‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 24 sur 59 · CHAPITRE rX · texte numérisé non relu

CHAPITRE rX

Succession d'Ebroïn. — Travail social. — Appréciation des rois dits Fainéants. — Génie de Pépin , maire d'Austrasie. — Batailles. — La royauté franque n'est plus qu une ombre. — Pépin suit sa politique. — Grimoald lui est un instrument. — Succession des rois, — Réaction des Leudes. — Vengeances. — Enfants rois. — Charles, fils de Pépin , commence à paraître. — Suite des conflits. — Charles devient maitre, et les Leudes reconnaissent sa toute-puissance. Il laisse une ombre de royauté. — Ligue contre Charles. — Fin du roi Chilpéric. — Batailles et victoires de Charles. — Les Sarrasins. Bataille de Poitiers. — Charles, surnommé Martel. — Il se remet à son œuvre sociale. — Il reparaît dans les combats. — Hérésies barbares. — Les Iconoclastes. — Troubles de TEmpire. — Auto-* rite de Charles Martel dans ces dissensions. — Il meurt. — Jugements de rhistoire. — Situation politique. — Successions. — Pépin, fils de Charles, reste maître de l'Empire. — Préparation à des temps nouveaux.

SUCCESSION D'ÉBROIN.

La mort d'Ëbroïn fit reparaître la domination des Leudes.

n est temps de dire que cette période de rois , qu*on a appelés rois fainéants , pour toute explication de Thistoire, n* accuse pas seulement des caractères inertes ou incapables , mais révèle un ensemble de causes plus hautes et plus générales, qui semblent n'avoir pas même été entre- Yues. Ces princes, arrivés enfants à la royauté, élevés au milieu des rivalités de palais, et accoutumés dès leur plus bas âge à voir toute la puissance aux mains de leurs propres officiers, ne pouvaient rien être, si ce n'est des instruments pour l'ambition d'autrui. Quelques-uns eurent des vertus , mais des vertus inutiles. Ils subissaient les nécessités fatales de leur époque, comme il arrive à tous les temps de transition. Alors la société tout entière fai-

â3S ffISTOIHB DE FEAIÏGË.

sait effort pour se refaire , et les forces, agissant en sens contraire, semblaient toutes se placer également en dehors de la royauté. El ainsi la royanté était faible, uniquement parce que la société semblait ne plus croire en elle. Le génie même eût été impuissant contre .cette espèce de fatalité, et c'est avec une grande irréflexion que l'histoire a consacré ces flétrissures de rois fainéants ^ comme sufflsantés pour expliquer la préparation qui se faisait à une société toute nouvelle : rois fadnéantsi il fallait dire rois impuissants , rois enchaînés, rois vaincus, non-seulement par l'ambition des maires du palais , mais par le mouvement invincible des idées. On dirait que l'histoire, voulant expliquer cette époque de transition , s'e&t exercée à ne pas voir la seule force qui en donne la raison. La scieîice de l'histoire ne saurait être une science négative. Avant d'expliquer la décadence de la royauté, par la mollesse et l'inertie des rois , il fallait l'expliquer par l'étude des passions sociales. La Providence aussi était pour quelque chose apparemment dans la puissante transformation qui allait se faire. Revenons aux simples récits, et marquons les personnages qui déjà s'annoncent comme devant saisir la société dans le passage à des temps nouveaux.

LesLeudes, à la mort d'Ebroïn, s'étaient hâtés d'exercer le ponvoir. H* avaient institué un maire à leur convenance , Warandon , homme timide et inoffensif , qui laissait r empire aller an hasard. Ebroïn avait excité la haine, Warandon inspira le mépris*.

Pépin , d'Auslrasie , commença dès lors à faire de la mairie une sorte de royauté. Il arracha un traité à Warandon , par lequel le roi Thierry lui reconnaissait une indépendance de pouvoir, à laquelle il ne manqua que te titre de roi. De là devait partir la< grande révolution, qui déjà était dans les esprits comme un vague presi^eutiment.

Warandon portait mal le poids du pouvoir. Son fils Gislemar le partagea d'abord , et bientôt l'usurpa tout entier. Celui-ci voulut réparer le dommage du traité fait

• M. de Peyronnet.

HISTOIRE DE FBANGE. 239

avec Pépin. 11 porta la guerre en Austrasie, où il remporta une victoire. Mais son succès lui fut inutile ; peu après, il mourut. Ausûèdo, mère de Warandon, femme d'intrigues et de hardiesse , fit remettre la mairie à son gendre Berthaire. On ne sait comment ce besoin d'hérédité de la maisie se conservait, même dans les essais d'usurpation qui se faisaient contre la royauté. Berthaire fut accepté par les Leudes^ Mais bientôt ils s'irritèrent contre lui. C'était un esprit inculte et violent; pour les Leudes , son plus grand cvime fut de leur être ingrat. Alors ils entreprirent de le renverser, et ils se tournèrent vers Pépin pour arriver à leurs desseins. Le palais d'Austrasie fut bientôt encombré par cette espèce d'émigratk>n.

Pépin mit dû l'habileté dans la conduite de la guerre qui lui était proposée contre le roi Thierry. Il fallait dissimuler l'odieux de ces révoltes^ et le traité de Warandon , qui rétablissait dans l'indépendance , oe suf6sait pas. Pépin s'offrit d'abord comme médiateur entre les Leudes et Berthaire. Il envoya des ambassadeurs en Neu&trie intercéder pour les réfugiés.- Berthaire répondit avec rudesse, n disait avec ironie à Pépin d'être patient, et qu'il irait le délivrer de ses hôtes. Pépin ne demandait pas mieux que d'être provoqué par l'insulte. Il convoqua les Austrasiens, appela les évêques, excita le courage des uns et des autres, s' annonçant comme vengeur de la violation de tous les droits, et surtout des droits de l'Ëglise, invo*» quant les Saints outragés , et appelant la malédiction sur les impies. On eût dit une guerre sainte qui allait se faire. Les prêtres vinrent bénir les armes et les soldats de Pépin. Et, après ces éclatants préparatifs, il pai^tit pour aller combattre Thierry, sous le nom de Berthaire, son maire du palais.

Les deux armées se rencontrèrent près de la ville de Vermand, dans un lieu nommé Testri *.. La bataille fut sanglante. L'armée du roi fut exterminée. Le maire s'enfuit, pour périr peu après, par des trahisons où Ausflède

* Chr. de Frédég.

*I40 HISTOIRE DE FRAIÏGE.

«Ile-même , sa belle-mère, eut sa part. Le roi s'éloigna de ces lieux funestes, et le vainqueur, poursuivant sa fortune, s'avança vers Paris, chassant partout les restes de Tarmée Neustrienne, et se montrant aux peuples comme le maître des destinées de tout le royaume ^

Dès ce moment , la royauté Franque ne fut plus qu'une ombre. Le roi Thierry fut relégué à Maumaques , entre Compiègne et Noyon. Pépin lui garda de vains honneurs. Il le faisait sortir de sa retraite à certains jours de solennité ou de représentation politique, puis il l'y faisait rentrer, ne lui laissant que son nom de roi, et retenant pour lui tout le pouvoir.

Et il est vrai qu'il exerça Tempire avec une admirable habileté. Il répara tous les maux de l'anarchie, fit rentrer dans leurs biens tous ceux qui avaient été dépouillés, rendit aux églises leur indépendance, caressa les évêques, les réunit en concile, protégea le peuple, et enfin flatta l'ambition des Leudes par des assemblées, où ils espérèrent reprendre toute leur puissance.

Peut-être il fallait un nom et un pouvoir nouveau pour concilier tant de rivalités et calmer tant de discordes. Il y «vait de la fatigue dans les âmes et on ne demandait pas mieux que de se reposer sous une forte autorité. Pépin réforma les lois. Il refit l'armée. Il remit en vigueur la discipline ecclésiastique. Il s'occupa de tous les besoins, donna de l'activité aux esprits, les détourna des querelles, et ainsi alla au-devant des oppositions.

La guerre même lui fut un moyen d'autorité. Les Frisons et les Suèves , tributaires des Francs, avaient profité de l'anarchie Austrasienne pour s'affranchir. Pépin fit aux Leudes un devoir de les aller soumettre. Il lève une armée , et il va livrer des batailles, traînant en Austrasie toutes les richesses et toute la puissance Neustriennes,

* Chr. de Frédëg. — Vie de Pépin le Vieux. Voici deux mots du chroniqueur : « Pépin , sans avoir le nom de roi , commença à régner en Austrasie avec là puissance royale, fit la guerre à Tfaéodoric, roi des Francs , et le vainquit dans un grand combat avec son duc Berthaire. •

HISTOIRE DE FRAITGE. 241

et aiTâiblissant, sous ce nom de gloire « les ambitions qui auraient pu remuer encore.

