DIVISION DU ROYAUME
Deux enfants restaient rois, et le rovaume était divisé
qne le roi Théoderich était à Gatalannm (Ghàlons), il choisit des hommes sages qui étaient versés dans les anciennes lois. Ceux-ci recueillirent par son ordre le Code des Francs (ripuaires], des Allemands» des Baïoariens , pour que chaque penple qui vivait sous sa domirration fût jugé selon l'ancienne coutume, il ût des additions là où il fallait, et changea les usages païens selon le principe de la loi chrétienne. Les changements qu'il ne put introduire à cause de ces antiques coutumes , le roi Childebert les entreprit, et Chloler les acheva. Mais c'est le roi Dagobert qui les a modifiées , améiiorées et transmises écrites à chaque peuple par le moyen de trois hommes nobles^ Claudius , Chadoin et Agiluf. » — Pfister, Hist, d'Allemagne,
' Mir. sancti Martini , abb. Vertavenais , ap, script, rer. Franc » tom. 111. — Remarques de M. Fauriel.
en deux parts. La CQnstitution de la monarcliie allait doiic être suspendue pour cette double cause. Les Leudes redevenaient maîtres , et il fallait attendre que le temps ou plutôt la Providence amenât un génie pour faire reprendre à la société la marche qui lui avait été seulement tracée par quelques-uns des premiers rois.
Sigebert était roi d'Austrasie, Clovisroi de Neustrie et de Bourgogne. Autour de chaque enfant se pressaient des intrigues: On reconnut sans peine ces royautés débiles. Il ne s'agissait plus que de les faire servir aux desseins qu on avait conçus.
En Austrasie, le pouvoir était exercé par Févêque Chunibert et le maire Pépin. Les Leudes pouvaient leur susciter des obstacles; ils allèrent au devant de leur ambition par des flatteries. Le roi Sigebert finit par n'être qu'un instrument de leur politique.
En Neustrie, la reine Nantéchilde, secondée du ministre OBga, parut garder plus d'indépendance. Mais Clo vis n'avait que quatre ans ; une régence ne pouvait suppléer à cette débilité.
Quelques difficultés de succession marquèrent ces commencements. Les ministres d'Austrasie prétendirent à une part des riches trésors de Dagobert, laissés en Neustrie. tJn plaid se tint à Compiègne. Les trésors furent partagés en trois parts, deux pour les deux rois, la troisième pour la reine Nantéchilde.
Peu d'événements se montrent après ce partage, et il est malaisé de bien saisir l'origine et les premiers progrès du système politique qui devait avant peu absorber les deux royautés dans l'action de leurs ministres.
Le mouvement est pourtant imprimé, et c'est à l'âge de Sigebert et de Qovis qu'il faut attribuer le peu de secousses qui se font sentir.
Bientôt il arrive même que les choses suivent leur cours naturellement. Car les deux ministres Pépin et OEga meurent presqu'en même temps, et la révolution se continue sans le secours d'aucun génie.
224 HlSTOllll: DE FRANCE.
Ces deux hommes avaient été honorés pour leurs vertus comme pour leur habileté politique.
Pépin avait été longtemps utile à Dagobert. Il l'avait guidé dans ses pensées de monarchie populaire, et tant qu'il avait été son conseiller, il lui avait épargné des fautes et des souillures. Dès qu'il l'eut éloigné, l'action desLcudes reparut, et, chose fréquente dans les vicissitudes du pouvoir, Pépin lui-même favorisa cette action qu'il avait combattue. Ce grand ministre ne pressentait pas dès lors la destinée de sa race. Mais il la prépara en entourant son nom d'autorité et le rendant nécessaire aux révolutions qui allaient venir.
Pépin laissait deux filles, une du nom de Gertrude, qui se voua à la virginité; une autre du nom de Begga, qu'épousa le duc Anségise, et un fils nommé Grimoald, mélange de crime et de vertu qui ne comprit qu'à moitié tout ce qu'il y avait do poids dans le grand nom qui reposait sur sa tête, et crut le porter avec assez de gloire, s'il le défendait avec de l'ambition et des perfidies.
