Cependant nulle décision n'était prise. Enfin, dons un dernier conseil, le roi annonça sa volonté do rester en Palestine. La sagesse de Blanche le rassurait sur son royaume de France, et il ne pouvait se résoudre à abandonner sans ressource le rojaume de Jo* rusalem. « Ainsi , soigneurs, je vous dj et à tous lesaultres » qui vouldront demeurer avecque moi, que le diez har- » diemcnt. » Après ces parolles, continue JoinviUe, plusieurs en y eut d'esbahis, et commencèrent à pleurer à chauldes larmes. »
L'histoire n'a point à prononcer, après plusieurs siècles, de jugement sur cette résolution obstinée de Louis IX. Et pourtant elle aurait des motifs d'appréciation différents des condamnations aveuulos des écrivains du siècle passé. La pensée de Louis IX était grande et politique, et, si on n y voulait voir qu'une pensée de dévotion, par là même se ferait sentir ce qu'il y a de puissant et de civilisateur dans la simple pi(^té. Louis IX, roi éclairé, pénétrait ce que la domination chrétienne en Egypte et dans la Palestine aurait eu de fortuné, et il semble que les philosophes ont désormais peu do griefs à jeter sur sa mémoire, pour peu qu'ils aient aperçu les efTorls laborieux renouvelés denos jours pour raviver celle domination sous une autre forme. \ L'Europe ne fait plus de Croisades, mais elle fait -des intrigues. La diplomatie a succédé À l'enthousiasme. Ainsi, le raffinement de la sagesse justifie les témérités do prosélytisme *.
1250-i^S2. — Louis IX, ayant donc permis à ses frères de s'en retourner en France, resta à Saint'^Jean d'Acre pour relever la foVtune des vieux Croisés. Bientôt il se fit •des levées d'hommes dans le pays, et aveo les débris de sa Croisade, il pouvait tenter encore des expéditions. Son
« tdit de 1839.
HISTOIRE DE l-UAM u. .'jol
nom avait jolé de Féclat dans to k«' la Palestine. Le hniit do sa oa pli vite, supportée d'une fa«,aii si fiercj^avaii 4'xi'ilé Tadiniration des chrétiens et le respecl même v/i'S infult'ics. Bîenlô4 il lui arriva des ambassades coQimo à un monarque qui tient en sos mains ia paix ou la guerre. Peu après le meurtre du soudan Âimoadan , des divisions 8*étaienl déclarées en Egypte. Le soudan de Damas vou ait Tenger ce crime, et il sollicita Falliaure de Louis, lui offrant la paisrble possession du royaume de Jérusalem. Louis profita do ces offres pour en faire une menace à ceux qui avaient saisi le pouvoir en Egypte, et il leur arracha la liberté de tout le re^te de ses cafttifs. En même temps il se fit remettre ce qui restait h payer «:e la rançon, se fît renvoyer tous les enfants chrétiens qu'on avâit retenus pour resclavage, et exigea même qu'on lui renvoyât toutes les têtes do chrétiens que les Barbares avaient plantées comme un trophée sur les muniilles du Caire.
Ainsi le séjour de Louis produisait déjà d'heureux fruits. Et pendant cotte négociation il s'avança sur la route de Jérusalem, visita quelques lieux qui intéressaient sa foi,, releva les murs de Césarée, et se montra aux restes des anciennes Croisades comme une espérance.
Le Vieux de la montagne lui envoya des émissaires avec d'insolentes paroles, se plaignant qu'il ne lui eût pas fait de présents, à l'exemple de tous les grands rois de l'Oocident,. demandant à la fois qu'on le tint pour affranchi d'un certain tribut qu'il devait à Tordre do Tein[>le. Louis rëprkna ces menaces par sa fierté, et il fît dennandor à leur maître une réparation. Alors il y eut entre eux un. échange 'de présents.
Il y: eut de même ées échanges d'ambassades avec le Soudan de Damas, lequel était irrité que ses onvertnres'de négociation eussent donné lieu seulement à des traités avec les émirs de l'Egypte. Louis, déns aes conumiBieations avec les princes des infidèles y «mployaittsurt^iitvn frère dominicain, nommé Yves le Breton, lequel savait le sarrazinois , dit Join ville ; et au but politique de sea missions se mêlait tQv>our&iiiia|»anaée de prosélytisme chré-
332 niSTOIRE DE FRANCE.
tien •. Toi éiail le double objet de Louis. Pendant qn'îi s'occupait avec activité do relever des villes écroulées et de raviver les établissements chrétiens de la Palestine « il envoyait au loin des missionnaires , et ouvrait di's relations vers la Tariarie et dans la Perse, et appolait Tatlention du pape sur ces régions qui lui paraissaient déjà. s'ouvrir aux conquêtes de TÉvangile.
