CHRISTLVNISME DANS LES GAULES
L'organisation de la conquête dans les Gaules fut une œuvre savante de politique ; mais elle ne fut pas soudaine. Tout (illail lentement dans cette république Romaine, même alors qu'elle allait vite dans sa décadence et dans sa ruine.
Ce qui fut prompt , ce fut l'habileté de César à faire aimer sa victoire. Cet homme, qui venait de dépeupleriez Gaules par le ravage et par le meurtre, trouva le secret de s'y créer des défenseurs et des auxiliaires pour une autre sorte de guerre que depuis longtemps méditait son ambition.
Il traça des provinces dans ces régions, suivant les trois grandes divisions de mœurs et de langues qu'il avait d'abord aperçues : la Belgique au nord , la Celtique au centre, F Aquitanique au midi. La Province gardale privilège de son nom , qui semblait indiquer un certain droit dans la
HISTOIBE DE FRANGE. 35
servitude. Et aussi , la domination romaine y avait déjà introduit des mœurs et des lois qui lui dtaient davantage son aspect prmiitif et son caractère gaulois.
C'est pourquoi apparemment, dans les dissensions san* glantes qui se préparaient en Italie, la Province était d'avance disposée pour le parti de Faristocratie et du Sénat, qui était encore le pnrti des faveurs et de l'Empire.
César trouvait dans les autres parties de la Gaule de« dispositions tout opposées, et son génie, moitié despotique, moitié populaire , sut en tirer profit pour son ambition.
Ce fut dans les Gaules qu'il se forma une armée pour aller disputer la domination à Pompée. Les jeunes gaulois de familles nobles se firent gloire de prendre les arme« pour un tel vainqueur. Il affectionna surtout une légion qu'il appela la légion de l'alouette, à cause d'une crête qui surmontait le casque des soldats. Il avait dompté les Gaulois par la terreur. Il les captiva par la bienveillance. H eut des bienfaits à répandre sur cette terre ravagée, et ces bienfaits il les tounia contre sa pairie.
César marcha d'abord vers la Protime, fidèle au Sénat. Il la soumit sans peine. Marseille ferma ses portes; ce fut une résistance longue , mais vaine. César , après des vengeances , s'en alla passer le Rubicon. Les destinées de la République toucbaient à leur terme.
Api es la bataille de Pharsale, il récompensa par des honneurs le dévouement des Gaulois qui l'avaient servi, et ainsi la conquête eut ses flétrissures dissimulées. Tous les sol* dats de cotte légion de F Alouette furent faits citoyens romains; la plupart des cantons de la Gaule furent admis au droit de cité, et une multitude des principaux Gaulois reçurent le titre de sénateurs. Les vaincus semblaient faire invasion dans la ville des vainqueurs, et aussi furent-ils un objet d'envie ou de risée de la part des vieux patriciens qui prenaient encore au sérieux le privilège de la laticlave *.
Mais tout changea à la mort du dictateur ; et Auguste ,
* « On disait ordinairement à Rome , que les Gaulois avaient laissé leurs brayes pour prendre la laticlave. » Scipion Dupleix, Mémoire des
36 HISTOIRE DE FBANCB.
qui succédait à sa puissance sans succéder à sa politique, crut apparemment se faire pardonner l'empire, en en faisant sentir le poids aux nations vaincues. Il parut dans les Gaules en ennemi plutôt qu en dominateur. L'aspect de ces peuples , encore tout vivants de courage et de souvenirs , fit aussi trembler le maître du monde. Il résolut de les tenir sous un joug de fer, et, pour leur ôter jusqu'à leur histoire , il changea le nom de leurs cités , déplaça les villes, morcela les cantons, bouleversa les populations, mêla les races, et lit de tout le pays un grand chaos où le despotisme put seul se reconnaître , grâce à son régime effroyable d'égalité *. Après cela, il jeta par-dessus tout ce désordre un appareil de luxe , et il essaya de faire aimer la servitude par la corruption. C'est la pire espèce de despotisme.
Ce n'est point le lieu de suivre en ses détails cette révolution politique. Elle ne devait servir qu'à la dégradation des Gaules; peu à peu elle profita à leur bien-être. Des goûts nouveaux s'introduisirent. Les riches romains allèrent demander au sol gaulois les trésors de sa fécondité, et lui apportèrent les bienfaits de leur industrie. De grandes cités s'élevèrent. Lyon fut fondé , et de cette ville , siège du commandement et centre de l'unité romaine , partirent des germes de civilisation , précurseurs d'une révolution plus profonde et plus bienfaisante.
Rome elle-même suivait ses destinées. L'Empire s'ea allait passer de mains en mains. Tous les exemples d'infamie allaient tomber à la fois sur cette maîtresse du monde.
Gaules, etc. Les ouvrages de ce savant sont négligés, et prouvent cependant avec quel soin les origines françaises ont été fouillées dés la fin da XV siècle.— Voir Suet, in Vit, Cas.
* Tacite dit que les Sicambres furent transportés de leur pays dans les Gaules.— Sicambri excisi.et in Gallias trajecti. iinn.,lib. xii, cap. 39.
— Suétone dit qu'Auguste transporta les Sicambres en Gaule. ^ Sicambros dedentf's se traduxit in Galliam. In Àug,, cap. 21.
^Lipse dit qu'il en transporta quatre cent mille au rapport d'Eutrope, qui parle des Alemans. — Quo belle quadringintamillia captivo» mm ex Germania tianstulit, et super ripam Rheni in Gallia collocaviU
J)$ magn, Rom,, lib. i, cap. cuit.
Et cependant le génie de la domination survivait dans cet empire dégradé. Pendant que Rome était courbée sous le joug de ses tyrans , les nations restaient pliées à sa tyrannie. Ce fut un double travail de servitude qui se fit dans tout l'univers.
En même temps, le Christianisme paraissait. C'était une domination d'une autre sorte qui se levait sur les peuples. La conquête romaine avait partout organisé l'esclavage ; la conquête chrétienne allait partout établir la liberté.
Ici donc , deux histoires se présentent ; celle du vieujt monde qui tombe par les crimes, par les atrocités , par les> voluptés, par les ignominies ; et celle d'un monde nouveau qui naît par les vertus , par les sacrifices , par la bienfaisance ; deux histoires qu'on trouve en présence dans les Gaules, et que nous allons suivre avec rapidité.
^n ce temps-là, dit Tacite, les superstitions étrangères s'avançaient et se multipliaient prodigieusement. Le grand historien atteste de la sorte le travail qui se faisait dans l'humanité. Ailleurs il avait dit quelle était l'attente de tout l'Orient * ; les oracles même avaient jeté d'étonnants présages j la poésie servait d'écho à ces bruits mystérieux ; et Auguste, dit Suétone , avait fait brûler deux mille volumes de prédictions, comme s'il y eût vu une menace pour son empire •. Ainsi s'était levé le Christianisme ; ses progrès soudains et la grandeur de sa marche avaient aussitôt étourdi la raison douteuse de la vieille idolâtrie.
