‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 33 sur 59 · SUCCESSION DE CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

SUCCESSION DE CHARLEMAGNE

814. — La mort de Charlemagne laissait FEurope dans un état de grandeur et d'unité que son génie même n'eût point défendu contre les causes de divisions inhérentes à la constitution des souverainetés de cette époque.

Or , ainsi que le remarque un historien ^ : « La nature paraissait épuisée par la longue suite de héros et de grands hommes d'État qu'elle avait produits depuis le premier Pépin jusqu'à Karl le Grand. » Il arriva donc que cet em-

' Pflâter. Hist. (^Allemagne.

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pire , élevé par des efforts de génie si longuement préparés et si savamment conduits , tomba d'une chute éclatante. Mais par un effet étonnant de ce que les anciens eussent nommé la Fortune , les ruines semblèrent se détacher d'elles-mêmes pour former desÉtate nouveaux, comme si l'unité d'empire n'avait été qu'un accident jeté un instant à l'origine des monarchies chrétiennes , potir les attacher toutes à une même règle de droit pubhc, tout en lui laissant la variété des lois et des habitudes.

La science moderne s'est quelquefois préoccopée des causes extérieures de ce grand démembrement de l'empire de Charlemagne , et il lui a été trop aisé d'accuser la débihté de ses successeurs. Mais l'énergie et le courage n'eussent pas fait mieux sans doute. L'empire de Charlemagne fut une grande œuvre sociale et providentielle ; c'est ce que la science finira par apercevoir ; mais cette œuvre ne pouvait que durer une vie d'homme. Il n'était pas dans la nature des choses que tant de peuples , louches par le sceptre de Charlemagne, restassent longtemps soumis à une même domination ; mais il était dans Tordre des destinées du monde moderne qu'une commune pensée de renouvellement fût profondément jetée au cœur de l'Europe. L'empire de Charlemagne ne pouvait survivre , mais son génie devait garder sa puissante empreinte jusque d'ans la division des États qui allaient se former en Europe , et dont quelques-uns sont debout encore après tant de révolutions et de ravages.

Laissons donc les controverses de la philosophie historique , et allons droit aux événements. Ceux qui vont suivre ont peu d'attrait, ce semble. La pensée de l'honmie s'attache péniblement aux images de la faiblesse qui tombe; cependant l'histoire a un grand office à remplir encore , en expUquanl la décadence des empires , et en couvrant de respect les infortunes des rois.

Nos récits vont être rapides ; les événements n'en seront que mieux compris.

Nous avons vu que Charlemagne avait partagé le fardeau de son empire entre ses trois fils Karl (Charles), Pépin et

mSTOIBE DE FRANGE. 359

Ludwig (Louis). C'étaient comme des lieutenants qu'il s'était donnés. Il les façonnait au commandement par robéissance, et ils n'étaient que les instruments de sa pensée. Charles et Pépin étaient morts du vivant de leur père*. Â la mort de Charlemagne , il ne resta donc qu'un homme pour reprendre tout le poids de l'autorité ; cet homme ce fut Louis.

JLouis avait paru en Aquitaine- avec des vertus qui l'avaient fait aimer des peuples , et avec une sagesse d- ad^ ministration qui avait souvent excité l'admiraliion de son père K « 0 mes amis ! disait Charlemagne , réjouissonsnous , car nous sommes vaincus par la sagesse de ce jeune homme; » On l'avait vu courageux dans les batailles et prudent dans la paix. L'Espagne avait éprouvé sa valeur, et souvent il était accouru du Midi au Nord pour prendre part aux grandes guerres de l'empire. Toutefois, Famour des arts pacifiques semblait dominer en lui tous les autres goûts, et son génie se plaisait aux travaux d'une adminis^ tration régulière et bienveillante. Puis il se porta vers les choses de la Religion , et alors des occupations d'une autre sorte remplirent sa vie. « Avant que l'Aquitaine fût soumise à ses soins , dit l'Astronome chroniqueur , tout le clergé de ce royaume , accoutumé à vivre sous un gouver^ aement tyrannique , avait appris à s'appliquer plutôt au maniement des chevaux , aux évolutions militaires et à l'exercice des armes, qu'au culte divin. Or, le roi Louis fit venir des maîtres de toutes parts, et bientôt la coutume de lire et de chanter , l'intelligence des livres saints et des livres profanes firent des progrès plus rapides qu'on ne saurait le croire.... Une grande quantité d'anciens monastères furent, comme on sait, réparés par ses soins dans toute l'étendue de sa domination , et de nouveaux furent même construits '. Cet exemple fut suivi par une muUi^ tudie d' évoques ; et même beaucoup de laïcs , frappés d'émulation, réparaient les monastères en ruine , ou bien

