‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 27 sur 50 · MM · texte numérisé non relu

MM

^ Voir Dacange.

■ Voir fa diséertàfitm de Oucange Sur les guerres pritéei âes ftorom,

Co//ec<. Pelilol, tom. ni. • •

3S2 HISTOIEB DB FRAKCB.

à ce grand but par rinstitulion régulière des appeb, qui firent venir à sa cour de parlement les querelles des barons, comme celles des sujets; ou bien, à défaut de ce droit^d^appel, entre les princes jaloux encore de leur puissance, Louis jetait sa haute intervention pacifique, el il leur imposait l'équilé ^

Louis fit mieux encore que d'appeler la justice par ses actes propres et par l'office de ses magistrats ; il la régla par des lois. Dès Tannée 1243 , il avait renouvelé les anciennes lois do rÉglise sur la trêve des guerrftyeurs , en leur donnant un caractère politique, et, comme pour rendre la guerre plus impossible, il lui avait prescrit des règlements dont la violation était un crime public. La guerre d'abord devait être déclarée, et puis elle ne pouvait commencer que quarante jours plus tard. Cette suspension donnait au roi le temps d'intervenir par son conseil ou par son glaive, et c'est pourquoi elle était en quelque sorte sacrée. Trlte enfrainie, disait la loi, esl une des .graves Iraht' êone qui soii. Les seigneurs, jaloux de leur droit de faire entre eux des batailles, résistèrent longtemps à ce principe pacificateur. Louis le maintint par sa forte volonté, et le privilège de l'anarchie finit par être vaincu*.

be là il arrivait à la destruction du duel judiciaire, coutume inexplicable, qui avait été tour à tour sanctionnée

* iolQvine cita la gnerre du comte de Chftiont et do eomte de Benigogne , ton fllt, que Loatt désarma en leur envoyant des gens de son eooseil. Il est frai que l'un et Tauire c«tmte étalent hofs de la terre du TOi. Il ne pouvait employer que de« mesures de blenveUlance. Il en fut ainsi do Jeune Tbibaat , roi de Navarre , et des mêmes comtes de ChftloDS et de Bourgogne , qne Louis empêcha de gufrroyer, eo leur envoyant des gens de son conseil pour r^ler leur différend.

* Le P. Daniel avait déjà exposé celle intervention de Louis dans les gaerres des seigneurs » d'après les dlss('rlall«»ns d*t Doeange. M. Beognol Fa éclairée encore par ses recberchesi. Tous ces travaux d'érudition» qni semblent n'avoir eu pour but que d'exfiiiquer les coutumes de l'anaichie, servent désormais à TaiipréclaUon du génie de la royauté , dont la pensée persistante fut d*arracber de la société tous cet fléaux, tantAt par le glaive, tantôt par les lois. Il faut du temps à ThUtoIre pour faire triompher la vérité. On dirait on laborieux eifort de rhumanité pour anivai à la jostica.

«t attaquée par TÉglise, et que Yon s^étonne de voir, penilant plcisieurs siècles, survivre à la législation de Charleinagne et aux ordonnances des conciles ; droit formidable ot mystérieux, qui , avec Fappareil de ses supplices, était soumis à des règles positives, et avait son interprétation, ses jurisconsultes et ses juges*. Louis attaqua lentement cette justice, enracinée dans les mœurs féodales, et acceptée par le peuple comme une partie de la religion. Ce ne fut qu*en 1260, après avoir, par d'autres essais, disposé les barons à approuver ou à subir une justice plus humaine et plus véritable, qu*il les appela en assemblée, et qu'il jeta au milieu d'eux une ordonnance qui établissait la preuve par témoins à la place de ces jugements du sort, qu'on appelait jugements de Dieu, sorte de défis portés à la Providence, et auxquels peut-être elle avait répondu plus d'une fois par l'extermination ou la flétrissure des criminels.

Cest l'office du jurisconsulte ou du législateur de pénétrer avant dans cette étude des lois de saint Louis. Le politique étudiera aussi utilement les formes législatives qui furent propres à son règne, et comparera les assemblées des barons avec les anciennes assemblées franques*. Il suffit à la présente histoire de marquer la tendance des lois nouvelles.

Tout allait à l'équité, j'ai presque dit à l'égalité. Et, en effet, dans la variété d'existences qui sans doute devaient naturellement subsister en la monarchie, comme en tout état de société politique, la suprématie d'une loi commune de justice assurait à tous la possession de leur droit. Ce fut un grand principe de liberté, que nul ne pût être

* La gnene des barons n'était bien soofent qu'une sorte de duel. Ce droit reparut après saint Louis, et plus tard Louis XI fût obligé de le consacrer. Voir une ordonn. de Louis XI dans la dissertation de Ducaoge sur les guerres des barons. — ColUet. Petitot, tom. IH.

• Ducange a une dissertation sur les assemblées des barons. Elle indique la modification des pouvoirs politiques, et Tagrandissement de la royauté , sous le point de vue législatif. Le parlement du roi commenlait à tout absorber.

ZHi HISTOIBE DE FRAITCB.

jugé sans aroir été défeodu. Voici un souvenir que l'histoire doit garder. Le comte d* Anjou, frère duxoi, étail en procès pour un cb&teau avec un chevalier. La cour du comte condamna le chevalier, qui fit un appel au parlement du roi. Et là-dessus ïe comte flt saisir le téméraire qui croyait à une justice supérieure à la sienne « et il renferma dans une prison. Le roi aussitôt manda le comte, et lui <fit que U ne creuet pas... es ii estoU son fthre^ que Û V^spargna contre droite jiisHse en nuls chose; et en même temps il fit délivrer le chevalier pour qu'il vtnt en sa cour suivre son appel. Le comte arrivait av^c up cortège de conseillers; le chevalier arrivait seul, ^^ra^^ d^avanee d'avoir à lutter contre le frère du roi, et n'oi^ant pas même se défendre contre tant et si granx et si sagesi^^adxiersairm. Cependant U requist au benoist roy, que U li feist avoir conseil ei avocax. Le roi hii donna pour défenseurs quelquesuns de ses conseils , et il leur fit jurer quU metroient loyal conseU en la besotine dudU chevalier. L^affaire fut ainsi plaidée, et la sentence de la cour du comte fut cassée, de quoi^ dit le vieux historien, fut moult loélebenoix roys, qui n^acceptoU la personne de nul e% jugements ^

Un autre exemple de cette égalité de la loi est célèbre dans les histoires. Enguerrand de Coucy, le chef de cette puissante race qui avait presque touché au trdne, avait fait mettre i mort trois pauvres chevaliers flamands qui chassaient sur ses terres. Le roi Tappela en son parlement. Coucy déclinait la compétence de cette cour, et voulait être jugé par ses pairs. Louis le fit appréhender et garder en prison jusqu'à son jugement. On ne doutait plus de sa mort ; les grands étaient consternés. Ils accourent pour intervenir dans cette cause qui les menace tous. Un grand parlement est assemblé. Là Coucy demande de s'éclairer, avant Fouverlure de la cause , du conseil des barons, ses parents. U sort, et toute l'assemblée le suit. Le baronnage entier lui était lié par le sang, et peu après il rentre avec le même cortège, niant, pour toute défense, le fait dont

* €k>DfeBseur de U reine Marguerite.

mSTOIBB DB FRAUGE. 3Sô

on Taccuse, et appelant le jugement de Dieu. Le roi refuse ceitB justice. Le comte de Bretagne parie pour Coucy, et réclame Hossi le combat judiciaire. « Naguère, lurré^ pond le roi, acvusé devant moi paryos barons, vous avez domandé la preuve pai' enquête, et voirs ayez dit que le combat n'était pas une forme de justice r(%ulière. » A ces mots 9 le comte se taif. Alors on expose le triple meurtre; le crime est avéré ; le roi ordonne aux barons d* aller aux voix. Us n'oseraient se parjurer. Tous se taisenf; puis, par Dne inspiration soudaine, ils tombent à genoux et demandent grâce au roi. Le roi accorde à ces suppliants la remise de la peine de mort; mais il veut que les juges aillent aux vohc pour une antre punition. Coucy fut condamné à fonder trois chapelles d*expiation , à céder aux moines de Saint-Nicolas la forêt oh le crime avait été commis, à perdre dans toutes ses terres le droit de justice et de chasse, à servir trois ans en Palestine^ et à payer une amende de douze miile livres, qui furent employées à bâtir réglise des Cordeliers et THÔtel-Dieu de Pontoise \

Telle était la justice de Louis. Il achevait par les arrêts de sa cour d*appel ce que Louis le Gros avait commencé par les coups de son épée ; mais c'était la même œuvre : réquité et la liberté. Peu de temps après, Louis apprit que les barons murmuraient. Le châleliain de Noyon allait disant en tous lieux qu'après cela il ne restait plus qu'à les faire pendre. Louis appela le chêtclaiir et lui dit devant sa cour : r Je ne fars pas pendre mes barons; je les fais juger et je cbfttie ceux qui violent les lois de Thumanité. » Le châtelain s'en alla tout tremblant de ces paroles dn roi « qui avaient retenti à ses oreilles comme un coup de foudre.

Le roi ne paraissait pas moins prêt à tirer le glaive lorsque la justice ne sufQsait pas. Le sire de Montréal , dans la Bourgogne , opprimait ses vassaux à la façon des anciena tyrans que Louis le Gros et Philippe-Auguste avaient meurtris de leurs épées. Ses crimes jetaient Tefiroi de ton»

* Gaillanme de Nangls.—fM di Lonti»

cAtés. En dernier lieu, il avait saisi un prêtre, et Tavait exposé tout garrotté' en plein champ à la pâture des oiseaux de proie. Le roi ordonna au duc de Bourgogne d'aller punir le scélérat. Le duc hésita. Le roi alors envoya en toute hâte des troupes pour aller raser le château de Montréal, il fît de roème à Tégard de quelques autres qui tentaient de faire revivre les If igandages de châteaux forts.

