‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 17 sur 59 · SUCCESSION DE CLOVIS · texte numérisé non relu

SUCCESSION DE CLOVIS

n semble que ce serait ici le lieu d^exposer les formes civiles de la conquête franque.

C'est là un grand sujet d*études, mais qui ferait sortir le présent ouvrage de ses limites. Aussi bien de grands travaux ont été faits sur cette question d^ antiquité nationale par des hommes doctes, et rien de nouveau ne saurait être ajouté à leurs recherches.

Par malheur, Fesprit de système en a le plus souvent diminué Tautorité, et il est triste que Thistoirt; des temps passés puisse s'altérer et changer d*aspect selon les passions des temps qui suivent. La conquête franque a servi tour à tour de point de départ à ceux qui ont eu quelque intérêt à établir la monarchie de France sur une base d'aristocratie ou de démocratie exclusive; et comme si les âges présents n'avaient pas eu assez de leurs haines et de leurs erreurs^ il a fallu emprunter aux anciens âges les souvenirs de leurs discordes pour accroître nos colères.

Ainsi rhistoire n'a plus gardé sa sainte mission, et loin de servir de firein aux passions des hommes, elle a servi d'excitation à leurs vengeances.

Le caractère purement chrétien ^t national de nos études nous mettra à Tabri de cet égarement. Aussi nous écartons tout système fait d'avance, et comme les détails historiques sont voilés de mystère, nous saisissons Fen-semble qu'il est plus aisé d'entrevoir. D'autres ont voulu marquer l'organisation civile de la conquête par les lois ; il nous sera plus simple d'indiquer sa tendance politique, et sa modification par les mœurs.

D'ailleurs, il ne paraît pas probable que la conquête se soit constituée dès le commencement par des formes régulières et permanentes. L'action dut être lente et graduelle, et tous ces codes saliques et ripiuiireSy dont on nous a fait l'histoire, ne furent certainement pas promulgués dans les Gaules par le fait d'une volonté soudaine et absolue. Longtemps les coutumes des vainqueurs et des vaincus subsistèrent, soit distinctes, soit mêlées, et l'uniformité systématique qu'on a cherché depuis à faire sortir de tant de lois contraires, n'était alors un besoin pour personne, ni pour les maîtres, ni pour les sujets.

Restons dans les aperçus généraux, et continuons à suivre la marche de la société gauloise, sous le double empire du christianisme et de la conquête, deux forces présentes, mais non point égales ; l'une permanente, l'autre accidentelle.

Les Francs de Clovis avaient, comme tous les Francs, une loi propre qui les régissait. Cette loi a conservé dans l'histoire le nom de loi saliqv^ , du nom des Francs saliens, selon toute apparence*.

La loi salique avec ses nuances se conformait au principe fondamental de la loi germanique, tel que Tacite l'a

« D'autres disent du nom de sala ; comme si sala avait désigné la maison, le domaine , loi salique, loi du domaine. C'est l'avis de Montesquieu. Rien ne le confirme. — Voir les travaux récents de M. de Peyronnet. — L'ouvrage déjà cité de Mile de Lézardière, Théorie de Lois, et surtout l'excellente dissertation do Ducange sur le mot sala.

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exposé en peu de mots. Elle composait la tribu de distinctions de rois, de nobles, d'hommes libres , d'afïranchis et d'esclaves.

Le roi était choisi ou pris dans une famille privilégiée. La valeur faisait la noblesse : les nobles entouraient le roi; c'étaient ses fidèles, ses convives , ses vassaux, ses Imdes. Ils étaient la force propre du chef de la tribu.

Ces désignations, qui se retrouvent dans toute la suite de l'histoire , se rattachaient à une coutume antique des Francs, par laquelle un homme se dévouait à un autre, et devenait son homme. Primitivement, cela signifiait qu'il devenait son camarade, et Grégoire de Tours, dit son domestique, l'homme de sa maison. Cette coutume existait même chez les Gaulois , et César l'y trouva implantée. De là dérivait le vasselage , qui devait être plus tard toute la base de l'ordre féodal *.

Les Francs avaient des assemblées où leurs grandes affaires étaient résolues. L'histoire n'a point retenu la forme de leurs délibérations , et l'on ne saurait dire si leurs décisions dominaient la volonté propre du roi. Ce qui reste certain , c'est que , malgré cette appellation de peuple , qui se trouve dans les vieux récits , les assemblées étaient une représentation du pouvoir des chefs plutôt qu'une constitution démocratique de la nation.

C'est en des assemblées de cette sorte que furent successivement modifiées les dispositions de la loi salique ; on le voit par le préambule de cette loi , telle qu'elle demeura fixée dans les règnes qui suivirent celui de Clovis. Notons ici ce préambule , qui est comme une explication de l'histoire.

(c La noble nation des Franks a dicté cette loi par ses chefs , dans un temps où elle était encore dans le paganisme ; elle choisit entre plusieurs quatre hommes, Wisogast , Bodegast , Salogast et Widogast , ainsi nommés d'après leurs cantons. Ces hommes se réunirent dans trois assemblées, discutèrent avec soin toutes les causes du

* Noua aurons plus tard Toccasion d'expliquer cette constitution.

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procès, traitèrent de chacune en particulier, et rendirent leurs jugements de la manière qu'ils sont contenus dans la loi. Puis , lorsqu'avec l'aide de Dieu, Chlodwig le Chevelu , le beau, l'illustre roi des Franks, eut reçu le premier le baptême catholique , tout ce qui , dans ce pacte , était jugé peu convenable , fut amendé avec clarté par les illustres rois Chlodwig, Childebert et Chloter. Vive le Christ qui aime les Franks !

» Dans les anciens temps , continue l'historien aile* mand à qui j'emprunte cette citation , c'était donc le peu<ple en assemblée qui délibérait sur les lois. Lorsque la puissance royale prit un plus grand accroissement , sous Chlodwig , ce fut au roi que revint la tâche de préparer les améliorations à faire dans les lois, avec cette condition cependant, que la délibération devait se faire dans une assemblée nationale entre des grands seigneurs choisis ; que pour la validité de la loi , il fallait que le roi , les princes et tout le peuple eussent donné leur assentiment, tout à fait selon l'ancienne coutume germanique, comme il est dit expressément dans les prologues des lois ^ »

Nous retrouverons plus lard la transformation de ce droit. Notons seulement ici que c'est avec ce principe fondamental d'organisation que les Francs entrèrent dans les Gaules.

Les Gaules, de leur cdté, avaient leur constitution bien établie : nous avons déjà éclairé ce souvenir. Les Francs n^avaient pas besoin de la changer; cette espèce de con-» quête était au-dessus des forces de la barbarie. Ils ne pouvaient pas non plus aspirer à faire de tous les Gaulois des esclaves : autre conquête plus difficile encore. Ainsi, chaque constitution resta d'abord intacte. Vainqueurs et vaincus restèrent en présence , jusqu'à ce que réitération des lois se fit par le mélange des deux peuples ; et encore ce fut le peuple vaincu qui finit par dominer l'autre, par l'influence naturelle de ses mœurs , de ses idées et de son tttlte.

* Pfislir. Hist. dtÀUemagmê.

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Ecoutons encore le docte historien de la Germanie.

