‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 27 sur 59 · L'empire des Francs était arrivé à une im · texte numérisé non relu

L'empire des Francs était arrivé à une im

posante unité , qui déjà laissait apparaître ce grand nom de FBAncE, oh devait se confondre la nationalité gauloise, représentée par sa constitution catholique , plus puissante que la conquête des armes. Les Leudes , qui avaient , par leurs rivalités, préparé l'élévation d'une race nouvelle, étaient déjà comme vaincus à ses pieds, et l'anarchie semblait désarmée. Ainsi la révolution se tournait contre ses auteurs , et il ne fallait plus qu'achever l'œuvre si savamment préparée par le génie de Pépin. Alors il mourut ^. On eût dit que la Providence voulait rendre sa mort opportune , et la faire concourir à la consécration des merveilles de sa vie. Car, à ce moment, allait paraître Charlemagne.

Mais avant de passer à cet autre personnage , disons que Pépin reste un des grands noms de l'histoire. Les écrivains sont timides à parler de sa royauté, peut-être par la terrible impression que laisse au fond des âmes ce nom maudit d'usurpation. Je n'ai pas craint de parler plus librement , et je n'ai point eu , comme d'autres ' , à absoudre Pépin par ses vertus. Les vertus ne sont jamais l'absolution d'une iniquité. Mais j'ai montré les temps, et les temps sont toute l'explication et toute l'apologie de ce roi.

L'histoire d'ailleurs ne refuse pas de consacrer l'éloge de l'habileté et du génie. Pépin profita merveilleusement de toutes les circonstances qui lui ouvraient le chemin du trône. Il sut intéresser à son ambition les chefs Francs et le clergé Gaulois. Aussi la révolution se fit sans ébranlement, et la preuve qu'elle était une nécessité pour toutlo * monde , c'est qu'elle ne donna lieu à aucune protestation,^ ni à aucune vengeance.

Seulement , l'histoire a bien voulu dire que les rivalités allèrent jusqu'à se permettre quelque sarcasme au sujet de la petite taille du roi nouveau. Mais aussi écoutons quelle fut la vengeance de l'usurpateur.

* m S'étant reDda à Paris , il y mourut le 24 septembre. » Eginhard.

* Yoyei le père Daniel.

282 HISTOIBE DE FEAHGE.

« Instruit que les principaux de son armée ne manquaient aucune occasion de le déchirer en secret avec mi^ pris * , il ordonna d'amener un taureau d'une grandeur h inspirer l'effroi, et d'un courage indomptable , e*i de lâcHer contre lui un lion d'une extrême férocité. Celui-ci, fondant sur le taureau avec la plus violente rapidité , le saisit au cou et le jeta par terre. « Allez , dit le roi à ceux qui Fentouraient , allez arracberle lion de dessus le taureau » ou tuez-le sur le corps de son adversaire. » Ceux-ci, se regardant les uns les autres , et le cœur glacé de frayeur , purent à peine articuler en sanglotant ce peu de mots : « Seigneur , il n'est point d'homme sous le ciel qui ose tenter une telle entreprise. » Le roi, plus hardi, se lève alors de son trône, tire son^pée, sépare des épaules la tète du lion et celle du taureau, remet son glaive danslefour*^ reau , et se rasseoit en disant : « Vous semble-t-il que je puisse être votre seigneur? N'avez-vous donc jamais entendu dire comment David enfant a vaincu le géant Goliath, et comment Alexandre , malgré sa petite taille , a traité ses généraux de la plus haute stature ? » Tous alors tombèreni à terre comme frappés de la foudre, en s'écriant : Qui, à moins d'être fou , refuserait de reconnaître que vous êtes fait pour commander aux mortels '? »

VoUà tout ce qu'on trouve, en fait de violences, dans l'histoire de Pépin , et encore l'anecdote contée par le moine , avec beaucoup d'autres, n'est peut-être qu'une ébh ble; la gloire du monarque y perdrait peu de chose.

Aux railleries près sur la taille de Pepin-le-Bref , sa royauté s'établit donc doucement et naturellement, sans représaille comme sans obstacle. Il n'en est pas ainsi des vols d'empire , qui se font par des perfidies, et qui traînent après eux de longues réactions.

Au reste , les vertus de Pépin furent mêlées de faiblessea. n voulut sacrifier sa femme Bertrade ou Berthe , au grand piedf à une femme qui le captivait. Le pape Etienne, alors

' Je sois la traduction de M. Gaizot* * Le moine de Saint- Gall. Liv. u.

HiSTOIllE DE FBANGE. 383

auprès de loi, contint sa passion , et lui épargna le scan^ dale d'un adultère public.

La piété du roi n'en était pas moins vire , et la résistance du pape ne lui ôta pas de son zèle. Il avait, dit-on , ordonné qu'on Fenterrât à la porte de l'église de Sainl- Denis , en expiation des anciennes violations faites sur les églises par son père Charles Martel. On écrivit sur son tombeau : Pépin ^ père de Charkmagnef épitaphe injuste, à moins qu'elle ne soit une naïveté des vieux temps. Le père de Charlemagne fut le préparateur de sa gloire, et l'histoire ne doit pas désunir cette magnifique succession de trois noms, qui furent les fondateurs d'une société, plus encore que d'une dynastie nouvelle : Charles Martel , Pépin , Charlemagne ! en eux se résume la transformation de la conquête Franque , et le passage à des temps plus magnifiques eacore.

Ici viendraient naturellement quelques questionssouvent débattues et toujours altérées sur l'action du clergé dans la révolution qui saova les Gaules. A force de haine contre les prêtres, on leur a reproché même d'avoir secondé le mouvement qui mettait fin aux convulsions de l'anarchie. L'histoire fait taire lés haines , parle simple exposé de ses récits.

Nous avons vu comment l'intervention des Francs au travers du grand déchirement de l'arianisme donna lieu au développement d'un système d'unité dans l'Etat comme dans l'Eglise. « Depuis ce temps, dit un écrivain peu favorable aux prêtres, les rois Francs et les pontifes de Rome continuèrent de se prêter un appui mutuel. Le pape Zacharie transféra la couronne aux Karolingiens , et, en retour, ceux-ci dotèrent le Sarn't-Siége d'une principauté*. »

Toutefois, l'action ecclésiastique partait d^une inspiration plus haute que les calculs vulgaires de la politique. Ailleurs le même écrivain semble indiquer une association de vues entre TEglise et la Monarchie. «Ce que les successeurs des druides , les évêques Gaulois avaient commencé»

* Pflster. — BitU d^Àllemagnê.

284 HISTOIBS DR FRAIfCE.

lo pontife de Rome Facheya. Il aida les rois Francs à réu* nir les peuples sous un seul pouvoir, et, en revanche, ceux-ci Faidèrent à les soumettre à une seule Eglise '. » Chaque mot ici est une erreur. Le druidisme était mort lorsque le christianisme vint dans les Gaules, et d'ailleurs il n'y a point de succession là où il n*y a ni lien , ni parenté, ni tradition. Les druides avaient sacré Tanarchie, pour être maîtres. Les évoques sacrèrent le pouvoir , pour le rendre fort. Et puis Tordre des temps est en sens inverse de l'observation de Thistorien. L'Eglise était faite avant la royauté Franque. Seulement , la royauté servit d'instrument pour extirper les sectes et les hérésies. L'unité de l'Eglise faisait l'unité de la Monarchie. Dans nos jours d'irréflexion on confond l'église dogmatique et l'église politique. Sans doute une pensée de gratitude dut entrer dans l'esprit de la deuxième race , lorsqu'elle constitua une souveraineté temporelle au siège de Rome*. Mais ce n'est pas là ce qui fît l'unité morale qui est l'unité réelle de l'Eglise. Ce ne sont pas les rois qui ont fait le catholicisme. C'est le catholicisme qui a fait les rois.

Quant au pouvoir des évoques dans les Gaules , la question est diverse ; et voici un autre philosophe qui va l'éclairer à sa façon.

« La conquête des Gaules fut favorable à l'épiscopat, parce qu'elle lui fit des clients de tout ce qu'il y avait de Romains désarmés. Ceux d'entre les évêques qui avaient vraiment l'esprit de leur étal , se rendirent leurs intercesseurs auprès des rois, leurs médiateurs auprès des seigneurs , leurs patrons auprès des juges; et le crédit du corps épiscopal s'afTermit en peu de temps au point qu'il prit la nature d'une puissance légitime et régulière *. »

Légitime en effet, puisqu'elle était consacrée par l'utilité générale du peuple. Nul pouvoir humain n'eut jamais une sanction plus haute.

Et voici le témoignage de l'écrivain, marqué d'un cachet

' Pflster. — Hisi. à^ Allemagne, — Résumé du !•' livre. • Le comte de Boat. — Les Origines. Uv. v, ch. 4.

HISTOIRE DB FBAIfCE. 285

qui lui donne de Tautorité. « Cette puissance, ajoute-il, se changea en tyrannie entre les mains des mauvais prélats. »

Cela est hors de doute ; mais il est bon qu'on le dise » pour ôter le soupçon de la flatterie.

Le fait historique, c'est que les évêques devinrent puissants par le cours naturel des choses et par la volonté des peuples et des roi^ même. Leur juridiction dans les villes épiscopales fut à la fois civile et ecclésiastique. Cette justice souveraine se montre dès les commencements de rétablissement des Francs, et Grégoire de Tours en a des exemples', surtout celui d'Avitus, évêque d'Auvergne, qui , pour réprimer un désordre causé par les Juifs , les harangua dans une assemblée et leur donna le choix ou d'entrer dans son troupeau en recevant le baptême, ou de sortir de lé ville : les Juifs s'en allèrent sur cette parole souveraine de l'évêque.

L'auteur des Origines, pour expliquer cette puissance politique des évêques , ajoute ces autres paroles :

« L'esprit de conciliation et de paix fit encore jouer un rôle aux évêques , au milieu d'une nation toujours déchirée par les guerres civiles; et enfin leur puissance se trouva si bien établie que, pour parvenir au trône , Pépin ne crut pas mieux faire que de se les rendre favorables *. »

Mais, on le voit, c'était la volonté publique qui les faisait puissants, et leur domination s'établit par des causes toutes distinctes de leur ambition.

n y eut même des lois pour consacrer cette autorité, et plus tard-nous en trouverons une qui devait soumettre à leur jugement les rois prévaricateurs*. Lorsque les évêques frappèrent les princes d'excommunication, ils usèrent d'un droit que les princes avaient fait ou reconnu.

