iO BISTOIBB BB F&AIÏGE* 3i
n'avaient pu guère s'avancer dans les rudes travaux de leurs batailles.
808-^810* -^ Les années qui suivent sont marquées par l dtes événemtjnts mêlés de succès et de revers. En Italie , . Burchard , eonntitable de Charlemagne , bat les Sarrasins , qui avaient reparu et dévasté la Corse et la Sardaigne. Leurs flottes sont détruites , et toutes leurs violences sont réprimées par la victoire. En Espagne , Louis d'Aquitaine continae à les frapper de ses arm«s, et puis ils semblent se relever plus formidables. Mais en Germanie , la guerre pvenid un aspect sérieux. Le roi des Danois , Godfried (60defroy) , qui avait juré sa foi par des ambassades, est impaliont de la soumission, et il ose lutter contre la puissance de Charlemagne. D'abord, il liarcèle les Obotrites par des perfidies; il ravage leurs terres , et, après des batailles incertaines, il flniit par tuer leur roi Trasicon. Autour de ce chef paraissent se ranimer les vieux ressentiments d€s peuples. Le succès favorise ses armes en qtuelqm^s lieux. Quand il roft Charlemagne près de se précipiter avec toutes ses fortfi^^ il lui envoie des messagesw II joint la ruse au eevrage» Pendant qu'il' négocie, il soulève dies flots d'ennemis. Un instant la fortune de l'empereur parut s'arrêter devant ce génie de barbate , ou bien il lui fallait songer à reprendre ' h cours de ses vieilles guerres. 11 aime mieux les prévenir ]mr écrs mesures de fevce et de prudence. Il construit une forloresse sur une rivière que le père Daniel nomme Stu« ne t pour arrêter les incursions de ce côté de la Saxe , et aitisi l'Elbe était protégé. Mais les Danois avec deux cents navires se jettent sur la Frise , la ravagent, «t lèvent un împdt de cen^t livre» d'argent. Cette blessure allait avant àffm le cœur de Charlemagne. Il songe donc à une vengeance éclatante , et il s'avance en personne dans la Ger-^ Dftam^. Là il apprend que le fier Godefroy a été tué par un de SCS serviteurs. Ce fut la fin de ces combats, qui cornmençarent à troubler la gloire de Charlemagne.
U paraît que dès lors il eut le pressentiment des périls <iue ce nom terrible de Normand devait jeter sur la France» Un jour il voyait , d'un port maritime de la Gaule Narbon*
328 HISTOmB DE FRA9GS.
naise , leurs vaisseaux qui couvraient la mer , et il restait immobile en versant des pleurs ; et ses officiers n'osaient l'interroger sur cette douleur inaccoutumée et mystérieuse. Savez-vous pourquoi je pleure? leur dit-il, c'est que je prévois les maux que ces pirates réservent à mes neveux et à leurs peuples ; s' Us osent, moi vivant, menacer ce rivage, que seror-ce quaiidje ne serai plus ! Aussi dès ce moment il s'appliqua à construire des flottes pour les opposer aux invasions. Il créa un port à Boulogne des Gaules ; il fit de Gand sur l'Escaut son chantier maritime. Son génie allait au-devant de toutes les nécessités de Tavenir.
Pendant ce temps , les Maures avaient encore paru avea leur flotte et Pépin était allé les chasser de la Sardaigne. Louis avait eu à lutter de nouveau avec eux en Espagne » et il avait dû réprimer les montagnards gascons qui les secondaient. Des discordes mêmes avaient éclaté entre les deux empires d'Orient et d'Occident, et les Vénitiens allumaient la guerre. Ils furent punis par le ravage de leurs terres; leurs ducs furent soumis et reçus à discrétion ; toutefois , dans le traité qui suivit, Venise fut rendue à Nicéphore *. Charlemagne conservait partout son autorité , et son sceptre se faisait sentir au loin à tous les peuples. Le roi des Northumbres, de l'île de Bretagne, nommé Eardulf , chassé de son royaume et de sa patrie, vint trouver un asile auprès de lui , et son entremise avec celle da pape lui rendit le sceptre qu'il avait perdu.
Mais de tristes indices révélaient pourtant la fin prochaine de cette royauté , inébranlable aux coups de la guerre , et que la mort seule touchait déjà. Au milieu des batailles avec les Danois , Rotrude, fille aînée de Chïirlemagne , était morte, et avait fait un premier vide autour de lui. Peu après mourait Pépin, roi d'Italie [810, 7 juin], prince de haut mérite et éprouvé par les événements de la paix et de la guerre. Charlemagne laissa couler sur sa tombe un torrent de larmes, dit son historien, et cette
« Eginhard. — La traduction de M. Gaîzot dit : Nicéphore ftsiitum Venise i c'est tout le contraire : Nicephoro Venetiam reddidit.
HISTOIBE DE FBANGE. 32i9
douleur, ajoute-t-il, parut une faiblesse dans un si grand homme. Le trône s'isolait. Charles , cet autre prince qui avait mérité d'être mis en face des hommes du Nord, dans ces longues et rudes batailles de l'empire, mourait à son tour [811, 4 décembre]. Il venait de donner suite aux plans de son père pour la pacification du Nord , depuis la mort de Godefroy. Tout semblait se préparer pour le dénouement de ce long drame ; et pourtant Charlemagne restait ferme jusqu'au bout [8 12i]. L'empereur Nicéphor& lui envoyait une ambassade pour recevoir de ses mains le traité fait à l'occasion de l'Italie *. Rien n'était changé dans la situation de l'empire. Le fils de Pépin, le jeune Bernard , continuait à réprimer les pirateries sur les côtes do Sardaigne.Puis l'empereur imposait des conditions de paix à Abulas , roi des Sarrasins. Il contraignait Grimoald, duc de Bénévent, à payer vingt-cinq mille sous d'or , sous la nom de tribut. Il envoyait une expédition chez les Wiltzes, et recevait d'eux des otages. Il forçait les nouveaux rois, des Danois à solliciter la paix , et il leur envoyait des officiers francs et saxons pour leur en dicter les conditions. Ainsi l'empire était imposant, et Charlemagne, resté commeseul dans son palais, faisait redpu ter partout son génie, soit p ar la force , soit par la clémence *.
C'est alors que Charlemagne, qui pourtant se sentait affaibli par l'âge , et sans doute aussi vaincu par ses douleurs, résolut d'asseoir à côté de lui, sur le trône impérial, son fils Louis d'Aquitaine, le seul qui survivait aux rois qu'il avait faits dans sa famille , et qui tous avaient porté glorieusement le poids de ses travaux. Il convoqua donc à Aix-la-Chapelle toute l'assemblée des grands et des
' Eginhard dit que les ambassadeurs reçurent le traité avec des signes^ de respect, remerciant Charlemagne selon leur coutume^ c'est-à-dire efi langue grecque^ V appelant Basileds et empereur. M. Guizot observ» que cette assertion est démentie par les historiens grecs (il ne les citd pas) , qui affirment , ajoute-t-il , que jamais les empereurs d'Orient ne donnèrent à aucun roi barbare le titre d'empereur.
* U avait pour otage Hemming , frère des rois des Danois; U le renvoya.
330 ^ HISTOIBE DE FRANGE.
évêques. On vit s'avancer vers l' église qu'il avait récemment bâtie * toute cette multitude de ducs et de comtes, d'évêques et d'abbés, après lesquels marchait l'empereur, revêtu de ses ornements royaux , la couronne d'or sur la tète, et s'appuyant sur son fils. Sur Fautel était une autre couronne d'or, et quand les deux princes curent prié quelques moments, l'empereur, se tournant vers rassemblée silencieuse et toute émue, prononça quelques graves et saintes paroles qu'il adressait à Louis.
