‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 20 sur 59 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Intrigues de Frédégoude. — Childebert et Gootran en présence, ^r^ Confusion. — Alternatives de crimes. — Le patrice Muramote tente des nouveautés. — Apparition du prétendant Gondovald. — Parti Austrasien contre Brunehaut. — Suite des aventures de Gondovald. — Perfidies et vengeances. ' — Génie de Gontran. — Crimes de Frédégonde. — Guerres contre les Visigoths et les Lombards. — Frédégonde s'apaise un moment — Luttes de Brunehaut. — Étude de la cour d*Austrasie. — Génie de la reine. — Mort de Gontran. — Adversités de Bninebaut. — Batailles. — Les Gascons se montrent — Ligue des jeunes rois Théodebert et Théodoric pour les soumettre, — Anarchie Austrasienne. — Meurtres. — Le nom de Brunehaut mêlé aux barbaries. — Affreuseii représailles. — Vengeances contre Brunehaut — Sa mort — Jjtgements de l'histoire. — Situation des Gaules. — Action du clergé- — Vicissitudes des pouvoirs, — Politique des maires du palais.

Lorsque Chilpéric eut trouvé la mort qu'il cherchait depuis longtemps , dit Grégoire de Tours, un vaste désordre parut s'établir, comme par l'absence de cette autorité cruelle mais redoutée, qui faisait tout fléchir devant elle.

Frédégonde, on vient de le voir, était venue à Paris demander un asyle à f évêque Ragnemode dans son église S Depuis quatre mois seulement , elle avait mis au monde un dernier enfant, jeune prince autour duquel allaient désormais s'agiter des passions de toute sorte.

Lorsque l'avidité se fût exercée sur les trésors de Chilpéric, et que la part eût été faite, soit à Frédégonde, soit au roi Childebert, qui était alors à Meaux, Frédég< nde envoya des députés au roi Gontran avec ce message : « Que mon seigneur vienne et prenne possession du royaume de son frère. J'ai un enfant tout petit, que je désire déposer dans son sein , et moi-même je me remets humblement à son pouvoir. »

• Supra. — Grég. de Tours.

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Alors il y eut des intrigues. Childebert voulut prendre les devants et marcha vers Paris. Les Parisiens lui fermèrent les portes de la ville. Il se retourna vers Gontran, demav^dant l'exécution des traités. Gontran répondit avec colère aux députés : « Misérables et toujours perfides, comment se confier en vos paroles? je tiens la signature des traités par lesquels vous projetiez avec Chilpéric de me dépouiller de mes Étals. » Les députés veulent Tapaiser, et demandent au moins pour Childebert la part qui lui devait revenir sur l'ancien partage du royaume de Caribert. « Voilà les traités, répondit Gontran : celui qui entrera dans Paris sans le consentement des deux autres, doit perdre sa part, et il aura pour juges et pour rémunérateurs le martyr Polyeucte, et les confesseurs saint Hilaire et saint Martin. Mon frère Sigebert a violé le traité, et il est mort par le jugement de Dieu. Chilpéric a fait de même, et tous deux ont perdu leur part. Et comme ils sont morts par le jugement de Dieu, ajoutait Gontran , et par l'effet de leurs propres malédictions, je soumettrai, la loi m'étant en aide, tout le royaume de Caribert à mon pouvoir, ainsi que ses trésors, et je n'en concéderai rien à personne si ce n'est par ma pleine et libre volonté. Vous donc, retirezvous d'ici, hommes toujours menteurs et perfides, et rapportez mes paroles à votre roi. »

C'était là une étonnante justice! Il semble que le génie de Frédégonde en était toute l'inspiratiou.

Childebert envoya de nouveau à Gontran. Cette fois, il demandait qu'on lui remît la reine Frédégonde, cette homicide , qui avait, disait-il , fait périr sa tante , son père , son oncle , ses cousins. Cela sera réglé dans un plaid , répondit Gontran.

Gontran s'alHait donc à Frédégonde , et il la retenait auprès de lui avec des signes de déférence et d'honneur. Ici Grégoire de Tours jette quelques lignes mystérieuses; il parle d'un repas d'où Frédégonde se serait levée, comme une femme prise des douleurs de Tenfantement, ce qui rendit Gontran tout stupéfait, dit l'historien; car il n'y avait que quatre mois qu'elle avait mis un fils au monde.

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Quoiqu'il en soit, Gonlran resta chargé de veiller aux intérêts du jeune fils de Frédégonde. On nomma le prince Clotaire. Les grands du royaume de Chilpériclui prêtèrent serment, et Gontran fit effort pour tirer profit de ce règne d'enfant. Ce n'était pourtant qu'en tremblant qu'il s'aventurait dans cette carrière d'ambition, et un jour, au moment où le peuple Neustrien était assemblé pour la messe, il lui adressa ces prodigieuses paroles: « Je vous conjure^ hommes et femmes, qui êtes ici présents, gardez-moi uncv. foi inviolable, et ne me tuez point comme vous avez tué^^^ mes frères, que je puisse élever mes neveux, qui sont de- . venus mes fils adoptifs, de peur qu'il n'arrive , ce qu'à.. Dieu ne plaise ! que m' ayant perdu avec ces petits enfants *», vous périssiez vous-mêmes, puisqu'il ne resterait plus, personne de notre forte race pour vous défendre. »

Telle était la popularité des vainqueurs.

Ici, les ambitions se mêlent. La Touraine et le Poitou se détachent de Childebert, et passent au roi de Bourgogne. La peur était pour quelque chose dans cette infidélité. Les ministres austrasiens vont se plaindre à Gontran. Alors^ se fait le plaid où tous les droits doivent être réglés. Dans, . cette assemblée, paraît Gontran Boson, cet instrument de politique ambiguë, qui était allé cherchera Gonstanti-*-nople Gondovald, un roi de plus à jeter parmi tarit de. rois. Le roi de Bourgogne s'irrite à son aspect. Gontran Boson se justifie, en défiant quiconque voudra se faire son accusateur. Un autre , plus téméraire , ose dire au roi qu'on sait encore où est la hache qui a frappé ses frères. Tout annonçait d'affreuses extrémités. Le roi Gontran crut tout apaiser, en revenant à l'adoption qu'il avait faite du jeune roi Childebert. Jl la renouvela avec un grand appareil.

Mais, pendant ce temps, mille incidents troublaient la politique et la situation des Gaules.

A la mort de Chilpéric, sa fille Rigunlhe, qui cheminait

A Parvulis. Il parlait de Clotaire, de cet enfant de quatre mois, et de Childebert, roi d'Austrasic, qui n'était pins nn petit enfant, par- «ttius; il avait prés de 15 ans. De là ma méprise dam les premiènf éditions.

vers l'Espagne , s'était arrêtée pleine d'effroi à Toulouse. Là commandait le duc Didier, queChilpéric avait souvent employé dans ses guerres domestiques. Didier , au lieu d'être le^protecteur de la fille de Chilpéric, la dépouilla des richesses qui la suivaient en Espagne , et la laissa se cacher dans la basilique de Saint-Pierre.

Frédégonde ne sut que bondir de colère à ces nouvelles, Léonard , un de ses domestiques • , était venu les lui porter ; elle le fit dépouiller de son baudrier et de ses vêtements, et le fit chasser nu de sa présence. Elle fit de même dépouiller, battre et mutiler tous ceux qu'elle sut de retour de ce voyage. Sa vengeance était aveugle et atroce. Mais il y eut un moment de réaction. Frédégonde avait un conseiller de crimes nommé Odon. Les excès de la reine rappelèrent les attentats du favori. Le peuple incendia sa maison pour le tuer , et Odon fut contraint de se cacher avec la reine dans une église.