« La nation des Franks , illustre , ayant Dieu pour fondateur , forte pour les armes , ferme dans les traités de paix , profonde en conseil , noble et saine de corps, d*une blancheur et d'une beauté singulière , hardie , agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique , libre d'hérésie Cette nation est celle qui , en petit nombre , mais brave et forte , secoua de sa tète le dur joug des Romains. » Cest ainsi que s^expriment les Francs dans le prologue de la loi salique. Ils s'appellent ordinairement

les beaux Francs à la longue chevelure L'arrangement

de la chevelure des* rois francs était le signe de leur dignité ; la leur couper , c'était les précipiter du trône. — A l'époque de leur invasion dans les Gaules , les Francs sont encore des peuples guerriers aussi grossiers que les autres ; mais le pays où ils entraient était un pays d'une haute civilisation, qui avait des villes florissantes, un commerce actif, et une merveilleuse connaissance de l'agriculture. Là ils vécurent au milieu des Romains ou des Gaulois ; à la vérité , ils restèrent encore quelque temps séparés de ceux-ci , se gouvernant selon leurs lois et leurs coutumes. Toutefois , les mœurs raffinées des anciens habitants gagnèrent et vainquirent peu à peu les conquérants ^ »

L'historien philosophe ne monte point à la cause réelle de la domination gauloise. Il s'arrête à la surface. Mais le fait est manifeste , et j'aime de plus en plus à l'entourer de lumière , parce qu'à mon sens , il explique toute l'histoire de la conquête. Déjà un écrivain du dernier siècla avait observé cette réaction des vaincus contre les vainqueurs. Mais , selon l'esprit de son temps , il n'avait encore vu là qu'un effet naturel des législations civiles , ne soupçonnant pas la force supérieure du Christianisme ; et pour cela même , son témoignage , purement philosophique, a de l'importance, a Les conquêtes, dit-il, n'opèrent pas toujours des révolutions dans les lois et dan:? les mœurs des peuples conquis. Le souverain n'est plus le

* PflBter. Hitt. SÀllemagnê^

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même , l'administration générale a passé en d*autres mains : mais les administrations particulières , les coutumes locales, les lois civiles attirent rarement Fattenlion du conquérant , surtout lorsqu'il trouve une constitution 4iui lui est favorable ; ce sont des chaînes auxquelles il trouve la nation habituée , et dont il se sert , bien loin de les rompre. Telle fut la conduite des Francs après leur conquête ; ils firent même plus , ils ne s'attribuèrent sur les Romains Fautorité avec laquelle ils les gouvernèrent , qu'en qualité de consuls , de patrices ou d'Augustes. Jamais ils ne prétendirent être rois , relativement à eux ; et une semblable prétention aurait été tout entière à leur désavantage. La royauté était une dignité barbare , qui ne donnait à ceux qui en étaient revêtus que la portion d'autorité à laquelle les barbares étaient accoutumés ^ »

Quelques-unes de ces opinions de détail peuvent être contestées , parce qu'elles sont en dehors de la constitution chrétienne du peuple vaincu ; mais elles constatent un fait général , le fait d'une réaction souveraine contre la conquête.

Au dix-huitième siècle , la philosophie de l'histoire ne montait pas à des vues morales ; elle s'arrêtait à des appréciations matérielles , qui , parce qu'elles étaient matérielles , donnaient lieu à des systèmes contraires. Mais la pensée , en ce qu'elle avait de général , était véritable.

Montesquieu n'a pas dédaigné de faire un chapitre de controverse contre l'abbé Dubos , qui avait pleinement -accepté le fait historique de la réaction civile des vaincus. Un des arguments du grand publiciste mérite d'être noté : l'abbé Dubos ayant établi que les Francs n'avaient point de dignités de familles , ni de grandeurs héréditaires , Montesquieu lui répondait : « Cette prétention , injurieuse au sang de nos premières familles, ne le serait pas moins aux trois grandes maisons qui ont régné sur nous '. » Etonnante préoccupation de Técrivain philosophe ! Il fal-

* Les Origines françaises. Disc, prélim.

* Espr, des Lois, Liv. xxx , ch. 25.

S2A — S30 HISTOIBE DE FRAHCE. t25

lait donc, aa dix-huitième siècle, que ]es grandes races françaises vinssent de la. conquête , et toute la terre gauloise, avec ses noms transmis, et sa vieille gloire, et ses illustrations romaines, devait être absorbée par quelques^ dominateurs barbares^ sans même qu'il fût possible de rechercher si une certaine fusion des peuples conquérante et conquis n'avait pas dû s'opérer dès leur premier contact, sous la puissante action du Christianisme qui les tenait tous également domptés! Cest là^ dis-je , une étonnante erreur , et qui a donné lieu à des erreurs d'un autre sorte perpétuées jusqu'à nos jours , puisque cette distinction de la victoire et de la défaite a suffi pour allumer des haines atroces, et pour faire naître des guerres acharnées au sein d'un même peuple.

Quelle que soit l'autorité de Montesquieu, dans la science des antiquités civiles, il faut admettre, dans l'his^ toire^ deux faits capitaux^ la propension des Gaules à s'aiïranchir de la domination romaine par l'action étrangère des Francs, et puis l'action gauloise sur la conquête qu'ils avaient appelée comme une liberté.

Toute la Gaule ne se précipita pas indistinctement vers ce terrible affranchissement; mais elle l'accepta par degrés , à la condition de le dominer à son tour par ses lois^ ses coutumes et sa religion surtout. Lorsque la ville d& Marseille, ville grecque d'abord, romaine ensuite, passa à son tour sous cette autorité , Agathias , auteur contemporain, fit en ces termes l'apologie de cette espèce de dé- ' fection : « Les Marseillais ont abandonné le gouvernement sous lequel ont vécu leurs pères , pour passer sous les lois de leurs nouveaux maîtres; et, en cela même, ils ne paraissent pas avoir empiré leur ancienne condition , car les Francs ne sont pas sauvages, comme la plupart des autres barbares, mais ils ont adopté, en beaucoup de choses, la police des Romains et leurs lois. Ils contractent tomm» eux; ils se marient de même; et, dans leur culte divin,, ils ne s'écartent pas du rit romain; ils entretiennent des magistrats dans les villes; ils y ont des évêques, et célèbrent leurs fêtes avec les mêmes cérémonies que nous

1^6 HISTOIBE DE FEAUGB.

célébrons les nôtres; et, pour des barbares, ils me parais sent bien civilisés et bien polis. Enfin je ne trouve entre eux et nous d'autres différences, que celle qu*y met leur habillement, et Fusage d'une langue qui leur est propre*. »

Cependant, ajoute Fauteur des origines , ces barbares étaient Germains, et ils n'avaient pas renoncé à leurs anciens usages. Ils étaient barbares entre eux; et , par une sagesse qu'ont eue peu de conquérants, ils n'étaient Ro* mains qu'à l'égard des Romains.

De là la distinction des lois franques et romaines ; les unes servant à régler le rapport des barbares entre eux, les autres continuant à régler les intérêts des peuples des Gaules , et toutefois les unes et les autres se modifiant entre elles par la nécessité des rapports des deux peuples réunis *.

Ce n'est pas à dire que la conquête ne suivit pas son cours par des faits matériels propres à tout exercice de la force. Il serait insensé de le nier; de même qu'il ne sert de rien de rechercher dans l'histoire les désordres de la victoire , pour faire exécrer les vainqueurs.

Ainsi les Francs, conquérants, s'emparèrent d'une grande portion des terres gauloises et se les partagèrent. Comment se fit cette distribution? L'histoire ne le dit pas.

Mais le sol reprit bientôt son assiette. Les familles gauloises retrouvèrent leur existence. La plupart même, dans • le Midi surtout, restèrent intactes*. Les cités gardèrent leur administration libre. Le clergé retint son indépendance. Les éghses défendirent leurs biens, et la propriété retrouva son droit antique et impérissable.