« Le rang où Dieu vous élève aujourd'hui, lui disait-il, vous oblige à respecter plus que jamais sa puissance. Votei que devenant empereur, vous devenez protecteur des églir ses. Vous devez les défendre contre la violence des méchants et des impies. Vaus avez des frères, des sœurs , d'autres parents en bas âge, vous leur devez votre amour et votre appui. Honorez les évêques comme vos pères , aimez vos peuples comme vos enfants. Pour les méchants et les séditieux , ne craignez point d'employer contre eux l'autorité qui vous est remise. Que les monastères et les pauvres trouvent en vous un protecteur. Choisissez des juges et des gouverneurs qui craignent Dieu et ne se lais^ sent pas corrompre par les présents. Ceux que vous aurez élevés en dignité, ne les dépouillez pas sans de graves raisov^, et vous-même, soyez toujours sans reproche devant Dieu et devant les hommes *. »
Et après avoir entendu ce touchant langage de son père, Louis se leva , alla prendre sur l'autel la couronne d'or et la mit sur sa tète. Les deux empereurs s'embrassèrent en pleurant. Il y avait dans l'assemblée uœ émolion mêlée de tristesse et de joi^e. On eut dit de vagues pïés»ges ; et pourtant nul prince ne semblait devoir mieux que Louis justifier les dernières espérances qui survivaient dans l'âme de Charlemagne. Il avait tenu l'épée avec gloire dans le midi de l'empire ; il avait gouverné les peuples avec sagesse ; son nom était chéri et ses exemples étaient vénérés;
' D'où est venu ce nom à' Àix^la^ChapelU. • Thégan. — Hist, de Louis.
mais un certain pressentiment naissait déjà , qui semblait indiquer que le monde se hâterait d'échapper au long empire que Charlemagne avait exercé , et ce qu'il y avait eu de solennel dans cette cérémonie d'Aix-la-Chapelle n'ôtait pas Finc^rtitude des âmes , ni la défiance de Favenir.
Mais avant de passer a des temps nouveaux , l'histoire doit laisser tomber un dernier regard sur ce règne dont vous n'avons touché que lia surface. Hâtons-nous dans ces aperçus d'une autre sorte. '
Au milieu de tant de guerres, qui remplissent près. d^ un demi-siècle, Charlemagiie ne cessa d'appliquer son génie â maîtriser une révolution plus intime et plus profonde qui se faisait dans les idées , dans les mœurs et les besoins de la société.
L'unité politique s'était par degrés préparée dans les Gaules par l'action réciproque de la force matérielle des vainqueurs et de la force morale des vaincus. Charlemagne fut l'expression vivante de cette unité.
Aussi le premier caractère de sa royauté , ce fut de subordonner pleinement la politique au christianisme, et s'il garda son indépendance comme souverain , ce fut en réglant l'exercice de la souveraineté sur les lois fondamentales de l'Eglise.
Par là , le clergé des Gaules , dont l'action publique semblait avoir été jusque-là distincte de Faction royale, devint comme une partie essentielle de Fautorité, et cela même fut une consécration de la liberté nationale. Sans le clergé, Charlemagne n'eût représenté simplement qu'une réaction franque contre le système des derniers rois du sang de Clovis, et Fidée de la conquête et de Foppression se fût perpétuée comme une irrémédiable flétrissure sur les fronts gaulois.
Charlemagne réalisa cette magnifique idée des deux puissances, fidèles Fune à Fautre; Fune armée de la parole, 1 autre armée du glaive , chacune ayant sa mission dans le gouvernement du monde, Fune par Fenseignement , Fautre par la confirmation de la doctrine. Idée perdue dans les esprits de noire siècle, mais qu'on ne saurait chasser
3391 HISTOIBE DE FRANGE.
de l'histoire; ce fut là, peut-être, toute la force et tout le génie de Charlemagne. S'il n'eût été qu'un roi , ami des conquêtes et des batailles, le monde lui eût échappé. L'ÉgHse constitua son empire , et il ne dédaigna pas deparaître l'instrument de l'Eglise.
Par suite de cette pensée d'harmonie , Charlemagne se mêla à toutes les questions ecclésiastiques qui avaient besoin d'une forte action extérieure pour empêcher les déchirements et les hérésies.
.Le*jeune savant M. de Maslatrie compte quarante conciles qui furent tenus sous son règne *. Tous n'eurent point pour objet des controverses dogmatiques, plusieurs furent des réunions moitié religieuses et moitié politiques ; quelques-uns même semblèrent agiter des questions éloignées du gouvernement de TÉghse; mais tous intéressaient la conduite morale de cette grande société qui se formait sous le double auspice de l'évêque et du monarque.
Je ne p^nse point que la présente histoire doive étudier les travaux de ces conciles*. Elle les indique seulement comme une partie essentielle de l'action morale qui se faisait sentir sur le monde. Il faut dire toutefois que, par suite de Tuniversahté de l'empire qui se rattachait au norn de. Charlemagne , les conciles qu'il convoqua eurent plus d'une fois à appeler des questions qui semblaient ne les point toucher , puisque la foi des Gaules n'avait pas été atteinte par les schismes lointains.
Tel fut le concile de Francfort, en 794, qui prononça sur cette longue question du culte des images , dont l'empire de Constantinople avait fait une question de barbarie.
Tel fut aussi le concile d'Aix-la-Chapelle, en 809, qui résolut cette autre question de la Procession du Saint-Esprit, que l'Orient avait jetée dans l'Église, que le pape Léon avait inutilement tempérée par sa prudence, et qui devait servir de prétexte à un fatal déchirement.
* Chronologie hist, des papes et des Conciles,
* Voir les Ann. EccL de Baronius, tom. Xili.
Mais le plus souvent, les évêques réunis traitaient des questions de discipline, et c'était, dans un pays dont la croyance n'était point troublée , la seule intervention utile et nécessaire du clergé dans les affaires de l'Empire. Par là s'établissait une forte direction dans l'Eglise des Gaules; les mœurs avaient leur règle , et les peuples profitaient à ces lois qui commandaient partout le bon exemple.
L'esprit moderne a reproché à Charlemagne son prosélytisme chrétien. C'est par là qu'il fit sa monarchie, c'està-dire la civilisation de l'Europe. Sans lui, la conquête franque n'eut pas achevé de s'assouplir à l'action populaire du clergé gaulois; et sans lui la Germanie fut restée infectée par une idolâtrie sauvage.
L'extermination des peuples Saxons fut un grand malheur. Il fallait , dit-on , les convertir par des missionnaires. Mais les Saxons les égorgeaient, comme les auxiliaires de= la servitude; Charlemagne n'avait pas le temps d'attendre l'effet de tant de martyres.
L'histoire désormais sera plus juste , et les vieux siècles sont aussi mieux compris. Charlemagne futgrand parce qu'il mit puissamment en action les moyens de civihsation qu'il eut sous la main. Le glaive fui son instrument secondaire : la Religion devait être plus efficace.
Une des soUicitudes de Charlemagne, ce fut de réformer la législation , devenue confuse dans toutes les Gaules.
« Les Francs sont régis , dit Eginhard * , dans une foule de lieux , par deux lois très-différentes *. Charles s'était aperçu de ce qui y manquait. Après donc que le titre d'empereur lui eût été donné , il s'occupa d'ajouter à ces lois, de les faire accorder dans les points où elles différaient, de corriger leurs vices et leurs funestes extensions. »
Charlemagne étudia tous les besoins des peuples, et il ne négligea pas même l'utihté des vaincus. Ses Capitulaires sont célèbres , leur nom seul réveille des idées de gloire et de génie.
* Vie de Charlemagne,
* Mous avons vu la distinction de la loi salique et de la loi ripuaire.
Ce mot capitulaire venait de la subdivision par chapitres des lois faites dans les conseils généraux de la nation, et déjà on Tavait vu paraître en tête des règlements de Charles Martel. Mais sa célébrité lui vint des lois de Charlemagne. Ces lois avaient pour objet le droit commun des peuples ; elles étaient distinctes des droits spéciaux ou privés, ou bien elles en étaient quelquefois une modification. Préparées d'abord dans le palais du monarque par le conseil des doctes clercs , elles étaient ensuite portées dans l'assemblée générale des Francs, et un Capitulaire réglait la forme de leur acceptation ^
Ceci nous ramène aux assemblées nationales. Sous la décadence de la première race, elles s'étaient altérées , avons-nous dit, et il eût été impossible qu'elles conservassent leur caractère germanique. Le génie de Charlemagne les voulut raviver, comme pour les opposer à l'ambition naturelle des conseils des grands qui lui tenaient lieu de parlement ou de sénat. A la prépondérance des Leudes, il opposa les diètes du Champ-de-Mars et puis du Champ-de-Mai , qui étaient comme une représentation de tout le peuple. Tout homme libre devait paraître dans ces assemblées générales , où la loi était reçue et sanctionnée en quelque sorte par l'assentiment populaire. De là la maxime célèbre : Lexex œnstitutione régis et consensupopuli*.