Les Gaules entrevirent de bonne heure cette lumière. Mais l'action pohtique du Christianisme ne pouvait être dès l'abord comprise des peuples. Les hommes qu'il venait affranchir ne virent souvent dans ses maximes qu'un appareil de croyances qui blessait leurs passions. Ainsi , la conquête chrétienne ne fut pas rapide dans les Gaules. Apparemment il fallait que cette terre, longtemps souillée par les barbaries druidiques, reçût de longues expiations sous l'autorité de ses vainqueurs; et l'affranchissement
* Percrebuerat oriente toto, etc. Texte fameux. Tac, SiiU, lib. ▼• ' Suet., in Aug,
moral avait besoin d'ctre préparé par une organisatioa eitérieure qui elle-niôme ne se faisait qu'avec lenteur.
Il est remarquable aussi que les empereurs qui, de toutes parts , avaient attaqué le Christianisme avec fureur, le laissèrent aller d'abord inaperçu dans les Gaules. En général , les persécutions ne commencèrent que lorsque la puissance politique se sentit menacée par les maximes sociales qui tendaient à réparer la dignité de la race humaine. Et c'est mémo ce qui explique l'atroiité de ces vengeances , si elle se peut expliquer en dehors des raisons mystérieuses de la Providence , qui voulait que la vérité eût ses combats, et que le sang de l'homme fût môle au sang de la Victime qui était venue du ciel pour le racheter.
Mais, à part ces hautes vues de l'économie chrétienne, il est permis de penser que les persécutions des empereurs furent une réaction violente contre une révolution morale qui devait changer l'ordre des pouvoirs humains. Cest pourquoi les princes que l'histoire appelle cléments et éclairés, furent, à l'égard du Christianisme, tout aussi intolérants que les princes qui se plaisaient aux meurtres et aux barbaries. Marc-Aurèle et Trajan ne furent pas moins impitoyables que Néron ; et à peine même si la différence des caractères apporta des différences dans les formes de la répression. Et ce n'était pas un zèle de paganisme qui les rendait furieux contre les Chrétiens : c'était un pressentiment profond de l'immense nouveauté que leur croyance apportait dans la constitution de tous les peuples. . Non point que le Christianisme vînt dire aux hommes de briser violemment leurs chaînes sur la tête des oppresseurs; mais, tout en consacrant l'obéissance , fl apprenait la liberté; et il devait venir un jour oîi le commandement ne serait possible qu'à la condition que la soumission aurait cessé d'être la servitude. Or, à des maîtres qui ne connaissaient que le droit de la force, ce soupçon de la dignité prochaine des peuples dut être une excitation à une lutte désespérée et à des fureurs sans exemple. Dore , tant que le Christianisme fît peu de pro-
HISTOIBB DE FRANGE^ 39
gris dans les Gaules , les empereurs tournèrent ailleurs leurs répressions.
Tout porto à croire que saint Pierre avait envoyé de Rome des missionnaires dans les Gaules ^
« Le bienheureux Apôtre saint Pierre, prince de l'Eglise de Jésus-Christ , ayant ordonné saint Sixte archevêque de notre ville (Rheims), et sentant le besoin de le faire assister par des suffragants, lui donna pour compagnons et assesseurs dans la province, saint Sinice, d'abord éfoêquede Soissons, et ensuite de Rheims, ainsi que saint Memme, pasteur de Châlons •. »
Telle était la tradition dans la vieille France catholique. Le doute historique est ensuite venu troubler ces souvenirs.
Toutefois, cette naïve histoire de ïlodoard ne saurait être retranchée de nos monuments ; ou bien , à force de philosophie, on arrive à ne plus croire au passé.
Flodoard raconte la suite des évèques de Rheims , de» puis saint Sixte, qu'il rattache à saint Pierre. Puis il dit les martyres de quelques saints jetés au-devant des persécu* teurs; est-ce que ces noms propres de héros, et ces actions mémorables, et ces traits si bien marqués n'appartiendraient qu'à une histoire de chimères?
D'autres monuments attestent que les Gaules reçurent dès le commencement la lumière chrétienne. Saint Luc lui-même y parut, selon saint Épiphane. Saint Trophime fonda l'éghse d'Arles, et c'est encore saint Pierre, ou, selon d'autres, saint Paul, qui l'avait envoyé •. Saint Paul, dans sa Lettre aux Romains, marque son dessein de passer de Rome en Espagne. Saint Épiphane, saint Chrysostôme, saint Théodoret disent qu'échappé de sa première prison, il exécuta ce projet*. Or, les Gaules s'ouvraient naturelle» ment à sa pensée; et l'importance toute populaire de 00 nom de province ne permet pas de soupçonner qu'il ait
« Hitt. de VEgU, Fleory, 1W« I et X. Beraud-Bercastel, liv. m. ' Flodoard, Histoire de VEglise de Rheims, > Hist. de VEgl. GalL—HisU de VEglise.
* Histoire EceL de Fleury, liv. 11.
40 HISTOIRE DE FBANGE.
négligé cette conquête, lui le conquérant des nations fortes et civilisées.
Toute l'histoire, écrite dans les âges postérieurs, repose sur le souvenir de fondations d'Eglises déjà anciennes. On le voit dans saint Irénée, dans Tertullien, dans Lactance *. Il a été cru , par des hommes doctes, que saint Denis l'Aréopagite , évêque d'Athènes , le contemporain et le disciple des Apôtres, était le même que saint Denis, l'Apôtre et le convertisseur des Gaules. Saint Paul l'avait formé aux combats du martyre , et le pape Clément l'avait envoyé dans les Gaules avec Régulus, Rustique et Éleuthère. II institua Régulus, évêque, à la place de Trophime, et puis le transféra à Senlis. Après cela, il suivit sa course apostolique, et finit par l'honneur du supplice. Telle est une tradition de TEglise , et on la trouve ainsi conservée dans la plupart des chroniqueurs du dixième au treizième siècle. Mais elle diffère de quelques-uns de nos documents antérieurs; et Grégoire de Tours, qui est d'une si puissante autorité, rapporte au règne de Dèce seulement l'envoi du grand missionnaire des Gaules. « Dans ce temps, sept hommes, nommés évêques , furent envoyés pour prêcher dans les Gaules, comme le rapporte l'histoire de la passion du saint martyr Saturnin. Scms le consulat de Décius et de Gratins, comme le rappelle un souvenir fidèle, la vUle de Toulouse eut pour premier et plus grand étêque saint Saturnin. Voici ceux qui furent envoyés ; Gatien, évêque à Tours; Trophime, à Arles; Paul, à Narbonne; Saturnin, à Toulouse ; Denis, à Paris; Stremon , en Auvergne, et Martial, à Limoges •. »
Ce n'est point le heu d'éclairer ces controverses d'antiquité. Il suffit que, dès le premier et le second siècles , l'histoire puisse noter les origines de nos Églises. Alors tout se mêle ; mais trois choses sont distinctes : le progrès ascendant du Christianisme, qui se suit, comme partout, à la trace du sang des martyrs; le mouvement de
* Irœn., adv, hœres», I. c.6.— Tert., adv» Jud,, c. 7.— Lact.Mor. pér. e.8.
• Livre i".
HISTOIRE DE FRANCE. 4t
dégradation de l'Empire, qui se marque par des vices infâmes et des crimes atroces ; et enfin l'espèce d'immobilité de la nation Gauloise , qui semble se former lentement et sans bruit à la grandeur de ses destinées.
Toutefois, dans les alternatives de fureur ou d'imbécillité, d'atrocité ou de mollesse, qui passaient par le trône impérial, il s'était fait quelques retours de patriotisme.
