‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 35 sur 50 · PHILIPPE LE LONG · texte numérisé non relu

PHILIPPE LE LONG

1316. — Dès son avénemeDt, Philippe s^appliqua à désarmer les opposilioDs , et le pape lui vint en aide par ses bons conseils. Il fit épouser à Eudes, duc de Bourgogne ^ Jeanne sa fille aînée , à qui il donna le comté de Bourgogne ; ainsi les d^ux Bourgognes entraient sons une même autorité. Quant au royaume de Navarre , Philippe en gardait la régence pendant la minorité de Jeanne, fjJle de Louis le Hutin ; et même il finit par en garder le titre, sans qu'on retrouve de réclamation nouvelle ; le duc de Bourgogne était désormais satisfait.

Il restait des germes d'irritation dans les provinces. Les ligues des seigneurs n'étaient point rompues; les bourgeois des villes faisaient des plaintes. Le roi envoya des commissaires pour étudier les griefs , et, à force de modération , on calma les vieilles haines. On restitua quelques privilèges. On retrancha des abus. La confiance parut renaître.

Maisilrestait la querelle de Flandre. Les Flamands semblaient peu disposés à s'aventurer en desguerres nouvelles. Déjà ils avaient ouvert des négociations avec Philippe lorsqu'il n'était que régent ; et on leur avait fait alors de rudes conditions. On demandait la démolition de la plupart des citadelles; et Robert, fils du comte de Flandre, ferait des pèlerinages en Galice et en d'autres lieux célèbres de dévotion, en expiation des dommages qu'il avait faits aux terres de France. Puis on assurait la succession entière du comté au fils du comte de Nevers, dans le cas où celui-ci mourrait avant son père, le comte de Flandre, et l'on excluait les autres fils du comte de tous les droits sur la Flandre. On favorisait le comte de Nevers à cause de sa soumission. Mais le comte de Flandre résista. La guerre reparut. Les Flamands surprirent quelques vaisseaux français. Une armée formée vers Saint-Omer alla venger cette injure en ravageant le pays jusqu'à Bergues. Il fallut que

le comte de Nevers, qui n'avait pas quitté Paris, se fît médiateur pour désarmer ces vengeances. Le pape inter- Tint, et la paix se fit. C'était le comte de Nev«Ms qui paraissait profiter le plus à ces transactions. Il demandait en mariage la fille du comte de Valois. Le roi lui donna sa propre fille. Cependant il fallait régler les conditions de la paix. On se confia au pape des deux côtés. On alla né-, gocier à Avignon. Mais là tout à coup les Flamands se défient des préférences d'un pape français pour l'intérêt de la France, et Robert, fils du comte, disparaît et s'enfuit en son pays ; il arme des troupes et assié-ie Courtray et Cassel. Le pape, irrité, met en interdit le comté, et le roi fait partir une armée nouvelle sous les ordies du connétable Gaucher de Chàtillon. Les batailles allaient renaître, et chose tout à fait inexpliquée dans l'histoire! en ce même moment le comte de Nevers faisait défection an roi de France, et on le vit favoriser les Flamands, et leur attirer des alliances dans la Picardie et dans la Bourgogne. U fallut le citer solennellement à Compicgne à venir personnellement devant le roi répondre de ces méfaits. Le roi lui fit grâce; mais il recommença ses cabales '. La confusion était grande. Le vieux comte demanda des conférences. On écouta ses demandes pour éviter des maux extrêmes. On lui fit des concessions; mais on maintint la succession au profit du fils du comte de Nevers, devenu gendre du roi; Lille, Douai, Orehies, furent remises à la France, avec une somme de deux cent mille livres, et les Flamands s'engagèrent par serment à s'armer contre leur comte, au cas où il violerait quelques articles de ce traité. C'était une solution inespérée d'un si grand conflit de passions et d'intérêts.

1320. — Pendant ces luttes avec les Flamands, le roi avait sommé le roi d'Angleterre Edouard U de lui faire hommage pour la Guyenne et le comté de Ponthieu. Edouard était retenu en son royaume par la difficulté de ses affaires; ce lui fut un motif pour écarter cette sou-

* Grandes Chron,

S06 HisTOiBB Di nuaca.

mission , et le roi de France avait aussi des rasons pov feindre d'être satisfait de cette excusa

D'autres événements avaient occupé rEurope, eiThistoire retrouve ici les fatales querelles d'Italie.