• Cité par l'auteur des Origines,

• Pfister, Hist. d^ Allemagne, a fait la même remarque. H observe trèsbien que les lois furent variées ; franques pour ks Francs, visigothes pour les Visigoths , bourguignonnes pour les Bourguignonfi , romaines pour les Gallo-Romains. Ce qu'on nomme la conquête ne fut qu'une grande fusion.

» L'Hist, de la Gaule Méridionale de M. Fauriel fait très-bien connaître la conquête sous ce point de vuo.

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Alors il arriva que les Francs qui exerçaient le pouvoir politique et judiciaire, furent tenus de rendre leur loi salique applicable d'une certaine façon aux Gaulois qui gardaient encorô-la Un romaine.

Cette nécessité fut moins sensible pour la distribution de la justice dans les rapports ordinaires de la vie civile. Mais le mélange des deux peuples donnait lieu sans doute à des conflits ou à des violences réciproques. Il fallut déterminer la répression , et il fut naturel que le vainqueur y employât sa propre loi.

Le principe de la loi germaine était que la répression des délits et des crimes se faisait par la composition, c'est-à-dire par une compensation en argent. Ce principe passa dans la loi salique pour être appliqué diversement aux Francs et aux Gaulois.

Les livres ont souvent redit ces formes d'application.

La tête d'un simple Franc était évaluée à 200 sous d'or.

Celle d'un Romain libre, ou Gaulois, à la moitié.

Le meurtre d'un Germain qui n'était point de race franque donnait lieu à une composition d'un quart de plus que celui d'un Romain, d'un quart de moins que celui d'un Franc.

Les nobles du roi, Francs ou Romains, suivaient la même loi proportionnelle : la vie du Franc était toujours portée au double. On s'est récrié contre cette sorte de justice^ qui n'est guère juste, il est vrai. Mais c'est la justice du vainqueur.

Et peut-être aussi le Franc avait besoin d'être protégé davantage, par cela même qu'il était maître.

Mais à quoi bon se récrier? Dans la conquête, il y a deux choses à noter, l'action matérielle de. la force, et l'action morale de la politique. L'une pèse sur les peuples, et l'autre refait la société. Il ne faut pas séparer ces deux caractères*: ce serait ne rien connaître à la marche des choses humaines et à la nature des révolutions.

Ajoutons que le clergé futmis hovs de comparaison dans cette supputation des meurtres ou des délits. Ainsi la conquête s'abaissait devant le peuple vaincu , sinon par une

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force propre de celui-ci, au moins par Tascendant naturel de sa religion et de ses pontifes, ce qui était une supériorité plus assurée et plus durable.

Aussi Tesprit dominateur de la nation Franque fut loin d'être satisfait par les inégalités qui ont choqué les susceptibilités de l'histoire moderne , et les derniers crimes de Oovis ne révèlent que trop le besoin fatal qu'il éprouva de réprimer par le meurtre des oppositions naissantes. Qovis , avec sa férocité , avait compris les conditions de la conquête ; elles se montrèrent jusque dans Tanarchie qui désola les règnes suivants.

Thiebet I (Théodoric)-^puis Théodbbeet.

Clodomir.

Childbbert I.

Clotaire I.

Voici donc que nous entrons dans une histoire qui bientôt va se remplir de trouble. Il nous faudra du courage pour supporter ce spectacle ; et encore la lumière nous manquera quelquefois pour éclairer ces annales pleines de malheur. Mais la monarchie nationale restera au-dessus des ruines^ et la destinée des Gaules suivra son cours '.

Clovis, avant son mariage avec Clotilde, avait eu d'une femme franque un fils nommé Théodoric , dont on a fait Thierry, Jeune homme brillant de courage , et que nous avons vu dans l'expédition rapide qui suivit la défaite des Visigoths près de Poitiers. C'était, d'apnès Tacite, un privilège pour quelques chefs d'avoir plusieurs femmes également légitimes. Ce n'était point signe de libertinage, mais de noblesse*. Ce droit subsista longtemps et parut quelquefois se ûiêler sans scandale aux mœurs sévères du Christianisme.

* Dans tOQS les récits qui vont suivre, j'anrai pour gnide principal , Grégoire de Toor$. Je ne le citerai pas toujours , non plus que les autres 'Vieux écrivains,— Frédégalre» — Flodoard, — Gest, Rer. Franc,, etc.

' Singulis uxoribus contenu sunt, exceptisadmodùm paucis , qui non Jibidinl, sed ob nobiiitatem, plurimis nuptiis ambiuntur. Ifor. Germ,

C'est donc à tort que Thistoire a traité la question des bâtards et des concubines, avec des idées qui étaient sans application aux vieux temps. Restons en présence des siècles, et n'altérons pas leur caractère par nos jugements.

Théodoric, fils d'une mère franque et connu sous le nom de Thierry, vint au partage de la succession de Clovis, avec trois fils de Clotilde, Clodomir, Childebert et Clolaire.

Il est difficile de bien saisir le principe politique ou civil de ce partage, comme de marquer exactement les limites de rÉtat, qui furent formées par la division de Tempiro de Clovis. .

On sait qu'il en résulta quatre royaumes, qui eurent pour capitales Metz, Orléans, Paris et Soissons.

Grégoire de Tours dit que les paris furent égales, sans autre explication.

Il paraît toutefois que la part de Thierry fut plus large que celle des autres, peut-être par un droit de conquête qui tint lieu de justice. Il eut comme deux royaumes : au ]ilîdi, l'Auvergne et tout le pays qui s'étendait jusqu'à la Provence occupée par les Goths; à l'Orient, par delà le Rhin et le long de son cours, la première et la seconde Belgique, toutes les contrées qui touchaient à la Tburinge, à la Saxe et à la Bourgogne.

Metz fut le centre de son autorité. De là il enveloppait le reste des possessions franques.

Clodomir eut l'Orléanais et la Tourainc.

Childebert eut les terres de Paris, et s'étendit lo long de l'Océan, depuis la Picardie jusqu'aux Pyrénées. La Bretagne paraissait comprise dans ce domaine, mais en gardant, à ce qu'il parait, son indépendance.

Clotairo eut la Picardie et la Flandre jusqu'à la Meuse et à l'Océan.

On a fait beaucoup de théories sur ce droit de partage appliqué à la royauté. Toutes sont douteuses. 11 ne reste qu'un point certain, c'est que la royauté n'était pas entendue alors comme elle a dû l'être on des temps plus éclairés, où l'expérience politique a disposé les peuples à

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accepter la notion abstraite du pouvoir comme un principe social , dont le caractère est Tunité. ^

Dans les premiers temps de la conquête, et malgré la sanglante unité que Clovis avait réalisée, il dut paraître naturel que la terre conquise appartint également aux fils du premier possesseur. Le partage s'explique de la sorte.

Mais la terre fut-elle partagée comme une possession ordinaire ? ou bien la division se fît-elle pour marquer les limites d'un commandement distinct? Ënfîn, le commandement parut-il se borner aux Francs établis dans chacune de ces divisions ?

Ici le doute paraît , et chaque opinion a ses autorités.

On ne saurait croire toutefois que la terre gauloise fût mise en partage comme un immense butin. La propriété, avons-nous dit, y avait été conservée, sauf les donations ou les envahissements qui avaient suivi le premier établissement de la conquête.

C'est donc la royauté, le droit de commandement, la souveraineté en un mot, dérivant de ce concours de choses que nous avons vu, c'est cette autorité qui était transmise par le droit naturel de l'hérédité; seulement elle était divisée dans son exercice, et c'est le sang de Clovis, en quelque sorte, qui restait roi.

