‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 34 sur 50 · LOUIS X, DIT LE HUTIN · texte numérisé non relu

LOUIS X, DIT LE HUTIN

1315. — ^Louîs, fils aîné de Philippe le Bel, âgé de vingtcinq ans , prit la couronne. Il porte dans Thistoire le surnom de Hutin, D*oii lui vient ce nom? On Tignore , dit r éditeur des Grandes Chroniques de France. « Ce qu'il y a de sûr , c'est que hutin n'a jamais signifié autre chose que bruit, noise, tumulte *. »

et Et comença à régner l'an de l'incamadonNostre Seigneur mil trois cent et quinze , et à Rains la cité , le dimen«

* M. P. Paris , Grandet Chron. Tom. V.

49S HISTOIBB DB frauge.

che après les octaves de Fassompcion de la benoîte Vierge Marie, mère de Nostre Seigneur Jhesuchrist, avec sa femme la royne Clémence de Hongrie , nièce an roy Robert de Sicile , fu sacré et coroné en roy. Laquelle démence , fille Charles Martel , fils Charles le secont roi de Secile , le mardi devant son coronement iceluj roj avoit espousée *. • *

C'était une nouvelle femme ; la première , Marguerite , jadis foUe et diffamée royne de Navarre , venait de mourir au château de Gaillard, où elle était emprisonnée*.

Entre Tavénement de Louis et son sacre en Ja cité de Reims, des scènes tragiques s'étaient jouées.

Philippe le Bel avait laissé dans le royaume des germes de trouble. Le peuple murmurait contre les impôts, et les ligues des barons se ravivaient. Le jeune roi chargea le comte de Valois d'apaiser les irritations. Il y eut des assemblées de seigneurs. Le comte les désarma par des concessions , et quant au peuple , on crut faire assez en livrant à sa haine une victime éclatante.

Enguerrand le Portier de Marigny avait été, comme disent les chroniques , le coad^iUeur de Philippe le Bel en son gouvernement du royaume de France. On lui devait de grandes choses, et peut-être aussi des choses odieuses. C'était en ce temps un homme de génie en matière d'administration. Cest lui qui avait tenu les finances en ses mains, et par malheur le souvenir le plus impopulaire do cette gestion , c'était l'altération des monnaies , système souvent essayé, toujours désastreux. H avait bâti un neuf palais de merveilleuse et constable œuvre^ le plus très bel que nul, si comme nous créons en France, oncques véU '. Mais ces splendeurs touchaient moins le peuple que ses misères présentes, et, comme de profondes passions avaient été remuées dans ce règne , la haine s'attacha au ministre , surtout lorsque le roi fut au tombeau. On accusa Enguer*

* H. P. Paris, Grandes Chron,^ tom. V.

* Ihid.

* Grandes Chron. Cest le palais de justice*

HISTOIBS DE FRANGE. 493

rond de Harigny de tout ce qui s'était fait d'oppresseur ou de malheureux. On intéressa à cette réaction de vengeance les affections religieuses ; Enguerrand fut montré comme le seul auteur des fatales querelles avec BonifacH, et tout à coup il s'éleva comme un grand flor de colère amassé de toutes les parties du royaume. Les fils du roi * , avec leur oncle le comte de Valois , prirent plaisir à grossir la haine, comme pour détourner les périls des séditions.

