CHAPITRE VI
Nouveaux partages. — Réaction populaire. — Controverses religieuses. — Concile à Orléans. — Alliances et ruptures avec TEmpire. — Usurpation de Glotaire. — Guerre contre les Saxons.
— Massacres. — Révolte de Chramme. — Dissensions et malheurs. — Guerre impie. — Horrible vengeance de Clotaire. — Mort de Clotaire. — Vues sur la nation Gauloise. — Autorité du clergé Gaulois. — Suite des récits. — Division de la monarchie Gauloise. — Apparition des Huns ou Awares. — Guerres , intrigues , mariages , adultères. — Brunehaut paraît. — Nom terrible de Frédégonde. — Commencement de crimes. — Guerre avec les Lombards. — Continuation de Tanarchie. — Crimes de Frédégonde. — Mélange d'événements. — Réaction contre Frédégonde. — Atrocités nouvelles. — Morts dans la famille des Rois. — Succession de paix et de guerre. — Confusion d'intrigues. — Réaction Gallo-Romaine. — Politique de Brunehaut.
— Marche des événements. — Frédégonde venge ses malheurs par des barbaries. — Tableau du temps. — Mort de Chilpéric.
Le fils de Théodebert se nommait Théodebald, dont on a fait Thibaut, enfant sans énergie, prince sans avenir. Théodebert avait pourtant songé à lui assurer son héritage contrera rapacité des rois Childebert et Clotaire; mais il ne lui avait pas laissé son génie.
Ce règne d'enfant commença par une réaction sanglante contre un des ministres de Théodebert, nomnjé Parthénius : c'était un Gallo-Romain. Les Francs le détestaient, à cause de quelques tributs auxquels il les avait soumis. Ils le poursuivirent pour le mettre à mort. Il se mit sous la protection de deux évoques, qui le recueillirent. Mais, dans la nuit, au milieu de son sommeil, il se mit à crier : Hélas ! hélas ! secourez-moi , vous qui êtes présents ; secourez un homme qui périt. On va à lui, et on l'interroge. Il répond : « Ausanius, mon ami, et ma femme Papianilla , que j'ai autrefois fait mourir, m'appelaient en juge-
ment , et disaient : Viens répondre , car nous t'accusons* devant Dieu. » Le malheureux était poursuivi par le remords , et dans son péril la conscience le livrait aux souvenirs vengeurs. Les évêques voulurent vainement le sauver; le peuple se précipita. On le trouva caché dans un coffre, sous un monceau de vêtements sacrés. « Dieu nous a livrénotre ennemi ! » criait le peuple ; et aussitôt on le traîne en spectacle , on lui coupe les poings , on lui crache au visage, on fait de lui un affreux jouet. Ënûn on lui lia les bras derrière le dos et on le lapida contre une colonne. C'était le début d'un règne d'impuissance et de malheur '.
L'empereur Justinien pressentit cette faiblesse , et il courut au-devant de Théodebald par des ambassades. Le jeune prince fit des ambassades à son tour; mais la politique resta incertaine.
Un instant le cours des événements fût interrompu par des controverses religieuses , que l'histoire doit seulement rappeler.
L'église d'Orient réveillait une querelle qui pouvait raviver encore quelques sectes. Il était queslioli de savoir si le concile de Chalcédoine , qui s'était tenu en 451 , avait clos souverainement l'affaire odieuse des Nestoriens. On rappelait trois écrits, savoir : un traité de Théoderet, évoque de Cyr , contre saint Cyrille d'Alexandrie , en faveur de Nestorius ; une lettre d'Ibas , évêque d'Édesse , contre le même personnage ; et enûri quelques livres de Théodore , évêque de Mopsueste, qu'on disait avoir le premier donné naissance aux erreurs des Nestoriens. Cette querelle se nommait pour cela la Querelle des Trois Chapitres. Une secte nouvelle , celle des Ëulichiens, demandait la condamnation de ces trois livres, pour infirmer l'autorité du concile de Chalcédoine , qui avait admis à la communion les deux évêques , Ibas et Théodoret. L'impératrice Théodora favorisait ces misérables disputes, et toute l'Église chrétienne semblait arrêtée dans sa marche pour la question de savoir si on irait reprendre au delà d'un siècle une
' Grég. de Tours. Liv. ni.
affaire déjà terminée. Tous les évoques d'Orient maintenaient l'autorité du concile de Chalcédoine. L'Italie demandait que rien ne fût innové. Le clergé des Gaules , inquiet des controverses dont le bruit lui était apporté avec un mélange de haine et de passion , s'était assemblé à Or-^ léans, et avait cru tout concilier en renouvelant à la fois la condamnation des Nestoriens et des Eutichiens. Enfin la politique s'introduisit en ces débats , et les rois'francs profitèrent de.^ ambassades de Justinien pour lui demander de calmer les alarmes du catholicisme , et de mettre fin à des controverses qui pouvaient devenir fatales.