' Vie de Louis le Pietix, par rAstronome. * Le chroniqaeur en désigne un grand nombre.

360 HISTOIBE DE FBANCE.

en construisaient de nouveaux à Fenvi les uns des autres ; c'est ce qu'on peut voir de ses propres yeux *. »

L'histoire doit remarquer que de tels travaux touchaient à des pensées générales de réforme et d'utilité , et aussi le chroniqueur ajoute ces paroles : « EnGn la chose publique du royaume d'Aquitaine s'améliorait au point qu'on ne voyait jamais , soit en l'absence du roi , soit quand il habitait son palais , persojme se plaindre d'avoir éprouvé aucune injustice. En effet, pendant trois jours de chaque semaine , le roi distribuait la justice au jpeuple '. »

Tel s'était montré le roi d'Aquitaine , du vivant de Charlemagne , ami du peuple, réformateur, législateur et guerrier. Mais quelque chose semblait indiquer que la force lui venait d'une volonté qui n'était pas la sienne. Admirable comme lieutenant, tout faisait pressentir qu'il serait faible comme souverain. Sa piété filiale était timide, et son obéissance craintive. On l'avait vu, dans un moment où Cbarlemagne paraissait menacé d'une fin prochaine, refuser de s'approcher du palais où ses amis l'appelaient, afin de n'avoir pas l'air de porter à son père des consolations suspectes. Il était aisé de voir que maître de l'Empire , il en porterait mal le poids, sinon par défaut de génie, au moins par défaut de volonté.

La nouvelle de la mort de son père alla le trouver à Doué, Heu situé non loin de la Loire , où il avait convoqué une assemblée générale. Il se hâta de partir pour Aixla-Chapelle.

Déjà des intrigues s'agitaient; on parlait même de bruits sinistres. On supposait qu'un seigneur du palais de Charlemagne , nommé Wala , pouvait avoir tramé quelque plan meurtrier contre le nouvel empereur; mais Wala fut empressé à lui porter ses serments. Tous les principaux Francs firent de même. Il reçut les hommages sur sa route, et après trente jours de marche il arriva au palais de son père.

* Collection des Mémoires Gaizot.

■ Vie de Louis le Pieux , par l'Astronome.

Le début de son autorité fut triste et fatal. Charlemague avait fermé les yeux sur la conduite de ses filles; Louis en avait été, au contraire, offensé. Sa première pensée fut d'ôler du palais des images de désordre; et il envoya d'avance à ses sœurs Tordre de s'éloigner, et de se préparer à une vie plus digne d'elles. En même temps il voulait faire arrêter tous ceux qui pourraient avoir offensé la Majesté Impériale par urh commerce criminel ou par urt orgueil insolent^. Le plus hardi d'entre eux ou le plus coupable, nommé Âudoin, se défendit par la force contre les ofQciers de Louis. Il tua Wamaire, envoyé pour l'arrêter; il blessa Lambert, qui l'accompagnait, et enfin il périt en se débattant comme un forcené. Louis^ irrité, se vengea en faisant crever les yeux à un certain TuUius, le plus obscur de ceux qui avaient souillé le palais et le nom de Charlemagne.

C'était donner un sinistre éclat à des désordres que Charlemagne avait fait semblant de nepas voir , et qu'il eût été plus sage d'arrêter sans bruit.

Les sœurs de Louis furent envoyées en des monastères, et Louis acheva de rendre les derniers devoirs à son père par des solennités saintes , par des prières , et aussi par l'exécution de ses volontés et la distribution des donations qu'il avait faites aux églises.