Puis les évêques , de puissants , devinrent riches , et cette fois encore par les dons libres des rois , des grands» du peuple entier. Leurs biens , il est vrai, ne devaient pas

* Llv. nr , ch. 4*

* Ibid. Llv. v.

* Cap. Car. Calr. TU. 81, cap. 12»

286 HISTOIBE DE FRANCE.

leur être propres, «c Ils étaient, dit un Capitulaire^ les vœux des ûdèles, le patrimoine des pauvres, la rançon des âmes , le prix des péchés , la solde des serviteurs et des servantes de Dieu ^ » Mais , dépositaires de ces richesses remises en leurs mains , ils en firent un instrument de plus de leur puissance , et par là se constitua légitimement cette haute existence du clergé de France «t|/rannie, je le veux bien , entre les mains des mauvais prélats, mais puissance de protection et de salut par Tinspiration toute populaire qui la fit naître.

Au reste , cette autorité avait paru dormir dans les derniers temps de la race de Clovis. La voici réveillée. Nous la reconnaîtrons à ses bienfaits; elle pourra se laisser aller aux tempêtes de la politique, mais bientôt elle sera rendue à la liberté de son inspiration, à la popularité de son oCQce.

GHARLEMAGNE.

769. — Avant de passer outre dans cette histoires rappelons quelques souvenirs de généalogie ; le nom de Gharlemagne mérite cette exception à Tordre ordinaire de nos récits. Et puis ces souvenirs ne seront pas inutiles à expliquer la transformation sociale que nous étudions présentement.

ce Saint Arnoul était duc dans sa jeunesse. Il eut un fils, le duc Ansegise. D'Ansegise naquit le duc Pepin-l' Ancien ; de Pepin-l' Ancien , le duc Cbarles-F Ancien ; de Cbarles- TAncien , Pépin , que le pontife Etienne sacra roi ; le roi Pépin donna le jour à Charles, que le pape Léon sacra empereur le jour de la Nativité de Notre-Seigneur Jésus- Ghrist , dans l'église où repose le bienheureux corps du prince des Apôtres , saint Pierre *. »

Ainsi s'exprime le chroniqueur Thégan. Un autre rattache saint Arnoul à la race du célèbre Louis (CIoyis)^ roi fies Francs ', mais sans autre expUcation plus cette.

Les Origines.

■ Vie et actions de Louis le PietM, par Thégan, ' Ànn, de Saint-Berlin,

fflSTOlBB DB VBAKGB. ^87

Je retrouve dans Bertius* un tableau que je reprcKluis i

tf

tf

* Comment, rer. Germ.

S88 HISTOIBB DE feaugb.

Bertiasfait suivre ce tableaa , d'ailleurs incomplet pour la filiation de Pépin, de notes empruntées au yieux historien d'Allemagne , Otton de Freysingen (Otto Frinsingensis), beau-père, dit-il, de Frédéric Barberousse *.

« Aux jours de Constant , fils de Constantin, dit le célèbre chroniqueur , sainte Gertrude , vierge , fille de Pépin , se reposa dans une fin bienheureuse.

» Aux jours de Constant, fils de Constantin , le bienheureux Amouly qui avait été maire du palais (major domûs), renonçant au monde , et devenu évèque de Metz , son fils Angise tint la mairie. Sous Justinien , fils de Constantin , Pépin, fils d' Angise, devenu maire du palais, administra le royaume des Francs *. »

Telle est toute la généalogie de Pépin ; elle monte à des saints et des saintes, et descend à des héros.

n se peut faire que par le sang cette race touchât aux origines germaniques. Mais par les habitudes et par les mœurs , elle était enracinée dans le sol chrétien , et son avènement au pouvoir ne témoigne d'aucun retour à l'esprit primitif de la conquête , c'est-à-dire, à un renouvellement systématique de la barbarie.

Cest cette remarque qui devait être mise en tête des récits qui vont suivre désormais.

Pépin avait , avant de mourir , partagé le royaume entre les deux aînés de ses fils , Charles et Carloman , sur qui avait été d'avance marqué le signe de la royauté. Le troisième , Giles , se fit religieux ; le quatrième , Pépin , était mort à trois ans. Les trois filles de Pépin ne font que paraître au monde : deux moururent jeunes , la troisième entra dans un monastère.

Donc l'attention de l'histoire reste d'abord divisée entre les deux noms de Charles et de Carloman , et le premier Ta bientôt l'absorber toute entière.

Le début de ce double règne est confus. Le partage du

* Otto fliius Leopo]di8 Marcheonis Austria), factus Episcopos an. 1138. Historiœ conditor. BertU comment Lib. iu« ' llnd. Lib. u.

HISTOIRE DE FRANGE. 2l89

royaume semble indécis , et tout annonce une situation douteuse et passagère. D'après le père Daniel, le plus savant et le plus minutieux de nos historiens * , Charles eut TAustrasie , et Carloman la Bourgogne , la Provence , la Gothie ou le Languedoc , l'Alsace et l'Allemagne. L'Aquitaine fut également divisée en deux parts , et vint ainsi mêler davantage, les deux commandements. Le nom de Neustrie semblait avoir disparu.

L'histoire se perdrait vainement à la recherche de ces limites passagères d'empire ; il lui suffit d'en indiquer le vice politique et le danger par rapport à la paix des peuples. Bientôt l'union des deux rois parut s'altérer, et le contact des deux sceptres produisit l'irritation et l'envie.

Il y eut des accommodements, et puis encore des ruptures. Sans le génie de Charles , la vieille anarchie des Francs pouvait reparaître , et la fortune delà dynastie nouvelle s'abîmer dans les guerres. Le premier péril se montra dans l'Aquitaine. Hunold , père du dernier duc Vaïfer , à qui il avait cédé le pouvoir pour se faire moine, crut pouvoir profiter des dissentiments qui semblaient se faire jour pour reprendre son duché. Il sortit du monastère , appela à lui quelques vieux amis , et parut en armes. Charles, âgé seulement de vingt-deux ans , courut à ce premier ennemi. n voulait que son frère Carloman lui fût en aide ; Carloman refusa de marcher avec lui. Charles s'en alla seul à la poursuite du rebelle. Hunold ne l'attendit pas ; il s'enfuit auprès de Loup, duc de Gascogne, qui s'était établi indépendant de la Garonne aux Pyrénées, pendant que les ducs d'Aquitaine s'étaient étendus vers la Loire. Charles menace le duc Gascon de son /îourroux, s'il ne lui livre le fugitif, et Loup vient le lui remettre , et en même temps faire hommage au jeune roi de son duché.

Cette rapide expédition commença de montrer Charles aux rois voisins, qui, peut-être, avaient compté sur un renouvellement d'anarchie dans les Gaules. Le duc de Ba-

* Il suit lui-môme les récits anciens des conUnuaicurs de Frédégaire.

^0 HISTOIBE DE FRANGE.

viëre avait même laissé échapper quelques pensées suspectes d'hostilité; il se contint dans ses États, attendant d^s évéoements meilleurs. Didier, roi des Lombards, voulut rendre sa prévoyance plus utile; il semblait pressentir la fortune du jeune roi, et il voulut attacher à son nom sa propre destinée. I) osa donc aspirer à des alliances avec lui. Charles était marié; le roi des Lombards ne proposa pas moins de lui donner sa seconde fille, et en même temps il demandait pour son fils, marié aussi, la princesse Giselle^ De ce mélange de races devait résulter la paix du côté de ritalie et de la Bavière, puisque le duc Bavarois avait épousé la première fille de Didier; mais c*élait acheter, un tel bien au prix d*un double adultère. La reine Bertrade, ardente à rechercher tout ce qui pouvait affermir Tautorité de ses fils, ne recula pas devant Textrémité de ce scandale ; elle parut se charger seule des négociations. Elle trouvait pour premier obstacle le pape Etienne III; elle ne craignit pas de lutter contre lui, elle qui avait été protégée par son prédécesseur, Etienne II, contre une dégradation semblable. Enfin, elle réussit à Tun des mariages proposés; la femme de Charles, Himiltrude, fille d'un chef Franc, fut répudiée, et la fille de Didier devint reine à sa place. La princesse Giselle échappa aux succès des négociations de sa mère, et sa vie s'en alla s'éteindre plus heureusement dans un monastère.

a C'était, dit le père Daniel, un grand désordre que ces sortes de divorces , dont on ne voit que trop d'exemples^ en ce siècle-là. » Mais il faut ajouter que c'est une consolation pour l'histoire de voir la papauté lutter contre ce désordre. Quelques écrivains l'ont atténué par TexpUcation légale d'une sorte de concubinage, toléré longtemps par les mœurs barbares. Mais c'est là une apologie insuffîsSante, et l'histoire garde le droit de flétrir les violations de la morale, de quelque nom qu'elles se couvrent.

Disons toutefois , mais sans paraître excuser ce qui est mal, que le sentiment des devoirs chrétiens n'avait pas alors cette délicatesse qui s'irrite et se révolte à certains yices publics. Il semble que le jugement du peuple con-^

cédait beaucoup au privilège de la royauté, et la pluralité des femmes, soit sous le nom de mariage, soit sous le nom de concubinat, cette énormité odieuse par rapport à tous les sujets, devenait un droit d'exception que nul ne contestait au monarque. Il nV avait sans doute que la souveraineté universelle de l'Eglise , qui dût à la longue soumettre toutes les consciences au droit commun de lâ morale.

Tout néanmoins prospéra à la royauté de Charles , qui avec ce mélange de faiblesse devait monter à un si haut degré de gloire , et devenir comme un règne de la Providence dans le milieu de cette illustre période que Ton a nommé le moyen âge. Et d'abord Carloman mourut , et il ne resta qu'un roi dans les Gaules; admirable présage d'un avenir tout nouveau. La veuve de Carloman n'osa guère songer à son héritage pour ses deux petits enfants ; mais elle eut peur des jalousies de leur oncle, et elle s'enfuit en Italie, avec des prêtres , des comtes et des grands de son palais. « Le roi , dit le chroniqueur, désapprouva ce départ comme inutile *. » Parole d'une simpHcité significative , qui montre le maître assuré de Fempire , et qui prend garde tout au plus à une fuite qui semblait lui éite une offense.

