CHAPITRE XIV
Médiation des papes. -^ La France respire. — Adjonction du DatH phiné à la couronne. — Accrobsement. — La guerre reparaît. — Supplice d'Olivier de Glisson. — Autres supplices. — > Plaintes d*Edouard. — Il descend au port de TËcluse. — Révolution de Flandre. ^^ Mort de Darthevelt. — Récits dramatiques. — Premiers combats en Guyenne. — Faible défense du royaume. — Séditions. — Le succès revient aux armes de France* — Souvenirs chevalerescpies. — Nouveau débarquement d'Edouard sur les côtes de la Normandie. — Ravages de Gaen.— Marcbes d'Edouard autour de Paris. —Alarmes du roi Philippe. —Situation critique d'Edouard. — Les armées se rencontrent. — Bataille de Crécy. — Récits divers. — Désastres. — Siège de Calais. — Guerre dans la Guyenne et dans la Bretagne. — Événements en Ecosse. — Tout prospère aux armes anglaises. —Levées en France.— Supplices nouveaux. — Suite du siège de Calais. — Accidents héroïques. — Dénouement — Trêve et misères. — La peste. — Entreprises diverses. — Expéditions sur Calais. — Mort de Philippe V. Jugements.
Le pape Benott Xn était mort, s^étant fatigué à de vains efforts de médiation. Qément VI, son successeur, suppliait de même les monarques de mettre fin à leurs rivalités. Il avait envoyé deux cardinaux à Paris pour implorer la paix comme un bien pourVEglise entière. Quand ils surent que les deux armées étaient en présence , ils coururent en Bretagne se jeter au travers de leurs conflits. Le roi Philippe avait promis d'entendre à des accommodements si Edouard levait le siège de ]^annes ; et déjà de^çe siège il ne restait que de vains semulants. Mais Edouard prit au sérieux les paroles des médiateurs, et une trêve fut convenue. La paix devait venir ensuite. Le roi de France se laissait ainsi désarmer. Quand il put croire que le pape restait juge des querelles , il donna la liberté au comte de Montfort. Le T. II. 36
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comte , à peine libre , courut en Bretagne. Il était sûr de ne pas manquer d'occasions pour rallumer les guerres.
Toutefois la Francb respira; et ce fut en ces moments de calme que la couronne s'accrut d'un grand et noble héritage. Humbert IT, comte dauphin de Tienne, n'avait point d'enfants. Il voyait les déchirements do la Bretagne par le défaut de .succe^ion. Il voulut éviter à son pays des calamités semblables. Il fil donation de ses domaines du Dauphiné au roi de France , à diverses conditions , dont les plus notables étaient qu'un des ûls du loi prendrait le titre de dauphia^ qix^ïLécarlèleraU les aimes da Dauphiné avec celles de France » que ce titre ni ces armes rg pourraient se perdre. Toutefois , Humbert ne faisait k donation qae dans le eas ob il n*anrait pas d'enfants , et cette clause jeta quelque temps de l'incertitude sur la possession du Dauphiné. Humbert était jeune, safemmeMariedesBaux était Jeune aussi. Puis , celle-ci ùiant morte, on craignit un second mariage. Enfin, la politique l'emporta, et la donation fut consommée. Cest un souvenir que les révolutions modernes s^îfforcent délaisser perdre : la mémoire des bienfaits pacifiques semble peser aux hommes; mais riiistoire supplée à l'ingratitu e.
1344. — Cest vers le môme temps que Philippe de Valws achetait de Jacques , roi de Majorque , la seigneurie de Montpellier. Cette seigneurie était resiée aux rois d'Aragon, et, à ce titre, elle appartenait à Jacques, chassé de sa royauté par Pierre , dit le Cérémonieux. Ce fut pour avoir quelques moyens d'armer des soldats et de disputer sa couronne , que Jacques traita avec le roi de France. Ainsi le sol de France s'afiranchissait des dominations du dehors, si ce n'est qfue^le roi d'Angleterre revendiquait la monarchie entière. Hais la nationalité était conquise ; il ne resterait qu'à l'affermir par les armes , et les eflorts mêmes d'usurpation ne la pourraient désormais altérer.
Au reste , la guerre ne tarda pas à se raUumer.
Dans un tournoi donnée Paris à Toccasion du mariage ie Phihppe, secondais du roi de France, avec Blanche, fine posthume de Charles le Bel , étaient accourus de
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nobles chevaliers de Bretagne, et entre eux Olivier de Qi»- 5on, qui avait, dès le début, pris parti pour Charles de Blois , mais dont la fîdolité depuis avait paru suspecte. Le Toi Tavait fait autrefois* chevalier et moult tacoitaimé*
Dès qu'on le soupçonna traître , Tamour se changea en colère. On le saisit dans le tournoi, et on lui Gtson procès en toute hâte. Il avoua sa trahison, disent les chroniques ; et la sentence fut impitoyable. « Si fu traîné tout vif en champiaux , et depuis fu monté ou monta en un grant et haut eschafaut, là où il povoit estre veu de tous, «t là ot la teste copce. » Son corps fut pendu en un gibet, et son chef, du commandement du roi, en espoentemeni des autres, fut porté en la cité de Nantes, ce à laquelle, dit toujours le chroniqueur, il avoit fait moult maux , et s*estoit efforcé de le traïr , si comme Ten disoit. » Sa femme fut citée en parlement comme complice des mêmes trahisons ; elle n*osa comparaître ; on la coadamna i s'exiler *.
L'histoire semblait avoir laissé dans une sorte de mys* tore ce supplice do Clisson , et il n'apparaissait que comme un acte de barbarie arbitraire '. Les chroniques que nous suivons ôtent cette incertitude, et la justice de Philippe de Valois, pour avoir été inexorable , n'en est pas moins expliquée. Il eût été périlleux do laisser du doute aux chevaliers de Bretagne sur le droit de leur seigneur , et la gloire de leurs faits d'armes ne diminuait pas le crime de leurs connivences avec Edouard. Par malheur, Philippe de Valois no sut pas ajouter à cette terrible justice des échafauds la justice plus sûre et moins odieuse de la guerre'. D'autres chevaliers turent arrêtés et jugés comme Olivier de Clissoii ; la plupart furent décapités. Un des cri«* minois fut Henri de Malctroit, clerc et diacre, frère de Geoffroy de Malétroit, l'un des chevaliers qui furent pen-^ dus. Son procès eut de la solennité à cause de son litre
* Grandes Chron, de M. P. Paria.
* LcP.Danlel.— Villarct.
* Grandet Chron,
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ecclésiastique , et par là même se manifesta le crime de trahison publique , que Thistoire n'avait point assez noté dans ses récits. Ce fut TEglise elle-même qui fit justice du diacre félon. Far vertu cCune commission du pape ^ il fut mis , par le jugement de VEglyse, en eschielle ? et monslré à tout le peuple par trois fois. Le peuple lui jeta de la bouc et le couvrit d'ordures. Après cela on l'enferma dans une prison. Par malheur, la chronique ajoute ces formidables paroles : Bt il mourut en oubliance ^
n y avait de la cruauté dans ces supplices; mais la part qu'y prenait le peuple attestait une haine qui commençait à entrer au fond des cœurs pour quiconque s'associait à la cause des Anglais. C'est une remarque que rhistoire moderne devait faire, si elle voulait être nationale.
Ce fut là, du reste, l'occasion des ruptures. Edouard se plaignit de ces punitions ; de même qu'il honorait les traîtres qui s'en venaient lui vendre leur épée, il supportait avec colère que le roi de France les flétrit par des sup* plices. Henri de Léon était en son pouvoir. « Messire Henri, je devrais, lui dit-il, vous traiter comme Philippe a traité Olivier de Clisson; et par là il révélait la félonie d'Olivier , a mais allez : vous payerez seulement votre rançon , et vous direz à Philippe qu'il a rompu la Irëve et que je le défie.»