Cet amour de la justice, qui semble dominer toute la vie de Louis IX, dérivant en ce saint prince de son ardente piété, rhistoire ne saurait s*étonner qu*il ait souvent appliqué son zèle à la répression des crimes ou des scandales qui touchaient à la religion. Notre philosophie contemporaine, jugeant les vieux temps avec les idées dos temps modernes, a cherché dans le souvenir de ce zèle des griefs contre la mémoire du roi justicier. L'histoire est plus haute et plus impartiale. Elle juge les temps avec leurs idées , et leurs idées mêmes , elle ne les condamne pas pour être différentes des idées venues ensuite.

Louis IX avait commencé par frapper Thérésie et le blasphème de peines terribles. Ces désordres étaient alors une violation de la loi constitutive de la société publique; c'étaient les attentats politiques du temps. Il n'y eut point d'abord de loi précise à cet égard, et le roi ne fit que suivre la première impulsion de sa ferveur. Ce fut un malheur. La justice, même sous un saint roi, a besoin de règles, ou bien elle risque d'être passionnée à force de zèle, ou faible à force de bienveillance, et cette inégalité ressemble à ce qu'on nomme l'arbitraire, chose que les hommes supportent le moins.

Le sentiment personnel de Louis le portait à la sévérité par rapport aux blasphémateurs, a Je vourroie être seigné d'un fer chaut, disait-il, par tel convenant que tous vileins serments fussent ostez de mon royaume ^ ». Et, par ces paroles, Louis ne faisait que s'offrir lui-même aux tortures, i la condition d'extirper un crime qui blessait profonde-*

* loInviQe. « À UlU condxlion qws, eto.

HISTOIRE DE fraucb. 357

nipnt sa piété. Mais sa ferveur ne fut pas toujours aussi rotrnue. « Doit Tomme lay, disait-il à Joinviile, quant il c> t • mesdire de la foi chrestienne , deiîendre la chose non pas seulement de parolles, mais a bonne espée tranchant, el en frapper les médisans et mescréans à travers du corps , tant qu'elle y pourra entrer *. » Et ici la piété manquait de douceur et d^charité.

(Test en de tels transports que Louis ordonna, dans une circonstance contre un blasphémateur, le supplice du fer chaud qu'il se souhaitait à lui-même pour extirper un mal qui faisait frémir sa foi. « Et aussi ony dire que durant que j'estois à Joinviile allé, qu'il avoit fait brusler et mercher (marquer) à fer chaull le neys et la bauliévre (lèvre inférieure) d'un bourgeois de Paris, pour un blasphème qu'il avoist faist*. 9 Exemple terrible que l'histoire n'a point à dissimuler, bien que Joinviile ne le raconte que par un ouy dire^ mais dont il a été odieux en nos derniers temps de changer le caractère totalement isolé, pour en induire la coutume légale de percer d'un fer rouge la langue ou les lèvres de tous les blasphémateurs'. Ce qu'il fallait dire, c'est que la clémence de l'Église tempéra l'ardeur du roi, et^ lorsqu'il fut question de faire une loi pénale, nous le

« Joinviile Liv. 1".

* Joinviile. Liv. ii. ^ Les Grandes Chroniquei de France, publiées par M. P. Paris , sont plus formelles : « Une fois advint que le roi chevau choit parmi Paris. Si entendit un homme qui Jura trop vilainement de Dieu. Le roi en fut moult courroucié en son cœur, et commanda qu*il fût pris et le fit signer d'un fer bien chaud et ardent parmi la lèvre de sa bouche , pour qu'il eût perduratle mémoire de son péché et que les autres doutassent à jurer vilainement de leur créateur. Moult de gens murmurèrent contre le roi pource que celui-là étoit si laidement signé. Le roi, qui entendit bien leur murmure, ne s'en émut de rien contre eux ; au contraire fut remembrant de l'Ecriture qui dit : • Sire, » ils te maudiront , et tu les hcniras. • 11 somble résulter de la suite du récit du chroniqueur que ce fut par une sorte d'expiation du senUment d'indignation auquel il avait cédé, que saint Louis, «la semaine d'après, donna aux pauvres femmes qui vendaient de vieux chiffons, et aux pnuvrcs ferons qui ne pouvoient avoir maisons, la place autour dei mors des Innocents , pour D-eu et en aumône. »

* M, Dulaure et quelques autres qui se croient philosophes.

3S8 HISTOUE BB FRANCB.

verrons plue 4«rd, le supplice se borna à des corrections et à desAOïendes.

Quant -aux imoioralités et aux désordres publics, Louis les réprima par des peines qu'il trouva tout établies, mais que peut-être il modifia dans Tappli cation. Dans la Croi' sade, nous Tavons va, les scandales se mêlaient à Tenthousiasme de la foi. Louis fit justice qoelqupfois par des punitions dont la bizarrerie n^offensait point alors la piété, et dont le simple récit efXaroucheraèt ce ^ue nous nommons aujourd'hui la morale publique. U y a des temps où la langue se fait pudique pour déguiser la corruption. Dans les temps de pudeur, elle semble plus libre, parce que la vertai est plus assurée. L'âge de saint Louis supportaii les récits de Joinville, notre âge est contraint de les voiler. Cesl qu'à tous nos vices il faut joindre l'hypocrisie, le pire de tous *.

Nous ne pouvons suivre tous les détails de la législation de Louis IX ; nul besoin social n'échappa à son génie. Alors la loi civile commença d'être soumise à des règles plus fixes, et toutes tendaient au bien-être du peuple. La loi féodale, en ce qui concernait la possession et k transmission des fiefs, ne pouvait pourtant être facilement transformée; sur elle reposait toute la constitution de la propriété dans le royaume. Tout ce que put faire Louis IX en conservant ce droit de possession, ce fut de le réduire à ce titre même, en le distinguant de la souveraineté qu'il ramenait à la royauté, et par là de fortifier le principe d'unité où ^e réalisait par degrés la liberté do peuple*.

Hais, si la loi féodale restait exclusive de ceux qui n^étaient pas nobles , Louis IX agrandissait d'une autre façon l'état des roturiers, en donnant des règlements aux métiers, et en protégeant et honorant Tindustrie et le com-

' Um coatome «at citée par M. Beaginot, au aajet de U peiae Infliç^ anx aduhèrea : Trahetmr per §enitaliu nudus et adultéra nuda» Louis IX fit uiie fois }uètice en \ertu de ce droit dans la Palestiae, ai oa n'eat ^a'U y ^osta on nrflnemeot de punition, qui alera fut m exempK et aujourd'hui serait un specUde. — Joioville. Uv. u.

> Voir VEsêai de M. BcognoL

HISXOIBX DE FEAIîCB. 3flî9

merce. « Las lois de saint Louis dans cette partie , dit M. Beugnot, sont de véritables chefs-d'œuvre, qui, par leur perfsction, attestent que l'industrie n'était pas alors si reculée qu'on serait porté à le croire *. »

Il en fui de même de Tagriculture» noble état sans lequel il n*y a point de société, soit de monarchie^ soit de repu* blique, et que Louis IX releva de sa ruine par son système de pacification entre les seigneurs.

Dans le droit de guerre, tel que la féodalité l'avait établi

et exercé, il n'y avait point d'agriculture possible : le pillage,

le meurtre, l'incendie, tel fut l'état des campagnes dans

celle horrible anarchie où deux siècles s'éiaient abîmés,

lorsque Louis le Gros commença de la frapper de son

glaive. Louis IX acheva de sauver l'agriculture en soumet-*

tant la féodalité à des lois précises. Une fois les barons

domptés par cette autorité toute morale, la terre put être

cultivée sans trouble, et le pauvre laboureur n'eut plus à

craindre de voir sa moisson brûlée, sa cabane rasée, sa

charrue brisée. « Sachez, disait le grand roi aux seigneurs

dans son ordonnance de 12157, sachez que nous avons,

après conseil délibéré, défendu dans le royaume toutes

guerres, incendies, trouble de charrues. £t ainsi vous

mandons avec prescription formelle de ne point faire de

guerres ou d'incendies contre noire défense susdite, et de

ne point troubler et dépouiller les laboureurs qui servenl

aux charrues '. «

El eti même temps les prescriptions qu'il donnait aux baillis tendaient à la protection du pauvre peuple des champs et des bourgades. Et , si le service public exigeait un emploi de chevaux, il leur ordonnait de prendre des chevaux à loyer : « A se les chevaux à loyer ne suffisoienl pas faire nostre service, les baillis, prevost, ou autres personnes dessus nommées, ne prengnent pas les chevaux aux marchands, me aux povres gens, mes les chevaux aux

* Ibid,, Analyse des EttablUsemints des métier* de Paris, — chap. du Commerce,

* Ordonn. du Louvre. Tom. I, pag. 84. — DisserU de Ducaage,

360 HISTOIRE DE FRAIHCE.

riches hommes tant seulement, s** ils peuvent sofBre è nostre servie faire*. »

Tout le reste de la législation rurale était plein de la même pensée de protection et de liberté. Après cela venait la protection personnelle. Le chrétien achevait parla charité ce que le roi n'avait pu faire par la loi : « Par dessus toutes choses, le roy donnoit chascup jours si grans et si larges aumosnes, aux povres qui, par vieillesse ou par maladie, ne pooient labourer ne maintenir leur mestier, que à peinne porroit l'en raconter le nombre •. »

Le même esprit de charité populaire préside à toute l'administration de Louis. Sa police est prévoyante, mais elle est clémente. Il avise à tous les désordres, mais il les prévient pour ne point les punir. C'était la liberté du temps, et peut-être de tous les temps. Son système de finances est expliqué en deux mots : a Nous faisons chose bonne et digne de la magnificence royale, toutes les fois que nous éteignons des exactions illicites et que nous abolissons des coutumes funestes '. »

Tel fut son principe fiscal, admirable principe qu'il appliqua diligemment, comme il eût fait d'un devoir de piété. Tout ce qu'il trouva d'impôts odieux, de droits oppresseurs, de redevances arbitraires, il le supprima. Il ne laissa subsister que les droits généraux , et qui , par ce caractère même, ne blessaient point l'équité.

Et sans doute il serait superflu de chercher au temps de Louis IX une théorie de l'impôt comparable à ce que les temps niodernes ont pu réaliser avec la terrible uniformité de nos constitutions et l'effroyable égalité de notre régime fiscal. Alors le génie financier se réduisait à l'éco- Kiomie, et ce fut encore un caractère de l'administration de Louis IX. La prévoyance de Charlemagne semblait revivre. Avec de la splendeur dans sa royauté et de la magnificence dans ses largesses, le saint roi eut l'art de ne point

Ordonn. de 1254.— I^td.