QEga avait eu aussi sa haute influence. « C'était, dit Frédégaire, un homme habile, de race illustre, très-riche, ami de l'équité, instruit et lettré, mais avare *. » Un écrivain de nos jours" suppose que ce portrait indique un Romain plutôt qu'un Franc, et cela n'importe guère. Mais OEga avait compris la pensée politique qui tendait à constituer fortement la monarchie, et, comme Pépin, ilseconda d'abord cet instinct de Dagobert. Comme lui aussi , il fut infidèle à ce mouvement naturel d'autorité, dès que Dagobert ne fut plus. C'est qu'à une œuvre de ce genre il fallait un roi de puissante volonté, et lorsqu'il ne se trouva plus que des enfants sur le trône, de simples ministres furent impuissants à soutenir le poids d'opposition qui tout à coup tombait sur eux. De là le retour de pohtique qui se fit dans les deux royaumes, le génie des deux ministres se
« Frédég. Ghron. LXXXX« * M. Fauriel.
tournant vers l'habileté, à défaut de force, et se servant de Tambition d* autrui pour affermir leur propre ambition.
Or, à la mort des deux ministres, voici ce qui arriva.
En Austras'), le nom de Pépin était puissant, et son fils Grimoald profita de cette autorité pour s'assurer le titre de maire comme un héritage. L*armée lui était favorable. L'évêque Chunibert, dont les forces défaillaient, n'osa prendre pour lui seul tout le pouvoir. Peut-être son amitié pour Pépin le rendit facile, ou bien aussi la faveur publique attachée à ce grand nom le disposa malgré lui. Grimoald prit donc possession de ce titre de maire, que Dagobert avait si puissamment agrandi^ au jour où il l'avait reconnu irrévocable en la personne de Warnacaire. Désormais il semblait constituer une hérédité formidable à côté de cette autre hérédité royale , qui par malheur venait de perdre son énergie, en arrivant à deux faibles petits enfants. Il y eut là toute une révolution.
En Neustrie , l'héritage d'OEga fut plus disputé. DéjA , sur la fin de sa vie , il avait vu se former autour de lui des rivalités. Son gendre Hermanfried aspirait d'avance à saisir l'autorité. Mais son ambition fut trop précipitée. Il tua le comte OEnulf, qui nourrissait le même dessein. Le peuple vengea cette mort en pillant la maison d'Hermanfried, et le contraignant de s'aller cacher en Austrasie. Lorsque OEga fut mort, les Leudes s'assemblèrent en toute hâte pour lui choisir un successeur. La reine Nantéchilde fit tomber leurs suffrages sur Erchinoald, un homme de mœurs douces et bienveillantes; il était de la famille dé Bertrude , aïeule du roi , et ce lui fut un titre à la confiance et à l'affection, par le souvenir des vertus de cette reine*.
Mais tout allait à l'indépendance. La Burgondie reconnaiesait à peine l'autorité neustrienne. Après la mort du maire Warnacaire , le patrice Willibald s'était étabh à la tête de l'aristocratie, et la royauté gardait peu d'action sur co pays. La reine Nantéchilde et le maire Erchinoald atta-
* M. de Peyronnet
TOII. 1. ^S
S2i6 HISTOIRE DE FRÂIÏGE.
quèrent cette indépendance en la flattant. Les Leudes Burgondiens furent convoqués à Orléans. On leur proposa de nommer un maire du palais pour la Burgondie, et ce choix fut porté SUT un Franc , nommé Flaokat*, ennemi personnel du patrice. La reine se l'attacha davantage en lui faisant épouser sa nièce Ragnoberte. Ainsi elle témoignait hautement de ses préférences, et le patrice Willibald, qui représentait rindépendance des Leudes, rit bien qu'il aurait à lutter fortement contre une pohtique si publiquement ourdie.