En même temps , il arma des vaisseaux , et la guerre se montra de nouveau avec toutes ses menaces de représailles et de barbaries.
Henri de Léon ne put que porter le défi au roi de France; puis après, il mourait des suites de ses fatigues guerrières.
Philippe ne perdit point de temps; il arma aussi une flotte , appela la chevalerie , et se chercha des alliés.
Un événement prqpice se passait en Flandre. Edouard venait de descendre au port de l'Ecluse , comptant sur l'hommage des Flamands que Dartheveltlui avait promis; il ne trouva qu*une révolution. Darthevelt allait de Gand
* Grandes Cliron, Voiries notes de M. P. Paris.
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àTpres, d'Tpres à Bruges, faisant des intrigues, semant la discorde entre les villes , se plaignant tour à tour de chacune des bourgeoisies, et les accusant tour à tour de vouloir se livrer à Edouard. (Tétait un moyen de déguiser sa propre pensée et de disposer les Flamands à cette tra* bison. Mais le peuple^ lassé d'être ainsi vendu par Taventurier , le cita à comparaître à un jour fixé sur la place de Gand pour rendre compte de sa conduite. Il vint, mais il s'effraya de l'agitation qu*il remarqua dans la multitude , et à peine avait-il paru dans la place publique qu'il s'enfuit précipitamment en sa maison. D ne fallait que cela pour le perdre. Le peuple se précipita après lui , et là se passa une scène qu'il faut laisser dire à la vieille plume dramatique de Thistoire.
La foule se pressait menaçante autour de sa maison ; Froissard dit de son chdstel. C'était comme un assaut formidable. Jacques Dartevelle (Froissard écrit son nom de la sorte) parut à une fenêtre, et se mit à haranguer le peuple , « et se commença à humilier et à dire par moult beau langaige et à ckief nud : < Bonnes gens, que vous » fault il ne qui vous meut? Pourquoy estes vous si trou- » blez sur moy? En quelle manière vous puis-je avoir » courroucez ? dictes-le moy et je l'amanderay plainement » à votre voulenté? 9 Lors respondirent tous à une voix ceulx qui ouy l'avoient : c Nous voulons avoir compte du 9 grant trésor de Flandres que vous avez desvoyé sans 0 nul titre de raison. » Donques respondit le dit Dartevelle moult doucement : « Certes, seigneurs, au trésor » de Flandres ne prins-je onques riens. Si vous retrayez » doulcement en vos maisons, je vous en prie, et rêve- 9 nez demain au matin et je seray si pourveu de vous 9 faire et rendre si bon compte que par raison il vous » devera suffire. » Adonquos respondirent-ils à une voix : te Nenny , nous le voulons tantost avoir. Vous ne nous x> eschapperez pa^ ainsi, nous sçavons de vérité que vous » l'avez pieça vuidé et envoyé en Angleterre sans nostre » sceu, pour laquelle cause il vous faut mourir. 9
9 Quant Jaquemart Dartevelle ouyt ce mot, il joingnit
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avaient une magnifique idée de ses dépouilles. Caen n'était protégé que par un château , mais la ville était ouverte à toutes les attaques. Bertrand , évèque de Bayeuz, donna le signal de la défense, et se jeta dans la place avec la noblesse qu^U appela aux armes. Le connétable Raoul, comte d*Eu, eut le temps d'arriver avec le comte de Tancarville et quelques gendarmes; à cette vue , les bourgeois, enflammés, jurèrent de se défendre. Le connétable les dressa aux combats, et ils parurent prêts à soutenir le choc des Anglais ; mais ils cédèrent aux premiers coups , et s'enfuirent dans leurs maisons, résolus pourtant à tenter une autre défense. Le connétable et Tancarville furent faits prisonniers à l'entrée de la ville , ils remirent leur épée à un chevalier, Thomas de Hollande, qu'ils avaient connu dans les guerres d'Allemagne. On se précipita dans les rues; les bourgeois, de leurs fenêtres , se mirent à lancer des pierres et des flèches. Beaucoup d'Anglais périrent sous leurs coups ; mais ils n'en furent que plus furieux ; ils dévastèrent la ville. Le meurtre , le vol , le viol , tous les ravages passèrent quelques moments sur ces infortunés habitants , jusqu'à ce que Geoilroy d'Harcourt eût la pudeur d'aller supplier Edouard d'arrêter cette furie. Trois cents bourgeois des plus riches et soixante chevaliers furent enlevés, et on les envoya avec un butin immense en Angleterre , pour leur faire payer leur rançon. Telle était la modération d'Edouard ; il s'était fait remettre le connétable et Tancarville , pour avoir aussi leur rançon, qu'il avait escomptée au rabais au sire Thomas.
Après ce ravage de Caen, on espéra s^emparei de Rouen; on y courut. Jean, comte d'Harcourt, frète de Geoffroy, y commandait ; il était aussi fidèle que son frère était félon. Puis le roi de France arriva en personne ; il se hâta d'olfrir la bataille à Edouard ; Edouard répondit qu'il la voulait livrer plus^près de Paris.^Déjà il se donnait un air de vainqueur, el en eS^et il se mit à suivre la Seine,, brAlant et pillant les viUes sur sa route, Pont-de^rArche ^ Vemon , Heulan , Louviers , et il vint toucher à Poissy.. De là fl envoya des troupes mettre le feu au château de
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après, par réftoxion, on alla Tarracher de sa tombe^ et on le jeta en plein champ pour être mtmgU 9t dhoré eu oyseatix *. De tels récits font frémir; mais en aacnii temps ils n'ont servi d^ leçon ni de frein aux ambitieux»
Un formidable auxiliaire manquait à Edouard; un autne lui échappa, Jean de Ilninaut,. régent du Hainant par fe mort du comte Guillaume, qui venait d'être tué dans la Frise. Le roi de France le rallia à sa cause.
1345. — £q môme temps le comte de Montfort mourait au château d'Hennebon. Les peuples entourèrent les récits de sa mort de mystères et de superstitions; « et disoiton qu'à son trépassement, il a voit vu les mauvais esprits *. • Cette mort , du reste , ne changeait pas la fortune de la guerre; Tintrépide comtesse survivait avec son génie , dl elle montra aux Bretons le nouveau compétiteur de leur duché, Jean, son fils, âgé de hait ans.
C'est en Guyenne que se livrèrent les premiers combats. Edouard avait dirigé sa grande flotte vers Bayonne , avec des forces redoutables , so us les ordres du comte de Derby^^ vaillant général , aimé do la noblesse et des soldats L Derby marcha sur Bordeaux. Il n'y avait en Guyenne qu'un
i)etit nombre de chevaliers armés pour la guerre; ils alèrent défendre Bergerac contre les An^s. Le comte âm Laille commandait dans cette place; il résista vaillamment Les Anglais perdirent beaucoup de monde; mais la ville fut prise. Le comte de Laille voulut essayer le sort des armes dans une bataille. Il avait des forces inégales : ses chevaliers les plus courageux ne surent que se faire tuer« entre autres Aymar de Poitiers et le sire de Duras* Luimême fut blessé , et resta au pouvoir des Ang^s avec les comtes de Périgord et de Valentinois. Après cela , toutes les places tombèrent, depuislaBéole jusqa'à Angoulême« Le roi de France parut avoir négligé d'envoyer des forces vers la Guyenne. Il avait pourtant appelé la chevalerie
* Grandes Chr9n., édit. de M. Paris.