Le partage des Gaules donna lieu à des noms nouveaux. On appela du nom d'Aitstrasie ou Amtrie^ la partie du royaume qni se trouva comprise entre le Rhin et la Meuse. C'était le domaine de Thierry. Ce nom d'Austrasie dérivait d'Ost, qui signifie Oriental.

Le nom de Neustrie fut plus tard donné aux régions occidentales ; les noms d'Aquitaine et de Bourgogne furent conservés. ^

Mais un nom plus général comprit tous ces noms distincts, ce fut le nom de Francie, Francia, appliqué à la conquête des Francs. A la longue, le nom de Gaule devait se retirer devant ce nom nouveau, qui désignait la domination et une organisation d'état politique. Mais le pays môme ne disparaissait pas pour cela, et sa désignation propre restait la même dans la langue delà civihsation

antique, en attendant que celle-ci fût vaincue à son tour par une civilisation nouvelle.

Les premières années de la succesfsion de Clovis furent paisibles. Théodoric, le roi d'Italie, les troubla par une invasion dans le midi des Gaules. Mais l'union dies quatre frères lui fut un obstacle. Il se retira avec des négociations;.

Une guerre plus sérieuse vint d'une invasion d'^hommes du Nord sur les rivages de TOcéan Germanique, aux terres" d'Austrasie.

Thierry envoya contre eux son fils Théo debert, jeuiiQ prince de dix-huit ans, plein d'éclat et d'avenir. Théodebert chassa les barbares, tua leur roi Chlochilaïc, et détruisit leurs vaisseaux *.

C'était le début des batailles; au pays de Thuringe, il s'était fait de sanglantes révolutions. Trois frères, Baderic, Hermanfried et Berthaire partageaient l'autorité. Hermanfried tua Berthaire, et s'empara de sa part de royaume. Amalaberge, femme d'Hermanfried , n'était pas contente de cette demi-usurpation et de ce fratricide incomplet. Elle fit un jour servir le repas à son mari sur une table demi-couverte, disant que la moitié de la table suffisait à qui suffisait la moitié du royaume. Mais Baderic se tenait armé contre le crime. Hermanfried appela Thierry à son aide, lui promettant la moitié de la dépouille. Thierry entendit cet affreux appel. Il marcha au secours du fralricide. Baderic fut tué dans une bataille. Puis Thierry rentra dans son royaume, attendant l'effet des promesses d'Hermanfried. Hermanfried manqua à sa foi, et Thierry renvoya à un autre temps la punition de sa propre infamie.

Peu à peu les révolutions atroces se mêlaient dans la marche des pouvoirs qui régnaient sur les Gaules.

Gondebaut, cet ancien roi des Burgondes, dont la fort!2 ne- avait été si diverse, était mort, et avait laissé l'autorité aux mains de son fils Sigismond.

Celui-ci avait épousé une fille de Théodoric, d'Italie, qui

* Âdonid Chron.

était morte peu de temps après , lui laissant un ûls , du nom de Sigéric.

Sigismond épousa une autre femme, qui prit en haine le jeune fils de son mari. De là d'affreuses discordes. Un jour Sigéric voyant les vêtements de sa mère sur les épaules de sa belle-mère, lui adressa des paroles cruelles : Ta n'étais pas digne, lui dit-il, de porter les vêtements de celle qui fut ta maîtresse. Furieuse de ce reproche, elle court à son mari^ dénaturant les paroles do son fils, et les changeant en menace de mort contre lui-même. Sigismond se laisse aller à sa colère et ordonne le meurtre du jeune imprudent. Quand il eut été étranglé, son père alla se jeter sur son cadavre, en versant des larmes et poussant des cris. « Pleure sur toi , lui dit un vieillard, toi que d'affreux conseils ont rendu parricide, et non point sur ton fils qui est mort innocent, et n'a pas besoin d'être pleuré. » Depuis lors, le remords désola cette âme désespérée. Il chercha la paix aux pieds des autels, demandant pardon à Dieu, et donnant l'exemple de la piété et des vertus. Mais d'affreuses représailles se préparaient '.

Voici que Clotilde se montre. Après la mort de Clovis elle s'était retirée à Saint-Marlin-de-Tours, pour pleurer son veuvage. A la nouvelle des atrocités de Bourgogne, elle s'émeut, elle se souvient de ses anciennes injures. Elle croit que le moment d'une vengeance si longtemps nourrie est enfin venu. Et elle dit à ses enfants : « Que je n'aie pas à me repentir, mes très-chers enfants, de vous avoir nourris parmi les douceurs. Ayez en indignation mon injure, je vous en supplie, et vengez, avec un zèle ingénieux, la mort de mon père et do ma mère. »

5*23. — Les fils de Clolilde entendirent cette prière. Es courent en Bourgogne, attaquent Sigismond et son frère Gondemar, poursuivait des meurtres anciens sur les fils du meurtrier. Sigismond , sa femme et ses enfants, furent pris par Clodomir, qui les envoya captifs à Orléans. Gondemar, d'abord vaincu, se releva. Alors Clodomir se hâta

' En tout ceci je suis Grég. de Tours. Liv. ub

5^ — 530 HISTOIRE DE FBANCE. 133

dans sa vengeance. Il lit jeter Sigismond et tous les siens dans un puits , près de Coulmiers , bourg du territoire d^Orléaus. Les peuples ne virent pas sans émotion cette barbarie. Ils firent de Sigismond un saint ; le puits de la Vengeance s'appela le puits de saint Sigismond ; le lieu du crime du nom de CàLvmnia , calomnie ; double présage contre Clodomir.

524. — Gondemar , avons-nous dit , s'était relevé de sa défaite. Clodomir alla lui livrer une deuxième bataille. Les Bourguignons parurent d'abord être dispersés. Mais dans le désordre , ils songèrent aux représailles. Ils appellent à eux Clodomir , lui disant : « Viens , viens à nous ; nous sommes à toi ! » Clodomir accourt , et les Bourguignons lui coupent la tête , qu'ils fixent au bout d'une pique , comme un étendard. Les Bourguignons n'en furent pag moins écrasés par les Francs dans la bataille.

Tels étaient les retours de crimes en ces premiers temps de domination barbare. La vengeance et le meurtre ne firent que se multiplier.

Clodomir laissait trois enfants , réservés pour des tragedies sanglantes. Clotilde se chargea de les élever, tandis que les frères de Qodomir s'apprêtaient à se partager leur héritage. Clotaire joignit d^autres crimes à la spolia* lion , en s*emparant de la veuve de Clodomir , et la souillant par rinceste , et pendant ce temps Gondemar releva de nouveau son pouvoir si souvent brisé.

D'autres événements se passaient sur d'autres théâtres* Théodoric , d'Italie , voyant les rois Francs tenter des usurpations autour d'eux , craignit pour la Provence qu'il occupait. Il y envoya un chef déjà renommé, le même qui avait repoussé les Francs de la ville d'Arles , au temps de Clovis. Il se nommait ïulus. La domination des Goths fut agrandie parla prise de quelques villes. Des pillages furent comniis , après quoi Théodoric mourut à Ravennes ; do grandes révolutions devaient suivre cette mort.

Thierry, le roi d'Austrasie , dont les possessions touebaient à la Provence, eut d'abord la pensée de saisir cet héritage de Théodoric, tandis que l'empereur Justinien

134 HISTOIÎli: DE l'RAlHCB.

songeait à mettre la main sur les terres d'Afrique et d'Ita* lie, qui semblaient devoir se trouver sans défense. Nous retrouverons bientôt ces déchirements et ces désastres.

