‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 26 sur 59 · CHANGEMENT DE RACE · texte numérisé non relu

CHANGEMENT DE RACE

748. — L'idée d'une race nouvelle dans l'empire Gallo- Franc n'était point récente. Elle n'apparaissait pas commeune illumination soudaine d'ambition; depuis plus d'ui> demi-siècle , nous l'avons vue arriver par degrés comm& une conséquence toute naturelle delà situation des choses. Seulement , quelques-uns s'étaient trop hâtés delà produire» et leur précipitation avait é(é punie, sans que rien pût être changé au cours politique des événements. On se souvient

970 HISTOIEE DE FBAIIGE.

de la destinée de Grimoald, fils du premier Pépin. Il avait pressenti Favenir ; mais il eut le tort de courir à lui. Il essaya de faire un roi de son jeune ûls, et tous les deux re< curent la mort.

Le second Pépin, petit-fils de l'ancien par sa mère, et neveu de l'audacieux Grimoald, laissa plus doucement marcher le temps. Il prit le commandement sans toucher au titre de roi. Ce titre restait sacré ; il fallait le laisser s'éteindre sur des fronts humiliés, jusqu'à ce qu'il put reparaître sur des fronts radieux.

Charles Martel, ûls de Pépin II, suivit cette même politique, elle était sage; elle ôtait aux changements qui se préparaient toat l'odieux des usurpations. Et aussi , lorsque le jeune roi Thieny vint à mourir, il ne vint à la pensée de personne de s'enquérir s'il manquait une royauté dans cet empire gouverné par un chef couvert de gloire.

Tout le génie de la race nouvelle fut donc de laisser les choses suivre leur penchant.

Ainsi Pépin se trouva tout doucement porté au trdne , et toute l'habileté de son ambition se borna à faire consacrer en sa personne le titre de roi.

Et d'abord il fallait aller au-devant des scrupules publics, et prévenir les retours de l'affection ou de la conscience par l'intervention d'une autorité supérieure à la volonté ou au caprice des grands et du peuple. Pépin se tourna vers Rome. De là seulement pouvait venir la sanction définitive de sa royauté.

Bien que la papauté ne fût pas alors constituée, comme elle devait l'être bientôt, elle avait pourtant son autorité dans les choses de la politique. Les rois et les peuples avaient en eux-mêmes le sentiment de celte puissance toute morale, et déjà plus d'une fois la conduile des affaires s'était modifiée, comme aussi les passions s'étaient calmées à la voix des pontifes *.

* On 8ait«ortout les rapjportsde saint Grégoire le 'Grand arec la reine Brunehaut ; les papes comprirent dès le commencement ce qu'il y avait de secours pour l'action ecclésiastique dans l'empire Gallo-Franc.

HISTOIBS DE FRAKCE. 271

Les papes Grégoire II et Grégoire III avaient eu surtout des liaisoDs assidues avec la famille de Martel. En ce moment , Zacharie occupait le siège de Rome , et il avait hérité des mêmes vues sur la destinée providentieHe de ce grand nom. Pépin devait donc le trouver naturellement disposé à seconder sa polilique , et il n*eut d'ailleurs qu'à lui soumettre la situation des Gaules, pour obtenir une décision que le bon sens le plus vulgaire eût prononcé de même.

Il envoya au pape Burchard , évêque de Wurtzbourg , et Fulrad , maître de sa chapelle, afin de le consulter, dit Eginhard , touchant les rois qui alors ^étaient en Framce , et qui n'en possédaient que le nom, sans en wcoir en aucune façon la puissance , question éclairée par un siècle d'événements, et résolue par une sorte de fatalité qui, sous la main de Dieu, est souvent plus puissante que ce que les hommes appellent la justice.

Ces rois, en effet, qui étaient en Framce, y étaient comme des fantdmes; nul ne croyait à leur royauté ; eux-mêmes n'y croyaient point; tout se passait hors de leur action ; et ils se traînaient, enfants inaperçus , au travers d'une société remuée et lancée vers des temps nouveaux.