L'empire avait eu deux prétendants apiès la mort de Henri de Luxembourg, l'un Frédéric d'Autriche, l'autre Louis de Bavière, cousins germains; et il s'était trouvé des électeurs pour les nommer l'un et l'autre. Cela fit deux factions armées, qui couvrirent l'Allemagne de meus* très et de ravages, et ravivèrent en Italie la vieille uar* chie. Les Guelfes et les Gibelins restaient en présence » les Guelfes armés pour le pape^ les Gibelins pour I'empe« reur. Mais , entre les deux empereurs élus à la fois, U fallait choisir. Les Gibelins acceptèrent Louis de Baviàte ; par opposition , les Guelfes se déclarèrent pour Frédéiîc. Les factions de Sicile, toujours vivantes, se divisèrent de même : le roi de Sicile, nommé aussi Frédéric, piiC parti pour les Gibelins ; et Robert, roi de Naples, s'arma pour les Guelfes. Cela fit, en Italie, une horrible compfication de rivalités. Les partis se croisaient en miUe sens, et la fidélité avait peine à connaître son drapeau. Le pape lui-même fut indécis, et son choix restait en suspens, si ce n'est que les Guelfes, ses défenseurs, s' étant armés pour Frédéric, il semblait devoir laisser aller vers eux quelque préférence.

Alors parurent mille tyrannies partieltes qui ravagèrent le sol de l'Italie ; ei, entre ces dominateurs gibelins, un nom est resté célèbre, celui de Maffeo Viseonti, père de quatre fils, tous grands capitaines, formidables par leurs faits d'armes contre le parti du pape. Le pape fut obligide demander secours au roi de France ; on ne lui put douter qu'un gêné» rai. Le comte de Valois, qui avait guerrojé longtemps en Italie, envoya son fils Philippe 7 guerroyer à son tour. Le roi de Naples avait promis de fournir des troupes. Le jeune prince, avide de batailles, alla, avec quelques chevafiers, droit à toutes les forces des Viseonti. Les troupes du roi de Naples n'avaient point paru. Il était impossible de combattre. Philippe eut une conférence avec Maffeo Viseonti; et, peu après, il s'en retournait en France , n'ayant hen

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tenté de sérienSt et Tltalie restait abandonnée à ses déchirements.

Mais la France était en paix; et le roi eut alors le désir d^accompUr un ancien vœu de croisade. Ce fut le pape qui le détourna de ce dessein. L*£urope avait besoin de sa présence, la guerre désolait plusieurs royaumes; FEglise souf&ait de cette anarchie ; c'étaient là les premiers maux qu'il fs^it guérir. Philippe renvoya à des jours plus calmes Texécution de ses projets.

n semble que cette idée de croisade se réveillait alors dans les écrits, quelque éloignés qu'ils fussent déjà de la ferveur et de la foi des vieux pèlerins. Le monde sentait reniiuer en soi un besoin de choses nouvelles, et de sourdes agitations travaillaient la France. Les pastoureaux reparurent. Ce furent, comme au temps de saint Louis, quelques hommes des champs qui se crurent appelés à délivrer les Lieux-Saints, et ils quittèrent leurs crânes et leurs troupeaux, s'en allant par les villes, appelant dans leurs rangs d'abord des gens de bonne volonté, qui se disaient inspirés comme eux, ensuite les malfaiteurs et les bandits qu'Us délivraient dans les prisons. Cette frénésie donna lieu à d* affreux désordres. A Paris, ils s'attaquèrent au prévastdu Chastelei^ qu'ils précipitèrent par les escaliers; on les laissa impunis. On les voyait passer par les divers lieux sans les troubler dans leurs fohes. Ils étaient établis et comme campés sur le Pré aux elercsi, prêts à se défendre contre le checalier du ffmi ^, qui devait les attaquer avec une troupe de soldats. Le chevalier ne parut pas, et ils se jetèrent en d'autres lieux. Ils cheminèrent jusqu'en Languedoc. Là ils exercèrent leurs fureurs contre les juifis, qu'ils tuaient à plaisir , sans que personne songeât à les protéger. Cinq cents de ces malheureux s'étaient enfuis dans une tour, hommes, femmes, enfants. Ils se défendirent longtemps à pierre et à /ufl, dit le chroniqueur, etquaaU ce leur failli^ $i leur geçtèrenl leurs enfane. Les pastoureaux mirent le feu à la tour, et alors les juifs se mirent à se tuer entre eux pour