Mais ce n'était pas là de la justice; c'était une affreuse alternative de crimes. Nulle forte autorité ne s'élevait sur ks Gaules. Et c'est pourquoi aussi Fentreprise de Gondorald pouvait trouver en divers lieux des chances de réussite.

Le patrice Mummole , que nous avons yu à Avignon , fidèle aux rois francs , s'était, à la vue de tout le désordre des royaumes , laissé aller à des pensées de nouveauté. Didier Tentraîna dans ses exemples ; tout paraissait s' ébranler. Les évêques excitaient les peuples, comme par une image de liberté nationale qui se réveillait. Et à la faveur de cette anarchie, Gondovald ayant pénétré dans l' Aquitaine, fut élevé sur le bouclier dans le lieu qui depuis a âé appelé Brives-la-Gaillarde. Il est vrai que cette cérémonie militaire fut accompagnée de mauvais présages. Le TOi qu'on proclamait de la sorte faillit tomber du haut du bouclier, et tout le camp s'effraya de cet augure. D'autres signes d'avenir furent plus sérieux.

Domestique , homme de la maison , du palais. Nous disons aujoue* i of&cier.

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Il y avait à la cour d'Austrasie un parti de réaction germaine contre Brunebaut, et qui favorisait Gondovald : Brunehaut jeta aurdevant de ces intrigues une alliance fortement conçue avec Gontran, roi de Bourgogne. Ce fut un premier coup d'habileté qui domina tout le reste.

585.— Bientôt les partisans de Gondovald s'étonnent; tout s'amollit dans son parti. Il est contraint de se rejeter vers le midi des Gaules , au lieu de marcher vers Paris. Il rétrograde ainsi jusqu'à Gomminges; une armée franque le suivait. Alors des indices de trahison commencent à se révéler autour de lui. Le duc Didier abandonne sa cause; ce fut un signal pour tous les autres. Chacun trafiqua de ses infidélités. Mummole était dans la ville ; Gontran Bo-* son était dans le camp. Des deux côtés on rivalisait de perfidie; il y eut des conférences ; c'était à qui serait le plus prompt à sacrifier le malheureux prince. A la fin Mummole avec l'évoque du lieu, nommé Sagitaire^ va trouver Gondovald et lui dit : « Vous connaissez ma fidélité ; écoutez mes conseils. Vous voyez ces multitudes qui vous pour^ suivent ! leurs chefe nous ont assuré que votre frère ne veut pas votre perte; allez à lui, et vous obtiendrez jus-« tice. 9 A ces mots, l'infortuné verse des pleurs; il com^ prend qu'il est trahi. On le presse de sortir, et pour lui donner de la sécurité , on lui ôte son baudrier, qui serait^ lui dit-on , un signe de prétention et exciterait la colère. Gondovaldse laisse pousser ainsi aux portes delà ville. Là il est reçu par Boson et par Ollon, comte de Berry, et Mum* SKole rentre aussitôt faisant refermer les portes avec soin. Gondovald , qui se voit perdu , s'écrie en levant ses yeux; et ses mains au ciel : Juge éternel , vengeur des inno* €ents, je te recommande ma cause ! Et en. même temps il faisait sur lui le- signe de la croix et il suivait les deux, comtes^ associés pour le crime. Bientôt comme on marchait au bord d'un précipice , Ollon y pousse Gondovald » en criant : Voilà votre Bailomer ! celui qui se dit frère et fils de roi I et en même temps il veut le percer d^une lance* La cuirasse de Gondovald brise le coup ; l'infortuné remonte avec effort , et Boson vient lui écraser la tète avea

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une pierre. Alors la soldatesque arrive; on fait pleuvoir sur lui mille coups; et après l'avoir mis en lambeaux, on traîna les restes de son cadavre avec une corde dans tout le camp.

Telle fut la fin 3o ce drame horrible. Mais les traîtres devaient bientôt trouver leur punition *.

En livrant Gondovald , Mummole avait demandé pour rinfortuné la vie sauve. La violation de cette promesse lui fut à lui-même un indice du sort qui Tattendait. Mais il voulut mourir dignement. Il se jeta dans une chaumière, et s'y défendit avec courage ; puis, entouré d'assaillants, il se précipita parmi eux pour trouver la mort. Peu après, l'évêque Sagitaire périssait aussi par le glaive. Quant à Boson , cet autre acteur de ces tragédies , sa vie se traîna quelque temps encore dans les intrigues , pour s'achever ensuite dans les supplices.

A ce moment, le gouvernement de Gontran parut retrouver de la force. Le roi en profita pour la justice. D voulut revenir sur les crimes qui avaient souillé la famille de Clovis ; et il demanda des recherches , même sur le meurtre de Chilpéric. Il fit rendre des honneurs funérairesaux restes des jeunes princes Clovis et Mérôvée : c'était comme autant de flétrissures jetées sur la vie de Frédégonde. Le génie de cette femme en parut troublé. Elle sentit le besoin de détourner l'attention de Gontran par des caresses. Elle l'engagea à tenir son fils Clotaire sur les fonts de baptême. Je ne sais quels soupçons s'étaient élevés contre la naissance de cet enfant. Il fallut que Frédégonde fit une enquête , et trois cents témoignages vinrent affirmer qu'il était bien le fils de Chilpéric. Il y avait alors une dis« position commune à croire Frédégonde capable de toutes les infamies ; mais pendant qu'elle étalait son innocence , elle méditait un crime nouveau.

Brunehaut, dont la vie paraissait s'écouler honorée et paisible , soulevait par cela même les fureurs jalouses de son ennemie. Frédégonde envoya près d'elle un de ses con-

* Grég. de Tours. Liv. m.

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fidenls de meurtre. Celui-ci était un clerc. Il devait s'introduire en sollicitant la pitié , comme s'il avait fui la cruauté de Frédégonde ; et puis il devait tuer Brunehaut. Mais on découvrit son dessein. Le malheureux fut horriblement traité ; on lui coupa les pieds et les mains , et on le ren-» voya à sa maîtresse ainsi mutilé.

Frédégonde , à ce moment , n'avait de puissance que pour le crime. Gontran l'avait forcée de se retirer dans son domaine de Rueil , au confluent de la Seine et de l'Eure* Là elle remplissait ses loisirs par des desseins sinistres.

Un jour, elle appelle deux clercs et leur remet deux couteaux , dans lesquels elle avait fait tracer de profondes empreintes pour y verser le poison, et rendre ainsi leur blessure doublement meurtrière. « Prenez ce glaive , leur dit-elle, et courez auprès de Childebert; là, jetez-vous aux pieds de ce prince que domine Brunehaut , et percezlui les deux flancs ; si vous réussissez, songez aux récompenses ; si vous mourez , songez à Tbonnëur. » Les deux clercs hésitent. Elle les excite en leur faisant boire un breuvage mystérieusement préparé. Ils partent. Mais à Soissons on découvre leur projet. On les livre à mille tortures.

Le crime ne réussissait pas toujours à Frédégonde ; mais quelquefois elle s'assurait le succès en se chargeant elle-même de l'exécution.