641 . — Bientôt deux partis se forment. Ils se tendent des pièges mutuellement ; et enfin une guerre éclate. Le pa* trice fut tué dans un combat près d'Autun. Mais le vainqueur ne lui survécut que peu de jours. Ces deux rivalités ainsi détruites l'une par l'autre , les Leudes Burgondiens restèrent dans une sorte d'inaction , produite par l'étonnement de ces coups si précipités, fls laissèrent la Burgondio passer sous l'autorité de la Neustrie , mais seule- . ment jusqu'au jour où ils pourraient exercer pleinement leur indépendance.
Pendant ce temps , les événements allaient vite en Austrasie. Grimoald maintenait son autorité par tous les moyens de politique. Tout lui succédait. Une guerre au dehors vint seulement troubler sa fortune. Les Thuringiens voulurent tenter l'indépendance ; leur chef Radulf s'était enhardi par degrés ; l'exemple du marchand Samon , devenu roi , l'avait excité ; enfin il osa s'attaquer aux armes austrasien* nés, et il profita des rivahlés qu'il voyait autour du palais. Grimoald alla faire celte guerre avec quelque désordre, et l'armée franque fut battue par les barbares.
Cette honteuse défaite n'eut pas d'autres suites. Gri^ ^ moald retourna à ses intrigues de palais. Otto, fils du gout verneur du jeune roi , lui faisait ombrage : il trouva le moyen de s'en débarrasser en le livrant aux embûches de Leuthaire, duc des Allemands, dont il acheta le crime. Voici le récit d'un vieil historien : « Un certain Othon, son rivail, qui, gonflé d'orgueil, s'efforçait par une aveugle ambition de lui enlever cette dignité ( de maire ) et de la
HISTOntE DE FRANGE. i37
fairô passer sur sa tête , fut tué pour Tamour de lui par Leuthaire, duc des Allemands*. »
644. — Grimoald tendait, par tous les moyens, à la domination absolue. La faveur du clergé pourait lui être enaide; il la chercha par des fondations pieuses et par de magnifiques aumônes. Puis, quand il se crut assez fort pour tenter la fortune par un dernier coup , il alia droit au roi Sigebert , lequel n'avait point d'enfant , et dont la succession lui apparaissait dans l'avenir comme une proie pour lui-même ou pour sa famille.
646. — Ce fut là un grand objet de politique et d'habileté. Grimoald avait un fils, tout jeune encore, mais plein d'espérance par son naturel heureux. Le roi ne pouvait-ii pas^ ne devait-il pas adopter le sang de Pépin, du fondiateur der la royauté austrasienne? Fallait-il hvrer les destinées- de* cette royauté à l'ambition rivale des Neustriens? N'étaiitil pas plus sage d'aller au-devant d'une domination odieuse ? Grimoald enveloppa dans ces raisonnements l'esprit craintif de Sigebert. Ce roi, d'ailleurs, n'avait rien de ôommun avec la corruption des autres princes de ce temps*, ^é^ mœurs étaient chastes et repoussaient une postérité qu'ii eût trouvée dans le mariage des concubines. Il écoutadono ces conseils d'adoption , et enfin il signa une charte en faveur du fils de GHfimoald.
Mais bientôt un incident imprévu vient rendre cette trame inutile , si le crime ne la seconde. La reine Innichilde, longtemps stérile, met au monde un fils. Grimoald ne s'étonne pas; il attendra les événements : le temps lui appartient. Peu de temps après , le roi Sigebert , jeune encore, languit d'une maladie et meurt , confiant son fih à la fidélité de son ministre. Le jeune enfant, qu'on noitfmait Dagobert, est reconnu roi, et Grimoald semble le protéger de ses soins. Bientôt de ftinestes rumeurs se répandent, on dit aux peuples que Dagobert s'éteint à son tour. Pfeu après , on leur racoiite qu'il est mort. Les pei>pies versent des larmes. Le palais est plein de deuil. La
* Tie de Pépin le Vieux. — Collection de M. Goirot*
228 HISTOIUB DB FRANGE. 650 — 660
désolation couvre FAustrasie. On fait au jeune prince de superbes funérailles. Puis on lui cherche un successeur , et ce successeur est le fils de Grimoald; c'est la charte de Sigebert qui J'a nommé. Tout n'était pas vrai dans cette combinaison'd'id crimes. Dagobert avait seulement été tondu et jeté dans un monastère. C'était beaucoup trop déjà de chercher le fruit du meurtre , même sans l'avoir commis. Tout échappa à Grimoald.
