‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 22 sur 59 · CLOTAIRE IL · texte numérisé non relu

CLOTAIRE IL

Clotaire restait seul maître , après tant de révolutions consommées par le meurtre. Mais la monarchie n'était pas faite encore. Il fallait d'autres épreuves.

Les principes de division survivaient dans les royaumes divers, tombés sous un seul pouvoir.

Dans la Burgondie , le pouvoir était aux mains de Warnacaire, le maire du palais. C'était un des Leudes qui avaient livré Brunehaut. Il savait la politique de la reine , et il n*avait fait que la prévenir. Mais il s'était assuré le prix <ie sa trahison , et Clotaire lui avait promis par le serment <ie lui conserver sa dignité. Ce fut un commencement de

OlO — 320 HISTOIRE DE FRANCE. 209

périls et d'anarchie. Warnacaire reconnu indépendant par la royauté, n'eut plus qu'à s'établir tout puissant par le concours des Leudes. Clotaire voulut brusquement arrêter cette espèce de révolution en instituant un duc de Burgondie. Il donna ce titre à Herpon, u;i Franc deNeustrie. Le duc fut d'abord reçu paisiblement , puis on le tua dans une sédition. Alélhée , palrice Burgonde , avait fait ce mouvement, à l'aide de l'évêque et de quelques autres. Clotaire l'appela, sous un vain prétexte, auprès de lui, et le fît assassiner pour toute justice.

Après cela, Clotaire tint un plaid, où furent convoqués les Leudes Burgondes, avec leur maire Warnacaire. Il retenait ainsi la souveraineté en apparence, mais réellement les Leudes étaient maîtres. Il ne fit que consacrer leur autorité par des concessions.

En Austrasie,la souveraineté royale fut également ébranlée par des résistances; Clotaire tenta de l'affermir par des actes terribles d'autorité. Mais la réaction des Leudes contre les souvenirs du système monarchique do Brunehaut était emportée au delà des bornes , et nul pouvoir ne l'eût

contenue.

615. — Clotaire fit un concile à Paris pour déguiser lo plus possible cette anarchie. On voyait une volonté manifeste de faire le bien ; mais le génie manquait à ces bons désirs. Le concile interdit au roi Féleclion des évoques; cette élection appartenait au métropoUtain et aux autres évêques de la province, réunis au clergé et au peuple de la cité *. Clotaire allait au-devant des réformes. Il publia des édils pour l'exécution des lois du concile. Par un de ces édits , il restituait les biens à ceux des Leudes que les dernières guerres civiles avaient dépouillés. Tout indiquait une force d'indépendance à laquelle cédait la royauté, au momen* même où la royauté apparaissait pour la première fois avec son caractère d'unité. Ainsi se révélaient des difficultés qui longtemps encore lutteraient contre rélabhssement de la monarchie de France.

^ ^leury. — Hw«. eccl., tom. VUl. — Le P. Labbe, sacrosansla Conc T.'i. U

tlO HISTOIEB BB FRANCE.

Ce fut pbttr tempérer ces oppositions que Ootajre associa à la rojriauté son fils Dagobert. C'était un prince jeuîje encore, mais d'un génie qui semblait se révéler à», des signes favorables. Cîoiaii'e lui remit le gouvernement d'Au-slrasie et des t)ossessipns germaniquesj.mais en retenant toutefois un certain droit de sotiviBraineté.

Cette politique de conciliation fiit mêlée. de quelques dissentiments. Les Leudes, voyant reparaître l'existence austrasienne, la voulaient cotaplète. Dagobert entra dans leurs vues. Le père et le fils furent quelques moments en état d'hostilité ; la paix revint par des négociations. Tout le génie de Clotaire fut de désarmer les résistances par des concessions, lorsqu'il ne les pouvait atteindre par la force ouverte.