Le souvenir de Brunehaut lui était comme un supplice ;. elle ne pardonnait à aucun de ceux qui l'avaient secondée. L'évêque Prétextât était revenu dans son diocèse, à Rouen* Frédégonde alla en personne lui faire expier son affection pour la reine d'Austrasie. Elle choisit le jour de Pâques ^ pour le faire frapper en pleine église. Puis comme on le transporta demi-mort dans sa maison , Frédégonde y courut, comme pour jouir du crime. L'évêque trouva assez de force pour lui jeter ces terribles paroles: « Dieu me retire de ce monde ; mais toi qu'on reconnaît toujours à Texécution des forfaits , tu seras maudite dans les siècles, et Dieu vengera mon sang sur ta tête. » Aussitôt ces paroles de malédiction volent par la ville ; chacun les répète avec des exécrations nouvelles. Mais Frédégonde reste

calme.. Elle appelle auprès d^elle un des seigneurs les plus animés , et le convie à sa table. Il refuse ; elle le presse au moins de boire chez elle en signe d'amitié. Le malheureux cède aux instances ; quelques moments après , il se sentait les entrailles déchirées , et il ne put que s'écrier : Fuyez ! fuyez ! infortunés , fuyez le malheur qui m' arrive », et ne périssez pas comme moi. Puis il s'en alla tomber et mourir à quelques pas de ce lieu d'horreur *.

Telle était la vie de Frédégonde. Gontran cependant s^efforçait de faire reparaître l'ordre dans le gouvernement des Gaules , en maintenant son alliance avec l'Austrasie. Ce fut l'objet d'un traité longuement préparé , où les possessions des deux États étaient mieux désignées, leurs intérêts mis sous une sauvegarde commune *. Et la succession de Gontran devenait enfin plus assurée à Ghildebert* Puis Gontran assemble un concile , pour juger les évêques d'Aquitaine qui avaient favorisé la cause de Gondovald ; parmi ces évêques paraissent ceux de Dax, de Saintes et de Bordeaux ; Gontran les voulait punir , mais il tomba malade. On abandonna les poursuites.

S88. — En même temps , d'autres soins viennent la saisir et le préoccuper tout entier. Deux guerres éclatent; l^une contre les Visigoths , Tautre contre les Lombards.

La première tenait à des griefs de famille. Ingunde , fille de Brunehaut , avait épousé Herménigilde , un prince Visigoth , et avait , par son zèle catholique , donné lieu à des dissensions domestiques qui avaient fini par des atrocités. Herménigilde avait pris les armes pour se détendre contra son père ; puis ayant été vaincu dans une bataille , il était mort d'un coup de hache pour avoir refusé la communioa des mains d'un évêque arien. Sa veuve Ingunde avait éprouvé d'afîteux traitements , et Brunehaut, sa mère y n'avait cessé de solliciter des vengeances. Fendant ce. temps , l'empereur de Conslantinople demandait ajuxFranca

* Grég. de Tour». Liv, vu et vin.

< Traité d'Andlaw ou d'Andelot. — Grégoire de Tours futemployéLà ce traité, 587.

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de Taider à reprendre ses vieilles guerres contre les Lombards. De là un mélange d'intérêts, où rhonneur Franc se laissa aisément entraîner aux batailles. Cette double guerre se fit de concert.

Les succès furent divers. L'infortunée Ingunde reléguée en Afrique, y mourut au moment où elle allait partir pour Constantinople. La douleur de Brunehaut ne fît qu'appeler des expiations plus actives. La politique aussi faisait une loi de chasser au loin la barbarie Yisigothe; c'était la pensée déjà éprouvée des Francs. « Allez ! avait ditGontranà ses guerriers : allez soumettre la Septimanie. Il est indigne que la domination de ces horribles Gotbs vienne s'étendre jusque sur les Gaules ^ » Mais les maux de la guerre étaient affreux; les armées Burgondiennes avaient éprouvé des revers, dont elles se vengeaient sur les terres d'Aquitaine par d'effroyables ravages. Quand les chefs vinrent cendre compte à Gontran de ces calamités^ il voulut les faire mourir. Puis redevenu plus calme, il les cita dans une assemblée pour entendre leur apologie, et il leur adressa ces mémorables paroles :

tt Comment, en nos jours, pourrons-nous obtenir la victoire, nous qui ne savons point garder ce que nos pères ont conquis? Eux bâtissaient des églises; ils mettaient tout leur espoir en Dieu, ils honoraient les martyrs, ils respectaient les prêtres, et ainsi ils remportaient des victoires, et soutenus par l'assistance divine, armés du glaive et du bouclier, ils .soumettaient les nations ennemies. Nous, au contraire^ non-seulement nous ne craignons point Dieu, mais nous dévastons ses saints temples, nous luons ses ministres, nous dispersons, comme des jouets, les reliques des saints , et nous les livrons au pillage. La victoire n'est pas là où se font ces infamies, et aussi nos mains sont débiles, notre glaive est inerte; notre bouclier ne nous couvre ni ne nous protège comme auparavant. Si donc ce malheur est attribué à ma faute , que Dieu la tasse tomber sur ma tête. Mais si c'est vous qui méprisez

* Grég.. de Tours.

les ordres de votre roi, et qui refusez d'accomplir ma volonté, c'est sur votre tête que doit tomber la hache. »

«Excellent roi, répondirent les chefs ainsi accusés, votre magnanimité ne saurait être exprimée par des paroles. Qui ne sait votre crainte de Dieu, votre amour pour les églises, votre respect pour les prêtres, votre pitié envers les pauvres, votre libéralité envers les indigents? Mais parce que vos paroles sont vraies, que pourrons-nous faire, si tout le peuple est tombé dans les vices? Tout homme se plaît au mal, nul ne redoute le roi, nul ne respecte le duc, nul n'obéit au comte; et s'il est quelqu'un à qui déplaise ce désordre, et qui veuille le réprimer pour la prolongation de votre vie, aussitôt il se fait des séditions dans le peuple , le tumulte commence, chacun menace le seigneur (Sentorem), et à grand peine échappe-t-il à la fureur, s'il ne se décide à garder le silence. »

Telle fut l'apologie des ducs, elle révélait le désordre qui s'était répandu dans la nation Franque et sans doute aussi dans les tiaules, par le mélange de tant d'intérêts et le contact de tant de passions.

La guerre cependant suivait ses alternatives. Le duc Didier y fut tué. Les armes franques semblaient être devenues impuissantes. Puis de sourds dissentiments renaissaient entre Gontran et Childebert; on supposait que Brunehaul avait gardé des intelligences mystérieuses en Espagne; et ces discordes secrètes nuisaient à la conduite des armées. Enfin les Francs perdirent une bataille décisive. Gontran, plein de douleur, fît la paix avec les Visigoths.

Restait la guerre contre les Lombards, Childebert paraissait principalement s'en être chargé , à la sollicitation de l'empereur. Mais elle ne fut pas heureuse. Les Francs furent battus en Italie, et les maladies achevèrent de les épuiser. Il fallut arriver de même à des transactions.

Enfin rien ne prospérait aux armes des Francs, et le mauvais génie de Frédégonde s'appliquait à leur rendre l'adversité plus fatale encore.

Pendant ces guerres du dehors, elle* soufflait, de sa retraite, le feu des dissensions. Elle avait commencé par

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préparer des conspirations contre Gbildebert, et elles avaient été déjouées. Elle provoqua ensuite des rébellions dans la Bretagne contre Contran, et cette fois elle put se réjouir de voir une armée Franque surprise et taillée en pièces.

Les fureursde cette femme nefurentuninstant désarmées que par une maladie soudaine de son jeune fils Glotaire; déjà on le croyait mort, et Gontran s'avançait pour se saisir de son royaume. Frédégonde courut au tombeau de saint Martin, avec des pleurs et des prières. Le jeune roi revint à la vie, et Frédégonde, encore toute émue, s'interposa entre les Bretons et le roi Gontran, et sollicita la paix après avoir soufflé la guerre.

Mais les crimes suivaient leurs cours, et désormais tout allait marcher à de sinistres dénouements.

