LÀ
\UAi%
100 niSTOIRE DE FRANCE.
tonte cette conversion de poésie ? Le saint évêque deRheims acheva de disposer le cœur du roi par l'instruction, parla prière et par le jeûne. L'Église alors consacrait principalement le Samedi-Saint au baptême des néophites. Tous les jours précédents se passèrent en touchantes préparations, et le Vendredi-Saint, comme Rémi continuait le cours de ses leçons chrétiennes dans un oratoire, où sa trouvaient avec Clovis la reine et quelques confidents, « le Seigneur, pour confirmer les enseignements de TApôtre , daigna montrer d'une manière visible que , selon sa promesse, quand les fidèles sont assemblés en son nom il est avec eux, la chapelle fut tout à coup illuminée d'une manière si éclatante qu'elle absorbait la lumière du soleil, et du milieu de cette lumière sortit une voix qui disait : la paix soit avec vous; c'est moi, ne craignez point, et demeurez en mon amour. »
Puis il se répandit comme une odeur de parfum du Ciel , et Rémi parut tout enveloppé d'un nuage lumineux; et comme le roi semblait efirayé de ces merveilles, l'évêque rempli de l'esprit d'en haut calma les terreurs du roi par de douces paroles; et il lui expliqua le bienfait des miracles que Dieu accordait quelquelois aux prières des mortels; et enfin , perçant Tavenir d'un regard prophétique, il lui dévoila ses destinées et celles de la monarchie , annonçant un ordre nouveau qui allait succéder à la domination romaine, et qui serait triomphant, tant que la foi chrétienne en serait la base.
C'est après ces enseignements et cette révélation des mystères que le roi alla au baptême. Des voiles et des tapis précieux ornaientles maisons de chaque côté des rues; l'Église était parée , comme à ses beaux jours de fête; le baptistère était embaumé de parfums. On eût dit les délices du Paradis. Le cortège était brillant et solennel , depuis le palais ; en tête, le clergé avec les saints évangiles, les croix et les bannières , chantant des hymnes et des cantiques; puis l'Évêque conduisant le roi par la main , et enfin la reine suivie du peuple. Clovis, frappé de cette pompe, demanda à Rémi si c'était là le royaume de Dieu qu'il lui
WfPM
avait promis ? — « Non, dit le Saint , mais c'est Tenlrée du chemin qui y conduit. » Et quand ils furent arrivés au baptistère, .un miracle se fit, miracle resté populaire dans nos traditions, et dont le récit doit retrouver' ici sa naïveté. « Le prêtre qui portaitle saint chrême, ditFlodoard, arrêté par la foule, ne put arriver jusqu'aux fonts sacrés ; on sorte qu'à la bénédiction des fonts, le chrême manqua par un exprès dessein du Seigneur. Alors le Saint Pontife lève lès yeux vers le ciel et prie en silence et avec larmes. Aussitôt une colombe, blanche comme la neige, descend portant dans son bec une ampoule pleine de chrême envoyé du ciel. Une odeur délicieuse s'en exhale , qui enivre les assistants d'un plaisir bien au-dessus de tout ce qu'ils Avaient senti jusque-là. Le saint évêque prend l'ampoule , répand le chrême dans l'eau baptismale, et incontinent la x^olombe disparaît. »
Alors le baptême se fît. Et au moment où Clovis allait incliner sa tête sur les fonts sacrés , Rémi lui adressa ces paroles mémorables, et que l'histoire doit redire dans leur sublime simplicité : « Doux Sicambre, baisse la tête : » adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. » Parole admirable, que la parole française ne fait pas bien entendre, ce me semble. Mitis deponeœlla Sicamberl C'est comme si le prêtre eût dit : Sicambre, passe de la barbarie à la douceur, de l'atrocité à la clémence, de l'ignorance à la lumière. Et c'était bien tout l'effet du christianisme. Clovis récita la profession de foi cathoHque , et ensuite l'évoque versa sur lui les eaux saintes , au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit; et enfin le consacra, dit Flodoard, par l'onction divine.
Tel fut le baptême de Clovis *. Ce n'était pas seulement un chrétien de plus qui entrait dans l'Eglise, c'était une société tout entière qui s'instituait sur les bases du Catholicisme. C'est pourquoi le baptême de Clovis , comme chrétien , fut en même temps son sacre comme roi. Il fut une sorte de sanctification de l'alliance de deux peuples «
* Grég. de. Tours et Flodoard.
102 HlSTOmS DX FEABCB.
et, dès ce moment, la natioDalité gauloise arait absorba a conquête franque. Toute la prophétie politique de saint Rémi allait se réaliser.
Deux sœurs du roi , Âlboflëde etLantéchilde , beaucoup de chefs militaires , enfin trois mille hommes de Tarmée se firent en même temps baptiser. Beaucoup d^autres résistèrent à ce grand exemple de conversion. Il fallait apparemment que la liberté de tous fût ainsi consacrée.