• Joinvine.

* Ordonn. du Louvre, Tom. II, pag. 434.

BISTOIBB DE FRANCE. 36j

dépasser les ressources de son trésor. Mais aussi sa maison était gouvernée avec sagesse; tout était simple autour de lui. L^aumône elle-même était réglée. « Et finablement, dit Joinvillo, par laps de temps le royaume do France se multiplia tellement pour la bonne justice et droicture qui y régnoit; que le dommaine, censifz, rentes et revenus du royaume, croissoit d'an en an de moitié *. »

Ce que nous nommons aujourd'hui V administration dut se borner alors à des soins très-simples. Toutefois, Louis sut les varier pour arriver à des reformes de diverses sortes. Il renouvela, sous le nom d^enque^texirs^ Tofûce des anciens envoyés du roi (rnissi dominici), allant s'enquérir par le royaume des injustices et des désordres*. Le roi n'administrait pas directement; mais il était le recours du peuple contre les seigneurs, les comtes, les baillis même, qui rendaient justice en son nom. Admirable office de la royauté, qui ne laissait au monarque que le droit de faire le bien et d'extirper le mal. Et, lorsque les enquesleurs ne suffirent pas à la sollicitude de Louis, lui-même se mit en course et visita les provinces, réparant les iniquités, semantla charité, recueillant les pauvres, bâtissant des hôpitaux, traçant dos routes, confirmant les anciennes chartes des communes, en concédant de nouvelles, organisant les bourgeoisies des cités, tempérant partout le pou- %'oir, et partout adoucissant la souffrance, et enfin multi«pliant pour le peuple les moyens d'échapper au servage, en passant sous la juridiction directe de son sceptre'. Cette partie de la législation de Louis IX est d'un haut intérêt dans l'histoire. Elle fait encore apparaître cette pensée persistante de la monarchie, appliquée toujours à la liberté de la nation.

Louis aperçut, au milieu de tant de maux qu*il voulait guérir, les traces saignantes des guerres religieuses, et il y courut avec ses remèdes d'équité et de clémence. Il fit

* Voir le chap. des FtROfie^f , dans VEtsai de M. Beugnot.

* Gaill. de Nangis. ^ Le eonressear de la reine. — Joinynie.

* Voir VEtsai de M. Beognot» cbap. de V Administration intérisun.

3G2 HISTOIBB DE fbaugs.

des ordonnances particulières , non plus pour frapper de sévérité les restes hérétiques du Languedoc « mais pour les vaincre à force d'indulgence. Il publia une sorte d*amnistie, et« ayant ainsi disposé les peuples par sa bénignité, il leur fit des règlements de pelice pour prévenii' le désordre des mœurs, la licence, les honteux commerces. Aind les contrées méridionales retrouvèrent leur prospérité.

En même temps, Louis s* occupait de la cité de Paris. Ses lois de police sont admirables. D créa le guet des métiers ou guet bourgeois , sorte de garde nationale qui alors fut pour les citoyens un privilège, et qui depuis est devenu une servitude. Il multiplia les libertés de la ville : il lui créa une justice propre , en rétablissant dans sa dignité cette charge de la prévôté, dégénérée depuis Hugues Gapet, son fondateur. Etienne Boileau, élevé à cet office de prévât. seconda merveilleusement la peasée du roi : « Lequel, dit Joinville , maintint et garda si la pref€sté, que nul malfaiteur ne meurtrier n*osa demeurer à Paris qui tantost ne feust pendu ou destruit ; ne parent , ne li* gnage, ne or^ ne argent, ne le pot garantir ^ » Le prévdt de Paris avait une haute juridiction sur la voie publique, sur les marchés et sur les prisons. Il présidait à la justice du Châtelet, qui fut longtemps un tribunal de polioe. Rien ne fut omis dans cette savante organisation de la cité«

La ville fut percée de rues nouvelles. De grands édifices furent élevés. Et entre ces édifices i*bistoire mentionne avec enthousiasme THôlel Dieu de Paris, ThApital des Quinze-Vingts, la merveilleuse Sainte-Chapelle, œuvres de diverse nature, quoique inspirées par une même pensée de ibi et d'amour. Là où la charité eut pour objet les souffrances de rhumanité, Tarchitecture fut modeste; on eût dit qu'eUe voulait éviter le contraste de ses magnificences avec la douleur des pauvres et des infirmes. Là oli la pensée put monter vers Dieu, rarohiteoture prit son élan jusqu'au ciel. Jamais le génie humain n'avait trouvé de formes plus hardies, plus délicates, plus aériennes. Quand

' JoinfUle.

le siëcle de Louis IX n'eût laissé au monde que sa Saiute- Cbapelle , ce monument attesterait la splendeur des arts chrétiens. Nulle civilisation antique n^avait connu le type d'une teUe perfection '. a

Louis avait aussi semé, dans les provinces, des asiles de charité connus sous le nom admirable de Maisons-DUu. Il y en eut â Pontoise , à Compiègne, à Orléans, à Reims, à Saint-Denis, à Saumur, & JPontainebleau, à Villemandé. C'était toujours la liberté du peuple sous cette image de consolations prodiguées à la misère et à la douleur des souffreteux *.

Mais , avec ce zèle de piété, Louis IX ne laissa pas de porter ses regards sur les abus ou les désordres qui touchaient à TËglise et à ses rapports alors intimes avec TEtat. Déjà nous avons plus d'une fois montré comment le clergé avait dû participer aux vices de la société féodale, et aussi comment FEglise, dans ses conciles, s'était efiForcée d*arracber les scandales de ses prêtres et de ses évêqnes. La philosophie des âges suivants s'est contentée de les grossir; les sages des temps chrétiens travaillaient surtout à les corriger.

Tel fut Tobjet des soins de Louis; il rencontra des obstacles, et il les vainquit. Les papes qu'il pouvait blesser en restreignant des coutumes qui étaient devenues comme des droits^ bénirent son zèle. Et, en même temps qu'il rappelait les évèques à leur vie austère, et qu'il leur interdisait de se mêler aux passions du monde, il secondait leur prosélytisme chrétien, il faisait des fondations pieuses, il multipliait les ordres prêcheurs; par eux il avait action sur les masses. La prédication était une grande partie de sa réforme; il se faisait prédicateur lui-même, et ainsi par ses paroles, comme par ses lois, par l'exemple comme par l'autorité, il renouvelait les mœurs, les habitudes, les idées de la nation.

On a écrit que, dans un emportement de zèle, il avait

* Tableau de Paris, de M. de Saint-Vlctof. Tom. 1.

* Joiavilie. LiT. ii.

364 HISTOIRE DE FRAITGE.

un moment écoulé les conseils d'un religieux, et qu'il avait été tenté de déposer la couronne et d'entrer dans un monastère '. A celle nou voile, toute sa famille s'était émue. Le duc d*Anjou avait juré d'exterminer dans ses domaines tous ces moinCs impudents. Le Gis aîné du roi avait vomi devant soh^ [)cre mille imprécations contre les Jacobins , et le roi lui avail donné un soufflet. L'histoire n'a point à disserter sur la vraisemblance de ces drames domestiques. Elle rappelle seulement à la philosophie , qui s'en sert comme d'un grief contre l'orgueil des moines' et aussi contre la faiblesse superstitieuse du monarque, qu^elle avait élé prévenue par les esprits grondeurs du xiii* siècle ; car sans parler de cette menace du duc d'Anjou » ni de ces im[>récalions du fils du roi, ni du soufflet donné par le bénoist saint Loys^ il est juste de noter que, dans le peuple même, il se trouva quelque disposition d'hostilité contre le système de politique pieuse de Louis IX. Un jour, comme il doscondaitdu parlement, une femme, nommée Sarrèlo, s'approcha de lui en lui jetant ces injures : « Fi ! fi ! deusses tu estre roy de Franco ; mont miex fust que un autre fust roy que lu ; car tu es roy tant seulement des frères meneurs, frères prescheurs et des prestres et des clers; granl damage est que tu es roy de France, et c'est grand mcrvcillo que tu n'es bouté hors du royaume '. »

Celait là un bon commoncemcntde philosophie. Louis IX fit donner quelque argent à colle femme qui l'insultait comme un roi bigot, et qui devançait ainsi les jugements de quelques écrivains sérieux venus en des temps qu'on dit éclairés.

D'autres fois un jugement tout contraire a été porté sur Louis IX. Etienne Pasquier, rappelant le droit de révision que le roi avait réservé à sa cour contre les sentences ecclésiastiques, et que nous avons déjà mentionné, le louait d'avoir ainsi donné naissance à Cappel comine rf a-

• Chronique de Senones. Liv. iv. ■ Voir le récil de M. de Ségiix.

* Confesseur, page 306.

HISTOIBS DE FRAIfCB. 365

busf et il disait que le but du monarque avait été « de brider sans aucun scandale la puissance des prélats ^ » Et, à ce sujet, un écrivain de nos jours s*est exprimé en ces termes : « L'avocat général Servin disait que , s'il avait connu ^elui qui avait introduit Tappel comme d'abus, il lui aurait fait ériger une statue ; nous pouvons donc revendiquer pour saint Louis cet honneur singulier*. »

Ce sont là des contradictions que Thistoire doit noter seulement ; et, pour elle , elle reste libre dans ses jugements. Louis IX lui paraît grand , soit qu'il domine les vices et les désordres , soit qu'il subisse les influences de son époque. C'est que toujours son génie prévaut. Plein de respect pour TEglise, il ne supporte point les scandales qui la troublent ; soumis à ses décisions , il arrête l'abus désordonné de ses interdits , et ne se mêle pas à ses guerres ; ami du sacerdoce , il refrène sa puissance politique. En ce double caractère paraît le chrétien et le roi, et c'est une chose admirable que d'un câté la soumission, de Fautre l'autorité gardent toujours leurs bornes. Cest la sainteté de Louis qui fit cette conciliation de vertus con* traires ; par la droiture de sa conscience, il arriva à cette libre allure de conduite, qu'on déprécierait si on n'y voulait voir qu'une certaine perfection d'habileté.