Et aussi tout se tournait vers la race qui apparaissait avec une sorte de prédestination sociale , et il n'eut pas dépendu d'elle de réhabiliter la dynastie qui se mourait à ses pieds. Le pape Zacharie donc prononça une sentence que la nation entière avait ratifiée d'avance , et l'histoire 6'étonne qu'il se soit trouvé dans la suite des temps des voix de publicistes pour contredire une révolution ainsi imposée par le cours des événements.

Mais ce changement, tout naturel qu'il put être, ne s'accomplit pas san6 une odieuse violence. Le roi Childéric , que Pépin avait d'abord montré aux peuples comme un Teste du sang deClovis, fut de trop dans la marche nouvelle de la politique. « Il se parait , dit le chroniqueur « du faux nom de roi : Pépin le ût raser et mettre dans un monastère *. »

* Egiuhard.

5i72 HISTOIRE DE FRANCE. 75(X — 760

750. — Quant à Pépin , « d'après la sanction du ponlife romain , il fut appelé roi des Francs, oint ponr cette haute dignité de Fonction sacrée, par la sainte main de Boniface, archevêque et martyr d'heureuse mémoire , et élevé sur le trône , selon la coutume des Francs , dans.la ville de Soissons *. »

A cette consécration imposante de la Religion s'était jointe l'adoption publique de la nation franque. Pépin avait fait une assemblée à Soissons. D'avance, tous les chefs aspiraient à voir disparaître les restes d'une royauté qui les avait souvent frappés. La décision ecclésiastique répondait à leur désir , et , d'ailleurs , nulle rivalité ne se fût montrée pour contester à Pépin la gloire de ses ancêtres et la sienne propre.

Pépin fut donc roi des Francs ; l'histoire ne marque point comment les idées gauloises intervinrent dans ce changement de race. C'était comme une réaction germaine, que le peuple laissait faire , sans y prendre garde en quelque sorte; il se sentait comme à côté des changements de palais, et il faut aussi reconnaître qu'il pouvait accepter sans répugnance la dynastie qui s'était légitimée par la défense des Gaules contre l'irruption de toutes les espèces de barbarie.

. 7S3. — Devenu roi de nom, comme ill'était de fait. Pépin reprit le cours de ses batailles. Par malheur , il eut à tirer l'épée contre son frère Griffon , qui s'était obstiné à rester auprès du duc d'Aquitaine depuis ses ruptures , nourrissant des pensées de guerre et donnant l'exemple de l'anarchie. Pépin fit sommer le duc de lui renvoyer son frère. Le duc résista. Il fallut recourir aux armes. Pépin fit partir des troupes pour l'Aquitaine , et Griffon épouvanté s'enfuit vers l'Italie. En même temps , Pépin marchait contre les Saxons , toujours menaçants et toujours vaincus. Il

% Eginhard. — Le père Daniel dit que ce fut le premier sacre de roi. 11 oublie celui de Clovis ! Il ajoute que ce ne fut pas une dea moindres adresses de Pépin, Le savant historien n'échappe pas plus que d'autres au besoin de faire de Pépin un usurpateur. Mais il aurait pu n'en pas ^ire un comédien.

les repoussa jusqu'au Weser, leur imposa des tributs nouveaux , et les força à recevoir des missionnaires chrétiens: c'était leur envoyer des martyrs *. Il rentrait dans les Gaules, lorsqu'il apprit à Bonne, sur le Rhin, que son frère Griffgn avait été tué dans une bataille. Triste fin des guerres civiles, qui laissait Pépin seul maître de l'Empire.

Il eut encore à réprimer des rébellions, mais bientôt une aiïaire plus générale l'occupa tout entier.

Dans le cours de nos récits, nous avons entrevu l'Italie, avec ses déchirements et ses invasions. La souveraineté impériale n'était plus qu'un souvenir. L'existence politique des papes était douteuse en présence des rivalités. Romo passaitde mains en mains, et enfin^ après de longs ravages ^ une autorité nouvelle paraissait devoir définitivement succéder à toutes les autres ; c'était celle des Lombards.