Frédégonde ne cessait de faire des complots et d'épier des occasions de meurtre. Plus d'une fois elle renouvela ses tentatives contre la 'vie de Gbildebert. Elle s'attaqua de même à celle de Gontran, et elle envoya des assassins pour le tuer dans une église ; mais ils furent surpris, traînés hors du temple et mis en pièces.

Gette femme semblait obsédée par un génie infernal. Autour d'elle régnait la terreur . Elle ne commandait qu'avec des meurtres.

Sa ûUe Rigunthe était digne d'elle. Elle était revenue de Toulouse après ces vicissitudes de fortune que nous avons vues. Ge fut pour accroître les troubles de famille. Ses querelles avec sa mère étaient des luttes sanglantes. Un jour, Frédégonde ouvre devant elle les trésors de Ghilpéric, et l'engage à y plonger sa main pour y puiser à son choix. Lorsque Rigunthe se fut baissée vers le coffre, Frégonde lui fil tomber le couvercle sur la tête avec un grand effort, et puis elle la tenait avec le poids de son corps dans cette situation cruelle. Une servante poussa des cris ; on accourut, et Rigunthe fut délivrée. G'étaient deux femmes également souillées d'infamie ; elles rivalisaient d'adultère, et leurs luttes acharnées semblaient être le moindre de leurs scandales.

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De son côté, Brunehaut soutenait un rôle difficile par une habileté intrépide.

Cest un profond sujet d'étqdes que cette cour d'Austrasie où se tenaient en présence des intérêts contraires, les Leudes et la royauté, la domination Germaine et on pouvoir qui déjà cède au besoin de s'implanter dans les mœurs gauloises. <>

C'est vers l'an 586 que s'étaient montrées surtout ces ambitions désordonnées de palais, au milieu desquelles semblait devoir se noyer et disparaître la politique systématique de Brunehaut. Mais aussi quelquefois le meurtre lui fut en aide, effroyable justice pour les rois comme pour les peuples. Magnovald, un des leudes opposants, fut choisi pour un premier exemple. Un jour, Childeberfprenait plaisir aux luttes d'un animal qu'on avait livré à née meute de chiens. On appelle Magnovald pour lui faire prendre part à ce jeu; et comme il arrive joyeux, un homme aposté lui casse la tête d'un coup de hache. On jeta son corps aux chiens furieux. Puis on raconta que le malheureux était puni pour avoir tué sa femme, afin d'épouser la veuve de son frère. Mais les Leudes soupçonnèrent d'autres causes , et tout leur péril se révéla.

Gontran Boson était celui des ducs qui fatiguait le plus la politique de Brunehaut. Le service qu'il avait rendu en tuant le prétendant Ballomer ne lui fut pas un titre, et peutêtre ce lui fut un péril de plus. On l'avait employé comme u,n meurtrier, on finit par le traiter comme un ennebii. Le crime l'avait fait puissant : on le punit par le crime.

Boson avait pressenti les vengeances; et, pour y échapper, il s'était mis sous la foi d'Agéricus, évêque de Verdun. Mais les deux rois, Gontran et Childebert, s'étant unis pour la punition , l'appelèrent seul devant eux , et Tévêqne ne put venir le défendre. Boson, épouvanté, s'enfuit dans la demeure de l'évêque de Trêves, Magnericus, que les Tois avaient aussi fait venir auprès d'eux, comme conseiHer de leur politique. Là, il sépare l'évêque de ses prêtres et de ses clercs, et le tenant seul dans une chambre dont il avait fermé la porte: « Très-saint prêtre, lui dit-Il,

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tu es puissant auprès des rois ; je viens à toi pour me sauver. Voilà les meurtriers qui me poursuivent. Sauve-moi, tu le peux; ou bien je te tue, et puis je mourrai. » Et, en même temps, il lui tenait Tépée nue sur la gorge. Que puis-je faire, reprit Févêque, si tu me tiens ainsi sous le glaive? Laisse-moi aller trouver le roi , et mes supplications peut-être te sauveront. Non, dit Boson, envoie tes prêtres et tes afQdés. Et la scène se continuait de la sorte, lorsqu'on vient dire au roi Gontran que Tévêque protège Boson ; et, à ces mots , le roi furieux ordonne qu'on mette le feu à la maison, et que l'un et l'autre soient étouffés dans les iQarr.mes. Alors les prêtres font irruption dans la chambre, et sauvent l'évêque. Boson reste seul , et lorsqu'il voit l'incendie, il se précipite l'épée à la main. Le malheureux est percé de mille coups de lanoe, et il tombe au milieu de la foule accourue pour prendre part à son supplice. Peu après, sa femme était envoyée en exil avec ses enfants, et ses immenses trésors étaient confisqués. On fouilla la terre pour découvrir tout ce qu'il y avait enfoui. Rien n'échappa aux recherches. Le malheureux, dit l'historien, avait coutume d'user de sortilèges pour connaître l'avenir; l'avenir lui échappa *.

Ce ne fut pas la fin des réactions ; le duc Rauchingue , l'évêque de Reims, iEgidius, reprirent les oppositions contre Brunehaut; avec eux, deux chefs principaux, Ursion ^t'BertMed, les mêmes qu'on avait vus dans les intrigues aux premiers jours du veuvage de la reine. Le meurtre se mêlait toujours à ces idées de révolution politique. Cette fois il fallut faire marcher des armées. Rauchingue , qui devait tuer Childebert, fut tué au contraire. Les chefs Ursion et Bertfried périrent diversement , l'un dans un com- :bat, l'autre, peu de temps après, dans un oratoire qu'il 'avait pris pour asile , et dont on enleva la toiture pour «récraser avec les tuiles. L'évêque iEgidius fut jugé dans un concile. Il confessa ses crimes : on le dégrada. Il fut relégué à Strasbourg.

'* €rcg. de Toors. Liy. ix.

Une autre fois , la conspiration s'était faite sous le toit même de Childebert, et elle avait eu quelque chose de plus odieux, parce qu'elle était domestique. C'était le gouverneur et la gouvernante des enfants du roi qui étaient les instruments du complot. Toujours il s'agissait d'écarter Brunehaut du Gouvernement; cette fois, on ajoutait le dessein de forcer Childebert à répudier la jeune reine Faileube. Celle-ci découvrit la trame. La punition fut atroce. A Septimine, la gouvernante, on brûla le visage avec des lames ardentes; au gouverneur Droctulf, on coupa les cheveux et les oreilles; tous deux furent dépouillés de leurs biens; Septimine fut ensuite condamnée à tourner la meule; Droctulf, à bêcher la vigne. Quelques-uns de leurs complices furent exilés.

Tel était donc le caractère des violences qui troublaient la cour d'Austrasie. Ce n'était pas une méchanceté préméditée qui présidait aux actes de Brunehaut; c'était une défense personnelle contre des complots politiques; mais les crimes n'étaient pas moins atroces.

Ce fut, parmi de tels périls, une grande habileté de retenir dans l'alliance Austrasienne le roi Gontran; par là surtout furent rompues les trames des Leudes, qui touiours se rattachaient à quelque pensée perverse de Frédégonde. Tout le soin de celle-ci fut d'ébranler cette amitié ; et son jeune fils Clotaire lui était un moyen d'agir sur l'esprit de Gontran. Le baptême de cet enfant avait toujours été différé. A la fin, il fut célébré avec pompe. Brunehaut s'émut d'abord ; mais Gontran la rassura. U n'eût pas eu d'ailleurs le temps de changer de politique : la mort le frappa peu de temps après. Ce fut une révolution.