L'histoire toutefois ne saurait laisser entendre que co moi de peuple qu'on trouve dans les Capitulaires exprimât alors une pensée de démocratie souveraine. La composition même de l'assemblée législative, où n'entraient en rèaUté que les conseils de TEmpire , tant ecclésiastiques que civils ' , exclut cette pensée. Le peuple ne semblait
* Caplt. III, an 8€3 , cji. 19. Ut populos interrogetur deCapitulis, qu» in lege noviter addita sunt. Et postquam omnes consenserint, subscriptiones et manufirmationes suas in ipsis Capitulis faciant. — Les Capitulaires ajoutent, comme forme de sanction ou de promulgation : De lus eonsenserunt omnes,
* ApudBaluz. Prœf.— Voyez V Histoire d'Allemagne dePflster. Liv. i, passim.
* JPÛster. Ihid.
HISTOIRE DE FBAKCB. 335
prendre part à la législation que pour en constater Tadoption publique. C'est ce qu'ont déjà observé plusieurs doctes personnages, et entre autres, avec une grande autorité, Baluze , dans sa magnifique collection des Capitulaires S
Les lois n'en furent pas moins populaires. Ce fut une chose merveilleuse de voir avec quelle sagesse le génie de Charlemagne respecta les droits privés des nations. Il semblait n'avoir en vue que de mettre de l'ensemble dans les codes. Il laissait survivre tout ce que le temps avait fait de bon , et aussi les peuples gardèrent longtemps après lui le souvenir de cette œuvre de liberté. « 11 a fonde et protégé la fidélité et la vérité. Il a établi toutes les anciennes lois du peuple et les droits du pays^ et il a donné à chaque pays son propre droit. » Ainsi disait une chanson populaire des Frisons *. Chaque peuple du vaste Ëm«pire eut pu célébrer de même la gloire du législateur.
Or, voici la désignation de tous les pays que le génie de Charlemagne embrassait ainsi dans sa législation. C'est un Capitulaire qui nous la fournit, et ce Capitulaire mérite d'abord d'être connu. Il ordonnait de ramènera la juri» diction ecclésiastique tout procès civil déjà commencé de* Tant le juge ordinaire, sur la simple demande d'une des parties ; parce que, disait-il , l'autorité de la sainte Religion pénètre et résout bien des difficultés qui ne se peuvent saisir dans le jugement d'une prescription captieuse : la sentence de révêque était sans appel. Les peuples donc soumis à cette loi étaient les Romains^ les Francs, les Alamans,les Bavarois, les Saxons, les Thuringiens, les Frisons, les Gaulois, les Burgondes, les Bretons, les Langobards, les Vascons, les Bénéventins, les Goths et les Espagnols: toute l'Europe chrétienne '•
* Prœf. ad Capii.
-* Wiftter. Ibid,
* fiaroniud, ad ann. 80f.— t II ne saurait être douteux, dit BaluES» 8ur ce Capitulaire , que par Gaulois il ne faille entendre les hommes d'origine gauloise; Francs sans doute, soumis à l'empire fianc.mais qui rattachaient leur origine aux anciens habitants des Gaules avant la venue des Francs. » Cette observation de Baluze , reproduite par Pagius
336 HISTOIRE DE FRAIiCE.
Une chose dojà notée par Thistoire , c'est que pour s'assurer que l'unité des lois serait mieux appréciée par les peuples , Charlemagne en allait chercher le type dans TEglise, qui, par sa constitution, avait devancé la société politique. Par là aussi les peuples s'accoutumèrent aisément à accepter les évêques pour législateurs.
Et ainsi s'explique naturellement le concours du pouvoir ecclésiastique et du pouvoir impérial dans ce travail magnifique d'unité , où la philosophie moderne n'a su voir qu'un effort de domination des prêtres. Le clergé avait besoin de la force du prince , et le prince avait besoin de la doctrine du clergé ; et par ce secours mutuel, le droit commun de l'empire , mêlé de droit romain , de droit canonique et de droit germanique , de ces deux derniers droits surtout , offrit un ensemble admirable qui servit au rétablissement des mœurs populaires et à l'établissement de Tautorité politique *.
L'étude des Capitulaires met à découvert tout le génie de Charlemagne *. Rien n'est omis dans les lois. La police , Tordre extérieur de l'Église , les règlements généraux d'administration, le commerce, l'industrie, l'armée^ la justice , rien n'échappe au législateur. On rapporte au début de son règne un Capitulaire célèbre sur les devoirs des prêtres et des évêques *. Rien de plus prévoyant que les dispositions de cette loi de discipline. La même sagesse se remarque dans les règlements d'ordre politique. Peut-être cette admirable organisation de l'État a quelquefois pour sanction des formes de pénalité qui se ressentent de la barbarie des vieux temps , mais qui révèlent encore la
(in Griti. Baron.], est très-importante. Même dans la séparation des races, la loi était la même. La fusion naturelle pouvait n'être pas consommée , la fusion politique était complète. C'est une réponse à ceux qui , après mille ans , ont fait reparaître la séparation des races par la distinction des droits.
* Baronius. Âd an. 801.
* Recueil de Baluze. — Voir les adimirables analyses de Baronios sur tous les Capitulaires qui se rapportent à l'Eglise.
* Fleury. — Hist. EccL Liv. xliii.
pensée austère du monarque. Non-seulement il punit le brigandage et le crime , mais si un vicomte gagné par des présents fait grâce à un coupable condamné pair les juges, lui-même reçoit la peine du délit. Le parjure et la falsification des documents légaux entraîne la perte de la main droite. Le parjure est le crime le plus activement poursuivi ; c'est celui qui attaque la société des hommes par sa base. Les mendiants , les filles publiques , les hauteurs de cabarets sont sous l'oeil de l'autorité. Souvent les Capitulaires reviennent sur les formes de la justice ; le législateur-cherche à s'assurer de l'intégrité du juge ; le juge se rend à jeun au tribunal , et nul ne peut témoigner s'il n'est aussi à jeun. Le comte, président de la justice , ne peut se soustraire à son office, et il lui est interdit de le sacrifier au plaisir de la chasse. Le magistrat supérieur répond de la fidélité des autres juges. Les pauvres , les veuves , les orphelins sont mis sous sa protection. Le juge enfiii doit savoir par cœur toute la loi. C'est la condition de son pouvoir. La loi interdit la justice par les armes et par les combats privés. Le port des armes est même défendu dans la paix. Par là est préparée la pacification générale des sujets ; ceux qui persistent dans les batailles civiles sont frappés d'amende et renvoyés devant la justice du roi. Puis viennent les lois sur le service militaire , sur la guerre, sur la constitution de l'armée , sur la dîme ecclésiastique , sur le droit d'asile. Puis les règlements sur l'office des ducs , et aussi sur le droit de ces célèbres envoyés du monarque, qui allaient partout présidant à l'ordre. Rien n'est omis *, et enfin, après le soin de l'empire, vient le soin de la maison privée de l'empereur. Et à ce sujet , l'histoire doit répéter ces paroles célèbres de Montesquieu : « Charlemagne mit une règle admirable dans sa dépense ; il fit valoir ses domaines avec sagesse , avec attention , avec économie ; un père de famille pourrait apprendre dans ses lois à gou-
* Collection des Capilulaires de Baluze^ tom. L — Voyez les jugements de Montesquieu. Esprit des Lois. Liv. xxxi. — Histoire d^All^ magne, par Pflster. Liv. i.
rerner sa maison. On voi'-. dans ses Capilulaires la source pure et sacrée (Toh il lira ses richesses. Je ne dirai plus qu'un mot : il ordonnait qu on vendît les œufs des bassescours de ses domaines, et les herbes inutiles de ses jardins^ et il avait distribué à ses peuples toutes les richesses des Lombards et les immenses richesses de ces Huns qui avaient dépouillé l'univers *. »
Ainsi par les lois et par la guerre , par l'ordre public et par l'économie privée , Charlemagne constituait l'empire sur des bases admirables d'équité. Quelques Français de nos jours qui trouvent du génie à dénigrer le vieux temps , ont voulu atténuer cette gloire. Opposons-leur ici une appréciation étrangère et non calhoHque. Elle embrasse tout le système du grand homme.