771. — Donc, à ce moment, commence ce règne extraordinaire, qui va être si long et si plein de grandes choses.

Ln fusion franque et gauloise va se consommer sous l'action de cette souveraineté unique et toute puissante. L'idée morale d'un état et d'un empire va donner lieu à un patriotisme nouveau, oii se mêleront tous les vieux souvenirs et toutes les ambitions nouvelles. Les dominations partielles iront mourir au pied du trône. La conquête disparaîtra devant une législation commune , et toutefois Funité de la loi générale n'exclura pas la variété des lois privées, et ce grand nom de Fraiyce, expression radieuse de ce nouvel état de choses , se montrera enfin dansl'hi»-

' Eginhard.

292i HISTOIRE DE FRANCE.

toire , sans être une signification de domination ou de ser«

vage.

Tel va être le règne de Charles , par rapport à la transformation politique de la vieille Gaule. Au dehors tout va de même changer d'aspect. L'Espagne, Tltalie au Midi, toute la Germanie au Nord, vont tomber sous un même sceptre. Ce sceptre ira toucher les nations barbares jusqu'à la Vislule. Les Sarrasins refoulés d'un côté , les Saxons domptés de l'autre; le christianisme enraciné profondément dans l'Europe , la législation fécondée à cotte source; l'Empire d'Occident relevé avec splendeur , le monde Romain refait en quelque sorte , et puis, après la disparition ' de ce génie , la monarchie universelle formant de ces débris des monarchies vivaces , voilà le spectacle qui s'offre dès ce moment à l'histoire.

Le roi qui a fait ces choses a reçu du monde le titre de Grand ; mais tel a été son privilège entre tous les rois qui ont eu le même honneur , c'est que son titre même est devenu une partie de son nom. Charles le Grand est, dans toutes les langues modernes, Charlemagne, et c'est ce nom admirable qu'il nous faut désormais conserver dans nos récits.

Ainsi, deux noms nouveaux paraissent ensemble, France et Charlemagne; l'un embrassant les existences franques et les existences gauloises , la religion et la liberté du sol, l'indépendance et la fierté de la conquête; l'autre exprimant la gloire, personnifiée en celui qui sut fondre cesintérêts opposés dans un sentiment commun d'afifranchissement et de patrie*.

* Ce nom de France dut se former naturellement de la domination des Francs. Frakcie désigna les lieux soumis à ieur puissance ; et peu à peu le nom de ces lieux fut transformé, t Je désigne par ce nom de Frangie , dit le moine de Saint-Gall , toutes les provinces en deçà des Alpes, » C'est-à-dire les provinces soumises à l'empire de Charles le Grand. « A cette époque, ajoute-t-il, la supériorité de gloire dont brillait Charles avait amené les Gaulois et les Aquitains , les OËduens et les Espagnols , les Allemands et les Bavarois , à se glorifier , comme d'une grande distinction , de porter le nom de sujets de France. » Ainsi , le

HISTOIBB DE FRANGE. 293

Chaelehagne, c'est le nom qu'il est permis d'employer dès ce moment * , tourna toutes ses pensées vers une grande unité d'empire dans toutes les régions qui touchaient à la vieille Gaule. La première préoccupation de son esprit se porta sur la Saxe, d'où étaient parties précédemment des hostilités toujours renaissantes. Tant que la Germanie nourrissait en son sein ce germe de guerre, l'Europe ne pouvait aspirer à jouir de la civilisation que lui avait préparée la race de Martel. Les Saxons étaient des barbares campés en face du christianisme. Ils couvraient de vastes régions, depuis l'Océan Germanique jusqu'à la Bohême, et couraient, des bords de la mer du Nord aux fron^ tières de la France, longeant le Bas-Rhin, et partant de rissel jusqu'à Mayence. Le paganisme survivait parmi ceâ peuples , avec un caractère particulier de rudesse que lui avaient ôté ailleurs les poésies orientales, et qui s'était accru dans la barbarie des forêts. Ils avaient parmi eux une idole renommée et mystérieuse\ qu'ils nommaient Erminsul. C'était, disent quelques-uns , un monument, grossier, élevé en l'honneur d'Arminius, le terrible destructeur des légions de Varus, au règne d'Auguste •. Lelibérateur de la Germanie était resté comme un dieu ; son nom servait encore d'inspiration au courage. Ce n'était pas . là un crime. Mais le contact des barbares était funeste en ce qui troublait la sécurité des nations civilisées. Plusieurs fois ils avaient fait irruption sur le Rhin , et les rois Francs les avaient refoulés dans leurs régions demi<sauvages, en

nom originaire de Gaulois subsistait toujours, mais l'Empire de France s'établissait de lui-même , c^mme sous la sanction de la gloire. Je trouve^ la même remarque dans Baronius , au sujet d'un Capitulaire où sont: distingués par leur nom les Francs et les Gaulois, bien que soumis à la ,méme autorité. — Ad an. 800. — Comment, Pagii.

■* L'école contemporaine dit Karl le Grand. — Je n'ai pu découvrir ce que l'exactitude historique gagne à cette réforme d'un nom consacré par la gloire , et je ne soupçonne pas qu'elle soit sufllsamment autorisée par le goût de Teuphonie.

• Erminsul ou Hermann-Saul. Colonne de Hermann.— Quplques écrivains Allemands ne paraissent pas «dopier cette origine. — Voir Plisteri tom. IL Trad. de M. Paquis, pages Gi et XMô.

leur imposant des tributs et leur laissant dqs missionnaires pour les convertir. Mais les tributs n'étaient point payés , les missionnaires étaient égorgés, et la guerre restait tou« jours menaçante. Gharlemagne résolut, dès son débuts d'aller vaincre cette barbarie : ce fut un travail difficile , et qui occupa la plus grande partie de son règne; mais ce fut aussi le fondement de la société chrétienne en Europe.

77^. — La première expédition de Gharlemagne eut pour objet de raser des forts avancés que les Saxons avaient jetés vers le Rhin , et d'où ils protégeaient leurs excursions sur les Gaules. Une de ces invasions lui fut un motif ou un prétexte. 11 marcha vers Paderborn, où était le plus formidable de ces forts, nommé Ehresbourg. Là régnait l'idole Saxon, le terrible Dieu de leurs batailles. Gharlemagne alla l'exterminer. « Gomme il s'était arrêté trois jours pour cette destruction, dit Eginhard, il arriva, tant le ciel demeura continuellement serein , que toutes les rivières et fontaines étaient à sec et qu'on ne pouvait trouver rien à boire. On craignait que l'armée, fatiguée par la soif, ne pût pas continuer ses travaux; mais un certain jour, et, à ce. que l'on croit , par la bonté divine , pendant que vers midi tous se reposaient, un énorme volume d'eau remplit tout à coup le lit* d'un torrent auprès du mont auquel était adossé le camp , et toute l'armée put ainsi se désaltérer *. a Le roi s'empara du fort , détruisit l'idole, s'avança jusqu'au Wéser et reçut douze otages des Saxons. Ce ne fut qu'une paix qui bientôt allait se changer en guerre sanglante.

D'autres événements se déroulaient en Italie, et la royauté de Gharlemagne allait s'y trouver niélée pour les dominer comme tout le reste.

L'admirable politique de Pépin, par rapport à la papauté

' Ed. ûe M. Guizot. Le père Daniel explique le fait en ces termes : • Quoique cette naissance subite d'un torrent ne aoit pas sang exemple, et que les historiens de la Germanie parlent de celui qu*on appelait le torrent de Bullermon, vers ces quartiers-là. qui sortait ainsi de dessous terre tout à coup, et tarissait presqu'aussitôt, néanmoins» eu égard à la conjoncture , la chose fut regardée comme miraculeuse. »

HISTOIRE DE FRANCB. 295

qu'elle devait affranchir, ne l'avait pas mise à Fabri des vicissitudes, ni des entreprises de ses ennemis.

Le roi des Lombards avait eu peine a s'accoutumer aux rudes conditions qui lui avaient été faites àPavie, etsotK vent il cherchait à les éluder, soit par la ruse^ soit par la force. Le mariage de sa fille avec Charlemagne lui avait paru devoir être un secours pour son ambition^ et déjà il avait recommencé à troubler Rome par des intrigues. Ce ne furent d'abord que des manèges, et de part et d'autre on se défendit par des négociations. Mais bientôt tout changea d'aspect. Charlemagne qui avait épousé la fille de Didier par un divorce, s'en sépara par une répudiation. L'histoire n'a point à rechercher les causes de ce scandale nouveau ; mais elle le flétrit comme tous les autres, quelque grand et fécond que dut être le changement qu'il allait apporter dans la politique. Didier comprit tout ce qu'il y avait de menace pour lui dans cette séparation. Il essaya d'en faire l'occasion d'une ligue contre le roi de France , d'abord en intéressant à cet affront la dignité de l'Eglise et la sévérité du pape, et puis en appellant à son aide ceux des Français qui pouvaient être restés fidèles aux jeunes fils de Carloman, qu'il avait recueillis dans son palais.

Le pape Etienne III venait de mourir. Son successeur, Adrien I", pensa qu'il était sage de ne se point mêler par la violence à ces querelles. Alors Didier tourna contre lui toute sa colère. D ravagea les terres de l'Exarchat de Ravenue, et s'avança jnsqu'à Rome , menaçant la ville d'extermination , et le pape des dernières vengeances. La perfidie entourait le pape. Didier payait l'intrigue et le crime. Tout présageait d'atroces dénouements, et de part et d'autre on avait vu de tristes représailles. Enfin le pape fit parvenir ses suppUcalions à Charlemagne ; lui seul pouvait sauver l'ceuvre de son père Pépin , et sans la puissance de ses armes l'Eghse de Rome retombait dans la servie tude. Charlemagne ne délibéra pas longuement. 11 partit de Thionville, où il passait l'hiver, avec une armée formée à la hâte, il se rendit à Genève, et là divisa ses troupes pour entrer en Italie par le mont Joux et par le mont

2i96 histoihe de frange.