La joie fut grande dans toute FEglise chrétienne lorsque ces récits se furent répandus. Le pape Anastase, qui Tenait d'être élu, lui écrivit des lettres de félicitation. « Sois, pour cette Eglise, lui disait-il, pour cette nouvelle mère, une couronne de fer. » Le clergé des Gaules témoignait partout son enthousiasme. Avitus, le grand évêqne de Vienne , lui adressait ces paroles : « La Providence vient de trouver en vous un arbitre à notre époque. Tout en choisissant pour vous, vous décidez pour nous tous. Votre foi est notre triomphe. 9 Et toute TEglise, en effet, avait raison de se réjouir. Elle voyait enfin un roi catholique , qui pouvait mettre un terme à la longue domination des Ariens.
Clovis, que des raisons de nature diverse avaient poussé au baptême, l'avait reçu avec sincérité et avec amour. Les Francs convertis furent également fidèles.
Les plus puissants d'entre eux témoignèrent à Rémi la reconnaissance de ce bienfait ; et ils le firent surtout en dotant son église de riches possessions en plusieurs provinces. La donation particulière de Qovis se fit d'une façon singulière. D accorda à Rémi tout le territoire qu'il parcourrait pendant le temps de son sommeil de midi (sa méridienne); et Remi se prit à parcourir la campagne, rencontrant çà et là des résistances de la part des villageois, mais les faisant fléchir par des miracles, et ainsi il fit à son église un domaine magnifique, qui devint à la fois une terre de franchise ; car les terres gauloises, tombées au pouvoir des Francs, étaient accablées d'impôts, et ce leur était un bienfait de passer aux mains du clergé.
Clovis, identifié avec la nation gauloise, n'eut plus qu'è
490 — 500 HISTOIRE DE FBÂIHCE. 103
suivre sa mission de fondateur plutôt que de conquérant d'empire.
Dès ce moment , il tendit à établir dans les Gaules une grande unité de pouvoir, en s'attaquant surtout aux domi^ nations qui heurtaient les mœurs et les croyances nationales, n ne restait de Faulorité romaine que des débris^ et ces débris se mêlaient d'eux-mêmes à Tautorîté nouvelle qui se formait; on l'avait vu par les noms romains, qui parurent tout d'abord dans l'action politique dé la conquête.
L'indépendance des cités gauloises fléchissait aussi facilement devant une autorité qui avait commencé parfléchir elle-même devant les vaincus, en acceptant leur religion, en sorte que les véritables maîtres allaient être bientôt ceux-là mêmes qui avaient passé sous le joug.
Les Arboriques, peuples catholiques du nord des Gaules, qui d'aboYd avaient repoussé en frémissant la pensée de la soumission, s'y accoutumèrent, du moment que Clovis était baptisé.
L'Armorique ne vint que plus tard ; mais elle ne faisait point obstacle. Qovisla laissa dans sa fierté indomptable, pour l'attaquer plus tard par des alliances.
Clovis laissa tomber toute son attention sur d'autres rivalités d'empire; et les Burgondes , d^un côté, les Visigoths, de l'autre, lui parurent des ennemis à firapper dtt glaive ou à soumettre , principalement à cause de l'aria^ nisme qu'ils avaient jeté au sein des Gaules , et qui ron*pait leur unité. Là se portait son génie de domination.
En ce temps, régnait sur les Ostrogoths d'Italie un prince de génie, Théôdoric, dont la vie aventureuse et romanesque s'était trempée à la fois aux mœurs de la barbarie et delà civilisation.
Envoyé , dès son bas âge , à la cour de Constantinople , en qualité d'otage , il y avait été élevé comme pour la servitude des cours. Mais le sang barbare bouillonnait encore. Au moment où l'empire d'Occident expirait sous^le nom, ou plutôt sous le sobriquet de Romulus Augustulus, '\ s'était fait des usurpations de barbares en Italie. Odoa-
104 HISTOIRE DE F&ÂNGE.
cre, chef des Hérules, s'était établi dans cette contrée , si souvent battue par la tyrannie. Théodoric offrit à Fempereur Zenon de venir la délivrer. Les Ostrogoths l'attendaient; il arriva. Odoacre fut égorgé avec sa famille ; Théo-, doric resta maître, et se déclara roi d'Italie.
L'habile barbare avait pressenti de bonne heure la destinée de Clovis, et il fit efiort pour s'y mêler par des intrigues et des interventions de politique. Ce fut ainsi qu'il suspendit quelque temps la pensée profonde qui vivait au cœur de Clovis, de chasser les Visigoths du sol gaulois. Hais elle devait à la fin triompher de toutes les ruses du diplomate barbare.
Arrêté de ce côté, Clovis se tourna vers les Burgondes. La guerre était entre leurs rois Gondebaut et Godégisile , ces deux frères dont nous avons vu les commencements. Godégisile recourût secrètement à l'assistance de Clovis , lui faisant de riches promesses , s'il chassait son frère du trône. Clovis s'empressa d'accourir. Gondebaut ignorait l'intrigue de Godégisile. Il lui demande de s'unir à lui pour repousser l'ennemi commun. Voilà les trois armées eu présence , près du fort nommé Dijon *. Mais , dans la bataille, Clovis et Godégisile marchent de concert pour écraser Gondebaut. Il est vaincu , et s'enfuit le long du Rhône , jusqu'à la ville d'Avignon. Clovis le poursuit et assiège la ville. Gondebaut devait périr. Un de ses serviteurs, Aridius < le sauva , en allant trouver Clovis dans son 45amp , sous prétexte de défection , et l'engageant à traiter avec le vaincu moyennant des conditions d'argent.