Justinien, qui, par complaisancepourl'impératticeThéodora , avait fait des édits propres à troubler l'église , consentit aies annuler, et les affaires catholiques, en reprenant leur cours naturel dans tout l'Orient , rendirent pour un temps le calme aux consciences troublées des Gaulps et de ntalie.
Les événements politiques étaient rentrés à la fois dans leur mouvement. L'empereur avait fait avec les rois francs des alliances qui bientôt avaient été suivies de ruptures. A la place de Bélisaire , Narsès était venu défendre l'Empire contre Totila. Dans l'alternative des victoires entre ces deu-x puissantes rivalités , le génie des Francs était em-^ bâfrasse du choix des vainqueurs. L'Empire ne pouvait leur plaire , et les Ostrogoths leur étaient antipathiques , de Sorte que tour à tour ils tournaient les armes vers 1© patti le plus faible , comme pour les affaiblir et les détruire tous deux.
Toutefois, Narsès finit par rester vainqueur de Totila, qui fut tué dant une bataille.
Aussitôt les Francs ont l'air de s'avancer pour protéger les Goths; ceux-ci proclament Teïas, successeur de Totila. Mais Teïas est tué à son tour dans une autre bataille , après s'être défendu comme un héros.
Narsès négocie avec ce qui reste de puissants parmi les Ostrogoths. Un seul , nomméingulfe , persiste à de défendre pàt les armes ; et il envoie solliciter les secours du jeune Théodebald. La politique franque survivait sous ce roi
débile . Ses ministres promirent une armée ; ils ne songeaient pas à détruire les Ostrogoths, mais à disputer Tltalie.
Narsès faisait tomber devant lui toutes les cités. Les Francs arrivent au nombre de trente mille; ils opposent la victoire à la victoire. Fulcaris, un des généraux de Narsës, est battu et tué dans une première bataille. Les Ostrogoths se lèvent de tous les points de lltalie : Narsès pouvait périr accablé par ce flot d'ennemis. Mais les Francs s'oublièrent dans le ravage du pays. La peste ensuite les désola , et Narsès , plus calme et plus prévoyant , retrouva tous ses avantages.
Enfin les deux armées furent en présence, à quelques lieues de Capoue, sur la rivière de Casilin. Bucelin commandait les Francs; son génie n'égalait pas celui de Narsès. Il ne sut ni tempérer, ni conduire l'intrépidité aveugle de ses soldats. Narsès fut vainqueur, il tailla en pièces toute cette armée de Francs, et toute l'Italie resta dans ses mains.
S47. — Ce fut là tout le règne de Théodebald. Il mourut sur ce désastre. Sa mort ouvrit une longue suite de malheurs.
« La loi dupays^ dit un historien, appelait à la couronne d'Austrasie Ghildebert et Glotaire, comme les plus proches parents de Théodebald... Ghildebert n'avait point d'enfants miles qui pussent succéder à sa royauté; mais Glotaire en avait quatre, tous vigoureux et braves ^ »
C'est là une première manifestation de cette loi d'hérédité royale, qui depuis a servi de fondement à la transmission de la souveraineté dans la monarchie de France..
Mais ce fut aussi le signal d'une usurpation. Ghildebert, roi de Paris, était malade à la mort de son petit neveu Théodebald : Glotaire, toujours prompt au crime, s'empara de tout le royaume.