<c Le système militaire de Karl le Grand était celui de l'ancienne Rome ; il se servait de chaque conquête comme d'un instrument pour faire une conquête nouvelle. Son but était celui de la moderne Rome , celui de fonder une vaste hiérarchie dont tous les liens aboutiraient à son sceptre ; il justifia la dîme et le baptême de sang. L'administration seule resta germanique. Un pas de plus et le grand œuvre de l'union pohtique était achevé. Déjà les nations germanique^ avaient perdu leurs princes nationaux et ressortaient immédiatement de la puissance du roi des Francs ; il ne restait plus qu'à établir parmi eux l'uniformité des lois et des institutions sociales pour les fondre en un seul peuple ; c'est ce qu'il essaya d'accomplir •. »
Au reste , la grande habileté de Charlemagne fut d'intéresser les vastes populations de son empire à cette OBuvre immense de labeur et de sacrifice. Il y parvint en appelant constamment autour de lui des assemblées libres et actives. Les réunions générales des Francs étaient distinctes des réunions législatives où se dressaient et se promulguaient les Gapitulaires. Les chefs francs continuaient à
* Montesquieu. Il cite le Capitulaire de Villis. « Voyez, dit-U, tout le Capitulaire , qui est un chef-d'œuvre de prudence, de bonne administration et d'économie. »
* Pûster. — Hist, d^ Allemagne.
HISTOIRE DE FRAIVGE. 339
participer à l'autorité par Fépée , et , dans un long règne de batailles , ils durent être régulièrement assemblés pour prendre connaissance des résolutions militaires du monarque.
Ainsi plusieurs sortes de convocations avaient lieu : des convocations pour la guerre , où la nation armée avait sa représentation; des convocations pour l'administration, oïl délibéraient les sages et les doctes , c'est-à-dire les chefs du clergé des Gaules; des convocations pour l'acceptation des lois, où le peuple entier était appelé , tantôt en niasse dans les plaids généraux^ tantôt isolément dans chaque comté*.
Les lois de Charlemagne modifièrent l'ancien droit public , conformément à des besoins tout à fait nouveaux. Le commerce des Gaules avec les diverses contrées du monde fut un objet de ses soins. C'était une partie de la civilisation. A l'intérieur , l'administration fut soumise à des règles d'équité et de droit commun.
On sait l'admirable institution de ces officiers royaux (Missi dominici), qui parcouraient Tempire, pour s'assurer de la pleine exécution de la justice.
Par là disparaissait davantage encore la séparation des Gaulois et des Francs. Le droit reprit son caractère d'universalité.
Et c'est pourquoi aussi d'anciens privilèges furent affaiblis comme le droit d'asile dans les églises, droit primitivement protecteur contre la conquête, et qui avait commencé par être le premier effort de liberté du clergé gaulois.
Une autre sorte d'administration appela les sollicitudes du monarque, ce fut l'administration matérielle, et surtout celle qui avait pour objet les constructions publiques, ce luxe et à la fois celte nécessité première des grands Etats. « C'était un usage dans ce temps-là , dit un chroniqueur trop souvent occupé d'anecdotes de couvent*, que
* Hincmar. — Les Origines. — Balaz. Prœf, ad, CapituL
* Le moine de Saint-Gall.
340 HISTOIBE DE FRANGE.
partout où quelques travaux devaient s'exécuter d'après les ordres de l'empereur, comme des ponts, des vaisseaux, des passages, ou le nettoiement, le cailloutis et le comblement des chemins locaux, les comtes les faisaient faire par l'intermédiaire de leurs vicaires et de leurs officiers, avec aussi peu de travail qu'il était possible, et y employaient les gens de basse classe; mais quand il s'agissait d'ouvrages plus considérables, et surtout de constructions nouvelles, ni duc, ni comte, ni évêque, ni abbé, n'était, sous aucun prétexte, dispensé d'y contribuer. On peut en citer comme preuve les arches du pont de Mayence , qui furent faites par le concours général et régulièrement ordonné de toute l'Europe. »
Et puisque nous parlons de travaux publics, cette lourde charge des peuples, ajoutons tout de suite ce que dit le chroniqueur. « Étaient-ce des églises dépendantes du domaine national dont on prescrivait de peindre les plafonds ou les murailles? Cette charge regardait les évêques ou les abbés voisins; mais s'il fallait en bâtir de nouvelles , tous les évêques, ducs, comtes, ^bbés, chefs des églises royales, sous quelque dénomination que ce fut, et généralement ceux qui avaient obtenu des bénéfices publics, étaient tenus, par un travail non interrompu, de les élever depuis les fondations jusqu'au faîte *. »
Or, Charlemagne avisait, d'une autre façon, à la protection du pauvre peuple dans les constructions soit d'églises , soit de palais. « C'est ce qu'attestent, dit encore le moine de Saint-Gall, non-seulement la basilique construite à Aix-la-Chapelle, en Thonueur de Dieu, mais encore les travaux faits dans cette ville, pour l'utilité des hommes, et les demeures de tous les gens revêtus de quelque dignité... Les habitations des grands étaient suspendues, pour ainsi dire, au-dessus de la terre. Non-seulement les officiers et leurs serviteurs, mais toute espèce de gens, trouvaient sous ces maisons un abri contre les injures de l'air, la neige et la pluie , mais môme des four-
* Le moine de Saint-Gall. -* Ed. de M. Guizot.
fieaux pour se défendre de la gelée. » Telle était la pensée populaire de Charlemagne.
L'histoire, en rappelant ces souvenirs, ne laissera pas croire pour cela que ce génie d'administration ait pu créer cette forte concentration de gouvernement que la politique moderne a réalisée dans toute l'Europe, au détriment peutêtre de la liberté. Et aussi un contemporain renommé ' a pu, sans de grands efforts, démontrer que la monarchie de Charlemagne ne fut pas tout à fait la monarchie de Louis XIV. Ces comparaisons de siècle sont superflues. La monarchie de Charlemagne fut tout ce qu'elle put être au sortir du déchirement des Gaules et des sanglantes rivalités des Francs; monarchie où la souveraineté de l'épée laissa de la liberté aux gouvernements partiels , sans leur laisser le droit des révoltes et de l'anarchie.
Eginhard avait très-bien noté cette imperfection administrative. « Charlemagne, dit-il, ne fît qu'augmenter les lois franques d'un petit nombre de Capitulaires qui demeurèrent imparfaits. Mais toutes les nations soumises à son pouvoir n'avaient point eu jusqu'alors de lois écrites : il ordonna d'écrire leurs coutumes, et do les consigner sur des registres*. » Et cette comparaison des lois était déjà un progrès et une préparation à l'unité de la justice.
L'unité, c'était la pensée dominante de Charlemagne, mais l'unité dans l'ensemble de l'empire, avec la variété dans les coutumes locales et même dans les lois privées de chaque peuple , et c'était là la liberté. Ainsi il tendit à l'unité générale par l'instruction même ;. et ici se déploya tout son génie.
On a tour à tour concédé et contesté à Charlemagne l'honneur d'avoir fondé les universités en France. Ces disputes sont puériles. Contentons-nous des récits de l'histoire.
Charlemagne, épris de la science, pour lui, pour ses enfants, pour le peuple entier, appela dans les Gaules tout
* M. Aug. Thiorry.
■ Vie de Charlemagne^
ce qu'il put d'instituteurs de la jeunesse. Deux Écossais surtout arrivèrent avec grand éclat*.