Gondebaut fut donc rétabli. C'était un caractère persévérant et hypocrite. Il laissa s'éloigner Clovis, méditant -en son cœur d'atroces vengeances. Au bout de quelque temps , ayant renouvelé ses forces , il assiégea son frère dans la ville de Vienne. La ville fut prise par la trahison -d'un ouvrier des aqueducs, qui ouvrit une issue. Godégisile fut massacré dans l'église des Ariens avec leur évêque. Clovis avait laissé des Francs auprès de Godégisile. Gon<
* Grég. de Tours.
500 — 510 HlfTOIBB DB FBANCB. 105
debaut les respecta, et se contenta de les envoyer en exil auprès d'Alaric, à Toulouse. Mais il extermina les Burgondes et les sénateurs gaulois qui avaient pris part à cette guerre. Ainsi, à force de meurtres, il régna seul sur tout ce pays, qui a gardé le nom de Bourgogne, de ce nom de Burgondes ou de Bourguignons^ qui continue à remplir une grande partie de notre histoire.
(Test à cette époque que Ton fait remonter d'ordi^ naire la législation bourguignonne, connue sous le nom de Lai Gombette ou de Gondebaut. Elle avait pour objet d'adoucir la domination, surtout par rapport aux Romains, qui restaient encore les représentants du vieux droit dans les Gaules ^
En même temps, Gondebaut sentit le besoin d'atténuer les résistances populaires qui tenaient à la profession de Tarianisme; et il demanda à Avitus, célèbre évêque car tholique de Vienne , d'être rebaptisé *. (Tétait obéir aux mêmes influences sociales qui avaient fait le baptême de Clovis. Hais un abîme séparait les ariens et les catholi* ques, à cause des atrocités qui s'étaient mêlées au long règne de cette hérésie, et les Bourguignons même s'opposaient à ce mouvement de réaction gauloise par leurs antipathies toujours vivantes. C'est pourquoi Gondebaut ne put aller au delà d'un désir sans courage; et c'est ce qui expUque les paroles que lui adressait Avitus, le fervent évêque. u Si tu crois ce que le Seigneur nous a enseigné, pratique-le. Car lui-même a dit : « Si quelqu'un me confesse » devant les hommes, je le confesserai devant mon Père, » qui est aux cieux; si quelqu'un aussi me renie devant les » hommes, je le renierai devant mon Père, qui est aux 9 cieux. » Ainsi parlait le Seigneur à ses saints et chers apôtres bienheureux, lorsqu'il leur prophétisait l'épreuve de la persécution future. « Gardez- vous des hommes, » car ils vous traîneront dans leurs assemblées et vous
' Voir , ftor cette loi , Montesquieu , Esprit des Lois, Lir. xxrm, «ta. 4.
* Grég. de Toun.
106 HISTOIBB DB FRAHGS.
» flagelleront dans leurs synagogues ; et vous comparaîtrez » devant les présidents et devant les rois, à cause de » moi , pour servir de témoignage è euic et aux nations. » Mais toi , qui esroi , et qui ne crains pas d^être traîné captif partes sujets, tu redoutes la sédition du peuple, ettun*oses confesser )e Créateur du monde. Or , écoute le bienheureux apôtre qui dit : « Cest le ccaur qui croit pour la jus- » tice, et 1» bouche qui confesse pour le salut; » et le prophète : « Je vous confesserai , Seigneur, devant la mul- » titude des hommes , je vous louerai parmi les ftots du » peuple. ...» Si tu crains le peuple , d roi , tu ne sais donc pas que c'est au peuple à suivre ta fbi, et point à toi à obéir à rinfirmité du peuple , car tu es la tête du peuple, et il ii*est pas ta tète. Bt si tu pars pour la guerre, tu marches •n avant de ses batailles , et c*est lui qui te suit aux lieux où tu le mènes. Donc, il est meilleur qu'ils aillent, par ton exemple, à la vérité, que si , par ta mort, ils demeuraient dans leur erreuir. Car on ne se joue pas de Dieu ; et il B^aime point celui qui, pour le royaume terrestre, ne le confesse pas aux yeux du monde*. »
Ce fht donc le peuple Bourguignon qui fit obstacle à ce retour catholique , au moment peut-être oh. Gondebaut y oroyail voir- la sécurité de son pouvoir. Mais il se faisait, dans la société gauloise, un mouvement qui devait être plus puissant que des haines ou des antipathies de conquête.
Puis il arriva que des intérêts de politique secondèrent faction des idées nationales.