* Grandes Chron,
* Froissard conte en détail l'expédiUon de IVrby»
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aux armes; mais il manquait d'argent pour payer les soldats. Par là se ralentit la défense du royaume. H fallut lever des subsides, et c'est à cette époque que fut établi pour. la première fois un impôt sur le sel, impôt resté odieux , parce qu'en! tout temps il p semblé surtout ne peser que sur le peuple *• ^
Le peuple supporta impatiemment la levée des subsides; il y eut des séditions en divers lieux. On réprima les murmures'par d'afiùreuses punitions. Un exemple surtout e&aya les peuples. « Onques pareille justice ne s*ëtoi( faite au royaume de France , 9 dit le chroniqueur. Un bourgeois de Compiègne , assez riche, fut jugé à mort et mené aux halles de Paris. Il avait dit que le droU du royaume de France appartenait mieux à Edouard, roi dC Angleterre g que à Phelippe de Valois; et sans doute cette parole blessait profondément le sens public , puisqu'on put la venger par un supplice étalé devant la multitude , et dont le récit fait horreur. « Et fu estendu et lié sur un estai de bois , ainsi comme la char en la boucherie , et fu ilec coupé et desmembre , premièrement le bras, puis les cuisses, et après le chief ; et après pendu au gibet comme où l'on pend les larrons. » Atroce justice en effet, et qui semblait dénoter je ne sais quoi de désespéré dans un empire ainsi poussé aux extrémités de la vengeance. « De laquelle mort toute honteuse , dit le chroniqueur effrayé, France pot bien dire la parole de Jhesuschrist, qui disoit : « Ci sont les com- » mencements des douleurs ; 9 si comme il sera montré par après *. »
A Orléans, il y eut un commencement de trouble qui ne dura pas.* La Normandie , si ardente naguère en son patriotisme, parut aussi vouloir se mettre en révolte. Avant d'aller droit aux Anglais vers la Guyenne , il fallut donc
* Il le mit en parti; c'était TexpresBion andenne , c'est-à-dire qu'il l'établit en monopole. On était obligé d'acbeter le sel dans les greniers de l'Etat. Edouard appelait plaisamment cet impôt sur le sel to loi talique da roi Philippe.
' Grandes Chronm
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aviser à contenir tous ces germes de discordes. Enfin, le duc de Normandie marcha avec une armée , ayant avec loi deux maréchaux, Montmorency et Saint-Venant. 11 reprit quelques places, et parut devant Angoulème. Le gouver* neur , Jean de Norwic^, se défendit quelque temps; mais ensuite il capitula. Derby , renfermé dans les murs de Bordeaux, n*osa s*aventurer devant Tarmée française. Ainsi l'avantage revenait aux armes du roi du câté de larGuyenne.
En Bretagne avait apparu le comte de Northampton ;mais il n'y avait guère que des combats isolés , avec de nobles faits d'armes dans les deux partis , si ce n'est que les Anglais faisaient des pillages, et même saccageaient les églises. Ils détruisirent en partie l'église cathédrale de Lantreguiér, au grand scandale des peuples *.
Entre ces faits d'armes , il en est dont le vieux récit mérite d'être gardé dans nos rapides narrations. La ville de Lannion était assiégée par les Anglais, et vainement ils avaient tenté tous les moyens de s'en emparer; la trahison leur réussii. « Si avint qu'il y ot deux traistres principaux en cette ville , qui estoient nommés Henri Quiguite et Pringuier Alloue , escuiers , auxquels les Anglois vindrent parler un dimanche avant l'aube du jour , pour ce qu'ils dévoient gaittier cette nuit. Et par le conseil et la traïson de ces deux faux traistres , les Anglois entrèrent en la ville de Lannyon , si pristrent plusieurs riches hommes et de grant richesse , et plusieurs autres mistrent à n(iors et tuèrent. Et quant monseigneur Geffroy de Pont-Blanc , chevalier, qui a celle heure estoit couchié tout nu en son ost» oï dire que la ville estoit ainsi traye et que les anemis estoient dedans , si se leva et cria : Aux armes! et n'oublia mie sa lance ne le glaive de ses deux mains , et issi hors de sa maison moult courageusement. Et quant il fa en la rue , et il trouva les ennemis , le premier et le secont qu'il encontra de sa lance il le tresperça. Au tiers, brisa sa lance , et prist son glaive , si féroit à destre et à se-
' Voir ces récits dans les Grandet Chron, de M. P. Parla. On ne les trouve point ailleura.
570 HISTOIRE DB PRAIICE.
oestre , tellement que par la yertu et par la force de ses bras , il reeida tous les Ang^ois josques aa dehors de Is rue ; et par le grant courage de luy issi tout seul après eux , les peisécutant hors de la rue en plaine place. Lors les Angloisle Toiit de toutes pars environner; mais quant le noble chervalier vit ee , si mist son dos contre le paroj d'une maison , et tourna le visage contre les anemis, etse deffendoii si fort que tous ceux qu'il féroit d*un grant glaire qu'il tenoit, à terre il les trebuschoit, et sans remède tons mors les mettoit. Et quant les Anglois virent qu'ils ne le povoient vaincre ne searmonter , si ûrent voie à nn ar* chier , qui traist une sajette contre luj et le féri si fort en la jointure du genoil qu'il ne potonques puis démener son eôrps ne soy mouvoir si légiérement. Adonques les Anglois s'assemblèrent contre luy, et luy firent plnseurs playes , et finablement l'occistrent. » U /n'a manqué à monseigneur Geffroy de Pont-Blanc que d'être né au bord du Tibre , au temps d'Horatius Coclès , pour être un grand citoyen. Le chroniqueur a beau s'incliner devant ce che« ralier noble et vaillant , ainsi mort noblement et ocàs pour la deffense du pays ^ , son nom reste inconnu, et après nous personne ne le dira.
Au reste, une effroyable diversion éclatait sur un autre point.
Edouard avait armé une nouvelle flotte, et venait de se jeter de sa personne, avec son fils le prince de Galles « Age de treize ou quatorze ans, sur les côtes de Normandie* Il avait débarqué à la Bague *. Aussitôt le Cotentin avait été envahi, et les Anglais se hâtèrent de marcher sur Caen ; un seigneur félon du pays les guidmt dans cette marche, c'était Geoffroy d'Harcourt, qui, suspect à la Cour de Franco , s'était réfugié en Angleterre, et se vengeait des soupçons par des crimes. Nous le'retrouverons. lies Anglais comptaient piller la ville « et d'avance ils*
* Grandes Chron.
* Le D. Lingard. La plupart des historiens disent à la Hogue. Voir une note des traducteurs de VUist. du D. Lingard, tom. IV, pag. 09.