Les princes voulaient poursuivre Enguerrand pour ses richesses. Cétait un moyen de populariser la vengeance. V Ils avoient eu parlement ensemble et disoient : qu'ils Youldroient savoir d'Enguerran qu'il avoit fait du trésor et des richesses du roy de France Phelippe qu'il avoit en garde. Et pour ce^ continue le chroniqueur dont le récit vaut mieux que tous les récits modernes, l'avoient mandé pour luy comparoir devant eux. Adonques iceluy Enguerran devant eux venu , si luy demandèrent où estoit le trésor du roy de France , car ils avoient trouvé le trésor tout dcsnué. Âdonc quant Enguorran vit qu'il luy convendroit rendre cause, ou se ce non , très grant honte en pourroit avoir , si respondil en cette manière : c'est assavoir qu'il en respondroit et fcroit bon conte et loyal. Et lors le conte do Valois respondant luy dist ainsi : « Rendez le donc » tout maintenant, v Lors luy respondi Enguerran et dist ainsi : « Sire, volontiers; je vous en ay baillié la plus » grant partie, et le remanant j'ay mis en paiement pour 9 les debtes de monseigneur le roy votre frère. »

» Et quant Charles de Valois oï le conte Enguerran , et que premièrement il luy faisoit honle, lors fu moult courroucé et irié, si luy dist : « Certes de ce mentez vous, » Enguerran. » Et lors Enguerran respondant dit : « Par Dieu, sire, mais vous meniez. » Adonc Charles, conte de Valois, ce entendu, si sailli d'autre part et le cuida prendre ; mais pluseurs firent cestui Enguerran de ses ieux trèstourner et disparoir; car s'il le peust avoir tenu en cette

* « Loys roy de Navarre , et ses deux frères conte de PolUers Phelippe, et Charlee conte de la Marche. » Ibid,

494 HISTOIRE DE fbaugb.

heure, il Teust occis ou fait mourir de cruel mort *. » Après ce début, tout alla vite. On fît saisir Enguerrand en sa muison de Paris, yn la n'« que on appelle k fossé Saint- Germain; et au Louvre, en la tour, où Ferrant jadis conte de Flandres fu emprisonné , fu mis et posé *. »

Puis le terrible comte de Valois trouve la prison du Louvre trop noble pour le coupable. Il va trouver le roi et lui dit : a Sire que avez fait? Adecertes vous avez mis • ce larron Enguerran en sa maison en la tour du Louvre » emprisonné , car il est chastelain du Louvre; et pour ce » m'est il avis que c'est desconvenable chose Inj estre » mis ilec. » Et lorz le roy respondant dist & son oncle ': « Que vouIez*vous que je fasse de luy, ne où je le mette?» Et Charles , conte de Valois respondi : « Je veux que au » Temple, hostel des templiers jadis, soit mis en étroite » prison. » Et ice dit , adonc par le commandement du roy , ledit Enguerran , du Louvre où il estoit , à cheval à belle compaignie de sergens chevauchans avec luy, au Temple fu mené, moult de peuple après luy alantpour le veoir, et de ce grant joie démenant, et ilec en estroite garde Ju mis en prison '. »

Aussitôt le procès commença : « Le samedi devant Pâques fleuries, fu amené Enguerran de Marigny, du Temple au bois de Vincennes, devant Loys»Toy de Navarre , et moult de prélas et des barons du royaume de France, pour lui ilec assemblés *. » L'historien ne donne à Louis que son titre de roi de Navarre, parce qu'à ce moment il n'était pas encore sacré , et cette remarque a quelque importance dans notre vieille histoire de France. Aussi c'est le comte de Valois qui semble présider à cette formidable justice. « Et lors , par le commandement du comte de Valois, proposa maistre Jehan Hanière * contre

' Grandes Chrom»

• Ihid.

• Ihid.

• Variante : Hamera, La Chronique métrique l'appelle mieux JeKtM d^Asnières. Note de M. P. Paria.