« Le roi, dit le chroniqueur, partant pour ses guerres, confia à Clément, Tun d'eux, un grand nombre d'enfants, appartenant aux plus nobles familles, aux familles de classe moyenne et aux plus basses : afin que le maître et les élèves ne manquassent point du nécessaire , il ordonna de leur fournir tous les objets indispensables à la vie, et assigna pour leur habitation des lieux commodes..^ Après une longue absence, le très-victorieux Charles, de retour dans la Gaule, se fit amener les enfants remis aux soins de Clément, et voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers ; les élèves , sortis des classes moyenne et inférieure, présentèrent des ouvrages qui passèrent toute espérance , et où se faisaient sentir les plus douces saveurs de la science ; les nobles, au contraire, n'eurent à produire que de froides et misérables pauvretés. Le très-sage Charles» imitant alors la justice du souverain juge, sépara ceux qui avaient bien fait, les mit à sa droite, et leur dit : « Je vous loue beaucoup, mes enfants, de votre zèle à remplir mes intentions et à rechercher votre propre bien de tous vos moyens. Maintenant, efforcez-vous d'atteindre à la perfection; alors je vous donnerai de riches évèchés, de magnifiques abbayes, et vous tiendrai toujours comme gens considérables à mes yeux. «Tournant ensuite un front irrité vers les élèves demeurés à sa gauche , portant la terreur dans leurs consciences par son regard enflammé , tonnant plutôt qu'il ne parlait, il lança sur eux ces paroles pleines de la plus amère ironie : Quant à vous., nobles, vous, fils des principaux de la nation, vous, enfants délicats et mignons, vous reposant sur votre naissance et votre fortune, vous avez négligé mes ordres et le soin de votre propre gloire dans vos études , et préféré vous abandonner à la mollesse , au jeu , à la paresse ou à de futiles occupations. Ajoutant à ces premiers mots son serment accoutumé, et levant vers le ciel sa tête auguste et son bras invincible y
* Vuyez le moine de Saint-Gall.
HISTOIRE DE FBAIÏGE. 3 l-S
il s'écria d'une voix foudroyante : « Par le roi des deux, permis à d'autres de vous admirer ; je ne fais , moi , nul cas de votre naissance et de votre beauté ; sachez et retenez bien que, si vous ne vous hâtez de réparer, par une constante application, votre négligence passée, vous n'obtiendrez jamais rien de Charles *.
Ainsi dès le commencement la monarchie chrétienne suivait son instinct de popularité, en appelant à soi le mérite et la vertu , et, pour tout dire en un mot expressif, en élevant le peuple par la communication de tous les arts. Et ce fut dans la pratique toute l'inspiration de la conduite de Charlemagne. On le peut voir aux récits moitié politiques , moitié bouffons du moine de Saint-Gall, qui s'amuse à dire les humiliations que l'empereur faisait subir aux grands sans mérite, et les honneurs qu'il prodiguait aux clercs savants sortis des rangs inférieurs de la notion.
Or, la science alors était enfermée dans l'Eglise , el'c'cst là aussi que Charlemagne en suivait et en développait les progrès. Il voulait que les évêques fussent capables de porter la parole dans la tribune sainte. 11 les voulait savants et zélés , et il regrettait de ne plus voir dans F église la doctrine et Téloquence des anciens pères. Mais pour répandre le goût des études , il peuplait son palais de doctes abbés, et il témoignait son estime pour les lumières en appïliquanl ses propres loisirs à toutes les études humaines.
C'est ce cortège de savants , assidus auprès de Charlemagne /qui a fait dire que le palais du prince était comme une école ouverte à ceux qui voulaient s'instruire , et de là l'idée de la fondation de l'université. On sait que Charlemagne se fit un jeu de donner des noms académiques à ceux de ces savants qu'il honorait d'une familiarité plus intime; l'un était Damétas , l'autre Homère , Charlemagne était David. Entre ces savants, recueillis de toutes les parties de l'Empire , l'histoire a gardé avec amour le nom d'Alcuin , nommé primitivement Albin , diacre breton , Saxon d'origine , l'homme le plus instruit de ce temps ;
* Le moine de Saint-Gall.
344 * HisToms de fraiïge.
c*est de lui que Charlemagne reçut les notions des hautes sciences , de la rhétorique , de la dialectique , de Tastro* nomie surtout, et il se plaisait à le nommer son maître.
Ce goût des études savantes , il voulut le perpétuer d'abord dans sa famille , et il s'appliqua à donner à ses enfants une éducation ornée et libérale. C'était un exemple pour autrui, et un sujet d'émulation. Mais lui-même était la principale excitation des études. On admirait son éloquence , abondante et forte. Il parlait avec netteté sur tous les sujets. Souvent dans les conseils il étonna les évêques par la précision de sa doctrine. U parlait le latia comme sa propre langue ; il entendait le grec : rien ne parut étranger à son génie.
D y apourtant des écrivains qui ont douté qu'il sût écrire son nom ; et ils se fondent sur ce que Eginhard raconte quelques essais malheureux qu'il faisait dans ses veilles de la nuit pour transcrire ou imiter des modèles de lettres. Et il est manifeste que Eginhard parle de lettres ornées ou iï enluminures savantes, auxquelles Charlemagne, dit-il, s'exerça trop tard et à un âge peu convenable *.
Charlemagne n'omit rien de ce qui pouvait intéresser les lettres humaines , aussi bien que la gloire des ancêtres. H fit recueillir d'anciens poëmes barbares sur les guerres des rois Francs. Le temps ne les a pas respectés , et c'est une perte peut-être pour la poésie comme pour l'histoire.
Les lettres alors étaient purement chrétiennes , et les saints écrits étaient l'objet principal des études.. Il en fut ainsi de tous les arts , et surtout de l'art de la musique , renfermé alors dans les oratoires et les basiliques. « Charles , dit Eginhard , dévoré d'un zèle infatigable pour le service de Dieu , pouvait se féliciter d'avoir , autant qu'il était possible , atteint l'accomplissement de ses vœux pour l'étude des lettres ; il se désolait cependant que des provinces entières, les campagnes et les villes même, ne s'accordassent pas sur la manière de louer Dieu , c'est-à-
« Yie de Charlemagne. — li est peu digne de M. de Lamartine de s'être mépris sur ce point.
HISTOIBfi DB FBANGB. 34S
dire de moduler le plain-chant. Il mit donc ses soins à obtenir douze clercs habiles dans le chant d'église du pape Etienne , d'heureuse mémoire. » Le chant d'église fut tout Fart de la musique. Charlemagne en encourageait le progrès par son exemple , en se mêlant aux chœurs , et jugeant le mérite des clercs. La musique^était une partie des lumières en ce temps comme en tous les temps.
A ce goût du chant chrétien se rattache l'usage des orgues dans les églises. Les ouvriers de VhabUe Charles, dit le moine de Saint-Gall , en ravirent le secret aux ambassadeurs grecs; de telle sorte qu'à leur tour Us eoscellèrerU à confectionner cet admirable instrument , qui, à l'aide de réservoirs d'airain et de soufflets de peau de taureau , chassarU l'air comme par enchantement dans des tuyaux aussi d'airain, égale par ses rugissements le bruit du tonnerre , et par sa douceur les sons légers de la lyre et de la cymbale.
Un autre goût de Charlemagne fut celui do l'architecture. L'histoire mentionne avec admiration quelques-unsde ses monuments : la basilique en l'honneur de la Mère de Dieu^ à Aix-la-Chapelle ; un pont magnifique à Mayence, malheureusement détruit peu après par un incendie; deux palais splendides, l'un à Mayence, l'autre à Nimègue, et deux superbes oratoires à Francfort et Ratisbonne. C'était lui qui faisait le plan de ces grands travaux.