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ses mains et commença à plorer moult tendrement et » dist : « Seigneurs, tel comme je suis vous m*avcz faict : » et me jurastes que contre tous hommes vous me def- » fendriez : et maintenant vous me voulez occire sans 3» raison. Faire le* pouvez si vous voulez; car je ne suis » que nng senl homme contre vous tous. Advisez vous » pour Dieu et retournez au temps passé ; et considérez » les grâces et courtoysies que jadis vous ayfaictes. Vous » me voulez tendre petit guerdon des grands biens que au 9 temps passé vous ayfaicts. Ne savez vous pas comment » marchandise estoit périe en ce pays et je la recouvray. » Après je vous ay gouverné en si grande paix que vous » avez eu au temps de mon gouvernement toutes choses » h souha}i, blés, avoynes, avoir, et toutes autres mar- » chandises dont vous estes recouvrez et en bon point, d Lors commencèrent-ils à crier tous en une voix : « Des- » cendez et ne nous sermonnez pas de si hault : car 9 nous voulons avoir compte et raison du grant trésor do » Flandres que vous avez gouverné trop longuement sans » rendre compte, ce qui n'appartient mye à ung. officier » qu'il reçoive les biens d'ung seigneur et d'ung pays sans » en rendre compte. » Quant Jacquemart Dartevelle veit que point ne se deporteroient et ne se refroideroient il ferma sa fenêtre et se advisa qu'il ystroit parderriere, et s'en yroit dedans une église qui se joignoit près de soa hostel. Hais son hostel estoit ja rompu et effondré par derrière : et il y avoit plus de quatre cens personnes qui crioient à l'avoir. Finablement il fut prins entr'eulx, et là occis sans nulle mercy. Et luy donna le coup de la mort ung sellier qui s'appelloit Thomas Denys. Ainsi ûna Jacques Dartevelle ses jours , qui en son temps avoit esté si grand maistre en Flandres ^ »
Telle fut la fin au célèbre aventuKar. Les Grandes Chro^ niques ajoutent que le peuple , après s'être amusé à l'oc» cire moult vilainement^ permit cependant de Fenterrer dans une abbaye de nonnains , en dehors de la viUe. Mais pea
* Froissard, f. lvu.
St-(jermain, aux bourgs de Nanterre, de Ruelle, à tous les villages jusqu'à Neuilly. L'aspect des flammes effraya les Parisiens ; le château de Montjoie de Tabbaye de St-Denis fut atteint par ces dévastations; on crut que rien ne pourrait résister désormais aux armes ou ^ 2a colère d'Edouard.
Le roi allait et venait de Paris à Poissy , de Poissy à Saint-Denis, et sur ses traits se trahissait un sentiment de tristesse, fatal indice de ses malheurs. Cependant son armée avait suivi de près Edouard ; une autre avait été assemblée du câté de Saint-Denis, et, quand toutes ces forces purent se déployer, Edouard se vit trop faible pour engager la lutte par une bataille. H s'éloigna de Poissy , et à cette nouvelle, Philippe , toujours frappé comme de vagues présages, crut qu'il était trahi; et il allait parles rues de Paris, disant au peuple ses alarmes. « Aussi murmuroit le peuple et disoit que cette manière d'aller et de retourner n'estoit mie sans traïson, pourquoy pluseurs pleuroient et non mie sans cause ^ » Edouard marcha vers Beauvais, passa sous ses murailles , dévasta ses faubourgs, et s'arrêta devant la Somme. Tous les ponts étaient gardés; on voulut forcer le pont de Péquigny, on n'en put venir à bout. Le pont de Bemy était imprenable , et puis de l'autre câté s'était formé un corps de douze mille hommes sous les ordres de Godemar du Fay , chevalier bourguignon. En même temps le roi de France marchait avec son armée, et déjà il était arrivé à Amiens. La situation d'Edouard était critique. On chercha des gués pour passer la Somme ; un prisonnier racheta traîtreusement sa liberté en guidant l'armée anglaise , et Edouard put aller librement la fortifier sur une colUne au-dessus du village de Crécy, sur le bord de la petite rivière de Maïe. Elle était alors de quatre mille hommes d'armes et de trente mille archers. •
Là se devait décider la fortune de la France.
Ce nom de Crécy est sinistre ; l'histoire ne le prononce qu'en frémissant. La France était en un de ces temps oit
* Grandes Chron. — Voyes les curieux réeitB de FroUsard.
HISTOIBB DE FRANCS. S73
tout semble tourner au détriment d*un empire; sa cause était grande , les défenseurs ne lui manquaient pas ; la chevalerie était en sa splendeur. Un roi vaillant courait de sa personne aux preqpiers périls ; ce t(à était bon et vertueux; mais la fortune fuyait, ou plutôt Dieu envoyait à la nation une de ces fatales épreuves qu'il faut aux peuples de loin en loin pour les refaire.
Nous ne dresserons pas notre bataille après tant d*autres; c*est déjà trop de dire que la journée de Crécy fut un désastre.
On sait qu*il y avait du canon dans Farmée anglaise, et on a écrit que pour la première fois on fit usage alors de TartiUerie. Le P. Daniel observe qu'il put y en avoir aussi dans ]*armée de France ; car huit ans auparavant on Tavait employé au siège d'une place *.
L'armée du roi était plus nombreuse que l'armée an* glaise ; mais le désordre y était grand. Six mille arbalétriers génois marchaient en tèle * ; ils furent la cause du malheur de la journée; c'est sur eux que tombèrent les premières volées de canon. Ils en furent étourdis, et, conime ik lançaient ensuite leurs flèches avec mollesse , le comte d'Alençon , qui les soupçonna de traîtrise , avec une impétuosité malheureuse fit précipiter sur eux la seconde ligne qu'il commandait. « On se doit bien charger de cette ribaudaille, qui faillent au plus grant besoing ! » s'écria-t-il ' , et , au lieu de diriger tous les coups sur les Anglais, il fit assommer les Génois , qui se mirent à fuir. En même temps la fortune se déclarait par des indices que rhistorien raconte gravement. • Entre les choses , dit le chroniqueur, cheut une pluye grosse et espesse, et ung tonnoirre et une esclipse moult terrible. Et avant cette pluye par dessus les batailles autant d'un lez (côté) comme de Tautre avoient voilé grant foison de corbeaulx en de*
* Ducange , an mot Bomhatdn.
* Froissard dit quinze saille.
* Froissard.
S74 HISTOIBB DB FIAKCB.