Sous Tibère , deux hommes libres se montrèrent ; ce furent Sacrovir et Julius Florus, l'un chez les Belges, l'autre dans les régions plus voisines. Mais leur effort fut impuissant. L'élan populaire ne les avait pas secondés ; ils furent vaincus. Sacrovir s'en alla avec quelques fidèles dans une maison des champs , et là il se tua de sa main : les autres se tuèrent entre eux. La maison incendiée leur servit de sépulture *.
Claude attaqua d'une autre façon l'indépendance des Gaules; il admit les Gaulois de familles antiques et puissantes aux honneurs du Sénat romain ; cela pensa faire naître un semblant d'opposition parmi les vieux patriciens. Hais Claude fit une harangue, et tout le monde fut de son avis •.
La Gaule se traîna ainsi quelque temps dans les honneurs. Après cela, Vindex, v^^ous Néron, so souvint du vieux sang gaulois , et il leva le drapeau de la liberté. Mais la tyrannie était comme une fatalité plus puissante que le génie d'un homme. Vindex fut tué par ses soldats.
Durant les rivaUtés sanglantes et triviales tout à la fois de Galba , d'Othon et de VitelHus , d'autres tentatives se firent. « Qiose incroyable ! dit Tacite , un inconnu, nommé Marie, de la plèbe des Boïens*, osa, parmi ces grands conflits, s'aventurer dans les hasards de la fortune , et braver au nom du ciel les armes romaines. S' étant déclaré vengeur des Gaules et dieu à la fois , il avait réuni autour de lui huit mille hommes , et il entraînait .les bourgades voi«
' Tac.,ilnn.,Ub.iii.
* Ànn,f lib. xi.
' Boil.^Les peuples da Bourbonnais.
42 HISTOIBB DE FRAIÏGE.
siaes des Ëduens ; mais la puissante cité , avec son élite de Jeunesse et le concours des cohortes de Vitellius , extermina la multitude fanatique. Marie, pris dans le combat, fut exposé aux bêtes , et comme elles ne le déchiraient pas, le vulgaire stupide le croyait inviolable , jusqu'à ce que sous les yeux de Vitellius il fut mis à mort *. » Ainsi les hautes classes dressées aux douceurs de l'obéissance faisaient justice des malheureux qui osaient avoir du courage.
SousVespasien, une entreprise plus vaste menaça la do-» mination romaine. Il s'agissait cette fois de Y empire même^ des Gaules : l'empire , c'était la liberté ". Civilis , qui avait formé cette entreprise, fut vaincu par la corruption. Les autres chefs conjurés disparurent pour éviter les supplices* Alors brilla le nom de Sabinus et d'Eponine, roman conjugal souvent célébré dans l'histoire. Julius Sabinus voulait se faire César, se fondant sur ce que son aïeule s'était livrée par un adultère à Jules César, lorsqu'il faisait la guerre dans les Gaules * : c'était une étrange hérédité. Mais Sabinus fut enveloppé comme tous les autres dans l'oppression. Il s'enfuit dans un souterrain. Sa jeune épouse l'y suivit. Ils y passèrent neuf ans. Ils crurent que la colère impériale pouvait être apaisée ; et l'on vit arriver à Rome les deux époux , avec deux fils , qui leur étaient nés dans ce sépulcre. La mère confiante s'en alla droit à Vespasien, lui menant ses jeunes enfants , comme une supplication de plus. « César , lui dit-elle , je les ai allaités dans les tombeaux , afin que plus de suppliants vinssent embrasser tes genoux! » Et, en même temps, elle lui montrait Sabinus. Vespasien ordonna la mort des infortunés. Telle était là clémence antique , eu présence de la charité qui se levait sur le monde ♦.
Après ces efforts, les Gaules n'eurent plus besoin de
* Tac.,flw«.,lib. II. 61
• Juravére qui aderantpro imperio Galliarum. Tac, Hist,, lib.iv. 59.
• Corpore et adulterio placuisse. /btd., liv. iv. 66.
* Tac, Hist.^ liv. IV, ne fait que nommer Eponina; ilseréaerte ce récit pour l'histoire de Vespasien. Ce drame est perdu. Voyes Plutarcpie, de V Amour.
BISTOIBE DE fBASCB. 43
songer à reconquérir par les armes une indépendance qui ne devait leur oevenir que par les supplices.
La servitude provindale s'aggrave ^e la persécution religieuse ^.
Chose lamentable I Trajan est montré au monde , et le sang chrétien coule à flots.
Entre lui et les Antonins , il y eut un intervalle douce* ment rempli^Âdrien passa souvent dans les Gaules, mais . son autorité y fut clémente.
Antonin-le-Pieux était de Nîmes ; son sceptre fut léger» Une apologie éloquente de Justin-le-Philosophe le rendit propice aux Chrétiens *.
Marc-Aurële qui suivit s'acharna après les Chrétiens. « Un grand nombre de Chrétiens, dit Grégoire de Tours, reçurent la sanglante et sainte couronne. » Cestdonc que la terre gauloise était déjà féconde. Le Christianisme était partout.
Alors Photin fonda par son sang TÉglise célèbre de Lyon; avec lui, quarante-huit martyrs furent d'abord égorgés; parmi eux Vettius Ëpagatus , qui s'était fait Tavocat des saints. C'est sous le règne de Marc-Aurèle que le fleuve i'Arar fut tellement rougi du sang des martyrs, que les peuples, dit-on, changèrent son nom et rappelèrent Sangona, d'où est venu le nom de Saône. Quand l'étymologie serait chimérique , la tradition populaire n'en reste pas moins une flétrissure pour l'empereur philosophe.
Le même , dans la guerre des Marcomans , crut se rmdre les dieux propices en leur inunolant les Chrétiens. La frénésie était au comble.
£t cependant les Chrétiens répondaient aux persécutions en servant dans les armées avec une générosité qui rappelait les vieux courages de la République. Ou bien ils défendaient le prince par la prière, et ils appelaient sur lui la victoire par des miracles. Ce fut une légion chrétienne»
* L'histoire de la dosaination romaine a été très-bien tracée par M. Ainédée Thierry.
* 0r08.,lib. yu,, cap. 14.
44 HISTOIBE BB FftARGB.
qui délivra de la sorte Farmée romaine , enveloppée par soixante-quinze mille barbares. Marc-Aurèle ne voyait que la mort , pour lui et les siens. Il s'était adressé à ses dieux, et ses dieux ne l'avaient pas délivré. Une pensée de désespoir le poussait à leur sacrifier encore des Chrétiens. Les Chrétiens se jetèrent à genoux, non pour repousser leur propre mort, mais pour demander à Dieu le salut de l'armée. Et aussitôt, écrivit Marc- Âurèle au Signât, il était tombé une grêle de feu, avec des éclats de foudre , qui avaient détruit les barbares. De là le nom de légion Fulminante qui fut donné et conservé ensuite à la légion libératrice *.
Marc-Aurèle alors suspendit les supplices. Son fils Commode ne les reprit pas : ce fut sa concubine Martia, une chrétienne, qui tint ce monstre désarmé. Martia du moins se souvint de ceux qui étaient ses frères, tout en déshonorant leur culte et le sien par l'abjecte condition de sa vie.
Puis vinrent des règnes troublés et des rivahtés sanglantes. La Gaule prit part à ces querelles. Quatre empereurs paraissaient à la fois : Juliahus à Rome , Sévérus en lUyrie, Niger en Orient, Albin dans la Bretagne; Albin et Sévérus se livrèrent une bataille près de Lyon. Une partie de la Gaule avait pris parti pour Albin. Sévère fut vainqueur , et se vengea par des atrocités. La ville de Lyon fut livrée aux flammes. Alors périt saint Irénée , successeur de Photin. Toutes les égUses furent ravagées.