593. — Cette vie de Gontran n'a pas été assez curieusement étudiée. Ce tut un prince religieux , ami de la justice et de la paix, qui, dans les agitations de son temps, sut rester calme, et, dans les crimes publics, parut souvent rester pur. Les contemporains virent dans sa vie des vertus de saint, et Grégoire de Tours parle des prodiges qui se firent sur son tombeau. Mais cette probité royale

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fut sans force pour dominer les passions qui Tentouraient. Souventril fut emporté par les méchancetés d' autrui, au lieu de les maîtriser. Il fut enclin à pardonner; mais sa faiblesse, comme il arrive, donna lieu à plus d'atrocités» encore. Lorsque les vengeances personnelles avaient une si fatale liberté , ce qui fut plus fatal, c'est qu'il n'y eut pas une autorité assez haute pour contenir les représailles et soumettre toutes les ambitions à une loi suprême d'équité.

Après la mort de Gontran , Frédégonde s'émeut. Elle voit passer à Childebert toute la Bourgogne; et ainsi cet ancien royaume d'Orléans , formé lors du premier partage entre les ûls de Clovis, était devenu comme un grand empire. Elle ose provoquer la guerre pour arriver à des partages plus favorables à son fîls Glotaire, alors âgé de neuf ans. Childebert , excité sans doute par les ressentiments de sa mère Brunehaut , et aussi par tous les souvenirs de sa famille , répond aux provocations. Deux armées s'avancent l'une contre l'autre. Frédégonde fait l'office de général. Elle joint la ruse au courage , et enfin elle remporte en personne une grande victoire à Droissy , non loin de Soissons.

594. — Mais , chose singulière ! elle s'arrêta dans son succès, et s'en alla reprendre de sourdes intrigues avec Waroc, comte des Bretons; et, de son côté, Childebert put s'en aller librement exterminer une race Germaine , les Yarnes, qui menaçaient de troubler la conquête Frauque.

596. — Peu de temps après cette expédition, Childebert mourait , laissant deux enfants en bas âge , Théodebert et Thierry; sa femme le suivit de près , et, comme Brunehaut resta toute seule pour porter le poids des affaires dans ce double royaume d'Austrasie et de Bourgogne, qui tombait aux mains de deux enfants , il y eut d'affreux soupçons de crime, qui montèrent en quelques esprits. Dès ce moment, la vie de Brunehaut se remplit de malheur. Sa toute-puissance lui devint une source de ruine.

Frédégonde revint à ses attaques armées. Une seconde fois, elle détruisit l'armée austrasienne. Mais, cette fois,

194 HISTOIRE DE FBANGB.

la mort la frappa dans ses triomphes. Elle avait- remis Paris aux mains de Clotaire. Tout pouvait changer dans les Gaules oar cette autorité hardie, qui avait à son aide le génie et le crime , et n'avait devant elle qu'un double règne d'enfants, sous la tutelle d'une femme en butte à mille partis. Mais tout s'arrêta quelque temps par cette mort. Frédégonde laissait à son fils des exemples formidables, et au monde des souvenirs atroces^ Son nom est resté. odieux à l'histoire. Ce fut un de ces génies, qui sortent de loin en loin des basses régions de la société, pour servir à l'humiliation des grands et des puissants: instm^ ment mystérieux de la Providence , qui venge les crimes par les crimes , et épouvante les rois et les peuples par les excès du désordre et les fatalités de la tyrannie.

597. — Disons rapidement la marche des événements^ D'abord Brunohaut devient maîtresse de toute la poli^ tique franque. Son génie se lait sentir au. loin. Le pape saint Grégoire le Grand lui écrit des lettres d'admiration et d'éloges. Elle contribue à Tétabhssement du christianisme dans la Grande-Bretagne. Tout lui prospère , et de toutes parts elle reçoit des témoignages d'honneur. Puis, cette fortune s'arrête brusquement. Les grands Austrasiens, au bout de deux ans, reprennent leurs oppositions ; ils enveloppent et entraînent dans leurs intrigues- le jeune roi Théodebert , et ils lui arrachent l'ordre d'exil pour sa. mère. Elle s'en va tristement vers son autre petit-fils, le jeune Théodoric (Thierry), roi de Bourgogne. Celtefuite fut lamentable ; quelques historiens en ont fait un épisode 4e roman. Mais l'autorité de son nom survivait à cette; disgrâce. Ses conseils donnèrent de l'énergie à la politique de Thierry; par malheur, il en résulta des batailles. Clotaire, le fils de Frédégonde, se mit en guerre avec les deux petits-fiJs de Brunehaut ; leurs armées vinrent se choquer près du village de Dormeilles ( Dormelles ) , sur la petite rivière d'Oaine, actuellement Orvannes; la bataille fut atroce; les deux jeuues rois furent vainqueurs : ils profitèrent du succès pour rétrécir les possessions de Clotaire.

600. — Bientôt après, ils marchent de concert contre les Gascons ou Vascons , qui commençaient à descendre des Pyrénées pour s'étendre dans le midi des Gaxrles; C'est ici un incident historique digne d'être noté *.

Cette partie des Gaules avait eu sa part dans les révolutions depuis la conquête de César ; mais il s'y était conservé un esprit d'indépendance que les invasions diverses' n'avaient pu atteindre : de sorte que l'histoire ne peut dire avec précision quelle fut pendant deux siècles la situation réelle de ce grand pays, que la langue des premiers maîtres avait désigné sous le nom de Novempopulanie. Le» Visigoths y passèrent avec lenr domination, mais sans s'y établir par un régime calmo et définitif. Puis , lorsque Clovis les eût refoulés , les Francs y parurent , mais avec une autorité également douteuse.

Enfin , vers la fin du vi* siècle , se montre une population toute nouvelle , et dont le nom s'impose à la Novempopulanie par un de ces efTets dont l'histoire ne sait point démêler les causes, mais qui restent plus forts que toutes les résistances.

Ce nom fut celui de Tasconie , d'où est venu Gascogne.

Quelle que soit rbrigino de cette population , jetée comme à l'improviste sur la vieille Aquitaine déjà Grégoire de Tours l'avait vue puissante, an temps où Bladaste, duc de Bordeaux, étant allé l'attaquer, perdit dans un combat une partie de son armée. Et depuis cette époque, l'historien avait continué de suivre le développement de cette invasion montagnarde, qui semblait avoir un lien par delà les Pyrénées, et même se rattacher, ne fut-ce que par une similitude de nom, à cet autre peuple (les Basques), resté encore aujourd'hui séparé de tous les autres par sa langue et par ses mœurs.

Ce qui est certain , c'est que la Vastonie résista longtemps à la coiiquête des Francs.

Ce fut donc pour établir en cette partie méridionale d'Aquitaine l'autorité Mérovingienne, que les deux jeunes

* H. Fauriel Ta amplement exposé dans son ouvrage. Tom. H.

196 HISTOIBE DE FBANGB.

rois Théodebert et Théodoric firent une ligue d'armes. Ils battirent les bandes Vasconnes, et laissèrent dans le pays un duc, nommé Génialis, d'une origine évidemment Gallo- Bomaine. Il y maintint la paix, mais par la dignité et la modération du commandement. La Vaseonie semblait conserver comme un privilège d'indépendance. Pendant ce temps, Brunehaut, avide de pouvoir, s'enracinait le plus possible dans la Bourgogne , par la crainte de retours semblables à ceux qui l'avaient chassée d'Austrasie. Le maire du palais de Bourgogne , Berthoald , lui était sus* pect ; elle le fit remplacer par Protade , de race Gauloise. Toujours apparaissait cette pensée de politique hostile aux noms Germains. C'est une remarque que l'histoire n'a pas assez faite , et qui explique le mystère de cette anarchie si longtemps mêlée de crimes.