Rachis, leur dernier roi, s'était retiré dans un couvent. Son frère Astolphe, un homme de hardiesse et de génie , prit le sceptre; il aspira à dominer l'Italie entière. L'empereur Constantin Copronyme ne songeait guère à la défendre. L'Orient était en désordre. Astolphe s'empara de Ravenne , siège d'un gouvernement qui s'était maintenu sous le nom d'Exarchat, pendant deux siècles; tout le reste céda aux Lombards. Rome refusait de se soumettre; le pape Etienne négocia ; Astolphe exigeait des tributs, et voulait être souverain ; le pape défendait l'indépendance de la ville , et de toutes parts il provoquait des secours. L'empereur envoya un négociateur; Astolphe en fit partir un autre pour Conslantinople. Mais pendant ce temps il ravageait l'Italie ; Rome était dans la détresse ; le pape se tournait vers Dieu avec des prières et des larmes : Dieu parut entendre ses gémissements, et dans une procession que faisait le pape , un signe éclata dans le ciel. Mais le

' Le prosélytisme chrétien fat actif en ce siècle. L'Allemagne s'ou- Trait aux prédications. Mais aassi le sang des prêtres coulait en abondance. Noas avons nommé Tarchevéque de Metz , Boniface, qui «acra Pépin. 11 fat du nombre de ceux qui allèrent tomber sous le couteau des barbares.

S74 HISTOIBE DE FRANCS.

pape ne négligeait pas les moyens humains; il s^adressa au roi des Francs, qui promit sa protection. Astolphe n'en fat que plus ardent à poursuivre sa proie ; il alla bloquer Rome. Le pape était dans les alarmes. L'empereur ne faisait que négocier ; pour dernière dérision , il chargea le pape d'aller en son nom trouver Astolphe, et réclamer l'Exarchat de Bavenne. Astolphe se moqua du message , et le pape n'eut plus qu'à quitter l'Italie , pour échapper aux outrages et chercher une défense plus véritable.

Il se réfugia dans les Gaules, et vint conjurer Pépin de sauver l'Eghse. Ce fut pour le roi une occasion de faire de nouveau consacrer en sa personne le titre suprême qu'il avait pris , et qui peut-être éveillait quelque trouble dans sa conscience. Le pape Etienne l'oignit de nouveau de l'onction sainte , et non-seulement lui, mais ses deux fils« Charles et Carloman, comme pour assurer à sa race la perpétuité du sceptre. En échange , Pépin promit de se jeter sur l'Italie , et de l'arracher aux Lombards.

Ainsi, des considérations personnelles, comme il arrive souvent , donnaient le branle à la plus grande et à la plus salutaire révolution; la papauté allait sortir bientôt constituée pohtiquement de ce conflit d'intérêts privés , et la ville de Rome serait soustraite aux fatales alternatives de domination, de ravage et d'incendie, qui semblaient être devenues tout le fonds de sa destinée.

755 — 757. Pépin se mit en marche avec une armée. Astolphe alla à sa rencontre , et se fît battre dans les défilés des montagnes*. Il se réfugia à Pavie , où le roi l'assiégea tout aussitôt. Le pape alors sollicita la paix. Pépin exigea quarante otages, et Astolphe promit de rendre au pape les possessions de l'Église romaine. Mais l'année suivante, le roi lombard recommença ses brigandages ; il alla assiéger le pape dans Rome même Les citoyens se défendi-^ rent, excités parla présence de quelques Francs. Mais au bout de cinquante jours, la détresse était au comble. Le pape avait trouvé le moyen de faire avertir Pépin, qui ac-

* Au Pas-de-Suze. — les Cluses; Eginhard,

mSTOIBE DE FRANCS. 37!!^

eoQTut de nouveau. Bientôt il fut maître de Pavie, et Astolpbe , effrayé , laissa le siège de Rome pour aller demander la paix. Pépin la lui rendit plus dure qu'auparavant, et il lui ravit toutes ses conquêtes qu'il remit au pape. Dès Tannée suivante , Astolphe songeait encore aux vengeances, lorsqu'il mourutd'une chute de cheval. Didier^ son connétable, lui succéda.