Caracalla sembla détourner sa pensée cruelle du Christianisme. Héliogabale s'occupa de ses voluptés. Puis vînt le règne justicier d'Alexandre Sévère ; le Christianisme avait partout grandi, et la persécution semblait devenir difficile ; il y eut cependant encore de sanglantes énormités.
En môme temps les froissements se mêlaient dans l'Empire. Des irruptions d'hommes du Nord (Alemans) commençaient à se montrer, et la Gaule devenait un théâtre poli tiaue*. L'empereur Maximien vint repousser le flot desbar-
* Gros., lib. vu, cap. 15.
* Ces anliquitcB sont admirablement résumées dans un vieux livre : E. Ber tu Comment, Rerum Germ, fÀmstelodami, IG32.
HISTOIRE DE FRAIVGE. 45
bares, et rallumer en même temps les bûchers des martyrs.
Gordien laissa respirer les Gaulfes; mais Dèce les désola. Chaque ville eut ses supplices, chaque Église ses héros. A Toulouse, Saturnin fut attaché à la queue d'un taureau furieux : son corps fut jeté du haut du Capitole. C'est à cette époque peut-être qu'il faut rapporter les martyres qui consacrèrent l'Éghse de Rheims. Flodoard se plaît au récit des miracles, il raconte celui-ci : Le gouverneur Lampade s'amusait à faire déchirer Timothée , et à lui rafraîchir les plaies pour faire durer le supplice. « Courage ! Timothée , vinrent lui dire deux anges ; les cieux sont à toi ! » ApoUinaire , un des bourreaux, vit les anges, tomba à genoux et annonça ce qu'il avait vu. « Qu'on arrête Apollinaire, cria le gouverneur, qu'on verse dans sa bouche du plomb bouillant , afin que je n'entende plus ce qu'il ose dire ! » Le supplice continua , et , au moment où les martyrs expiraient , un trait de feu partit du ciel et vint frapper Lampade à mort. Les deux martyrs furent longtemps l'objet de la vénération publique, plusieurs les imitèrent, et saint Rémi qui vint plus tard honora leurs rehques , et voulut que son tombeau fût placé dans leur éghse *. Gatien à Tours , Martial à Limoges , Ëutrope à Saintes , Denis à Paris , Paul à Narbonne, une foule d'autres moururent de même en confessant paisiblement le Seigneur. Et v Grégoire de Tours ajoute : « Ceux qui sont sortis du monde par la voie du martyre , et ceux qui sont morts sans trouble dans leur foi, sont unis dans le royaume des cieux. »
C'est vers ce temps que l'armée des Gaules s'essaya à faire aussi des empereurs. Elle proclama Valérien , qui s'en alla faire des guerres en Orient, tandis que son fils GaUien restait dans les Gaules avec le titre de César. Bordeaux a gardé le nom de GaUien sur quelques restes de monuments.
La persécution des Chrétiens fut reprise avec cruauté. Mais l'Empire n en devenait pas plus ferme. Valérien était tombé aux mains de Sapor , roi des Perses. GaUien prit le
* Flodoard.
$6 HISTOIRE DE FBAHCE.
titre d'empereur , mais le désordre était partout. Trente chefs de province se trouvèrent soudainement en concurrence pour l'Empire. Des femmes étaient mêlées dans cette anarchie. En Gaule, neuf prétendants parurent à la fois, tout allait à la ruine. Pendant cet affreux désordre les Alemans reprirent leur course, et, sous la conduite de Chrocus, leur roi, ils se jetèrent jusque dans le midi des Gaules. Alors on commença à voir comment le Christianisme était appelé à prendre quelque jour sa part dans la liberté des peuples , et il est important ici de le noter. Chrocus avait porté le ravage dans le noble pays des Arvernes , détruisant les vieux temples aussi bien que les autels nouveaux; les populations étaient en fuite ; saint Privât , évêque de Gévaudan , sortit aussitôt d'une grotte oîi il vivait en oraison, et courut au-devant du barbare. Le barbare le fît périr sous les verges. Mais Chrocus fut pris , près de la ville d'Arles , subit diters supplices , et fui frappé du glaive , litre , dit l'historien , avec justice au supplice qu'il avait infligé aux saints de Dieu *. Déjà donc il se faisait des représailles de sang pour venger les martyrs. Le peuple allait bientôt mieux comprendre encore qu'il était pour quelque chose dans le sacrifice que ces héros faisaient à Dieu de leur vie.
Pendant ce règne de Gallien, la Gaule fut pleine de meurtres atroces , d'usurpations triviales. L'armée s'amusa à proclamer empereur un forgeron nommé Marins. Tout son mérite était d'arrêter, d'un seul doigt, un char traîné par plusieurs chevaux. Trois jours après, les mômes soldats l'assassinèrent. Us nommèrent ensuite Victorin , et l'assassinèrent de même , mais après l'avoir laissé maître un an entier. Sa veuve Victorina prit paisiblement le commandement; on rappelait la Mère du Camp. Elle fit donner le titre d'empereur à Tétricus, gouverneur d'Aquitaine.
Ainsi l'Empire de Rome s'en allait en pièces. Claudius parut, pour persécuter les Chrétiens. Ensuite Aurélien ,
* Grég. de Tours.
HISTOIRE DB FRANCB. 47
qui s'appliqua à repousser les irruptions du Nord , devenues de plus en plus formidables , et n'oublia pas le sang chrétien. Un de ses domestiques Vassassina. j L'empereur Tacite ne fit que paraître , et mérita d'être regretté. Son doux règne et celui de son successeur Proibus semblèrent devoir servir de préparation à l'affreux combat que Dioclétien allait livrer au Christianisme et à l'humanité tout entière.
Maximin Hercule fut au farouche empereur un digne auxiliaire dans les Gaules. Associé à l'Empire , il fut envoyé en ce pays pour réprimer la religion partout maîtresse , plus encore que pour repousser les Alemans qui se débordaient. Il employa à cette mission les raffinements d'un génie souple et féroce. Cesl lui qui extermina cette fameuse légion Thébéenne, toute composée de Chrétiens, dont rhistoire est célèbre dans les annales chrétiennes. Lorsque le tyran voulut exécuter son plan de massacre, comme la décimation n'était pas assez prompte, il fit un vaste camp, et au milieu il plaça les six mille Chrétiens. Puis il attaqila cette légion formidable , mais obéissante à César , avec des balistes et des catapultes , comme il eût fait d'une citadelle. Tous périrent sous les coups des machines , ou bien les restes furent coupés en morceaux par la cavalerie qui fut lancée sur ce champ de bataille de nouvelle sorte •.
Le préfet du prétoire, Rictovarus , un nom gaulois, par malheur, rivalisait à sa manière avec ce large système de meurtres. Il peupla le ciel de martyrs.
Tous ces spectacles d'atrocités n'étaient pas cependant de nature à rendre l'Empire populaire ; car ces masses de victimes touchaient par des liens sacrés au peuple qui les voyait mourir. Il s'était d'abord trouvé des âmes dégradées pour rire aux supplices; mais à la longue il devait se faire un retour de colère ou de pitié, sans que le Christianisme eût besoin d'oublier sa loi d'amour pour provoquer les haines et les vengeances.