555. — Il prit, peu de temps après, les armes contre les Saxons. Celte guerre eut un caractère qui mérite d'être noté dans Thisigire. Les Saxons paraissaient avoir refusé de payer le tribut qu'ils devaient aux rois francs. Glotaire s'approcha de leurs frontières avec une armée. Aussitôt ils
* Agathias. Lib. ii.
envoient un message au roi : « Nous ne te méprisons pas, disaient-ils; nous ne refusons pas de payer le tribut accoutumé, nous paierons même davantage si tu Texiges, mais reste en paix avec nous, et ne livre pas de combatsà notre peuple. » Ces hommes parlent bien, dit Clotaire à ses Francs; ne marchons pas sur eux de peur de pécher contre Dieu. — Mais les Francs s'écrièrent : « Us sont menteurs, et jamais ils n'ont tenu leurs promesses : marchons contre eux *. »
Les Saxons redoublèrent leurs prières , on les vit arriver, avec des dons, offrant leurs vêtements, leurs troupeaux, tout ce qu'ils avaient de précieux. Rien ne put désarmer, les Francs. Clotaire finit par se faire suppliant avec eux; alors les Francs menacèrent leur roi, et même ils se jetèrent sur lui , déchirèrent sa tente , l'accablèrent d'injures, et s'apprêtaient à le tuer, s'il ne marchait avec eux contre les Saxons. Alors se livra la bataille. Ce fut un affreux désordre. Le massacre fut égal des deux côtés. Clotaire, consterné, demanda la paix, et cette fois lesFrancscessèrent de lui faire violence pour le ramener aux combats. D'autres épreuves lui étaient réservées.
Entre ses ûls , il en était un qui paraissait doué de dons brillants, et qu'il avait aimé plus que les autres. Il se nommait Chramne. Clotaire lui avait donné le gouvernement de l'Auvergne , pour s'opposer à l'autorité Visigothe, toujours prête à se relever dans le midi des Gaules. L'exercice, du pouvoir exalta ce jeune esprit. Il méconnut les^ conseils d'un puissant gaulois, du nom d'Ascovinde, que son père lui avait donnépour guide et pour ministre, et il s'abandonna à l'empire d'un courtisan de Poitiers, nommé Léon , ami perfide et conseiller de crime et d'in^ famie.
Chramne aspirait à l'indépendance , et il avait envahi en son propre nom une partie des possessions de son père. Il chercha l'appui du roi Childebert, et prépara des ligues el des révoltes contre Clotaire. Celui-ci lui envoya deux de ses
* Grég. de Tours. Liv. iv.
autres fils, Caribert et Gontran , pour le rappeler à ses devoirs. II n'écouta pas leurs paroles, et même un combat paraissait près de se livrer entre eux, lorsqu'une tempête ks sépara.
. Ceci se passait au temps d î l'expédition de Clotaire con^ treles Saxons. Chramne imagina de tromper ses frères pout retrouver la liberté de ses crimes. Il leur fit dire qu'il veinait d'apprendre la mort de leur père, et, à cette nouvelle,, lesprinceseffrayés s' enfuientjusqu'enBourgogne. Chramne les suit , il s'empare de Châlons, et s'avance jusqu'à Dijon. C'était un dimanche , dit Grégoire de Tours. Les prêtres , selon une coutume alors fréquente, interrogent les livres^ sacrés, pour savoir quelle sera la fin de cette guerre impie. On pose sur l'autel les Prophéties, les Actes des Apôtreselles Evangiles ; et puis chaque livre est ouvert par un des prêtres. Il arriva que chacun prophétisait des malheurs. « J'arracherai ma vigne , et elle sera dans la désolation , parce qu'elle devait produire des raisins et qu'elle n'a produit que des fruits sauvages. » Ainsi parlait le livre des Prophètes. « Vous savez bien , disait le livre des Apôtres, que le jour du Seigneur doit venir comme un voleur de nuit ; car lorsqu'ils diront : Nous voici en paix et en sûreté,^^ ils seront frappés tout d'un coup par une ruine imprévue,, comme l'est une femme enceinte par les douleurs de l'enfantement, sans qu'il leur reste aucun moyen de se sauver. » Et enfin l'Evangile s'exprimait ainsi : « Quiconque entend ces paroles que je dis et ne les pratique point, il est semblable à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable; et lorsque la pluie est tombée, que les fleuvei^ se sont débordés , que les vents ont soufflé, et sont venus fondre su Aette maison , elle a été renversée et la ruine en a été grande. »
Tels étaient les présages de malheur. Chramne fut seulement reçu dans la basilique , mais les murs du château lui furent fermés.