Tout succédait à Pépin. Il remporta des victoires, se fit payer des t'-^buts et ramena des otages pour sécurité de Tavenir. Alors mourut Tbierry, malheureux roi, qui venait de passer par le trône comme un simulacre.

Thierry avait porté dix-sept ans ce triste honneur de la royauté ; il laissait trois fils, Clovis, Childebert et Clotaire^ ces deux derniers en bas âge. Pépin prit le premier, seulement pour garder un semblant de succession dans cette royauté douteuse , qui finissait par n'être plus qu'un titre sans réalité, et sans honneur même. Quatre ans après, cet enfant mourut. Pépin fit un semblable roi de Childebert, l'aîné des deux autres frères. Et, pour lui, il continuait de garder l'Austrasie pour siège de son pouvoir, occupant les Leudes Neustriens à des guerres étrangères, trompant leur activité avec des batailles, attaquant tour à tour les Visigoths et les Allemands, et enfin revenant aux Frisons qui avaient rompu le premier traité. Cette fois, la guerre fut implacable. Les Frisons perdirent une bataille sanglante à Duestedern. Pépin les tint sous sa main comme des esclaves. Par bonheur il songea à en faire des chrétiens. Il leur envoya des prêtres pour les instruire. Le peuple les écouta avec avidile. Les chefs seuls restèrent fidèles à leurs dieux. Partout où le Christianisme se montre, c'est d'abord le même effet de sa lumière : le peuple y trouve un pressentiment de liberté; c'est pourquoi les maîtres hésitent à l'accepter, jusqu'à ce qu'enfin le mouveinent social les force à la subir.

Au dedans, au dehors, Pépin multipliait ses moyens de domination.

Il avait pour femme Plectrude, digne de lui par ses vertus et par son courage. Elle lui avait donné deux fils, Drogon et Grimoald, double instrument de sa politique.

Pépin avait confié à Drogon l'administration de la Bourgogne ; à^Grimoald il avait donné le titre de maire du palais de Neustrie , afin de retenir par lui, sous sa volonté, la royauté nominale de Childebert.

S4^ HISTOIRE DE FRAIÏGE. 715—720

Drogon mourut jeune. Grrimoald restait pour soutenir Tambition de son père, ou mieux encore pour la tempérer par ses douces vertus.

Pépin fît servir Grimoald à plus d'un dessein. H lui fît épouser la fille du duc des Frisons, qui s'était faite chrétienne, et avait pris le nom de Théodosine. Le père bar- 'bare (il se nommait Radbod) était resté païen ; l'ambition de cette alliance fît taire son fanatisme et sa haine. Toutefois la politique de Pépin devait rencontrer plus d'an obstacle ; et la destinée de sa race ne se préparait pas sans UD mélange d'accidents cruels et de fatales catastrophes.

Lui-même avait ses troubles domestiques. H avait été infidèle à Plectrude , et même , dit-on , il l'avait répudiée pour épouser Alpaïde ; ce lui fut une source de douleur et de gloire tout à la fois. L'évêque Lambert censurait publiquement ce double mariage. Le frère d' Alpaïde tua l'évêque. En même temps, Alpaïde mettait au monde Tenfant qui devait être Charles Martel.

Pendant que les grandes ambitions se remuaient autour de Pépin, le roi Childebert mourait sans bruit, laissant dans le cœur du peuple une mémoire bénie. Childebert , par sa bonté et ses vertus, avait donné de la dignité à ce qui restait encore du litre de roi. C'est une justice de l'histoire de garder ce nom avec quelque honneur.

Il Inissait un fils , nommé Dagobert; Pépin laissa tomber sur lui le vain poids de la royauté.

Cependant lui-même commençait à fléchir. L'âge trahissait son génie , et les Leudes commençaient à s'apercevoir de l'affaiblissement de sa volonté.

Tout à coup, ils reviennent à leurs habitudes de crimes. Ils supportent impatiemment que Grimoald reste assuré du gouvernement de la Neustrie , comme d'un héritage. La douceur de son commandement ne fait que les irriter. Ils vont appeler à leur aide la férocité de Radbod , le roi des Frisons , et il est vrai que Grimoald avait provoqué sa colère en délaissant sa fille Théodosine. On jura donc la mort de Grimoald.

La nouvelle s'était répandue que Pépin était atteint d*uiie

HISTOIBB BE FBAIVC&. 343

maladie mortelle , dans son château de Jupil , au bord de ]a Meuse. Aussitôt toutes les ambitions s'étaient précipi* tées. Grimoald courut aussi vers son père. Mairies meurtriers Vy suivaient. Fils pieux „ tous les jours il allait aux autels demander à Dieu de sauver Pépin. C'est là qu'on le frappa du glaive* Pépin revint à la vie , mais triste et désespéré , brûlant de poursuivre de sa vengeance les assasrsins de son ûls. Sa justice fut implacable; elle ressembla à de la fureur.

Après qu'il eût atteint les premiers complices par d'affreuses punitions, il voulut atteindre tous les grands de Neustrie par l'humiliation. Grimoald laissait un Bis qu'il avait eu d'une concubine. Il se nommait Théodoald. C'est cet enfant que Pépin eut le caprice d'établir maire du palais, et c'est Plectrude, une femme, qui irait exercer, sous son nom, l'autorité sur les Leudes superbes.

Mais il ne put achever cet ouvrage de colère. 11 mourut au milieu des menaces d'un avenir, qu'il commençait d'entrevoir, et qui troubla ses derniers jours. C'est ce Pépin nommé dans l'histoire Pépin le Vieux , et aussi Pépin d'Héristel ou d'Héristai , du nom d'un palais qu'il habitait, c'est lui qui fut le premier auteur de la grande destinée de sa race. Son génie n'eut rien d'extraordinaire ; mais sa conduite fut habile et exempte de ces fautes qui rendent inutiles les plus heureux accidents de la fortune , et les combinaisons les plus savantes de la politique. Rien non plus n'exigeait alors un caractère fait pour briser des obstacles par des coups soudains et précipités. Il se fai-^ sait encore des secousses dans cette constitution incom-* plète et irrégulière de l'empire Franc. Mais à part quelques essais de résistance , les esprits acceptaient facilement l'idée d'une autorité nouvelle , soit par la lassitude de l'anarchie, soit parce que le pouvoir qui grandissait à côté de la royauté de Clovis semblait une juste expiation des infidélités que les vieux Francs avaient à lui reprocher.

A vrai dire. Pépin , dans les alternatives de sa pohtique, tour à tour favorable ou contraire à l'intérêt des Leudes, était l'expression nette de leurs révoltes contre la monar-

2i44 HISTOIRE DE FRAUGB.

chie mérovingienne ou plutôt contre sa tendance gauloise ou populaire. Les résistances qu'il éprouva ne furent que des accidents de vanité ou d'ambition. La marche générale des choses lui était propice ; seulement, on peut dire que Tesprit des masses nationales représentées par le clergé chrétien sembla cette fois se retirer de la politique ou n'y point garder son inspiration naturelle. Ou bien aussi la Providence voulut se charger seule de dominer le renouvellement de la société. On eut pu croire d'abord que Fautorité nouvelle qui se préparait allait absorber la nation tout entière dans l'aristocratie franque ; une fois maîtresse , elle rentra dans la condition nationale et chrétienne qui déjà avait été plus forte que les conquêtes.

Suivons rapidement les récits de l'histoire.

Voici Dagobert, un enfant, roi de Neustrie ;Théodoald, un autre enfant, maire du palais ; Piectrude, une femme, maîtresse de l'État , et tous les Leudes soumis et immobiles devant ce reste de la volonté de Pépin.

Piectrude se hâte d'assurer son autorité. Elle va au-devant des difficultés qui pouvaient lui venir de sa rivale Alpaïde. J'ai nommé Charles, son fils, génie qui commençait à se faire jour. Piectrude s'empara de lui et le retint captif. Sa mère Alpaïde alla cacher sa vieillesse dans un monastère.

Peu à peu cependant les Leudes remuaient sous cette main de femme. La Neustrie voyait naître des commencements de rébellion armée. Piectrude les voulut comprimer par la violence, elle ne fit que les exciter. Enfin, elle appela des secours de l'Austrasie. Alors ce fut une guerre ouverte. Les Neustriens furent vainqueurs dans une bataille près de Compiègne *. Le jeune Théodoald se défendit comme un héros. Quelques jours après il mourait tristement de maladie. La mairie resta aux Leudes vainqueurs, qui élurent un d'entre eux , nommé Rainfroi (Raganfried) , lui imposant la tâche de porter les ravages dans l'Austrasie , mais sans songer autrement à la défense de la royauté

* Dans la forêt de Guise.