Il restait trois ûls de Charlemagne , qu'il avait eus de ses dernières femmes.

Ils étaient en bas âge , et se nommaient Drogon , Hugues et Théodoric. Louis les retint auprès diB lui pour les élever , mais sans leur réserver aucune part d'autorité , les destinant à l'épiscopat ou à la vie des monastères.

Après ces soins domestiques, Louis songea au gouvernement de l'Empire. Une puissance immense venait de choir en ses mains. L'Occident presque tout entier lui obéissait. L'empereur de Constantinople avait récemment envoyé des ambassadeurs à Charlemagne ; ce futLouisqui les accueillit; l'ancien traité, qui divisaitle monde Romain

* L'Aittronome.

en deux parts, fut ratifié; et Louis alors convoqua une assemblée générale à Aix--la-ChapeUe. La fut exposée la situation des peuples [!*' aeât 814].. Loata reprit la coutume de son père d'envoyer dans les provinces des offi* ciers royaux pour s^afssurer de la distribution de la justice. « Dans leur mission, les commissaires trouvèrent une* foule d'opprimés dépouillés de leur patrimoine , ou privés ÔB Leur libesté. L'empereur fit annuler tous les actes que la méchanceté avait suggérés aux gouverneurs injustes , pendaot la vie de son» père '. » La bonté du monarque se faisait déjà connaître ; mais aussi peut^tre sa faiblesse* se laissa déjà pénétrer.

Dès le commencement, il voulut diviser FËmpire. Bernard, fils de Pépin, était resté maître de Fltalie; Louis lui laissa cette part de commandement. Puis il destina sonfils Lothaire à la Germanie, et son autre fils Pépin* à TA— quiiaine. Il avait un troisième fils, nommé Louis, qu'il retint près de lui à cause de son jeune âge. Ce ne ftrt là qu'une distribution passagère.

Déjà l'Empire parait se troubler vers la Nord. Hérrold , héritier du royaume des Danois, est chassé par les fils def Godcfroy, et vient chercher un asile auprès de Êouis, en lui faisant hommage ,. selon la coutume des Francs. Louis l'envoie en Saxe, et promet de le suivre avec ées secours.. Mais il s'occupe d^aèordde rendre aux Saxons ^obéissance plus douce. Il leur restitue le droit d'héritage que €harl^ magne avait suspendn. La clémence acheva feWeit de la sévérité. Dès ce moment, les Saxons parurent fidèles; et^ aussi le christianisme avait achevé de les domptier.

Alors Louis songe à secourir Hériold ; les Saxons et les Obotrites sont chargés de le rétablir v le comte Baldéric est.envoyé pour les commander. Les. armées se rencon>lièrent; mais il n'y eut pas de bataille; les Danois s' éloignèrent apirès des piUages; Baldéric leur prit cinquanteotages, et s'en vint avec Hériold auprès de l'empereur.

Louis était àPaderborn, Il y avait convoqué rassemblé»

• Thégan. — Vie et gestes de Louis le Pieux,

HiavoHiE DE rBancB*. 363

franque , et là éiaieiii accourus le» nobles et les grands de rEsclavonia,. comme pour surprendre le secret du gonvernement nouveau. On sentait déjà comme un certain doute dans la soumission. Les Ësclayons Sorabes firent quelque temps apnès des révoltes qu'il fallut réprimer par la force. En d'aulares lieux , des troubles éclatèrent. Lee Gascons» « toujours eoiportés par leur nature] inconstant, m dit le chroniqueur^', se dètâeibèrent violemment; on eut besoin de deux expéditions pouc lesi forcer à se tenir paisibles. Twr delà les Pj^rénée», Abuke, roi des Serrasms , après avoir demandé la paix pous trois ans , rompit le* traité , et prit les airmes^. A Rome , ii se fit des réactions de* la part des anciens amis du pape Adrien , que Cbarlema*' gne avait contenus , et on vit éclater des conspirations que» le pape Léon punit par des supplices. Ainsi naissaient les premières difiQeultés da nouvel empire. L^Orientseul était; sans péril, et Louis reçut de Coostandnople des traités avantageux et des signes de bonne* amitiés