Le roi ostrogoth Théodorîc avait vu avec défiance le royaume bourguignon se concentrer aux mams de Gon*debaut, à cause de son contact avec Tltalie. Gardant^ eomme parle passé, la prétention de dominer par ses influences la conduite de Clovis, il alla au-devant du roi franc , pour provoquer la ruine de Gondebaut. C'était répondre à tous les instincts gaulois et en môme temps aux ressentiments profonds de Clovis. Un traité fut fait entre
' Grég. de ToarB. Liv. ii, tome I.
500 — 510 MISTOIBB BB FBAHCE. 10?
les deux princes , pour 8*assurer les dépouilles de la yïctoire. Mais Qovis fut le plus prompt à Texécuter. Gondebaut fut attaqué arec violeBce ; il se défendit avec cou-rage. Mais il fut vaincu, et il sortit du milieu de ses débris d'armée , pour s'en aller errant dans les lieux déserts , et fuyant la colère du vainqueur. Théodoricne parut qu'après la victoire, réclamant sa part de la dépouille. Clovis lui livra ce qu'il voulut, ayant assez fait de vaincre seul, et songeant déjà à montrer son indépendance par d'autres victoires.
L'autorité franque grandissait dans toutes les Gaule»; et le clergé surtout la favorisait. Ce mouvement se faisait sentir aux lieux où les Visigoths exerçaient l'empire. « U arriva, dit Grégoire de Tours, que Quintianus, évèque de Bhodez, fut chassé de la ville, pour ce crime même. » « On lui disait, ajoute le chroniqueur, c'est parce que ton désir est que la domination des Francs s'étende à ce pays^» Les Goths voulurent le tuer, et il s'échappa. U s'en alla en Auvergne, où avait déjà fui, longtemps avant, pour une cause semblable, l'évéque Apruncule : l'Auvergne gardait comme un privilège d'être un asile de liberté.
L'évéque de Tours, Verus, avait laissé échapper des vœux semblables. On s'empara de lui, et on le jeta en Espagne, où il mourut. Galactorius, évèque du Béarn, fit plus que des vœux. Il favorisa des partis armés. Les Visigoths le tuèrent dans un combat.
Alaric, le roi des Visigoths, sentit le mouvement social qui poussait les Gaules vers un empire nouveau. Alaric n'était point un roi vulgaire. Il y avait de l'artifice dans sa politique. La paix était tout son génie, peut-^tre parce que la guerre ne répondait plus au génie de ses peuples, on aux dispositions des peuples qu'il avait formés.
Il voulut aller au-devant de cette autorité grandissante, et qui s'en venait gagner les contrées méridionales comme une contagion menaçante. Il envoya des députés à dovh «rec ces paroles : « Si mon frère le veut bien, j'ai au cœur
* Grég. de Tours. Uv. ii.
108 HISTOIRE DB FRANCB.
le désir que nous ayons une entrevue sous les auspices <le Dieu ^ »
Clovis accepta la demande* de son frère. Us se rendirent aux rives de la Loire, et se réunirent dans une île auprès -du bourg d'Amboise. Us conversèrent, mangèrent et burent ensemble. C'était un lien d'hospitalité. Puis ils se séparèrent, se promettant la paix et Tamitié.
Mais le mouvement gaulois ou catholique suivait son «ours; et la politique d'Alaric eût été impuissante à le réprimer, outre que le génie rude et militaire de Clovis ne se laissait pas emprisonner en des liens d*aiIection et de bienveillance.
Voici qu'un jour Govis assemble ses soldats et leur dit pour toute harangue : « Je souiïre impatiemment et avec fine amère douleur que les ariens occupent une partie des Gaules. Allons avec Faide de Dieu ; et après les avoir vaincus, réduisons ces terres en notre pouvoir. » Ce discours fit plaisir aux soldats, dit Grégoire de Tours ; et aussitôt Clovis les fait marcher vers Poitiers; là se trouvait alors Alaric.
Cette brusquerie militaire n'excluait point les préparations savantes et politiques. Clovis voulut donner à cette expédition si soudaine tout l'appareil d'une guerre catholique et nationale. Il y intéressa les peuples par des manifestations de piété publique. Et c'est alors qu'il posa les fondements d'une église dédiée à sainte Geneviève. C'était un vœu ancien de Clotilde; Clovis le réalisa comme pour s'assurer le succès d'une entreprise de guerre sainte.
En même temps il convoquait une assemblée d'évêques à Orléans par le conseil de saint Rémi, afin de se concilier la faveur des pontifes des Gaules. Tout le clergé bénissait cotte expédition, et pour gage de victoire, saint Rémi donna au roi un flacon rempli de vin, lui recommandant de continuer la guerre tant que son flacon fournirait du yin à lui et à ceux d'entre les siens à qui il en ferait boire. Et le pieux chroniqueur ajoute à l'instant que duratU
* Grég. de Tours.
500 — 510 HISTOIIIE DE FHANGE. If9
t expédition , le roi et plusieurs des siens buvaient et cependant le vin ne s'épuisait pas '.
