‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 14 sur 59 · CLOVIS · texte numérisé non relu

CLOVIS

480. Ponr mieux faire entendre la révolution qui va se faire , l'iiistoire doit ici jeter un regard en arrière , et marquer rapidement la situation morale des peuples , telle que le Christianisme Tavait faite pendant ses luttes admirables contre la vieille erreur du poljrthéisme.

Nous avons vu la Oaule arriver à la vérité par des combats et des martyres, où la cause du peuple s'identifiait le plus souvenir à la cause de Dieu. C'est par le Christianisme que la Gaule renaissait à la liberté.

Aussi la foi fut entière , et l'influence de FÉglise toute puissante. La Gaule s'abandonna à la conduire du clergé catholique , comme par Tinstinct du renouvellement social qu'elle devait trouver sous sa puissante tutelle. Nul mélange de schisme ou d'hérésie ne vint altérer cet esprit de soumission, et ainsi l'unité chrétienne préparait l'afîran-

88 HISTOIHE DE FRANCE.

chissement politique, non point, avons-nous déjà dit, par la violence soudaine des révolutions , mais par la disposition graduelle des idées et par une certaine nécessité des choses, qui n'est point une loi aveugle de fatalité, mais une manifestation de la Providence.

Toutes les nations chrétiennes ne furent pas ainsi fa* vorisées. Quand la persécution des échafauds manqua à l'Église, elle eut celle des sectes el des révoltes. Ce fut la plus formidable ; les hérésies se changèrent en guerres furieuses, et chaque rebelle aspirant à l'autorité, ce qui semblait n'être qu'une opinion devint un germe d'anarchie, et les schismes, avec leurs haines atroces, souillèrent de sang la rehgion de paix et d'amour.

Entre les premiers déchirements de l'Église chrétienne, il faut noter comme le plus lamentable celui qui fut produit par Arius , au début du iv^ siècle.

Ce prêtre audacieux jeta le premier parmi les fidèles une doctrine de protestantisme radical, laquelle attaquait par sa base le Christianisme : il niait la divinité de Jésus-Christ.

Toutl'Episcopat catholique s'émut à cette énormité. Le prêtre rebelle fut excommunié. Mais il eut des partisans , sa doctrine se transforma par des subtilités de controverse, qui allaient droit aux esprits indépendants, en gardant quelque apparence de foi chrétienne. Il fallut recourir à l'assemblée générale de l'Eglise. Alors eut lieu le concile de Nicée ; trois cent dix-huit évêques s'assemblèrent dans cette ville de la Bithynie; ils dirent anathème au dogme fatal et misérable du prêtre d'Alexandrie *, et en se séparant ils laissèrent cette magnifique profession dé CathoUcisme , que le monde récite encore avec enthousiasme, proclamation nouvelle du Symbole des Apôtres , devant laquelle doivent éternellement tomber les doutes des philosophes et les témérités des sectaires.

Mais Arius persista dans ses erreurs. Aussi bien l'orgueil et l'envie étaient au fond de sa révolte, comme il arrive

* EsUials cl miserum, — Gros., lib. vu, cap. 28.

480—490 HISTOIBB DB FRANCE. 89

en toutes les hérésies. C'était un esprit ambitieux, qui aspirait aux honneurs. Quand il fut frappé par toute réglise, cette âme désespérée n'eut plus de frein ; il laissa aller la rebeUion à tous les excès.

L'arianisme se divisa et se subdivisa en plusieurs sectes; c'est encore l'ordinaire des hérésies. Mais l'Éghse n'en fut que plus désolée , et le mal se grossit par le mélange des passions politiques jetées comme toujours entre ces controverses.

n arriva que l'arianisme, avec sa foi douteuse, s*accommodant, soit aux erreurs demi-mortes du paganisme, soit aux vices toujours vivants des classes riches , eut un double moyen de prosélytisme également actif*.