Thierry se retourna vers l'œuvre commencée de Thuringe. Il n'avait pas oublié le manque de foi d'Hermanfried. Les Gotbs d'Italie ne le pouvaient secourir. Thierry crut le moment propice de se venger.

Il af)po]a son frère Clotaire à son aide , et puis il assembla les Francs pour les exciter par un discours, t Vengez mon injure et la vôtre, leur dit-il, rappelez-vous les crimes des Thuringiens. Ils ont massacré nos parents et leurs otages. Ils leur ont enlevé tout ce qu'ils avaient. Ils ont pendu leurs enfants aux arbres. Ils ont fait périr plus de deux cents jeunes filles, les liant pair les bras au cou des chevaux , puis forçant ceux-ci à coup d'aiguillon à se répandre en dos lieux divers, de sorte que ces malheureuses étaient déchirées en lambeaux ; ou bien ils les étendaient sur la voie des chemins , et ils les clouaient à la terre avec des pieux , puis ils faisaient passer sur elles des chariots chargés , et après que leurs os étaient brisés , ils laissaient là leurs corps pour servir de pâture aux chiens et aux oiseaux. Maintenant Hermanfried manque à ce qu'il m'a promis. Ainsi le droit est à nous. Marchons contre eux ; Dieu nous est en aide. »

531. — A ces mots , les Francs poussent des cris de colère, et ils demandent à marcher contre les Thuringiens. Thierry part avec Clotaire. Les Thuringiens sont taillés en pièces , aux bords du fleuve de l'Unstrut ; et à ce massacre se mêlent bientôt d'horribles crimes.

Berthaire , ce malheureux roi que son frère Hermanfried avait autrefois frappé de mort, avait laissé une fille, du nom de Radegonde. Clotaire l'emmena captive, pour en faire sa femme d'un jour , et peu après il fit périr son frère. La vie de Radegonde fut pleine de douleurs. Elle la finit comme une sainte, dans un monastère de Poitiers, parmi les jeûnes et les prières.

Clotaire lui-même fut dans cette guerre exposé à des périls de mort, mais de la part de son frère Thierry.

Voici quelles embûches convenaientà ces temps d'atrocilps. Thierry appela Qotaire , comme pour conférer sur des affaires d'importauce. Il avait disposé des hommes armés derrière une tapisserie tendue d'un mur à l'autre, dit Grégoire de Tours ; mais comme la toile était trop courte, les pieds des assassins paraissaient par dessous. Clotaire s'en aperçut et soupçonna le crime. Alors il s'avança armé et suivi des siens. Thierry vit la trame découverte et parhi avec amitié à son frère. Même il lui fît don d'un grand plat d'argent , pour dissimuler ses pensées sinistres. Clotaire s'en alla en le remerciant. Peu de moments après , Thierry lui envoyait son ûls pour reprendre le présent qu'il venait de lui faire. « Thierry, ajoute Grégoire de Tours, était trèshabile en de telles ruses. »

Voici une autre ruse de Thierry. De retour dans son royaume , il appela auprès de lui Hermanfried , lui donnant sa foi qu'il ne courrait pas de danger. Il lui fît d'abord de beaux présents. Mais un jour qu'ils étaient ensemble sur les murs de Tolbiac , Hermanfried, poussé par je ne sais qui, dit le chroniqueur , fut précipité de la hauteur du mur, et il expira. « Nous ignorons , ajoute l'historien , par qui il fut ainsi précipité ; mais plusieurs affirment qu'on reconnut clairement la trahison de Thierry. »

D'autres révolutions se font , et aussi d'autres crimes. L'histoire peut à peine en démêler la confusion.

Après la mort de Théodoric , d'Itahe , son petit-fils , le jeune Amalaric , ce fils d'Alaric que nous avons vu survivre au désastre de Vouglé , avait pris le pouvoir suprême sur les Visigoths d'Espagne ^ U crut échapper à la pohtique des Francs , en s'alUant au sang de Clovis. Il demanda en mariage Clotilde, jeune sœur des princes qui régnaient sur les Gaules. Elle était Cathohque et il était Arien. De là des discordes intérieures ; bientôt elles prirent le caractère qui convenait à des barbares. Glolilde était en butte aux outrages, et enfin elle envoya un jour à l'un de ses frères, Childebert , son mouchoir trempé de sang , comme indice

' Grég. de Tours.

sufti^^ant de son malheur et do la vengeance qu*elle appelait.

Childebert , qui régnait à Paris , et qui jusque-là s'était peu mêlé aux mouvements et aux fureurs de la politique de ses frères , part avec une armée , comme pour aller punir les barbaries d'Amalaric.

C était au moment de l'expédition de Thierry dans la Thuringe. Dès les premiers jours de sa marche , la nouvelle lui arrive que Thierry a été tué dans la bataille contre Hermanfried. Aussitôt sa pensée de vengeance contre les Yisigoths se change en une pensée d* ambition pour luimême. Il se dirige vers TAuvergne , cette part du royaume de Thierry, pour s'en rendre maître. « Je voudrais bien, disait-il , connaître par mes yeux cette Limagne d'Auvergne , qu'on dit être d'un aspect si riant et si doux. » Cette espérance fut troublftc par d'autres nouvelles qui annonçaient la victoire au lieu de la mort de Thierry. Alors Childebert revint à son expédition contre Amalaric.

Les deux armées se rencontrèrent en Languedoc , près de Narbonne. Les Yisigoths furent battus. Amalaric s'enfuit-à Barcelonne , où il fut tué , et Childebert ramena sa sœur^ ainsi délivrée par le meurtre. L'infortunée mourut en route. Je ne sais comment, dit l'historien , mais dévorée sans doute parla douleur, et ne pouvant mieux échapper à cette cruelle alternative d'outrage et de vengeance qui venait d'épuiser sa vie,

Childebert revint à Paris chargé de dépouilles ariennes , dont il enrichit les églises catholiques.

Puis cette soif de guerre étant une fois excitée^ il proposa à ses frères Clotairo et Thierry d'aller à la conquête de la Bourgogne. Thierry aima mieux marcher seul contre le pays d'Auvergne, qn'ilaccusait de lui avoirmanquéde foi.

Alors deux expéditions se firent de concert. Clotaire et Childebert allèrent chasser Gondemar de ses États et s'en emparer. Thierry alla faire des atroeités en Auvergne. Laissons ces récits do batailles ' ; d'autres drames nous appellent.

• Le P. Daniel , selon r,\ coutume, les a îoniçucmcnt racontés.

530 — 540 uunoî%z ne fiaucc^ 137

^onn avon§ ioarenir âe ce fib do dovii^ ^ Clodomir , qai avait été toé dan^ la bata'^Uc contre les Bourguignon», et dei» trois fiU qu'il avait laissé» en bas âge ^ sous la tutelle de sa mère Clotilde.

Sa part d'empire était restée un objet de convoitise pour ses fW;res; elle letsr devint bientôt foceasion d'un etime efliroyable*

Clotilde voyait grandir avec joie les trois enfants de Qo^ domir; sur eux se portait toute sa tendresse de mère.