menant moult grant tempeste. » On croirait que Proissar<l se fait superstitieux pour être pittoresque. Il redit les présages comme Tite^Live ; mais il note aussi un incident plus réel. « Après ce^ Tair commença a esclaircir, le soleil à luyre moult bel et cler , et Taroient les François droict aux yeulx, et les Anglois par derrière. » Cette circonstance était funeste ; mais la dispersion des Génois , frappés comme des ennemis par le duc d'Alençon, arait déjà fait une horrible confusion, et dans ce désordre s'engagea la lutte ; elle fut effroyable. Les Français se précipitaient dans la mêlée , ne sachant pas même où frapper. Le comte d'Alençon y périt en combattant avec témérité plutôt qu'avec courage. Jean d'Harcourt fut tué de même. Soa {î*ère GeoAroy combattait à côté du jeune prince de Galles; il put le reconnaître à sa bannière, et le voir tomber au milieu des Français fidèles. Le roi s'avança avec sa che* Valérie dans ce pêle-mêle , il eut un cheval tué sous lui. Mais Fintrépidité était inutile; le désordre avait mêle tous les rangs, et troublait tous les coups. En peu de moments, la fuite se déclara partout. Les braves n'eurent alors qu'à se faire tuer. La fleur de la chevalerie ohéi, disent Jes Grandes Chroniques, Selon Froissard, onze chefs de princes, quatre* ▼ingts bannières, douze cents chevaliers et trente mille hommes dautres gens gisaient par terre. Le roi de Bohême se fit tuer comme à plaisir ; il était aveugle, il se fit conduire au plus fort des massacres, il y expira sous mille coups. Son fils reçut trois blessures. Chevaliers, nobles, soldats, voulaient également mourir, c'était une fatale émulation. Le roi restait seul, désolé, en présence de ce désastre. Jean de Hainaat , qui ne l'avait pas quitté , le força de s'éloigner. La nuit arrivait. Philippe s'achemina avec quelques chevaliers vers le chAteau.de la Broyé* Quand il arriva, les portes étaient fermées; c car il faîsoit jà moult noir et obscur. Lors ûst le roy appeler le chastel lain qui vint sur les guettes et dist ; « Qui est ce là qui iîppelle à cette heure. » Le roi dist : « oeuvrez, oeuvrez, » c'est la fortune de France ! » Admirable couronnement
HISTOIBE BB FRAlfCE. 575
<rune journée fatale x on dirait le génie de la patrie qui se fait entendre '. ^
Jamais la France n'avait éprouvé un tel désastre; et pour comble , le lendemain, les communes de Rouen et de Beauvais, qui arrivaient au secours du roi, furent en- . core taillées en pièces. A ces nouvelles, la France fut dan» la consternation, et il faut voir comme le chroniqueur, s*interrompant pour pleurer tant de morts, accuse de ces malheurs les péchés des peuples ï « Ce que nous voions , nous tesmoignons; car Torgueil estoit moult grant en France^ et meismement es nobles et en aucmis autres; c'est as^voir : en orgueil de seigneurie et en convoitise de richesses et en deshonnesteté de vesturé et de divers habis qui couroient communément par le royaume de France. » Et le chroniqueur ayant raconté avec minutie ces modes étranges, comme si elles étaient tout le crime de répoque , ajoute ces paroles : « Et pour ce, ce ne fa
* J'ai anivi les récits de Froissard; toutefois, à Men étndier cette parole : C'est la fortune de France ! j'ai en quelque peine à l'accepter comme une parole historique : on dirait une parole de poésie moderne» César avait dit à son batelier : Tu portes César et sa fortune. C'était une grande parole dans une bouche de Homaio, pour qui ce mot de tor» tane avait un grand sens. Dans la bouche de Philippe» ee mot n'a peint une signiûcatioo déterminée par la langue de son temps. On a étudié les vieux manuscrits; ils portent : C*est le infortune roy de France» Le mot est touchant, mais je me déûe même des manuscrits. Ce mot l'infortuné n'éitit pas fait non pins dans la langue du xiv* siècle ; il signifie aujourd'hui le contraire de fortuné, et fortuné signifie heureux; alors fortune avait un sens tout différent. Ce mot exprimait une idée de sori^ de hasard, de fatalité , comme nous disons. C'est pourquoi Philippe de Talois fut, au commencement de son règne , appelé le roy fortuné , e'est-à-dire le roi de hasard, le rot frour^. parce qu'il était venu au trône comme par accident ; et sans avoir dû s'y attendre ; de sotte que je pencherais à rétablir la parole de Philippe an chfttelain de Broyé : Oux)re% ! c'est le fortuné roy de France -, comme s'il eût dit : C'obt le pauvre roi de Frauce ;^ce mot paraîtrait moins dramatique à ceux qui font de l'histoire une affaire de poésie : mais il serait touchant encore pour ceux qui acceptent l'histoire telle qn'eUe est... An reste, ce n'est Ici que de la conjecture, et la coniccture fléchit derant le fait- Le mot de t'hfstoirr est celui du texte. Le mot des manuscrits est : 2e infortuné rotj dtî France.
576 HISTOIBB DE FRARCB.
pas merveille se Dieu voult corriger les excès des François par son flael , le roy d'Angleterre * . » Quant à Edouard, il se hftta de mettre à profit sa victoira D courut mettre le siège devant Calais. Cette ville, séparée de r Angleterre par l'espace le plus resserré du détroit de la Hanche , lui devait être comme un passage ouvert sur le royaume de France. Il réunit devant ses murs toutes ses forces , et lui-même voulut suivre ce siège fameux dans Thistoire. Un chevalier de Bourgogne, Jean de Vienne, défendait la place ; vaillant homme de guerre , et que les désastres n'avaient pas intimidé. Edouard n*espéra pas le vaincre par la force, il résolut de le dompter par la faim; et pour cela il bâtit comme une seconde ville sur un espace de terre entre Calais, la iner et une petite rivière, et là il oavrit un marché à TAngleterre d'un côté, à la Flandre de Tautre, tenant la ville bloquée, et mattre de Textérieur par le défaut de toutes communications.
Pendant que se faisait ce siège de nouvelle sorte, sans machines et sans batailles , la guerre avait ses inégalités dans la Guyenne et dans la Bretagne.
Le duc de Normandie , qui assiégeait Aiguillon contre Gautier de Mauni , fut obligé d'emmener ses troupes au secours du roi son père.
Charles de Blois se défendait en Bretagne avec une bravoure éclatante. Après des sièges de villes et de châteaux qu'on prenait et reprenait sans coup décisif, un combat plus important fut livré autour d'un château nommé Roche de Ryan ou Roche de Rien, occupé par les Anglais, à une lieue de Tréguier. Charles de Blois , avec toute la chevalerie bretonne , engagea la bataille contre les forces anglaises avec une intrépidité admirable. Le général anglais, Thomas d'Aigworl *, fut pris , doUvré , repris, déhvré encore , tant la mêlée était furieuse. Mais Charles de Blois était blessé de dix-huit coups de lance; il ne put soutenir
' Voir 168 Grandei Chron. de M. P. Parift. * Les Chron. disent Dangorre, Chron. de du Gueselin,'^ ht P. Daniel écrit D'Argoni.
HISTOIBB DB FBAKGS. S77
plus longtemps la bataille. H tomba à terre , où il resta immobile parmi d'autres chevaliers frappés à mort autour de lui; de ce nombre le comte de Rohan, le sire de Laval» les seigneurs de Cbftteaùbriand et de Raie, les sires Geof* froy Tournemine, de Rieux, deMache^ou, etmouU d'autres barons et seigneurs. L'armée était dispersée. Le maréchal de Beaumanoir était prisonnier. Le champ de bataille restait ouvert aux pillages des varies anglais , qui s'en vinrent les oecis despoiUer. Un varlet nommé Cousin s'alla heurter contre le duc Charles , vivant encore : Charles lui donna foy et serment , et obtint de lui qu'il allftt dire à sa femme qu'il n'était pas mort, en lui promettant de le faire riche homme. Hais peu aprà» le vainqueur le faisait chercher parmi les cadavres , et on le lui amenait captif. D'Âigwort voulait qu'il se rendit à lui ; et sur son refus il le fit mettre en ung ceUier tout nud sur un pou de fein ; « puis fil venir quatre archiers, et contre le duc les voulut faire traire, se à luy ne se rendoit. Charles respondit que gentil homme estoit et que sa foy ne bailleroit à aultruy que à celluy à qui l'avoit promise. » Ce spectacle de fierté ne désarmait pas l'Anglais furieux. Il fallut que les chevaliers qui Tente uraient se fissent suppliants ; ils lui disaient qu'il ne fust tant hardy de le faire occire. Adone il se reffraignit. Le duc, tout meurtri de ses blessures , fut emmené à Rennes , et de là envoyé à Londres ^
Il laissait sa cause frappée par cette défaite. Sa femme, Jeanne de Bretagne, releva son épée tombée à terre, comme la comtesse de Montfort avait relevé celle de son mari , et la guerre continua, chevaleresque et dramatique, entre ces deux femmes; spectacle étrange qui étonna le monde et sembla donner de l'exaltation à la reine d'Angleterre dans une circonstance qui vint s'offrir en ce même temps. Pendant qu'Edouard faisait le siège de Calais, David de Bruce, roi d'Ecosse, attaqua l'Angleterre, et porta le
J'ai BQivi les réeilB de la Chron. de du Guesclin, Ils sont tout différents des récits de nos histoires. — Le P. Daniel dit qae le dnc sa rendit 4 un cheraller breton, Tannegny dn Ctaàtel.