C'est pourquoi la plupart des races étrangères, qui s'étaient implantées dans TEurope méridionale, y avaient adopté l'arianisme comme une transaction facile qui leur laissait la liberté de leurs mœurs et de leurs habitudes farouches. Il y avait d'ailleurs de la haine dans l'arianisme contre la constitution déjà faite de FËglise, et cette haine devait se mettre en commun avec celle des barbares qui venaient tout détruire.

C'est pourquoi aussi l'arianisme eut peu de prise dans les Gaules. Là, il ne restait qu'un peuple qui avait besoin de revivre , et qui sentait sa renaissance dans le Christianisme. Les classes romanisées par le luxe et la volupté l'eussent aisément accepté ; mais leur exemple eût été sans puissance, car le peuple allait à ses destinées, obéissant d'instinct à la conduite de ses prêtres et de ses évêques. En défendant l'orthodoxie, le clergé constituait la hberté des Gaules. L'arianisme les eût hvrées sans force et sans résistance aux dominateurs.

Voici donc que la grande révolution des Gaules commence à s'exphquer. Nous avons vu que l'Empire mourait sans pouvoir ni se défendre ni servir d'excitation à ceux qui, peut-être, se seraient dévoués encore pour le sauver.

' M. Bûchez à déjà fait une observaUon anaiogae.— /fût. Parlem, de la Révolution, — Introd.

La Gaule avait fait tout son office pour perpétuer la conquête romaine , en l'acceptant comme une autorité légitime ; et cette autorité ne lui avait rendu en échange que des exemples d'infamie , ou des raffinements de tyrannie, ou des scandales de lâcheté.

La Gaule ne pouvait aller au delà de sa fidélité; et comment d'ailleurs être fidèle encore , quand l'Empire n'était plus?

D'autre part, la Gaule n'avait pas en elle tout ce quMl eût fallu sans doute pour suppléer pleinement à cette autorité qui défaillfl^it. Ce qu'elle avait en elle , c'était un lien moral qui devait la constituer plus tard en corps de nation; il lui manquait une force extérieure capable de mettre en action ce principe d'unité. Cest-à-dire , elle avait en elle rélément d'une société ; il lui manquait la puissance politique. Toute domination était absente. Point d'aristocratie, à moins qu'elle ne fût abîmée dans les habitudes romaines. Point de démocratie proprement dite , à moins qu'elle ne fût inerte ou embarrassée d'elle-même par le défaut d'organisation indépendante.

La seule chose qui fût au sein des Gaules , c'était une pmssante idée de renouvellement , que le Christianisme y avait déposée , et qui fermentait dans toutes les âmes.

L'instrument de cette révolution ne pouvait manquer de »e trouver , dût-il sortir d'une conquête nouvelle. Et telle était l'énergie vitale qui se développait au fond de cette société gauloise, tout incomplète et tout impuissante qu'elle fût encore , que l'instrument ayant une fois fait son office serait à son tour brisé par cette action toute morale , et ainsi la conquête devait finir par amener la liberté.

Or, il n'y avait dans ce dessein providentiel qu'une conq«iête possible , c'était celle des Francs.

Les Visigoths et les Burgondes , qui occupaient une gratide partie des Gaules, étaient des envahisseurs, non des conquérants.

La conquête , quand elle n'est pas une œuvre de hasard , quand elle est au contraire une œuvre de génie ou d'instinct social, ne s'offre pas à un peuple avec de la fa-

480 — 490 HISTOIBE DE FRANCE. 91

reuT et des massacres ; elle s'offre avec des lois et de la douceur.

Mais , pour les Visigoths et les Burgondes , pour les premiers surtout, la conquête c'était l'extermination.

Ces peuples, moitié barbares, moitié chrétiens, n'avaient rien de commun avec les populations catholiques de la Gaule. L'arianisme, qu'ils avaient , avons-nous dit, accepté comme un terme moyen accommodé à leur ignorance , les animait de haines atroces contre l'Église , et la Gaule leur fut une proie , non-seulement à cause de leur avidité sauvage, mais aussi à cause de leur intolérance fiirieuse.