* Voyez les Hist. eccl.
En même temps aussi se formait dans les Gaules une opposition redoutable et cachée, que l'histoire n'a pas bien expUquée, celle des Bagaudes.
Pour avoir quelque idée des haines que la domination avait dû allumer au fond des âmes libres, écoutons la voix d'un prêtre illustre :
« C'est peu , disait Salvien , lui fidèle pourtant à la domination romaine, c'est peu pour un Romain d'être heureux, s'il no rond son concitoyen malheureux. Qu'y a-t-il de plus commun que de voir des Romains se proscrire entre eux , et s'écraser d'exactions , et avec une inhumanité qui leur paraît naturelle et que les barbares ignorent?... Ce qu'il y a de plus affreux, c'est que le petit nombre proscrit le plus grand. Ce sont ces gens pour qui la perception des deniers publics est un vrai brigandage , pour qui les dettes du public sont une occasion de gain; et ce ne sont pas seulement les chefs qui se rendent coupables de ces excès , ce sont les derniers d'entre eux ; ce ne sont pas seulement les juges , mais ceux qui leur sont subordonnés. Quelles sont les villes, qiiels sont même les bourgs , où il n'y ait pas autant de tyrans qu'il y a de décurions ? Quel est le heu où les principaux citoyens ne dévorent pas les entrailles des veuves , des orphelins et de tous ceux qui , comme eux, ne sont pas en état de se défendre ? Aucun d'eux n'est à Tabri de la violence, et, pour s'en garantir, il faut être d'une condition égale à celle des
brigands Ce qui devrait être une charge commune, ne
porte que sur les épaules des faibles ; ce sont les pauvres
qui paient la taxe des riches Voici comment cela se fait.
Le gouvernement envoie fréquemment des commissaires, des gens chargés de lettres impériales ; il les recommande aux principaux habitants des h eux, et ceux-ci leur décernent de nouveaux dons, acceptent des superiiidicticms , et les répartissent ensuite en totaHté sur les pauvres. Ils en ont tout le mérite , tandis que le poids des nouvelles charges tombe tout entier sur les malheureux qui n'ont pas été consultés. Ils sont pillés, ces pauvres î Les veuves gémissent, les orphelins sont foulés, au point qu'un grand
nombre d'entre eux , gens d'extraction et qui ont reçu de l'éducation, sont forcés de passer chez les ennemis, pour n'être pas écrasés chez eux. Us cherchent chez les barbares
l'humanité romaine Ils aiment mieux être libres sous
une apparence de servitude, que d'être esclaves avec une apparence de liberté. Ainsi, le nom de Citoyen Romain, autrefois si précieux , acheté autrefois si chèrement , est rejeté aujourd'hui. Il est non-seulement peu honorable , il est en quelque sorte en abomination ; et quelle plus grande preuve de l'iniquité romaine , qu.e de voir tant de personnes d'une naissance honnête, tant de nobles qui devraient tenir à honneur d'être Romains, forcés à ne vouloir plus l'être ! C'est ainsi que ceux-mêmes qui n'ont point passé chez les barbares, ont cependant été obligés de le devenir. Tel est l'état d'une partie de l'Espagne et des Gaules *. »
Le souvenir de ces tyrannies est très-important pour l'intelhgence des révolutions qui ne tarderont point à se déclarer.
« Je parle des Bagaudes, continue le prêtre éloquent, de ces infortunés qui , après avoir été dépouillés par des juges méchants et sanguinaires , après avoir perdu les droits de la liberté romaine, ont aussi perdu l'honneur du nom Romain. Nous leur reprochons aujourd'hui leur malheur , nous leur reprochons le nom de Bagaudes , ce nom qui est le fruit de leurs calamités , ce nom que nous leur avons donné nous-mêmes. Nous les appelonsrebelles,
et c'est nous qui les avons forcés à l'être. Ils sont devenus Bagaudes , parce qu'ils no pouvaient plus être Romains. Dépouillés de tout par i'énormité des impôts , et par les concussions des juges, ils n'ont pu se soustraire à la mort qu'en se dépouillant encore du nom Romain , et devenant barbares; et ceux qui n'ont pas pris ce parti sont contraints de s'en repentir : ils voudraient bien cesser d'être Romains , mais ils ne le peuvent ; ils sont tout à la fois \ la proie des juges et la victime de leurs concitoyens *. »
• De Gubern, Dei,,l\b*y,
• Ibid.
SO HISTOIBE DB FRAUGB.
Tels furent donc les Bagaudes , germe vivace d'une opposition qui devait se perpétuer Gontre les Romains , jusqu'à rétablissement d'un pouvoir nouveau *. »
Et sans doute cette résistance ne fut pas étrangère à la réaction des forces sociales qui tendaient à se rétablir» bien qu'elle parût se concentrer dans les classes inférieures qui étaient aussi les plus foulées *.
Quoi qu'il en soit, l'Empire devait finir par passer aux populations gauloises ; et .cette observation doit être présente à l'esprit , à mesure qu'on avance dans l'histoire de ces temps de calamités; car ainsi peu à peu s'explique la séparation qui devait se faire , non point par quelque acte soudain de révolte contre la conquête , mais par la suite toute naturelle des événements, et par le simple retour des affections et des idées.
Il sersdt long de suivre cette complication d'accidents qui , marchant ensemble , se rapportent à des résultats divers, au progrès du Christianisme, à la ruine de l'Empire et à la renaissance de la société gauloise '. Reprenons la suite des temps.
* « Les Bagaudes ne se donnaient point à eux-mêmes ce nom odieux; ils s'appelaient Gaulois , et c'est par ce nom qu'on les trouve désignés parmi les barbares qui obéissaient à l'Empire de Gharlemagne. Clovis étant devenu leur chef par l'alliance qu'il contracta avec eux, prit soui» sa protection spéciale ceux d'entre eux qui étaient désarmés. La condition des autres fut la même que celle des Francs. On porta dans le trésor du prince les contributions que la nécessité d'une défense commuai avait forcé les Armoricains ou Bagaudes à laisser subsister. • •*- le^ Origines ou V ancien gouvernement de la France, de V Allemagne et d9 ntaiie.— La Haye, 1T67. Liv. vi, chap. 6.
* M. Bûchez me parait avoir très-bien caractérisé cette espèce d^opposition , que l'ancien système historique traitait tout simplement d» révolte de paysans. — M. Fauriel s'en est aussi occupé avec inteUigence.
Hiift. parlem. de la Révolution, par Bûchez.— fltst. delà Gaule méri" àioHalej par M. Fauriel. —Orose, liv. vu. ch. 23, parle de troupes de paysans; Rusticanorum manus, quos Vacaudas vocahant. Le tyran Maxi* mien Hercule eut à les combattre.
' Je renvoie encore à M. Fauriel, non point qu'il ait marqué ce triple caractère des événements; mais il a recueilli les faits qui servent le mieux à le faire comprendre.
HIOTOIBB DE FUANGE. 51
CTest (le la Gaule que partit la fortune de Constantin. A ce nom se rattache la formation et la destinée d'un nnondenouveau. La Croix lui fut montrée comma un signe de victoire , et elle devint F étendard de ses armées. Alors tout fut changé.