TOM. n. 31
578 Hiffronus de f&aitgb.
raTBge en plusieurs proTinces, La femme d'Edouard leva une armée de cinquante mille hommes , et covnrnt de sa personne lirrer bataitte à Dayid. Le roi écossais fut vaincu et resta prisonnier. La reine Femmena"^ en triomphe à la Tour de Londres, et peu après elle passait en France pour jouir de sa rictoire dans le camp de son mari, parmi tant de nobles duevalters, dignes juges des beaux faits d*armes.
Tout prospérait aux armes anglaises. Mais la France était dans le deuil et dans les larmes; les impdta aDaieal croissant, sans nul profit pour TËtat. Le peuple soufflrait, et la douleiff eemUait avoir dté renthousiasoM qui fait le soecès des bataQles.
Le roi cependant ne désespérait pas de lui-même. Il leva des armées nouvelles , et il alla à Saint-Denis prendre roriflamme, qu*il remît à messire Geofiroy de Cbarny, chevalier bourguignon , pnwtfu^nwne H ên> armei experu L'histoire doit noter le retour de (Seoffiroy de Harcourt » qui s'était lassé de ses félonies, et se vint jeter aux pieds du roi, criant merci en ces termes : cTaî esté traistre du roy et du royaume , si requiers miséricorde et pais; » et le roi lui fit grâce. Mais d'horribles justices reparaissaient eicore. Deux chevaliers normands infidèles an roi. Ni-* choie de Gronsi et messire Rolant, avaient été pris et en* voyé» aux halles de Paris. « Là oreot les testes copées et puis furent pendus au gibet *. »
Le peuple continuait à se mêler à ces effroyables punitions des félonies. A Laon, un avocat fut exécuté pour de tels soupçons* A Paris, «in cHo^m, le chroniqaear parle ainsi , un citoyen qui était /tera, Gui accusé de vouloif Uirrer la ville ; « pourquoy il ot les bras et les cuisses oopées, et depuis fo pendu par le col au gibet *. »
La douleur semblait ne laisser que le courage des barbaries* Mais par la se déclaraient aussi les antipathies po-> pulaires. On étalait les supplices devant la multitude, et c'était comme une satisfaction donnée à sa haine.
' Gtandiu Chron.
HISTOIBB BB VBAI9CB* 579
En même temps le roi meickait vers Calaia, espérant faire lever le siège par l'appareil de son arnée :. sa femme était restée à Saint-Denis « faisant fmre oraUoM^ et messes chanter; « et s'y faisoit prëeschier au pcrupcle, alki q.ue Dieu Toulsit garder le royaume de France et le roy *. »
La ville élait réduite a toutes les extrémités de la famine. Rien n'entrait dans ses murs depuis un an* Le commandant Jean de Vienne n'avait pu que renvoyer les sialheoreux hai>itants , inutiles à la défense, fenomes, enfants, vieillards; il ne restait que des hommes capables de moo* rir. Lorsque du haut des remparts ik vireoi l'armée de France; ilspurent ceoire que la £n de leurs maux était arrivée. Mais Edouard restait dans son camp fortifié comme une vaste citadelle, et il se contentait d'empôcher tes communications du dehors avec la ville. Le roi vit bientôt qu'il serait impossible de porter secours aux assiégés. Le pape cependant intervenait par ses ambassades. Il y eut des conférences; mais elles furent vaines. Le roL prit le parti de s'éloigner, laissant le désespoir au cœur des chevaliers et des bourgeois de Calais.
Alors ceux-ci, vaincus par cette horrible soufirance de la faim , allèrent supplier Jean de Vienûe de capitvler. Et Jean de Vienne , cédant à leur prière, parut au haut des remparts, demandant à parler au nom de la ville. Edouard lui envoya deux chevaliers. Et Jean de Briehne leur parla ainsi : « Oiiers seigneurs» vous estes moult vaHlans chevaliers en faict d'armes, et scavez que le roy de France que nous tenons à seigneur nous a céans envoyez, el commanda que nous gardissions ceste ville et chastel; al que blasme n*en eussions et luy nul dommaîje» Nous ei avons faict nostre pouvoir : or est nostre secours failly; et nous si estraina que nous n^avons de quoy vivre. Si nous conviendra &ous mourir ou enrager de famine si le gentil roy vostre seigneur n'a mercy de nous : laquelle chose lui vuiDilIez prier en pitié, et qu'il nous vièeille laisser aller tous ainsi que nous sommes; et vueille prendre
* Grandes Chron*
580 HISTOIBB DE FRARGB.
la ville et le chastel et tout Tavoir qui est dedans ; si en trouTera assez *. »
Et, à ces touchantes paroles, Mauni , Tun des chevaliers, ayant répondu que le roi Edouard était courroucé contre ceux de la ville pour leur résistance opiniâtre , et qu'il ne ferait pas miséricorde , Jean de Vienne dit que lui et les siens n'avaient fait pourtant que leur devoir de sujets fidèles ; et , du reste , ils avaient encore la volonté de mourir , s'il le fallait , mais ils se fiaient à l'intervention des chevaliers qu*on leur avait envoyés pour obtenir d'Edouard de nobles conditions.
On porta ces paroles à Edouard ; et il répondit en ces termes : « Sire Gauthier , vous direz au capitaine de la ville que la plus grande grAce qu'il pourra trouver en moi , c'est qu'ils se partent de la ville six des plus notables bourgeois, les ehefis tous nus et tous déchaussés , les hars au col , et les clefs de la ville et du chastel en leurs mains , et de ceux je ferai en ma volonté , et le remanant (le reste) je prendrai à merci. »
Ces conditions reportées à Jean de Vienne , aussitôt il assembla les bourgeois de la ville, et les fit délibérer sur cette effroyable capitulation , qui annonçait la mort à six d'entre eux , sans qu'ils fussent désignés. La consternation fut grande , et le silence était profond au milieu de cette bourgeoisie menacée. Nulle voix ne s'élevait pour délibérer. Mais un homme s'avança dans l'assemblée muette ; il se nommait Eustache de Saint-Pierre ,* c'était un des citoyens notables; il dit à ses frères : « Seigneurs, grans et petis , grand meschief seroit de laisser mourir ung tel peuple qui car est par famine ou autrement quant on y peut trouver aucun moyen , et feroitV&Qt aumosne et grâce envers Nostre Seigneur qui de tel meschief les pourroit garder. Tay endroit moy si grant espérance d'avoir pardon envers Nostre Seigneur si je meurs pour ce peuple sauver, que je veuil estre le premier *• 9
•Frofaiard, LuzYiiL Ubid.
HISTOIBE DE FRilfCB. S81
Tel fut le langage du grand citoyen. Rien de semblable Ae s*était vu aux temps les plus héroïques ; et quand Eustache de Saint-Pierre eut ainsi parlé , chascun , dit Fhistorien , le alla adorer de pUU. Tous se jetaient à ses pieds avec des pleurs et des soupirs. Jean de Vienne voyait ce spectacle en larmoyant tendrement. L* émotion était au comble. Tout à coup un autre citoyen , Jean d'Aire, triehonnête bourgeoie^et de grant affaire, annonce qu'il fera compaignie à son comphe sir Èustace; et aussitAt deux frères^ Jacques et Pierre de Wuisant, demandent le même honneur. Ils étaient cousins des deux premiers. Et enfin deux autres citoyens, mais l'histoire ingrate ne les a pas nommés , parurent pour faire ce nombre de six que le roi anglais avaitimposé au patriotisme des Calaisiens. Et quand les six victimes furent prêtes , on ouvrit les portes de la ville , et le peuplé entier les suivit jusqu'aux derniers remparts avec des gémissements et des pleurs. Ce fut un spectacle affreux de douleur , et parmi ces désolations se remarquait toutefois un sentiment de fierté silencieuse qui donnait à la défaite je ne sais quelle supériorité sur la vie* toire. Les bourgeois captifs marchèrent de la sorte, nu-pieds , la corde au cou , vers la tente d'Edouard ; et à leur aspect l'admiration avaitpassé de la cité dans le camp. Il y avait de la prière dans tous les regards^ Mauny osa se faire suppliant. Toute l'armée se taisait. Mais Edouard paraissait inexorable. Enfin sa femme vint tomber à ses pieds. Ses larmes sauvèrent les captife. Elle les emmena dans sa tente, les fit vêtir, leur donna à manger, et puis les renvoya avec quelques dons.