Ici donc se trouve l'explication de ce courage acharné des Arvernes, qui luttèrent si admirablement contre Euric, le fratricide visigoth, lorsqu'il menaçait de se substituer à l'autorité romaine. Ce n'est pas pour Rome que combat* taient Ecdicius et Sidoine Apollinaire , l'un par les armes , Tautre par la prière, mais pour la sainte Uberté du Catholicisme. Ainsi, ils combattaient à la fois pour la liberté de la patrie *.

Et quand le nom de Rome manqua aux Gaulois , ils durent accepter tout autre nom qui pût leur servir de défense contre une domination présente , qui s'exerçait par les persécutions et par les meurtres. Le nom des Francs avait été déjà entendu avec faveur ou avec espérance. Les Francs pourtant n'étaient pas chrétiens ; mais entre des croyances très-éloignées, les âmes sont moins défiantes^ les haines moins implacables.

Ce qui est certain, c'est quel'Arianisme, en s' établissant par la ruine de l'Eglise, eût implanté la barbarie dans les Gaules ; la barbarie franque, au contraire, en s' établissant par les armes, devait subir Taction morale des vaincus^ et arriver par eux au Catholicisme.

* M. Fanriel fait les mêmes remarques. La conspiration était perma» nente dans ie midi des Gaules contre l'autorité des Visigoths , laqueUa» étant Arienne , rompait l'unité nationale. Hitt. de la Gaule méridio^ nale, tom. II.

92 HISTOIRE DB FRAIfCB.

La confirmation de ces remarques se trouve dans les récits de Thistoire. Il suffit d'un souvenir.

« Pendant ce temps, dit Grégoire de Tours, comme la terreur des Francs avait pénétré dans le pays, et que tous , désiraient, d'un désir plein d'amour, qu'ils y portassent leur empire, saint Apruncule, évêque de la ville de Langres, commença à devenir suspect aux Burgondes * ; et la haine croissant de jour en jour contre lui, on ordonna de le faire périr par le glaive. Apruncule en ayant eu connaissance , s'échappa pendant la nuit, en se glissant le long du mur du château de Dijon, et se rendit en Auvergne *. »

Ce pays de l'Arverniê jouait depuis longtemps un noble et glorieux rôle, dans ce travail de la renaissance des Gaules. Le Christianisme y avait jeté ses plus fortes racines , et c'est au peuple que profitait sa puissante action. Son clergé était admirable de dévouement populaire , et, à défaut d'autorité politique , la foi tenait lieu de nerf social. Cest pourquoi, lorsque l'arianisme visigoth se montrait avec son despotisme farouche , le peuple se tournait naturellement vers une force extérieure qui le pût protéger, sans menacer l'union qui l'attachait à ses prêtres.

Or, l'histoire encore nous fait connaître le caractère intime de cette union. Quand le saint évêque Sidoine fut près de mourir, il se fît porter à l'Eglise, pour laisser échapper son dernier soupir parmi ses fidèles. Et, lorsqu'il y fut déposé, une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants, s'assembla autour de lui, pleurant et s'écriant : « Pourquoi nous délaisses-tu, bon pasteur? à qui vas-tu livrer ceux que ta mort doit rendre orpheUns? quelle sera notre vie après la mort? qui désormais nous distribuera le sel de la sagesse? qui nous inspirera, par sa prudence, la crainte du saint nom de Dieu? » Et le peuple, dit Grégoire de Tours,

' M. Guizot dit en note, au sujet de ce récit de Grég. de' Tours : « Les Francs étant les seuls des conquérants de la Gaule qui ne fussent pas Ariens , le clergé catholique désirait vivement leurs progrès et sollicitait vivement leurs invasions. »

* Liv. 11.

480 — 490 HISTOIBE DE FRANCE. 93

entremêlait ces paroles de grandes lamentations. Le bon pasteur mourut au milieu de ces larmes.