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DO pas tomber vivants aux mains de ces forcenés. (Tétait comme une atroce rivalité de fureur. Après cela, les pastoureaux voulurent s* en aller vers Carcassonne ; alors on commença de les poursuivre. Ils sWfuirent çà et là, et la plupart furent pendus le long des chemins.

Il y a des temps où rimagination des peuples semble se porter vers les énormités ; tantôt c*est la gloire, tantdl c*est le crime qui pousse les âmes. Le crime sembla de« venir toute Timpulsion de cette époque.

Un attentat monstrueux remua surtout les esprits. On disait que les juifs, de concert avecloslépreux du royaume, avaient voulu empoisonner tous les puits et toutes les fontaines. « Et disoit-on, ajoute le chroniqueur, que le roi de Garnate (de Grenade) que les crestiens avaient plusieurs fois desconfit, parla aux juis que ils voulsissent emprendre cette malefaçon, et il leur donroit assez deniers et leur administreroit les poisons ; et ils distrent que ils ne le pourroient faire par eux ; car se les crestiens les véoient approuchier de leur puij , si les auroient tantost souppe* çonneux, mais par les mesiaux (lépreux) qui estoient en vilté pourroit estre fait ; et ainsi par dons et par promesses les juis les enclinoient à ce : et plusieurs renioient la foy et mctoient le corps de Jhesuchrist en poison *. »

)Tel fut rénorme criniie dont la renommée épouvanta soudainement tout le royaume. La justice du temps se leva contre les malheureux accusés de cette atrocité; et sans doute la crédulité publique donna aux accusations un ca* ractère plus formidable. « Nous avons vu de n^s propres yeux, dans notre ville , dans le Poitou , dit le chroniqueur, une lépreuse qui, passant par là et craignant d'être prise, jeta derrière elle un chiffon lié qui fut aussitôt porté à la justice. On y trouva une tête de couleuvre, les pieds d*un crapaud, et comme les cheveux d'une femme infectés d'une espèce de liqueur très-noire et fétide, en sorte que c'était aussi dégoûtant à voir qu'à sentir *•» Telle était la disposi*

• Grandes Chron.

* Continuât, de Guill. de Nangli.

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tion du peuple à voir du mystère en cette horrible incul* pation. c PdrquoÀ^mouUdo mesiauxetdejuisfurentars.» Les bûchers s'élevèrent de tous côtés. Les lépreux qoi échappèrent au supplice furent tenus enmiUadreriessansjar mais issir; et les juifs, après d'afTreux exemples de punition sanglante , furent encore une fois chassés du royaume *. A Toccasion de cette effroyable justice , les chroniques rapportent un trait qui fait frémir. A Vitri , il y avait quarante juifs emprisonnés pour celte affaire des lépreux. Us virent qu'ils allaient tous être condamnés à mourir. Alors, pour ne point tomber sous la main des incirconcis, ils convinrent de périr tous de la main de Tun d'entre eux ; et ils choisirent le plus vénérable en leur loy pour être leur bourreau. C'était un vieillard , et il ne si vouU accorder fU n'azoit atec luy un jeune homme. On lui donna un aide pour tant de meurtres, et tous les deux se mirent à Tœuvre. Quand tous les juifs furent occis, et qu'il ne resta que les deux meurtriers, lors commença une question entre eux deux, lequiel meitroit Vautre à mort. L'ancien fit si bien par ses instances qu'il détermina le jeune à le tuer. Et lorsque le jeune fut tout seul , il songea à s'échapper , ne Toulant pas apparemment se tuer lui-même. Il commença par se charger de l'or et de l'argent de ceux qui étaient morts , et il se fit une corde avec les draps pour descendre par la fenêtre de la tour. La corde fut trop courte , et le malheureux tomba dans le fossé et se rompit la jambe. Là, on le prit , on le mena à la justice. Il raconta les meurtres qu'il avait faits, et lors furil condampnià mourir avec ceux que ilavoit tué*.