603. — De son côté, Clotaire se relevait des coups qui l'avaient frappé. Le duc Landri lui avait refait une armée; il la jeta entre la Seine et la Loire. Théodoric courut audevant de l'invasion. Son frère Théodebert paraissait moins prompt à se mêler aux batailles. Les troupes de Clotaire et de Théodoric se rencontrèrent près d'Étampes. On raconte que le maire Berthoald , désespéré de sa disgrâce, chercha la mort et la trouva dans le combat. Mais Landri fut vaincu , et le roi Théodoric s'en alla à Paris jouir de sa victoire.

Alors Théodebert se déclara pour Clotaire [605]. Ce fut un signal désastreux. Brunehaut était maîtresse dans le palais de Théodoric, et, s'il en faut croire les récits tous empreints de haine de l'historien Frédégaire, elle abusait avec scandale de sa domination. Elle avait , dit-il , chassé du palais saint Colomban, un prêlre courageux qui disait la vérité au roi ; et ainsi elle était libre dans les moyens qu'elle employait pour retenir Théodoric sous sa tutelle. Elle le détournait surtout d'un mariage royal, et lui laissait la licence d'avoir des concubines. Affreux manège de corruption, dont heureusement Grégoire de Tours n'a pas marqué la trace, et qui peut n'être qu'une accusation des Leudes que foulait Brunehaut. Ce qui est certain , c'est

HISTOIBS DB FRANGE. 197

qu'il se fit une réaction contre sa politique. Voyant Théodebert se tourner vers Clotaire , elle osa provoquer la guerre entre les deux frères. Le maire Protade lui était un instrument. Tous les grands étaient abaissés. Elle crut le moment propice, soit de venger son injure , soit de faire prédominer toutes ses idées de pouvoir. Ce fut une fatale exagération. Lorsque la guerre fut déclarée, une sédition militaire se fît contre Protade , à Tinstigation des chefs. Le roi le protégea vainement, les soldats regorgèrent dans SSL tente.

La paix se fît pour quelque temps, et puis la discorde reparut. Les partages d'Étals furent le prétexte de ce retour aux inimitiés ; chacun se plaignait de la succession d'Austrasie : les querelles furent longues avant de se changer en guBrre véritable ; enfin on en vint aux batailles. Théodebert eut le malheur de paraître intéresser à sa cause les races germaines. Le système de Brunehaut intéressait , au contraire , à celle de Théodoric les races indigènes. Elle lui avait donné pour maire du palais un gaulois, du nom de Claude , esprit souple et modéré , mais qui ne put retenir les violences , une fois qu'on se fut précipité dans la guerre. Il y eut deux batailles principales, la première à Toul, la seconde à Tolbiac, lieu déjà célèbre. L'acharnement fut horrible, comme il arrive par malheur en ces guerres fraternelles. Théodebert fut vaincu ; il tomba aux mains de son frère : on commença par le tondre pour le dégrader ; mais on fit périr Mérovée , son fils, un tout jeune enfant. Ce fut l'indice de quelque autre pensée sinistre. Ici l'histoire s'arrête effrayée en rencontrant le nom de Brunehaut dans le récit d'un abominable fratricide [612]. Clotaire , le roi de Soissons , avait vu , sans y prendre part , ces discordes; il semblait en attendre la fin. Quand il vit Théodebert captif, alors il s'ébranla : il se jeta sur l'Austrasie comme sur sa proie. Théodebert pouvait donc être dangereux dans sa captivité ; et pour mieux disputer sa dépouille à Clotaire , on le mit à mort. Ce fut un atroce calcul, et de plus il fut inutile. Thierry mourut peu de temps après [613],

Ces deux princes furent également odieux. Théodebert avait tué sa femme ; il était digne de périr par le crime de son frère. Leur mort laissa la liberté à des crimes nouveaux; toutes ces tragédies s'en allaient à leur dernier terme.

Brunehaut était à Metz avec quatre enfants duroiThierry. Elle voulut tenter des efforts pour leur assurer l'héritage d'Austrasie et de Bourgogne ; mais Glotaire marchait avec des armées pour appuyer ses propres intrigues. Le fils de Frédégonde avait senti tout son sang bouillonner. A l'ambition se mêlait un ressentiment longtemps endormi. Toutes les fureurs de sa mère se réveillèrent dans son âme : il retrouva tout son génie de vengeance.

Il y eut un moment où les deux partis s'attaquèrent par des essais de crime, également actifs. Mais tout échappait à Brunehaut , et son génie lui devenait inutile , par la triste décadence de sa fortune. Les amitiés lui étaient infidèles, et les trames le plus savamment ourdies se rompaient par 'la trahison de ceux qui lui devaient servir d'instrument.

Cependant sa politique survivait à sa puissance , et l'on put voir quelles étaient les pensées d'avenir de cette femme , qui seule , dans ce grand désordre des intérêts et des passions , songeait à une fondation réelle de monarchie. Les Leudes Austrasiens avaient vaincu ses projets d'affranchissement; elle essaya d'en transférer l'exécution dans la Bourgogne, où les habitants, Gallo-Romains, avaient des racines plus profondes.

Ainsi, des quatre fils de Thierry, Sigebert, Childebert, Corbus et Mérovée, qui tous, selon la loi franque, devaient être rois, elle n'essaya de faire régner que l'aîné , Bigebert, âgé de onze ans; et, au heu de diviser des États déjà si déchirés par les divisions précédentes , elle essaya de créer un seul pouvoir, et elle choisit, pour l'établir, le pays le plus accoutumé, ce semblait, à l'unité de la monarchie.

Mais les passions austrasiennes fermentaient toujours. Toute cette politique de génie devait se briser contre des intrigues ardentes ou des infidélités cachées. Enfin la tra-

HISTOIRE DB PRAHCE. 19(1

hison derint éclatante. On ouvrit TAustrasio àClotaire, et Clotaire arriva avec une armée. Brunehaut protesta; sci voix ne fut pas entendue. Alors elle osa chercher sa défense dans les armes. Elle appelle les-Burgondos , elle demande des secours aux Germains ; une armée se forme autour d'elle ; elle paraît avec ses quatre petits-fils , «t un mstant on peut croire que cet aspect d'une vieille reine ^ entourée de toute une race, retiendrait les esprits douteux , et ranimerait une cause chancelante.; mais la perfidie triompha.

Les Germains furent ébranlés. Il ne resta pour livrer bataille à Gotaire qu'une armée de Burgondes déjà travaillée par la corruption. Aussi le combat ne lut point sérieux. Brunehaut , avec ses quatre enfants , y marchait intrépidement; mais les troupes Tabandonnèrent. Elle resta sans défense , la fuite lut essayée , mais tous les asiles se fermaient, et enfin la malheureuse reine tomba aux mains de Clotaire, ainsi que trois des jeunes princes , et sa fille llieudelane ; le quatrième disparut.

Alors commencèrent les sanglantes représailles. Deux des jeunes princes furent égorgés. Le troisième , Mérovée^ tut épargné, parce que Clotaire l'avait tenu sur les fonts de baptême. Ainsi la religion protégeait quelquefois contre les crimes qu'elle ne pouvait empêcher.