HISTOIBB DE FRAITOS. 495

Engaerran de Marigny les raisons et articles qoe on luy avoit enjoint ^ » Ce Jehan, Vaccusateur, débuta par des sentences tirées de TEcriture, et pais il arriva aux griefs. Ils étaient formulés en quarante et un articles * , lesquels se réduisaient tous à des accusations de dilapidation , de vol, d'infidélité; Fun d'eux ajoutant le crime de félonie, attendu que , dans la dernière guerre de Flandre, Engoer^ ran aurait parlé au comte de Nevers tout seul aux ehamp$, lequel lui aurait donné , disait maître Jehan , « deax barris esmailiés d'argent et plusieurs }oiaux ; et ûst Tost de France retourner sans rien faire '. »

C'était un droit public d'accuser le ministre de Philippe le Bel; une affreuse iniquité , ce fut de ne lui permettre pas de se défendre. On se contenta de remettre à son frère , Tévèque de Beauvais , copie des articles ; puis on ramena l'accusé daps la prison du Temple , où il (ai serré fermement en bons liens et en aniaux de fer ^ et gardé très^ diligeamment *,

Toutefois le roi désirait conduire le procès à nndénoû* ment exempt de violence , et il avait disposé les juges a ne prononcer qu'un bannissement en Chypre , jusqu'à ce que le comte de Valois eût laissé calmer ses ressentiments; mais tout à coup éclatèrent les sinistres accusations qui devaient achever alors d'ébranler les imaginations populaires , et suppléer à tous les crimes réels, a Renommée courut que , a l'instance de la femme Enguerran estoient faites images de cire pour envoulter le roy et messire Char«> les et autres barons '. » C'était une horrible superstition du temps d'imaginer que sur de telles images des sorts funestes pouvaient être jetés , et frapper de malheur les personnes dont elles étaient la représentation. Sur cette renommée, la colère n'eut plus de bornes; le comte de Valois courut dire au roi ces félonies et diaboliques forfais de

* Grandes C/iron.

* Voyez le texte. — /btd.

s Ibid.

» Grandes Chron, — Envoulter , de vultus, figure, ete.

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la femme Enguerran. « Lors le roi si fu moult esbahi, et dit à Charles , son oncle : « Je oste de luy ma main , et puis des ore en avant ne «n'en entremets ; mais selon ce que vous verrez bien expédient et avenant luy faites ^. •

Déjà Charles avait fait enfermer au Louvre la femme d'Enguerrand , avec sa sœur la dame de Chantelou; et, en même temps, on avait saisi une femme, boisteuse maudite, et un complice de ses sortilèges , nommé Paviot ; lesquels avaient fait ces images de cire qui devaient Aire fatales au roi. C'étaient là les pièces principales du procès. Lors adecertes , continue la chronique , en ce fait non reposant , le samedi de Tascension de Nostre Seigneur Jhe* suchrist , si fist au bois de Vincennes pluseurs barons et chevaliers , avec aucuns pers de France assembler , et ilec furent démontrés aucuns des forfais Enguerran de Marigni, et les autres détestables félonies ptdyablies de sa femme faictes , et si comme Ten dist , de luy premièrement proposées. Lors par le jugement d*aucuns pers , chevaliers et barons du royaume de France , pour ce ilec assemblés, Enguerran fu condampné à mourir pour estre pendu *. »

Au bruit de cette sentence, oh, comme on le voit, les prélats ne paraissent point , le peuple s'émeut de joie , et « le mardi ensuivant, très bien matin, du Temple au Chastellet, en une charette, tout ferré de ses ferrures, Enguerran fu amené, disant le peuple après, et de ce esjoïssant : « Au gibet, au gibet soit amené! ' »

Tout était prêt pour le supplice. MontfaucoUf ce lieu célèbre par la punition des malfaiteurs et des larrons, attendait la grande victime des vengeances politiques. Cetait Marigny lui-même qui, dit-on, avait fait dresser là des fourches patibulaires, pour en faire une épouvante aux malfaiteurs. Le lendemain, « le dernier jour du moys d'avril, icelui Enguerran de Marigni, chevalier^ a grant mul-

« Grandes Chron.

• Ibid.

» Ibid.