Aux soins qui se rapportaient aux choses de l'Église se devaient joindre les sollicitudes de l'éducation publique. Louis IX s'occupa des écoles, comme avait fait Charlemagne ; c'était encore là une partie de la liberté. Les fondations d'ordres et de monastères allaient à ce grand but de perfectionnement moral. De nos jours, on n'y a vu que des éléments de barbarie.

Chaque monastère avait son école, et sous son toit s'abritait le peuple avec ses misères. Je cite encore M. Beugnot. « Dans le xiu* siècle, où trouvait-on la paix nécessaire à l'étude? où pouvait-on recevoir les éléments de la gros^ tière instruction alors en usage '7 où les pauvres étaient-

' Joinville. Liv. n, chap. 1.

* M. Beugnot, Estai sur les Institutions de saint Louis.^

' GaossiÈaE est in mut nécessaire bous la plume d'un écrlTain qui

366 HRTOIRB DE FRAICGE.

ils sûrs de rencontrer des secours? Dans les seules aïh bayes; la civilisation n*existait que là, et c*était pour nu prince sag;e une obligation que d^élendre ces premières racines de Tordre social. »

Il est vrai, les monastères furent, au xin* siècle, comme ils Favaient été précédemment, Tasile des études et de tous les arts. Là se conservaient les monuments des let* très antiques; de là sortirent des génies supéricors à leur temps, supérieurs même à beauconp d'autres temps.

Mais alors il y avait un corps qui s* était emparé des lumières comme d'un droit propre. L'Université ne soufTrait point que les monastères eusi?ent des écoles, et etle n^acceptait pour docteurs que ceux qu'elle avait faits. Saint Thomns d'Âquin et saint Bonaventure avaient paru : deui génies singuliers, le premier surtout, de Tordre des Prêcheurs , ou dominicain , qui semblait résumer en son intelligence toute la science du moyen âge, élargie par une méditation puissante, et précisée par les forces techniques de Técole ; le second , de Tordre des Mineurs , d'une renommée moins^cclUanle, mais considéré de même parle pape Alexandre IV comme un omemonl de l'Église *. L'un et Tautre étaient repmissés des honneurs académiques; la puissance politique et ccilé.-iaslnque tout à la fois intervenait pour leur assurer le titre de docteurs. Ce fut une rude querelle. De bonne heure TUniversité déclarait son antipathie pour la liberté des études; elle soutint ses batarfles contre les moines qui osaient avoir du génie, et elle s'attaqua aux ordres mêmes que Louis IX protégeait le plus. Mais, sur ces entrefaites, un de ses docteurs, Guillaume de Saint-Amour, avait publié un livre intitulé : Despérili

n'oM point heurter son siècle. Comment eroire que rinstruclkm fût autre chose que grossière au temps de Liouis IX? Essai, chap. del'idministraiion intérieure.

• M. le comte de Ségur semble manquer et termes ponr eiprimer son mépris pour ces deux renommées d'un temps d'ignorance et di bar* harie. Ignorance ! on écrit ce mot , et bien certainement on n'a pu lu la Somme de saint Thomas. « Saint Thomas , dit FonteneUe , dans un autre siècle et dans d'autres drconstances, était Descartes. »

HISTOIRE DE FRAWCli:. 307

des derniers temps *. Celait au temps de la Croisade. Les religieux y étaient attaqués; ils se défendirent. La lutte Ait longue. On la porta à Rome ; le livre fut condamne-. Il se fit quelque temps du silence dans ITIniversilé; puis la quetelle se raviva. Il fallut que Louis, à son retour» s'occupât de réleindre. Le tbéolo^en de VUniversito fut condamné de nouveau, et son livre fut brûlé. Alors enGn on permit nmc deux célèbres moines d'être des docteurs •. Mais on ^QUT laissa la thcolog e pour domaine; et de lè vint Tétabiib^smcnt de la faculté de tbéologie et la fondation de la Sorbonne, souvenir auquel se rattache le nom historique le Robert de Sorbon , que pour sa bonne renommée de jreudœns Louis avait fait venir à lui, et boire et manger à sa table '.

L'histoire peut à peine mentionner les travaux de réforme ou d'amélioration auxquels se livra Louis IX depuis son retour de la Croisade. Et pourtant là se découvre son génie. Louis féconda tout par sa politique: la justice fut assurée ; Tadminislration fat réglée ; le commerce fut ravivé; Tagriculture fat protégée ; tous les arts furent encouragés. Préc('*Jcmment le règne de saint Louis avait été peu étudié sous le point de vue de la civilisation; peu s'en faut qu'on no l'ait confondu avec les âges de barbarie. Cependant à ce moment l'humanité s'éveille, la législation grandit, la jurisprudence s'établit sur l'antique base des luis romaines, modifiées ou réformées par le principe chrétien. La philosophie des universités se dégage de ses subtilités et de ses nuages. Les monuments de l'histoire paraissent. Villehardouin, Guillaume le Breton, Joinville, le Confesssour de la reine , préparent leurs matériaux curieux et instructifs. Les monastères écrivent les chroniques (1(3 France. Les écoles sont peuplées. La foule se prcase aux universités. Les travaux de l'esprit commencent de naitre. Les églises , comme monuments d'architecture ,

* Guillaamp de Nangis dit deux fois : Des Périls du mondes

• Hist, de V Univers itéf par Crevicr. Liv. u. » Joimille. Liv. r'.

resplendissent d'ornements inconnus à Fart ancien. La peinture sur verre paraît avec ses éblouissantes créations. Les lettres sont loin de leur renaissance véritablo : la langue antique s'est éteinte , la nouvelle ne paraît point encore ; mais TefTort est lent et laborieux pour tout raviver. La pensée humaine est profondément remuée. Louis IX, le saint roi, préside à ce travail de rénovation, qui absorbe en soi tous les souvenirs du moyen âge, et recueille comme en un foyer les rayons épars de cette civilisation tour* mentée. Volontiers la plume de Fhistoire s'arrêterait à décrire ces grands et curieux souvenirs. Qu^il nous suffise d'en avoir indiqué quelques-uns. Aussi bien la pensée de notre âge se retourne vers ces vieux siècles, et TéruditioD commence à chasser des jugements contemporains ces mots de barbarie et de fanatisme que la philosophie futile et méchante du dernier siècle nous avait légués pour tout indice de supériorité ou de justice. La réparation s'achèvera, et l'histoire peut librement reprendre la marche extérieure des événements; désormais ses appréciations sont assurées de l'assentiment de quiconque a étudié les temps et ne craint pas de bénir le génie d'un roi. sous prétexte que l'Église en aurait fait un saint*.

En même temps que Louis IX présidait h ce grand mouvement de son siècle, il ne perdait point de vue des intérêts d'une autre sorte, et qui , en d'autres temps, ont fait toute la politique des rois.

En 1%55, il avait arrêté le mariage de louis, son fils aîné, avec Bérengère, fille d'Alphonse X, roi de CastiUe, qui devait être héritière de ce royaume. Le mariage ne devait pas être consommé; Louis, âgé alors de douze ans, mourut peu de temps après.

En 1257, il fit un traité avec Jacques I*', roi d'Aragon. Ce traité avait de l'importance. Les roisd*Aragon, descen* dants des anciens comtes de Barcelonne, avaient des pré-

* Voyei les Dissertationg de Dncange. — VBstai de M. Beugnot,pa^ttm. — VHiitoire deg CroUadet, de M. Michaud* «- Plus récemaieat, V Histoire de saint Louis ^ par H. de Villeneuve.

11160 1^70 HlSlUiK£ l>£ FUAT^CE. 369

tentions anciennessur le comté de Toulouse et d* autres cités du Languedoc. Nous avons vu la complication de ces intérêts dans la guerre de Hoatfort. D'autre part, les rois de France avaient de vieux droits de souveraineté non-seulement sur le comté de Roussillon, mais même sur le comté de Barcelonne ; nous avons vu cette autorité pleinement acceptée sous Charlemagne et sous Louis le Pieux. De là des conflits qui nuisaient à la sécurité des provinces. Louis IX et le roi Jacques, qui s'estimaient, convinrent de régler leurs droits par un traité dont le préliminaire fut long. Louis renonça à ses prétentions sur le comté de Barcelonne et sur d'autres terres où se trouvait compris le Roussillon; Jacques renonça aux siennes sur le comté de Toulouse et toutes les terres de France. Le traité fut signé plus tard et sanctionné par le mariage de Philippe, second fils de Louis IX, avec Isabelle, fille du roi d*Âragon^

Ce traité était profitable à la monarchie, et, en raffermissant dans le Midi , agrandissait Texistenee du comte de Poitiers, qui , entré en possession des domaines du comte de Toulouse, avait refusé jusque-là de faire hommage à un autre souverain qu'au roi de France.

Par malheur, la môme pensée d*unité cessa d'inspirer Louis IX dans les négociations qui alors étaient reprises avec Henri, roi d'Angleterre.

1260-1263. — Henri , incapable de lutter avec Louis par répée, était sûr de le vaincre par Tintrigue. Il s'était laissé mêler dans les guerres d'Allemagne et d'Italie. Le duc d'Anjou ayant d'abord refusé la couronne de Sicile, le pape l'avait offerte au second fils du roi d'Angleterre. En même temps Guillaume, comte de Hollande, que le pape avait fait roi des Romains, ayant péri dans la Frise, le frère du même Henri avait reçu ce titre. Il semblait donc que le pape allait chercher toute sa force en Angleterre, et l'Angleterre même gagnait de la consistance à cette sorte de faveur. Henri s'offrit à Louis avec cet accroissement

' Voir left deuils de cette oonvenUon dans Mariana* — Trésor des Chartres, cité par Sainte-Marthe«

îOM. u. S4

37Q HISTOIBE BE FIlA^T.E.

d^autorité; iln^en fiftisait pas un appareil de menace, mais il rétalaik comme un témoignage de la droiture et de réquité de sa politique. Déjà plus d*ane fois il avait attaqué la conscience de Louis sur la possession des terres qoe Philippe-Auguste avait confisquées. Il reprit ce système et il envoya des ambassadeurs pour renauveler les scrupules dn saint roi.