556. — Chramne alla solliciter Childebert, qui entra dans les plans d'un fils en révolte. La Champagne fut ravagée. Childebert, qui s'était peu mêlé jusque-là aux violences et
154 HISTOIRE DB FRANGB.
aux dissensions, sembla vouloir dévouer ses derniers jours aux fureurs des guerres de famille. Il y eut quelques exemples de vertu et de fidélité parmi ces spectacles d'anarchie. Le duc Âustrapius s'alla cacher dans la basilique de Saint- Martin , pour ne pas entrer dans les cabales de Chramne. La. vengeance Vy poursuivit. On résolut de Vy faire mourir de faim et de soif. Dieu le protégea par des miracles. Quelqu'un , dit Grégoire de Tours , lui avait apporté un petit verre d'eau; le juge du lieu s'élança sur lui avec rapidité, prit le verre avec violence et jeta l'eau à terre; mais aussi rapidement suivit la vengeance de Dieu, avec le signe de la puissance du saint évèque; car le juge, qui aVait fait cette action, fut saisi de la fièvre le jour même, et il expira dans la nuit : le lendemain , ajoute l'historien , il ne vit pas l'heure à laquelle il avait, dans la basilique du saint, arra* ché la boisson des mains du fugitif. Après ce miracle, rien ne manqua à Austrapius; chacun voulut contribuer à sauver la vie de celui que S. Martin venast ainsi de protéger.
8S3. — Cependant Qotaire revient de la gueirre contre les Saxons. Alors tout change de face. Childebert meurt , et tout le royaume toombe aux mains de Glotaire. Chramne est seul dans sa révolte; il demande grâce. La Gaule respire un instant.
Pendant ces derniers événements, l'ËgUse avait eu quelques agitations. L'affaire des Trois Chapitres s' éiaUvenou.'^ velée à Gonstantinople. Un concile s'était tenu, malgré le pape Vigile , et avait condamné les Trois Chapitres. L'empereur avait excité le pape, et Narsès^ par son crédit, avait obtenu son retour; mais il était mort en route. Pelage lui avait succédé. Pelage souscrivit au concile, ce qui le rendit suspect aux catholiques occidentaux. ^On soupçonnait sa foi , et le clergé des Gaules avait fait solliciter par le roi Childebert une déclaration de sa doctrine. Des schismes pouvaient naître; le pape les prévint par des professions qui ôtaient tous les doutes et dissipaient toutes les alarmes.
L'unité du royaume des Francs commença de se mon* trer dans la personne de Clotaire. Mais le crime n'en était
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pas désarmé. Chramne reprit ses trames de révolte. C'est danslaBretagne qu'il alla chercher des forces pour le crime. LaBretagne avait gardé une sorte d'indépendance dans son adjonction à l'empire des Francs. Chonober, qui en était comte , crut apparemment pouvoir ainsi rompre tout à fait le joug. 11 accueillit Chramne et sa femme, pendant que le père de celle-ci , Williacaire , duc d'Aquitaine , s'en allait mettre le feu à la basilique de Saint-Marlin : Ce que nom ne pouvons ici raconter sans dé profonds sovppirs^ dit Grégoire de Tours. Clotaire marcha contre son fils avec une armée. Cette fois, sa cause était juste, mais c'était un affreux spectacle de voir cette guerre d'un père et d'un fils, guerre sinistre, oîi la victoire ne pouvait s'annoncer qu'avec des images égales d'atrocité et de terreur.
560. — Chramne eut l'effroyable courage de pousser jusqu'au bout les apprêts de défense. Mais le comte Chonober s'épouvanta de l'idée d'un tel combat, et dans la nuit, comme les deux armées étaient près de se précipiter l'une sur l'autre , il alla trouver Chramne. a Sortir du camp contre ton père, lui dit il, ce n'est pas, je pense, une chose qui te soit permise. Souffre donc que ce soit moi qui tombe sûr lui cette nuit, et je le déferai avec son armée.» Chramne voulut avoir pour lui cette gloire. La bataille commença le matin. Clotaire y alla en pleurant et en gémissant; il disait à Dieu : 0 Dieu ! jette les yeux surnous et juge ma cause; juge et prononce l'arrêt que tu prononças jadis entre Absalon et son père David. » Paroles fatales, qui devaient être entendues. Dès la première mêlée, le comte breton fut tué ; Chramne aussitôt songea à s'enfuir vers des vaisseaux qu'il avait préparés, mais il fut pris avec sa femme et ses filles , et Clotaire commanda qu'on les fit tous brûler. On les enferma dans la cabane d'un pauvre homme. On commença par étendre Chramne sur un banc, et on l'étrangla avec un mouchoir. Puis on mit le feu à la cabane , et le rebelle périt avec sa femme et ses filles par le plus effroyable des supplices.