HISTOIBE DE FRAIiCE. 497

titude de gent à pie et à cheval, de toutes parts venans et courans, et de ce moult esjoïssans, du Ghastellet de Paris en une charrette, luy disant et criant au peuple : Bonnes gens, pour Dieu priez pour moi! En telle manière fu mené an gibet de Paris, et au jilus haut des autres larrons en ce gibet fu pendu. »

Ce ne fut point le seul iupplice. « La maudite boiteuse et lo devant dit Paviot furent menés au gibet; et ilec la dite boiteuse, les vouls (images, tuUus) montrés au peuple qui ilec estoit venu , en un très ardent feu fu arsc, et le dit Paviot sous son seigneur Enguerran de Ma- Tîgni fut pendu ^ » Quant à la femme de Marigny et à sa sœur, on se contenta de les enclore en plus forte prison, dans Thôlel des templiers. Tout cet appareil de punitions avait pourtant laissé rentrer quelque émotion de pitié au cœur du peuple. Enguerrand avait nié les maléfices, et, pour ce qui était des exactions et des altérations des monnaies, il avait dit quMl n*en était pas le seul coupable; et Ton savait d'ailleurs qu'on avait refusé d'entendre ses défenses. De sorte qu'après ces cris : Au gibet! au gibet! il resta dans la cité un sentiment de surprise et de stupeur*. Bientôt le comte de Valois lui-même devait sentir en sa conscience un poignant remords, et le rendre ensuite éclatant par sa réparation. Mais la justice politique avait frappé son terrible coup ; c'était le premier depuis l'organisation nouvelle de la monarchie, et naturellement l'histoire se retourne avec de tristes rapprochements vers les temps où toute la justice était le glaive du monarque; alors la royauté frappait le pouvoir des barons, aujourd'hui les barons frappaient le pouvoir de la royauté. Les vieilles révoltes étaient vaincues; la colère survivait. On ne s'attaquait pas à la souveraineté directement, on s'attaquait à l'exercice de sa puissance; on ne s'armait plus contre le roi, on s'acharnait contre ses minisires. Violons ces commencements de réactions contre la monarchio

* Grandes Chron,

* ConUouat. de GuiU. de Nangls.

dans les haats rangs de la société française. C'est une sorte de guerre différente de ce qui s'était vu dans la décadence de la féodalité. Longtemps les études historiques ont accoutumé le peuple à voir dans ces représailles contre les ministres des rois un mouvement de liberté; ce n'était qu'un ressouvenir des vieilles haines. On ne pardonnait pas à la monarchie ses longues tendances d'affranchissement et d'unité; et, quelque odieux que fût le règne de Philippe le Bel, la mort de Marignj fut moins une expiation de sa pditique qu'un éclat de colère contre celle des règnes passés, jusqu'à Philippe Auguste et Louis le Gros.

Au reste, il y eut en ce moment en France une singulière ardeur de punition et de vengeances. Des bruits de crime s'étaient élevés à la mort du roi Philippe le Bel. Pierre de Latilly, évoque de Chàlons, fut détenu en prison, et un avocat au parlement du roi fut mis à la question sur des soupçons vagues. Rien ne fut découvert; mais quelques malheureux passèrent par d'affreuses tortures. Vers ce même temps, on faisait brûler vives trois femmes qui portolent poisonSy et par lesquelles Vévesque de Chàlons^ devancier de Pierre de LatUlt/y avoit esté empoisonné '• Il semble que l'imagination populaire se prêtait à ces sortes de crimes clandestins ou d'exécutions éclatantes.