Au milieu de ce préliminaire était survenu un incident: les barons d'Angleterre, avec leur grande charte, harcelaient la royauté et menaçaient de la soumettre de force. Henri ne leur pouvait résister, et sans doute il espéra se rendre plus formidable s*il retrouvait sa puissance snr le continent. Il raviva donc les négociations au milieu de ses luttes avec lest grands. Lorsque les barons de France revirent ces rédamatioBs, qui s'étendaient à la Normandie, au Maine, au Poitou, à l'Anjou, au Périgord, au Limousin, à tout ce qui avait (été touché en des jours mauvais par le sceptre anglais, ils renouvelèrent leurs clameurs. Mais déjà leur résistance avait perdu de sa force par l'habitude prise de laisser à Louis le soin de régler toute la politique

de l'État.

Un vieux chroniqueur ne craint pas d'affirmer que la pensée qui domina les conseils de Louis IX, ce fut en effet le doute qu'il eut sur la légitimité de celle confiscation prononcée sur les terres du roi d'Anglele^ re *. Joinville, plus rapproché des temps, expose des pensées contraires. Comme les barons se plaignaient, « à ce respondi le roj : que il savoit bien que le roy d'Angleterre ni avoit droit, mais il y avoit raison par quoy il le deveit bien donner. Nous avons deux sœurs à femme, et sont nos enfants cousins germains ; par quoy il aifiert bien que paiz y soil. Il m'est moult grant honneur en la paiz que je faiz au roy d'Angleterre, parce qu'il est mon homme, ce que il n'esloit pas que devant «. »

• Guillaume de Nangis. — • La conaclence 11 remordoit de la Normandie, et ]M)ar autres terres, etc.; » p. 245. Cité par H. Beognot. ' UitL de saint Loys,

histoihe de fka:?*ce. 371

Et ailleurs Joinville fait dire à Louis en d*autres termes les mêmes raisons. La paix était donc Tobjet politique de Louis; et puis il était tenté par la conquête de ce droit d'hommage qui suffisait, pcnsait-il, à maintenir la supériorité et rhonneur de son sceptre. (Tétait une illusion de sa probité, et peut-être se peut-elle facilement expliquer si Ton se reporte à des temps oîi la souveraineté royale avait pris un si haut ascendant sur la puissance des^vassaux, oii d^ailleurs, Tunité administrative des temps modernes n^étant pas même soupçonnée, le prince pouvait moins être frappé des périls attachés à l'abandon d'une partie de la terre.

C'est ce qui a déjà été indiqué par un écrivain, appréciateur des temps féodaux *. Quoi qu'il en soit, deux pensées étaient en présence, celle des barons, ayant à leur, tête les frères du roi, et celle du roi même. Les barons frémissaient. Le roi passa outre. Un traité fut fait après de longs préparatifs. Louis cédait à Henri le Limousin , le Péri-< gord, le Quercy, TAgenois, quelques villes d*une possession encore douteuse, avec la réserve de Thommage que le roi d'Angleterre devrait au roi de France pour ces domaines, comme pour le duché de Guyenne, qui n'était pas contesté ; de plus Louis s'engageait à fournir à l'entretien de cinq cents chevaliers pendant deux ans pour le compte de Henri. Et à ce prix Henri renonçait à ses prétentions sur le duché de Normandie, sur les comtés d'Anjou, de Maine, de Touraine, de Poitou, et tout le reste des terres possédées quelque temps par les rois d'Angleterre ■.

Ainsi Henri devenait seigneur de France, au même litre que les autres barons; et celle observation *^st de nature peut-être à tempérer les sévérités de l'histoire, qui souvMii a condamné Louis IX comme s'il avait rompu l'unité do la monarchie. La faute de Louis, ce fut de n'avoir pr-s prévu qu'il pourrait arriver des temps où l'ambition et la

• Mably, Obs. sur Vhist, Liv. in, ch. 7.

- Du Tillet, Recueil des iraitéit entre les rois de France et d^Âfujlc- (erre.

perGdie se joueraient de la soumission féodale d^un sei« gneur qui était roi, et où la France n'aurait point son épée ou son génie pour tenir cette vassalité dans la dépendance.

L'avenir devait condamner la politique de Louis. L'histoire doit respecter sa droiture et sa probité.

Au reste le succès de Henri profita peu à ses affaires d'Angleterre. Ses barons continuaient leurs révoltes ; à leur tête était ce Simon de Montfort, comte de Leicester, dont nous avons vu naître la destinée. La royauté était désarmée. Henri était livré à la merci des séditions. L'anarchie était au comble.

1264. — Alors s'offrit un spectacle nouveau. Les partis contraires résolurent de laisser leurs différends à l'arbitrage du. roi de France ; et l'on vit à Amiens une cour singulière de justice, tenue par Louis IX, et devant son tribunal le roi d'Angleterre en personne, avec sa femme et son fils Kdouard , d'un côté, les barons de Tautre. Louis écouta les parties plusieurs jours de suite; puis il prononça sa sen* tence déjuge, avec ces formes d'autorité souveraine, que nul autre arbitre n'eût employées *. Louis cassait les usurpations des seigneurs, et il prescrivait au parlement de se renfermer dans les limites des vieux droits. Henri crut pouvoir s'en aller avec cette sentence dans son royaume; et en effet plusieurs des rebelles s'y soumirent. Mais le comte de Leicester persista dans l'usurpation parlementaire ; la querelle se transforma en guerre ouverte. Il y eut dçs alternatives diverses de défaites et de victoires. Henri fut fait prisonnier avec ses enfants; puis Edouard s'échappa, et le comte de Leicester, qui tenait le roi captif, périt dans une dernière bataille. Le jugement du roi de France lui eût évité cette destinée. Henri reprit son sceptre, les factions furent pacifiées *.

Pendant ce temps le jeune Louis, fils aîné de Louis IX, était mort (12;59); Philippe, son second fils, devenait Tes-

* Cassamut , irriiamut, deeemimutf etc.

* Uist, du doct. Ungard, trad. franc. Tom. IIL

HISTOIBB DS FRAnCB. 373

pérance de Tavenir. Il était fiancé à Isabelle , fille du roi d^Aragon; le mariage ne devait point tarder à se faire. Il se mêla à quelques incidents politiques qui doivent être notés.

Mainfrov». ce cruel bâtard de Tempereur Frédéric, continuait ses guerres et ses perfidies en Italie. Alexandre IV venait de mourir. Urbain IV paraissait au si^ge pontifical, désirant la paix plutôt que les batailles, et cherchant partout des négociations. Mainfroy s'était emparé de la Sicile, dont les papes avaient tour à tour offert Tinvestiture au frère de Louis IX et au jeune fils du roi d* Angleterre. Et, pour se faire des appuis contre les forces qui pouvaient venir au nouveau pontife, de Tun ou de Tautre côté, il ofiTrit sa fille Constance en mariage à Pierre, fils atné du roi d* Aragon. Louis IX s* effraya d*une telle alliance , qui semblait attacher sa propre race à celle de cet homme souillé dVmpoisonnements et de meurtres; il hésita à ac« complir le mariage de son fils Philippe avec Isabelle. H craignit de paraître accréditer la politique de Mainfroy, et il fallut que le roi d'Aragon s'engageât par un acte formel à ne point seconder ses entreprises contre TÉglise , et ne point se séparer de Tintérét et de la dignité de la France.

A ce prix, les deux mariages furent faits. Toutefois celui de Pierre d'Aragon avec la fille de Mainfroy recelait pour la France des calamités qui devaient se perpétuer de siècle en siècle , et dont nous allons loucher le germe.

Urbain IV n'espéra point tirer des secours de l'Angleterre, battue par ses dissensions civiles. Il se retourna vers Louis IX; et, après lavoir soHicilé vainement d'accepter l'invesliture de la Sicile pour un de ses enfants , à force de supplications il obtint de lui qu'elle pût être de nouveau déférée au comte d'Anjou. Cétait une affaire complexe^ par le mélange d'inléièts ou de prétentions ou de droits qui s'y trouvaient engagés. L'Angleterre n'auraitelle pas à se plaindre? et puis le pape pouvait-il disposer de la Sicile? Ce royaume n'appartenait-il pas à Conradin, petit-fils de Frédéric, placé sous la tutelle infidèle de son oncle Mainfroy? Touies les difUculios furent levées par l'activité des légats du pape, et partout on accepta le droit

374 HISTOIBE DE F&àlïCE.

du comte d'Anjou. li ne fut plus question que de le subordonner au droit du pape , qui disposait de la Sicile comme d^unûef en retenant la souveraineté du Saint-Siège.

iâ6S.— Le pape Urbain ne fit que paraître. Son successeur. Clément IV, plus résolu, hâta les événements. Un traité fut fait avec le comte d'Anjou, ot bientôt on vit le vaillant frère du roi s*en aller en Italie, avec Félite de la cbevalerie de France, disputer sa royauté à Mainfiroy, déjà maître de tout lo pays. Il eût été plus glorieux de n'aller aux batailles que pour combattre et punir l'usurpateur criminel des droits du jeune Conradin.

Cette guerre fut rapide, mais éclatante ^ Mainfroy se plaisait aux luttes sanglantes. Il ne pa ut pas redouter la y€nue du comte d'Anjou. Cependant, tandis qu'une armée de chevaliers se disposait à gagner l'Italie, le pape la grossissait par un appel aux armes, fait à tous ceux qui avaient fait vœu de se croiser pour les Lieux-Saints. On s'arma contre Mainfroy comme on eût fait contre un ennemi du nom chrétien. D'autre part, Mainfroy voyait sous ses drapeaux la faction des Gibelins qui couvrait l'Italie. Plusieurs grands d'Allemagne lui restaient fidèles. L'empereur de Constantinople, Michel Paléologue, secondait ses arnies. Il avait même pour auxihaires des bandes de Sarrasins. Ses flottes couvraient les uicis. Tout semblait lui assurer le triomphe.

Le comte d'Anjou s'aventura néanmoins dans cette expédition pleine de périls. D'abord il marcha vers Rome. Il fallait assurer là son autoiilé en atTermissant ceile du pape. 11 y reçut de nouveau l'investi tare du royaume de Sicile. Peu après ii était couronné roi avec solennité. Alors Mainfroy s'approche de lloine , et les combats commencent. L'armée du nouveau roi n'était point assemblée. Il ne craint pas de paraître en campagne avec ce qu'il a pu recueillir de combattants autour de lui, et il donne le temps a ceux qui venaient de France de se réunir. Bientôt tout recule ou tremble devant son épée. MaiuLoy commence

* Voir lef détaiU dans le P. Dauicl.