HISTOIRE DE FRANCE. SiS

deDagobert. Toutes ces querelles armées n'étaient qu'une, pure anarchie sans but et sans instinct politique. On accrut le désordre, en provoquant les Frisons et les Saxons. à se précipiter sur cette proie d'Austrasie.Tlectrude alla, se cacher à Cologne traînant avec elle son ca^>tif, le fils d'Alpaïde. Mais parmi cette vaste confusion, Charles rompit seschaînes, et il parut au milieu des peuples comme une espérance. Tous les cœurs allèrent à lui. On eût dit un ange envoyé du ciel , ou Pépin rendu à la vie ; TAustrasie se , réveilla du sein des ruines *.

Charles est reconnu duc d'Austrasie. On lui laisse re-~ prendre toute Tautorité de Pépin. En même temps Dagobert meurt, à Fâge de 17 ans; ce fut une distraction des batailles , et cette distraction fut propice à la fortune de Charles.

Dagobert laissait un enfant au berceau , on le nommait Thierry. Le maire Rainfroi alla chercher un autre roi. Il restait un fils du roi Childéric. Il avait échappé aux coups des meurtriers de son père , et il vivait inconnu et déshonoré dans un cloître. Rainfroi le montra aux peuples sous le nom de Chilpéric.

Pendant ce temps , Charles s'était hâté de se donner une armée en Austrasie. Il était de toutes parts pressé d'ennemis. Radbod , le roi des Frisons , vint l'assaillir avec fureur. Une première bataille fut contraire à Charles. Son activité répara ce malheur. Les Frisons et les Neustriens s'étaient réunis. Charles, trop faible pour les comballre , leur échappe. Es vont s'épuiser devant Cologne , où était enfermée Plectrude avec tous les trésors de Pépin. Plectrude prévient les catastrophes d'un siège par un traité, puis les deux armées se séparent , riches de dépouilles. C'est alors que Charles reparaît avec quelques corps de troupes , çà et là disséminées selon les calculs de sa prévoyance.

Rainfroi ramenait son armée avec le roi Chilpéric. Charles le surprend dans son désordre , auprès d'un lien

' Annal, HeU

2i6 HISXOIBE I)£ FBAIVqB.

nommé Âmblef , sur une petite rivière du même nem. Cétait un palais royal fortifié. Il se précipite avec quelques soldats choisis sur cette armée de victorieux. Il y jette la confusion et l'épouvante. Le massacre fut horrible. Le roi et le maire n'échappèrent qu'à peine à ce grand désastre.^

717. — Après ce premier succès , Charles se prépare à de nouvelles victoires. Toute l'Austrasie se lève en armes. Le roi Chilpéric veut venger sa honte. Au printemps suivant , la Neustrie et l'Austrasie vont se choquer de nouveau avec fureur. Charles imita son père , et envoya demander la paix par un hérâult : il prétendait seulement reprendre l'autorité de Pépin ; c'était une condition de vainqueur. Chilpéric exigeait qu'il posât les armes; on ne put s'entendre. Une bataille se livra pr^ de Cambrai ; elle fut atroce : les Neustriens furent vaincus.

Tout cédait à la fortune de Charles. Il s'avança vers Paris. Puis , tout à coup il s'arrêta , et alla afSermir sa puissance chez les Austrasiens. Plectrude , toujours maîtresse de Cologne , occupait aussi sa pensée^ D tourna d^ ce côté quelque» intrigues ^vante». PUctrude offrait de For pour avoir la paix. Charles ne refusa pas, mais, eu même temps , il faisait soulever les populations par des émissaires. Bientôt la ville fut en révolte ; Charles accourut, et Plectrude, qui l'avait tenu captif, devint sa captive à son tour.

Charles semblait donc être devenu mattre de tout le royaume. Mais il voulut faire sanctionner son pouvoir , et il se fit proclamer duc d'Austrasie , à Cologne , par une assemblée de Laudes. Puis il montra aux peuples une ombre de royauté , en tirant de l'obscurité un fils oublié du roi Thierry , nommé Clotajre. Nul ne se souvenait de ce prince, et l'histoire même n'a pas toujours vu la trace de sa descendance dans la lignée Mérovingienne S Ce n'était encore là qu'un roi de nom ; la puissance était ailleurs.

* « Les aocleiu btotorient, dit le père Daniel, Be marquent point son père , ni en quel degré de parenté il touchait aux derniers rois d'AMS-* traaie. •

HISTOn&B DE FBANCE. 247

Cependant le roi Chilpéric et son ministre Rainfroi ne voyaient plus comment ils lutteraient désormais contre la fortune de Charles. Ils invoquèrent Tanarchie.

Les Gascons s*étaient rendus formidables par leurs in^ vasions. Déjà ils occupaient tout un vaste pays , le long de la ligne entière des Pyrénées , et, chaque jour, ils s'avançaient vers le ceptre des Gaules, montrant aux rois francs une autorité qui pouvait leur être un secours ou une menace.

Au Nord , tout fléchissait sous la main puissante du duc d'Austrasie. Rainfroi se tourna vers le Midi.

Eudes (Ëudon), duc des Gascons, avait profité du premier désordre des rivalités entre Plectrude et les Noustriens, pour marcher vers Bordeaux. Puis il avait franchi la Garonne , et il semblait aspirer à dominer la moitié des Gaules. Chilpéric ne pouvait songer à arrêter ce flot dUnvasion; il y chercha une force. B envoya des députés au chef des Gascons , et il fit un traité par lequel il lui reconnaissait la souveraineté d'Aquitaine ; Eudes n'avait^ de sa part , qu'à s'engager à passer outre , pour combattre le duc d'Austrasie.

718. — Mais Charles courait au-devant de cette ligue. Les Gascons et les Neustriens marchaient réunis dans la direction de Rheims. Charles les avait devancés; ils croyaient le surprendre , ils étaient surpris. Une bataille mêm& fut inutile ; la coalition se rompit d'elle-même : la peur dispersa ce vaste corps de troupes, sans lien et sans chef. La fuite fut ignominieuse, précipitée ; Charles chassait devant lui ces combattants, qui croyaient s'être armés pour le pilla ge« Us s'en allèrent, traînant dans leur fuite le malheureux roi Chilpéric « qui les avait appelés comme des sauveurs. Alors , tout sembla prospérer à la fortune de Charles. La Neustrie était sans maître. Le roi Clotaire , ce personnage de roi ^ , que Charles s'était fait , pour rendre son commandement plus facile, ce roi mourait sans bruit : Charles avait tout un royaume ouvert à son ambition* Il

* Le père Daniel dit : Cftiolatre, qui faUait U personnage de rat ^Auitraiie»

248 HISTOIEE BB FRANCE. 720 — 730

fallait désarmer F Aquitaine ; Charles prépara la guerre ; mais d'abord il demanda la paix. Il exigeait que le duc renvoyât le roi Chilpéric , et le duc ne demanda pas mieux que de se délivrer, à ce prix , des menaces d'un tel vainqueur [720]. Chilpéric reparut parmi les Francs, mais comme un roi captif, dont le nom était désormais impuissant à dominer ou à retarder les destinées de sa race. On le laissa à Noyon avec quelques vains honneurs. Il avait senti l'amertume des affronts qui venaient atteindre en lui le grand nom de Clovis , et il avait fait un effort pour le sauver des ignominies. Mais il ne put vaincre sa fatalité; le monde s'était déplacé , et la mission de la conquête semblait achevée»

721. — Chilpéric mourut obscurément dans ces éclatantes conjonctures. Il ne laissait pas de fils. Charles alla reprendre dans l'abbaye de Chelles un jeune fils de Dagobert m , pour lui mettre au front la triple couronne de Neustrie , de Bourgogne et d'Austrasie , dont la puissance restait tout entière en ses mains. Cet enfant de sept ans s'appela Thierry de Chelles (Theodoricus). Ce ne fut qu'un nom de plus dans la succession d'une royauté qui ellemême n'était qu'un nom.

A partir de ce moment, la vie du duc Charles d'Austrasie est pleine de batailles et de victoires.