Ainsi s'acheva ce siège. Le gouverneur, Jean de Vienne , fut fait prisonnier avec tous les chevaliers qui avaient combattu près de lui. Toutes les armes furent remises au vainqueur , la ville dépeuplée ie ses habitants ; les familles anglaises vinrent s'y établir , et par là elle sembla être une seconde fois ravie' à la France. Le roi Philippe ne put que recueillir auprès de soi tout ce qu'il put de Calaisiens fugitifs ; il fU ordonnanee que tous tes of-foes qfdvaq[aeiroimlf\i»seinihaiU^ c$
S82 HisraiES db fbauce.
fu*i^ tavoierU loyalement servie ju&qu'â ce que tous lussent mdemnisês de leurs sacrifices *•
Après cela, Edouard entendit les paroles de trèye qui, depuis longtemps , lui étaient portées par des cardinaux. Mais la France était horriblement éprouvée par des maux âè tous genres. La misère était kocribla; la peste éclata. EQe avait d^abord paru en Languedoc, venue, disait^a» trouUre^mer par la Lombardie. Elle y fit des ravagea peoH dant huit mois ; puis eUe gagna la Fiance; elle se révéla cTabord dans une petite bourgade, à Roissy, près de Go- :Tesse. De là elle se répandit avec ses ânislres teneurs. A Faris, il mourut, disent les chroniques, cinquante mîUd personnes; à Saint-Denis, environ seize oûlle. La plupart des contrées de TEurope furent visitées par le fléau. En quelques lieux , en Allemagne surtout, on crut ^e les juifs ou de mauvais chrétiens empoisonnaient les sources. On les mit à mort. Ces idées sinistres montent d'ordinairo à Tesprit des peuples en de telles calamités. En France^ la ]}eur avait glacé toutes les Âmes : puis après la peur venait quelquefois comme une frénésie de plaim. On dansait en attendant la mort ^; mais^ à côté des exemples de folie ou de lâcheté , on vit de touchants exemples de courage. Le «fironiqueur parle des saintes sœurs delà tnaison de Dku *, qui allaient distribuant la consolation et les. secours avx infortunés. Toutefois le fléau se déployait; ses ravages durèrent un an et demi. Aucune détresse ne maaqBaîl ofors à la Franoe.
1348-1349.— Une sorte de trêve avait éui faite après la prise de Calais ; mais elle n'avait point empêché fttfik|«tt& tentatives isolées» qui témoignaient d'un besoin nmiael & recommencer les batailles. En Guyenne, en Bretagne, on 8*enlevait des châteaux. La Roche-de-Ryan lut aioâ soconquise parle parti du comte de Biois. Un chevalier qui
• Crmdêi Chron. — Le P, Daniel. — Do Tillrt , Recwil .d» tratlâ»
* Voyez d'étranges ràslls dans les Cffuratet Ck^m. ^Sancts sororee demâs Dei. AûL
HISTOIRB DR FRAUCB. 8B3
commandait à Saint^mer, Geofiroy de Gharny, le même i qui Philippe de Valois avait naguère remis Toriflammie » vaillant à la gaeiri^, voulut employer la ruse pour reconquérir aussi Calais! Il fit un marché secret avec Aimery de Pavie , à qui Edouard avait confié la défense de cette viUe. L'infidèle Italien la devait remettre pour vingt mille écus. Mais Edouard sut le marché^ et manda Aimery à Londres. H lui demanda, pour toute vengeance, de lui livrer les secrets de cette trame. Aimery joua nn double rôle de trahison, et revint à Calais. Le roi le suivit de près, avec son fils le prince de Galles ; oiais il arrivait mystérieusement comme un simple chevalier, entre trois cents chevaliers qu'il avait fait armer sous les ordres de Mauny. Aimery n'avait plus le choix de la trahison; il continua de faire ses trames avec Cbarny, et lorsque le moment de livrer la place fut venn , Chamy arriva à une porte convenue, tout triomphant. Quelques tronpes fidèles raccompagnaient ; peu de chevaliers savaient son secret ; parmi eux , Oudart de Renty ; celui-d portait les vingt mille écus ; Aimeiy se trouva à la porte, et fit entrer Oudart de Renty avec douze dievaliers et cent armures de fer. Il fallait d'abord recevoir le prix de la trahison ; pois on livrerait le château aux chevaliers. Cependant Chamy attendait à la porte ; déjà il trouvait l'attente longue, et il se plaignait à ses compagnons. Le Lombard eotnpte les florinB, faii dit l'un d'entre eux. Tout à coup les hommes d'armes qui étaient entrés sont enveloppés par deux cents lanciers , qui s'écrient : Uaunyi Màunyf à la rescoueee^î Cbarny entend le tumulte de la ville , et alors il se voit trahi. Bn même temps la porte s'ouvre, et des multitudes d'hommes armés se précipitent avec les mêmes cris. Charny dit à ses chevalins : « NoSs sommes trahis! la fuite est impossible; faisons-nous tuer ici! » Le jour allait paraître; un affreux combat commença entre l'élite de la chevalerie de France et d'Angleterre, si ce n'est que tous les avantages étaient
* Reteoutse, Tteux mot; rescoux, déliné; à la refCoiMte, à la déU« vrance , à la délivrée /
584 HISTOIBE DE F&AKCE.
à ceux qui sortaient de la ville , préparés d^avance à la surprise des Français. Edouard, qai s*était fait chevalier pour cette étrange expédition , s'était précipité avec les autres ; et , descendu dans la mêlée , il reconnut un chevalier de France, qui, de son glaive, renversait à droite et à gauche tout ce qui s*oSrait à ses coups; c'était Eustache de Ribaumont. A mot, RibaumovA! cria Edouard; et le combat le plus acharné commença entre eux. Ribaumont, de son épée, à deux mains, frappa un si rude coup sur Edouard qu'il le fit choir sur ses genoux ; mais il se releva, couvert du bouclier. Deux fois Edouard fut ainsi terrassé par le terrible chevalier ; et cependant les Français étaient dispersés au loin, et dans cet effroyable duel Ribaumont se vit seul contre des flots d'ennemis, qui, d'abord spectateurs, auraient horriblement vengé sa victoire. Alors , sans connaître son adversaire , il alla à lui en lui disant : c Sire chevalier, je me rends votre prisonnier ! n On l'emmena au château. La plupart des autres chevaliers étaient morts; quelques-uns avaient pu fuir; d'autres furent faits prisonniers avec Ribaumont , et entre ces derniers était Charny, couvert de blessures \ doublement trahi en cette journée fatale et romanesque tout à la fois.