HlffDOIBB BB FEAHGE. 375

à s*étoT)ner. Les villes s'ouvraient au nom Un roi Charles. Arrivé devant une cilé, les Sarrasins qui la détWvdenI lui . envoient des négociateurs : « Diies à votre Soudan; réfïond le roi de Sicile, qu'avant peu il ni*aura nais eh paradis ou je l'aurai mis en enfer. » Enfin les deux armées sp reneoûtrent dans la plaine de Bénévent. Les nobleii chevakiorB de France, parmi eux Guy de Montnidrency , flls du grand connétable, Pierre et GtiFllaume de BeanmoiVv Sully, Philippe de Montfort, d'autres noms iUustnes, parais>»enbauz premiers rangs de Tarmée de Charles; Tévèque d'Auserre combat p^fl'nii eux. Du côté de Mainfroy conibaltont dix mille Stfrrasins, mêlés à tous les débris de la faction gibeline, ennemie des papes; de sorte que le nom de Croisade semble alors justifié ; et aussi do part et d'autre on se précipitant avec un acharnement sans exemple. La baiailia fut atroce. Dix cbevabors de Mainfroy avaient juré de frapper à iport le roi Charles ; son courage le sauva. Toux ci^trx qui se présentèrent à lui dans la mêlée firimt ati4>ints de son glaive. Neuf de ces conjurés périrent de ia sorte. £nfm, après une lutte ncharnée, Tarmée de Mainfroy fut dispersée; Mainfroy, désespén'*, se jeta au milieu d^s Français. Il y fut lue. Sa mort eût été gli^iease, si elle n'eût été une expiation de ses crimes.

Après cette victoire, la couronne de Sicile était assurée à Charles d'Anjou. Mais d'aiïreuses rérolntions et des représailles sanglantes devaient troubler cette royauté. Peu après allait paraître en Italie le jeune Conradin avec une armée levée en Allemagne. Une sorte de; popularité s'attachait à sa fortune. Des succès égalants suivirent ses armes. Peu s'en fallut qu'il ne brisât le sceptre aux mains du comte d'Anjou. Un revers l'arrôla. 11 iut vaincu dans une dernière bataille, et le roi Charles « impétueux dans sa vengeance ^souilla sa royavté en faisant trancher hi'lête au malheureux prince fait prisonnier. Après Conradin^ le sang de Frédéric était épuisé; mais il restait Conateaice, ct'lte fille de Mainfroy, passée dans la famille dis rois d'Aragon. C'était là le germe des réactions lamentables réservées à l'avenir. Revenons à notre France.

376 HISTOIBB DB fbaucb.

1S66. — Louis IX n'avait point pris une part active aux grands événements de TltaUe. Cétait pour lui une règle de politique de ne point se miler aux guerres des chrétiens, à moins d*y 6tre contraint par Thonneur ou Futilité du royaume, n était resté tout entier à des soins intérieurs et à la dignité de son sceptre.

n avait d'abord marié son fils Pierre avec Jeanne de ChflliUon , héritière des comtés de Blols et de Qiartres ; c*est celui qui porte dans Thistoire le nom de comte d'Âlençon. D maria ensuite son dernier fils Jean àToIande* fille du duc de Bourgogne, qui lui apporta le comté de Nevers comme héritière de Mathilde de Bourbon; ce devait être la tige d'une race illustre. Enfin il assura le mariai^e de sa fille Blanche avec Ferdinand, fils d'Alphonse, roi de Castille. D avait une autre fille, Marguerite, qui était fiancée à ^enri, duc de Brabant; mais il entra dans l'Eglise, et plus tard elle épousa son frère.

1267. — L'année suivante, Louis arma chevaliers è Paris» le jour de la PentecAte, Philippe, son fils atné, et son nevea Robert, comte d'Artois. Puis il les conduisit en pèlerinage vers saint Denis l'Aréopagite S patron des rois de France, n avait fait transporter en ce monastère les restes des rois de France, qui reposaient en divers lieux, c Les rois et les relues qui descendaient de la race de Charlemagne, élevés de terre de deux pieds et demi^ furent placés, avec leurs images taillées, du côté droit du monastère; et ceux qui descendaient de la race du roi Hugues Capet furent placés à gauche*. » Ce grand amas de cendres royales, accra dans la suite des siècles , n'est plus aujourd'hui qu'un noble souvenir d'histoire.

Les soins domestiques de Louis n'étaient point étrangers à la prospérité publique; sa pensée était toujours la paix de l'avenir. Il continuait d'dter du royaume les germes de division, plus encore par Tautorité de sa justice que par la menace de son glaive. Le roi d'Angleterre avait des

' Gnillaume de Nangt8, ad ann. 1267. *

* Guillaume de Nangis.

HI8T0I1B DE FBAUCB. 377

diCQcultés avec le roi de Navarre au sujet de la ville de Bayonne. II les leva par son arbitrage.

En même temps il continuait son œuvre de pacification par les lois. Jusque-là ses ordonnances avaient isolément répondu aux besoins du peuple. H résolut d*en faire un code général et coordonné. Cette glorieuse pensée Toccupa plusieurs années. Il fit longuement et savamment rechercher les diverses coutumes du royaume pour les mettre en rapport avec la législation romaine modifiée par les usages du droit féodal et par les canons de TÉgUse. Celait là une extrême complication, et Montesquieu n*en a tenu compte* dans ses jugements. On dirait une sorte de malveillance demi-philosophique et demi-féodale. Louis IX cependant, qu*on accuse d^avoir rompu Tunité de la monarchie par des cessions de domaines, faisait réellement cette unité par la suprématie universelle de la loi. Les barons firent une résistance opiniâtre à cette réforme, et le temps est venu de l'apprécier comme une œuvre de liberté *.

Après cinq ans de préparation, le code Louis fut publié sous le • nom d'ÉtdblissemerUs, nom resté glorieux dans Fhisloire, et que la jurisprudence garde avec respect dans ses monuments. En même temps quelques lois partielles furent faites pour modifier des coutumes qui pouvaient donner lieu à Tarbitraire des jugements; telle futTordonnance sur les blasphémateurs, qu'il est juste de, noter pour arracher de Thistoire les traditions de calomnie. Ce fut le pape Qément IV qui demanda de régler la punition de ce scandale des blasphèmes, sans toutefois le frapper par des supplices, comme Tavait fait la législation des Capitulairos '. L'ordonnance de Louis se borna à des amendes et à des punitions correctionnelles, selon la gravité du déUt *.

Une autre ordonnance» attribuée à Louis IX, devait

' Espr. des Lois. Llv. xxviii, ch. 38. ^ Mably, Ob#. sur Vhist., nota for iQch. l,liT. IV.

* Essai sur les Institutions de saint louif , par M. Beagnot.

' Cap., an 834, ch. 6. — Capituh, liv. vi» ch. 101. Add, tertia, cap^ lui., ch. 84.

* Ordonn, de 1268. — Ordonn, du Louvre, pag. 199.

avoir un retentissement plas durable. Elle était lehiUTe à un conflit entre la royauté et rÉglisa. Les Ages postérieurs Tont rendue célèbre sous le nom dopragmtUique sanction.

Sous les doiiK premières races, la collation des bénéfices appartint aux évêques et aux patrons des églises. Le pBpe intervenait {leu dan^ Texercice de ce droit. Dès le commencement de la troisième race, le droit se modifia. Le pape, sans infirmer le droit des collateurs, recommanda les candidats aux bénéfices, comme chef suprême de IIÊglise. Pui^ cette recommandation se tranforma en on droit réel, plus ou moins consenti par les évêques et par le roi. De là des conflits, des abus peut-être^ Louis IX trancha la question en décidant que les évêques et les patrons jouiraient d * leurs droits anciens* Cette décision éta- Llissnit le droit du roi, premier patron des Églises vacantes Ce fui là Touverture des controverses de la régate^ transmises de siècle en siècle, et souvent transformées en luttes fatales. En même temps Louis restituait aux cathédrales réleclion de leurs .évêques, et par là encjoce il henrta rintervention directe du pape, acceptée depuis longtemps comme un droit. Puis il renouvelait les anciennes prescriptions contre la simonie^ce scandale sou vent ravivé, toujours condamné par TËglise et par ses conciles. Et enfin il défendait les levées d'argent imposées par la cour de Rome dans son royaume, « à moins, disait-il, que cane fût pour une cause raisonnable, pieuse et très-oigenle, et d'après notre exprès et spontané consentement, ainsi qne de celui de notre Église ^ »

Telle était la pragmatique sanction de Louis DL, loi contestée par quelques-uns comme une sorte de déclaration de guerre impossible de la part du saint roi contre le pape; mais aussi loi exagérée par quelques autres, appliqués à en faire sortir tout ce qu*en d'autres temps on devait voir de révoltes véritables contre Tautorilé des pontifes.

Censés! point le lien de faire un examen de ces ques-

' Ordonn, Tam. 1, pag. 98«*Fleiiry. MisU rcd. Liv. lxxjlvi.

HraXOniB DE FKUWE. S7a)

lons^ quise retronverorvi oDCore. L*bistoire peut <fire seaiement que s'il avait dû «e renconirer toujours des poil- "'tques comme Louis IX pour les éclairer, elles ne seraieat /»as devenues un germe de déchirement et d'anarchie. Les pontifes eurent des passions, parce- qu'ils furent des hommes. Louis iX , en contenant les usurpations , laissait Tautorité iniarie. La lii»Arlé.des temps posléricurs consistera à nier rautorité môme; et la pragmatique sanction, promulguée par un saint pour consacrer de TieiUes coutumes dans les églises do son royaume, deviendra une arme aux mains des philosophes pour asservir TÉglise entière.