Alors commença à se montrer l'indépendance de l'Église romaine , et l'affranchissement de l'Italie. L'empereur Constantin ne s'était mêlé aux événements que par des messages. Il voyait sa domination tout à fait perdue, et il avait voulu en retenir un simulacre par des négociations d'abord avec Astolphe, ensuite avec Pépin. Chacun les avait accueillies selon son génie : l'un avec des tromperies, l'autre avec des déférences ; mais Tun et l'autre n'y voyant que l'indice d'une décadence consommée. Quand tout fut fini , l'empereur envoya des présents à Pépin , et entre autres choses des orgues^ qui furent, dit-on, placés à Compiègne. C'était un dernier moyen de conserver l'idée d'une souveraineté, par le droit de distribuer des témoignages d'honneur.

Pépin arrivait à une souveraineté plus véritable, et toute ntalie voyait dans ses armes la protection de sa liberté. Le nouveau roi des Lombards, Didier, vit la plupart des peuples de son obéissance se détacher de son sceptre pour passer d'eux-mêmes sous l'autorité du pape, et il fallut que le pape arrêtât en quelque sorte ce mouvement, en suppliant Pépin d'accorder à Didier une bienveillance qui laissât croire encore à son autorité.

Ainsi prit naissance la souveraineté temporelle dei [ papes , rendue nécessaire non-seulement par l'intérêt de l'Eglise de Rome, mais encore par la dignité de l'Italie. Après dix siècles, on s'est avisé d'y voir une combinaison et une-antrigue de Pépin avec Zacharie d'abord, avec Etienne ensuite, le pape et le roi ayant besoin de se protéger mutuellement dans leurs pensées d'usurpation, commo si nous étions arrivés à des temps où l'histoire ne puisse

s'expliquer que par des prémédita lions de crimes et de perfidie^. Mais ces théories de perversité disparaissent devant les simples récits des événements. Ce fut la marche des temps qui amena la révolution d'Italie , comme la dévolution de France ; et Futilité des peuples les avait consacrées Tune et l'autre, avant que deux hommes pussent y chercher la réalisation de leur ambition.

757. — Pépin revint à la conduite de son empire. Il renouvela les antiques assemblées des chefs Francs, pour raviver le zèle et l'affection de ceux qui auraient pu rester ses envieux. On a beaucoup écrit sur ces assemblées, et ce n'est pas le lieu de disserter longuement sur de telles questions de droit. Il convient pourtant à l'histoire de jeter çà et là ses lumières pour éclairer les recherches de la pohtique. Les assemblées Franques furent sans doute primitivement plus militaires que pohtiques, et c'est encore une des erreurs modernes d'y avoir cherché l'origine d'un système public de gouvernement, dont la confusion savante fait contraste avec la simplicité barbare du commandement exercé dans les camps ou dans les forêts. Dès leur invasion dans les Gaules, les Francs eurent souvent à s'assembler pour s'entendre sur la conquête, et plutôt encore pour se la disputer. Les règlements qui sortirent de leurs délibérations furent des lois^ il est vrai, qu'il fallut mettre en regard de la législation romaine , qui régissait les peuples soumis. Mais les assemblées Franques laissèrent bientôt aller le cours des choses ; le mélange des intérêts amena le mélange des lois, et les Francs ne se réunirent guère pour débattre entre eux leurs droits de vainqueurs. On sait que bientôt les rivalités armées succédèrent à ces délibérations de la conquête. Dans chaque parti cependant , l'assemblée des chefs avait son autorité, comme il arrive naturellement dans toute organisation militaire; et lorsque l'empire toucha à l'unité, il fut naturel encore

* Voir tous les historiens de Vécole Yoltairienne , sans exception , y compris Tabbé Vely.

HISTOIBB DE FRAIVGE. 277

que le maître eût Fair de vouloir faire sanctionner son pouvoir par le suffrage de ceux qui obéissaient. Ainsi le droit primitif des assemblées se transforma bientôt en un conseil délibérant.

Le roi avait des conseillers de diverse sorte , des conseillers qui ne le quittaient points et donnaient leurs avis tsur les affaires ordinaires , et des conseillers qui étaient convoqués régulièrement aux plaids généraux deux lois par an, mais pouvaient Tètre extraordinairement pour des cas urgents.