Il commence par soumettre à Angers le maire Rainfroi,^ à qui pourtant il laisse des honneurs et le titre de duc d'Anjou. Puis il va aux Saxons qu'il réduit à leur vieille condition de tributaires , après avoir couvert de ruines le pays qu'ils occupaient. Il passe aux Allemands , arrive au Danube , frappe de dévastation toutes les régions où l'indépendance s'était essayée , atteint les Bavarois, les frappe de même , et ne se laisse désarmer , qu'en recevant en otage la nièce du duc Odilon , Sonnéchilde , qui ensuite devint sa femme.

Le ressentiment était plus profond contre les Frisons; Charles leur réserve toutes ses colères. Le roi Radbod venait de mourir; son successeur, Popon, plein de jeunesse et de courage, espère résister aux armes du vainqueur. Les batailles sont sanglantes ; elles ne font qu'irriter

HISTOIRE DE FRAI^GE. 2il9P

les Francs. La guerre se termine par la conquête de la Frise qui devient une partie de TAustrasie.

Charles se tourne aussitôt vers FAquitaine. Le souvenir du doc Eudes lui restait comme une blessure. Il va l'atteindre avec ses Gascons; la résistance est opiniâtre; Charles enfin reste maître, il repart pour son gouvernement , chargé de dépouilles et de trésors.

D'autres destinées s'ouvraient à lui et une gloire plus haute devait consacrer et légitimer ces premières gloires^

Remontons de quelques années.

La domination Visigothe avait eu quelques alternatives peu aperçues par l'histoire. Les Francs avaient pris quelquepart aux querelles intestines dans le Languedoc, mais san& résultat décisif pour l'indépendance de celle partie des. Gaules [676]. Trois rois Visigoths se suivirent, Egica, Viliza et Rodéric (ou Rodrigue), avec des fortunes diverses; le4 deux premiers, paisibles dans leur royauté, le dernier > frappé par la foudre des révolutions.

Rodéric avait auprès de lui un capitaine, nommé Julien, savant aux batailles comme aux affaires de la politique. Il l'envoya en Afrique négocier avec les Sarrasins, qui s'eik étaient rendus maîtres, et , dans son absence, il fît violenco^ à sa fille, d'autres disent à sa femme. A celte nouvelle,, Julien furieux change l'objet de ses négociations, au lietb de la paix il cherche la guerre. Les Sarrasins. écoutent sa voix. Et enfin après quelques essais timides, il les jette comme un vaste flot sur l'Espagne. L'histoire de cette invasion est ici de trop. Elle aboutit à une immense bataille où le roi Rodéric fut tué. Son corps ne fut point trouvé parmi les monceaux de cadavres. Telle fut la vengeance? de Julien.

Les Sarrasins maîtres de l'Espagne devaient poursuivreles restes de la nation Visigothe, jusque vers les Gaules. L'émir Zama (El Samah), qui avait conduit l'irruption», parut aux Pyrénées , et le duc Eudes s'effraya à cet aspect». î?endant plusieurs années , il sut contenir les Sarrasins par les traités. Enfin ils débordèrent sur le Languedoc, et il& vinrent assiéger Toulouse. Eudes fut alors contraint dere«

250 HISTOIEB DE FBANGE.

courir aux batailles. Il alla attaquer les barbares, il fut assez heureuic pour les vaincre : lui-même tua Témir de sa main.

Les Sarrasins, rejetés en Espagne, se donnent un chef, en attendant les ordres du calife Jazid ; ce chef fut Abdé* rame (Abdel Rahman), nom terrible, contre lequel Dieu réservait un autre nom plus terrible encore.

Abdérame fit d*abord la paix , et Eudes vainqueur la crut fortifier par une alliance plus intime avec un chef Sarrasin du nom de Mugnos (Othman ben Abi Nessâ, surnommé Munuz dans les histoires arabes). Ce chef avait été deux fois gouverneur de la Péninsule. Il avait une influence de faction parmi les Arabes, et Eudes lui donna en mariage sa fille Lampagîe, d*une admirable beauté. Cétait au moment où Eudes voyait apparaître au nord des Gaules cette autre fortune de Charles qui menaçait de tout engloutir. Dans Talternative des périls, Eudes crut devoir'se protéger contre ceux qui lui venaient du contact immédiat de la barbarie.

Mais il fut emporté au delà des bornes. Ce qui devait lui être une protection lui devint une ruine. Au moment où il comptait sur ralliance qu'il avait faite pour se fortifier contre les armes de Charles d'Austrasie, des dissensions éclataient chez les Sarrasins. Mugnos avait voulu essayer Findépendance contre Abdérame : Abdérame courut sur lui pour le punir. Le malheureux, errant dans les montagnes, fut réduit à se précipiter du haut d'un rocher, pour se donner la mort , et sa femme fut envoyée en Afrique pour servir aux plaisirs du calife. Elle lui arriva avec la tète de son mari^.

Abdérame ne s'arrêta pas à cette première vengeance, n passa les Pyrénées, non point pour aller secourir le duc d'Aquitaine, mais pour l'aller exterminer. Toute l'Aquitaine fut ravagée. Eudes, resté seul après d'horribles massacres, courut se jeter dans les bras de Charles. Celui*ci avait vu de loin ces orages. Il avait préparé ses armées, et déjà il avait compris qu'il lui fallait recueillir tout son génie pour

' M. Faariel a très-bien analysé les chroniques qol se rapportent à eette époque de» réyolutions méridionales.

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marcher au-devant des périls qui menaçaient non-seulement Tempire des Francs, mais le monde chrétien tout entier. ^

732. — Des deux côtés marchèrent donc les deux grandes force» de la destruction et de la conservation, Tlslamisme avec sa barbarie, le Christianisme avfic sa liberté; l'un et Taujtre représentés par deux hommes supérieurs, par doux de ces envoyés de la Providence, soit pour exterminer, soit pour sauver les peuples.

Abdérame s^était avancé par delà Bordeaux , pillant et saccageant tout ce qui se rencontrait sous ses pas, incendiant surtout les églises, menaçant les Gaules chrétiennes d'une immense destruction. « Saintes avait péri. Limoges cédait ; Poitiers, livré au pillage, voyait le feu dévoror sa riche basilique de Saint-Hilaire*. » L'épouvante était partout; à Topposé marchait avec une précaution imposante Charles, préoccupé de la plus haute mission qui eût été donnée à un génie d'homme depuis l'apparition du Christianisme. Francs et Gaulois se trouvaient alors confondus pour défendre une même cause, la civilisation et k liberté. Eudes ne devait pas être inutile à cette lutte, lui qui allait aux batailles avecle ressentiment de ses affronts. Ses débris desoldats le suivaient, ardents à venger une affreuse défaite. Tout annonçait un vaste choc, et les peuples s'amoncelaient pour voir en silence. ce grand spectacle.

Charles avait passé Tours. Il vint s'étabUr non loin de Poitiers. Les deux armées semblèrent s'arrêter d'étonnement en face l'une de l'autre* Celle des Sarrasins ressemblait à un peuple tout entier qui s'était déplacé pour aller s'établir en d'autres demeures. Charles n'avait que des cambatiants d'éhie, armés pour défendre les foyers sacrés, les temples', la patrie. Charles commanda avec prévoyance toute la marche delà bataille qut devait finir par s'engager. Eudes suivit ses ordres comme un soldat. Enfin les Sarrasins impatients sortirent à flots de leur camp, et inondèrent la plaine qui s'étendait devant eux. On eut dit que

' KL de Pc^yromouBU

l'armée Eranque devait rester comme engloutie dans ce torrent. Mais le duc d'Aquitaine volait partout en dehors de cette vaste inondation, attaquant, harcelant, repoussant, poursuivant les multitudes, à mesure qu'elles s'affaiblissaient à l'extrémité des rayons de cette vaste bataille. Et en même temps Charles restait comme un rocher de fer, immobile sous cette énorme irruption. Les Sarrasins s'étaient dix fois brisés sur ses Gaulois et ses Allemands armés de leurs haches tranchantes et de leurs petites lances. Charles semblait vouloir épuiser de la sorte la fureur impétueuse des barbares. On eut dit qu'il attendait le moment de la victoire, comme si elle n'avait pu manquer à son génie. Tout à coup une immense clameur part du camp des Sarrasins. Là paraît une vaste image de confusion et de fuite. C'était Eudes qui, poussant les barbares à mesure qu'ils se précipitaient sur l'armée de Charles, avait fini par entrer dans leur camp, et frappait à mort ceux qui le gardaient, femmes, vieillards, enfants. Les gémissements et les cris des vaincus^ mêlés aux acclamations des vainqueurs, firent bientôt une horrible confusion. Et alors Charles commença à faire mouvoir son armée, jusqu'alors fixée à la même pipce. Les Sarrasins rentrent en masses désordonnées dans leur camp. Ils y trouvent un affreux spectacle de massacres. Eudes s'était aussitôt éloigné pour sauver sa petite troupe de vainqueurs. Tel était son office dans cette vaste mêlée. Mais Charles s'avance toujours. Abdérame recueille ses dernières forces pour l'arrêter; alors se fait le dernier effort de la bataille. Abdérame y est tué; il tombe et disparaît parmi des monceaux de cadavres. Ses lieutenants ne songent plus à résister; ils rentrent à leur tour dans le camp. La nuit qui survient les protège un instant contre la victoire; mais, à l'aspect de tant de morts, ils voient qu'ils ne pourront point essayer de se défendre par les armes ; ils prennent la résolution de fuir. Le lendemain, ce fut donc un nouveau spectacle qui s'offrit aux regards de Charles. Tout ce qui restait de Sarrasins s'était répandu au loin ; tout fuyait au hasard en raille sens; le camp restait ouvert. Charles et Eudes y entrèrent