Le Christianisme eut son existence publique écrite daas les lois de TEmpire. L'Empire lui-même commença à perler ailleurs sa destinée, comme pour faire place à une autorité nouvelle; et parmi les peuples du Nord qui continuaient leurs incursions , paraissait déjà celui qui devait être aux GUules un instrument de leur liberté.
Déjà aussi le génie chrétien se révélait à d'autres signes qu'à ceux du ipartyre. Saint Hilaire, évêque de Poitiers, jeiait dans le monde des écrits brillants d'éloquence , et le grand saint Martin de Tours achevait d'arracher les Gaules aux vieilles ténèbres par des prédications mêlées de miracles.
Aussi , la persécution par les tortures et les meurtres devenait de plus en plus difficile, les tyrans ayant devant eux, non plus quelques Chrétiens, mais tout un peuple à frapper du glaive. La persécution ne devait paja pourtant disparattre du sein de l'Église ; mais elle y prit d'autres fprmes , celles de l'hypocrisie, celles de la révolte et des sectes , celles des controverses impies , celles des déchirements intérieurs et de l'anarchie , le pire des fléaux.
Alors parut Farianisme, vaste schisme, qui fut comme le premier acte du protestantisme moderne; alors aussi Julien, dit l'Apostat , persécuteur par la philosophie et par la science. L'empereur Constance, pressé de toutes parts par des agressions , l'avait envoyé au-devant des hommes du Nord , qui continuaient à tomber à flots sur l'Empire. Le jeune César déploya dans sa mission un génie fécond et hardi ^ et en même temps il sut faire aimer aux Gaulois son autorité. U vécut sept ans parmi eux, et, durant son séjour , il parut fidèle au culte chrétien. La société le dominait par sa croyance , et le célèbre ennemi de la Croix commença par voiler sa haine. C'était l'indice d'une révo-
lutîon déjà opérée, et que le pouvoir politique était obligé de subir *.
Or, plus les Gaules tendaient, par Faction toute simple des mœurs et des croyances, à une existence propre, plus elles semblaient désintéressées dans les luttes de la barbarie et de FEmpire, qui avaient leur sol pour théâtre.
Ceci indique en deux mots le passage qui allait se faire à des pouvoirs nouveaux. Les Romains, maîtres des Gaulois, les employaient comme instruments de leur défense; mais c'étaient des instruments inertes, et rien de patriotique ne se remuait au fond du cœur de ces soldats, qui avaient appris à mourir pour leurs maîtres, mais non point à vaincre pour eux.
Les Romains, au contraire, en s'opposant aux invasions, défendaient leur autorité , sans songer au bien-être des peuples. Leurs travaux d'administration ne méritent pas moins Fadmiration des âges : jamais domination ne fut plus savante; des ponts ^ des aqueducs, des palais, des canaux, des routes couvraient le sol gaulois ; et aujourd'hui encore partout se découvre la trace de ce génie. Rome touchait de la sorte aux confins de son empire. Un lieutenant de Néron , Vêtus , avait commencé à ouvrir un canal, qui devait joindre le Rhône à la Moselle, aûn que les légions transportées par mer pussent aisément arriver au Rhin et à FOcéan : les calamités civiles arrêtèrent ce vaste plan '. Hais tout en ces entreprises se rapportait à la servitude. Et c'est pourquoi il ne resta de populaire dans les Gaules que Fautorité qui prit soin de la nation, tour à tour mutilée par les vainqueurs. Cette autorité fut celle des évoques, lesquels étaient prêts toujours à se jeter entre les combattants non point avec des vœux quelconques pour la victoire, m.iis avec des supplications hardies pour les peuples dont ils se déclaraient les pasteurs.
Ces exemples de dévouement du clergé chrétien sont fréquents dans Fhistoire, et il est temps d'en jeter un au
* Gros., lib. vu, cap. 19 et 20.
' Tac., Ann. XIU. 67.
HISTOIBB DB FRANCE. 53
travers des événements qui se hâtent vers un grand dénouement.
Lorsque les Vandales vinrent à leur tour, exterminant, tout ce qui se rencontrait sous leurs pas, s'attaquant surtout avec fureur au Christianisme , saint Nicaise , évoque de Rheims , au lieu de fuir devant ce flot de barbares , resta au milieu de ses fidèles, sinon pour les défendre, au moins pour les aider à mourir. C'était beaucoup plus que ne pouvait faire la puissance romaine. Le saint évêque voulut sortir de l'église pour arrêter les Vandales; ils lui^ coupèrent la tête, a II s'obstina à rester, dit l'historien . afin de ne pas priver l'Eglise de son ministère , nécessaire surtout en de si grands périls : on ne le vit point, comme le gardien mercenaire, abandonner ses brebis, et fuir à l'aspect du loup : mais, semblable au bon Pasteur, il offrit généreusement sa vie pour son troupeau •. » Sa sœur Eu- Irope eut le môme sort. Puis des clercs et de saints laïques furent également frappés du glaive. Toujours c'était le Christianisme qui se jetait au-devant de la barbarie , pour sauver la nation ; et aussi un miracle tout populaire sortit de ce sang versé pour la liberté. Voici le récit de Flodoard;, ce n'est pas seulement une légende , c'est une explication, philosophique de la société qui sortait des ruines de l'ancien monde.
« Les massacres étaient finis; le sang des saints misse-. . lait à grands flots; tout à coup une horreur d'épouvante, saisit les Vandales : ils voient des armées célestes qui^ viennent venger le sacrilège : la basilique retentit d'ua bruit épouvantable. Redoutant la vengeance divine, ils abandonnent le butin; leurs bataillons fuient dispersés et quittent en tremblant la ville, laquelle r^emeura longtemps solitaire ; car les Chrétiens, réfugies dans les montagnes , n'osaient en descendre, dans la crainte des barbares, et les barbares redoutaient d'y retrouver les célestes visions qui les avaient frappés. Dieu seul et ses anges veillaient à la garde des saints martyrs : tellement que la nuit , oi|
' Flodoard, ColL des Mémoires,
54 HISTOUIE DE FRANCE.
voyait de loin des lumières célestes ; quelques-uns même entendirent les saints et doux concerts des Vertus et des Dominations du Paradis. Rassurés enfin par cette miraculeuse révélation de la victoire divine, les habitants que la Providence avait conservés pour ensevelir les saints, rentrent dans Rheims , en faisant dos prières. Arrivés aux lieux oh gisent les corps , ils sentent s'exhaler une odeur de parfums délicieux. Mêlant la joie aux gémissements, ils célèbrent, en pleurant, les louanges du Seigneur, préparent pour la sépulture les saintes reliques, elles déposent avec respect en des lieux convenables, autour de la ville*.»
Tel est le vieux récit. La religion se faisait donc la gardienne du peuple, soit par ses miracles, soit par ses martyres, qui étaient aussi des miracles *.
De là le besoin du peuple de se précipiter dans le Christianisme. Après avoir assisté aux supplices des Chrétiens, il finit par courir à leurs autels, comme à des asiles.
Cependant l'Empire continuait d'aller à sa destinée. Depuis longtemps il avait fléchi sous le poids des vices. Tous les crimes, toutes les foHes, toutes les débauches, avaient passé par le trône. La vieille corruption romaine achevait ses expiations dans les ignominies.
Mais , chose étonnante ! Pendant ce double combat de la liberté chrétienne contre les tyrans, et des tyrans contre eux mêmes , l'organisation de la société romaine dans les Gaules s'était faite d'une manière savante, et qui montre dans cette affreuse dégradation de l'Empire, le génie delà domination qui survit encore.