Cenis. Avant de commencer ia guerre, qu'il ne faisait d'abord que montrer, il envoya des messages à Didier, pour provoquer la réparation de ses violences et demander l'exécution du traité de Pavie. Didier se crut assez fort pour résister à ces demandes pacifiques, et alors Charlemagne pénétra en Italie, frappa de terreur la première armée de Lombards qui parut devant lui, mit tout en fuite, et alla bloquer Didier dans Pavie*. Pendant ce siège, qui fut long, les conquêtes se faisaient d'elles-mêmes. Tout tombait au nom de Charlemagne. Le pays de Milan et de Mantoue se soumit à ses armes. La veuve de Carloman sortit de Vérone pour aller lui remettre ses deux enfants et les confier à sa protection. Et en même temps les peuples se. tournaient vers l'autorité du pape, et déclaraient vouloir redevenir Romains. Le sceptre des Lombards paraissait brisé sans retour.

Charlemagne n'interrompit ses victoires que pour les aller faire consacrer à Rome par Adrien. 11 voulut y célébrer les fêtes de Pâques ; tout le clergé s'avança au loin à sa rencontre avec les magistrats de la ville. On déploya devant le monarque libérateur toute la pompe des honneurs réservés aux exarques et aux patrices, ces derniers représentants de la souveraineté impériale. Et le roi français était patrice en effet; et tel était le souvenir de l'empire de Rome, même après qu'il était devenu une ruine, que ce titre restait imposant et glorieux , même à un prince qui déjà ressaisissait l'empire tout entier, et allait le faire revivre sous sa main.

Charlemagne , à l'aspect de la croix, qui précédait toute cette multitude romaine, mit pied à terre et s'achemina vers l'église de Saint-Pierre , où le pape l'attendait. Le roi et le pontife s'embrassèrent avec effusion, et, pendant que le pape introduisait Charlemagne dans le temple , des voix innombrables chantaient sous les voûtes : Béni soit celui qxd vient au nom du Seigneur,

C'était le jour du Samedi Saint, et le roi célébra la Pâque

* Eginhaid. '

avec dévotion. Puis il s'occupa quelques jours des intérêta de rilalie, entendit les réclamations du pape, prit connaissance des donations que le roi Pépin avait faites à FEglise de Rome , et les confirma avec solennité. C'est à partir de ce moment surtout que se trouva constituée la souveraineté temporelle du pape, jusque-là contestée par les armes des Lombards, et peut-être par les manèges secrets de Constantinople. Et, d'ailleurs , Charlemagne ajoutait au domaine dont Pépin avait marqué les limites des Etats plus vastes, qui embrassaient l'Exarchat de Ravenne , la Toscane, l'île de Corse , et jusqu'à une partie du territoire de Naples.

Cette donation fut souscrite par le roi et par les évêques et les abbés qui l'avaient suivi en Italie. D'abord on en mit le titre sur l'autel de saint Pierre, et puis on le déposa dans sou tombeau; et c'est la main sur les saintes reliques que le pape et le roi renouvelèrent leurs serments. Cet acte de politique devenait comme un acte sacré , confié à la garde des saints, et ceux qui l'entouraient de cette pompe redoutable comprenaient tout ce qu'il recelait de grand pour l'Église et pour le monde.

Alors Charlemagne quitta Rome, au bruit des acclamations universelles. Le peuple , le clergé , les magistrats portaient son nom au ciel. Longtemps sur sa route il n'entendit que des bénédictions et des louanges. Il s'en allait mettre fin à son œuvre, en achevant le siège de Pavie; Didier ne put résister plus longtemps aux attaques d'un ennemi qui arrivait avec tout l'enthousiasme du triomphe* Pavie capitula. Didier fut fait prisonnier, pour être emmené en France, à la suite du roi vainqueur. Son fils Adalgise , qui avait jusque-là défendu Vérone , désespéra du succès; il s'enfuit en Grèce, et alla trouver auprès de Constantin les vains honneurs de patrice. Ainsi disparut l'autorité des Lombards en Italie , deux cent six ans après qu'elle y avait été établie par les armes d"'Àlboin. Toute ritalie était soumise. Charlemagne en remit au pape la plus grande partie , et il ne sembla retenir qu'un droit de sou— veraineté qu'il exerça en instituant des gouverneurs dans

les provinces. 11 sut , en cela , concilier l'honneur de la victoire et la dignité de la soumission , choisissant, pour exercer le commandement , soit des Français , soit des . Lombards; et pour lui, il prit même ce titre de roi des Lombards , qu'il ajouta à son titre de roi des Francs ou des Français , comme pour consacrer davant€^e Taffranchissement de l'Italie.

Pendant ces révolutions , Didier allait achever obscurément sa vie , et l'histoiriB ne trouve pas même la trace de son' exil.

Mais les Saxons ne devaient pas laisser Charlemagne jouir en paix de sa gloire. Pendant cette expédition d'Italie , ils ravagèrent , dit Ëginhard, par le fer et le feu , les frontières de Hesse , qui touchaient aux leurs ; « ils voulurent incendier , dans le lieu nommé maintenant Friedslar, la basiUque qu'y avait bâtie le bienheureux Boniface, martyr. Tandis qu'ils s'efforçaient vainement de réussir dans ce dessein , ils furent saisis d'une frayeur subite envoyée par Dieu , et s'enfuirent en désordre àvee une honteuse terreur *. »

Une autre vengeance allait les atteindre. Charlemagne , dès le début de son règne, avait été fidèle à tenir, tous les ans , YAs^mblée générale du Peuple ' , qu'on appelait Champ de Mars ou Champ de Mai. Ces réunions s'étaient faites en divers lieux, une année à Worms, une autre à Valenciennes. Cette année [778] il la convoqua à Duren. Apparemment il exposa ses victoires d'Italie , et il parla des répressions qu'il avait à porter sur la Saxe. L'histoire n'a point gardé registre de ces délibérations , qui , sans doute, étaient rapides , comme il convenait à l'utilité de l'empire et au gén4e du monarque.

Après cette assemblée , Charlemagne fit irruption avec toutes ses forces; il enleva, du premier coup, la citadelle de Siegbourg, alla rétablir le fort d'Ehresbourg , pour y laisser une garnison qui imposât aux Saxons , et puis ga-

* Armai. Année 774.

• Ëginhard. — Année 770.

HISTOIRE DB FEANCE. S99

gna le Wéser où Tatteiidait une armée ennemie. Il passa le fleuve , malgré cette résistance , battit les Saxons , et les dispersa. Hesson , un de leurs chefs, et qui avait sous son autorité la partie orientale de la Saxe , désignée sous le nom de Ostphalie , en opposition avec la partie occidentale , déjà nommée Westphalie , arriva avec ses peuplades eiîrayécs , demandant la paix , jurant d'être fidèle , ei offrant des dtages.

Mais , sur un autre point , au bord du Wéser , d'autres bajodes Saxonnes surprenaient quelques Français, et, sous Tapparénce d'amitié , les égorgeaient dans leurs retranchements. Charlemagne courut aux perfides et les mit en pièces. Les Wcstphaliens donnèrent aussi des otages , la Saxe paraissait désarmée , et le roi s'en retourna dans le pays do France.

776. — Cotait pour se préparer à d'autres batailles , ou pour prévenir d'autres périls. L'Italie gardait en elle un germe de déchirements. Le lombard Rotgaud , qu'il avait établi duc dans le Frioul , avait songé à se faire roi. Charlemagne n'eut qu'à se montrer. Le duc fut tué dans un combat ^ et des Français furent mis à la tète des villes suspectes. Mais de là il fallut encore voler vers la Saxe. Les garnisons avaient été attaquées , et , bien qu'elles se fussent défendues avec gloire , de plus grands coups étaient nécessaires, et Charlemagne, après avoir tenu l'assemblée générale à Worms , alla se montrer à la rébellion toujours renaissante. Les barbares , surpris de sa présence , lorsqu'ils le croyaient occupé à d'autres guerres , vinrent , remplis de terreur, désarmer sa colère par les prières et les larmes. Plusieurs voulurent être chrétiens; on les baptisa. Il semblait, à leurs promesses , que la soumission dût être sincère ; Charlemagne résolut , dès l'année suivante , de s'en assurer par une démarche pleine d'éclat.

777. — Après avoir passé l'hiver à Herstall, il convoqua Y Assemblée générale du Peuple * à Paderborn , et puis il entra en Saxe avec une grande armée. Il appela auprès de

* Cefll toujours Texpreulon d'Eginhard.

lui tous les chefs Saxons , et ils arrivèrent en redoublant de promesses, s'engageant par des serments, et ise dévouant à tous les malheurs, à l'exil, à la servitude , s'ils les trahissaient. Plusieurs se firent baptiser , comme pour sanctionner cette sorte de convention, et ainsi Charlemagne s'était assuré le droit d'une guerre effroyable , par la parole même et les actes publics de ce peuple toujours prêt aux. révoltes. Par malheur, un seul chef avait manqué à l'appel de Charlemagne , et ce chef était Witikind , un West-, phalien indompté , qui jamais ne s'était abaissé aux suppHcations , et qui , dans cet empressement de sa nation à jurer fidélité à la servitude , s'était enfui vers Siegfried, roi des Danois , pour échapper à l'ignominie. Charlemagne put croire que cette exception n'dterait rien à l'engagement du peuple entier; et sa pensée de domination se porta versd'autre? pays , encore foulés par une autre sorte de barbarie.

L*Espagne était en proie au désordre depuis l'invasion des Sarrasins. Les peuples chrétiens de ce mâle pays luttaient péniblement contre la conquête , et la croix avait son abri dans les montagnes et dans les cavernes.

Quelquesprincipautés chrétiennes subsistaient pourtant, et ce qui leur fut souvent le plus favorable , ce fut l'anarchie des dominateurs.

Nous avons vu l'émir Abdérame s'établir indépendant dans l'Espagne , pendant que l'empire des Sarrasins se divisait en deux souverainetés formidables en Asie et en Afrique. Abdérame ne maintint pas aisément sous son sceptre les chefs qui devaient lui obéir , et déjà plus d'une fois la guerre civile avait eu ses cruautés et ses représailles.