HISTOIRE DE FRAIÏGB. 253

sans obstacle. Les soldats trouvaient une immense proie, prix de la victoire. Charles sembla dédaigner de poursuivre les multitudes dispersées; il laissa aux populations le triste soin de les égorger. La fuite était surtout dirigée vers Torient des Pyrénées ; par là les vaincus espéraient regagner l'Espagne. La plupart furent surpris par le massacre. La Gaule méridionale resta couverte des débris de cette destruction. Les histoires sont pleines des récits du carnage qui fut fait dans cette mémorable bataille de Poitiers. Paul Diacre, qui écrivait sous Charîemagne , fait monter le nombre des morts à trois cent soixante-quinze mille. Apparemment il y comprend les femmes , les enfants , les vieillards , multitude désordonnée qui dut périr sans défense dans la longue confusion de la bataille et de la fuite. Les histoires modernes contestent ce nombre prodigieux, uniquement parce qu'il est prodigieux. Cependant on ne peut que supposer l'énormité des massacres, quand on songe à l'immense effusion qui s'était faite de la barbarie en Espagne , et de l'Espagne dans les Gaules , quand on songe à l'épouvante qui , tout à coup , glaça le cœur des nations chrétiennes à l'aspect de cette énorme irruption; et enfin quand on voit le vainqueur immortalisé par cette bataille, et son nom même changé et presque divinisé par la gloire de cette vaste extermination. Charles fut, en effet, appelé Martel, pour avoir été le marteau de Dieu , et avoir écrasé ces masses qui semblaient devoir tout engloutir. On ajoute que l'armée de Charles ne perdit que quinze cents combattants , ce qui indiquerait que la destruction des Sarrasins se fit surtout dans le désordre de la défaite. Quoiqu'il en soit de ces récits , oh l'histoire accepte toujours volontiers quelque peu d'exagération, Charles n'en fut pas moins le hbérateur de l'Europe et le père de la civilisatiar^.. L'imagination s'effraie à la seule idée des destinées qui semblaient promises à la plus noble portion des nations éclairées, si, à \a place des bienfaisantes illuminations du Christianisme , s'étaient établies par le glaive les aveugles atrocités du Coran. Charles Martel fut encore un de ces hauts envoyés de Dieu qui, selon les temps, parurent dans

%54 HISTOIRE DB FRAIUGS.

les Gaules comme au centre de la défense du catholicisme pour sauver l'Église et le monde civilisé par elle. Qovis avait été opposé à la domination de la barbarie arienne , qui déjà menaçait la religion chrétienne, la religion du peuple et des nationalités ; Charles Martel fat opposé à Firruption de la barbarie mahométane , qui levait son glaive sur FEurope et s'apprêtait à Fétooffer sous son pouvoir de plomb. Tel fut le double rayon qui brilla au front de ces deux héros , instruments Fun et Fautre de la Providence et de ses desseins sur les Gaules.

La victoire de Charles Martel remplit de joie tous les peuples. De toutes parts il s'éleva des acclamations et des actions de grâces vers le ciel. A Tours , une éghse fut érigée sous Finvocation de Saint-Martin-lo-Bel, c'est-à-dire de la guerre, de bello, en mémoire de cette protection éclatante des armes chrétiennes *. L'Europe tout entiàre s'arrêta d'étonnement et d'admiration devant le génie qui venait de la sauver.

Mais aussi toute une révolution se faisait au profit de cet homme ou de sa race. D continua de marquer sa destinée par des coups hardis et rapides.

Les Sarrasins , refoulés vers l'Espagne , essayèrent des intrigues dans le Languedoc, dans la Provence, dans la Bourgogne même. Charles tomba sur ceux qui nourrissaient des pensées de perfidie. Tout rentrait dans la soumission à son aspect.

733. — Les Frisons essayèrent de secouer le joug. Il courut les comprimer par les armes.

Pendant ce temps , son œil suivait de loin Eudes, le duc d'Aquitaine , qui avait eu sa glorieuse part de la victoire de Poitiers , mais qui volontiers revenait à son amour de Findépendance. Charles était prêt à jeter sur lui tout le poids de son pouvoir. La mort du duc prévint les ruptures. A cette nouvelle, Charles courut vers Bordeaux. Eudes

' Le père Daniel dit : /{ y a auprès d$ Toun une église appelée Saint-Martin-le-Bel , etc. G«tte tradition est perdue aujourd'hui comme beaucoup d'autres.

HISTOIEB DB FBAKCE. 255

avait laissé un fils nommé Hunalde , ou Hunoald ; Charles lui laissa le titre de duc ; mais en retenant pour lui le droit de commander à l'Aquitaine. Il se fit prêter serment de fidélité. Déjà il se sentait maître , et il ^^accoutumait à exercer rempire.

Aussi bien le roi Thierry III (Théodoric) était à peine aperçu sur le trône. Tout s'était déplacé dans le royaume, et la royauté n'était qu'un simulacre.

735. — Il arriva que ce roi mourut vers le même temps. Charles ne songea pas à lui donner un successeur , et la Nation n'en sentit pas non plus la nécessité. La puissance royale était visible ; le nom de roi était de trop.

Alors Charles put voir s'ouvrir devant lui toute sa destinée; et, s'il eût une pensée d'usurpation, jamais pensée ne dût être plus libre , et même ne dût paraître plus innocente.

Charles pouvait prendre le trône. Il se contenta de le laisser vide.

Il se remit à son œuvre sociale et protectrice. Popon, duc des Frisons, renouvelait ses tentatives de révolte. La haine du Christianisme s'ajoutait à son amour de l'indépendance. Charles se jeta sur lui cette fois avec la volonté d'en finir; il le tua de sa main dans une bataille. La Frise fut ravagée; les temples d'idoles furent brûlés; le pays fut traité comme une conquête : il perdit son existence politique, et devint une province firanque ou gauloise.

En même temps, des résistances nouvelles se faisaient sentir dans la Burgondie et dans la Provence. Les Sarrasins y payaient des complots. L'esprit de rivalité aristocratique favorisait l'intrigue. Mauronte , un puissant Gallo- Romain , qui depuis longtemps commandait en Provence avec le titre de Patrice ou de duc, s'était surtout jeté avec ardeur dans ces plans de conspiration.

Charles quitta la Frise pour tomber sur les conjurés. Il fit des punitions éclatantes. Il porta la guerre dans la Bur* gondie, fondit sur Lyon qui s'était uni aux mécontents, passa en Provence, frappa de son épée Arles et Marseille,

et alla paraître devant Avignon, oîi se complotaient les perfidies^ Il prit la ville d'assaut , et se hâta de sceller ces victoires isolées par une dernière et décisive victoire.

Narbonne était le centre du pouvoir que les Sarrasins avaient établi après les Visigoths sur le midi des Gaules; Charles courut attaquer la guerre dans son foyer. Mais les Sarrasins affluaient d'Espagne , ayant à leur tête Témir de Cordoue. Ils n'avaient pas eu le temps de sauver Avignon; ils espéraient sauver Narbonne. Ils arrivaient par mer, et ils débarquèrent à l'embouchure de la rivière de Berre (Beze), vers le val de Corbière, où les Visigoths avaient autrefois bâti un palais. Charles laisse le siège entrepris et court au-devant des Sarrasins. La bataille est rapide ; l'émir y est tué. Les Sarrasins veulent s'enfuir sur leurs vaisseaux ; les Francs s'y jettent avec eux : le carnage fut horrible.