654 — 656. — ^A ces nouvelles de la mort de Dagobert, la Neustrie s'émeut. C'est Clovis qui doit régner sur tout le royaume. On excite l'esprit de rivalité des Leudes , qui ne doivent pas souffrir l'usurpation de Grimoald. Les Leudes d'Austrasie se laissent facilement aller aux mêmes irritations. On prend les armes de tous côtés. Grimoald rassemble des amis et des défenseurs. Les batailles allaient décider ces querelles ; la trahison les prévint. Quelquesuns de ceux qui s'étaient armés pour Grimoald entrent dans sa tente, s'emparent de lui, et vont le mener, tout enchaîné, à Erchinoald, le maire neustrién. Le malheureux fut mis à mort, et les deux armées se mêlèrent pour reconnaître avec des cris de joie la même autorité. Clovis était roi de toutes les Gaules.
Mais quel roi ! Il était fou.
Voici ce qui s'était passé en Neustrie dans le temps de ces révolutions Austrasiennes.
651. — La sage reine Nantéchilde était morte. Tout semblait devoir s'abîmer autour du jeune roi , privé de ce conseil si ferme et si droit. Dieu lui envoya un autre secours. Une jeune fille , de race saxonne , avait été enlevée par des pirates sur les côtes d'Angleterre. On avait amené à Paris la pauvre esclave, et le maire Erchinoald l'avait achetée , la destinant peut-être à ses plaisirs. Ce n'était encore qu'une enfant; mais bientôt sa beauté se développa, et avec sa beauté son intelligence. Bathilde, c'était son nom , était élevée dans la piété , et sa vie était pleine d'innocence et de pudeur. Bientôt on se plut à dire qu'il y avait dans ses veines du sang des rois Saxons. Tout présageait à la jeune esclave quelque chose de grand dans sa destinée.
HISTOIRE DE FRANGE. 22d
CloYis la vit dans le palais d'Erchinoald , et sa passion en fut tout aussitôt allumée. Bathilde , la fîlle chrétienne ^ résista intrépidement aux désirs du roi. Mais Tamour de Clovis s'irrita davantage. Ercbinoald peut-être mêla son ambition personnelle dans cette lulte. Il comptait sur la faveur de Bathilde, et il fit de l'esclave une reine.
Ce fut peu de temps après son mariage que la raison de Qovis commença à s'altérer. Bathilde porta seule le poids^ de son sceptre. Sa sainteté lui tenait lieu d'autorité parmi tant d'intrigues, et lorsque la démence du roi fut complète, la jeune reine continua de gouverner avec sagesse et avec courage. Ce fut elle qui jeta les armes neustriennes au-devant de l'usurpation de Grimoald, et qui prépara cette unité de couronne qui allait se reposer sur la tête d'un insensé.
Bathilde était une grande reine, trop grande pour un siècle qui flécUssait et s'en allait à toutes les décadences. Tandis qu'elle préservait le royaume de troubles et do déchirements, une affreuse disette vint désoler le peuple. La sainte reine le soulagea en vendant les lames d'argent qui revêtaient la voûte de la basilique de Saint-Denis. Le clergé favorisa cette aumône, et la somptueuse église reçut en écbaiïge des privilèges d'indépendance , qui furent reconnus dans un plaid par les évêques et par les- Leudes.
656. — Peu après, le roi mourut. Son règne avait été calme. Il semble que la société fût alors arrivée à une de ces époques où les grandes passions politiques cessent de fermenter, comme pour laisser venir paisiblement des temps nouveaux et des révolutions complètes.