Pendant que Charlemagne était à Paderborn, un de ces émirs dissidents , Ibn-al-Arabi , vint réclamer son assistance pour recouvrer la cité de Saragosse , dont il se déclarait souverain , et qu'Abdérame lui aVait ravie. Ce fut tout le prétexte d'une expédition qui , pour le génie de Charlemagne, avait plus de portée sans doute que d'aller venger l'injure d'un chef de Sarrasins. En peu de temps il eut soumis à ses armes Pampelune et Saragosse. Tout le

HISTOIRE DE FRAITGE. 301

pays faisait hommage au roi chrétien. Barcelonne et Gironne firent serment de fidélité. La liberté était montrée à FEspagne , et les Sarrasins ne paraissaient pas même pour défendre son esclavage/

778. — Mais, après avoir rétabh Ibn-al-Arabi sous la condition d'un patronage qu'il se réservait et qui paraissait être un droit de souveraineté, il crut prudent de regagner les Gaules, et au passage des Pyrénées il arriva un de ces événements que l'histoire laisse entourés de mystère, et qui n'ont dans la suite des temps qu'une plus grande célébrité. Les Gascons montagnards, sujets indomptés de Gharlemagne, et accoutumés, dit-on, aux brigandages, attaquèrent l'arrière-garde de son armée dans la vallée de Ronceveaux. Ce ne fut pas une bataille, mais une surprise. Par malheur, les principaux chefs de l'armée , accourus pour mettre l'ordre dans une défense imprévue , tombèrent sous les coups des brigands , et , comme ils revenaient d'Espagne brillants de gloire , la pitié des peuples n'en fut que plus attendrie. De là de longs récits restés populaires, et célébrés dans tous les romans de chevalerie. Le héros le plus cher à la renommée fut Roland, que l'histoire n'avait point encore aperçu. C'était un gouverneur de province vaillant et fidèle , et tel a été le privilège de son nom, qu'il est devenu l'expression poétique de l'honneur et du courage.

« Le souvenir de ce cruel échec, dit le choniqueur, obscurcit grandement dans le cœur du roi la joie de ses exploits en Espagne. » Ce ne fut pourtant qu'un accident sans importance politique , et l'expédition de Charlemagne n'en eut pas moins son effet durable par la soumission des villes d'Espagne à son autorité , et par la terreur que son nom laissa parmi les Sarrasins.

Charlemagne ne s'arrêta pas même pour venger son affront; aussi bien les brigands s'étaient dispersés dans leurs montagnes. Un autre intérêt l'appelait au Nord, toujours vers cette Saxe domptée et rebelle, aussi prompte à l'injure qu'à la soumission.

Pendant que le roi était au delà des Pyrénées, les Saxons

301 HISTOIRE DE f&auce. 780 — 790

étaient yenus jusques sur le Rhin , incendiant et ravageant tout ce quMls avaient trouve depuis le fort de Duitz, près de Cologne, jusqu'à rembouchure de la Moselle. Les femnies, les enfants, les choses saintes, tout avait été souillé par la violence ou par le meurtre. (Tétait une atroce vengeance , où Tamour du pillage ne paraissait que secondaire. Â cette nouvelle , le roi donne ordre aux Francs orientaux et aux Allemands de courir en hâte contre les ravageurs et les incendiaires. Lui-même se prépare à de plus rudes batailles. II passe Thiver à HerstaU , pendant que les troupes font leur première mission d'exterminer les Saxons dans leur iuite [779]. Au printemps il part; il règle en courant quelques affaires d'Itahe , tient rassemblée générale à Duren , et marche avec une armée sur la Lippe. Les Saxons veulent résister; ils sont battus à Buchholz. Le roi se dirige vers la Westphalie , et voit tous les habitants à ses pieds. Il s'avance jusqu'au Wéser, et tous les peuples orientaux vont lui amener des otages et lui jurer fidélité. Ainsi se terminaient chaque année ces expéditions meurtrières ; et cependant le roi soupçonnait bien que ce n'était pas la fin de cette guerre, nourrie d'elle-même^ et se ravivant par les représailles.

780. — Il passa l'hiver à Worms , pour reparaître au printemps au milieu des Saxons. Il les avait appelés à une grande assemblée vers l'Ocker (Onacre). Ils y vinrent en grandes multitudes, paraissant tout prêts à accepter la domination; et, pour témoignage de paix^ la plupart se firent baptiser. Cbarlemagne put croire que le pajs resterait enfin tranquille.

Alors il passa en Itahe pour j accomplir des vœux , et aussi pour apporter l'autorité de son nom en des conflits élevés entre le pape et les Grecs, et qui pouvaient troubler son ouvrage. U alla à Rome avec sa femme et les deux plus jeunes de ses enfants. Il avait eu de sa'^première femme un fils nommé Pépin ; et de la reine actuelle, Hildegavde , il en avait trois , l'ahié du nom de Charles , puis Cailoman et Louis, ceux qui le suivaient à Rome. Le pape baptisa ces deux princes et changea le nom de Carloman

HISTOIBB DE FRAHGE. 303

en celui de Pépin. Ensuite il leur donna l'onction des rois et proclama le premier roi de Lombardie, et le second, roi d'Aquitaine. Déjà la pensée de Charlemagne se portait vers Favenir; mais aussi d'avance il bouleversait sa grande œuvre de monarchie , comme s'il eût soupçonné que lui seul pouvait porter le poids de cette immense unité.

Quand la royauté fut ainsi triplement sacrée dans sa race , Charlemagne donna des soins nouveaux à ritaliè. Il avait à redouter, du fond de l'Orient , des essais de trouble, et le prince Lombard , Adalgise , relégué à Constantinopie, paraissait toujours comme une menace. L'empereur Constantin était mort [776]. Son fîls Léon était mort quatre ans après. Tous les deux ayant occupé leur règne à la poursuite barbare des images. Un enfant restait, nomcaé Constantin; et sa mère, l'impératrice Irène, avait pris en son nom les rênes de l'empire. Cette femme méritait d'entrer en. négociation avec Charlemagne; ces deux génies remirent en contact l'Orient et l'Occident. Il fut convenu que la fille aînée de Charlemagne , Rotrude , deviendrait l'épouse de Constantin ; c'étaient deux enfants de dix ans; mais cet âge môme donnait l'espérance d'une longue paix, et faisait disparaître la rivalité d' Adalgise.

Charlemagne porta sa prévoyance sur une autre affaire qui gênait sa pensée de domination universelle. Tassillon, duc de Bavière , lui était suspect , depuis qu'il l'avait vu s'éloigner de l'expédition d'Aquitaine pour s'en aller époiH ser la fille du roi Lombard, en signe d'indépendance. Depuis ce moment y le duc avait cessé de faire hommage de ses États au roi de France , et la promesse qu'il en avait faite à Pépin se trouvait violée. Ce n'était pas le seul indice de malveillance. Il avait encore favorisé secrètement les entreprises ennemies , et Charlemagne nourrissait en silence des pensées de colère et de punition. Cependant il aima mieux dompter Tassillon par des paroles pacifiques, et il profita de son séjour à Rome pour obtenir du pape qu'il s'entremît dans un rapprochement qui deviendrait impossible une fois que le roi aurait fait un appel à son

30 i HISTOIRE CE FRANCE.

épée. Des négociateurs furent donc envoyés à Tassillon , •qui promit des réparations à Charlemagne; et alors, quand tout fut réglé, et que le roi ne vit plus d'ennemis à craindre ni à suspecter, il quitta Fltalie, suivi comme la première fois par les acclamations des peuples, et il se rendit à Worms , où Tassillon vint en effet lui rendre hommage. Ce n'était qu'une éclatante tromperie.

782. — La Saxe restait toujours le point principal oh se portaient les sollicitudes de Charlemagne. Il alla tenir en ce pays même l'assemblée accoutumée des Français , comme pour se rendre plus imposant à des peuples encore barbares. Il reçut dans son camp, à la source de la Lippe, des envoyés des rois du Nord, de Siegfried, roî des Danois , de Chagan et de Igour , princes des Huns , déployant à la fois l'appareil de la guerre et les bienfaits de la paix, pour retenir les peuples, par cette double puissance. Et après cela il revint dans le pays des Gaules.

Sa sécurité était profonde. Toute la Germanie était en repos. Le monde paraissait se reposer des longs déchirements de la guerre. Mais du fond du Danemarck, arrivait Wilikind , ce chef Saxon, qui jamais n'avait donné ses serments et jamais ne les avait trahis. Il profita de la paix pour ranimer les batailles; Il parut au milieu des Saxons , et vint leur reprocher leur lâcheté et leur servitude. Ses paroles de flamme remuèrent des cœurs mal asservis. Bientôt une armée fut sur pied , prête à une guerre véritable , et non plus à des excursions de meurtre et de pillage. Leur premier signal de révolte fut partout Textermination des missionnaires. Witikind montrait la religion des chrétiens comme un moyen de servitude. Les temples furent détruits ; les prêtres égorgés : ainsi fallait-il consacrer la liberté des vieux Saxons.

Pendant que se préparait ce soulèvement, Charlemagne avait envoyé trois de ses généraux pour réprimer des Multitudes d'esclavons Sorabes , qui étaient allés porter le ravage dans le pays de Thuringe , et sur les terres mêmes

HISTOIKB DE FBANGB. 305

de la Saxe. Ces trois généraux ^ surpris par des nouvelles plus sérieuses, venues de l'entreprise de Witikind, changent de marche , et vont à un ennemi plus redou'>blé. De son côte , Charlemagne avait tout aussitôt fait marcher le comte Théodoric , son parent, avec une armée de Francs Ripuaires, levés à la hâte. Ces forces devaient tendre à se réunir. Mais les trois premiers généraux voulurent avoir pour eux toute la gloire. Ils se précipitèrent à la rencontre de Witikind. Ils comptaient n'avoir à poursuivre que des fuyards , ils trouvèrent une armée formidable. Leurs troupes en désordre allèrent se faire envelopper parles multitudes de Saxons, et tous périrent dans celte bataille imprévue.

Charlemagne alors marcha en personne. Il arriva au centre de la Saxe; tout avait fui. Il appela les chefs; tous lui dénoncèrent Witikind. Mais Witikind s'était retiré dans le nord jde la Germanie , et la vengeance du roi chercha d'autres coupables. Il ne lui était que trop facile d'en trouver. Il fit rassembler quatre mille cinq cents de ceux qui avaient pris part au soulèvement de Witikind , et avaient égorgé les Francs et leurs généraux; et, en un seul jour, il fit décapiter ceç malheureux , dans un lieu appelé Werden , sur le fleuve de l'Aller *. Funeste représaille , que l'histoire a reprochée à Charlemagne , et que la sanglante philosophie de la guerre ne sait que trop bien excuser par ses raisonnements et par ses exemples.