Mais la situation publique du royaume ne devenait point meilleure. Le besoin d'argent donnait lieu à un système d'impôts qui ruinaient le peuple. C'était une nécessité nouvelle dans la constitution de la monarchie, et le moyen âge ne l'avait point soupçonnée. Dans ce règne de Louis le Hutin, qui ne fit que paraître, on imagina de rendre quelques impôts plus tolérables, en en faisant le prix de la liberté. Les comnCnes n'existaient guère que dans les villes; mais les bourgs et les campagnes restaient peuplés de citoyens sans cité. Le servage subsistait, et le conseil du roi proposa une manumission générale dans le domaine de la couronne, laquelle se ferait moyennant une certaine

* Grandes Chron,

HISTOIBfi DE FRAI7GE. 499

somme (f argent. Ubistoire a glorifié ce grand système de liberté *. Toutefois il semble difficile de le rattacher à la pensée première qui, deux siècles auparavant, arait inspiré la politique de Louis le Gros. Les temps étaient changés, et rinspiration était devenue un calcul. C*est à la même époque que se rapporte un autre édit portant « que Ton ne leveroit tailles sans urgente nécessité, et sans le consentement des trois estats* ; » mesure également louée par rhistoire , mais imposée peut-être par la marche ascendante des oppositions '. De grandes complications commençaient à se produire dans le système de la monarchie, et Tonité créée par la liberté s* arrêtait devant une réaction de la liberté même. Dans la constitution nouvelle, il fallait à la royauté de grands trésors, et, dès que VimpOt fut contesté, elle dut le suppléer par des rases financières qui n'eurent pas toujours de la dignité.

Ainsi Philippe le Bel avait chassé les juifs du royaume, et les avait dépouillés. Louis le Butin les laissa rentrer, et les dépouilla encore. Ces malheureux payaient la persécution* et la clémence. Et, lorsque Louis eut avec For des

* Acte de Lonte le Hotln, an. 1315 : « Le motif qn'il apporta dans son éditétolt, que ion royaume étant nommé le royaume des Francs, fl vonloit qo'U n'y eût qoe des geiu libres. « ^ Le P. Daniel.

Le Pf . Hénaut ^'exprime en ces termes : « Par rapport aax aifiran* chlssements , quoique le règne de Louis le Gros en soit la véritable époque, l'édlt postérieur rendu à ce sujet par Louis le Hutln nous a para si bean , que noue l'avons choisi pour en donner l'idée. » Lovls , par la > 9âce de Bien, roi de France ci de Navane , à mes amés et féaux... » Comme selon le droit de nature chacun doit naître franc... Noos, con- 9 sidérant que notre royaume est dit et nommé le royaume des FrancSt

« et voulant que la chose en vérité soit accordante au nom Par dé-

» libération de notre grand conseil , avons ordonné et ordonnons que » généralerocnt par topt notre royaume, franchise soit donnée à homiefl » et convenables conditions... et pour ce que les autres seigneurs qui ont » hommes de corps, prennent exemple à nous de eux ramener à fran* 9 chise , etc. Donné à Paris , le tiers Jour de Juillet l'an de gràoe 131&. »

* Chronol. des était généraux, Savaron. ^

* Lettre de IL de Sully an roi. — Mémoires de Sully, 1608.

* En Angleterre, Edouard les poursuivit par le fer et par le fèo, Ga ftat l'Ëglise qui les protégea. — Le D. Lingard.

500 HISTOIRE DE FRAITCB.

juife rempli son trésor, il résolut de porter la guerre en Flandre pou^venger les injures de son père et d'autres violations plus récentes des traités.

Jamais , dit le chroniqueur, ne s'était vu (Taucun wy d$ France tel noble oU de François assemblé^. Mais Teipéditioa ftit malheureuse. Des pluies continuelles avaient inondé les campagnes* L'armée avait planté ses tenles au milieu de la boue et des eaux , non loin de Courtray. Elle se tint là immobile pendant quelque temps , privée de tout, et ne pouvant faire circuler ses chariots pour amener les vivres. Les Flamands, de l'autre côté de la Lys, étaient assez défendus par ces dommages et moles aventures nos François dùuloureus€m,ent eontraignans. Enfin le roi Louis , par le conseil de ses barons, prit le parti de renoncer pour cette année à une guerre rendue impossible par les éléments. On mit le feu aux tentes^ pour ne les point laisser aux mains des Flamands. « Ainsi les François , dolens et eour^ roucOs, mxmiUés et crotis, inglorieux en France s'en revindrent*. »