Cependant la succession de ce prince allait donner lieu à quelques mouvements , et bientôt le crime reparaîtrait dans la politique.
Il laissait trois fils en bas âge, Clotaire III, Théodoric ou Thierry II, et Childéric H.
Le maire Ercbinoald paraît alors avoir tenté un coup hardi de politique. Il fît proclamer trois rois, mais il n'en fit qu'un seul. Le sentiment de funiic monarchique com-
mençait à prévaloir dans la politique. Seulement les temps ne lui étaient pas propices.
Clotaire, Tainé des princes, fut établi sur le trône de Neustrie, dont on voulait faire le centre de la royauté, par une sorte de réaction contre les idées' anarchiques qui avaient si longtemps ravagé ce malheureux pays.
(1 paraît toutefois que TAustrasie eut aussi son roi, mais un roi nominal, qui ne lui fut un instant concédé que pour calmer ses irritatiops. Ce roi fut Ghildéric , le dernier des fils de Clovis. Autour de lui se réunirent les restes de la cour de Sigebert, et sa veuve elle-même, la reine Inmchilde. Mais les jalousies n'en subsistaient pas moins; la Burgondie surtout se laissait aller au^ murmures. La reine Bathilde épuisait son doux génie atout apaiser > et le maire Erchinoald la secondait par sa politique forte et prudente tout à la fois.
Par malheur, ce ministre habile mourut Son succès* seur Ebroïn, homme d'épée, et terrible aux batailles, n'allait pas apporter le même tempérament daos la con-duite des ailaires. Dès le début , il dédaigna les opposi* tiens, et les Leudes virent que la lutte serait périlleuse contre ce formidable instrument de Tunité.
L' Australie et la Burgondie restaient ouvertes à leurs intrigues. Ils y préparèrent un vaste système de résistance.
Tout semblait devoir s' abîmer dans l'anarchie. Bathilde continua de s'établir au milieu de tant de rivalités, et sa médiation fut quelque temps heureuse.
Bientôt la sagesse est impuissante. Les ambitions s'irri* tent et Bathilde n'a plus qu'à pressentir d'affreuses extré^ mités. Elle avait opposé à la terrible action d'Ebroïn deux caractères plus tempérés, l'évêque de Paris, Sigebrand, et Léodgar (saint Léger) , un homme de courage et de vertu , qu'elle avait fait évêque d'Auiun. Ebroïn attaqua l'un et l'autre par des ruses de politique formidable. Pendant que Léodgar était à Autun , disputant son évêché contre un compétiteur, Ebroïn fit tomber l'évêque de Paris dans les embûches des Leudes, qui le tuèrent. Dès que l»
HISTOIBE DE FRAUGB. 23t
meurtre fut mêlé aux cabales, la reine Bathîlde sebftta de fuir. Elle alla cacher sa triste vie dans les austérités de Fabbaye de Ghelles. L'évêque d'Autun resta seul pour lutter contre la fortune d'Ebroïn.
Voici donc comment s'explique son alliance avec lea Leudes de la Burgondie. Dans les grandes mêlées des partis, il se fait le plus souvent des déplacements accidentels d'opinion ou d'intérêt. Si saint Léger, l'homme de l'Eglise et de la monarchie , s'en allait faire cause commune avec le parti Franc, ou Oermanique, rival permanent de l'unité^ c'est que l'ennemi commun était Ébroïn.
Cette simple remarque tombe comme une lumière sur cette époque d'obscurité. Les vieilles histoires ont dit des choses contraires sur saint Léger. Tout dépend du point de vue des écrivains. Saint Léger, s'açsociant aux luttes des Burgondiens, put paraître s'associer à leurs ambitions. Mais, s' associant pour le renversement d'Ebroïn , il participait à la guerre contre un minikre infidèle et souillé def crimes. Telle était la confusion d'alors , que tout était péril pour la royauté, même ses ministres.
Hâtons-nous dans le récit de ces désordres.