C'est pour les historiens politiques une profonde étude que celle de cette organisation. Mais elle ne devait servir
* Flodoard,chap. 6.
■ La présente histoire recueille les vieux récits , et elle n'expliquera pia toujours certaines difficultés ou certaines contradictions des chroniqtteB. Ainsi, saint Nicaisc passe dansTiiistoire ecclésiastlqnc pour évéque de Rouen, non de Rheims. On ne voit pas bien toutefois pourquoi oa n^accepterait pas ici l'autorité de Fludoard, le plus soigneux deschro^ niqueurs, dit M. Guizot.
€(U6 de transition à un système plus savant encore et surtout plus salutaire , et il serait instructif pour Thistôire de démêler dans ces combinaisons de pouvoir Taction lente ci graduelle du clergé catholique , qui des formes du despotisme faisait une préparation à T affranchissement de la nation.
La Gaule constituait un gouvernement très-considérable, qui embrassait presque tout Toccident de l'Empire ^ n comprenait sous le nom de préfecture du prétoire des Gaules, TEspagne et la Grande-Bretagne. Le préfet des Gaules était le lieutenant de Fempereur, mais souvent plus puissant que son maître , surtout lorsque TEmpire fut disputé par des centurions et vendu pai des soldats.
César avait établi trois divisions : la Celtique, la Belgique et VAquitanique. Auguste en établit quatre : la Narbon- Dâise, la Lyonnaise, TAquitanique et la Belgique. C'était un système de sa politique de faire disparaître le nom des populations celtiques, qui semblaient tenir au sol parleur origine. Plus tatd, quatorze provinces furent formées , la Narbonnaise, la Viennoise, les Alpes maritimes, les Alpes grecques et pennines, les deux Aquitaines, la Novempo* pulanie, les deux Belgiques, les deux Germanies, la Maxima des Séquàniens (Franche-Comté), et les deux Lyonnaises; et peu après vinrent trois subdivisions , la seconde Nar^ bonnaise , la troisième Lyonnaise , et la Sénonaise , qui firent dix-sept provinces. La province Romaine avait disparu dans cette nouvelle distribution ; elle ne devait retlrouver son existence que dans une organisation où la puissance romaine aurait disparu à son tour *. >
Le préfet des Gaules avait trois vicaires qui répondaient à la triple division de la Gaule , de la Bretagne et de FEs^ pagne.
Puis venaient des provinces dans chaque vicariat. Elles
* NotSUa dlgnitatumlmp. Rom.— M. FBmïe\,HitUdeêGaul0imM' éiianal$».—M. Warnkœnig, Hùt. de la Flandre»
' Voyez une nomenclature détaillée dans un ouvrage moderne. ÈitU éhron, des peut^lee du monde , par BaiUot Saint-Martin , tom. I, p. 224 «t SUiT.
étaient régies par des ofQciers consulaires , ou par d'autres qu'on appela présidents, recteurs ou juges.
Chaque province avait ses cantons ou districts que l'ancienne langue romaine avait désignés sous le nom de cité (civilas), et dont le centre se trouvait dans la ville principale. Là résidait la curies une assemblée sénatoriale , composée des principaux de la cité, et qui correspondait avec le gouverneur de la province.
Et enfin au-dessous de la cité , le bourg (pagus) , régi d'une manière analogue ; et de tous ces degrés d'administration, résultait une telle force d'unité que longtemps^ elle résista aux luttes de l'anarchie supérieure , et aux rivalités qui souillaient l'Empire.
Pourtant la liberté avait son germe dans cet appareil de servitude, car l'organisation des curies devait plus tard donner lieu à l'établissement des municipalités; mais, d'abord elles ne furent qu'un instrument de domination. Aussi la charge de décurion, après avoir été présentée comme un honneur , fut bientôt subie comme un esclavage , et, dès la fin du quatrième siècle , il fallut avoir recours à la contrainte pour trouver des sénateurs. Les principaux Gaulois s'enfuyaient dans les solitudes et abandonnaient leurs biens et leurs fortunes, plutôt que d'entrer dans la curie , si bien qu'il y eut un moment où l'administration des cités fut comme impossible aux dominateurs *.
Ce qui sauva la curie , ce fut d'y introduire le clergé catholique. Cette modification fut commencée sous Constantin, et s'acheva sous Juslinien.
Les évêques furent ainsi publiquement reconnus comme les défenseurs du peuple, contre les abus du pouvoir, et la curie commença à montrer son caractère de liberté ; dès ce moment aussi les citoyens cessèrent de fuir Thonneur sénatorial , et les cités ne furent plus livrées comme une proie aux oppresseurs.
On ne sera point surpris de ce retour de politique qui
* Cassiod. Vnr. Lea. in cur.—Cod, Theod,
introduisait le clergé dans Tadministration officielle des Gaules , si Ton songe que dans cette fuite universelle qui s'était faite des charges de la curie, les évèques s'étaient trouvés naturellement les hommes des cités et des bour* gades , défendant le peuple ainsi abandonné , élevant la voix auprès des maîtres de TEmpire , quels qu'ils fussent, et faisant de la charité chrétienne le commencement de la liberté.
Le clergé.chrétien aussi , à force de luttes, de martyres et de vertus, avait fîni par lasser la haine , et par conquérir le respect du monde ; et enfin il formait , dit M. Fauriel, « une société qui était indubitablement ce qu*il y avait dans le pays de plus énergique , de plus moral et de plus éclairé, et qui avait le plus de droits et le plus de chan* ces de survivre à ce vieux monde romain , qui croulait , qui finissait ou changeait de tous côtés ».
Ainsi la nécessité de Tordre contraignit les empereurs à livrer la Gaule aux évèques , et les évèques , par le penchant naturel de leur mission , firent servir Tordre à Tin* dépendance. Dès lors toute une révolution fut faite dans ce pays vainement façonné pendant quatre siècles aux mœurs de la servitude.
Ajoutons qu'en même temps que Tordre politique acceptait Tascendant naturel du clergé chrétien , le clergé lui-même organisait sa constitution extérieure , selon les modifications de Tordre politique. Ainsi la dignité des évoques suivait la dignité des provinces et des cités. De là la prééminence des métropoles , et la distribution des églises d'après la convenance et Tutilité de la religion tout entière. De là tant de sièges autrefois illustres , et dont la raison moderne n'a pas su voir les titres au respect des peuples». Le clergé avait donc prise de toute façon sur la société^ pour la relever de Tabaissement. Indépendamment de ce dévouement de charité qui le rendait puissant sur le peuple , et puissant aussi sur ses maîtres , il portait en lui le germe d'une civilisation qui devait bientôt succéder au luxe et aux raffinements de la civilisation romaine. Les riches Gaulois mêlés aux Romains qui étaient allés.
1S6 HISTOIBE DB FRAUGK.
demander à ce sol des voluplés inconnues , avaient aisément oublié dans ce contact d'une corruption pleine d^artiôces , la rudesse des vieilles mœurs ; le Christianisme même était impuissant à réprimer ce besoin de délices , qui en perfectionnant les arts extérieurs de la vie , semble, dans les sociétés qui finissent, tenir lieu d'élégance et de lumières.