L'année était funeste; en plusieurs Jieux les peuples remuaient. À Sens, il y eut une entreprise bizarre. La multitude se fit un roi et un pape , en haine de l'autorité de l'archevêque. Il fallut réduire cette sédition par la force. Partout les vivres étaient d'une cherté effrayante. Le blé manqua à Paris, et l'on vit de pauvres gens , hommes et femmes, tomber morts par les rues et par les places ',- et pour comble une comète fut vue au ciel^ signifiant le ifeiiruiment du royaume , dit le chroniqueur. C'est au milieu de ces souffrances et de ces alarmes que le roi mourut. Son règne n'avait été que d'un instant, et il laissait peu de traces de son passage. L'histoire n'a point caractérisé son génie ; mais elle cite de lui un édit qui était à quelques seigneurs le droit de battre monnaie. C'était un acte

* Grandes Chron,

* Ihid.

* Ih d. t Le gextier de froment valut 60 sols parlais, bonne 61 monnoye... Le boissel de sel fa Tendu dix sols et plus. »

HtSTOIRB DE FEAICCB. SOI

réel de royauté. Du reste Louis o'apparatt que comme un roi malheureux , et il semble que , dès ce moment , on aperçoit un mouvement de décadence qui précipite la fortune de la France.

Louis laissait sa femme Clémence enceinte ; dans Tincertitude si ce serait un prince ou une princesse , on déféra la régence du royaume à Philippe, comte de Poiliers, frère du roi mort. En ce moment Philippe était hors de France. Il était allé à Avignon pour hâter la nomination d'un pape. Clément V était mort, et de grandes brigues travaillaient le conclave. Les cardinaux gascons s'efforçaient de perpétuer dans leur nation Thonneur de la tiare, et les cardinaux italiens, favorisés des cardinaux de France, luttaient contre cette ambition malheureuse. Les uns et les autres couraient de ville en ville, cherchant un lieu de délibération définitive. Les Gascons s'étaient réunis à Carpentras. Leurs domestiques, fatigués de ces lenteurs, s^amusèrent à mettre le feu à leur conclave. Jamais élection papale n'avait paru entourée de circonstances aussi tristes. Cétait la suite naturelle du déplacement de la papauté. Enfin le frère du roi avait obtenu que les cardinaux s'assemblassent à Lyon, et il ne repartit pour Paris qu*a* près s'être assuré que leurs délibérations seraient sérieuses.

Là il trouva d'autres cabales. Le vieux comte de Valois voulait être régent, et il s'était emparé du Louvfe. Mais le comte d'Evreux, son frère, et le connétable Gaucher de Chfltillon , se prononcèrent pour Philippe. Le parlement intervint par un arrêt, et le comte de Valois fut contraint de laisser le Louvre à son neveu.

Ici l'histoire doit noter quelques complications de droit.

Louis le Hutin avait eu de son premier mariage avec Marguerite de Bourgogne une fille nommée Jeanne.

Eudes, le frère de Marguerite^ était devenu duc de Bourgogne ; il demanda qu'on réglât les intérêts de sa nièce Jeanne dans le cas ob la reine accoucherait d'une fille.

Jeanne ne pouvait prétendre des droits à la couronne de France; la loi salique la transférait en ce cas au frère du dernier roi. Mais la couronne de Navarre et le comté

de Champagne, régis par un autre droit d'hérédité, lui devaient revenir; c'est ce droit que le duc de Bourgogne réclama en la cour du roi pour sa nièce» Sa demande fut admise; elle était juste : on n*^eut donc plus qu'à attendre les couches de la reine. Ce fut pour plusieurs une grande anxiété.