Les conseillers ordinaires furent d^abord les officiers du roi; Grégoire de Tours les appelle les domestiques , les hommes du palais, les comtes, ou, comme traduit Fauteur des Origines, les ajimarades * . Puis le roi donna ce titre à des seigneurs et des grands choisis dans le royaume. C'était une coutume reçue des vieux Germains, dont le rpi était assisté de cent comtes (comités), choisis dans tout le peuple, pour donner plus de poids à ses décisions *. Le conseil suprême avait une existence plus large et plus politique. Sa constitution résultait d'un certain droit public que les monuments anciens n'ont point fait connaître avec netteté , mais qui se rapportait primitivement à celui des assemblées générales, où les grandes affaires de la nation étaient délibérées d'une façon souveraine sous la tenue du roi, qui les appelait et les présidait.

Toutefois, le conseil suprême et le plaid général eurent une existence distincte. Le conseil suprême parut être le conseil extraordinaire du roi , et se composa des grands officiers de la couronne et de ses commissaires provinciaux. Il ne se forma qu'après les vieilles assemblées de la nation; mais il finit par les absorber. Ces assemblées, purement militaires , comprenaient tout le peuple armé. Les rois de la première race les appelaient, ai-je dit, par un antique usage de la barbarie, pour les disposer à des expéditions et à des guerres; mais ensuite, dans la consti-

• Hincmar. Ch. 17 et 32. — Grég. de Tours. Liv. vi , ch. 2.

* De Mor. Ger. Ch. 5.

278 HISTOIRE DE FRAIfCE.

tution politique de TEmpire, leur droit de délibérer se mo* difia par la nature même des affaires , et le conseil su*» prème, le parlement, la cour du roi, eut naturellemeal Faction la plus réelle dans les décisions publiques ou dans la rédaction des lois. Les évêqnes et les clercs finirent par y dominer, et le glaive obéit à Tintelligence.

Quoi qu'il en soit du droit primitif des assemblées fran* ques et de leur altération graduelle , il reste certain que sous les derniers règnes de la première race elles unirent par n'être que les assemblées des premiers Leudes ou des premiers conseillers du roi. De là leur système d'aristocratie, qui tendait à revenir toujours au principe de la conquête, contre la pensée même du monarque.^ £tde là aussi rétablissement graduel de familles dominantes et de pouvoirs nouveaux, entre autres du pouvoir de la mairie^ que la royauté ne sut pas ou ne put pas toujours co&teniir en de justes bornes *, et d'où sortit à la un une royauté nouvelle.

Dans les temps réguliers de la conquête, les assemblées franques s'étaient tenues au mois de mars , et on les appelait pour cela Champ- de-Mars. C'était l'époque de l'aa*née où les opérations militaires étaient plus utilement coBr certées. Plus tard , les assemblées se firent au mois de mai, et Pépin, croit-on, donna le premier l'exemple de ce changement. C'est à Compiègne qu'il fit cette grande réunion de Francs , après les affaires d'Italie. On y vit arriver Tassillon , duc de Bavière , qui venait, à la tète des chefs de sa nation , se déclarer vassal de Pépin « selon la coutume franque, dit Ëginhard ; il jura , sur le corps de saint Denis, fidélité au roi et à ses fils; tous les che^ bavarois jurèrent après lui, et Pépin rendait ainsi de plus en plus solennelle la consécration de sa royauté, de telle sorte que l'assemblée franque, qui semblait être un témoi-

• Pnster. — flwt. iV Allemagne, Tom. I,llv. i. Résamé.

• Pflster dit : Un des meilleurs ouvrages sur ce sujet est l'Histoire des Maires du Palais sous les Merwings, parle docteur Peri , avec une préface de Uéeren. — 1810.

760—770 HISTOIBE DE FBAITCE. 279

gnage de liberté , était plutôt un instrument de domination.