Tel fut le terme de cette révolte , et aussi le dénouement de tant de tragédies sanglantes, qui avaient rempli le règne
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des fils de Qovis. Clotaire , apparemment troublé de son triomphe , s'en alla à Tours chercher un peu de paix aux pieds des autels de Saint-Martin. Il pleura sur son tombeau les malheurs et les crimes de sa vie. Il ordonna que la basilique fût rétablie dans son éclat antique. Il fit des dons et des prières. Puis il s'en alla mourir à Compiègne, après cinquante et un ans de règne. Dans les souffrances de la maladie , ce roi , qui s'était si longtemps accoutumé à voir tout fléchir devant sa puissance, s'étonnait d'être sous la main terrible du Dieu qui fait vivre et mourir. « Oh ! s'écriait-il , que pensez-vous que doive être ce roi du ciel, qui tue de si grands rois? » Et, disant ces mots, il expira * [862].
Prince cruel et voluptueux, il avait souillé le trône par des scandales de tout genre. Spoliateur des princes, ravisseur de leurs femmes, assassin et adultère, sa vie fut pleine de supplices. Il avait commencé par égorger les fils de son frère, il finit par le meurtre de ses enfants. Au bout de sa carrière, arriva le parricide comme un couronnement, ou comme une expiation de toutes les autres barbaries.
Cependant, même au milieu de ces crimes, l'œuvre politique de la constitution nationale avait suivi son cours, et, avant de passer outre, il en faut noter ici les progrès.
C'est une des grandes erreurs de l'histoire d'avoir laissé tomber comme un voile d'oubli sur la nation Gauloise, pour ne laisser apercevoir au-dessus d'elle que les agitations et les rivalités sanglantes de la conquête. On dirait que toute cette population, naguère riche et puissante, active et éclairé , s'est laissée choir dans une immobilité stupide, et qu'un silence de mort règne dans ces magnifiques cités, tout à l'heure si pleines de vie. Il est temps de rendre à l'histoire sa vérité. On a voulu tout absorber dans les Francs; il sera plus vrai d'absorber les Francs dans les Gaules. Les Francs toutefois continueront à paraître extérieurement avec leurs batailles et leurs discordes ; mais au-dessous de ce spectacle plus saisissant pour le vulgaire , l'histoire apercevra un travail caché de fusion
* Grég. de Tours. Liv. iv.
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sociale, réaction lente et profonde des mœurs chrétiennes contre la domination de la force, œuvre d'avenir, où viendront quelque jour se concilier les éléments d'une monarchie faite pour le peuple entier, et non pour un petit nombre de dominateurs.
Nous avons vu comment, des le début, le clergé présida à cette action gauloise, qui allait se chercher des instruments dans les conquérants barbares. Le clergé, parmi les désordres d'un établissement politique, suivit son œuvre avec constance, et, pour cela, il n'eut qu'à rester implanté au milieu de la nation Gauloise, et à lui faire, de ses maximes de liberté commune et de justice, un contrepoids à la puissance naturellement envahissante des maîtres du pouvoir.
D'abord, ce fut beaucoup d'avoir établi entre les Francs et les Gaulois un lien de fraternité et d'amour par la communauté de la croyance. Tous allaient aux mêmes temples prier le même Dieu ; et si les maîtres étaient portés par un penchant naturel à l'abus de la force et à l'excès de la domination, les vaincus avaient leur défense dans cette autorité morale qui avait fait baisser la tête de Glovis et avait maîtrisé la victoire même.
Aussi les rois francs s'appliquèrent depuis le sacre de Rheiras à faire disparaître tous les restes du paganisme, obéissant en cela non-seulement au besoin de prosélytisme, mais à une pensée de politique. Ge fut particulièrement l'objet d'une charte de Childebert, qui punissait comme sacrilège ceux qui garderaient des idoles ou empêcheraient les prêtres de les détruire*.