Du reste, il sut, par un certain mélange de souplesse et d'énergie , maintenir une longue paix dans les Gaules, embarrassant les Leudes dans leur propre ambition, et s'appliquant à faire des lois qui pussent survivre à leurs rivalités. Dix ans s'écoulèrent dans cette tranquillité, mêlée seulement d'intrigues politiques.* Les Gascons occupèrent un instant les armes du roi [626]. Les Saxons, tributaires des Francs , firent en même temps des révoltes ou des invasions. Dagobert avait marché contre eux, et, dans une rude bataille , il avait faiUi perdre la vie. Clotaire vint à son secours. Il extermina l'armée des Saxons, et le vieux chroniqueur raconte qu'après la victoire, tous les prisonniers qui se trouvèrent dépasser la longueur de son glaive eurent la tête coupée. C'est faire honneur à Clotaire d'une barbarie inutile, et que Thistoire a rejetée comme invraisemblable ^

628. — Il mourut peu de temps après, laissant un nom couvert à la fois de gloire et de flétrissure. Beaucoup de périls avaient enveloppé sa politique; il en sortit avec un bonheur qui ne fut pas sans mélange d'habileté. Il y eut des atrocités dans sa vie ; peut-être furent-elles une fatahté de son temps ou de sa naissance. Il s'occupa des intérêts

• Gestareg, Franc.

6310—630 HISTOIRB DE FRANCB. 211

du peuple; il fit des lois de justice et de protection; il laissa le clergé dans rindépendance; il eut un vague pressentiment de l'unité de la monarchie ; il parut la chercher dans les déchirements qui se perpétuaient. Mais les grandes rivalités franques étaient un obstacle qui demandait plus de génie, il fallait du temps pour épuiser ces résistances et faire sortir de la faiblesse universelle une autorité imprévue.

Nous verrons arriver ce renouvellement des Gaules , au travers d'une époque qu'on a mal comprise, peut-être parce qu'elle parut être une^époque sans activité, comme sont toutes les époques de préparation et de passage.

A la mort de Clotaire, Dagobert, déjà roi, n'avait qu'à saisir la monarchie tout entière : peu de choses lui faisaient obstacle.

Clotaire avait eu trois femmes, mortes successivement. Il restait de la dernière , nommé Sichilde , un prince du nom de Charibert, jeune enfant, sans clientèle et sanfi patronage, et qui semblait n'être qu'une provocation vivante à quelque crime.

Dagobert fut aisément reconnu par les Leudes de Boiwrgogne. li'Âustrasie lui était soumise. La Neustrie restait incertaine.

6919. —Dagobert feignit de n'arriver pas droit à l'usurpation. Bruïiulf ou Brodulf, oncle du jeune Charibert, Iih avait fait un parti parmi les puissants de la Neustrie. Dagobert eût pn Fexterminer par la force; il négocia. Il fit un petit royaume d'Aquitaine à Charibert ; Charibert s'en col^tenta , et, dans nne rapide expédition contre les Gascona, il montra qu'il eût été de force à soutenir des prétentions plus hautes. Pendant ce temps, Dagobert faisait assassiner Brunulf , cet oncle du jeune prince , qui avait songé à faire de lui un roi véritable.

Puis vinrent d'autres dénouements. Clotaire, au moment oîi il avait envoyé Dagobert en Âustrasie, avait voulu l'enchaîner par le mariage. Il lui avait donné pour femme une jeune sœur de la reine Sichilde, nommée Gomatrude. Ce devait être , pensait-il , une protection pour Sichilde et

pour Charibert; mais la politique est sans pitié. Dagobert avait mis à mort le frère de sa femme ; bientôt il la répudia elle-même. Puis, Charibert mourut ; il laissait un enfant en bas âge : l'enfant mourut aussi. Quelques-uns crurent à un double meurtre ; mais l'histoire se tait. Ce qui est sûr, c'est que Dagobert profitait de ces morts : il devint roi de toutes les Gaules.

Ce règne important est entouré d'obscurité. Ce qu'on voit de manifeste, même dans les fables populaires, qui se sont mêlées à l'histoire de Dagobert, c'est que son génie cherchait à enraciner la monarchie dans les masses. Son caractère était formidable. Dès le règne de son père, il avait attaqué par des afironts la fierté des Leudes. La férocité lui était en aide. Mais il déposait ses pensées farouches devant les faibles. « Le roi Dagobert, dit le moine qui a écrit sa vie, était un prince extrêmement adroit et d'un esprit rusé; doux envers ceux qui lui vou laient du bien et lui étaient fidèles^ mais terrible envers les rebelles et les perfides, tenant fermement le sceptre royal , plein de bonté pour les hommes sages, lion contre les factieux. Il prodiguait largement ses dons aux églises, aux prêtres, aux pauvres et aux pèlerins ^ »