12£7-i^9 — Chose singulière 2 à mesure que Louis IX arrivait à rachèvement de son œuvre de législateur, sa pensée se portait plus active et plus empressée vors cet Orient qu'il avait touché, et qu'il no désespérait pas de conquérir à la Croix et à la liberté. 11 n'avait point cessé de porter sur ses vètemonls le signe du Croisé, et ce signo apparaissait comme une menace et un présage a son peuple. Plusieurs fois, la nouvelle des calamités tombées sur les chrétiens de la Palestine était venue le désoler dans son travail de réforme et de paix. Les désastres étaient même arrivés à tel point que le pape Alexandre IV prêcha la Croisade. Louis ne put alors que nourrir ses vœux et hâter <on espérance. Après la conquête de Sicile ^ la Croisade fut encore prèchée. Un légat du pape vint Tanuoncer à la FraBce. Un parlement était. convoqué; le prélat y parut. Sa parole éloquente remua les âmes; mais l'exemple de Louis les toucha plus encore. Le roi annonça son dessoin, et il prit la .croix des mains du légat. Ses trois iîls la pri- . ront de même , et après eux toute la chevalerie de France. Il ne resta plus qu'a faire des préparatifs militaires poar . Texpédition. La paix du royaume était assurée par las lois. Louis remit la régence à Matthieu , ahbé de Saint- Denis, et à Simoa, sire de Nesle, deux personnages loués dans l'htstoire pour, leur sagesse. Il ût ensuite des dispiH sitions pour régler les intérêts de ses enfants. Au milieu de ces préparatifs , ^Iperditunesœur aimée, cette madfkfM

380 BisTOiBE DB fraucb. 1270—1280

Isabelle dont la rertu était bénie par les pauvres^ et dont le nom est resté dans les légendes. Elle avait refusé des mariages illustres, et ayant fondé le monastère de Longchamp sous les auspices de son frère , elle y vivait dans la piété et les pratiques saintes. Sa mort fut édifiante comme sa vie. Des miracles entourèrent son tombeau. Louis n'eut que le temps de lui rendre les derniers honneurs; après quoi, il s'en alla plus confiant encore à son martyre.

Ne faisons point de longs récits. Tout se précipite à un dénouement funeste.

1270. — Louis IX s*embarqua à Âigues-Hortes, comme la première fois. Des tempêtes assaillirent sa flotte, et la jetèrent sur Ttle de Sardaigne. De là , il se dirigea vers Tunis.

Louis IX avait quelque espérance de toucher parla per* suasion le cœur de Muley-Moztança, qui régnait en cette partie de l'Afrique, et ce fut le motif qui le détermina à voguer vers ces lieux. Souvent il s'entretenait du bonheur qu'il aurait à être le parrain du roi barbare; et de cette pensée consolante il passait à d'autres pensées plus vastes et non moins chrétiennes. L'Orient s'ouvrait à lui, et par la Croix il refoulait au loin la barbarie musulmane. Telle était la prévision du saint roi. Il ne faisait que devancer les siècles.

L'armée débarqua assez facilement sur les terres d'Afrique, du côtéde Fancienne Carthage. Bientôt Louis s'aperçut que le roi de Tunis lui avait laissé de trompeuses espérances sur sa conversion. Alors il y eut quelques combats, ou Louis seulement put montrer encore son courage. A la guerre, nul n'égalait cet éclat de bravoure, n s'empara du château de Carthage. Tunis commençait à trembler ^ On attendit le roi de Sicile pour en presser le siège. Pendant ce temps, l'armée souffrit du manque d'eau. Les chaleurs brûlantes du climat provoquèrent des maladies. Le comte de Nevers , fils du roi , en fut atteint, et mourut. Ce fut une horrible consternation dans tout le camp , et d'af-

* Extr. des manusc. arabes.— Edit. Petitot.

HISTOIBE DE feaucb. 381

froux pressentiments commencèrent à désoler la Croisade.

Depuis longtemps, «le bon seigneur, dit Joinville, estoit si très feble et débilité de sa personne, qu'il ne povoit souffirir ne endurer nulhamois sur lui , et ne povoit endurer estre longuement à cheval*. » Dans cet état de faiblesse, il fut pris de la maladie de Tarmée, qui était un fliix de venire, en même temps que son fils atné Philippe. Chacun prévit que le roi , faible et languissant, ne résiste^ rait pas à ce mal. Lui-même ne pensa plus qu'à mourir.

La fin de cette vie fut admirable. Dès que le bon roi se sentit frappé, il pensa à Dieu et il pensa à la France. Ce fut la double sollicitude de ses derniers jours.

D'abord, il appela auprès de son lit ses enfants désolés; et , quand ils furent devant lui, dit encore Joinville, qui seul a droit de parler présentement, « il adressa sa parole à son aisné filz , et lui donna des enseignements qu'il lui commanda garder comme par testament , et comme son hoir principal. Lesquelz enseignements j'ay oui dire que le bon roy mesmes les escripvit de sa propre main, et sont telz :

« Beau filz , la première chose que je t'enseigne et corn* » mande à garder, si est que de tout ton cueur, et sur » toute rien , tu aymes Dieu ; car sans ce nul homme ne » peult être sauvé; et te garde bien de faire chose qui lui « desplaise , c*est assavoir pechié. Car tu deverois plustot • désirer à soufifirir toutes manières de tourments , que de » pécher mortellement. Si Dieu t' envoyé adversité, recoy

> la benignement, et lui en rendsgraces : et pense que tu Tas

> bien desservy , et que le tout te tournera à ton preu. S'il s te donne prospérité, si l'en remercie très humblement, » et gardes que pour ce tu n'en soies pas pire par orgueil, » ne autrement. Car l'on ne doit pas guerroier Dieu de ses » dons, qu'il nous fait. Confesse toy souvent, et eslis con- » fesseur ydone qui preudomme soit , et qui te puisse » seurement enseigner à faire les chouses qui sont neces- 9 saires pour le salut de ton ame , et aussi les choses

' Join^lUe. Lif . n.

382 HISTOIBB SB FBAUGB^

» dont tu te dois garder : et que tu aoies tel que tes ecNB- » fesseurs, te» parents et familiers», te putaaent hardie- » ment reprandre de ton mal que tu auras fait, et aussi à » t*enseigner tes faiiz. Escoute le service de Dieu et de 9 nostre mère sainte Eglise , dévotement de cueur et-de 9 bouche , et par especial a la messe , depuis que la coi»- 9 secra^ion du corps Nostre Seigneur sera, sans bourder 9 ne troffer (railler, jaser) areeques autrui : aies le cuftur 9 douix et piteux aux povres, et le» conforte et aide en ce 9 que pourras. Maintiens. les bonnes ooustumes de toa 9 royaume , et abbaisse et corrige les mwiiFaises» Garde 9 ioy de trop grant convoitise, ne ne boute pas sus trop 9 grans tailles ne subcides a tan peuple, si ce n*est par 9 trop grant nécessité, pour ton royaume deffendre. Situ 9 as en ton cueur aucun malaise, ày le incontinent à ton 9 confesseur, ou a aucune bonne personne qui ne soit pas 9 plain de Tillaines paroHes, et ainsi legeremeet pourras 9 pourter ton mal , par le reconfort qu^ii te donnera. 9 Prenstoybien garde que tuaieseata compaignie preii- 9 des gens et loiaux, qui ne soient point plains de con* 9 voitise; soient gens d'Eglise, de religion, séculier» ou 9 autres. Fuy la compaignie des mauvais, et Cefforce d'es- 9 coûter les paroilos de Dieu, et les retien en ton cueur. 9 Pourchasse continuellement prière*^, oraisons et par- 9 dons. Âyme ton honneur. Gardes toy de souffrir qui soit 9 si hardi de dire devant toy aucune parolle qui soit,'eom- 9 mencement d*esniouroir nully a péché, ne qui mesdie • d*autrui darrieres ou devant, par drlraction. Ne ne 9 souffre aucune villaine chose dire de Dieu, de sa digne 9 mère, ne de sainte ou saint. Souvent regracie Dieu des » biens et de la prospérité qu'il te donnera. Aussi fais 9 droicture et justice à chascun, tant au pouvre comme » au riche , et a tes serviteurs sois loial , libéral elroide 9 de parolle, ad ce (afin) qu'ilz te craignent et ayment » comme leur maistre. Et si aucune controversité ou ao- 9 tien se meut, enquier^ toy jusques a la vérité^ soit tant 9 pour toy que contre toy. Si tu es adverti d'avoir aucune » chose de l'autrui qui soit certaine, soit par toj ou par

a* les prédécesseurs, fay la rendre inconlinant. Regarde » o toute diligence comment les gents et subjeclz vivent » en paix et en droiclure dessoubs loy, par especial es » bonnes villes et citez et ailleurs. Maintien les franchises » et IibeC«ez es quelles tes anxicns les ont maintenuz et w gardez, et les tiens en faveur et amour. Car, par la » richesse et puissance de tes bonnes villes, tes annemys 9 et adversaires doubleront de te assaillir, et de mes- 9 prandre envers toy , par especial tes pareilz, et tes ba- » rons et autres semblables. Aymé et honnoure toutes » genz d'Eglise et de religion, et garde bien qu*on ne leur » tollisse leurs revenuz, don» et aumosnes, que tes anxiens » et devanciers leur ont lessez et donnez. On racompté du » roy Phelippe, mon ayeul, que une foiz Tun de ses con- » seillers hii dist que les gens d'Eglise lui fnisoient perdre » et amenuscr les droiz et libertés , mesmemcnt ses jus- » tices, et que c'esloit grant merveille comment il le souf- » froit ainsi. Et le roi mon ayeul lui respondit qu'il h^. » croioit bien; mais que Dieu hn avoit tant fait de biens » et de gratuitez , que il aymoit mieulx lesser aller son 9 bien , que d'avoir débat ne contons aux gens de sainte 9 Eglise. A ton père et à ta mère pourte honneur- être- » veronce, et garde de les courousser par désobéissance » de leur bons commandemens. Donne les bénéfices » qui te appartiendront a bonnes personnes et de nette » vie : si le fay par le conseil de preudes gens et sages. » Garde toy d*esmouvoir guerre contre homme chrestien, » sans grant conseil, et que autrement tu n'y puisses ob* » vier. Et si aucune guerre y as, si garde lesgens d'Eglise, » et ceulx qui en rien ne t'auront mefTait : si guerre et » débat y a entre tes subgetz , appaise les au plustot que tu 9 pourras. Prens garde souvent a tes baillifs, prevosts, et » antres tes officiers, et t'enquiers de leur gouvernemi ut, » afGn que si chose y a en eulx a reprandre, que tu le » faces. Et garde qcre quoique villain péché ne règne en » ton royaume, mosnCiement blasphème ne hcresie : et 9 si aucun en y a, fay le tollir et ouster. Et garde toy bien 9 que tu faces en ta maison despenso raisonnable et U^i

384 HISTOIRB DE FRANCE.

» mesure. Et te supply , mon enfant , que en ma fin to » aies de moy sourenance, et de ma pouvre ame : et me M secoures par messes , oraisons, prières, aumosnes et » bienfaiz , partout ton royaume ; et me octroie part et » porcion en tous tes bienfaiz que tu feras. Et je te donne » toute bénédiction que jamais père peut donner a en- » fant : priant a toute la Trinité de paradis, le Père, le » Filz et le saint Esperit, qu'il te garde et deffende de tous » maulx, par especial de mourir en péchié mortel; ad ce » que nous puissons une fois, aprez ceste mortelle vie, » estre devant Dieu ensemble a lui rendre grâces et louen- » ges sans fin en son royaume de paradis. Amen^ »

Tels furent les derniers enseignements de Louis IX à son fils. Là se résumait toute la vie du bon roi, et nonseuletient sa vie de saint, mais sa vie de politique.