670. — La conspiration Burgondienne estrapide. Au moment où elle éclate , Clotaire meurt. Ebroïn proclame à sa place Thierry , sans le concours des Leudes Francs. C'était une violation du droit germanique , qui ne faisait que gros* sir les colères. La conspiration reconnaît alors Childéric, le roi d'Austrasie. On délibère de se jeter sur la Neustrie, pour chasser Thierry, roi de quinze ans, et briser avec lui l'autorité d'Ebroïn. Tous les deux sont arrêtés; on les tond , et on les jette avec les moines, le roi à Saint^Denis, le ministre à Luxeuil. La révolution semble consommée. L'Austrasie et la Neustrie n'ont plus qu'un seul maire du palais ; c'est Wulfoald , déjà revêtu de cette dignité parles Austrasiens ; et la Burgondie s'assure l'indépendance , en se donnant un maire de palais à elle ; ce maire « ce fut saint Léger.
Les Leudes firent aussi leur part dans ce partage des dépouilles. Leur premier soin fut d'imposer des conditiona
232 HISTOIRE DE FBANGE.
à la royauté de Childéric. Ils tendaient, par un effort tenace, à faire reparaître les habitudes Franques et des privilèges qui risquaient d'être emportés par le mouvement général de la société. Ce fut là tout le principe des révolutions qui fatiguèrent cette époque mal jugée^ et sur laquelle pèse une certaine fatalité de mépris , qui ne doit pas exclure l'examen et la justice.
Childéric, dans les premiers ébranlements de la révolution, concéda ce que les Leudes voulaient, mais avec la pensée secrète de le disputer encore. Il y avait en ce jeune roi un pressentiment d'avenir. Il transféra son autorité en Neustrie, où semblait vouloir reparaître une tradition de monarchie. Mais sa politique fut soupçonnée. On envoya près de lui saint Léger, comme pour le retenir dans ses plans de réaction. Saint Léger sembla s'offrir comme un pacificateur. Childéric le traita comme un ennemi. Bientôt il le fît arrêter, et, par un caprice de colère, il l'envoya à Luxeuil , dans la même prison que le maire Ëbroïn , comme pour rapprocher ces deux fortunes , et les punir par leur contact.
Childéric alla trop vite dans cette réaction monarchique. Il se mit à frapper ainsi tous les grands, et il prit plaisir à les dégrader. Un jour, il fît attacher à un arbre un de ces Leudes indépendants, nommé Edelon, et il le fît battre de verges. Aussitôt la vengeance monta au cœur des Francs; Edelon s'offrit naturellement pour premier instrument de leur colère, et quelques historiens ont écrit que saint Léger le seconda de sa prison. La conspiration fut atroce, elle se termina par des crimes. Le roi Childéric fut tué à la chasse par les conjurés et avec l'un de ses fils, nommé Dagobert et la reine Bilichild, alors enceinte. Un de leurs fil$ échappa à ces tragédies. La barbarie Franqué sembla reparaître avec son instinct de haine féroce contre les rois. Tout montrait que la monarchie en F'rence devait être une œuvre de nationalité Gauloise et Chrétienne; les Leudes en voulaient faire une œuvre d'ambition personnelle et oppressive.
Après ces horribles meurtres on proclame Thierry III»
et on lui donne pour maire du palais Leudesius, fils d& l'ancien maire Ërchinoald. De leur côté, Ebroïn et Léger s'évadent de leur prison de Luxeuil. La captivité semblait les avoir réconciliés ; la liberté les rendit à leurs pensées jalouses. Chacun suivit son penchant d'ambition, l'un avec, son caractère atroce, et l'autre avec son génie de modération et de bienveillance. De nouvelles révolutions allaient se précipiter.
Ebroïn vit bien qu'il lui serait difficile de reprendre de prime abord son autorité en Neustrie. Il courut donc sa créer en Austrasie un parti de mécontents et d'aventuriers» et puis il imagina d'opposer à Thierry, je ne sais quel fantôme de roi , un prétendu fils du dernier Clotaire, qu'il salua du nom de Clovis III, et avec lequel il s'en alla faira la guerre aux Neustriens.