Pendant ce temps les cardinaux faisaient un pape. Ce fut Jacques, cardinal d'Ossa ou d'Osa, évèque de Porto, natif de Cahors ; îl prit le nom de Jean XXH. Le régent de France lui envoya des félicitations, et le comte de la Marche , son frère, et le comte d'Evreux, son onde, allèrent à son sacre tenir les rênes de son cheval pour lui faire honnenr.

Philippe était retenu par d'autres soins. Il fallait main<tenir la paix dans le royaume , guérir d'anciennes souffrances, prévenir les désordres nouveaux. Il y avait dans TArtois des querelles armées entre Robert, comte d'Artois , et Mahaut (Mathilde) , comtesse de Bourgogne , sa tante , l'un et l'autre prétendant des droits sut la possession de ce comté ^ Philippe intervint par les aimes , puis par un arbitrage. Mathilde était fille de Robert II , comte d'Artois; elle avait eu un frère nommé Philippe, mort avant son père , mais qui avait laissé des enfants en très* bas Age; son concurrent était l'aîné de ces enfants; il se nommait aussi Robert. Et Mathilde prétendait qu'il était sans droits, atteiulu que son père^ étant mort du. vivant de son aïeul Philippe, ne lui avait rien transmis en héritage. Telle était la contestation. L'arbitrage fut favorable à Mathilde; le comte Robert fut dépossédé ; on lui donna peut le dédommager la fille du comte de Valois en mariage. Mais il gardait une blessure; elle fut funeste à la France.

1316. — Cest alors que la reine Qémence mit enfin au monde un fils , qu^on nomma Jean. II était roi; mais il ne le fut que huit jours. Sa mère avait été pendant, sa grossesse épuisée par une fièvre quarte ; soa enfant moucul.da

< VoyesleiésamédBCCspréCeDtlaBftdaukP.Dnaieà^d'apiteGBill. it Nangii.

HISTOIHE DB FRANCS. 903

faiblesse ; et Philippe quitta le titre de régent pour prendre celui de roi.

C'était dans Tordre de succession à la couronne un incident très-notable. Plus de trente princes du sang royal entouraient le trône, et , entre eux, il y avait des hommes éminents et illustrés par les armes. L'héritage en ligne directe était comme suspendu. Des ambitions pouvaient naître , et la loi salique , éloignée par son origine des passions présentes , pouvait parattre impuissante à les contenir. Toutefois il apparut peu de résistances , et Ton commença de voir ce qu'il y avait de profond et de national dans une loi de transmission dont Tépreuve semblait n'*avoir pas encore été faite depuis Favénement des enfants de Robert le Fort.

Jeanne, cette fille de Louis le Hutin et de la reine Marguerite de Bourgogne , fut encore montrée. Le duc de Bourgogne , Eudes, frère de Marguerite , réclama à grand bruit le droit do sa nièce. On disait que le comte de Valois, toujours mécontent, favorisait cette prétention ; et le comte de la Marche lui-même , frère de Philippe , mit do réclat dans son assentiment. Mais on passa outre , et Philippe alla se faire couronner à Reims. On Fappda Philippe le Long, à cause de sa haute stature.

« Et en cest an , environ la Chandeleur, furent assem* blcs en la présence de Pierre d'Arrablay , jadis chancelier du roy de France , mais nouvellement avoit esté &it cardinal , pluseurs barons , nobles prélas , bourgeois en la cité de Paris ; lesquiels tous ensemble approuvèrent la coronacion de Philippe-le-lonc, et lui promistrent ob^ dience tant comme à leur seigneur , et à Loys son aînsné fils après luy, tout comme vray hoir; et de ces choses firent foy et serement , et aussi ceui de Funivenité de Paris approuvèrent les choses dessus dites ; mais ils n^en firent pas serement. Et adonc fu-il desclairié que femme ne succède pas au royaume de France *• »

< Grandes Chrofi., édit. de M. P. Paris. — Goill. de 5aogi8. — Savsron , Chronol, des états généraux.

504 HISTOIBE DE FRAKCB.

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