Enfin Glovis mit son entreprise sous le patronage de saint Martin de Tours. Saint Martin était alors , et est resté long* temps depuis , le saint populaire des Gaules. Les fidèles étaient accoutumés à venir des contrées les plus lointaines lui confier le succès de leurs entreprises , et, après Tavoir prié, s'en retournaient avec espérance. Son nom étail partout béni et respecté, et rien n'est beau, touchant ei poétique comme cette expansion de la foi des hommes » qui faisait d'un saint monté au ciel pour ses vertus , un protecteur appartenant encore à la terre et la couvrant de sa puissance toujours vivante et toujours visible. Suivons le récit de Grégoire de Tours.
« Une partie de Tarmée devait passer par le territoire de Tours , et le roi , par respect pour saint Martin , fil défense de prendre dans le pays autre chose que de Therbe» c'est-à-diredeslégumes,etdereau.Or,unsoldatderarmée> ayant trouvé du foin appartenant à un pauvre homme, dit : Le roi ne îîous a-t-il pas fait défense de prendre autre chose que de Therbe ? et c'est bien là de l'herbe ! si nous la prenons , nous serons fidèles à la défense du roi. » Et en même temps il enleva de force le foin du pauvre homme» Le roi le sut , et ayant aussitôt frappé le soldat de l'épée » il s'écria : Où sera l'espoir de la victoire , si le malheureux Martin est offensé ? Ce fut assez pour que Tarmée ne prtt rien en tout le pays. En même temps le roi fit partir des envoyés pour la sainte basilique, leur disant : Allez, et peut-être aurez-vous à me rapporter du saint temple quelques auspices de la victoire. Il leur donna des présents à offrir au saint lieu, disant : Si vous êtes mon aide» Seigneur , et que vous ayez résolu do livrer en mes mains cette nation incrédule et toujours votre ennemie, dès l'entrée de la basilique de saint Martin , daignezvous révéler, afin que je connaisse que vous êtes propice à votre serviteur. Les envoyés se hâtent , et , comme ils s'appro-»
* Flodoard. Ghap. 15.
110 HISTOIEE DB FBAnCS.
chent du temple , selon Tordre du roi , ils remarquent qu*à leur entrée , le primicier entonne à Fimproviste cette antienne : « Vous m'avez, Seigneur, ceint de vertu pour la » guerre ; vous avez abaissé sous moi ceux qui s* élevait! t » contre moi, et vous m*avez fait voir le dos de mes ei>- )) nemis , et vous avez exterminé ceux qui me haïssaient. » Les envoyés entendant ces paroles rendent grâces au Seigneur , et présentent leurs hommages au saint Confesseur. Puis ils vont joyeusement porter le présage au roi '. »
Ainsi la guerre de Glovis devenait aux yeux du peuple catholique une sainte guerre, et Dieu même se déclarait pour les Francs.
507. — Clovis s'était avancé vers la Vienne. Là^ Dieu se déclara de nouveau. La Vienne était gonflée par des inoiir dations. Clovis pria le Seigneur de lui montrer un passage. Le lendemain , une biche entra dans les flots en présence de Tarmée , et indiqua le gué en traversant le fleuve. « On rappelle encore , dit Vély , le pas de la Bidie. »
D'autres merveilles parurent. Arrivé sur le territoire de Poitiers , le roi vit de sa tente^ placée sur une éminenee , un feu qui partait de la basilique de Saint-Hilaire , et semblait venir se reposer sur lui , comme pour montrer qu'aidé de la lumière du bienheureux confesseur Hilatre ^ il exterminerait plus facilement ces bandes hérétiqaes , contre lesquelles le même prêtre avait souvent lutté pour la foi».
Ne nous étonnons point de ces récits ; ils sont toute l'explication de l'histoire.
Clovis s'assura la protection de saint Hilaire , comme H avait fait celle de saint Martin. La religion lui était pro^ pice , et les saints du ciel et les prêtres de la terre prodi* guaient leurs miracles.
Cette faveur des pontifes , qui était à la fois celle de tout le peuple des Gaules , était un gage de victoire. Les deux armées se rencontrèrent et se heurtèrent aux champs de
« Grég. de Tours. Liv. il, • Ibid
500 — 810 HISTOIRE DE FAAIfCE. 111
Vouglé ou Vouillé , à quelques lieues de Poitiers. Alaric , ma] secondé par les dispositions publiques et aussi par sa renommée plus politique que militaire, ne résista pas à renthous'iasme catholique et national qui emportait Tarmée de Clovis* Il j eut pourtant un moment de la mêlée ob Clovis fut en péril de mort. Deux Goths s'étaient altachén à ses pas. Ils le frappèrent de leurs pieux dans le flanc. Hais il était couvert par les mérites de son saint patron, dit Flodoard, et ils ne purent le blesser ^ La victoire fut sanglante. Alaric fut tué des mains de Clovis. Au massacre des Yisigoths se joignit celui d'un grand nombre d'Auvergnats qu' Alaric avait fait marcher comme auxiliaires ; en un jour tout ce pouvoir odieux fut exterminé. Amalaric, fils d* Alaric « s'en aQa par delà les Pyrénées sauver ses restes de domination. La Gaule rentrait en elle-même. Théodorie, fils de Clovis , n'eut qu'a paraître dans l'Auvergne puur établir Fautorité franque : les peuples avaient hâte de la reconnaître. Clovis lui-même s'en alla jouir de sa victoire à Toulouse, qui avait été le centre de la puissance visigothc. n visita Bordeaux, et puis revint vers le centre des Gaules chargé des trésors d' Alaric. Tel était l'empressé» ment des cités que l'enthousiasme contemporain y trou* vait encore une occasion de récits miraculeux. « Le Seigneur lui accorda une si grande grâce , dit Grégoire de Tours , qu'à sa vue , les murs d'Angoulême s'écroulèrent d'eux-mêmes, j» Enfin il arriva à Tours, et il alla déposer dans la basilique de saint Uiartin de riches présents, témoi* gnages de sa reconnaissance pour les victoires qu'il devait à sa protection.