783. — « Dès que le printemps commença à sourire », continue là-dessus le chroniqueur, Charlemagne qui, après sa terrible vengeance, était venu passer l'hiver à Thionville, voulut aller détruire les restes de la guerre.

Les Saxons d'abord consternés par l'atrocité de la punition, avaient ensuite repris les armes. Charlemagne se multiplia pour les vaincre en trois batailles. Toute la Saxe était couverte de carnage. Et cependant Charlemagne était

* Adalgise, chambellan ; Geilon, connétable; Worad, comte da palais. — Eginhard.

• Kginhnrd.

T. I. ÏO

366 HISTOIBE DE FRÀIVGE.

las de tant de meurtres , et il voulut vaincre la révolte par d'autres armes.

784-785. — ^Witikind était , avec un autre chef, nommé Abbion, rame de cette guerre vivace, bien qu'il n'eût pas paru dans les dernières insurrections. Lorsqu'à force de déf'iites , la consternation fut au comble dans toute la Saxe , Charlemagne envoya proposer la paix aux deux terribles chefs des révoltes dans leur retraite. Ces âmes indépendantes et fières furent vaincues par cette démarche.

La crainte pourtant les troublait encore. Witikind demanda des otages ; on les lui remit, et alors il vint avec son compagnon farouche déposer les armes aux pieds du roi. Ce n'était que le commencement de la défaite. L'un et l'autre chef consentirent à être instruits du Christianisme, et peu après ils furent baptisés. Alors sembla se montrer, au moins comme une espérance , la pacification de ces régions si longtemps désolées par les batailles.

Le bras de Charlemogne parut aussi se reposer. Mais , chose singulière! à ce moment même il se tramait, de l'autre côté du Rhin, une grande conspiration contre lui. Il la dissipa , dit l'annaliste , par son habileté et sans grand danger; les principaux conspirateurs eurent les yeux crevés; les autres furent envoyés en exil.

Charlemagne put quelqu(?s instants apphquer son génie à la politique ; sa pensée tendait constamment à l'unilé de l'Empire. Les Bretons des Gaules * avaient essayé de s'affranchir des tributs; il les força à envoyer des otages et à reconnaître l'autorité de son sceptre. Son fils Louis était élevé dans son royaume d'Aquitaine ; il lui fit faire un voyage à Paderborn avec un co«rtége méridional , pour ne laisser nulle part l'idée de l'indépendance. Enfin la paix étant partout, dit Ëginhard , Charlemagne passa en Italie, oùr il restait des pays que son autorité n'avait pas touchés

^ « Depuis que la Bretagne d*outre-mer avait été envahie par les Angles et les Saxons , un grand nombre des insulaires, passant la mer, étaient venus s'établir dans les pays de Vannes et de Quimper, situés à Textrémité de la Gaule. » Ce par^sage d'Éginhard mérite attention.

encore. Il voulait soumetlre Bénévenl comme tout le reste , et cette fois il lui fallut montrer Tépée pour soute-* nir sa politique. Toutefois il se contenta de la soumission du duc, qui lui remit ses enfants en otage. Le monde semblait se précipiter à ses pieds. C'est dans co voyage qu'il reçut une ambassade de Constantinople : le jeune empereur Constantin envoyait réclamer sa fiancée ; ce fut un message inutile , et aussi le refus du roi jela dans Favenir , des semences de querelle. Le duc de Bavière occupait sérieusement l'esprit du roi. Malgré ses promesses de fidélité et ses renouvellements d'hommage , il remuait sourdement, et peut-être aussi Charlemagne se grossissait à luimême la crainte de ses intrigues. Le duc , qui avait le pressentiment de ses périls , courut au roi comme un suppliant, et il fut pardonné comme un criminel ; mais cela même fut un présage sinistre. Sa femme , la fille de Didier, l'ancien roi des Lombards , le poussait aux entreprises téméraires , par l'espérance qu'elle gardait toujours de voir son frère Adlagise sortir de son exil d'Orient et reparaître en Italie. On soupçonna qu'elle avait déterminé son mari à provoquer les Huns ou Abares à la guerre contre Charlemagne ; et , en eflet , les Huns se disposaient à paraître en armes. Ce fut un fatal prétexte pour Charlemagne ; mais pour s'épargner l'apparence d'une iniquité, il fit juger Tassillon par une assemblée de grands ^ et ses accusateurs furent, ses sujets. Triste manière de voiler une vengeance ! Le malheureux s'étonna de voir devant lui de le]& accusateurs et de tels juges. Charlemagne seul put lui paraître généreux, quand il lui laissa la vie, malgré la t sentence de mort portée contre lui. Une autre mort lui fut v imposée, ce fut d'aller vivre dans un monastère. Le mal* heureux eut pour toute grâce de n'être pas tondu devant le peuple. La chevelure semblait être toute la dignilé du commandement» et d'ailleurs la dégradation consistant à la couper ,^il n'est pas surprenant que le duc voulût échapper publiquement à ce supplice.

788. — Telle fut la fin de Tassillon, né peut-être pour des destinées plus glorieuses , s'il ne s'était pas trouvé ua

prince qui absorbait alors toutes les gloires. Sa famille alla mourir obscurément dans les retraites, et la Bavière ne connut plus d'autre maître que Charlemagne.

Mais la guerre reparaissait déjà sur des points divers. Ces Abares, que Tassillon avait, disait-on, excités aux batailles, attaquèrent en effet le Frioul et la Bavière. Cbarlemagne se bâta de les vaincre et de les disperser jusqu'au Danube. Un grand nombre d'entre eux périt dans les gouffres du fleuve *.

D'autre part, l'empereur Constantin essayait de venger son affront, en jetant sur les terres de Bénévent tout ce qui se trouvait de soldats aux ordres de ses patrices et de ses ducs de Sicile. Adalgise même était venu se montrer à l'Italie, comme pour mieux rallumer les guerres par le souvenir de son droit et de ses malheurs. Mais il avait changé son nom pour le nom oriental de Théodote. C'était une flatterie pour l'empereur, et pour lui-même un indice funeste. Quant au roi, il semblait envoyer la victoire où il voulait. Il chargea Grimoald , le fils du duc de Bénévent , qui était mort, d'aller réprimer cette guerre. Une bataille fut livrée, et les Grecs furent vaincus et taillés en pièces. Leur général, nommé Jean, fut fait prisonnier, et Adalgise s'en retourna pour toujours dans l'Orient, ne gardant rien des vieux Lombards , pas même son nom.

Tout cédait aux armes de Charlemagne , et déjà il avait accoutumé ses généraux à vaincre pour lui. Pendant cette double expédition contre les Abares et contre les Grecs , il parcourait en paix la Bavière et y mettait l'ordre. Puis il passa l'hiver à Aix-la-Chapelle.

789. — De là il s'avança, par la Saxe, vers une peuplade d'Esclavons , sur le bord de l'Océan , qui se nomment , dam leur langue, Wélétabes, dit Éginhard , et sont appelés par les Francs Wiltzes, Une animosité singulière semblait innée au cœur de ces peuples contre les Francs. Charlemagne alla les dompter. Alors la paix parut un instant , et puis la guerre encore [790-791]. Les Abares n'étaient qu'à demi-

' Eginhard.

790 — 800 HISTOIBB DE FRÀIVGB. 309

vaincus. (Tétaient des voisins formidables pour la Bavière, et Texemple de leur indépendance était d'ailleurs une contagion. Ils n'en étaient séparés que par la rivière d'Ëms, qui se jette dans le Danube , quelques-lieues au-dessous de la ville de Lintz. Quand la Bavière fut au pouvoir de Charlemagne , ils firent des difficultés pour les limites des deux pays. Les négociations furent inutiles, et des deux côtés on prit les armes.

Cette guerre nouvelle dut paraître sérieuse à tout le monde, car la nation des Abares avait un renom imposant dans les batailles. Elle était divisée en cantons et protégée par des forts et des citadelles qui hérissaient le pays qu'elle occupait, et elle pouvait longtemps et cruellement disputer la victoire. Aussi Charlemagne fit des préparatifs sérieux. Il leva dans tous ses Etats la plus grande armée qu'il eut fait mouvoir encore. Il lui donna pour rendezvous Ralisbonne. Elle vint avec des provisions immenses. On y vit arriver le jeune roi d'Aquitaine, âgé de quatorze ans , et Charlemagne le ceignit solennellement de l'épée.

Pépin, roi d'Italie, avait envoyé des troupes sous le commandement du duc d'Istrie. Tous les pays soumis au sceptre du roi avaient fourni des secours. Cette grande masse se mit en mouvement par trois corps, et, lorsqu'elle toucha le pays des Abares, Charlemagne s'arrêta trois jours •et ordonna des prières générales et des jeûnes dans le camp. Les évêques et les prêtres levaient les mains au ciel pour appeler la victoire , et la reine , qui était restée à Ratisbonne, faisait faire les mêmes supplications dans le reste de l'empire. Chets et soldats confondaient leurs vœux. L'aumône se mêlait à la prière. On eut dit une guerre sainte qui allait commencer, ou bien un péril inaccoutumé qui se montrait aux Francs, devant qui tout avait fui jusqu'à ce moment. Après ces trois jours de pénitence et de supplications, l'armée se leva, tormidoble et résolue. Les Abares , qui d'abord avaient défendu les premiers retranchements qui protégeaient leurs cantons, furent obligés de céder au torrent. Leur fuite fut désordonnée ; ils ne* purent nulle part se rallier pour leur défense nouvelle. La

310 HISTOIRB DB FRANCE.

poursuite fut ardente et inexorable. Tout le pays était dé« vaste par le fer et la flamme, et Charlemagne s*avança airiM, comme dans une solitude isolée, jusqu'au lieu où le Raab se mêle au Danube. Alors il s'arrêta pour rentrer en Bavière avec son armée ; les Saxons et les Frisons retournèrent par la Bohème. Toute la Pannonie avait été parcourue et ravagée , triste assurance de la paix à venir; et Charlemagne s'achemina vers Ratisbonne pour y trouver qu(»lque repos.