737. — Alors Charles va consommer son œuvre. H se saisit de Nîmes, de Béziers, d'Agde, de toutes les places fortes qui avaient pu jusque-là servir d'asile aux Sarrasins. Toutes les Gaules furent affranchies. La barbarie recula sans retour par delà les Pyrénées, et Tempire Français commença pour la première fois à paraître avec son imposante unité. Par malheur, cette délivrance ne se fit qu'au prix des massacres et des destructions : la plupart des villes méridionales furent ravagées. La Gaule payait sa liberté par des ruines; ce souvenir pesa longtemps sur la gloire de son libérateur.

738. — Charles toutefois eut encore à combattre. Les Saxons avaient profité de son éloignement pour se révolter; il courut à eux, les vainquit et les frappa de tributs. Pendant l'expédition, le ducMauronte, qui avait échappé aux punitions de la Provence, reprit Avignon. Charles revint du fond de la Saxe. Le duc Mauronte s'alla cacher dans les montagnes. La paix reparut enfin dans toutes les Gaules.

Mais bientôt d'autres événements se montrent au loin.

Une extravagante hérésie était née à Constantinople.

L'empereur Léon, dit l'Isaurien, avait porté un édit con-

tre les images des Saints, et partout on s'était mis à cette guerre d'extermination avec frénésie. Ce fut là une étonnante hérésie, venant d'un prince qui avait des statues qu'il eût été criminel d'insulter apparemment. On affectait de croire que les chrétiens catholiques adoraient la pierre, ou le marbre, ou la toile des images saintes; c'était un prétexte qui devait se reproduire plus d'une fois dans la suite des combats contre l'Eglise. Toujours est-il que les Iconoclastes, les briseurs d'images, se ruèrent sur les temples, les dévastèrent, et en firent une solitude muette, digne de servir de lieu de prière au fanatisme des illuminés. Les peuples d'Occident s'émurent à la nouvelle de ces barbaries. En Italie, où se conservait une sorte de suzeraineté de l'Empire, les armées grecques furent prêtes à proclamer un autre empereur, comme aux premiers temps des luttes des centurions, et de l'anarchie du palais. Luitprand, alors roi des Lombards, profita de ce désordre pour s'emparer de Ravenne. Dans les Gaules, où se perpétuait aussi je ne sais quelle tradition de respect pour la souveraineté impériale , on brisa les statues de l'empereur , comme par des représailles toutes naturelles. Le pape Grégoire II garda seul de la modération dans cette mêlée de vengeances ; mais il condamna, dans un concile tena à Rome, le décret de l'empereur, et il lui écrivit pour le ramener à des sentiments meilleurs, surtout en se montrant prêt à résister jusqu'au martyre à sa colère. L'empereur était furieux : il voulut s'emparer du pape et le jeter dans les exils; mais l'Italie tout entière protégea le pontife. Dans cet ébranlement, Grégoire mourut. Le pape Grégoire III, son successeur, avait hérité de ses vertus et de son zèle. La lutte se perpétua. Une flotte grecque vint périr par la tempête dans la mer de Sicile. Mais d'autres dangers se montrèrent. Le roi des Lombards grossit Tanarchie par ses entreprises d'ambition. Le pape restait dans Rome , assailli par mille ennemis. Le désordre était au comble. Grégoire III, pliant sous les périls, se tourna , vers Charles Martel. C'était juste au moment où le héros venait de donner la paix à toutes les Gaules.

Charles Martel avait des liaisons avec les Lombards , et le pape devait rencontrer des obstacles pour briser ce lien politique. Il écrivit au vaillant capitaine, à qui il donnait le titre de subregulus (vice-roi), des lettres pleines de douleur et de supplication, lui montrant l'anarchie dévorante de ritahe , lui demandant de ne pas préférer l'amitié du prince des Lombards à l'amour qu'il devait au prince des Apôtres, et l'adjurant de publier sa foi en portant secours à l'Église désolée, et d'accroître ainsi sa renommée dans toutes les nations du monde.

Charles Martel ne se hâtait pas. Le pape renouvela ses prières par des ambassades; il envoya à Charles les clefs du tombeau de saint Pierre, avec de riches présents et le titre de consul. Il semblait lui offrir la souveraineté de ritahe , et il annonçait la fin de l'autorité de l'Empire. Les grands de Rome s'étaient joints aux supplications du pape. Tout un avenir inconnu semblait se découvrir. Charles fut séduit par cette grande image d'une destinée nouvelle pour l'Éghse, pour les Gaules et pour l'Europe. Le monde à ce moment se déplaçait. Charles Martel comprit cette immense transformation ; mais il ne devait avoir que l'honneur de l'avoir préparée. La mort vint brusquement déconcerter ses premiers plans de politique, encore tout enveloppés de mystère. L'empereur, le pape, Charles Martel furent presque frappés à la fois. Le monde attendait d'autres génies.

741. — Cette mort de Charles Martel laissait dans l'empire Franc une immense révolution à consommer. La race Mérovingienne avait rempli ses destinées. Son principal office avait été d'implanter la monarchie dans le sol Gaulois. Toutefois , quand cette œuvre fut faite^ grâce à la puissante action du clergé chrétien , les passions franques se réveillèrent , et voulurent rétrograder jusqu'aux lois et aux mœurs de la Germanie. De là cette réaction d'un demisiècle ï^à laquelle se mêlèrent des rivaUtés confuses , et qui aboutissait à un changement de race pour toute satis^ faction, mais sans pouvoir arrêter la marche indomptée d'une nationalité déjà faite.

HISTOIHE DE FRAIfGS. 2iS9

C'est sous ce point de vue qu'il faut envisager les événements qui viennent se personnifier dans cette grande figure de Charles Martel.

Charles Martel parut être l'homme des Lendes contre la race de Clovis ; mais il fut surtout l'homme de la rérolution générale qui se consommait sur le sol -Gaulois.

La grande fusion des peuples conquérants et des peuples conquis était faite. Au-dessus de cette fusion s'agitaient, comme toujours , des intérêts personnels, avec le crime pour auxiliaire et l'usurpation pour espérance. Mais ces conflits n'étaient guère que des accidents , et le changement de race lui-même était sans importance dans le grand fait de la révolution , qui emportait le monde moral.

Ainsi Charles Martel , jugé jusqu'à présent sous le point de vue des ambitions de palais , reparaît avec un caractère plus haut, celui d'une mission sociale ou providentielle, dans laquelle se noient en quelque sorte les misères et les fautes de sa vie.

Les ecclésiastiques de son temps , qui écrivaient des chroniques ou des histoires édifiantes , étaient disposés à le juger comme un ennemi de la Rehgion; car dans le désordre des séditions, et dans la mêlée des partis-, obligé de se fortifier par les armes et par l'argent, il dépouilla plus d'une fois le clergé pour entretenir ses armées ou pour enrichir ses fidèles. Des jurisconsultes se sont trouvés pour justifier légalement ces spoliations; c'est une sorte de flatterie qui ne manque jamais à la violence quand elle triomphe *. Mais cela même est inutile. La guerre, quand elle passe sur la terre, n'a point pour objet de laisser intactes les lois naturelles et régulières de l'ordre. Charles Martel vécut dans la guerre : toute sa vie fut un combat. Il foula donc les peuples. L'Église eut à souffrir des violences communes. Pour se soustraire à la spoliation , il arriva même que des évéques et des moines se firent hommes d*épée; par là, ils conservaient le privilège

' Voir le père Daniel , au sajet de Baronlus , i*' vol. iB-4^y 499. -^ MoDteisquieu , Esp. des Lois, Liv. xxxi , cbap. 2«

de leurs fiefs; c'était un désordre de plus : c.*^ qui prouve que tout se déplaçait , et que tout marchait de force à une immense révçlution.

Ceci n'absout point les violences , mais les explique. Charles Martel fut un grand homme , mais il fut homme, n eut des entraînements de pohtique, il eut aussi ses vices privés. L'histoire lui a reproché surtout des scandales de mœurs, et c'est trop souvent une altération de la gloire des guerriers.

Charles Martel laissait plusieurs enfants, qui lui étaient nés de ses femmes légitimes ou concubines.

Se sentant mourir, il avait appelé auprès de lui, dans son château de Verberie, près Compiègne, tous les grands du royaume, comme un maître qui va disposer de l'Empire. Là, devant eux, il avait fait le partage du royaume, en faveur de Carloman et de Pépin, fils de sa première femme Rotrude. Griffon, fils de Sonnechilde, de Bavière, sa seconde femme, était exclu de la succession. Les supplications de Sonnechilde lui firent obtenir seulement une petite part de royauté dans le centre des Gaules. Ce fut une occasion de trouble.

Ce serait peut-être ici une occasion pour l'histoire d'éclairer cette idée du mariage, qui dans les vieilles annales apparaît si souvent souillée ou confuse. Une observation doit suffire, et je l'emprunte à un étranger.