C'est là qu'il donna un certain éclat à l'acceptation d'un titre d'honneur qu'il avait reçu d'Anastase, empereur d'Orient. Cétait pour l'empire un vieil usage de maintenir son droit de domination , même après qu'il avait disparu devant d'autres victoires, en distribuant des titres aux pouvrurs nouveaux, comme pour les tenir dans la dépendance.
' Grég. de Toori. Lit. ii , ebap. IS.
1121 HISTOIBB DB FRANCE.
Anastase avait adressé à Govis des lettres de consul * , c*est-à-dire, le titre des honneurs consulaires '. Clovi's se fit revêtir, dans la basilique de Saint-Martin, de la tunique de pourpre et de la chlamide , et il posa la couronne sur sa tête. Ensuite, dit le vieux historien, étant monté à cheval , il s'en alla par tout le chemin qui est du portique de la basilique à Téglise de la ville , répandant de sa main de For et de l'argent aux peuples présents, avec une bonne grâce admirable; et, dès ce jour, il fut nommé du nom de consul ou d'Auguste. C'était comme une consécration nouvelle de son pouvoir, pour ceux d'entre les Gaulois qui se souvenaient des formes de l'autorité romaine, ou qui peut-être la regrettaient même; et ainsi , si pour l'em* pire il eût été politique d'adresser des titres à Clovis, pour Clovis il était plus politique encore de les recevoir.
Après cela , .Clovis s'en retourna à Paris , et là il fixa le siège de son autorité. Déjà un grand royaume se montrait avec sa forte unité. Toutefois, la Gaule avait encore des troubles à subir , et Clovis, pour s'affermir au milieu des tempêtes, recourait à l'action puissante du clergé. H adressa aux évêques une lettre où il rendait compte de ce qu'il avait fait dans cette guerre nationale et sainte des Visigoths. C'était appeler sur lui la faveur publique. H en avait besoin pour d'autres batailles.
Car les Visigoths s'étaient remués dans le Midi. Théodoric , roi d'Italie , les avait sourdement excités , troublé qu'il était par cette image toujours grandissante de la puissance du roi des Francs. En même temps , les Bourguignons s'étaient relevés de leur abaissement^ et même la part que Clovis leur avait donnée dans ses expéditions les avait excités à l'indépendance. D'autres chefs barbare» lui étaient aussi une menace. Clovis avait à se défendre
Grég. de Tours. Voici les paroles d'an antre chroniqueur : Ân&stasins Imper, codicillos Chlodoveo régi pro consulatu misit. Âb eâ die et consul et Augustus est appeUatus , sedemque regni Parisiis constituât. Regnavit autem Francis triginta annos. Adonis chronic. œtas sexta. ' Sismondi. Hist. des Français.
contre ces périls. Il essaya de le faire par la politique et par les armes; il y réussit mieux par le meurtre.
Il s'attaqua d'abord auïYisigoths. Il était eu cela secondé par l'intérêt catholique et par cet intérêt plus lointain de la politique impériale, qui , du fond de l'Orient , démêlait le conflit des ambitions, et avait son choix tout fait pour l'autorité de Clovis contre les usurpations de l'Espagne et de ritalie.
509, — Mais l'entreprise du roi franc vint échouer au siège d'Arles. Théodoric courut au secours des Visigoths. Les Francs furent détruits. La guerre s'acheva par un traité , qui laissait les conquêtes à Clovis et rendait Théodoric maître du reste du pays : ce fut toute la délivrance du midi des Gaules.
Ce fut alors que Clovis sentit le besoin de se hâter dans cette œuvre d'unité que poursuivait son génie, et qu'il craignait à chaque moment de voir échapper. Il s'étendit vers la Bretagne, vers ces cités Armoriques qui avaient jusque-là gardé leur liberté. Le roi des Bretons ne porta plus que le titre de comte, et l'union se fit, grâce au Christianisme qui servit de lien sans laisser de trace d'une servitude véritable.
Le même hen n'existait pas à l'égard des chefs barbares, dont Clovis redoutait la rivalité, et alors les violences lui furent en aide.
Ici commence une suite de meurtres, que l'histoire ne justifie pas, mais qu'elle explique. Malheur aux princes qui subissent la nécessité du crime! Us peuvent être un instrument social, mais la postérité les maudit.
Suivons les récils de ces atrocités. Ils sont faits avec une candeur qui mérite d'être notée, comme une explication de plus du temps qui les produisait.