79Î. — Il y devait trouver des épreuves d'une autre sorte. Ce Pépin , fils de sa première femme Himiltrude , portait péniblement le poids de sa nullité. Dans l'obscurité à laquelle il semblait condamné, il trouva des conseillers de révolte et de crime. Une conjuration fut faite contre la vie du roi, et les comphces avaient tenu leur dernier conseil dans une église de Ratisbonne. Un prêtre lombard, nommé Fardulf , entendit leurs desseins et les fit connaître. La vengeance fut prompte et terrible. Les conjurés périrent par le glaive ou furent pendus. Pépin fut jeté dans un monristère.

L'histoire se lasse à suivre la rapidité des événements; et tout à l'heure il lui faudra reprendre les temps pour les envisager sous un autre aspect.

793—794. — Charlemagne , du milieu de ses victoires, entend de nouveaux bruits de guerre. Les Sarrasins remuent en Espagne, et la fidélité des Saxons devient suspecte , déjà même la perfidie se déclare. Le comte Théodori(; était à la tête d'une armée destinée à agir contre les Abares, en passant par les terres de Saxe et de Frise. Les Saxons le surprennent sur le Wéser, taillent ses troupes en pièces, et lèvent partout le drapeau de la révolte. Charlemagne dissimule pour mieux préparer la vengeance. Il passe quelque temps en Bavière et jette un pont sur le Danube pour rendre la guerre plus prompte. Sa pensée elliiit au delà des batailles présentes. Il songeait à établir un canal de communication entre le Rhin et le Danube « et à joindre ainsi l'Océan au Pont-Euxin. Par là se devait fonder plus sûrement son empire , et la barbarie du Nord

HISTOIRE DE FRANGE. Si 1

serait atteinte. Les travaux sont commencés d'aprës un plan gigantesque ; mais la continuité des pluies les interrompt , et il fallait aussi songer à la défense de divers lieux menacés par Finsurrection et la guerre. Il va tenir son assemblée àFrancfort-sur-le-Mein ; il avait en même temps convoqué un concile pour résoudre les questions dogmatiques apportées d'Orient, non-seulement la question toujours vivace des iconoclastes, mais d'autres questions qui se rattachaient à la vieille hérésie de Nestorius, et que des évoques d'Espagne avaient fait revivre. Charlemagne portait partout son génie ; malheureusement, il perdit du temps à disputer ou à laisser disputer dans ce concile contre l'autorité de celui de Nicée,.qui devait réglerla foi catholique.

n sortit de ces disputes un livre connu dans l'histoire sous le nom de Livre Carolin; c'était le résumé des opinions qu'on opposait aux décisions dogmatiques et absolues de l'Église de Rome. L'école française s'est appliquée à attribuer à Charlemagne en personne la rédaction de ces écrits, dont le ton manquait de modération et de convenance ^ Il les envoya en effet au pape par Ëngilbert , le ministre de sa chapelle, et il parut ainsi les adopter comme une expression de sa pensée. Mais le pape répondit au roi avec cette retenue de paroles qui sied à l'autorité; les livres étaient l'œuvre de quelques évoques disputeurs ; la sagesse du roi finit par fa^re ûéchir ces opinions sous les actes suprêmes de Nicée *.

C'est dans cette assemblée de Francfort que Charlemagne fit arriver Tassillon de son monastère, et le fit comparaître en habit de moine; le malheureux duc vint y faire un aveu pubhc de ses révoltes et se faire absoudre par la cession de son duché. C'était une humiliation superflue , et qui n'ajoutait rien à la possession de Charlemagne , ou ne retranchait rien de son injustice. Dans le même temps mourait la reine Fastrade, femme hautaine, cruelle et re-

' Abrégé des livres Carolins. Baronius , ad an. 794. — Le père Daniel. — Hist, des Conciles. — Fleury. BisU Eccl, Liv. xliv. * Baron. Z&td.

ii% HISTOi&E DB FRANCE.

doutée , à qui le père Daniel reproche d'avoir attiré sur le roi ces effroyables haines, qui donnaient lieu à des conjurations et même à des pensées de parricide.

Bientôt Charlemagne est rendu à ses rudes travaux de conquête et de pacification tout à la fois. Il avait silencieusement préparé une expédition contre les Saxons. Il devait les assaillir par deux points contraires. Pendant que son fils Charles passerait le Rhin à Cologne et entrerait en ^le par l'Occident , il devait pénétrer par le midi, et ainsi tout le pays serait inondé par son armée. Les Saxons s'étaient assemblés à Sintfeld, et semblaient disposés à combattre. Mais, "en voyant paraître le roi avec ce terrible déploiement de'forces, ils se dispersèrent de toutes parts et rendirent la bataille impossible. Il fallut se contenter de la soumission apparente de ce peuple, et accepter leurs otages comme une sécurité.

795. — Mais dès Tannée suivante Charlemagne reprenait sa vengeance inachevée. Les Saxons avaient surpris Wiltzau, roi des Obolrites, et ils l'avaient mis à mort; c'était une injure nouvelle, parce que ce prince était fidèle aux armes françaises. Charlemagne promena le ravage sur toutes les terres de Saxe, et il imagina cette fois de s'emparer d'une partie des populations et de les jeter sur des terres étrangères, peut-être vers le midi des Gaules, inventant tous les moyens possibles de répression , puisque Textermination même ne suffisait pas.

796. — Une expédition semblable est renouvelée l'année suivante. Le prince Pépin est envoyé jusqu'au pays des Abares , pour étendte la terreur et le ravage , tandis que le roi reste sur les terres de Saxe, où la rébellion semblait plus indomptable. Le christianisme, en même temps, faisait ses conquêtes par d'autres moyens. La voix des missionnaires était plus puissante que celle des destructeurs et des bourreaux, et des conversions éclatantes venaient offrir des présages plus certains de fidélité. Mais aussi elles étaient quelquefois une perfidie de plus; telle fut celle de Thudun, chef des Abares, qu'il fallut doublement punir pour ses trahisons et pour ses sacrilèges.

HISTOIBB DB FBANCB. 313

En même temps mourait le sage pontife de Home, Adrien I , et son successeur, Léon III, héritier de sa politique, faisait remettre à Charlemagne les clefs du tombeau de saint Pierre , avec Tétendard de la ville de Rome, et lui faisait demander d'envoyer quelqu'un de ses grands pour recevoir le serment du peuple romain. Le roi combla le pape de ses dons , et lui envoya la plus grande partie des dépouilles de la barbarie.

797. — Cependant la puissance de Charlemagne s'affermissait par degrés dans l'esprit des peuples. Les Sarrasins d'Espagne cèdent à Tempire de son nom ; Barcelonne lui est livrée par l'un d'eux, nommé Zate.*, qui s'en était emparé. Le roi profite de cette occasion pour envoyer son fils, Louis d'Aquitaine , par delà les Pjrrénées , pour mieux seconder le travail de liberté qui se faisait en ce pays, foulé cruellement par la domination des Maures. Louis n'était point un prince guerrier; mais les armes de son père le secondent. Il assiège Huesca , dans l'Aragon, et laisse dans toute cette contrée de TEspagne l'autorité française établie et respectée. Charlemagne n'aurait eu qu'à se montrer pour refouler au loin la barbarie ; mais le Nord le retenait. Tous les ans la Saxe a besoin de sa présence ; il va la frapper de ses armes , et il revient à Aixla-Chapelle, dont il fait le centre de son empire. Là il reçoit les ambassadeurs qui lui arrivent des pays les plus lointains : le sarrasin Abdallah , fils d'Ibnmange , roi de Mauritanie , vient en personne lui faire hommage.

Cependant, pour la première fois, Charlemagne veut rendre cette année l'hiver utile à la guerre; il va le passer en Saxe avec une armée. Ses deux fils. Pépin et Louis, viennent d'Espagne et d'Italie le trouver dans son camp ', sur le Wéser. Là il donne audience aux envoyés des Abares, qui lui étaient venus avec des présents ; il reçoit avec honneur l'ambassadeur d'Alphonse,Toid'Asturie, quilui appor-

' Le père Daniel dit Zara.

' « 11 ordonna d'appeler la pince de son camp heer-staU , et le liea ttt encore ain^&i désigné. » Eginh. — Hccr-stall, lieu de Varmée,

Zii fllSIiOiBE DE JFRANCE.

tait des dons de la Galice. Puis il renvoie ses fils avec des instructions dans leurs royaumes , et remet Abdallah sous le patronage de Louis d'Aquitaios^e. Ainsi tout lui .obéit, «t la Saxe s'accoutume peu à peu à voir la pompe de sa royauté et l'appareil du christianisme , qu'il étale devant eux aux solennités de Noël.

Mais la barbarie vit toujours. Avant que l'armée française ait pu sortir de ses quartiers d'hiver , les Saxons d'au delà de l'Ëlbe se saisissent des officiers du roi, restés chez eux pour distribuer la justice, et les mettent à mort, en en laissant échapper quelques-uns comme pour porter la nouvelle du massacre, ditEginhard. Entre les victimes de cette atrocité était Gottschalk , qui avait été choisi pour être envoyé à Siegfried, roi des Danois. La vengeance éclate bientôt par le meurtre et par l'inoendie. Les auteurs du crime, que le chroniqueur appelle Normands, s'étaient jetés en armes sur les Obotrites , fidèles à Charlemagne. Trasicon , chef de ces derniers , les extermine. Ainsi les représailles couvraient de sang tout ce pays.

Charlemagne alors revient encore à Aix-la-Chapelle; de là il veille sur le monde. D'autres ambassadeurs so-nt arrivés de Constantinople : ce sont Michel,, surnommé Gangliano, et Théophile^ prêtre. C'est rimpérairice trène qui les envoie , et l'objet de leur mission <est sinislfe. L'impératrice , qui Rivait sagement protégé l'enfance de l'empereur Constantin , avait fini par le sacrifier à son ambition. Peut-être aussi avait-il paru indigne du trône, et Constantinople avait vu d'atroces intrigues, par suite desquelles l'infortuné avait eu les yeux crevés , et Irènre était devenue maîtresse de l'empire. C'est une apologie du mme qu'on envoyait à Charlemagne, et, selon quelques historiens, la cruelle mère lui en proposait le prix en lui ofïrant sa main et le titre d'enipereur. C'est seulement un bruit resté accrédité dans l'histoire.