Edouard fit honneur à ses prisonniers , et les fit asseoir à sa table; et le soir il leur parla ainsi : c Hessire Geoffroy, dit-il à Charny, je vous dois par raison peu aimer, car vous avez voulu avoir pour vingt mille écus ce qui m'avoit cousté beaucoup davantage; mais vous y ^vez été attrappé. » « Hessire Eustache, dit-il ensuite à Ribaumont, vous estes le chevalier au monde que veisse onques plus vaillamment assaillir ses ennemis, ne son corps deffendre, ne ne me trouvé onques en bataille , où je veisse qui tant me donnast affaire, corps à corps, que vous avez hui fait. Si vous en àonne le prix, et aussi sur tous les chevaliers de ma cour pardroicte sentence. »
« Adonques, continue le vieux historien, prit le roi son chappelet qu'il portoit sur son clief, qui estoil bon ei riche,
* ^ande« Chron.— Froissard.
HISTOIBB DE FRAHCE. 585
et le mit sur le chef de monseigneur Eustache , et dit : c Monseigneur Eustache^ je vous donne ce chappelet pour » le mieux combattant de la journée de ceux de dedans 9 et de dehors ; et vous prie que vous le portiez celle an- » née pour Tamour de moy. Je sais bien que vous êtes » gai et amoureux, et que volontiers'-yous vous trouvez 9 entre dames et demoiselles, si dites partout là où vous » irez que je le vous ai donné. Si vous quitte votre prison, 9 et vous en pouvez partir demain, s'il vous plait ^ ^
Telle fut cette étrange expédition, mêlée de maladresses, de perfidies et de beaux faits d'armes. La chevalerie du XIV* siècle se peint à merveille en ces récits. Le roi de France désavoua Charny ; mais Edouard honora Aimery de Pavie, qui lui faisait gagner vingt mille écus et conserver sa conquête de Calais, après avoir voulu la lui faire perdre pour la même somme. Cette double trahison devait plus tard être punie par une atroce représaille; mais en ce mo« ment peu d'événements suivirent l'aventure de Calais. La peste suspendit la guerre, et la trêve continua.
La reine Jeanne de Bourgogne était morte un an auparavant; la femme du duc de Normandie, Bonne, ûlle du roi de Bohême, mourut aussi ; le père et le fils se remarièrent. Philippe, de son côté, avait voulu donner à son fils Blanche de Navei^re, fille de Philippe, roi de Navarre, et de Jeanne, fille de Louis le Hutin. Lorsqu'il la vit arriver, jeune et belle, à sa cour, il la prit pour lui, et il fit épouser à son fils, Jeanne, comtesse de Boulogne, veuve de Philippe, comte de Bourgogne.
1350. — Ces mariages ravivèrent un instant la cour; mais les fêtes ne firent que paraître- Philippe mourut un an après.
Il laissait la France dans un état affreux de désolation. Son règne avait été plein de désastres ; et, pourtant, il n'avait manqué ni de courage, ni de volonté, ni de prévoyance. Son génie fut inégal aux conjonctures, et on eût dit qu'il se sentait impuissant à vaincre les périls. L'his-
* Grandes Chren.
586 HisToras i« taaiigb.
toire croit voir sar cette figure de roi je ne sais quoi de triste, semblable à une résignation désespérée. An début de son règne, onFavait appelé Philippe le Fortuné. « Garai comme aucuns ai':oient, Forîtme V arait ealeré aa rojaume, et estoit grant aamiracion à pluseak>â comment trois roys si très biaux estoient, en Fespace de treize ans, mors rim après Fautre *. » Ce snmom de fortuné^ je Faî remarqué déjà, avait alors une signification que la langue moderne n'a pas gardée; et la preuve , c^est qu^ensuite on Fappela Philippe Vheureux, à cause de sa première victoire sur les Flamands*; puis on Fappela Philippe letrk^Hm ^ràim, à cause de sa piété; et evfîn rassemblée des évèques loi décerna le titre de catholique^ h cause de son affection pour FEglise *. Â voir cette indécision de désignation, on dindt comme une impossibilité de saisir le caractère du monarque ; et il échappe , en effet, aux appréciations de Iliis* toire, comme fl parut échapper aux jugements des contemporains : roi digne d^ntérèt, cependant, mus pariijBS infortunes plus que par ses vertus. H y a dans Fhumanité un sentiment inexorable envers les rots; elle leur tient peu de compte de leurs qualités propres , si eDes n'ont pas suffi à leur mission. Philippe eût été un citoyen honnête ou un chevalier vaillant; il Ait à peine roL L*Etat déclina en ses mains par une pente rapide. Uhisloire doit noter pourtant qu'il sentit le besoin de dominer Favenir par une sage et / i^e éducation da son fib. Lui-même avait manqué d'instruction ; par là û fat inégal aux événements, n entoura son fils des soins qui avaient manqué i sa jeunesse; mais F^an était donné à la décadence : un siècle entier devait suffire à peine pour arrêter cette rmne* Pourtant le génie militsdre était partout ravivé. La che- Talerie était dans sa gloire. Llionneur des armes était porté à son plus haut point de susceptibilité. Toute la force féodale s'était dirigée Tors les batailles. Les hommes
* Grandei Chrofu
• Ihid.
» Ihid.
HISTOimS DE FaâHCB. 587
se plaisaient aux armares de fer, aux grands ccnips de lance, aux fortes joutes; la mort leur était un jeu; mais avec tout cela on ne fait pas un empire. La politique B*est pas la force , mais remploi de la force. Le génie manqua pour gOQvemer e< faire mouvoir Ces machines animées, qu'on appelait armures de fer. Et par là commença à dépérir rœuvre admirable de Philippe Auijttste et 4e saint Louis. Du reste la société chevaleresque trouvait le temps de mêler à ces rudes exercices de la force des goûts d'élégance efféminée. La description des modes et des mœurs de cette époque semblerait annoncer une époque de luxe et de joie ^ Cest un triste contraste avec les maux qui désolaient la nation.
Un autre contraste , ce fut de voir fleurir les études , à mesure que TÉtat dépérissait. Philippe protégea TUniversité. De nouveaux collèges furent fondés. La science et la philosophie firent des progrès ' ; mais la ruine publique ne suivit pas moins son cours.
En ce temps-là parut la secte des flagellants^ secte fanatique qui donnait en spectacle au peuple ses abominables pénitences. Ces malheureux disaient qu'après s'être déchirés à coups de fouet pendant trente-trois jours et demi, ils étaient absous de tout péché, et devenaient purs comme
• « Les uns aboient robes si courtes qu'il ne leur yenoient que aux nasches (nate«, fesses), et quand il se baissolent pour servir un seigneur, il monstroient leurs braies et ce qui estoit dedens à ceux qui estoient derrière eux , et si estoient si étroites qu'il leur falloit aide à eui yestir et au despoiller , et sembloit que l'en les escorchoit quant l'en les despoillioit. Et les autres avoient robes frondées sur les rains comme femmes , et si avoient leurs chaperons destrenchiés menuement tout en tour ; et si avoient une chance d'un drap et l'autre d'autre ; et si leur venolent leurs cornettes et leurs manches près de terre , et sembloient mleox Jugleurs (jongleurs) que autres gens. • C'est là que le chroniqueur ajoute : « Et pour ce , ce ne fn pas merveille, se Dieu voult corriger les excès des François par txf^ Ù&à , le roy d'Angleterre. » La puniUon eût semblé excessive pour de^ modes ridicules; mais les modes cachaient apparemment des mœmrs mauvaises. Le chroniqueur ne Ta pas dit.
* Eût. d$ VUniversité, par Grevier, an. I)30*1860,
588 HISTOIBB DE FBARGB.
avant le baptême. On fut obligé de les poorsoirre comme des malfaiteurs scandaleux. La secté-avait gagné tous les rangs, et y avait grant foison de gran$ hommes et de gentilshommes ^ Ce fut un instant de vertige. D'autres spectades allaient bientôt servir de distraction aux peuples*.
* Grai^des Chxon*
FNi m onxUEni volvice.