Et aussitôt après qu'il eut ainsi endoctriné monseigneur Phelippes^ son fils, sa maladie devint plus grave et plus menaçante , et le bon roi se retourna tout entier vers le ciel. Si la terre l'occupait encore, c'était dans une pensée de prosélytisme chrétien. Il voulait que l'on fît un dernier effort pour amener le roi de Tunis au culte de la Croix. IJ s'entretenait avec les envoyés de l'empereur Paléologue de Funion de l'Eglise grecque et de l'Eglise do Rome. La religion absorbait toute son âme. Enfin il demanda et reçut les derniers sacrements de la sainte Eglise, répondant aux prières du prêtre, et mêlant sa voix à la voix dos fidèles serviteurs qui répétaient les versets des psaumes. Il semblait sourire à la mort à mesure qu'elle s'approchait. Entre les saints à qui il demandait des forces pour supporter la dernière épreuve , on l'entendit invoquer monseigneur saint Jacques et monseigneur saint Denis de France, et madame sainte Geneviève réclamait-il aussi '. Et ainsi affermi par le secours des saints, il se fit déposer sur un lit couvert de cendres , et mit ses maine sur sa poitrine. En cet état , attendant doucement la On de sa vie , il ne

' Joinville. Liv. d.

• Ibid.

laissait échapper que des paroles entrecoupées , mais des paroles de prière et d* espérance. Quelques moments il parut s* endormir; puis, ouvrant les yeux, il dit ces mots de TEcriture : f entrerai dans votre maison, f adorerai dans votre saint temple. « Onques puis il ne parla *. » « Mais, ajoute Joinville, en regardant vers le ciel, rendit FAme à son Créateur, à telle mesme heure que Notre Seigneur Jésus Christ rendit Tesperit en Tarbre de la croix pour le salut de son peuple '. » Sa mort fut douce , son visage resta aussi beau et aussi vermeil « comme il estoit en sa pleine santé , et sembloit à moult de genz qu'il vossit rire*. »

Ici rhistoire est tentée de s*arrêter^ soit pour déplorer cette mort, soit pour reprendre une vie qui s'éteignait de la sorte, et pour Tétudier sous un autre aspect. Car jusqu'ici nous avons vu le roi chrétien, le pacificateur, le réformateur, le grand homme politique, et le saint vient de nous apparaître , mais c^est au moment où il quitte la terre.

Ce serait un magnifique spectacle à contempler, que celui de Théroïsme de la sainteté, en regard de cet autre héroïsme de la gloire, qui éblouit les yeux vulgaires.

Jamais aux brillantes vertus de la royauté ne s'étaient associées des vertus plus humbles, des pratiques plus touchantes, des habitudes plus exemplaires. Cest Joinville encore qui nous révèle, avec ses naïvetés admirables^ la perfection de cette Ame, toujours absorbée par la pensée de Dieu. Sa prière était fervente, et toute sa vie était une prière. U eût voulu rendre tous les hommes qui l'approchaient bons et purs comme lui. T\ prêchait la foi et l'amour comme un apdtre; et, en même temps, sa religion était douce et clémente. Il reprenait les fautes avec bénignité, n donnait des conseils avec bonne grAce. Sa piété était affable , aimable et riante. Ses contemporains admi-

* Lettre de Thibaut, roi de Navarre, recueUUe par le P. DanleL

* JoinviUe. Li7. u. -

* Lettre de 1 hibaut.

386 HISTOIBE DE FRAKGE.

rèrenl les scrupules de sa loyauté; û eût tout sacrifie plntdt que de manquer à sa parole. Nul n^égala son bon sens et la droiture de sa raison. H avait de Fesprit, mais un esprit réglé par Tétude des choses graves et saintes. Ses finesses de raillerie étaient tempérées par les délicatesses d'une charité attentive. H aimait la controverse , et sonvent il mettait aux prises les homnaes doctes de sa cour sur des questions de morale ; et c'est loi qui les termmait par des décisions d'une philosophie piquante et pleine de sens. Et si des paroles mahcieuses , comme il en échappait à quelqaes-nns, et particulièrement à Joinville, se mêlaient à ces joutes sérieuses, le bon roi les déguisait par s» douceur, pour en faire en secret Toccasion d'un reproche plein de charme.

La flatterie effrayait sa droilnre. Passionné pour la vérité , il se plaisait aux contradictions. « Sire de Ion ville, vous direz quant que vous vouldrez; mais non pourtant si ne m'en courrousseray-je y à plustoust. » Ainsi disait-il au bon sénéchal.

Quiredira sa bienfaisance? n s'était voué aux habitudes les plus modestes pour avoir plus à donner aux pauvres. Toute sa vie était humble, à moins qu'il ne fallût nK>ntrer la royauté; dors il s'entourait de pompe. Renfermé en lui-même et dans sa famille , ses joies étaient douces et pures. Sa cour fut sévère, mais non point sans éclat ni sans plaisirs. D l'édifiait par sa dévotion, sans TeiTaroucher par des austérités inimitables. Ses jours étaient remplis par de bonnes œuvres. Il recevait les pauvres, et bien souvent lui-même leur donnait à boire et à manger. Il visitait les hôpitaux et distribuait les douces et consolantes paroles avec l'aumône. Il exerçait ses enfants anx mêmes œuvres. Il était leur premier mattre , et quel autre maître l'eût égalé? Le soir avant de se coucher, 11 les appelait auprès de lui, et « leur recordait les beaux faits et dUs des roys et autres princes anxiens, et leur disoit que bien les dévoient savoir et rctaÛTy pour y prandre bon exemple *. » On ne

• Jolnville. Li?. ii.

HISTOIRE DE FRAKCE. 3S7

saurait tout dire, et Thistoire, qni veut être rapide, se fatigue à choisir entre tant de saints souvenirs, lorsqu'il fau • drail les recueillir tous avec scrupule. Nul roi n'avait éiô plus imposant, nul n'avait été plus simple. C*e6t p Ji^'quoi la poslorité tout entière s'incline avec respect devant cette grande et touchante figure. Dès qu'il fut mort, FEglise s'empressa de le mettre au rang des saints; et déjà les peuples couraient au-devant de cette consécration, par un culte plein d'amour. Ecoutons une dernière fois Joinvillc^, le compagnon du bon roi. Lui-même, avant de quitter la plume, s'exprime ainsi :

« Encoros escriprai*je quelque choseen Tonneur du bon roy saint Loys. Cest assavoir que, moy estant en ma chapelle a Jonville, il me fust advis a oortain jour qu'il eâloit devant moy tout joicux. Et pareillement estois bien à mon aise de le veoir en mon chastel. Et lui disois : a Sire, » quant vous partirez d'icy, je vous meseray logier en » une autre mienne maison, que j'ay a Chevillon. » Et il m'estoit advIs qu'il m'avoit respondu en riant: a Sire de » Jonville, foy que je dois a vous, je ne me partirai pas si » toust d'icy, puisque je y sui. » Quant je m'esveillay, je pensay a moi que c'estoit le plaisir de Dieu et de lui que je Icherbnrgcasse en ma chappelle... Ce que jeûs incontinaut après. Car j'ay fait faire ung autel en l'onneur de Dieu et de lui : et là y ay establi une messe perpétuelle par chacun jour, bien fondée en l'onneur de Dieu et de monseigneur saint Loys. »

Joinville avait été vingt ans le témoin de cette sainte vie ; et ce dernier témoignage vient admirablement sceller ses charmants récits. Depuis lors nul hommage n'a manque à saint Louis. L'Église lui a érigé des autels, etla philosophie lui a dressé des statues, a Grand roi et grand saint, avait dit le P. Daniel, l'union de ces deux qualités si difficiles à allier en a fait un dos plus grands hommes et des plus singuliers qui ayant jamais été. b Et les écrivains ont répété à Tenvi cette heureuse parole. L'éloge de saint Louis est partout. Voltaire Fa béni ; Gibbon Ta glorifié ; les académies l'ont célébré. Nul n.jm entre les grands noms n'a

388 MISTOIBE DB FRARCB.

été plus populaire et plus aimé. Ce fut donc un adnûrabîe bienfait de Dieu pour la nation de France de lui avoir mis sur le trône un si merveilleux exemple, et de le faire en* suite survivre comme un patronage. € Moult grand honneur à tout son lignaige, disait Joinville, voire à ceux qui vouldront ensuir (imiter) ; aussi grant deshonneur sera à ceulx de son lignaige qui ne le vouldront ensuir, et seront monstres o le doy (au doigt) en disant que a tart (jamais} le bon saint homme eust fait telle mauvaistié ou telle villenie^ »

L'histoire répète ces paroles, sans s'enquérir d*avance sileurmenace est prophétique, ne les acceptant que comme un hommage de plus rendu à la mémoire du saint roi , dont ce devait être un beau privilège de servir par sa glorieuse vie de modèle ou de flétrissure à toute sa raco.

* icInTlIIe. Liv. n.

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