Telle était Tunion du clergé et du peuple. Et de cette union naissaient d*admirables vertus civiles et des actes touchants de charité, même entre ceux qui , n'étant pas du clergé, obéissaient à Finfluence chrétienne.

Grégoire de Tours cite un exemple de Ecdicius, de ce vaillant citoyen, qui avait défendu son pays parles armes : « On rapporte, dit-il, que Ecdicius, sénateur et parent de Sidoine , mettant sa confiance en Dieu, fit alors une belle action. Pendant les ravages de la famine, il envoya ses domestiques avec des chevaux et des chars par les villes voisines , pour qu'ils lui amenassent ceux qui souffraient de la disette. Ceux-ci amenèrent à sa maison tous les pau* vres qu'ils purent trouver. Là , il les nourrit pendant tout le temps de la famine; et les empêcha de mourir de faim. n y eut, comme beaucoup le rapportent, plus de quatre mille personnes des deux sexes. Après leur départ, il entendit une voix partant du Ciel, qui lui dit: Ecdicius, Ecdicius, puisque tu as fait cette action, ta postérité ne manquera jamais de pain, parce que tu as obéi à mes paroles, et rassassié ma faim en nourrissant les pauvres. Pendant la même famine, ajoute l'historien, saint Patient» évêque de Lyon, fit au peuple le même bien. Il nous reste encore une lettre de saint Sidoine, dans laquelle il le loue solennellement à ce sujet *. »

Voilà donc comment le Catholicisme s'était enraciné dans le peuple, et comment le peuple obéissait à son instinct de conservation et de liberté , en repoussant l'arianisme » ce schisme des exterminateurs, et se rejetant vers toute autorité poUtique, qui lui laisserait sa foi avec ses prêtres et leurs vertus.

Les Francs feront cette autorité. Ici nous n'avons plus qu'à suivre les récits de l'histoire.

Alors Clovis était le chef ou le roi des Francs Tongriens, ou Mérovingiens*

' Linen.

94 HISTOIRB DE FBANGE.

Gardons ce nom de Glovis, tel que les siècles nous Tonl transmis. Glovis a fait Louis ; c^est un titre de plus à le respecter. ,

Ou bien , la curiosité peut s'exercer à retrouver la nature primitive de ce nom, mais sans profit pour l'histoire.

« Ce nom de Louis, dit un historien poëie, parlant d'un roi que nous retrouverons, ce nom de Louis, qui vient du mot Zwdi^, apprend que c'est en se jouant qu'il a donné la paix à ses sujets. » Telle était l'étymologie pour les Gaulois , qui se souvenaient de la langue des premiers vainqueurs , et en roulaient faire une flatterie pour leurs nouveaux maîtres. « Que si l'on préfère, ajoute-t-il, consulter la langue des Francs, on verra clairement que ce mot est composé de hlut , qui veut dire fameux , et de Wig, qui signifie Mars *. » Telle est l'étymologie pour ceux qui voudraient remonter à la barbarie. Gardons, avons-nous dit, la langue, telle qu'elle nous est venue, avec l'élégance de ses formes et l'adoucissement de ses consonnances.

481 . Glovis était fils de Ghildéric. A la mort de son père, il n'était âgé que de seize ans.

Il céda bientôt au mouvement qui portait les Francs vers la Gaule, et ouvrait la Gaule aux Francs. L'Empire suivait sa pente. Il restait , pour le soutenir dans la Gaule , un général et des soldats , tels qu'il s'en trouve à chaque altération sociale , hommes incertains de leur mission , et qui ne peuvent rien^ ni pour des ambitions nouvelles, ni pour'un ordre politique qui déjà n'est plus.

Syagrius était ce général. 11 était fils d'QEgidius , que nous avons vu seconder sans dessein le progrès de la domination franque.

Il était établie Soissons avec ses Romains. Glovis alla à lui. Syagrius ne sut ni céder ni résister au roi franc. Il laissa engager à tout hasard une bataille où son armée fut détruite, et il s'enfuit au bout des Gaules , à Toulouse, auprès d'Alaric , roi des Visigoths.