758. — ^Pepin revint bientôt aux batailles. Les Saxons appelèrent ses armes. Il fallut aller , pour quelques moments, les frapper par la victoire. Il les soumit encore à des tributs , et entre autres au paiement annuel de trois cents chevaux qu'ils devaient conduire à rassemblée franque. Pendant ce temps , l'Italie remuait. Le pape Etienne était mort. Paul lui avait succédé. Didier, roi des Lombards, profita de cette nouveauté , ainsi que des guerres de Pépin , pour rétablir son autorité. Déjà il menaçait Rome^ L'empereur le favorisait par des intrigues, aimant mieux les déchirements de lltalie que rétablissement définitif d'une autorité indépendante. Pépin, averti par le pape, envoya des menaces à Didier , et le contint dans ses projets de révolution. En même temps, il eut .à voler vers un autre ennemi , vers ce Waïfer , duc d'Aquitaine , qui avait donné asile autrefois au malheureux Grillon, et avait jusque-Ia résisté au sceptre qui semblait atteindre toutes les Gaules. Waïfer avait violé les propriétés de quelques églises delà domination de Pépin; Pépin fit des plaintes, dont le duc se moqua. Ce fut un grief ajouté à des ressentiments plus sérieux , et la guerre fut déclarée [761]. Elle fut longue et opiniâtre. Waïfer étendait sa puissance jusque dans le pays d'Anjou , et il louchait les rives de la Loire et les montagnes de l'Auvergne par ses excursions. Les premiers coups de Pépin semblèrent le dompter. H donna des otages, mais en déguisant ses projets. Dès Tannée suivante, il jeta une armée sur les terres franques , et il fit ravager la Bourgogne par Humbert , comte de Bourges , et Blandin , comte d'Auvergne. Tout révélait une puissnncc rivale et formidable. Pépin , surpris au milieu de rassemblée firanque , réunit son armée en toute hâte , et va rejeter la guerre sur les pays d'Aquitaine. Il se précipite du côté de Nevers , détruit une armée de Gascons , désole tout lo pays de Limoges , passe en Auvergne , fait prisonnier le comte Blandin , s'empare de Clerniont et frappe tous les pays de terreur.

280 HISTOIBB DB FBAIVGE.

762. — L* année suivante il recommence les combats; il assiège Bourges, défendue par le comte Humbert ; la ville se soumet , et le comte prête serment de fidélité. Tout cède à ses armes [763]. Le duc d'Aquitaine reste seul contre le terrible vainqueur. Un instant il respire , par la résolution soudaine de Tassillon , duc de Bavière, qui quitte l'armée de Pépin, dont il était neveu, pour s'en aller épouser Luitberge, fille du roi des Lombards. C'était une apparence de défection, et Pépin dut conduire la guerre avec plus de réserve, par la crainte d'une ligue entre les Lombards, les Bavarois et les Aquitains. Il sut prévenir les périls par Fhabileté et la lenteur de sa défense [764]. Il tint l'assemblée franque dans la ville de Worms , comme pour imposer davantage à Tassillon, et, pendant deux ans, il ne fît que tenir son regard sur la coalition secrète de ses ennemis. n ne négligea pas d'autres affaires; il convoqua un concile à Gentilly , près Paris , pour n^ettre fin à des disputes venues d'Orient , et surtout à la question de la procession du Saint-Esprit, qui devait donner lieu au schisme fatal de l'église grecque, et à la question des Iconoclastes, qui était tout simplement une question de fanatisme barbare ; et enfin , à un moment propice , il tomba sur l'Aquitaine , d'abord pour l'épouvanter par le ravage, ensuite , pour la dompter par la force. Tous les pays en deçà de la Garonne furent soumis. La mère , la sœur et les nièces du duc Waïfer furent faites prisonnières à Saintes , et le roi les fit traiter avec respect. Ce fut un triste présage pour le duc, qui pourtant voulait tenter encore la fortune des armes. Hais tous ses auxiliaires l'avaient délaissé , et le duc resté seul ne put songer qu'à la fuite. Il se retirait vers Périgueux; les soldats qui le suivaient , fatigués de leur fidélité, le mirent à mort. Ce fut la fin de cette guerre de ravages, qui avait un instant épouvanté le roi des Francs. L'Aquitaine fut désormais soumise, comme le reste des Gaules, et Pépin s'en alla prier au tombeau de saint Martin de Tours; mais lui-même était près de finir une vie qui avait été si glorieusement occupée.

Page 1