Il avait voué en son cœur une haine atroce à tous les grands. Cest à eux qu'il faisait la guerre en attaquant à. force ouverte le roi Thierry, dont ils s'étaient fait un instrument. Il les surprend par sa rapidité. Tout fuit à son approche. Leudesius est arrêté et assassiné. Le trésor royal est pris et pillé. Les meurtriers de Childéric sont atteints et punis de mort. Et quand cette représaille fut achevée» Ebroïn renvoya son roi d'un jour, et il retint Thierry III sur le trône, gardant pour lui l'exercice de tout le pouvoir..
Léger, de son côté, était allé exercer son génie dans la Burgondie, oh il avait facilement retrouvé sa dignité da maire du palais. Mais son existence politique était identifiée à celle des Leudes, et Ebroïn, qui ne pouvait sup— porter cette indépendance, se mit à diriger contre lui touta sa puissance. Il jeta une forte armée sur la Burgondie pour la soumettre à la Neustrie. Léger se réfugia à Autun, et il y soutint un siège avec une vaillance de soldat. Mais bientôt reparut son caractère d'évêque. Quand il vit tous les maux de la guerre accumulés sur la tête du peuple, au lieu de laisser les habitants d'Autun se défendre, comme ils le voulaient, jusqu'à l'extermination, il alla se livrer aux généraux d'Ebroïn , pour tout apaiser. Cette générosité ne désarma pas la fureur de son ennmi. On lui arracha
234 HISTOIRE DE FKATÏGE.
les yeux et puis on le jeta dans un monastère. Deux ans de suite, la férocité d'Ebroïn s'épuisa de raffinements po«r tourmenter la vie de ce malheureux évèque, et nous avons peine à croiTe aujourd'hui les détails des mutilations effroyables auxquelles on le soumit, et amquelles il résista si longtemps. La pitié publique finit par s'attacher à cette existence si horriblement torturée, et l'homme politique devint un saint populaire, manifestement protégé de Dieu, etsnrvivant miraculeusement à dessuppEcesqui semblaient accumuler toutes les inventions infernales des anciens persécuteurs des Martyrs. Enfin, on le traîna devant un synode, comme complice du meurtre de Childéric. Sa déCease eût été inutile, et son innocence même ne l'eût pas sauvé; on le condamna à périr, et Ebroïn lui fit trandkiier la tète après de nouvelles et plus sanglantes tortures^. Mors la Burgondie commença à passer sons l'autorité de la Neustrie, et Ebroïn vit s'étendre le théâtre de ses fvareurs et' de i, es vengeances.
Dans ce dernier espace de vingt années, rem|ili par de si horribles luttes de palais et par des scènes d'aoapehie, oh la chronologie historique a grand'peine à se reconnaître', il s'était passé peu d'événements extérieurs : le plus important avait été une révolution en Italie. Griinioald, duc de Bénévent , s'était emparé du royaume des Lombards, à la faveur des rivalités des deux fils du dernier roL Les Francs Austrasiens avaient pris la défense du roi dépossédé; mais ils furent battus auprès d'Âst. (lirimoald négna pai» sible. Asamort,la nioe dépossédée reparut; les Lembards rappelèrent Pertarite, le fils de leur dernier roi. Sa vie semble être un roman plein de tragédie.
La famille Mérovingienne avait eu aussi ses drames terribles et ses fatalités mystérieuses. On se souvient «de ce jeune fils de Sigebert, roi d'Austrasie, que G^rimoald s'était
^ Vie de ealnt Léger. — Goïlect. des Mémob'es.
* Voyez la variété des récits dans le& historiens , depuis le P. Daniel Jusqu'à M. Fauriel et M. de Peyronoet. J'ai suivi les vieux récits, en chercliant l'unité et la clarté ; chose difficile.