Tout était mêlé dans les dominations qui couvraient les

* Ernold-le-Noir, FaiU et Gestes de Louis-îe-Pieux, ch. 1.

480 — 490 HISTOIRE DB FAAnCE. 95

Gaules. Alaric reçut le vaincu. Mais Clovis le menaça de la guerre , et Alaric le lui envoya chargé de chaînes. Cloris le fit périr par le glaive.

A partir de ce moment, commence la fortune de Clovis. Des pillages se mêlèrent à ce début de conquête. Mais la Gaule ne fut pas sans défense : ses prêtres furent ses gai^ diens.

Tous les écrivains ont redit l'histoire du vase de Soissons , et il la faut bien redire à notre tour, mais avec plus d'examen.

Une église avait été pillée par les soldats ; l'évêque de cette église (Grégoire de Tours ne la nomme pas) envoya è Clovis réclamer un des vases sacrés , précieux entre tous les autres. « Suis-moi jusqu'à Soissons , dit Clovis à l'envoyé de l'évêque; c'est là qu'on partagera le butin, et lorsque le sort m'aura fait échoir ce vase, ce que demande l'évêque, je l'accomphrai. » On arrive à Soissons, et le partage va se faire. Clovis montre à ses Francs le vase réclamé , et il leur dit : Je vous demande , 6 vaillants guerriers , que vous consentiez à me laisser ce vase , outre ma part dans le butin. Et les plus sages répondirent : Tout ce que nous voyons là est à toi , roi glorieux , et nous-mêmes nous sommes de ton domaine. Fais donc ce qui te plaît, car nul ne peut résister à ta puissance. » Mais un des Francs s'écria, levant sa hache : « Tu n'auras rien que le sort ne te l'ait donné », et en même temps il frappa le vase. Tous restèrent dans la stupeur. Mais le roi dissimula son injure; il prit tranquillement le vase, et le rendit à, l'envoyé, gardant sa blessure au fond de l'âme. Un an après, Clovis assembla ses Francs dans le champ de Mars, pour y étaler la splendeur de leurs armures. Dans la revue de ses guerriers, il alla vers celui qui avait frappé le vase. « Nul n'est venu ici, lui dit-il, avôc des armes si mal tenues. Ta hache , ton glaive, ta lance, sont hors d'état » ; et en même temps; il lui prit la hache et la jeta à terre ; le Franc se baissa pour la relever , et le roi profita de ce moment pour lui briser la tête de sa francisque. « Ainsi tu frappas le glaive à Soissons » , lui dit-il. Puis il renvoya Tarmée*.

96 HISTOI&K DB FEàNGB.

Action sauvage , si nous la jugeons avec les idées d'une civilisation chrétienne , mais nécessaire peut-être et politique , si nous revenons à ces temps lointains. Ce fut, dit Grégoire de Tours ^ la cause de la terreur qu'inspira dès lors le nom de Qovis , et qui servit merveilleusement au succès de ses guerres. Mais ce qu'il faut plutôt voir encore, c*est Tautorité singulière du clergé , qui s'en allait, par un envoyé ecclésiastique, réclamer ses dépouilles, et qui était assez imposante pour changer les lois de la conquête et le droit des spoliateurs. C'est cette remarque que l'histoire n'a* pas faite et qui explique la transformation qui se prépare.

Toute la vie de Clovis fut captivée par cette influence , si ce n'est que son génie de barbare la crut seconder par des meurtres.

Dès le début , il songea à s'établir définitivement. Il fut on moment détourné de sa pensée par les atrocités commises au delà du Rhin, sur les terres firanques, par Basin , ce roi de Thuringe , dont l'histoire est mêlée de romans et de chimères. Clovis alla punir ces fureurs par une victoire , puis il revint à sa conquête gauloise.