« Le roi Clovis envoya secrètement au fils de Sigebert (Sygibertm, Sigebert, régnait à Cologne), lui disant : a Voilà que ton père est vieux, et il marche d'un pied chancelant. S'il venait à mourir, son autorité te serait remise avec notre amitié. Séduit par cette ambition, le fils entreprend de tuer son père. Le roi donc étant sorti de Cologne et
114 HISTOIBE DB FBANCB.
ayant passé le Rhin, pour s*en aller promener dans la forêt de Buconîa, faisait son sommeil de midi dans sa tente; le fils envoya sur lui des meurtriers , et le tua en cet endroit même, comme pour devenir possesseur de son royaume. Mais, par le jugement de Dieu, il tomba dans Tabîme qu'il avait ouvert à son père. Il envoya des émissaires au roi Clovis, pour li;i annoncer la mort de son père, avec ces paroles : Mon père est mort, et je tiens en ma possession ses trésors et son royaume. Envoie donc vers moi quelques-uns des tiens , et tout ce qui te plaira de ses trésors, je te le livrerai. El Clovis répondit : Je rends grâce à ta bienveillance ; je te demande de montrer tes trésors à mes envoyés, après quoi tu en resteras le maître. Il ouvrit donc les trésors de son père aux envoyés de Clovis, et pendant qu'ils contemplaient ces richesses: Voicî, dit-il, une cassette où mon père avait coutume d'enfermer ses monnaies d'or. Enfoncez, dirent les envoyés, votre main jusqu'au fond de la cassette, pour trouver tout ce qu'il y a. Il le fit, et comme ainsi il était penché, un des envoyés levant sa hache, lui brisa le crâne; et il lui fut fait comme il avait fait à son père.
» A cette nouvelle, Clovis, se voyant délivré de Sigebert et de son fils, se rend sur les lieux et assemble le peuple, disant: « Sachez ce qui est arrivé. Pendant que je naviguais sur le fleuve de l'Escaut, Chloderic, fils de mon parent, persécutait son père, lui rapportant que je voulais le tuer. Et comme Sigebert fuyait par la forêt de Buconia, il a envoyé sur lui des meurtriers et l'a mis à mort. Lui-même, au moment où il ouvrait les trésors de son père, a été frappé par je ne sais quel meurtrier, et il est mort. Je ne suis nullement comphce de ces meurtres. Je ne pourrais verser le sang de mes parents, et cela est un crime. Mais, puisque ces choses sont ainsi arrivées, je vous ouvre le conseil, si vous le trouvez bon, de vous tourner vers moi, afin que vous soyez sous ma protection. » A ces paroles, le peuple applaudit des mains et des voix ; il élève Clovis sur un bouclier et le fait son roi. Clovis reçut ainsi le royaume de Sigebert avec ses trésors et
rajouta à son empire ; ainsi , ajoute Grégoire de Tours , chaque jour Dieu abaissait ses ennemis sous sa main et il agrandissait son royaume, parce qu'il marchait d*un cœur droit devant lui , et qu'il faisait ce qui était agréable devant ses yênx *• »
Étonnante réflexion sous cette plume chrétienne ! Il semble que révèque n'aperçoit plus les meurtres et les crimes; il ne voit qu'une œuvre providentielle qui se fait , et une monarchie qui se forme. Le sentiment social étouiïe le cri vengeur de l'humanité.
Ce ne fut que le commencement des atrocités par les-' quelles Clovis préludait à l'unité de l'empire *.
Chararic , un autre chef franc , étabh à Térouane , avait autrefois refusé de prendre part à la guerre contre Syagrius. Clovis s'était emparé de lui et de son fils , et il les avait tous les deux fait tondre , ce qui était le signe de la dégradation. L'un et l'autre avaient été forcés d'entrer dans 'e sacerdoce, l'un comme prêtre, l'autre comme diacre. Mais le fils avait laissé échapper quelques paroles mystérieuses : « Ces branches, avait*il dit, ont été coupées d'un arbre vert; mais d'autres pousseront promptes et vigou* reuses. » Ces paroles vinrent à Clovis. Il y vit une menace. Il fit couper la tête au père et au fils , et il s'empara de leurs trésors et de leurs biens.
A Cambray régnait un chef, ayant nom Ragnacaire, odieux , à ce qu'il paraît , aux Francs , ses sujets. Un ministre, nommé Farron, secondait ses crimes. Clovis avait là une proie toute prête; les Francs de Regnacaire le provoquaient à l'usurpation, et lui-même les avait séduits en leur envoyant des présents qui paraissaient brillants , mais qui étaient de faux or. Il arriva avec une armée. Ragnacaire fut défait dans un combat^ et ses soldats l'emmenèrent captif avec son frère Richaire à Clovis. Clovis lui dit : « Pourquoi as-tu déshonoré notre race en te laissant charger de chaînes? il te valait mieux de mourir. » £t en même
• Grég. de Tour». Liv. ii.
* Je suis les récits de Grég. de Tours.