C'est pendant que les classes supérieures de la Gaule ramanisée se livraient aux excès du luxe , et qu'elles imitaient dans leurs cités ou dans leurs vUla la fureur des spectacles , l'orgie des festins , tout cet excès de corruption qui avait tué la République et achevait de tuer l'Empire ^ c'est alors que le clergé suivait son instinct de régénération populaire , et opposait à la décadence des goûts et des mœurs , la réaction puissante de ses exemples.
Je cite encore avec plaisir M. Fauriel. « C'était dans le Christianisme, dit-il, que s'étaient retrempées et régénérées les âmes fortes , les âmes d'élite , destinées à repté^ senter , dans tous les temps, mèine d^ois ceUx de dégrê^ dation et de corruption, les beaux côtés de la natutè humaine ^ » Mais ce fut le clergé qui fit sortir ces excep* tions du sein des vices.
Déjà il avait formé des monastères qui devinrent à la fois des écoles de science et de vertu « En^e ces asiles , ki postérité garde le nom de Lérins , monastère illustre , d'o^ jaillit sur les peuples une lumière qui resplendit encore de nos jours. Cest dans ces retraites que ptirent naissance les saintes lettres, lorsque les lettres profanes dépéris^ saient dans les délicatesses d'une Vie de luxe et de volupté» Ainsi le clergé tendait encore naturellement à s'emparet' <ie la société par l'intelligence , et à tout refaire jusqu'aux arts de l'esprit.
Cela se comprend , par le caractère liotiveau des idées chrétiennes qui pénétraient et remuaient profondément la nature intellectuelle de l'homme. Les Romains avaient pu jeter dans les Gaules les goûts superficiels d'une littéra*»
* Bûioire de la GauU méridionale^ etc., tom. L
lUSTOlAR DE FRANCS. tf9
tare élégante, quoique épuisée, mais n'y avaient point détposé de pensée vivace, pour aliment aui créations de Tari.
(Test pourquoi, les études^ qui furent brillantes, surtout dans le midi de la Gaule , ne purent que s'arrêter à de vaines formes de poésie , ou à de pénibles imitations de style, sans jamais atteindre à quelque chose de réel et de profond ^ 11 fallait que le Christianisme vint animer les lettres par sa doctrine fécondante ; et si le contact des let» ir«s profanes se fit sentir aux <eavres du clergé, les habi* iddes graves de la pensée chrétienne n'en furent pas moini le dernier obstacle à la dégénéraiion complète du génie humain. Il faut lire aujourd'hui quelquesfragments de saint Hilaire, ou de Vincent de Lérins , ou de saint Eucher, ou de Salvien , pour avoir une idée de ce qu'ily avait de noii^ veau dans Tinspiration chrétienne de l'intelligence , et aussi de ce que les lettres humaines fussent devenues, sans cet aliment d'une foi féconde et d'une charité vin* fiante.
La langue latine , jetée dan's les Gaules au travers de leurs idiomes , était un instrument admirable de cette ri^ volution. Mais seule elle n'eût pas suffit II fallait encore
* L*hi8toire dei lettres latines a gardé quelques noms gaulois qu'il éHJàste de rétenir: PloUus, qui fut maître de rhétorique à Home et rètoflitle Forum d'andtteinrs'.Cicéron suivit ses leçon»; Gniphon,qu'ofl iMaU entendre dans le palais de César ; Pythias , qui fut astronome «t géographe } Entbymène, géographe et historien; Valérias Cato, poète «t ir^mmairien; Gallus, poète favori de Mécène; un autre Gallus, rival ïllortenslus et de Cicéron , chanté par Virgile; Trogue-Pompée, rival des grands histoiriensde Rome; Varron, poète qui chanta les premières fiwrres desOaolei, entiv lis ftequanals et les Arvcrnes , et enftn RoscU», l'acteur. Puis^ daasla décadence de TEmpire, Jtrsque lo génie rotnalM n'avait plus pour représentants que Sénèque et Lucain, les Gaules sem^ hlèrent s'élever. Alors paraissent d'autres noms : Glaucus , rhéteur eélèke; Eumtoe, ftmeot par ses panégyriques; Valentinus , maître de la muUitude par son éloquence; Fronton, grand orateur, pour qui l'em* pereur Antooin demanda au Sénat une statue; Favorin, orateur et philosophe ; et 4:;n8 l'histoire , Sulpice et Alexandre Sévère ; dans la poésie, Ausone et Sidoine Apollinaire; dans les arts, Zénodore, grand statuaire.— Témoignages de Suétone^ de iuvenal , de Cicéron» d'Horaee, de César, et plus tard Grég. de Tours. — Mémoires de VHiëioire de ttanee,^ffisloire de la Gaule, par Serpette de Mariocourt*
60 HISTOIBB DB FEAHCB.
une pensée qui remuât Tintelligence populaire. Cest pourquoi les grammairiens et les poètes d'Aquitaine ne purent rien, avec leur style d'imitation artificielle, pour faire vivre une civilisation qui se mourait, tandis que les homélies des évèques , avec des formes plus libres , plus simples ou plus rudes , jetaient dans le fond de la nation le germe d'une société intellectuelle , qui devait traverser tous les degrés de la barbarie.
A cette action du clergé gaulois , les masses nationales furent surtout excitées. Car les hautes classes suivaient le mouvement extérieur des arts romains, sans songer au renouvellement intime qui se faisait au-dessous d'elles; tandis que l'éloquence âpre mais vraie de quelques prêtres saisissait puissamment les populations , et les jetait vers des destinées inconnues. « Le discours du pontife , disait Vincent de Lérins , doit être clair et simple , de manière à être compris , même par les hommes incultes ; et toutefois , il doit être grave et tellement ordonné , qu'il descende , avec une certaine délectation , au cœur de tous ceux qui l'écoutent ^ »
C'était là une nouvelle et sublime rhétorique , celle de la vérité qui se suffit à elle-même pour captiver les homrmes; seule aussi elle explique l'empire qui fut acquis au clergé sur le peuple , lorsque les riches et les nobles amusaient leur intelligence à des raffinements de poésie , el épuisaient leur vie à des raffinements de corruption.
C'est dans cette double disposition que les révolutions qui se préparaient allaient trouver les Gaules.
Le sentiment de la patrie n'était plus ce qu'on l'avait vu au temps de Vercingétorix. La grande unité nationale, qui alors avait pu se trouver même dans les rivalités des cantons , avait péri par des causes plus profondes que la jalousie des partis.
D'une part, les vicieux, d'entre les vaincus, avaient fini
* Vinc. de Ler.,de Vita eontempl. XXIII.
Disciplinatus et gravis sermo débet esse pontifids, etc. HiiU de Im Gaule mérid, Faurlel.
HISTOIRE DE FKANGE. 61
par aimer la conquête qui leur avait apporté des voluptés et des délices. D'autre part , le Christianisme avait fait naître un mouvement tout opposé qui, sans aller au-devant d'une conquête nouvelle, éloignait les habitudes de la soumission présente.
Oîi était donc la patrie , dans cette situation morale des esprits? Défendre la domination romaine, ce n'était point de la liberté ; c'était tout au plus de la corruption. L'attaquer, ce n'était pas encore du patriotisme ^ c'était seulement un changement de servitude. La Gaule resta comme neutre entre ces deux fatalités, et la Providence sembla se charger de lui faire des événements dont elle n'eût qu'à attendre la marche et le succès , pour se retrouver mattresse d'elle-même, sans avoir l'odieux d'aucune inûdélité* ni l'embarras d'aucune bassesse.
HISTOIRE DE FRAIÏCE.