C'est donc par là ténacité intelligente de ces pensées et dé ces travaux que Charlemagne improvisa une civilisation purement chrétienne dans toute l'Europe. Et voici le dernier trait oîi se peint cette admirable politique : c'est Tantique génie de l'histoire qui nous le fournit. « Charles rendit, sa domination honnête et utile de toutes les manières, comme tous le virent clairement. Ce que je regarde comme le plus merveilleux, c'est que seul, par la crainte qu'il inspirait, il adoucit tellement les cœurs durs et féroces des Francs et des barbares que la puissance Romaine n'avait pu dompter, qu'ils n'osaient rien entreprendre dans l'Empire que ce qui convenait à l'intérêt public *. »
* Nithand. — Mitt, det dissemions des fds de Louis le Débonnaire*
S46 HISTOIRE BS PRANGB.
La signification de ces paroles doit être notée ; elle in* dique manifestement une nature de puissance et une direction d'idées tout à fait opposée à un système de politique ou de domination Franque. La pensée Gauloise ou Chrétienne restait donc encore maîtresse, et c'est ce que Thistoire doit souvent noter.
Mais ayant montré rapidement la nature intelligente de Charlemagne, Thistoire ne dédaigne pas d'indiquer quelques-unes de ses habitudes privées ou extérieures; et c'est aussi par là que se révèle le génie d'un homme.
« Le costume ordinaire du roi était celui de ses pères y l'habit des Francs. Il avait sur la peau une chemise et des hauts-de-chausse de toile de lin ; par-dessus était une tunique serrée avec une ceinture de soie ; des bandelettes entouraient ses jambes : "des sandales renfermaient ses pieds , et l'hiver, un justaucorps de peau de loutre lui ga* rantissait la poitrine et les épaules contre le froid. Toujours il était couvert de la saye des Wénètes, et portait une épée dont la poignée et le baudrier étaient d'or ou d'argent. Quelquefois il en portait une enrichie de pierreries, mais ce n'était jamais que les jours de très-grandes fêtes, ou quand il donnait audience aux ambassadeurs des autres nations. Dans les grandes solennités, il se montrait avec un justaucorps brodé d' or, des sandales ornées de pierres précieuses, une saye retenue par une agrafe d'or, et un diadème tout brillant d'or et de pierreries ; mais le reste du temps , ses vêtements différaient peu de ceux des gens du commun ^ »
' Eginhard. Vie de Charlemagne. — Le moine de Saint-Gall a d'antres détails ; il convient de les noter, comme souTenirs des vieux temps.
» Les ornements des anciens Francs, quand ils se paraient , étaieet des brodequins dorés par dehors , avec des courroies longues de trois coudées, des bandelettes de plusieurs morceaux qui couvraient les Jambes , par-dessous des chaussettes ou haut-de-chausses de lin d*une même couleur , mais d'un travail précieux et varié; par-dessus ces dernières et les bandelettes, de très-longues courroies étaient serrées es dedans et en forme de croix , tant par devant que par derrière -, enfin venait une chemise d'une toile très-fine; de plus , un baudrier soutenant une épée , et celle-ci bien enveloppée , premièrement , par un fourreau; secondement, par une courroie quelconque; troisièniementA
HISTOIBE DE FBANGB. 347
Cette simplicité de vêtement allait bien à Thomme de guerre ; c'est Tindice de la virilité et de la force. Elle s'unis* sait à une extrême sobriété dans le boire^ dans le manger, dans le sommeil même. Le corps de Charlemagne était actif comme son esprit. Il se levait dans la nuit pour tra* vailler. Le temps même dej repas n'était pas perdu ; il se faisait lire les histoires et les chroniques des temps passés, tour à tour avec les savants ouvrages de saint Augustin , et principalement la cité de Dieu, Le moine de Saint-Gall l'appelle « le plus actif de tous les Francs les plus infatigables. »
Ce mouvement perpétuel de l'âme et du corps , avec cette habitude de modérer ses besoins , avait donné à Char-
par une toile très-blanche et rendne plus forte par de la cire très-brillante , étant encore endurcie vers le milieu par de petites croix saillantes , afin de donner plus sûrement la mort aux Gentils. Le vêtement que les Francs mettaient en dernier, par-dessus tous les autres, était un manteau blanc ou bleu de saphir, à quatre coins, doublé et tellem«nt taillé que, quand on le mettait sur ses épaules, il tombait par devant et par derrière jusqu'aux pieds , tandis que des côtés , il venait à peine aux genoux. Dans la main droite, se portait un bâton de pommier, remarquable par des nœuds symétriques, droit, terrible, avec une pomme d'or ou d'argent , enrichie de belles ciselures. Pour moi, naturellement paresseux et plus lent qu'une tortue, comme je ne venais jamais en France , ce fut dans le monastère de Saint-Gall que je vis le chef des Francs revêtu de cet habit éclatant. Deux rameaux de fleurs d'or partaient de ses cuisses ; le premier égalant en hauteur celle du héros, le second, croissant peu à peu , décorait glorieusement le sommet du tronc , et , s'élevant au-dessus , le couvrait tout entier. Mais , lorsque cédant au penchant de l'esprit humain , les Francs , qui vivaient au milieu des Gaulois, virent ceux-ci revêtus de sayes brillantes et de diverses couleurs , épris de l'amour de la nouveauté , ils quittèrent leur vêtement habituel et commencèrent à prendre celui de ces peuples. Le sévère empereur , qui trouvait cet habit plus commode pour la guerre, ne s'opposa point à ce changement. Cependant, dès qu'il vit les Frisons» abusant de cette facilité , vendre ces petits manteaux écourtés aussi cher qu'autrefois on vendait les grands, il ordonna de ne leur aciieter , an prix ordinaire, que de très-longs et larges manteaux. • A quoi peu- » vent servir , disait-il , ces petits manteaux ? au lit , je ne puis m'en » couvrir ; à cheval , ils ne me défendent ni de la pluie ni du vent , et » quand je satisfais aux besoins de la nature , j'ai les jambes gelées. » (Le moine de Saint-Gall, édiUon de M. Guizot.)
lemagne une énergie invincible, qui s'était communiquée à ses guerriers. Ses habitudes personnelles même avaient fini par être un objet d'imitation , et ses armées en avaient reçu un aspect imposant et formidable. Écoutons une anecdote quelque peu romanesque, mais très-instructive du chroniqueur. Elle se rapporte au temps oîi Gharlemagne marcha contre Didier, roi des Lombards.