Puis les conciles si fréquents qui se tenaient dans les commencements de la Monarchie, devenaient une protection du peuple, plus encore qu'une règle de la foi.
Gette autorité des évêques, si puissante quand elle était isolée, le devenait bien plus encore lorsqu'ils étaient assemblés. Nulle force matérielle n'eût pu s'attaquer à elle. Et l'on doit songer que cette autorité était toute gauloise,
* Tom. I. Gap. Balusii, p. 6.->Le père Daniel.
aon-seulement par l'esprit général qui présidait à son exercice, mais par la position même des évêques, qui tous tenaient au sol par leur naissance et à ses intérêts par leurs affections.
Et remarquons bien que cette autorité gauloise du clergé n'était pas seulement quelque chose de moral, appelé à s'interposer entré les maîtres et les vaincus, de manière à laisser subsister entre eux une éternelle séparation. Au conlreire, elle tendait à les mêler pour n'en faire qu'un seul peuple, et même il fut aisé de voir dès le commencement que le mélange se ferait aux dépens des Francs euxmêmes, lesquels semblaient devoir tout absorber.
C'est ici un effet naturel de tout établissement de pouvoir. Il peut débuter par l'exagération de la victoire, et il jûnit bientôt par l'excès de la popularité.
Les rois francs ne pouvaient faire disparaître les grandes existences de la Gaule. Ils durent plutôt les subir. De là l'appel qui fut fait par eux aux Gaulois éminents en richesse ou en mérite. Les palais furent remplis de tels officiers; bientôt les armées leur furent ouvertes, et la Gaule eut encore cette espèce de réaction contre la conquête.
Il arriva quelquefois que cette intervention gauloise fut mêlée de passions politiques ; car le patriotisme local avait ses souvenirs faciles à s'irriter contre l'autorité des vainqueurs, même alors qu'il le dominait par ses influences.
Cela parut aux révoltes de Chramne. C'était des Gaulois d'Auvergne et de Poitou, qui s'étaient disputé en quelque sorte la possession de ce rebelle. Les uns semblaient le tempérer, les autres l'excitaient au contraire ; tous attestaient une puissance d'action indépendante de sa volonté.
Williacaire, ce gouverneur d'Aquitaine, dont Chramne avait épousé la fille, ne fit lui-même qu'obéir à ce mouvement d'idées gauloises.
Il était pourtant de race franque. Mais la vieille Aquitaiue, où l'esprit d'indépendance avait principalement survécu, l'enveloppa de ses influences, et elle se plaisait à l'idée de reconquérir sa liberté, fut-ce par l'action d'un des plus puissants leudes de Clotaire.
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L'histoire n'a point à justifier ces grands désordres; elle a seulement à les expliquer. On a fait disparaître la Gaule dans ce vaste travail d'une nationalité qui commence; nous la faisons revivre. On voulait que la patrie eût péri; nous la retrouvons.
Reprenons les récits de l'histoire.
Nous entrons dans le chaos. Écartons les détails inutiles de séparations, de partages, ou plutôt de mélange et de confusion. Pour toute lumière, dans ces ténèbres, cherchons la simplicité.
L'unité de la monarchie gauloise, sous le nom de France, avait apparu quelques moments sur la tête de Clotaire.
Mais ce n'était qu un accident. Le principe social n'était pas trouvé encore. La mort avait seulement fait disparaître la variété de la domination. La mort la fit revenir.
Clotaire laissait quatre fils, Caribert, Contran, Chilpéric ei Sigebert.
562. — Après les funérailles de Clotaire , ils ne songèrent qu'à se partager la succession de son empire.
Un d'eux, le plus pressé , Chilpéric, courut à Brinnac, Brinnacum *, droit à son trésor, s'en empara , se fît avec cela des amis parmi les Francs les plus puissants , et il s'en alla prendre possession de Paris , comme centre du royaume principal.
Les autres se réunirent pour le chasser, et tous se soumirent à la loi du sort pour la distribution des Gaules.
Caribert eut Paris.
Gontran, Orléans.
Chilpéric I , Soissons«
Sigebert I, Rheims.
Quatre royaumes, semblables à ceux qui furent institués à la mort de Clovis, mais avec des limites nouvelles, provenant des agrandissements nouveaux, depuis la Bour- ^gogne jusqu'à la Provence.