116 HISTOIEE DEFRAUGB.
temps il lui brisa la tête de sa hache. Puis se tournant vers son frère Rachaire : a Si tu avais porté secours à ton â*ère, il n'eût pas été chargé de fers; » et il le tua de même. Enfin les Francs qui avaient trahi Ragnacaire, surent que For qui les avait séduits était faux. Ils se plaignirent à devis, qui leur répondit : « C'est l'or qui convient à celui qui traîne son maître à la mort. » Ils voulurent solliciter des faveurs : « Toute ma faveur est de vous laisser vivre, » dit le roi. Mélange atroce de justice et de barbarie ! Clovis semblait n être devenu chrétien que par rapport aux Gaulois ; il resta sauvage par rapport aux Francs : comme si le meurtre eût été pour eux le seul moyen de domination.
Clovis continua ses exterminations. Au Mans, Renomer fut tué par son ordre. D'autres rois , tous ses proches parents, périrent de même. Ainsi , dit Grégoire de Tours, il étendit son pouvoir dans toute la Gaule. Cependant il parut avoir horreur à la fin de cette espèce de solitude qu'il s'était faite. « Malheur à moi! dit-il un jour à ses sujets assemblés : me voici comme un étranger parmi des étrangers, et je n'ai point de parents qui me puissent venir en aide si l'adversité me poursuit. » Mais, chose épouvantable! l'historien ajoute : Ce n'était pas par regret de ces morts qu'il parlait ainsi , mais par ruse et comme pour découvrir quelque autre parent qu'il pût encore exterminer *. Le barbare allait au delà de Tibère , ou bien Grégoire de Tours dépasse le génie de Tacite.
Toutefois, il y eut apparemment de vrais tourments de conscience dans cette vie si souillée de sang. Clovis crut apaiser Dieu en bâtissant des temples. Il rendait aussi de la sorte hommage à la piété et à la foi des Gaules. Il fonda des monastères ; il enrichit des égUses. Il convoqua un concile à Orléans, où parurent tous les évêgues gaulois. Ce concile est mémorable. C'était le premier qui se réunissait depuis l'apparition des Francs. La domination barbare avait troublé beaucoup de droits; on les rétablit. On consacra partout le droit d'asile dans les églises et dans
* Grég. de Tours.
410 — 820 flliTOIM DB FBANCE* 117
ieors parvis même, ainsi que dans les maisons des évè' ques. Privilège admirable , dont le crime abusa, mais qui n'en étaii pas moins un droit tutélaire pour les Gaulois vaincus, t est ce que les âges suivants n'ont pas toujours vu. Par baine de FÉglise, on a sacrifié le peuple. Que fit pourtant TÉglise? Elle ne pouvait chasser les vainqueurs^ elle prit les bibles dans ses asiles, et la croix fut le salut de la liberté.
Qovis mourut peu de temps après ce concile. Il avait alors quarante-cinq ans ; il en avait passé trente dans Texereice d'une autorité qui se transforma souvent dans ses mains. Clovis fut homme de génie. La barbarie chez lui céda à Vinstinct social. Le christianisme aussi lui fut en aide, et les Gaules enfin le dominèrent par leur influence. Ce n'était pas la première fois que la conquête fléchissait devant le pouvoir moral des peuples soumis. Cela s'est vu toutes les fois qu'un empire nouveau s'est élevé dans une nation, que cet empire soit sorti du dedans ou du dehors. Si la nation a quelque vie encore, si elle a des croyances , si elle a un culte , si elle a des traditions de liberté, la force peut s'établir, mais comme instrument social pour la nation môme : c'est la nation qui fait sa propre conquête, se servant, à ce dessein, de la force étrangère qui semblait lui venir comme une oppression. Ainsi il en arriva de Clovis. Ce roi sut pénétrer le besoin des Gaules , et leur situation et leur avenir. Il parut , dès le premier jour, les conquérir pour elles-mêmes. Il cessa d'être Franc pour être Gaulois. Ce'tut un puissant instinct dans te barbare. Précédemment, les envahisseurs n'avaient lait que parcourir les contrées gauloises pour le pillage, et non pour l'autorité. Clovis ne put exclure les ravages, maii^ la pensée poUtique les tempéra. Il y avait dans cette manière inusitée de conquérir, quelque chose qui surpassait la volonté et même le génie d'un homme , à plus forte raison d'un barbare. L'explication de l'histoire est ici impossible par l'histoire même. Il faut monter plus haut^ et se souvenir de cette magnifique philosophie de nos pères, qui osaient faire le récit des Gestes de Dieu, par les Frams,
118 HISTOIRE DB FKAUCE.
Clovis fut , en effet , un instrument social , et il lui arriya encore ce qni arriYe à tous les hommes que Dieu jette dans le monde pour des missions mystérieuses. A ces sortes d'envoyés de la Providence , tout sert à la fois , le génie, la vertu et le crime même; et le crime, c'est un mystère de plus. Ainsi Clovis, après avoir jeté les bases de Fempire Gaulois et de son unité politique , scella son œu* yre par le meurtre de tous les siens. C était comme une condition, et aussi comme une expiation de la conquête. La Gaule était vaincue , mais elle était vengée.
s 10 — 520 HisTOiBE DE fua:<ce. 110