« Quelques années auparavant, un des grands du royaume, nommé Ogger, ayant encouru la colère du terrible Charles, s'était réfugié près de ce même Didier. Quand tous deux apprirent que le redoutable monarque venait, ils montèrent sur une tour très-élevée, d'oîi ils ■pouvaient le voir de loin et de tous côtés. Ils aperçurent d'abord des machines de guerre, telles qu'il en aurait fallu aux armées de Darius ou de Jules. » Charles, demanda Didier à Ogger, n'est-il pas avec cette grande armée? » Non, répondit celui-ci. Le Lombard voyant ensuite une troupe immense de simples soldats assemblés de tous les points de notre vaste Empire , finit par dire à Ogger : « Certes, Charles s'avance triomphant au miheu de cette foule. » Non, pas encore, et il ne paraîtra pas de sitôt, répliqua l'autre. » Que pourrons-nous donc faire, reprit Didier qui commençait à s'inquiéter, s'il vient avec un plus grand nombre de guerriers? — « Vous le verrez tel qu'il est quand il arrivera, répondit Ogger; mais pour ce qui sera de nous, je l'ignore. » Pendant qu'ils discouraient ainsi, parut le corps des Gardes qui jamais ne connaît de repos. A cette vue, le Lombard, saisi d'effroi, s'écrie ; Pour le coup, c'est Charles. » Non, reprit Ogger, pas encore. » A la suite viennent les évêques, les abbés, les clercs de la chapelle royale et les comtes; alors Didier ne pouvant plus supporter la lumière du jour, ni braver la mort, s'écrie en sanglotant : « Descendons et cachonsnous dans les entrailles de la terre, loin de la face et delh fureur d'un si terrible ennemi. » Ogger, tout tremblant, qui savait par expérience ce qu'étaient la puissance et les forces de Charles, et l'avait appris par une longue habitude dans un meilleur temps, dit alors : « Quand vous
HISTOIRE DE FBATïCE. 34î#
verrez les moissons s'agiter d^horreur dans les champs, le sombre Pô et le Tésin inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le fer, alors vous pourrez croire à l'arrivée de Charles. » Il n'avait pas fini ces paroles, qu'on commença de voir au couchant comme un nuage ténébreux soulevé par le vent de nord-ouest ou borée, qui convertit le jour le plus clair en ombres horribles ; maî& l'empereur approchant un peu plus, l'éclat dès armes fit» pour les gens enfermes dans la ville, un jour plus sombre que toute espèce de nuit. Alors parut Charles lui-même» cet homme de fer , la tête couverte d'un casque de fer » les mains garnies de gantelets de fer, sa poitrine de fer et ses épaules de marbre, défendues par une cuirasse de fer; la main gauche armée d'une lance de fer, qu'il soutenait élevée en l'air ; car sa main droite, il la tenait toujours étendue sur son invincible épée. L'extérieur des cuisses, que les autres, pour avoir plus de facilité de monter à cheval, dégarnissaient môme do courroies, il l'avait entouré d© lames de fer. Que dirais-je de ses bottines? Toute l'armée était accoutumée à les porter constamment de fer; sur son bouclier on ne voyait que du fer. Spn cheval avait la couleur et la force du fer. Tous ceux qui précédaient le monarque, tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous ceux qui le suivaient, tout le gros même de l'armée, avaient des armures semblables, autant que les moyens de chacun le permettaient. Le fer couvrait les champs ei les grands chemins. Les pointes du fer réfléchissaient les rayons du soleil. Ce fer si dur était porté par un peuple d'un cœur plus dur encore. L'éclat du fer répandit la terreur dans les rues de la cité : « Que de fer! hélas! que do> fer! » Tels furent les cris confus que poussèrent les citoyens. La fermeté des murs et des jeunes gens s'ébranla de frayeur à la vue du fer, et le fer paralysa la sagesse des vieillards. Ce que moi, ajoute le chroniqueur, moi, pauvre écrivain bégayant et édenté, j'ai tenté de peindre dans une traînante description, Ogger l'aperçut d'un coup d'œil rapide, et dit à Didier : « Voici celui que vous cherchez avec
3S0 HISTOIEE DE F&AIÏGB.
tant de peine, » et en proférant ces paroles il tomba presque sans vie*.
Peu s'en faut que le moine bégayant et édenté ne soit un admirable poëte. Quand il n'eût écrit qu'une fiction, elle servirait encore à l'histoire. Nous savons comment Charlemagne apparaissait au milieu des peuples, et quelle terreur le devançait.
Ce goût pour les parures guerrières, il l'étalait jusque dans sa cour, et le même chroniqueur fait suivre son premier récit, tout dramatique, d'une scène moins sérieuse. Charlemagne un jour s'amusa à proposer une partie de chasse aux grands qui l'entouraient, leur disant : Partons vêtus œmme nous le sommes. Or la journée était froide et pluvieuse. Les seigneurs s'en allèrent par la boue et les pluies avec leurs vêtements riches et légers, avec leurs fourrures et leurs étoffes de soie. Ces parures orientales furent bientôt flétries, déchirées ou salies; et le malin Charles, comme dit le chroniqueur, prit plaisir à tout ce désordre. Pour lui il portait un habit de peau de brebis qui n'avait pas plus de valeur que le rochet dont la sagesse divine approuva que saint Martin se couvrit la poitrine pour offrir^ les bras nus^ le saint sacrifice. « 0 les plus fous des hommes ! dit-il le soir à ses officiers , quel est maintenant le plus précieux et le plus utile de nos habits? est-ce le mien que je n'ai payé qu'un sou, ou les vôtres qui vous ont coûté nonseulement des livres pesant d'argent, mais plusieurs talents? » Cette leçon, que le chroniqueur rend bouffonne par ses détails, se termine pourtant par un souvenir sérieux. Charlemagne avait souvent répété des avertissements de ce genre, si bien que nul n'eût osé paraître devant lui avec d autres parures que celles de ses armes , ou d'autres vêtements que des vêtements de laine ou de lin. Ainsi sa cour était grave et austère, et l'éclat des armes de guerre en était tout l'ornement, si ce n'est dans les jours de solennité, où il permettait la magnificence, pour donner une idée de la richesse de l'Empire.
* Des faiti et gestes de Charles le Grand.
Ces habitudes extérieures de simplicité révélaient une grandeur réelle. Gharlemagne avait le sentiment de la dignité et de la gloire. Nul roi n'honora davantage la majesté du sceptre.
Avec de grandes vertus , il eut pourtant de grandes faiblesses. La Religion ne dompta pas tout à fait ses passions, et il ne servirait de rien d'atténuer les reproches de l'histoire par le souvenir des coutumes qui semblaient se relâcher, en faveur des rois, de la sévérité sacrée du mariage chrétien. Cette double répudiation de reines, que nous avons vue au commencement du règne de Gharlemagne, est une souillure laissée sur sa mémoire, et qui ne fut pas sans influence sur les douleurs privés de sa vie.
Voici la suite de ses mariages, d'après Eginbard *.
« Après avoir, à la sollicitation de sa mère , épousé la fille de Didier, roi des Lombards *, il la répudia on ne sait pour quel motif; au bout d'un an, il s'unit à Hildegarde, femme d'une des plus nobles familles de la nation des Suèves, Elle lui donna trois fils, Charles , Pépin et Louis, et autant de filles, Rotrude , Berthe et Gisèle '; il eut encore trois autres filles , Théadrate , Hiltrude et Rothaïde , deux de Fastrade , sa troisième femme , qui appartenait à la nation des Francs orientaux, c'est-à-dire des Germains, et l'autre , la troisième , d'une concubine dont le nom m'échappe pour le moment *. Ayant perdu Fastrade , il épousa Luitgarde , Allemande de naissance , dont il n'eut pas d'enfants. Après la mort de cette dernière, il eut quatre concubines : Malhalgarde, qui lui donna une fille nommée Bothilde; Gersuinthe, Saxonne, de qui lui naquit une autre
* Fie. — 142.
* Les historiens la nomment Berthe , et plus souvent Desiderate on Hermengarde : son père se nommait Desiderat,
' Charles naquit en 772 » Rotrude en 773 , Berthe en 775, Carloman, qui prit ensuite le nom de Pépin, en 776 , Louis en 778 , et Gisèle en 781. La reine Hildegarde avait donné à Gharlemagne trois autres enfanta, dont deux , Lothaire et Adélaïde , moururent avant leur mère, et la troisième , nommée aussi Hildegarde , ne lui survécut q.ue quarante Jours.
* Himiltrude , selon quelques auteurs.
3S3i HISTOIBB DE FRANGE.
fille, Alderade ; Regina, qui mit au jour Drogon et Hugues; et Adalinde, dont lui vint Théodoric. »
n avait eu une première femme franque, dont les his* toriens ne disent pas le nom; et ce fut même, selon quelques-uns, ce qui Qt rompre canoniquement son mariage avec la OUe du roi des Lombards, parce que cette femme vivait encore * .
Ce changement de reines lui amena des déchirements de toute sorte.
Ce Pépin , fils de la première reine , et qu'Eginhard dit flls d'une de ses concubines, comme si la répudiation eût suffi pour en faire une infâme, ce Pépin n'arriva à la pensée des complots et de l'assassinat que par suite de la flétrissure que le divorce avait attaché à son nom.
Charlemagne était bon, doux et clément. La reine Fastrade , sa troisième femme , le désola par son caractère méchant et dominateur. Ce fut elle qui souffla les conspirations qui menacèrent sa vie.
D'autres chagrins remplirent d'amertume le cœur de Charlemagne. Il aimait tendrement ses filles, et il les élevait sous ses yeux à de douces et modestes habitudes. Sa piété ne les sauva pas des passions, et il n'eut d'autre consolation que de dissimuler sa douleur , afin de pouvoir garder entier son amour de père.