816^ — Peu après, le paipe meufft '.. Un autre est élu au milieu des séditions; c'est le diacre Ëtienae, qui, aussitétf» fait prêter serment aux Romainfi , ao non de Tempereur. Puis il s'acbenaine vers les Gasules:. L'eoapeveurva à la rencontre dtt< pape jusqu'à Reims. Le pape est reçu avec des^ honneurs splendides; puis, aa mÛieu des solennités de l'Egli&e , il pose sur la tète de Louis le diadème impérial. U seukblait qu»* ce grand titre d'empereur devait venir dé- TEglise , eu du moins être consacré par elle. Mais aussi l'empeireur semblait être le gacdien de l'autorité extérieure du pape,, et un des soins d'Etienne: avait été de justifier SQA élection de UiHit soupçan de cabale. Ainsi les deux pois* sauces tonnaient entre elles une alliance imposante aui! yeux des pet^lea.

C'est vers ee^ temps que* Louis confirma les donations de son père et de ses aïeux à l'Église de Rome.

Le décret de confirmation est mémorable. Louis déter-

L'Astronome.

' L'ÂstroDome dit le 25 mat aie. La 21* année de son pontificat.

364 HISTOIBB DE FRANCS.

minait en termes précis le droit de souveraineté papale , de telle sorte que Tambiguité ne fût plus désormais possible. L*empereur ne se réservait aucune sorte de droit sur les pays abandonnés à F Eglise de saint Pierre ; « ne voulant, disait-il, nous attribuer la faculté ni de disposer, ni de juger, ni de retrancher, ni de diminuer sur cette souveraineté , qu'autant que nous en serions prié par celui qui aurait en ce temps la conduite de T Eglise. »

« Et , ajoutait-il , lorsque , par la volonté divine , le Pontife de ce Siège sacré aura passé de ce monde ; que nul homme de notre Empire , ou Franc , ou Longobard , ou de quelque autre nation, établi sous notre pouvoir, n'usurpe la liberté d'agir, soit publiquement, soit en son nom privé, contre les Romains, et de faire Téloction du successeur; .... mais que les Romains puissent avec respect et sans nul trouble rendre à leur Pontife les honneurs île la sépulture ; et que celui que , par l'inspiration divine et Tintercession de saint Pierre, ils auront, tous d'un commun accord et sans nulle brigue, choisi pour l'ordre du pontificat, soit consacré sans ambiguité et sans contradiction , selon les coutumes canoniques. Et , lorsqu'il aura été consacré, que des légats soient dirigés vers nous ou vers nos successeurs , les rois des Francs , pour établir l'amitié , la charité et la paix entre lui et nous , ainsi que ce fut la coutume aux temps de pieuse mémoire du seigneur Charles, notre aïeul, ou du seigneur Pépin , notre grand-père , ou de notre père Charles , empereur *. »

Tel fut l'esprit des donations; toutefois, il parut plus d'une fois s'altérer, même dès les premiers temps.

Louis reçoit encore des ambassades. Après le règne de Charlemagne , où l'épée avait si fortement pesé dans la politique , arrivait le règne des négociations. Les envoyés d'Abdérame, fils du roi sarrasin Abulas, viennent trouver Louis à Aix-la-Chapelle [817]. Ils passent trois mois en vaines* conférences. Nicéphore , envoyé de l'empereur

' Décret, confirmât, etc. Âpud. Baluz. Capitul, reg» Franc. Tom. !» pag. Ô93.

HISTOIfiE DB FfiANCE. 365

Leon^ vient régler des intérêts de voisinage entre les Balmates Romains et les Dalmates Esclavons ; on n'arrive à aucun résultat. La mollesse se fait sentir dans la paix comme dans la guerre. Hériold le Danois presse de ses armes les fîlsde Godefroy; ceux-ci envoient aussi des ambassades ; les combats sont sans énergie , et les négociations sans terme.