Diildebert vit le moment où Théritage de Clodomir se* rait réclamé par elle , et il envoya à son frère Clotaire des confidents avec ces paroles j « Notre mère retient auprès d'elle les fils de notre frère , et elle veut les rétablir dans son royaume. Hâte-toi de venir à Paris, et nous examinerons ensemble ce que nons avons h faire d^eux , savoir s» on coupera leur chevelure pour les réduire à la condition du peuple, ou bien si les ayant mis à mort, nons ne partagerons pas entre nous la part d^empire de notre frhre ^ »

Clotaire accourt i cet appât du crime. Childebert avail répandu parmi le peuple des rumemrstgivorables; les deux rois allaient s^entendre pour élever au trône les petits enfants de dodomir ! et quand ce bruit fut accrédité , ils^ adressèrent un message à Clotilde : « Envoie-nous les enfsnts , disaient-ils , afin que nous les élevions au trône. » Remplie de joie à ces paroles, elle envoie les enfants , après les avoir fait boire et manger, et leur disant : « Mes enfants, je r;roirai n^avoir pas perdu mon fils, si je vous vois succéder h son royaume, n

533. — ^Les enfants arrivent, innocents et joyeux. Aussitôt les deux rois se séparent de leurs serviteurs, et ils envoient h Clotilde un officier de Childebert, Arcadius, d^h exercé aux trames de meurtre. Il portait en ses mains den ciseaux et une épée nue. Il se montre ainsi à la reine^ et lui dit : # Tes fils, nos seigneurs, ô très-glorieuse Tfnne^ attend'-nt que tu leur fasses savoir s'il te convient que les enfants vivent , la chevelure coupée « ou qu'ils meurent frappés d&

* Hféfi. àetifotê, Uv. nh

138 HISTOIRE DE FRAJHGE.

répée. » Saisie d'horreur et de colère à la fois , à Taspect de cette alternative de meurtre ou d*infamie , trop bien expliquée par Taspeet d^une épée et des ciseaux , elle laisse échapper, dans sa première douleur, ces paroles fatales : « S'ils ne vivent pas pour le trône , je les aime mieux morts que tondus. » Il ne fallait rien autre chose à Arcadius. Il se hâte d'aller trouver les deux rois, leur portant un mensonge pour assentiment de la reine. « La reine, leur dit-il, vous autorise. Achevez ce que vous avez commencé. »

Aussitôt Clotaire prend Vaîné des enfants, le jette à terre , et lui enfonçant un glaive dans le flanc, il le tue sans pitié.

A ce spectacle , Tun des frères se jette aux pieds de Giildebert, lui prenant les genoux, et le suppliant avec des larmes et des cris. « Secours-moi, mon père très-bon, afin que je ne meure pas comme mon frère. »

Cette parole remua le cœur de Childebert , et le visage baigné de pleurs, il dit à Clotaire : « Je t'en prie , mon très-cher frère , accorde-moi la vie de cet enfant : je te donnerai , pour le racheter, ce qu'il te plaira. »

Clotaire répondit avec fureur à ces paroles de clémence. « Repousse-le, cria-t-il à son frère, ou tu mourras à sa place. Cest toi qui m'as excité , et tu reprends ta foi ! Childebert , tremblant pour lui-même , repousse l'enfant et le jette à Clotaire , qui le tue , comme il avait tué l'autre.

Le troisième, du nom de Clodoald, s'était échappé parmi ces scènes sanglantes. Quelques guerriers fidèles l'avaient accueilli et fait disparaître. Les deux rois ne purent que se venger en exterminant les serviteurs et les gouverneurs des enfants , qui se trouvèrent encore sous leur main ; puis ils s'en allèrent paisiblement dans les faubourgs* de la cité, s'applaudir de leur épouvantable férocité.

Oodoald resta caché , et se dévoua à la vie solitaire des cloîtres. Il fut honoré plus tard sous le n^m de saint Cloud.

Clotilde n'eut plus aussi qu'à s'ensevelir dftns sa douleur. Elle avait fait enlever les cadavres des petits enfants égorgés , et les avait fait déposer avec beaucoup de chants

pieux et une immense douleur dans Téglise de St-Pierre ^ Après quoi , elle rentra dans la solitude, se dévouant aux œuvres de piété , à Taumône , à la prière^ aux larmes; dotant les églises, protégeant, comme elle pouvait encore, les pauvres et les prêtres , et ainsi elle s'en alla vers le terme de sa vie , bénie par le peuple , et sanctifiée devant Dieu. Uhérilage de Glodomir, que ses trois frères s'étaient déjà partagé après sa mort, leur resta acquis par cet horrible massacre de ses enfants. Aucuiie souillure n'avait manqué à ces tragédies : ni le saog , ni l'inceste , ni l'usurpation.

Thierry y avait pris le moins de part. Mais il ne sentit pas le besoin de la vengeance. La cupidité le dominait comme tous les autres. Tous s'entendirent pour la spoliation.

Toutefois , les alliances des frères étaient peu fidèles. ThierryetClotaires'étaientpromis démarcher, de concert, contre les Ostrogoths d'Italie, qui occupaient le midi des Go î les. Clotaire trahit sa foi , et Thierry resta chargé de cette guerre.

Il en confia le soin à son fils Théodebert, ce brillant jeune homme , qui déjà s'était montré dans les batailles. Théodcbcrl prit des villes et des châteaux , mais il déshonora ses victoires par des adultères.

S34. — Etant arrivé devant une place, qu'on nomme eneore aujourd'hui Cabrihre, dit le père Daniel , il la somma de se rendre. Il n'y avait dans le château que la femme du seigneur gaulois, lequel s'était retiré à Beziers. Nul n'avait la pensée de résister. Théodebert entra , et s'empara de tout, même de la châtelaine, nommée Deuterie, qu'il garda plusieurs années auprès de lui, avec le titre d'épouse, bien que lui-même fut récemment fiancé avec une fille de Waccon, roi des Lombards.

Théodebert fut arrêté devant la ville d'Arles , oli affluèrent des secours d'Italie, et il fut contraint de s'en retourner en Auvergne. Lorsque , peu d'années auparavant , Thierry était allé en ce même pays porter la vengeance»

' Grég. de Tours. Llv. uu

140 HISTOIBE DE FRANGE.

il y avait laissé pour gouverner un chef de race Franque, du nom de Sigewald. Celui-ci avait abusé de son pouvoir contre les peuples, ou bien aussi avait paru suspect au roi, à cause de son autorité. Le roi le fit venir à Metz, et, pour toute justice , le fit mettre à mort. Puis il manda à Théodebert de faire de même à l'égard de Giwald, fils de Sigewald. Mais Théodebert, qui l'avait tenu sur les fonts de baptême , eut pitié de lui , et le fit venir. « Fuis , lui ditil , car j'ai ordre de mon père de te faire mourir. Quand il ne sera plus , et que tu sauras que je règne , tu reviendras sans crainte. » Ainsi se mêlaient l'atrocité et la clémence en ces âmes demi-barbares et demi-chrétiennes.

534. — C'est peu de temps après que Thierry mourut. Prince remarquable en ces temps de malheur et de crime. Il fit des recueils de lois, empruntées des Francs , des Bavarois et des Saxons , et qu'il accommoda aux besoins nouveaux de la conquête. Il semble ne s'être pas précipité dans le crime comme ses frères. Sa justice fut souvent impitoyable , mais il ne paraît pas qu'il se soit fait du meurtre une volupté.

Après sa mort, Théodebert eut hâte d'aller s'assurer son héritage; déjà Childebert et Clotaire en convoitaient l'usurpation.

Mais quand ils le virent arriver, puissant et résolu, ils allèrent à lui avec des caresses. Childebert , plus sincère peut-être, ou moins audacieux, lui proposa même sa propre succession. « Je n'ai pas de fils , lui dit-il ; tu seras un fils pour moi. » Et il le combla de présents *.

Théodebert, dès ce moment, parut tout occupé des autres devoirs de la royauté. « Il se rendit grand et éminent en bonté , dit Grégoire de Tours, gouvernant avec justice, honorant les prêtres, dotant les églises, élevant les pauvres, multipliant les bienfaits avec une piété et une douceur accommodées aux besoins et aux misères. »

Même la hcence de ses mœurs fut tempérée. Il éloigna Deuterie , dont il avait eu un fils , et fit revenir sa fiancée

* Grég. de Tours. Liv. jii. — Voir M. Fauriel , lom. II , p. 136.