« Il n'est parvenu à notre connaissance, dit l'historien Pfister, aucun exemple de polygamie ; mais on voyait beaucoup de haisons qui n'avaient pas été consacrées par les formalités du mariage ; ces liaisons s'appelaient concubinats et n'étaient point défendues par la loi; elles trouvaient leur châtiment dans la perte des droits fondés par le mariage ^ »

Dès que Charles Martel ne fut plus, Carloman et Pépin disputèrent à Griffon sa portion de commandement. Toutes

* Hist. d^ Allemagne. « Chez les FrancB, les fils des rois nés des concubines d'un rang inférieur n'avaient point droit à l'héritage paternel. » Heinich . ouvrage cité par Pfister.

HISTOIRE DE FRANGE. %i

Jes rivalités s'émurent. Au Midi, Hunoald, le duc d'Aquitaine, qui avait juré sa foi à Charles Martel, courut à la défense de Griffon comme pour reprendre sa propre liberté. Au Nord, les Bavarois et les Allemands avaient le même prétexte de révolte. Les deux frères volèrent d'abord vers l'Aquitaine; la rébellion fut vaincue. Ils n'avaient plus qu'à aller au-devant des périls qui pouvaient venir de la Germanie. Mais au moment obl'un et l'autre semblaientmaîtres du royaume, et pouvaient croire les peuples tout prêts à voir la couronne briller à leur front. Pépin, par des calculs de politique, restés mystérieux dans rhistoh*e, se décida tout à coup à faire encore reparaître un roi de la race de Clovis; roi inconnu des peuples, et dont le sang même était douteux. Les uns le croyaient fils de Thierry II, les autres de Chilpéric H, ou bien de ce Clotaire IV, que Charles Martel avait fait roi d'Austrasie par des calculs de même nature.

742. — Le partage de la monarchie avait donné à Pépin le gouvernement de Neustrie, de Bourgogne et des contrées méridionales. C'est pour cette partie des Gaules que Pépin fit ce simulacre de roi. On le nommait Childéric. Il eut l'air de clore l'interrègne qui avait été si merveilleusement rempli par Charles Martel. C'était une préparation de plus à une royauté plus réelle.

743. — L'Austrasie gardait son indépendance, sous le gouvernement de Carloman. C'était comme une principauté séparée, et Carloman faisait tout l'office de la royauté. Il s'appliqua à réparer les maux de la guerre. Il calma les ressentiments du clergé; il assembla un concile dans le palais des Estines *, et dans les actes de ce concile on voit tous les signes d'une souveraineté reconnue par les évêques et par les grands.

C'était une position distincte entre les deux frères , qui ne s'explique que par des vues diverses de politique , ou

' Près de Binches , en Hainault* Le père Daniel dit x on en voit encore les ruines.

262 HISTOIRE DE INUUIGS.

par la disposition diiïérente des deux pays *. Mais cette variété de situations n'altéra pas entre eux Tharmonie.

Le génie envieux de la reine Sonnechtldeleur avait suscité des difficultés de toute sorte ; ils résolurent de concert de renfermer dans le monastère de Chelles. Mais de sa prison même elle excitait les Francs. Hiltrude, sœur des deux princes, lui était un instrument, et comme le duc de Bavière nourrissait ses pensées d'indépendance, Hiltrude s'alla jeter dans ses bras : et il en fit sa femme, au lieu de la rendre à ses frères qui la réclamaient. La guerre devait éclater après ces violences. Garloman et Pépin allèrent at* laquer les Bavarois, qui se tenaient retranchés derrière la rivière de Lech. La bataille fut sanglante. Le duc de Ba^ vière ne put résister à l'ardeur des Francs, son armée fut détruite et il s'enfuit jusqu'à la rivière de Flnn, laissant le désordre après lui.

Les Allemands et les Saxons s'étaient mêlés à la révolte ; il3 furent atteints par la même punition. Lorsque l'armée Franque eut ravagé la Bavière , elle se jeta sur la Saxe; le* duc des Saxons, Théodoric, vint demander grâce : on lui laissa son duché.

C'était Garloman qui restait charge de donner suite à la victoire remportée sur les Bavarois ; car aussitôt que la guerre avait éclaté, le duc d'Aquitaine avait encore repris< les armes ,. et Pépin accourut du fond dé la Germanie pour allier réprimer ses tentatives.

746. — Tout cédait à la fortune des deux frères. Mais tout à coup une révolution se fait. Garloman renonce à sa portion d'empire. Il va à Rome , porte de magnifiques présents au pape, se fait tondre, et se jette dans la vie monastique. Tout parut libre danscetlevocationsoudaine.il

* Dans le concile tenu à Soisfions [744] , la date est prise de Tannée du règne de Childéric. Dans le concile d'Austrasie , au contraire, Garloman parle en souverain. Il se donne le titre de duc et prince des Francs , et il parle du conseil des grands en disant : Optimatum meo^ rum. La Révolution semblait plua avancée en Austrasie : tout y était fini.

s'était d'abord fait bâtir un monastère sur le montSoracte; bientôt il chercha une solitude plus profonde , il alla se cacher dans le monastère du mont Cassin; chose singulière! Hunoald , duc d'Aquitaine , donnait dans le même moment le même exemple. On l'avait vu , dans ses révoltes, com^mettre des ravages impies. Il avait en dernier lieu incendiéla cathédrale de Chartres ; tout à coup il quitta le monde et s'en alla, lui aussi, s'enfermer dans un monastère^ lais* sant son duché à son fils unique, nommé Waïfer, jeune prince rempli de vertus et de génie.

Pépin restait donc seul maître de l'Empire. Griffon , ce troisième fils de Charles Martel , qu'on avait écarté de la puissance, fît un effort pour prendre l'Austrasie. Quelques nobles Francs lui venaient en aide , et une petite arméai s'était formée pour lui dans la îhuringe. Les Saxons, toujours indomptés, avaient saisi cette occasion nouvelle de* révolte. Pépin reparaît au delà du Rhin, déconcerte les- Saxons par sa rapidité , rase leurs châteaux , et jette dans< les fers leur duc Théodoric.

Et cependant Griffon avait quelques- partisans dans les Gaules. Pépin revient les réduire par son activité. A ce moment, Odilon, le duc de Bavière , meurt. Griffon , fils de Sonnechilde, laquelle était nièce d'Odilon, avait quel-que droit auprès des Bavarois ; il se fait proclamer leur due, à Texclusion d'un jeune enfant, nommé Tassillon , que le duc Odilon avait eu de Hiltrude , sœur de Pépin , le mèm6i qui devait un jour se trouver si longtemps en face du génid' de Charlemagne.

747. — Pépin repasse encore le Rhin, et détruit brusque*ment cette usurpation. Griffon est forcé de laisser le trône» au jeune Tassillon ; lui-même tombe aux mains de Pépin-, son frère, qui lui donne un apanage de douze comtés, dans la Neustrie, avec le titre de duc, pour toute ? '^ûlion.

748. — Dès l'année suivante , Griffon renon. ait à cette grâce , et se jetait dans les bras du nouveau duc d'Aquitaine ; mais en même temps Pépin se déclarait roi. Il avait fait l'essai de la puissance , et il sentait que rien ne pouvait désormais résister à son ambition.

264 HISTOIBE DB FRANCE.

Ici l'histoire doit s'arrêter , ce semble, pour expliquer cette transformation nominale d'empire, et la curiosité semble ici attendre la révélation de je ne sais quels secrets de politique par lesquels on suppose que dût être longuement préparé Tavénement public et définitif d'une autre race au trône des Francs.

Mais c'est se méprendre que de chercher l'explication desrévolutionshumaines en dehors du récit des événements qui les ont progressivement fait naître , ou, si l'on veut , simplement manifestées.

Le génie des hommes est pour beaucoup , sans doute , dans ces changements ; mais le temps y est pour beaucoup plus encore , le temps , cet instrument infatigable de la Providence sur l'humanité.

Donc, ne nous perdons pas en conjectures sur les raffinements de la pohtique de Pépin , et n'allons pas chercher le secret de ses ruses et de ses intrigues pour expliquer une révolution que le cours des choses avait produite et qui eût* été complète , même quand il ne se lût pas trouvé un génie d'homme pour s'en emparer, et la personnifier en lui-même.

Il en arrive toujours ainsi* des grandes transformations sociales. Cestla marche des temps qui les amène, et quand elles sontachevées, il semble que Dieu lient là sous la main quelque homme tout prêt pour les résumer en sa personne; et c'est cet homme qui ensuite donne le branle à la société modifiée et la lance dans un avenir où devront se rencontrer sans fin des révolutions toujours nouvelles avec des accidents toujours nouveaux , comme si la mobihté , qui est le signe de l'imperfection , était par cela même tout le fonds de l'humanité.