Cependant Louis continue chaque année de tenir des assemblées générales. Il cherche avec zèle, avec amour, tout ce qui peut servir au bien du peuple. Il va surtout aux réformes ecclésiastiques. Il appelle les évêques auprès de lui , et les sollicite de l'aider à corriger les mœurs , à propager les saints exemples, à sanctifier les monastères, à rendre le sacerdoce vénérable. Il avait fait composer un livre pour servir principalement de règle auç moines et aux religieux. Ses envoyés allaient le déposant dans les villes et dans les châteaux : c'était une propagation qui avait son action sur le peuple même *. Une autre réforme fut plus spéciale et aussi plus périlleuse. Cet empereur, aimable devant Dieu, « considérant que les ministres de Jé- 9 sus-Christ ne doivent être soumis à aucune servitude » humaine, que Favarice portait une foule d'hommes à » faire indignement servir le ministère ecclésiastique à » leur intérêt privé , » établit que quiconque né dans une condition servile serait, à cause de son savoir et de la pureté de ses mœurs , admis au ministère des autels, devrait être d'abord affranchi par ses maîtres, soit laïques, soit ecclésiastiques , et qu'il ne pourrait qu'après cet affranchissement être élevé aux dignités del'Ëglise. « Tels étaient, dit le chroniqueur plein d'enthousiasme , les exercices de ce saint empereur. » Et il est vrai que ces réformes avaient une portée grande et salutaire , et elles méritent «ncore aujourd'hui d'être aperçues par l'histoire. « Dès ce moment , les évêques et les clercs commencèrent à quitter

' De vitâ Clericorum et BancUmonialiam. — Composé au Coneilt d'Âlx-la-Cbapelle. 8i6.

Voir le poème d'Ermold le Noir. 3* livre.

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cûs baudriers, ces ceintures dorées et chargées de couteaux à manches précieux , ces habits d'un travail recherché, ces éperons dont était embarrassée leur chaussure. L^enîpereur, en eiïet, regardait comme un monstre tout homme qui, membre delà famille ecclésiastique, convoitait les ornements et la gloire du siècle^ »

Mais ces améliorations de détail ne devaient pas empêcher Tempire de suivre sa décadence.

Louis, qui ne se sentait pas de force , apparemment, à le retenir, avait, dans l'assemblée de 817, annoncé le dessein de s'associer au trône Lothaire, Taîné de ses ûls. En même temps il donnait à ses fils des gouvernements , à Pépin l'Aquitaine, à Louis la Bavière; Bernard devait toujours garder l'Italie. Cette distribution nouvelle fut acceptée par l'assemblée, l'acte en fut envoyé au pape, comme pour faire consacrer dans la personne de Lothaire le titre d'empereur. Tous les princes furent couronnés et chacun aUa prendre sa part d'autorité. Ce fut le début des dissensions '.

Bernard , ayant appris en Italie la nouvelle de l'association de Lothaire à l'empire, se mit en révolte ouverte , et se prépara aux batailles. Louis assembla des troupes, et épouvanta le rebelle, qui vint à Chàlons se jeter à ses pieds et demander grâce. Sa soumission était une dissimulation de lâcheté; il fit connaître les chefs ou les conseillers de l'insurrection.; cette révélation ne le sauva pas. Ufut condamné comme eux à périr. On crut être indulgent «nleur faisant crever les yeux. Bernard et Réginhaire, son ami, aimèrent mieux se donner la mort, ou peut-être moururent-ils des suites du supplice. Les évêques complices furent seuls épai:gné^, on les renferma dans des moiiastères.

La vengeance avait été atroce; il en arrive ainsi sous les pouvoirs faibles. L'intérêt des peuples s'attacha au nom

^ Vie de Louis le Pieu»*

' Voyez la Charte du partage , dans Baluze; Capitul, reg. Franc, ad ann. Si 7.

HISTOIRE DE niAlICB. 367

4e Bernard, et le souvenir de Cbaxlemagne, son grandj)àre , augmentait aussi la pitié. L'autocité de Louis ne gagna rien à cette justice implacable. Bientôt, au contraire, il sentit Todieux de ces barbaries ; il s'abandonna à la douleur, versa des larmes , se confessa en présence de tom les écêques^ et s'imposa des pénitmices pour n'avoir pas prévenu la fureur de ses conseillers^ C'est pourquoiil domia beaucoup aux pawores , pofuir lesalmt de mn âme'^.