Mais rien ne put sauver Brunehaut; toute la barbarie de Frédégonde sembla se raviver : on épuisa sur la reine les raffînements d'une cruauté sauvage, et, chose extraordinaire! on voulut pourtant que son supplice ressemblât à une expiation. Clotaire lui reprocha toutes les calamités qui avaient désolé le sang de Clovis, tous les crimes, tous les assassinats, toutes les fureurs des derniers temps, comme s'il n'y avait eu qu'un seul auteur de t<jnt d'attentats et que Brunehaut eût amassé sur sa tête toutes les punitions. Puis, après cette énornie accusation, on la livra aux bourreaux, pendant trois jours, pour en faire le jouet de leurs inventions abominables; et quand les voluptés du supplice furent assouvies , on promena l'infortunée dans tout le camp sur un chameau, puis on l'attacha

par les cheveux , par un bras et par un pied, à la queue d'un cheval indompté, qui remporta furieux, dans les campagnes, jusqu'à ce qu'il ne restât plus d'elle qu'un cadavre déchiré en mille pièces, informe et monstrueuse relique à laquelle la plume de Thistorien est embarrassé de donner un nom*.

Ce caractère de femme a été diversement jugé. On a fait de Brunehaut une scélérate et une sainte, et l'histoire est longtemps restée incertaine entre ces jugements. La vérité reparaît cependant au travers des doutes. Brunehaut fut un génie supérieur ; elle comprit la politique Gauloise, en opposition à la politique personnelle des Leudes et des Germains. Elle fit reparaître les intérêts du pays, absorbés dans la conquête ; elle redonna de la valeur aux grands noms et aux grandes existences de la Gaule, et, pour consacrer enfîn Tindépendance publique, elle tendit de tous ses efforts à l'unité de la monarchie. Ce fut là le grand combat de sa vie, et ce fut aussi son énorme crime. C'est là-dessus que l'ont jugée les contemporains, dominés encore par l'action des Leudes, et puis les chroniqueurs des âges suivants, incapables de bien saisir cette forte pensée de nationalité, concentrée dans une seule tête de femme. La réserve de Grégoire de Tours, à l'égard de Brunehaut , mérite d'être remarquée. Il parle d'elle avec une discrétion, qui n'accuse ni n'absout. Mais cela même est un témoignage favorable. Le pieux évêque avait des raisons politiques de se taire, lorsque toutes les voix du temps parlaient pour flélrir. Son silence est une protestation. Ënûn c'est aussi quelque chose à noter pour l'histoire, que ces lettres adressées à Brunehaut par le pape saint Grégoire le Grand. Le pontife voyait en elle un instrument admirable d'édification chrétienne; et c'est à son génie de reine que revient surtout la gloire du suffrage illustre qu'il rendait à la dignité de la monarchie Franque, alors à peine ébauchée*.

* Frédégaire,

» « Autant la dignité de roi élève au-dessus des autres hommes ccnx

luue^*^"

HISTOIRB DE FRAIfCB. SOI

Quant aux diatribes de Frédégaire, elles s'expliquent parles mêmes causes. Lorsque Brunehaut fut vaincue, les maîtres ne durent trouver que des applaudisseurs.

Ne dissimulons toutefois ni les faiblesses, ni les fautes, ni les crimes Brunehaut, supérieure à son temps, prit de son temps les passions et les habitudes. La politique admettait les violences et les meurtres. Brunehaut eut le malheur d'embrasser la politique avec ce qu'elle avait d'affreux expédients. Seulement une pensée profonde prédominait dans son esprit. Chez ses ennemis, au contraire, le crime fut toute la poUtique. Ils souillèrent le trône sans système, et déchirèrent les Gaules par caprice. Il s'ensuivit que la position de Brunehaut fut plus forte que les barbaries de ses persécuteurs. Son génie lui survécut, et c'est pourquoi l'histoire eût dû s'appliquer à rétablir l'honneur de sa mémoire. Il est arrivé à Brunehaut ce qui est arrivé à d'autres grands génies : elle a lutté pour le peuple, et le peuple l'a maudite.

Du reste, Brunehaut fit dans les Gaules de magnifiques établissements. Elle fonda des monastères, des églises, des hospices; c'étaient alors autant de bienfaits pour ce même peuple. La Religion était la grande institution de hberté de cette époque, et sans ce patronage admirable, tout se fut abîmé dans l'anarchie. Brunehaut jeta aussi de toutes parts des travaux utiles, des châteaux, des forts, des ponts, deschaussées, monuments perdus^nquelqueslieux, altérés en quelques autres, mais dont les grandes ruines gardent partout l'empreinte d'un fort génie, et même quelquefois restent fidèles à son nom ^

Revenons à la situation générale des Gaules, telle qu'allait la trouver Clotaire II, resté seul roi, après tant de meurtres.

Un instinct national et monarchique s'était révélé, qui

qui en sont revétos, autant le litre de roi des Francs élève ceux qui le portent au-dessus des autres rois »

Lettres de saint Grég. Paul. Dia. Llv. iv, cb. 13.

' Levées de Brunehaut en Bourgogne et sur la U>tre.

.202 HISTOIRE BE .FIUIfCB.

tendait à prévaloir contre le système d'anarchie franque. Il s'écoulerait du temps sans doute avant que cette pensée d'unité trouvât son expression dans un pouvoir bien établi. Hais le besoin en était indiqué, non-seulement à la nation» mais aux rois euxrmèmes.

Le clergé, par ses institutions, par ses souvenirs et par son autorité, entrait pour beaucoup dans cette action toute .populaire.

Le clergé sauva les notions sociales dans cette guerre d'assassinats , où la force était tout le droit, et oii devaient ^'éteindre et s!anéantir toutes les idées d'équité.

.Seul il protestait contre les atrocités publiques. Ou bien .^'il. était forcé de céder à ces grands orages, on le voyait ïse renfermer en lui-même, tenir des conciles, et là, proeknser des principes de liberté, qui, lorsque l'ordre re- .naissait, devenaient un &ein contre la méchanceté des dominateurs.

L'histoire de tout le sixième siècle est, sous ce rapport), un haut témoignage pour le clergé des Gaules. C'est de ces assemblées qu'est sortie la monarchie nationale avec sos lois d'a&ranchissement et d'unité. Dans ces immortelles décisions des conciles des Gaules, tout vaàil'ordre dans l'État, mais tout vaà la liberté dans le peuple. Les.évâques et lesi prêtres sont les protecteurs des. pauvres et des serfs. Les églises sont des asiles contre' la violence. Les psiissants du siècle sont retenus dans les lois de la charité par l'eflet terrible de l'excommunication. Quelquefois l'autorité va .atteindre les rois Francs eux-mêmes ; ils avaient souvent disposé des biens des églises; le clergé frappa d!anathème les spoliateurs ^ Ou bien elle ramène les évêques à leur apostolat de charité; le concile de Mftcon [585] défendait aux juges de décider sur les veuves et les orphelins sans en avoir, prévenu l'évêque, leur protecteur naturel; et en même temps il défendait aux évêques d'avoir leur maison gardée par des chiens, parce que c'était une violation de l'hospitalité. C'était comme un privilège du peuple d'ètr»

* Concile âe Paru, 5b7.

HISTOiaE DE FBAIÏGE. SiOS

un objet des sollicitudes du clergé des Gaules. Ce même concile de Mâcon soumettait aux lois communes ceux qui sont près du roi, les grands, enflés de leur puissance, qui usurpent les biens d'autrui , et qui, sans action juridique, dépouillent les pauvres de leurs champs et les expulsent de leur demeure.

Rien n* était omis dans ces délibérations ; elles forment toute la jurisprudence morale de cette époque tourmentée, et quand les grandes règles de la conscience étaient ainsi promulguées , il restait peu de chose à. foire à la loi proprement dite pour assurer le droit de chacun. Cest le clergé qui fut le législateur véritable de ces premiers temps.

Quant à cette loi secondaire dont je.parle , ce n'est point le lieu de l'étudier ; et l'on comprend d'ailleurs conibien elle eût été impuissante à résister aux grands ébranlements qui so faisaient dans la sociétés

Aux vastes désordre>s de l'anarchie , il ne se pouvaitrien opposer qu'une autorité morale , et ce fut celle du clergé. Elle n'en^pècha pas tous les crimes ; mais elle garda toutes les maximes de la vertu.