HISTOIRK H/Si FHAKGE. 235
contenté de dépouiller du trône, en le laissant aller au loin chercher des refuges. Ce jeune prince^ nommé Dagobert, avait été conduit en Ecosse ou en Irlande, et là il avait trouvé Uappui d'un prêtre anglais, nommé Wilfrid, qui avait reporte sa pensée vers des espérances dignes de son origine. Dagobert reparut donc au milieu des révolutions qui troublaient Fempire des Francs. Cétait au moment des rivalités de la Neustrieet de TAustrasie, et lorsque Ebroïn avait pour la première fois porté son pouvoir chez les Neustriens, pour y concentrer soniroyaume. U avait laissé à Dagobert un coin de rAustrasie« vers TÂlsace et le long de la rive droile du Rhin.
€e ne fut d'abord qu'un faintôme de royauté; puis les Leades se précipitèrent autour de lui pour s'en faire un ii>5trument. Dagobert n'était pas d'un^énie aies seconder; ils trouvèrent plus commode de le tuer. Son cadavre fut jeté à la voirie.
Cet horrible épisode va nous jramener è la marche de notre histoire.
IPœrmi les Leodes^Austraaiens qui vejweut de s'exercex à faire tomber les têtes royales, étaient deux frères, nom* miés , l'un , Martin, et l'autre Pépin, pelits^fils du premier Pépin , que déjà Ton avu f^araîtire dans nos récits.
Ds étaient nés du mainage d'Anseghise, fils d'ArnuIphe, etde Begga, fille de oe Pépin dit le Vieux, et sœur du maire du palais Orimoald.
Tous les deux s'étaient jetés avec ardeur dans le mouvement d'aristocratie indépendai^te qui s'attaquait à la royauté ; tous les deux ^avaient de la hardiesse. Us semblaient avoir le^wpesseiiëmestt deladestJJiéede l&urxnai&on« et ils se précipitèrent vers l'avenir avec une confiance qui souvent tient lieu de génie.
Mais dans ce passage à des choses nouvelles, tout se mêlait x;onfusément. Les fils de Pépin n'isolèrent pas leur ambition ; ils la rattachèrent à des intérêts qui alors étaient populaires , en appelant à eux le clergé ; insulté, disaientils , par les atteintes fréquentes que la royauté portait aux propriétés de l'Église.
236 HISTOIBE DE FRANGE.
Ainsi le parti de Martin et de Pépin acquérait une double force par le concours des Francs et des prêtres ; et puis Fodieux de cette opposition anarchique à la royauté s'at* ténuait parle prétexte de lutter contre le despotisme atroce d'Ebroïn.
Déjà les grands Neustriens , frappés par le terrible maire, cherchaient de tous c<)tés des asiles. Plusieurs s'étaient enfuis vers la Yasconie ; d'autres s'allèrent abriter en Âustrasie. La haine s'excita par le contact de tant d'irritations. À la fin, on fît une armée pour attaquer Ebroïn, et tenter de le renverser. Une bataille fut livrée à Loixi , près de Laon. Ebroïn fut vainqueur , et sa victoire fut une atrocité. Il poussa les vaincus jusqu'en Austrasie, égorgeant, incendiant, pillant tout sur sa route; puis il couronna ces barbaries par une trahison. Martin, l'un des frères, s'était enfermé dans Laon; il y pouvait résister. Ebroïn lui fit offrir la paix , et l'appela auprès de lui. Lorsque Martin arriva au rendez-vous, on l'assasina.
L'aristocratie franque avait donc ses vicissitudes; mais ce n'était pas la royauté qui profitait à ses désastres, c'était l'autorité odieuse du maire du palais.
La mort d'Ebroïn vint relever l'ambition des Leudes. Cette mort fut un crime de plus dans cette époque de crimes. Un officier du fisc , du nom d'Hermanfried ( Hermanfroi), avait été accusé de malversation. Ebroïn le menaça de sa colère; cette menace , c'était la mort. Hermanfroi , troublé , courut au-devant de la vengeance. Il assembla quelques affidés, et se mit sur le passage d'Ebroïn au moment où il allait à l'église. Ebroïn, assailli inopinément, expira sous les coups des meurtriers.
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