Le chroniqueur Frédégaire confirme ce jugement. Dans ses récits, on voit Dagobert ne paraître dans les cités que pour proléger le peuple et abaisser les Leudes. Lorsqu'il va en Bourgogne, son arrivée les frappe d'une si grande terreur que c'était une chose étonnante. Mais il procure une grande joie aux pauvres^ en leur rendant justice. ALangres, il juge avec tant d'équité tous les Leudes, les pauvres comme les riches, que partout on le regarde comme tout à fait agréable à Dieu ; aucun présent, aucune distinction de personnes ne le pouvait émouvoir; le très-haut seigneur gouvernait par la seule équité. A Dijon , il établît avec un grand soin la justice sur tout le peuple. Animé de ce bon désir, il ne mangeait ni ne dormait, voulant

' Vie de Dagobert. — Collect. des Mémoires.

630 — 640 HISTOIRE DE FBANGE. 213

que tout le monde s'en retournât de sa présence après avoir obtenu justice *.

Tels sont les récits de Frédégaire ; et , comme pour les rendre plus vrais , il ne craint pas de conter les meurtres commis par le roi , non plus que les turpitudes de sa vie. «f II avait, dit-il, trois reines à la fois, et une multitude de concubines. Ses reines étaient Nantéchilde , Vulfégonde et Berchilde. Je m'ennuierais d'insérer dans cette chronique les noms de ses concubines, tant elles étaient en grand nombre. Son cœur devint corrompu, et sa pensée s'éloigna de Dieu : cependant en la suite (et plut à Dieu qu'il eût pu mériter par là les récompenses éternelles !) il distribua des aumônes aux pauvres avec une grande largessOf et s'il n'eût pas détruit le mérite de ses œuvres par son excessive cupidité, il aiirait mérité le royaume des cieux *. »

L'histoire raconte avec complaisance les œuvres de charité populaire que Dagobert mêla à ses désordres. Il multiplia ses aumônes. Il fit des fondations pieuses. Il enrichit les églises. Il entoura surtout de pompe et de magnificence les tombeaux des saints martyrs Denis, Rustique et Ëleuthère. L'orfèvre Eloi , qui fut un homme de sainteté , lui fut en aide pour ces travaux de luxe chrétien. Rien de semblable ne s'était vu à cette richesse de la basilique fondée par Dagobert. Il en avait fait à la fois un temple pour la prière et un asile toujours ouvert aux pauvres et; aux voyageurs.

Tel était Dagobert, mélange de vice et 'de vertu, desainteté et de débauche , caractère incomplet , où l'inspiration chrétienne paraissait toutefois dominer des penchants funestes.

Il eut auprès de lui quelques conseillers fidèles qui résistèrent à sa corruption , tandis que d'autres la flattaient.

Il avait trouvé en Austrasie Arnould , évêque de Metz , qui le guida quelque temps dans sa politique; avec lui

* Frédégaire. — Édit. de M. GoizoU

• Ibid.

214 HISTOIRE DE*F&Alf€B. 630 — 640

Pépin , maire du palais, esprit prévoyant et modéré^ que Clotaire lui avait donné pour ministre et pour ami.

Ces deux serviteurs sauvèrent Tautorité du roi, tandis qu'il, la perdait et Foubliait dans les débauches. Leur pensée se portait au loin. Ils provoquèrent un renouvellement d'alliance avec Tempire grec , en envoyant des ambassadeurs à Tempereur Héraclius , et s' assurant le concours> de sa politique contre la puissance des Lombards, toujours menaçante en Italie.

Mais la fidélité des deux ministres à défendre la graur deur du roi, provoqua Tinimitié des Leudes. Les Austrasiens les attaquèrent par des intrigues , et Dagobert , dans ses distractions voluptueuses, n'entrevit pas le péril de ce complot de palais.

A Arnould succéda Chunibert, évêque de Cologne; à Pépin, OËga, un des puissants de la Neustrie. C'était une sorte de réàcûon franque contre un système de royauté qui descendait de plus en plus dans le sol gaulois. Néan^ moins. Pépin s'en alla reprendre son office de maire d'Austrasie, et il se trouva ainsi rejeté parmi les ambitions que son génie avait d'abord comprimées.. De là le commencement d'une destinée que nous retrouverons.

632. — ^Des guerres éclatent parmi ces révolutions intàrieuies.