Un mariage lui devait donner de la force. Mais il fallait qu'il répondît aux pensées et aux croyances du peuple au milieu duquel il venait s'einraciner. Nous avons dit un mot des guerres domestiques qui avaient souillé de sang la famille qui régnait sur les Burgondes , et nous avons souvenir de ce nom de Clotilde , échappée aux meurtres et aux représailles.

^ Gotilde, la jeune fille de Chilpéric, que son oncle Gondebaut avait épargnée, était élevée dans sa cour, triste et solitaire , mais éclatante de beauté. La religion catholique s'était saisie de cette âme noble et pure; peut-être la douleur avait fait cette conversion; aussi bien le Christianisme véritable avait seul de quoi remplir le vide qui avait été fait dans sa vie par le massacre de tous les siens.

C'est cette princesse, consacrée par le malheur, que Qovis choisit pour être la reine des Francs.

Inspiration admirable , qui devait servir plus que les armes à la conquête des Gaules catholiques !

480—490 HISTOIBB DB FRANCE. 97

Qovis envoya à Gondebaut Aurélien , un nom gaulois , qui montre déjà par quel système de fusion se faisait rétablissement nouveau. Gondebaut pressentit tout ce qu'il y avait de menace pour lui en cette alliance, soitqu'î la rejetât , soit qu'il l'acceptât. Il préféra le péril le plus éloigné , et il accorda sa nièce.

Les historiens se complaisent à orner d'incidents fabuleux ou poétiques le récit de ce mariage, qui recelait un avenir nouveau pour la Gaule. Ce qu'il sufût de dire, c'est la joie qui remplit le cœur des peuples catholiques , en voyant le roi Franc s'unir à une princesse dont la foi active promettait une haute conquête à l'Église.

Nous avons remarqué déjà comment le conflit de tant de conquêtes , de tant d'usurpations et de tant de pouvoirs , avait mêlé les hommes entre eux , vainqueurs ou vaincus, indigènes ou envahisseurs. Mais le sol restait la base sur laquelle se faisait cette union des intérêts et des idées, et nulle conquête n'eût pu échapper à cette action puissante et naturelle.

Clovis s'y laissa de plus en plus entraîner, soit par une préméditation de son génie , soit par une nécessité des choses plus forte que son vouloir.

Qotilde , devenue sa femme , fut l'instrument de cette action. Sa première pensée fut d'amener.Clovis au catho*licisme; et cette pensée s'excita davantage, lorsqu'il lui vint un fils , qu'elle songea tout d'abord à rendre chrétien par le baptême. Et pour cela , elle ne cessait , dit Grégoire de Tours, de prêcher son époux, lui disant : « Ils ne sont rien , les dieux que vous adorez; ils ne sauraient subvenir à eux-mêmes ou à d'autres , puisqu'ils sont faits de pierre, ou de bois , ou de quelque métal. Mais le Dieu qui doit être adoré, c'est celui qui a fait le ciel, la terre, la mer, tout ce qui est en eux, et l'a fait de rien par sa parole ; qui a donné la lumière au soleil , et a orné le Jel de ses étoiles ; qui a peuplé les eaux de poissons , la terre d'animaux , l'air d'oiseaux ; au signe de qui les terres se décorent de plantes, les arbres de fruits, les vignes de raisins; dont la main a produit le genre humain, et dont la généro-

98 HISTOIEE DE FRANCE.

site enfin a livre toutes ces œuvres à l'empire de rhomme ^ sa plus noble créature. »

Et cependant Clovis résistait à cette touchante logique de l'amour, et il restait fidèle à ses dieux. Mais il laissa à la tendre mëre le bonheur de faire de son fils un chrétien,

Clotilde voulut donner à cette fête toute la pompe catholique , afin d'émouvoir le cœur de son mari , que ses paroles n'avaient pas assez touché. Mais, à peine baptisé, son enfant mourut, et aussitôt le Roi s'arma de sa douleur contre le zèle toujours fervent de sa femme. « Si l'enfant avait été consacré au nom de mes dieux, il vivrait encore, Iwi disait-^il; mais, parce qu'il a été baptisé au nom de votre Dieu , il n'a pu vivre ». Et la reine répondait : « Je rends grâces au Dieu créateur de toutes choses , qui ne m'a pas jugée indigne devoir l'enfant de mon sein associé à son royaume. Mon âme a résisto à la douleur de cette tnort , parce que je sais que les petits enfants , échappés de ce monde dans l'innocence , sont nourris au Ciel de la vue de Dieu ».