L'affection qui fut le plus fidèle à Charlemagne fut celle de sa mère Bertrade. Elle vieillit auprès de lui, comblée d'honneurs. Elle avait pourtant manqué une fois à sa tendresse; ce fut lorsque la première elle le sollicita au divorce pour lui faire épouser la fille de Didier : fatal début, inspiré par la pohtique , et qui devait être inutile à un tel génie.
Du reste, Charlemagne fut fidèle à tous les devoirs chrétiens. Pieux, charitable, zélé pour la propagation de la foi, on a douté s'il n'avait pas mérité d'être inscrit au rang des saints '.
« Voir une dissertation dans Baronius, ad ann. 771. * Baronius. Ad ann. 814.
HISTOIRB DE FRAIVGB. 353
n ne fut pas saint pac toute sa vie privée , il le fut par toute sa vie royale ; et Thistoire peut voir en lui un de ces envoyés de la Providence qui sont appelés à sauver le monde, bien qu'ils gardent en eux Tempreinte des misères qui sont attachées à Thumanité.
Toute sa vie il se glorifia d'avoir relevé la ville de Rome ; il pressentait ce qu'il y avait de fécond dans cet affranchissement pour l'avenir du monde. Il prodigua ses largesses à l'Église de saint Pierre, et la dévotion comme la politique l'attirait auprès du saint pontife.
De môme il travailla pour la liberté des lieux saints. Ses riches aumônes allaient chercher les chrétiens d'Asie ; partout où il pressentait la douleur, il y portait la consolation, soit par l'abondance de ses dons, soit par la puissance de son patronage. Le nom chrétien lui était cher, et il le rendit sacré à tous les peuples.
L'histoire doit un éloge à Charlemagne pour sa fidélité dans les amitiés, chose rare dans la condition privée , et plus rare dans la condition des rois. « Tout fait pour les liens de l'amitié, dit Eginhard, il les formait avec facilité^ les conservait avec constance , et il entourait de soins religieux tous ceux à qui l'unissaient des hens de cette sorte. 9 Il eut un ami illustre , ce fut le pape Adrien ; il pleura sa mort comme il eût pleuré celle d'un frère ou d'un fils chéri.
Cette disposition aux tendres affections rendit sa politique clémente: « Nul, dit encore Eginhard , ne put jamais lui reprocher un acte d'une injuste rigueur. » Il chérissait son peuple comme une famille, et tous ses soins tendaient à le protéger, et à lui rendre son empire aimable.
Les chroniqueurs nous ont parlé longuement de son extérieur.
« Charles était gros, robuste et d'une taille élevée, mais bien proportionnée , et qui n'excédait pas sept fois la Iongueur de son pied. Il avait le sommet de la tête rond, les yeux grands et vifs, le nez un peu long, les cheveux beaux, la physionomie ouverte et gaie; qu'il fût assis ou debout, toute sa personne commandait le respect et respirait T. I. 23
3S4 HISTOIRE DE FBATÏCB.
la dignité. » Tel le peint Eginhard ; le moine de Saint-^Gall parle avec plus d'enthousiasme : «* Ses yeux élincelaient comme les astres ; il avait la voix sonore et tout à fait •mâle. » Malheureusemeiil , Eginhard dit que sa voix était un peu grêle. Ce sont des détails qui plaisent à la curiesite, mais qui n'ajoutent rien à l'intérêt de l'histoire.
Ce qu'il faut dire , c'est que rien ne parut indifïérenl dans la vie de Charlemagne. Ses chasses, comme ses guerres, ses loisirs comme ses travaux, occupaient le monde. Nulle vie de roi ne fut aussi éclatante. Son nom allait du fond de la Pannonie aux terres d'Afrique, de la Bretagne à la Perse, d'Aix-la-Chapelle à Constantinople , et partout il excitait l'étonnement et le respect.
Enfin il arriva au terme de tant de gloire ; sa mission semblait achevée ; l'anarchie franque était vaincue ; la Gaule renaissait sous un nom nouveau. L'Italie était libre, la Germanie paisible , la Saxe soumise , la croix resplendissait dans tout le Nord; au Midi, la conquête Maure avait reculé ; l'Espagne sortait de ses montagnes ; la civilisation était montrée à tous les peuples sous le nom de l'Eglise; les écoles s'ouvraient ; les études se propageaient ; des lois avaient été faites; un état public de société était enfin constitué en Europe. Alors le créateur de tant de choses parut s'éteindre.
Sa santé s'était épuisée à de si longs et de si rudes travaux. Il voulut, dans l'automne de l'année 814, exercer ses restes de force à l'exercice de la chasse. 11 apprit alors que son corps ne pourrait plus désormais obéir à sa volonté.
Les chroniqueurs veulent qu'il eût reçu d'autres présages. Plusieurs prodiges, dit Eginhard, se firent remarquer aux approches de la mort du roi; et il les raconte avec naïveté. Les écHpses avaient été fréquentes depuis trois ans; une tache noire avait paru sept jours de suite danfL le soleil; la galerie du palais à la basilique s'étai4 écrotilée. Le pont de bois de Mayence , ouvrage admirable, qui avait coûté dix ans de travaux , et gui promettait de ne jamais périr, avait été en trois heures la proie des
flammes; dans la dernière expédition contre Godefroy, le roi avait vu, au sortir du camp, avant le lever du soleil, une immense lumière tomber du ciel, et fendre l'air de droite à gauche; son cheval, effrayé, s'était précipité la tête* en avant, et l'empereur avait eu l'agrafe de sa saye brisée par cette chute , le ceinturon de son épée s'était rompu, et le javelot qu'il tenait à sa main avait été lancé à vingt pas. Puis des tremblements de terre s'étaient fnit sentir. Le feu du ciel était tombé sur la basilique où ce prince devait être enterré plus tard, et la boule d'or, qui en décorait le faîte , avait été lancé sur la maison de l'évêque. Enfin, dans cette même basilique, sur le bord de la corniche, qui régnait autour de la partie inférieure de l'édifice, entre les arcades d'en haut et celles d'en bas» •«tait une inscription, avec ces derniers mots : Charles, prince. Ce motpmce avait disparu, et c'était le plus sinistre de tous les présages. Telles étaient les préoccupations du peuple, sous la lumière même du Christianisme : on ^ût dit que la grandeur de Charlemagne allait s'anéantir. Eginhard dit que Charlemagne méprisa tous ces signes, comme s'ils ne regardaient en aucune manière sa destinée.
814, 8 janvier. — Toutefois, se sentant averti de la fm prochaine, il avait fait un testament pour distribuer ses trésors particuliers. Il dotait d'abord les églises et les pauvres , puis ses enfants et ses serviteurs. Ce testament révèle toute la sollicitude de sa piété*.
Charlemagne voulut mourir comme un roi chrétien. . Depuis longtemps il se hvrait à des exercices de péni-f tence, expiant par des austérités les souillures de sa vie". La religion bénit et consola ses derniers moments. Il reçut la communion avec une effusion de piété vive et tendre» et il recommanda son âme à Dieu. Ainsi il termina dans la paix cette vie si pleine et si agitée. Il était dans sa 72« année, et il avait régné 47 ans.
« Voyez Eginhard. — Vie de Charlemagne. Ànn, de Baronius. Ad ann. 8t4.
356 HISTOIRE DE FRAl^GE.
Od lai rendit à sa mort de grands honneurs , et on inscrivit sur son tombeau Tépitaphe suivante :
« En ce sépulcre est le corps de Charles, grand et orthodoxe empereur, qui noblement étendit le* royaume des Francs, et le gouverna heureusement pendant 47 ans^ »
Cette mort laissait un grand vide dans le monde et dans rÉglise, et Thistoire s'arrête étonnée des désastres qui vont suivre. Il en est ainsi de la gloire; elle ne fait que passer, et rhumanité s*en retourne à ses destinées.
* Inscription latine :
Sub hoc conditorio situm est corpus Karoll Magni atque orthodoxi Imperatoris qni regnum Francorum nobiliter ampliavit et per annos XLVli féliciter rexit. Decessit septuagenarius anno ab Incarnatione Domini DGGCXIV. Indictione Yll. Quioto Calend. februarU. Ibid.
HISTOIBB DB FRANGE. 357