« Un peuple de la race des Slaves, quittant la Vistule vers l'embouchure de. laquelle il avait longtemps habité , s'était avancé jusqu'au delà du Danube, et avait formé, dans ces régions , un nouvel établissement. C'étaient les Venèdes, qu'on appelait aussi du nom de Bisuliens, pour indiquer de quelle contrée ils étaient sortis *. »

Les Venèdes se trouvant ainsi en contact avec les Awar* res, que nous avons déjà entrevus, avaient eu à supporter de rudes querellés de voisinage. Des guerres avaient éclaté

' * La Vistulc est nommée Bisula par Ptolémée. — Le comte de Peyronnet. Hist. des Francs*

L'historien Pflster appelle cette même peuplade du nom de Wendoslaves. Hist, d* Allemagne, Je garde le nom de Venèdes , adopté. par^ les historiens de France.

HISTOIBE DE FRÂNGB. 215

entre eux, et souvent la victoire avait été douteuse. Enfixi les Venèdes avaient été plies au joug, et ils vivaient dans Foppression , mais gardant le sentiment de la liberté et respirant la vengeance. Un étranger vint à leur aide. C'était un niarcband , nommé Samon , de la nation des Francs; cet homme avait du génie et de la hardiesse. D entreprit de délivrer les Venèdes. Il leur inspira son courage , et ils lui remirent leur défense ; il les mena aux batailles, et il leur donna la victoire ; par reconnaissance ils lo firent roi.

Il régnait depuis huit ans avec sagesse, lorsque d'au^très Francs, ayant paru chez les Vonèdes pour y exerces à leur tour quelques trafics, éprouvèrent des injustices qui. furent suivies d'atroces violences : on les massacra. Dagobert se plaignit et fit des menaces. Il envoya un député, nommé Sichaire, à Samon, qui le reçut avec une fierté insultante. Dagobert alors se montra en armes.

La nation des Venèdes ne fut pas elTrayée. Elle appela a son aide tous les peuples d'origine slave : ce fut une guerre véritable, où paraissait d'une part un marchand du pays de Sundgau, devenu roi, et de l'autre le chef d'un vaste empire, traînant à sa suite les Allemands , ses tributtaires , et les Lombards , ses aUiés.

Le marchand ne fut pas vaincu. Au contraire, après trois jours de combats acharnés, il détruisit l'armée entière^ de DagoberU Puis il s'avança jusque sur les terres d'Anstrasie, et ce fut une grande nouveauté de voir l'empire des Francs ainsi humilié par un roi aventurier et par une peuplade sans patrie.

Le printemps suivant, Dagobert se remit en armes, et> il semblait devoir exterminer toute la nation des Venèdes. Mais les négociations succédèrent à la guerre. Les Saxons se. chargèrent du soin de vaincre Samon , àîa condition qu'on leur remettrait leurs tributs. Dagobert accepta cette vBie, et s'en retourna à ses débauches. Cette guerre se termina par des intrigues.

Cependant Dagobert sortait de ses voluptés pour aller se mêler à des batailles lointaines. Il fit une expédition ea^

Espagne pour soutenir des querelles de rivalité entre des prétendants à la royauté des Visigoths. Mais cette intervention fut sans profit comme sans gloire.

631 — 636. — A l'opposé , des peuplades d'Awares et de Bulgares se disputaient la prééminence dans un canton de la Pannonie, où elles avaient espéré vivre en commun, sur la foi d'une alliance. Dagobert prit une horrible part à leurs dissensions. Les Bulgares étaient vaincus et chassés. Ils demandèrent à Dagobert d'aller s'abriter pendant l'hiver sur les terres des Bavarois , espérant , au printemps , trouver un établissement meilleur. Dagobert les laissa entrer dans cet asile , mais en même temps il donnait l'ordre de souiller l'hospitalité par un grand crime. A un jour donné, les malheureux fugitifs furent égorgés par les Bavarois, n n'en resta que sept cents. L'histoire n'a pas dit le but de cette atrocité. La politique même , qui explique tant de choses , n'en peut soupçonner le mystère.

Puis les Gascons et les Bretons occupèrent d'une façon moins odieuse les armes de Dagobert.

Chacun de ces peuples nourrissait des pensées d'indépendance. Les Gascons s'étaient accoutumés à l'idée d'une royauté d'Aquitaine, depuis l'apparition de ce jeune et vaillant prince Charibert qui n'avait fait que montrer ses belles qualités à la terre. Leur fidélité était douteuse , et semblait altendre des occasions de liberté.