Tel était le combat qui se faisait dans cette famille , que Dien disposait par les épreuves à une destinée mystérieuse.

Puis Clotilde eut un second fils , qui reçut au baptême le nom de Chlodomer (Clodomir). Il tomba malade à son tour , et Clovis commençait à s'irriter. Les prières de sa mère fléchirent le Ciel. L'enfant revint à la vie.

Cependant Clovis résistait aux vœux de Clotilde. Pour dompter cette âme , il fallait une lutte plus éclatante.

Les Alemans (Allemands) , peuple qui suivait de près le flot de barbares qui s'étaient avancés vers la Gaule , vin*rent se jeter au travers de ce travail paisible de conquête Franque , et Clovis fut obligé d'aller arrêter ce torrent *. Mais , dans la bataille , son armée parut fléchir , et Clovis craignit de lavoir réduire en pièces. Alors il se souvint de tant de paroles que Clotilde avait déposées dans son âme sur le Dieu de la victoire; et, du milieu des xnassacres et

' Toyez, sur Thist. dos Alemans, un ouvrage peu connu , mais plein

% '•* -ml

du désordre d'une défaite , il leva les yeux au Ciel , avec des larmes , et s'écria , plein de douleur : « 0 Jésus- Christ! que Clotilde dit être le Fils du Dieu vivant , qui passes pouT^donner secours à ceux qui sont en péril, et pour assurer la victoire à ceux qui espèrent en toi, j'implore avec dévotion la gloire de ton assistance ; et si tu m'accordes la victoire, et que j'éprouve ainsi la même vertu que le peuple consacré à ton nom se glorifie d'avoir éprouvée , je croirai en toi , et je serai baptisé en ton nom. Car j'ai invoqué mes dieux, et, je le vois, ils se sont éloignés de moi ; d'oh je crois qu'ils sont sans puissance , puisqu'ils ne viennent pas en aide à ceux qui leur obéissent. Je t'invoque présentement, et j'ai désir de croire en toi ; fais seulement que j'échappe à mes ennemis, x». Au même moment la fortune change. Les Allemands s'arrêtent dans leur victoire. Ils s'aperçoivent que leur roi a été tué , et aussitôt ils tombent sans défense aux pieds de Clovis , en lui disant : « Arrête le carnage du peuple , car déjà nous sommes à toi ». C!ovis fit cesser les massacres, et eut hâte d'aller faire à la reine le récit de cette victoire.

Tel fut l'événement de la bataille de Tolbiac , si célèbre dans les histoires (496).

C'était le présage d'un événement plus grand et plus hotrreux : Clotilde eut alors l'espérance de faire de Clovis un chrétien ; et c'est avec Rémi , évêque de Rheims, qu'elle prépara cette conquête. Mais le roi ne voulait pas entrer seul dans le christianisme , et quand il eut reçu les premières instructions du saint évêque, il se mit à prêcher lui-même son peuple ou plutôt son armée de Francs, les exhortant à délaisser des dieux qui les avaient délaissés dans le péril; et toute cette multitude s'écria : Pieux roi, nous rejetons les dieux mortels et nous sommes prêts à suivre le Dieu immortel que prêche Rémi. »

Qui s'étonnera que les histoires catholiques aient orné

de fcienee ; BertU Comment, rerom Germantearom, Cap. 1. De Domine Gcrmanls , deque Teutunls. Amstelod. 1632.

Page 1