Telles étaient les énormités tragiques de ce début de siècle. On ne parlait aussi que de crimes privés, et, d'ordi* naire, l'empoisonnement se mêlait à tous ces récits. Le comte de Nevers fut accusé d'avoir ainsi voulu faire périr

* A cette époque de penécuUons contre les juifs , il est remarquable qu'il y avait pour eux quelques lieux d'asile» et qui ont conservé leur nom à Paris. La rue de Jérusalem, entre autres» qui avait été prise dans l'enceinte do palais : là Ui étaient inviolables.

* Grandis Chroniquu.

son pèrei le comte de Flandre. On l'emprisomm, et il ne fot délivré que sous condition qull ne remettrait plus le pied en Flandre tant que vivrait son père. L'accusation n'avait été peut-être qu'un moyen de le faire maudire par les peuples , et de lui ôter le bénéfice des traités avec la France qui lui assuraient l'héritage de tout le comté*.

Un autre crime souilla la justice de Paris. Le prévôt Henri dit Caperel, né de Picardie', détenait en sa prison eu Chàtelet un riche homme homicide et coupabk de mort. Le jour venait où le criminel devait être pendu ; le prévôt fit pendre un autre prisonnier à sa place. Le roi le sut; dn fit une enquête ; le prévôt fut convaincu, et 11 fut pendu à son tour.

Td était donc le caractère de cette époque, temps Intermédiaire entre les lumières catholiques dn moyen âge, et les lumières d'une civilisation douteuse encore. Toutefois les éludes florissaient, l'instruction se propageait, les collèges se multipliaient » et Funiversité de Paris gardait sa renommée *. En môme temps des réformes se faisaient dans TEglise : les papes arrachaient des abus enracinés par l'ignorance ou la paresse; ils réprimaient des sectes monstrueuses et des opinions folles \ Alors parurent certtdnes ordonnances appelées vulgairement clémentines ^ du nom du pape Clément qui les avait faîtes; c'étaient des statuts de réforme pour les maisons de retraite religieuse. Mais tous ces soins semblaient impuissants à dominer la pensée générale, qui s'exerçait à Taffranchissement par d^s nouveautés insensées ou par des attentats furieux.

1321. — Sur ces entrefaites, Philippe mourut , et l'idée de poison vint encore se môler à la nouvelle de sa mort. La possibilité du crime était admise en ces temps funestes; et c'est déjà un indice fatal pour une époque. Philippe avait été un prince sage, grave et retenu. Il avait établi la

« Grandes Chron,

• Ibtd.

• Voyez rffwtotre de fCTntwf nV. — Crevier. — Duboullay. ;Coatinuat. de Guill. de Naugis.

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paix dans le royaume, et il cherchait à dompter les mauvais penchants par de bonnes lois. Toutefois, au moment de sa mort, il y avait des murmures parmi les bourgeois et le peuple de Paris à cause des impôts , et sous prétexte aussi qu'il y avait un plan d'exaction nouvelle , qui aurait ievé sur tous les svjets le quart de chascun. Philippe voulait exclure les évêques du parlement; « car le roi fait cor^ science, disait Tédit , de eux empêcher au gouvernement de leurs spiritualités. » Mais son règlement fut non avenu. Il aicoit conçu en pemée de ordener que par tout son royaume n'auroit que une mesure et une aune, La mort l'empêcha de faire cette réforme, tentée depuis, mais que le caprice des peuples rendra peut-ôtre impossible toujours. C'est à son règne que se rapporte l'établissement d'un grand nombre de diocèses d'Aquitaine et de Languedoc. Philippe était » animé du zèle pour FEglise, et volontiers il eût fait renaître les Croisades; mais l'imagination publique resUût calme à l'idée de ces luttes de la croix pour la liberté. Le monde courait à une autre indépendance.

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