Cependant le soudan de D.imas finit par lui faire la guerre. 11 s'a* prorha de Jaffa avec une armée de trente mille hommes. Lou.s n'avait à lui opposer que qiielqiyes chevaliers. Le • oiirage arrêta le» multitudes. JojnviJio fut plein de vaillance en diverses rencontres, el Louis s'oppliqiiail à suppléer au nomb e des combattants, on bâtissant des citadelles et relevant des cit s. A|»n»s avoir ainsi rétabli la ville de Sidon, qu'on nommait S>i»'lte, il se crut de force à marcher plus avant. D'aliurd il voul it t(>n.(>r la conquête de Naplonse , Tantique Samarie. Puis on so décida pour l'attaque de Bélinas, aulret'o s Césarén <le Philippe, sur le mont Liban. On alla à cellcj f-nlreprise avec le déploiement de ce qu*on avait de forces chréticnno^, les gendarmes du roi, IfS chevaliers T'Uioniqnes, rei-x de rHd,.ital, ceux du Temple, et un corps qu'on appel, il du nom de Terriers, L'expédition était p'Tilleiise. Les m.dires de la chevalerie no la voulurent tenter q l'à la condhion que le roi ne s'exposerait pas de sa personne. H y eut des batailles acharnées : les chevaliers Tentoniqnes sf laissèrent emporter à des ponrs iles téméraires, el i^uis, en se retirant, ils furent atteints par des masses en* emics. La déroute allait gagner les gendarmes du roi : Joinvilh* les rallia. Il était à cheval, ils étaient à pied. « Sire de Joinville, lui direnl-ils, nous avons pire que vous; car vous êtes à cheval pour vous enfuir quand vous voudrez. » Alors Joinville renvoya son cheval en la bataille du TempL?, et par cet exemple il anima tout le monde. 01 vier de Termes et les autres capitaines de la torte lat^gue * surent le péril
* Voir les récits â« Joinvflle.
* JoinvIUo appelle ainsi les chcvalien de la langue d*oo.
de JoinvUle etae précipitèrent pour le sauver. On ne prit pas la ville, mais on la brûla.
Le lendemain on retourna à Sidon. Là^ on trouva le roi occupé à faire ensevelir les chrétiens qui avaient péri dans les combats précédents, et dont les corps pourrissaient ôpars dans les champs. « Et le bon saint homme, dit JoinvUle, aidoit à les porter en terre. Et saichez, continue-t-iL, que en y avoit aucuns qui estoient infaiz et puants, tant que oeulx qui les pourtoient s'en estoupoient les nuées; maïs le bon roy ne le faisait mye. Et quand nous fusmes arrivez devers lui, il nous avoit déjà fait faire nos places et logeis *. » •
U y eut des intervalles dans les batuUes, et le roi put s'avancer paisiblement vers des lieux sacrés^ pour y satisfaire sa piéiô. U visita ainsi €ana de Galilée^ s'achemina vers le mont Thabor, et alla même jusqu'à Nazareth. Sitôt qu'il aperçut la sainte patrie du Sauveur des hommes.» il descendit de cheval et tomba à genoux; puis il marcha à pied, accablé de fatigue, et épuisé par de longs jeûnes, l/d, il fit célébrer les saints offices, et communia à la messe des mains du légat. Jamais, dit le confesseur du bon roi, depuis que le mystère de Tlncarnation s'était accompli à Nazareth, Dieu n'avait été adoré en ce lieu avec plus de dévotion et une plus sainte pompe.
Dans une de ces sortes de trêves, le Soudan de Damas avait mandé au roi qu'il pourrait de même visiter Jérusalem. Mais il ne voulait pas entrer dans la cité sainte par une faveur des infidèles; il y voulait entrer par son dioit de chréiien. et c'était aussi l'avis de fos chevaliei*s, afin que les pèlerins ne crussent pas désormais qu'il dût suffire de visiter les Lieux-Saints pour se disiienser de les conquérir.
U y avait dans la Palestine des pMerînages de diverse aorte. Les chevaliers les vlsilèient se on rini|iulsioii de leur foi. Juin ville alla k Notrc-DaniO de'lo^to^e, (ini éuiit dans le domaine du prince d'Antioche. On lui lit de grands
^ Join\ille. Liv u.
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honneurs. Et, après son oblation à Dieu et à Natre^DamB^ Joinville fit pour le roi des emplettes de camelots. Cestici un petit détail anecdotique que Tbistoire ne doit pas dédaigner , parce qu'il peint la naïveté des temps. Avec ses camelots , Joinville rapportait des reliques cour le roi. « Saichez^ dit-il, que la rojne a voit bien ouy nouvelles que favois esté en pellerinage, et que j'avois apporté des reliques. Et je lui envoiay par ung de mes chevaliers quaire pièces de camelots que j'avois achapiés. Et quant le che^ valier entra devers elle en sa chambre, elle se commença à agenouUer devant ces camelots, qui estoient envelop* pez en une toaille. Et quant le chevaher vit que la loyne se agenouUoit devant lui , il ne savoit pourqiioy; et Û se va aussi gctler' à geneulz. Et adonc la royne* lui dist ; « Levez sus., sire; vous ne vous devez mie agenonUer » quant vous portez de saintes reliques. » Lois mon che^ valier lui dist que ce n*estoient pas reliques^ maisque c*estoient camelots que je lui envoioie. Quant la royne et ses* demoiselles entendirent que ce n'estoient pas xeliques , elles se prindrent à rire. Et la royne dit : «, Sire ehevaUar, » maujour soit donné à vostre seigneur, quant il m*a fait » agenouUer devant ses camelots ^ n
Ainsi le roi semblait s'établir aux Lieux-^Saints couMne 'dans une partie de son domaine. Il avait de loin en loin des nouvelles de France , et toujours accompagnées de supplications de sa mère , qui ne cessait de le rappeler* Et toujours aussi il résistait à sa tendre voiK. EnBn un sinistre message lui arrive. Sa mère venait deiuourir [i^SX]..
' JoiDtiile. LiT. ii»
mSTOIRE DE FRAHCX*!. ,^35