830 — S40 HISTOIBE DE FRANCE. 141

Wisigarde , cette fille du roi des Lombards , quMl avait sept ans sacrifiée à d'adultères amours.

Ce retour fut marqué d'un crime lamentable. Deuterie avait une fille devenue adulte; se voyant éloignée, une sinistre jalousie entra dans son cœur; elle craignit que sa fille ne tentât les désirs du roi. Pour prévenir ce malheur, elle la fît mettre dans un chariot altelé de bœufs indomptés, qui la précipitèrent du haut d'un pont, près de Verdun.

C'est ici que Grégoire de Tours indique un événement dont le récit ne saurait heurter la philosophie qui étudie les temps.

Apparemment la première pensée de Théodebert, assuré de l'héritage de son oncle Childebert , fut d'écraser Ootaire , dont les infidélités lui étaient présentes. Childebert et Théodebert marchent ensemble contre lui. Il s'enfuit dans une vaste forêt , se protégeant par des abattis d'arbres, pour tout rempart, et pluçanl toutes ses espérances , dit l'historien , en la miséricorde de Dieu. Clotilde, dans sa retraite de Tours , entrevit de nouveaux meurtres , et elle alla se prosterner toute une nuit aux pieds du grand saint Martin, le conjurant d'écarter les horreurs d'une guerre nouvelle entre des parents et des frères. Voici donc la suite de l'histoire de Grégoire de Tours. « Le matin arrivé , une tempête s'éleva dans le heu où étaient réunis Childebert et son neveu, emportant et dispersant les tentes, et faisant dans tout le camp un vaste désordre. A la foudre et aux éclats du tonnerre , se mêlaient des pierres qui tombaient sur eux. Leurs bouchers leur furent à peine une défense. Et pendant ce temps , Clotaire n'entendit pas même le bruit du tonnerre, et, dans le heu où il était, il ne se fît pas sentir la moindre haleine des vents. Les autres, ainsi avertis du crime de leur entreprise , lui demandèrent de vivre en bonne amitié, et ils s'en retournèrent chez eux. Nul ne saurait douter, ajoute l'historien, que ce ne fut là un miracle du bienheureux saint Martin, obtenu par les suppUcations de la reine *. »

* En parlant de cette guerre de famille, seulement commencée

t42i HISTOIBB DE FRAKCB.

La concorde parut régner et d'autres guerres étrangères s'offrirent, mêlées d'incidents compliqués, qu'il va nous suffire de faire entrevoir avec rapidité, pour revenir à nos histoires domestiques.

La première fut contre les Bourguignons. Gondemar , toujours vaincu, toujours fuyant, toujours caché, avait toujours repris le pouvoir. Théodebert eut le désir de mettre fin par un dernier coup à ces longues alternatives de fortune, et il entraîna ses oncles dans cette expédition, pour sceau de leur alliance. Gondemar fut pris enfin dans une bataille, el il termina ses jours dans la captivité. La Bourgogne fut distribuée entre les vainqueurs.

C'était le prélude de combats nouveaux : remontons le cours de quelques années.

Nous avons noté cette mort de Théodoric , roi d'Italie, qui laissait aux rivalités d'empires de longues chances d'anarchie. Il avait eu deux filles; l'une, Théodécuse, veuve d'Alaric, était mère d'Amalaric, dont nous avons vu les commencements; Vautre, Amalasonthe, veuve d'Eutaric, avait eu de lui un fils du nom d'Athalaric.

A Athalaric était venu le royaume d'itahe , et ainsi la distribution de l'empire des Goths se trouvait faite entre les deux petits-fils de Théodoric.

535. — Justinien, empereur de Constantinople , ne pouvait supporter ce partage du vieil empire d'Occident; son général Béhsaire venait d'exterminer les Vandales d'Afirique , et il songeait à se jeter sur les Ostrogoths d'Italie, pour en finir avec les dominations barbares.

Les Francs, d'autres barbares, parurent devoir lui être en aide.

L'empire les avait souvent caressés avec honneur, soit qu'il voulût consacrer leurs destinées , ou qu'il s'en sentît

M. Fauriel suit comme nous Pordre de Grégoire de Tours. M. de Peyronnet l'a changé au contraire , ainsi que le père Daniel. Quant à cette effroyable tempête, qui ramena la paix, M. Fauriel ajoute pour toute philosophie : « Tout ce qu'un historien peut conclure de ce récit , c'est que l'entremise et les efforts de Glotilde furent en effet pour quelque chose dans la réconciliation inopinée de ses fils. »

dominé peut-être. Dans cette concurrence, les Francs pa-. rurentse détourner de leur politique privée pour favoriser un mouvement de politique plus générale, qui allait au renouvellement de rOccident tout entier.

Ce fils d'Amalasonthe, qui régnait sur Tltalie , avait été en butte aux conjurations et aux rivalités, et d'abord Justinien avait espéré profiter de ce conflit d'ambitions pour ruiner Fautorité des Ostrogoths. Mais cet enfant, rongé de vices prématurés, mourut d'une mort soudaine, et les rivalilés cessèrent aussitôt pour accepter l'autorité de Théodat, neveu de Théodoric, qui débuta par des vengeances et fit mourir Âmalasonthe.

Alors Justinien s'annonce comme vengeur d' Amalasonthe. Il envoie des ambassades aux rois francs , et il les mtéresse par des dons à sa politique. Bélisaire vient s'emparer de la Sicile , et en même temps les rois francs déclarent la .guerre à Théodat, meurtrier d'une reine du sang de Clovis ^

Contre ce double orage , les Gotbs se défendent par l'usurpation. Ils font une assemblée et décernent le pouvoir à Vitigès^ un homme inconnu , mais intrépide soldat ; Vitiges met à mort Théodat, marche sur Rome, flatte le pape et le peuple, épouse une fîlle d' Amalasonthe , pour s'assurer des alliances , et jette des forces sur la Provence pour la protéger.

Les rois francs s'arrêtèrent quelques moments devant la fortune de ce roi nouveau. Théodebert, le plus intelligent et le plus prompt d'entre eux , varia sa politique selon les accidents qui semblaient s'ofïrir, écoutant tour à tour des propositions de paix et de guerre, allant de Justinien à Vitîgès, et capable de les dominer l'un et Tautre par l'habileté , et, au besoin , par la perfidie.

536-38. — Dans les périls qui le pressaient, Vitigès laissa a Provence aux rois francs. Ils commencèrent par la partager. Puis Théodebert rappela certains droits de Clovis sur les Alpes Rhétiques (pays des Grisons) : Vitigès les recon-

' Elle était ÛUe d'une sœur de ClovU, mariée à Théodorie.

Dut, et, à ce prix, la paix fut faite , mais sans profit pour les Ostrogoths.

Bclisaire suivait le cours de ses victoires. La plus grande partie de Tltalie reconnaissait son pouvoir, et Rome enÛD tomba sous ses armes.

Théodebert alors s'avança vers l'Italie , comme pour s'assurer quelque part aux dépouilles, ou pour ne point laisser à Bélisaire le droit exclusif de la victoire. Ce fut le seul motif d'une bataille qu'il livra aux Ostrogoths , qui ne croyaient pas avoir deux guerres à soutenir à la fois. Il les battit à Pavie; puis il écrasa les Romains; une double con quête semblait marcher do concert contre l'Italie. Bélisaire s'effraya de cette rivalité, et il rappela à Théodebert son amitié avec Justinien. Théodebert, content de s'être montré formidable , rentra dans les Gaules, et Bélisaire resta seul aux prises avec la puissance tenace des Ostrogoths.