Cette intervention de Dagobert dans les querelles des Visigoths avait donné lieu à des pensées de rébellion. Quand Dagobert se fût éloigné, la rébellion éclata. Aussitôt une armée puissante est envoyée vers les Pyrénées. Les Gascons disputent la victoire, mais ils sont vaincus à la fin. Leurs chefs sont obligés de venir à CHchy demander la paix à D^obert. Ils croyaient trouver la mort pour toute grâce, et ils allaient d'asile en asile, cherchant la protection dans la sainteté des autels. Ils étaient arrivés à Saint-Denis, et se tenaient tremblants dans la basilique. Dagobert leur pardonna, et les renvoya dans leur pays.

636. — Les Bretons souffraient de même avec impatience la domination. Cependant leur existence politique

HISTOIRE DE FRANCE. ^l't

semblait plus libre. La royauté leur avait été ôtée; mais, sous le nom de comte, leur chef avait retenu une grande partie de l'autorité. Ils n'étaient liés à l'empire des Francs^ que par des tributs; mais les tributs même leur étaient odieux. Souvent ils avaient pénétré dans les terres Franques, comme pour faire un essai de l'indépendance. Dagobert se lassa de leurs irruptions et de leurs insultes. Mais en montrant la guerre , il envoya des négociations. Ce fut Eloi (Eligius), cet orfèvre renommé qu*il avait employé au luxe de ses basiliques et qui depuis était devenu évêque de Noyon , ce fut Eloi qui alla désarmer les Bretons par sa sagesse. Leur comte était alors Judicaël, homme de vertu et de sagesse. On rappela les vieux traités. Judicaël reconnut leur autorité. On les renouvela par des alhances nouvelles, et Judicaël vint à Clichy consacrer la domination Franque, tout en gardant sa fierté bretonne. Le roi l'avait convié à sa table; il préféra s'aller asseoira celle du référendaire Dadon, connu sous le nom de saint Ouen, parce quMl savait, dit la chronique, que c'était un homme observant la sainte Rehgion. Dagobert sembla l'honorer davantage : il le combla de présents. Bientôt Judicaël s'en alla reprendre son autorité, sous les apparences de soumission *.

Cependant l'unité Franque se conservait avec peinedans ces efforts d'indépendante intérieure, favorisés par des irruptions du dehors.

Durant ces expéditions compliquées, les rivalités de- Neustrie et d'Austrasie s'étaient réveillées. L'Austrasie regrettait sa royauté, et elle se plaignait de voir Dagob.ert garder ses préférences pour la Neustrie. Elle avait besoinaussi de la présence d'une forte autorité pour résister au choc des flots barbares qui tombaient sur elle,. Les Saxons n'avaient pas été fidèles à leur mission de vaincre et de* rejeter» au loin les Venèdes; c'était, pour les Austrasiens, une occasion de plus de se plaindre. Enfm Dagobert céda

* Chr. de Frédégaire. — Voyez les récils de M. Fauiiel et de M. dft Peyrounet.

aux instances, soit pour rester plus libre dans ses plaisirs^ soit pour raviver Tesprit guerrier des Austrasiens, qui menaçait de s'éteindre dans ces querelles.

£n effet, à peine eurent-ils pour roi Sigebert, fils de Dagobert et de Raguetrude, sa concubine , enfant seule«^ ment âgé de trois ans, qu'ils s'appliquèrent à la défense des frontières, et comprimèrent les Venèdes.

Uais en même temps* un autre fils naquit à Dagobert,. de la reine Nantéchilde. Ce lui fut un suietde grande joie* et de grande inquiétude tout a la fois. La Neustiie, jalouse de l'indépendance Austrasienne, demanda un roi à sou^ tour. Il fallut céder à cette volonté fortement exprimée. Ainsi la monarchie se défaisait par les Leudes, à mesur6> que l'instinct des rois Francs cherchait à l'établir. Clovi^i. l'enfant nouveau né de Dagobert,. fut fait roi dé Neustrie et de Bourgogne, au milieu d'une grande pompe; et aus»»' sitôt que cette division nouvelle fut comK)mmée^ DagobeiEti ne fut plus poursuivi que par des pressentiments de morli et aussi par des images d'anarchie et de malheur pour ^\ famille et pour les Gaules.