La politique de Charlemagne ne lui permettait pas de se mêler à de lointaines révolutions de palais ; il se borna à recevoir avec honneur l'ambassade d'Irène, et il lui xemit la liberté de Sisime, frère de l'évêque de ConstaAr

tinople , qui était resté captif depuis les guerres d'Italie.

Les ambassadeurs ainsi envoyés à Charlemagne semblaient le proclamer monarque universel. Ceux d'Alphonse, roi d'Espagne, étaient Baî^ilisque et Froïa. Ils apportaient des présents que le prince avait eu soin de prélever pour Charles, lorsqu'il avait assiégé et pris la ville de Lisbonne. C'étaient sept Maures et autant de mulets et de cuirasses; hommage et insigne de la victoire tout à la fois, dit le chroniqueur*.

Mais au milieu de ces hommages des peuples, arrive une horrible nouvelle.

Rome a été souillée par une conjuration armée contre le pape en personne. Deux neveux du dernier pape, pour des griefs inconnus, ont conjuré la mort de Léon, et l'ont surpris dans une procession, avec une bande d'assassins. Le peuple qui entourait le pape a été dispersé; le pape resté sans défense a été foulé aux pieds, chargé de coups, mutilé. On lui a même arraché les yeux et coupé la langue'; heureusement le pape n'a pas péri sous les coups des meurtriers. Il s'est échappé de Rome, et recueilli d'abord par Vinigise, duc de Spolette , il vient se réfugier auprès de Charlemagne , le vengeur de tous les affronts et de tous les crimes. Charlemagne s'étonne et s'irrite à cette nouvelle, et il songe en effet aussitôt à une éclatante réparation. Il accueille le pontife avec de grands honneurs et console son infortune. Toutefois il ne renoncera pas à son apparition annuelle en Saxe [799]. Il part de Paderborn avec son armée, renvoie le pape à Rome avec un magnifique cortège, et promet de le suivre de près et d'aller faire trembler les sicaires conspirateurs.

La Saxe était devenue plus paisible; il reparut bientôt dans le pays des Gaules. De toutes parts lui affluaient les messages apportant des hommages ou des nouvelles de prospérités nouveUes. Le comte Widdon avait visité tous les rivages de l'Océan et partout avait reçu le serment

* Eginh. — Vit. CaroK Magni.

* Le chroniqueur ajoute : Ce qui a été vu par plutieun.

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et les armes des chefs Bretons. Des pirates Maures s'étaient montrés l'année précédente dans les îles Baléares et les avaient dévastées; cette année on les avait surpris et "vaincus, et leurs drapeaux étaient envoyés à Charlemagne. Le Sarrasin Akan, gouverneur de Èuesca, lui envoyait les clefs de la ville avec des présents. Enfin un moine arrivait ^e Jérusalem, lui portant la bénédiction du patriarche avec des reliques tirées du sacré tombeau. Ainsi le monde entier s'abaissait devant le sceptre du grand roi, et la Perse même lui envoya un éclatant hommage à l'occasion de cette cité de Jérusalem, à qui il ne restait que sa lamentable histoire et la triste condition de passer de mains en mains, mais puissante encore par son nom dans le monde «ntier.

En ce moment elle était sous la puissance du roi de Perse, un personnage célèbre, nommé Aaronal-Rasiid ou Raschid , qui remplissait tout l'Orient du bruit de ses victoires et de la grandeur de son génie. Ces deux renommées de Charlemagne et d'Aaron-al-Raschid semblèrent se toucher et s'unir. On a dit que les deux rois professaient l'un pour l'autre de l'estime et de l' affection, et ils s'envoyaient des présents. Le roi de Perse voulut que les lieux saints appartinssent à une domination chrétienne, et il en envoya la cession formelle à Charlemagne. Ainsi par les armes ou par la gloire il portait l'empire de la France aux lieux les plus lointains, et ce ne fut pas un spectacle sans . intérêt et sans honneur pour les chrétiens des Gaules de voir, l'année suivante, les clefs et l'étendard de Jérusalem reportés à Charlemagne par le prêtre Zacharie, qu'il avait envoyé avec des présents pour remercier Tévêque de cette cité.

800. — Le temps était venu d'aller consoler le pontife de Rome, et faire justice des conspirations. Charlemagne commence par visiter une partie de la Gaule et d'abord celle qui semblait le plus menacée par les invasions maritimes des hommes du Nord. Il parcourt l'Océan Gaulois^^

* Expression d'Ëginhard.

dispose une flotte contre les pirateries, visite Rouen , et puis se rend à Tours, auprès du tombeau célèbre de saint Martin. Là il perd sa femme Luitgarde; il remonte vers Orléans et Paris; retourne à Aix-la-Chapelle, arrive à Mayence au mois d'août, tient là son assemblée générale et annonce son voyage de Rome; quelques factions s'agitaient sur les terres de Bénévent, il y fait marcher son fils- Pépin avec une armée; ce ne fut qu'une vaine agitation.

Quand le pape apprend l'approche de Charlemagne, \} sort de Rome, et va à sa rencontre, déployant devant lui tous les honneurs. Tout tremblait au nom de Charlemagne. Mais chose singulière! Le pape même qui avait été victime d'une conjuration armée d'assassinats , ne dédaigna: pas de s'offrir comme un accusé qui a besoin d'apologie, pour être assuré de la protection, et toutefois l'apologio même avait un aspect de dignité imposante, et ce fut uno admirable scène, que cette assemblée d'évêques, d'abbés, de principaux de la ville et des grands de France, où le roi parut assis à côté du pape, annonçant qu'il venait porter la justice ; les ennemis du pape n'avaient pu justifier leur tentative de meurtre qu'en accusant le pape lui-même d'énormes crimes; il fallait donc, disait le roi, donner de réclat aux griefs, afin que l'innocence -fût plus manifeste, et le pape était là présent , disposé à entendre les accusateurs et à leur répondre.

Il se fit un grand silence, et nul ne se leva pour accuser le Pontife. Tous les archevêques, évêques et abbés se le-^ vèrent au contraire en s'écriant : Ce n'est pas nous qur jugeons le Siège Apostolique, qui est la tête de toutes le? Églises de Dieu; c'est lui qui nous juge; qu'ainsi le souverain Pontife ordonne canoniquement, et nous obéirons»^ « Et le vénérable Léon répondit : Je ne fais que sui^Te les* traces des pontifes mes prédécesseurs , me voilà prêt à me justifier des calomnies *. » Alors il y eut une seconde assemblée plus nombreuse encore et plus solennelle dans l'église de Saint-Pierre. Mais nul accusateur n'osa encore

« Voyex les réciU dans Baro»'»**. — Ad. an. 800.

318 HISTOIBB DE FRANCE.

se montrer; et enfin le pape monta à la tribune, ayant en ses mains le livre des Évangiles; il invoqua le nom de la Très-Sainte Trinité*, et prononça cette formule d*apologie.

« C'est une chose notoire, mes très-chers frères, que plusieurs méchants hommes se sont déclarés mes ennemis, et ont entrepris de noircir ma vie par d'afïreuses accusations; c'est pour connaître de cette affaire que le très-clément et très-sérénissime roi Charles, avec ses prêtres et avec ses princes, s'est transporté dans cette ville. C'est pourquoi , moi , Léon, pontife de la sainte Église Romaine, n'étant ni juge ni contraint, mais suivant mon libre vouloir, je me déclare innocent, vous tous présents , devant Dieu qui connaît tout, et ses anges, et le bienheureux Pierre, prince des Apôtres, en présence duquel nous sommes ici, attestant Dieu que je n'ai ni commis ni fait commettre les actions scélérates qu'on me reproche, et je le fais, non point obligé par des lois quelconques, ne songeant pas à imposer cette coutume ou ce décret dans la sainte Eglise à mes successeurs et à mes frères co-évèques , mais pour vous délivrer plus sûrement de tous soupçons injur rieux". »

A ces paroles du pape , tout le peuple laissa échapper des cris d'enthousiasme. On bénissait le pape de cette modération dans la plainte , de cette humilité dans l'apologie. On bénissait le roi de cette paix rendue si doucement à l'Église de Rome. La clémence devait suivre une telle justice. Les chefs de la conjuration furent pourtant condamnés à mort ; mais le pape intercéda pour eux , et on se contenta de les exiler.

Un autre spectacle allait frapper les Romains, et suppléer par le respect à la sévérité. Le jour de Noël , Chaiïemagne s'étant rendu à l'éghse de Saint-Pierre, au milieu de la multitude romaine , le pape vint à lui „ au pied de l'autel, avec une couronne qu'il posa sur sa tète „ le saluant empereur au lieu de patrice. £t à cette vue , le peupla

* Eginhard.

' Baronius. — Ad. an 800.

9S80 — 80 HISTOIBE DB FRAIVGI. 319

entier s'écria : A Charles- Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains , vie et victoire I

Ce fut à Charlemagne , s'il eniaut croire Eginhard , son secrétaire, une nooveauté imprévue *. Mais ce n'était pas moins l'accomplissement public d'une grande révolution dans tout l'Occident. Le monde romain s'en était allé en mille pièces sous les coups des barbares ; Charlemagne refaisait de ces ruines une magnifique unité , et bien que son œuvre même ne dût pas avoir de perpétuité , il imprimait aux nations chrétiennes un mouvement qui survivrait à des révolutions nouvelles. La monarchie eathohque enân était fondée en Europe.

Voici , du reste , le serment que Charlemagne prononça (tens cette circonstance mémorable. Le pontife venait de l'oindre de l'huile sainte : le monarque prononça ces paroles : « Au nom du Christ, devant Dieu et le bienheureux Pierre, apôtre , je jure et je promets que je serai le protecteur et le défenseur de cette sainte Eglise romaine dans toules ses nécessités, autant que je serai aidé par le div^n secours , et selon que je le saurai et pourrai '. »

Après cela , Charlemagne fit des dons magnifiques aux églises. Il n'avait plus qu'à frapper les calomniateurs du pontife ; on se contenta de les chasser dans les Gaules.

' Vie de Charlemagne^ * BaroniuB. —Ad. an. 800^

320 HISTOIBB DE FRANCE.

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