Mais la confusion des possessions restait la même , et
* La plupart des historiens traduisent Braines. L'abbé Lebœuf dit Bergni , et M. de Peyronnet suit son autorité.
il ne sert de rien à Thistoire de s'appliquer à la démêler.
Les commencements de ce quadruple règne sont marqués par des souillures.
Gontran avait eu d'abord comme concubine une de ses servantes, nommée Vénérande, dont il avait un fils, nommé Gondcbaut; puis il prit en mariage Marcatrude, fille de Magnaire , et il éloigna le jeune Gondebaut. Marcatrude ayanteu un fils à son tour, devint jalouse de Gondebaut, €t le fit mourir par le poison. Gontran, irrité, la renvoya, et elle mourut. Il épousa alors Austrechilde , surnommée Bobyla, et en eut deux fils, Glotaire et Clodomir.
Caribert fut plus libre encore dans ses scandales.
n avait pour femme Ingoberge ; et ceUe-ci avait à son service deux jeunes filles d' un pauvre ouvrier en laine , Tune du nom de Marcovèfe , et Tautre du nom de Méroflède. Le roi avait laissé échapper sa passion pour elles. La reine s'en effraya, et, pour prévenir son malheur , elle fit venir le père de ces jeunes filles, et lui donna de l'ouvrage à faire dans le palais, afin que le roi rougît de laisser tomber son amour sur les filles d'un ouvrier. Le contraire arriva. Caribert s'irrita contre Ingoberge et la renvoya. Fuis il fit entrer tour à tour les deux sœurs dans sa couche. L'évêque de Saint-Germain l'excommunia. Ce fut une répression impuissante. Caribert ne fit que se précipiter en d'autres scandales.
D'autre part, l'histoire a loué quelques-unes de ses vertus. Il était doux^ pacifique et sans ambition. Son esprit avait été cultivé par les lettres latines. On aimait à l'entendre au conseil, et lui-même se plaisait à distribuer la justice avec égalité. La volupté corrompit cette vie, qui pouvait être noble et pure.
Quant aux deux autres rois , Chilpéric et Sigebert , Thistoire tout à l'heure va nous les montrer.
Au spectacle des désordres privés, nous allons voir sV jouter le spectacle des dissensions publiques. C'est un drame de terreur qui commence.
Un flot de barbares , parti , depuis un siècle , des cdtes orientales de la mer Caspienne , s'était successivement
avancé sur la rive méridionale du Danube, et peu à peu il arrivait au bord du Rhin.
C'était une peuplade d'Ouïgours, ou d'Ogors, que Grégoire de Tours désigne sous le nom générique de Huns, et à qui Thistoire, depuis, a donné le nom d'Awares. Elle s'était, selon toute apparence, détachée du corps immense de la nation turque^ , et elle suivait la route qui, depuis trois siècles, s'était ouverte à toutes les races du Nord vers les pays des Gaules.
Quand elle eut touché au Rhin, l'instinct des Francs s'éveilla pour lui former une barrière.
563. — Sigebert, roi d'Austrasie, se trouva naturellement appelé à marcher au-devant de celte menace d'invasion nouvelle. Il courut en Thuringe; et, dans une bataille, il vainquit les barbares , qui reculèrent jusqu'à l'Elbe et demandèrent la paix.
Pendant ce temps , son frère Chilpéric , qui gardait en son cœur comme une blessure le souvenir de ce qui s'était passé au partage du royaume, s'était jeté avidement sur les États de Sigebert. Sigebert avait dû laisser incomplète la guerre contre les Awares, et il était revenu se défendre contre son frère. Il battit son armée , fit son fils Théodebert prisonnier, et se disposa aux vengeances. Les deux autres rois intervinrent alors et déclarèrent qu'ils s'armeraient contre celui qui ne voudrait pas la paix; la paix se fit, mais la haine subsistait avec son germe d'atrocités pour l'avenir.
Sigebert profita de cette paix pour revenir aux Awares. H fut moins heureux cette fois. Ufut vaincu et fait prisonnier, n se délivra par des présents.
n avait, au milieu de ses guerres, songé à faire un mariage de politique. Ce devait être un contraste avec les mariages ignobles que ses frères faisaient et défaisaient tour à tour; ce fut une source de plus de calamités.