D'aulres rébellions éclataient. Déjà les Obotrites, si iidèles précédemment à Gharlemagne, avaient doimé vax ipremier exemple de défection, en s' unissant aux .fils de Godefroy contre les Saxons; il avait &ilu envoyer des troupes contre eux pour les retenir dans la fidélité. Les Bretons firent de mâme dans les iGaules ; iils prirent les ^mes et se firent un roi de leur nation.: Louis dut aller en personne frapper leur xévolte. ils ifurent vaincus, mais rSmpire s'affaiblissait par de telles victoires, qnd laissaient survivre la pensée de l'indépendance et du désordre. C'est ^nrevenaat de cette expédition que rempeareur perdit à Angers la reine Hermangarde.

Les (igiiauons continuent auprès et au loin. Le roi des Obotrites, Sclaomir, accusé d'infidélité, est condamné an l)annissement; on le remplace par Geadrag, fils de Trasi*- Xîon. Les Gascons remuent encore ; le duc Lupus livre bataille aux armées de l'empereur. Il est fait po'isonnier et envoyé en exil [819]. Ni les .pnnitiona, ni les négociations ne x^alment les esprits. Mais Louis reste occupé du bien des peuples, de la révision des lois, de la réparation des Eglises et de Tordre des monastères.

Une de ces révoltes ressemblai une guerre; ce fut ceOe de Luideu)ét^ goun^emeur de la JPaimonie inférieure. Il porta le ravage dans la DalmatLd, et il fallut l'attaquer avec des forces importantes. Il pevdit trois mille bemmes dans une bataille. En même temps. Pépin, duc d'Aqniiatne, achevait de soumettre les Gîascons. Ce fut peu après que les pirates Normands se montrèrent à l'embouchure

' Thégan. — fie et .IdtoM de Jjomis U £ie%m.

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de la Seine, avec treize vaisseaux, et allèrent visiter les rivages d'Aquitaine, comme pour s'exciter à des invasions plus sérieuses.

Louis tenait fidèlement ses assemblées. L'histoire les mentionne^ mais elle n'a point recueilli leurs travaux, et peut-être n'était-ce le plus souvent que des réunions militaires où la fidélité s'engageait par des serments nouveaux.

Toutefois il en sortait quelquefois aussi des Gapitulaires, ou des règlements d'administration. En 820^ le peuple souffrait horriblement de la famine. Louis publia l'ordre de recourir à Dieu par la prière, et en même temps il fit des prescriptions de sage police. Il était défendu aux mendiants de se répandre hors du lieu de leur domicile, et il était ordonné aux riches de nourrir les pauvres. Le prix des grains était réglé. Le muids d'avoine, à deux deniers; de seigle, de blé, à six. « Comprenez l'abondance des Gaules, dit à sujet le docte Baronius, puisqu'on un temps de disette les blés pouvaient être à un prix si bas ^

830. — Dans la même assemblée , on vit un duel juridique entre Béra, comte de Barcelonne , et un certain Sanila qui l'accusait de trahison. Ils se battirent à cheval. C'était la loi de leur nation. Béra fut vaincu. La loi, dit le chroniqueur , le condamnait à la peine capitale , comme si la défaite l'eût convaincu du crime de lèse-majesté. L'empereur lui fit grftce de la vie et le relégua à Rouen.

831. — ^Peu de temps après , Louis , fidèle à la pensée de son père, établissait un siège d'archevêque à Hambourg, avec la mission spéciale de maintenir et de propager le christianisme dans ces pays du Nord d'où s'était si souvent élancée la barbarie. Le décret de cette institution doit être noté par l'histoire comme un admirable monument de la politique de ce prince '.

Puis, daâs une autre assemblée nationale , il célébra pompeusement le mariage de son fils aîné , Lothaire, avec Hermangarde, fille du comte Hugues, le plus timide. des

* Ann. Ad an. 820.