Deux ou trois ans se passèrent dans cet étatde faibles30i et d'alarmeSé Dagobert, du milieu» de ses plaisirs, laissais aller son esprit à ces terreurs de l'avenir,, et il chérchail^ avidement par quel moyen il pourrait d'avance as&urer la monarchie aux mains de deux enfants.

Lui-même , tout souillé qu'il était par les débauches^ mettait sa mémoire et son nom sous la tutelle de la R)3ligion, en multipliant ses dons aux églises,, et surtout à sùH superbe basilique de Saint-Denis, qu'il. enrichit encore^ par de magnifiques donations. « Le roi^dit Frédégairei. recherchait toujours le secours des saint», contre ses en*-* nemis visibles et invisibles,. espérant que,, comme dans s*. jeunesse, les saints Martyrs lui avaient promis de le déU*^ Trer des angoisses qui le pressaient, de même ils lui pointeraient secours pendant toute sa vie et après sa mort^..»'

Enfin Dagobert fît, dans sa maison royale de Garches,

« Chr. de Frédégaire.

HISTOIRE DE FBANCE. &19

une grande assemblée de tous les grands de son empire, inspiré d'en haut, dit Thistorien, mais cédant à un secret besoin d*étaler les frayeurs de sa conscience, et de se rassurer ainsi contre de mauvais présages. Ses deux ûls, les jeunes rois d'Austrasie et de Neustrie furent appelés à cette assemblée, avec les Leudes et les évêques des trois royaumes. « Ecoutez, leur dît-il, ô vous rois, mes trèschers fils, et vous tous, grands et vaillants ducs de notre royaume, avant que l'appel subit de la mort n'arrive, il faut veiller pour le salut de son âme, de peur que la mort ne nous trouve mal préparés, et que sans aucun égard elle ne nous enlève la lumière du jour pour nous livrer aux ténèbres et aux tourments éternels. Tant que nous soioimes libres et maîtres de nous-mêmes , nous devonii employer nos biens fragiles à nous acheter dans les tabernacles des cieux une vie impérissable, afin d'obtenir aa milieu des justes une place bienheureuse et de nous assurer les récompenses du Seigneur. Que pouvons-nous faira de mieux que de consacrer nos richesses passagères à secourir les pauvres par des aumônes dans les lieux saintSi afin de mériter que le Seigneur nous prodigue les fruitâ toujours renaissants du Paradis? Quiconque demande à s^abreuver dans cette source vive ne se voit jamais refuser la coupe, et la source a toujours sa même abondance;, chaque fois qu'il y puise, il se sent inondé d'une doucaur céleste, et embaumé des plus suaves parfums. Examinant donc ma conscience et les péchés de mon cœur, songeant au compte que j'aurai à rendre à ce Roi suprême, j'ai redouté son jugement et craint de subir les peines qui at-* tendent les malheureux mortels ; j'ai désiré aussi la gloire immense des justes et n'ai pas voulu que le dernier jour qui me sera accordé par la volonté du Seigneur me trouve coupable d'un criminel oubli des saints et de tous ceux qui ont besoin de consolation *. »

Et, après ce début , tout empreint des agitations d'une foi tremblante , le roi exposa ce qu il avait résolu de faire

* Frédég. ~ Mém. de M. Guwî.

930 HISTOIRE DE FEANCE.

pour s'assurer cette paix de l'avenir , cette paix avec le ciel , avec la terre et avec lui-môme.

Il avait écrit un testament où étaient énumérées toutes les choses qu'il voulait donner aux églises des saints. 11 voulait qu'une copie fût envoyée à Lyon, cité de la Gaule ; une autre à Paris, pour être gardée dans les archives de la cathédrale ; une troisième à la ville de Metz , pour être confiée à la garde du seigneur Abbon ; une quatrième enfin qu'il tenait dans sa main , pour être déposée au trésor royal.

U demandait que sa volonté fût respectée de tous» et il mettait ses aumônes et ses largesses pieuses sous la foi publique.

Il demandait aux prêtres des églises qu'il avait dotées d'inscrire son nom dans le livre de vie , en priant pour lui le Seigneur tous les dimanches et en célébrant des messes tous les jours pendant trois ans.