Ce que Thistoire doit faire , dans l'étude de ces changements,- c'est d'en suivre le mouvement le plus général; car en chacune des transformations successives d'une société, il y ^ une pensée dominante qu'il est aisé de découvrir, et autour de laquelle s'agitent les mille passions humaines avec le crime et Tanarchie pour cortège , sans rien changer néanmoins au cours des choses, sorte de puis-

sance inexplicable , que le philosophe appelle du nom mystérieux de fatalité^ parce qu'il ne sait pas le sens sublime du mot chrétien de Providence.

Or , dans la marche des deux siècles de conquête qui Tiennent de passer sous nos yeux, cette révolution dominante s'était facilement révélée ; nous n'avons plus qu'à la rendre sensible en quelques mots.

La royauté Franque, avons-nous dit^ avait dès le commencement subi la loi des vaincus.

Ce furent les Gaules qui , avec leurs mœurs^ et leurs lois , et leur religion , et leurs prêtres, souvent avec leurs personnages demi-nationaux et demi-romains^ ou bien avec leurs traditions de municipalités indépendantes , dominèrent la conquête et T absorbèrent en quelque sorte.

Cependant la conquête gardait son action distincte, parce qu'elle représentait une force d'action qui, en ce temps d'épuisement, manquait à la Gaule. En cela même, elle devint nationale, puisqu'elle servit de lien à une société défaillante et délabrée^

Tel fut l'office de la royauté Mérovingienne. Toute Franque qu'elle était, elle se fit Gauloise, comme pour obéir à un certain instinct de réforme sociale qui semblait être sa mission.

Mais aussi de là lui vinrent les luttes qui fatiguèrent sa marche et troublèrent son travail. Les Leudes Francs ne pouvaient envisager la conquête sous le même point de vue que la royauté. Et d'abord ils n'avaient pas senti de même le besoin de passer dès le commencement sous l'autorité chrétienne; ou bien si le prosélytisme les toucha , ils ne furent pas dépouillés pour cela du désir de faire sentir leur part d'autorité, et de garder intact leur droit de vainqueurs.

Ce fut là tout le principe de l'anarchie qui tourmenta la conquête Franque, la royauté oubhant son caractère primitif pour se faire Gauloise et protectrice , et les chefs Francs restant fidèles à la conquête pour se faire puissants et oppresseurs.

Or, à mesure que la royauté marchait dans son œuvre

Sfi6 HLâVOfRB D£ FRANGB.

sociale , deux effets contraires apparurent. La nationalité Gauloise se constituait d'une part et la royauté s'affaiblissait de Tautre.

Alors la réaction Eranque contre la: royaulié Mérovingienne devint plus libre. Alors commencèrent les usurpations de palais; alorsc la souveraineté commença à se [. déplacer.

Toules les histoires , sans exception , nous ont appris à couvrir de mépris cette triste période qu'on a dite des Bok fainéarUt, comme si le mépris* devait être toute la philosophie de l'histoire. Ces Rois fainéants^ la plupart jetés au trône dès le berceau, puis chassés du trône pac des morts prématurées , quelques-uns pleins de touchantes vertus, quelques autres ne manquant ni d'éclat ni de courage, se trouvèrent amoncelés en cette époque, comme pour mieux faire voir la fin du rôle de la race de Clovis»

D'autres vues se pnésentent à l'histoire, pour peu qu^elle s'élève au-dessus des événements humains pour les eomt-pveiidre et les- juger. Ge qu^'elle voit d'abord, c'est tout ce que la royauté Mérovingienne avait mêlé de crimes^ à sa mission chrétienne et sociale, et ain^ elle commence à^ comprendre pourquoi l'expiation arrive juste au momenl ok cette mission semblait accompUe;

Cette dispersion de la race antique, ceti affaiblissements du vieux héroïsme, cette dégradation du sceptre,, ces meurtres d'enfants, ces prisons, ces exils, ce» flétrissuresy c'étaient en quelque sorte autant d'expiations des atrocités de la conquête. Les Leudes, avec leurs usurpations de palais, croyaient ne venger que les afiùponts faitsàlean ambition:, ils vengeaient les outrages faits à Thumanité^. L'histoire des révolutions n'est, à bien dire, qu'une révélation des secrets du gouvernement de la Providence.

n est très-remarquable que dans ces fatales réactions de la politique, le clergé paraît à peine. On l'avait vu à rœu>vre de l'édification sociale. On le cherche en vain à l'œu^ vre de la destruction. Lorsque la réparation va venir, il repamttra»

Toutefois, il était vivant et puissamment constitué ; et à côté de Tanarchie que nous touchons, la pensée tombe volontiers sur cette image de force qui subsiste encora comme une espérance pour la société.

Voilà donc la période des Rois fainéants envisagée autrement qu'avec la philosophie du mépris.

Cette période fut une période de préparation à des temps, nouveaux; et ce fût en même temps une période de réacr tion contre les temps passés.

La réaction s'exerçait sur les personnes royales ; elle eût été impuissante à retenir les événements. La nationa*lité Gauloise était en effet constituée , et la monarchie s'était révélée comme élément de cette nationalité. Cétait là le fruit extrême de la conquête. Les passions des Leudés, même en aboutissant à une usurpation graduelle de la royauté, ne pouvaient et ne devaient rien changer à. cette consommation de la politique Mérovingienne.

On vit donc au commencement et à la fin de la race de Qovis une même nécessite se reproduire sous des formes analogues.

Au commencement, la conquête, c*est-à-dire une sorte d'usurpation ; à la fin, l'usurpation, c'est-à-dire une sorte de conquête, passèrent également sous le jûug du peuple vaincu, et, dans les deux événements, ce fut la Religion chrétienne qui sauva la liberté.

Ainsi s'éclaircit la dernière révolution dont nous venons de voir la marche et le dénouement.

La race nouvelle naquit naturellement de la marche des choses. Elle fut un produit des rivalités de la royauté et de Faristocratie.

La mairie du palais avait été un moyen de réaction contre la monarchie Mérovingienne devenue Gauloise. Cette réaction, toute politique,, s'aida de crimes et de trahisons que l'histoire doit toujours marquer de ses anathèmes; mais la pensée en était naturelle dans une aristocratie qui voulait rester Franque. *

Or, la mairie n'alla pas de prime abord à l'usurpation. Elle ne se développa que graduellement dans sa puissance.

Nulle pensée antérieure ne lui avait as^^igné sa destinée; nulle prévoyance ne lui avait dévoilé son avenir.

Ce qui est remarquable, c'est qu'aussitôt que la mairie fut arrivée à ce plein exercice de pouvoir qui devait être pour Taristocratie une remise en possession de la conquête, la mairie elle-même subit la loi qu'aurait subie la première royauté; elle devint sociale et Gauloise, comme «''il y avait eu sur cette terre des Gaules quelque chose de plus puissant que toutes^, les forces matérielles qui s'élal)lissaient au-dessus d'elle.

La Mairie, personnifiée dans la famille de Grimoald, de Charles Martel et de Pépin, devint tout aussitôt un instrument de politique supérieure aux luttes aristocratiques.

Si elle n'avait fait que déplacer la race de Clovis, elle «ut commis une énormité sans profit pour la société Gauloise. Mais elle laissa aller cette race à sa triste fm , et elle prit pour elle-même une mission que les pauvres enfants qui passaient par la royauté n^auraient pu remplir.

Ainsi se montra une race nouvelle, par une préparation lente et naturelle, d'où la préméditation semblait exclue. Sortie des oppositions Franques à la royauté, elle devait bientôt s'absorber dans la nation comme la première. Toulefois, indépendamment de la gloire par laquelle elle sembla se légitimer d'avance, ce lui fut une condition heureuse <l'avoir été produite par la volonté des Leudes. Car en elle se faisait ainsi la fusion des intérêts Francs et Gaulois. L'aristocratie se désarmait en se faisant une royauté de ses propres mains. Il restait sans doute des mécontentements isolés, comnie il en survit toujours dans les révolutions; mais la monarchie entrait dans les conditions les plus favorables pour raviver son énergie , et remettre la société debout sur sa base. Il ne fallait plus qu'un génie pour animer cette œuvre, et Dieu la tenait tout prête dans ses mains.

l\evenons aux récits de l'histoire. Ils vont achever <l'éclairer ce passage à des temps nouveaux.

HISTOIRE DE FRANGE. Wi

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