En ce sens, elle sauva la civihsation , si fortement atteinte par cette invasion de barbarie , qui ruinait tous les imoamnents et menaçait l'intelligence humaine en quelque sorte ; mais elle la sauva plus réellement encore par la conservation des études et des travaux de l'esprit. Bisons une dernière fois le nom de Grégoire de Tours , de ce père de notre histoire , qui tout à l'heure va manquer à nos tra^ vaux. Au début de son livre , il fait un tableau des désolations de la .patrie ; il dit les barhares qui se livrent à leur férocité,, et les rois qui s'abandonnent :à leur fureur ; rjËglise. attaquée par les hérétiques et défej^idue par les.catholiques ; les dilapidations des temples et aussi la fidélité des chrétiens ; et puis il s'étonne.qu'il ne se soit pas trouvé de grammairien pour écrire ces grandes révolutions de la patrie ; .et il s'écrie : « Malheur à nos jours' l'étude des lettres, périt parmi nous ! » £t c'est lui, un simple prêtre^ gui va. raconter les saintes actions elles actions criielles.;

et ainsi la Religion est là toujours pour lutter contre toutes les espèces de barbarie.

Et puis quand il arrive à la fin de son œuvre , l'humble prêtre supplie tous ceux qui viendront après lui occuper ie siège de Tours, de garder le dépôt de ses livres , de ne le point altérer^ de le transmettre intact. Voici donc cette supplication qui peint la naïveté du narrateur, et aussi rétat intellectuel du clergé Gaulois : « Que si, par hasard, prêtre de Dieu , qui que tu sois , notre Martin t'a initié dans les sept sciences , à savoir, si par la grammaire il t'a appris à lire ; par la dialectique , à retourner les propositions de la controverse ; par la rhétorique , à connaître les rythmes ; par la géométrie , à tracer la mesure des terres et des vignes ; par l'astrologie , à suivre le cours des astres ; par l'arithmétique , à rassembler les parties des nombres ; par l'harmonie , à unir la modulation des sons au chant de la douce poésie : si en tous ces arts tu es tellement exercé que mon style te soit grossier , je t'en supplie , que cette raison même ne te fasse pas détruire ce que j*ai écrit. Tout ce que je t'accorde , c'est, s'il te plaît, que tu le mettes en vers, mais toujours en gardant à mon ceuvre son intégrité. »

Qu'est-ce que ceci , sinon un témoignage de vérité et de candeur? mais c'est à la fois un indice de l'état des esprits dans les Gaules. La science humaine avait son sanctuaire dans l'Église ; et l'histoire même ne s'est conservée que comme un dépôt transmis d'âge en âge par le clergé.

En regard de cette action morale du Christianisme, sans doute il faut mettre les influences purement politiques des pouvoirs qui s'établissaient par la force sur la société ; mais presque toujours ces influences sont secondaires. Pendant qu'il se fait des révolutions de palais par le poison ou ie poignard , la révolution sociale suit sa marche , et entraîne par sa puissance tout l'ordre des événements ; de telle sorte que la société arrive d'ordinaire à des résultats tout différents de ceux que l'ambition des princes avait prévus. C'est ce qui se voit dans le mouvement des Gaules

HISTOIRE DE FKAKGE. 20S

pendant ce demi-siècle que nous venons de voir se remplir de forfaits. Tout semblait aller au démembrement et à Tanarchie par ces rivalités éclatantes et meurtrières ; tout va au contraire à Tunité par la réaction lente et peur aperçue des idées nationales.

Ce n'est pas à dire que l'histoire ne doive pas étudier ces alternatives de pouvoirs qui se transforment ou se succèdent; mais elle les étudiera comme instruments plus o» moins utiles du génie social qui suit sa course.

Ainsi l'histoire n'est plus une science matérialiste ou fataliste, ou simplement dramatique et pittoresque; elle est une science morale et providentielle , de laquelle partent fes rayons de lumière qui vont éclairer l'humanité.

Parmi ces pouvoirs qui servirent d'instruments à la po— litique sociale , sous la domination franque , il faut nommer en première ligne les maires du palais.

Déjà nous avons entrevu , sans trop nous y arrêter , cette puissance nouvelle , que la postérité s'est contentée de flétrir par ses anathèmes comme une puissance d'usurpation et de despatisme. Il serait temps d'éclairer ces ju— gements par une étude plus approfondie de l'histoire.

Disons en deux mots ce que furent les maires du palais*

L'établissement de cette dignité fut comme une transmission de l'empire. Il était resté dans les Gaules des habitudes de gouvernement que la conquête n'avait pas même cherché à altérer , soit des institutions civiles , soit des fonctions administratives , soit des titres de commandement.

Il y eut particulièrement des honneurs de palais qui durent se transmettre avec soin : telles furent les dignités de patrice , de comte des étables , de maire ou maître d» palais.

Ceci monte à la conquête même ; seulement les dignités n'avaient point, au milieu des premières agitations de l'occupation militaire, cette forte consistance qu'elles devaient trouver*jlans les habitudes d'une longue possession.

On a attribué à Clotaire le premier établissement deat

206 HISTOIBS DB FRANCE.

maires du palais , peut-être parce qu'alors le titre coniimença à paraître avec quelque éclat.

Les maires du palais, d'abord simples officiers du roi et administrateurs de sa maison * , devinrent bientôt des ministres politiques, ou mieux des chefs d'armée. Ce fut, a~t-on dit, une seconde royauté, qui mit l'anarchie dans rétat. Ce fut aussi plus d'une fois un contre-poids utile à l'exercice du pouvoir de la conquête.

Car les maires du palais furent pris souvent, ainsi que les autres grands officiers du roi, parmi les puissantes familles gauloises; et par là même, la domination fut quelques moments tempérée , et la nationaUté eut le temps* de reprendre son travail de réaction naturelle et toute puissante.

La mairie du palais ne devint une royauté nouvelle opposée à la première que lorsque l'ambition des Leudes se fit de ce pouvoir un instrument pour briser le pouvoir plus haut qui les écrasait. C'était une grande révolution qui venait arracher la monarchie Franque du milieu de la nation gauloise, pour la rendre , s'il était possible , à- sa propre barbarie. Nous verrons ce retour se produire par la simple marche des choses. Ne courons pas après les événements; mais restant au point oh. nous sommes , commençons à voir les Gaules se dégager de la victoire. Tout les mène à l'indépendance : le clergé d'abord ^ qui est propre* ment leur clergé ; la royauté ensuite , qu'un instinct secret assimile à la nation; et enfin les grandes existences publiques qui reparaissent au travers du désordre des dominations.

n n'y eut d'opposé à cette triple action que l'intérêt des Leudes Germains , qui, se souvenant de leur ancienne autorité en face de la royauté , la voulaient retenir à toute force et y employaient tous les moyens, et le crime même.

Cest ce que nous avons vu dans les grandes luttes d'Au*trasie. Et sans doute tout ne fut pas pur dans les résis^ lances qui furent faites contre cet effort d'usurpation po-

* Minores domûs. — Voyez Frédégaire.

HISTOIRE DE FRANGE. iffi

litique. Le crime fut opposé au crime , au grand détriment des lois saintes de l'humanité; mais ce qu'il nous a fallu marquer, c'est la forte tendance sociale, qui, en -dehors de ces sanglantes atrocités, va droite une monarchie, où tout devra se concilier, l'action du roi et l'intervention du peuple.

308 HISTOIRE SE FBAKCE

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