Il chargeait ensuite ses fils d'exécuter ses volontés , et de les maintenir. Et enfin il ordonnait aux évoques, abbés , grands et hommes illustres là présents , d'apposer leur signature et leur sceau sur son testament , les liant tous par le serment de n'y point loucher. « Car sachez , disait-il , que vous aurez à votre tour des successeurs , et que si vous ne maintenez par nos décrets , les vôtres ne seront pas non plus respectés *. »

C'est ainsi que Dagobert s'en allait tout tremblant et tout agité vers la mort dont l'image ne cessait de lui être présente.

Chaque jour , il multipliait ses dons et ses aumônes. La basilique de Saint-Denis était surtout un objet de faveur. U affecta, pour en couvrir le toit, huit mille livres pesant du plomb qui lui revenait tous les deux ans sur le produit des mines. S'il en faut croire Frédégaire, d'autres soins l'occupaient de même, et surtout la distribution de la justice et le maintien de la discipline militaire : « Il existe de tous ces mérites, dit le chroniqueur , de glorieux monuments qu'aucun temps ne pourra abolir. »

* Frédég. — Uém. de M. Guizot,

HISTOIBE DE FRANGE. 231

638. — Mais la mort, longtemps redoutée , vint le saisir enfin. Quand il la vil approcher, il se fit porter à Saint- Denis. Là , il appela son conseiller OEga , et remit à sa sagesse le soin et la défense des intérêts de son fils Clovis et de la reine Nantéchilde. Il appela de même les grands du palais , il leur recommanda sa femme , et reçut leur serment de fidélité au roi Clovis. Puis il remit des donations nouvelles à la basilique. Tous ses officiers l'entouraient et versaient des larmes. Il les consola par des paroles chrétiennes, et il mourut ainsi, donnant des marques singulières d'une piété courageuse , après avoir été longtemps troublé par des pressentiments et des frayeurs.

Embaumé avec des aromates^ dit Frédégaire, il fut transporté , au milieu du concours et des gémissements des peuples , dans la basilique des saints martyrs. Il fut trèsjustement enseveli à la droite de leur tombeau. Il avait donné à leur église et en divers lieux tant et de si grandes richesses, terres et possessions, que sa piété est encore aujourd'hui admirée de beaucoup de gens. » Cet amour du peuple s'explique par la politique de Dagobert, et l'histoire commence à prendre au sérieux celte renommée , jusqu'ici mal comprise et mal célébrée.

« De tous les rois Mérovingiens, dit M. Fauriel, Dagobert est celui dans les actes duquel perce avec le plus de suite et d'énergie l'intention de faire de la royauté franque un pouvoir social et régulier, et de réduire les Leudes à n'être que les agents dociles de ce pouyoir. »

C'était là une grande pensée de prévoyance , et nous l'avons entrevue dans le système populaire et gaulois que suivit Dagobert dès le commencement. Tel était l'instinct naturel de la monarchie , avant même qu'elle fut véritablement instituée.

C'est par la législation qu'il chercha à fortifier cette politique de liberté. Il mit de l'ordre dans les vieux Codes , et la régularité des lois ôta la facilité de l'arbitraire et de l'oppression *.

' Je retrouve encore le témoignage de l'historien Allemand. « Lon*

2i2i2 HISTOIRE DE FRANCE.

Aussi les Leudes Francs s'opposèrent de tout leur pouvoir à cette politique ; et il est vrai que Dagobert , avec Bon penchant aux voluptés , n'eût pu la faire prévaloir contre des intrigues ardentes et tenaces.

Il ne put qu'en pressentir tous les périls. Et c'est pourquoi il chercha à jeter au-devant de celte force pleine de menace la puissance du clergé, si naturellement protectrice du peuple.

Il ût pourtant quelques actes qui durent écarter une partie des évoques et des prêtres de sa politique, et un historien mentionne des spoliations qui furent commises sur des monastères, au profit des hommes de guerre*. Mais ce ne furent sans doute que des accidents exceptionnels, dans un système tout contraire; et, pour bien comprendre le mouvement des révolutions qui se préparaient, il est juste de mettre les Leudes Francs d'un côté, et la nation Gauloise de ; l'autre les Leudes avec leur domination indépendante, la nation avec ses églises pour toute défense; et, au-dessus de ces deux forces opposées, la royauté entraînée vers la nation par son propre intérêt, mais rejetée vers les Leudes par les ambitions et les crimes de palais.

Page 1