Tout cédait à son géuie. Alors encore Théodebert parut sentir le besoin de se mêler à cet affreux déchirement de l'Italie. Mais incertain s'il trahirait do nouveau l'alliance de Vitigès, ou s'il attendrait la fin do sa fortune , il lui envoya une ambassade , comme pour faire solliciter ses secours. Bélisaire faisait de même, ingénieux à écarter le pouvoir des Francs , et adressant aussi des députés à Vitigès pour lui faire choisir la soumission au vieil empire de l'Italie. Vitigès eut peur de la protection des Francs , et il aima mieux être vaincu par Bélisaire. Fait prisonnier à Ravennes , il -alla finir ses jours à Constantinople, avec les honneurs de Patrice; l'Italie n'en eut pas une destinée meilleure; le vainqueur même ne jouit guère de sa gloire , et les rois francs rentrèrent dans leur pays, pour reprendie leur^J rivaUtés de commandement et leurs déchirements domestiques.

540. — « Ce fut apparemment en ce temps-là, dit le père Daniel , que Childebert fit une révision de la loi sahque , et qu'il l'augmenta de certains articles que Clotaire reçut aussi dans son royaume , et auxquels il en ajouta lui-même d'autres depuis. »

Au milieu de leurs discordes , quelcfuefois sauvages , les

540 — 550 IIISTOIBE DE FBA5CE. 145

roi» franc» n'oubliaiont pa% cette gronde œavre do la royauté, qui semblait dominer à leur insu leurs passions même et leurs fureurs.

De même , tout en méconniJissant le principe de Tunité dans le pouvoir, ils allaient, par leur politique, à Tunité dans le pays.

Cette dernii!$re pensée les préoccupa tout entiers après les expéditions dltalie, ChildcbertetClotaire, préeédem-* ment acharnés entre eux , parurent sceller leur amitié par une guerre commune faite aux Visigotbs, encore maîtres dans le Languedoc. Mais ils voulurent attaquer cette puissance à son centre même. Ils passèrent en Espagne, et ils allèrent faire le siège de Sarragosse. Les habitants se défendirent par la prière et par le jeûne, et lorsque la confiance fut entrée dans leurs âmes, ils furent capables de renverser tous leurs ennemis. Les Francs s'aperçurent de Teffet soudain de leurs invocations; le bruit des miracles qui se faisaient dans la ville, alla les troubler dans leur camp , et enfin ils se retirèrent à demi-vaincus, mais chargés t'ncore de dépouilles. L'année suivante la fortune avait changé. Les Visigotbs furent exterminés dans une bataille près de Cette. La paix se fit, mais peu à peu les barbares s'accoutumaient à la pensée que les Gaules reprendraient leur unité sousle pouvoir exclusif etjaloux qui les dominait.

Pendantce temps, des événements nouveaux déchiraient r Italie. Totila rétablissait l'empire Ostrogoth, et Justinfen multipliaft ses efforts pour l'ébranler ou le détruire. Les Francs restaient aux deux princes ennemis un sujet d'envie ou de terreur, et l'un et l'autre allaient au-devant d'eux par des flatteries ou des concessions. Déjà Vitigès leur avait, abandonné la Provence, Justinien avait de vieux droits héréditaires de domination sur ce pays tout romain. Il y renonçaà son tour, pour s'assurer l'amitié des Francs. Ainsi les Gaules finissaient par s'appartenir à elles-mêmes.

Totila voulut disputer autrement la faveur des Francs ; il demanda à Théodebert sa fille en mariage. Théodebert la refusa. Il y avait dans la politique frauque quelque chose d'instinctif qui repoussait le contact des autres races. Aussi

TOM. h iO

146 HISTOIRE DB VBÂNCE.

Théodebert se jeta de nouveau sur ritalie , sans autre motif de guerre que la guerre elle-même. A la vérité, dans ces agressions soudaines, des alliances suivaient bientôt les batailles. Cette fois, Totila fît des concessions, et il promettait plus encore si Tbéodebert voulait tourner ses armes contre l'empereur. Il lui jetait, pour excitation de vengeance, l'insulte publique que Justinien faisait aux nations en s' attribuant des titres de victoire, comme celui de Gépidiqud^ ^ Allemanique, àçi Francique. Peut-être l'orgueil eut suffi pour changer tout le mouvement de la politique. Mais Théodebert fut surpris par la mort au milieu des négociations avec Totila.

La Gaule perdait un prince de génie, qui avait eu des vices , mais n'avait point fait de crimes: celui des Francs, qui parut le mieux avoir accepté toute l'influence chrétienne , et avait su faire le plus respecter ce nom de har^ bares, resté consacré encore dans la langue de l'Empire. Il est remarquable même que le premier peut-être, il donna l'exemple de cette charité royale transmise depuis à notre monarchie chrétienne comme un magnifique privilège du commandement, et qui déjà indiquait l'union admirable de la royauté et du peuple. Un récit l'atteste. L'évêque de Verdun, Desideralus, avait été longtemps poursuivi par le roi Thierry, et il n'était rentré dans son diocèse que sous le règne de Théodebert. Mais il avait trouvé la ville dans la désolation et dans le deuil, les riches ruinés, les pauvres mourant de faim , le commerce perdu. Il envoya un message à Théodebert.

« La renommée de ta bonté est répandue par toute la terre , lui disait-il , et telle est ta largesse que tu vas audevant de ceux-là qui ne te demandent pas pour les secourir; je te prie donc, si ta piété peut disposer de quelque argent , prête-nous de quoi assister et soulager nos concitoyens; ceux d'entre eux qui exercent le négoce te répondront de cette avance, comme cela se pratique en d'autres cités, et nous le ta rendrons avec un intérêt légitime. »

Emu de pitié, le roi prêta sept mille pièces d'or. L'évêque les distribua aux citoyens. Par là les négociants réta-

540 — 550 nsTOiBE de teahcs. i47

blirent leurs affaires, devinrent opulents, eiiU le sont en^ œre aujourd'hui, dit Grégoire de Tours. Or, Tévêque alla rendre son argent au roi, qui lui répondit : Je n'ai pas besoin de reprendre cet argent; ilme suffU que par mes dons, et par la distribution que tu en as su faire, ceux qui étaient dans la souffrance aient été soulagés. Et n'exigeant rien , ajoute le chroniqueur, il fit riches les citoyens de Verdun*. Ainsi, répiscopat et la royauté commençaient à s'entendre pour la protection du peuple.

S43. — ^Théodebertlaissail un jeune fils, ftgéde 14 ans. Sa mort fui suivie de près de celle de Clotilde. Childebert et Clotaire transforèrent le corps de Tillustre reine, leur mère, de Tours à Paris, et le déposèrent dans Téglise de Saint- Pierre qu'elle avait fondée, auprès des restes de Clovis et de ses deux petits enfants si cruellement égorgés par eux* Là reposait aussi sainte Geneviève.

Admirable et touchant voisinage de deux saintes femmes. Tune reine, lautre bergère, toutes deux ayant servi à Dieu d'instrument dans ce grand établissement de la monarcbie de France, toutes deux ayant opposé aux caractères farouches de la barbarie les vertus du Cbristianisiii«, et ayant appris à la conquête le secret d'un patriotisme oii la puissance et la faiblesse devaient s'unir sous la loi popolaire de la charité.

148 HISTOIUE DE FRAIÏGE.

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