' PraeeptMm de Paganis, etc. Apnd Bains. Tom. I«

hommes, dit un historien du temps, et qu'on appelait Hugues le Peureux. Lui-^même s'était remarié précédemment avec Judith, fille du duc Guelf , de la plus illustre famille des Bavarois *. Ces événements domestiques lui furent une occasion d'accorder des pardons à tous ceux qui avaient jusque-là attenté à sa vie. Sa clémence embrassa tous les coupables, et tel fut le caractère de cette espèce d'amnistie, que lui seul allait bientôt paraître coupable d'avoir osé les punir.

82l2l. — En elTet , dans l'assemblée suivante , qui se tint au palais d'Alligny , on vit un étonnant effet de celte clémence; on voulut que ceux qui avaient reçu le pardon ne fussent que des innocents, et de la sorte la punition devenait un crime. Les évêques, les abbés , les grands de cette assemblée laissaient échapper de concert la même clameur, et il fallut que Louis vînt se prosterner à l'autel comme un coupable qui a besoin de grâce à son tour. Il s'accusa de cruauté, surtout à l'égard du roi Bernard el de ses complices. Il se soumit à des pénitences publiques ; mais , chose singulière, en même temps qu'il demandait pardon pour lui-même , il demandait aussi pardon pour son père ■. Et c'est ici peut-être l'oxpUcation de ce désastreux abaissement du sceptre impérial. C'était comme une réaction universelle contre cette forte autorité , qui avait tenu si longtemps le monde dans la soumission. L'histoire n'y a vu jusqu'ici qu'un empiétement ecclésiastique ; mais rÉglise ne gagnait rien à cette ignominie de la royauté. Les évêques seulement suivirent l'impulsion des grands , qui voulaient reprendre l'indépendance, et ils la suivirent d'autant plus, que les réformes tentées par Louis choquaient l'ambition politique qui s'était introduite dans l'épiscopat. Il arriva donc ce qui arrive après tous les règnes puissants : les sujets principaux se vengèrent de la longue

* Thégan. — Le chroniqueur fixe l'époque du mariage à l'an 819.

* Voici les mots du chroniqueur : « Répîiranl tout ce qui avait pu être fait de mal par lui-même ou par son père, il s'efforça d'apaiser la Divinité, etc. »

370 HISTOIRB DB FBAKCB.

soumission qu'ils avaient subie, et Louis , qui n'était qu'an homme de bien , porta la peine de la grandeur de son père» qui avait été un roi formidable.

Une des choses pour lesquelles le roi demanda pardon, ce fut d'avoir fait raser ses trois jeunes frères ; il voulut ,les faire sortir de leurs couvents, comme si déjà il n'y [avait pas autour de lui assez d'instruments de désordre et Me décadence. Les jeunes princes furent mieux inspirés ; ils préférèrent la paix du monastère à la vie agitée des palais.

Cependant les armes de l'Empire étaient heureuses. Ziiiàomt , toujours rebelle , était obligé de fuir devant les généraux de Louis, et, pour éviter les derniers malheurs, il soUicitait la paix en suppliant. Les Saxons repoussaient les Esclavons de quelques lieux de domination franque qu'ils avaient envahis. Par delà les Pyrénées , il se faisait des irruptions contre Abdérame. Les Bretons enfin étaient de nouveau contenus. Toutefois ces guerres éparses ea quelque sorte ne révélaient nulle part une puissance de supériorité capable d'imposer aux peuples.

Deux assemblées furent tenues à Francfort. Dans la première furent convoqués tous les Francs de delà le Rhin ; elle avait pour objet la situation toujours troublée de la Germanie. Les Awares envoyèrent des députés avec de& présents. Les Normands firent de même. En se réservant des pensées d'avenir , ils faisaient des ambassades et promettaient la paix. Toute la Germanie renouvela ses serments et ses hommages.

Mai 823. — Dans la seconde assemblée, parurent les Francs Austrasiens , les Saxons et les autres nations voisines. Un incident notable , ce fut de voir l'empereur décider souverainement entre deux princes , fils de Liuba » dernier roi des Wiltzes , lesquels se disputaient la couronne* Le père avait été tué dans l'expédition contre les Obotrites, au moment de leurs rébellions, et il avaif laissé la couronne à son fils aîné. La faveur populaire appelait îo plus jeune au trône , et tous les deux attendaient la décision de l'empereur. L'assemblée franque fut consultée , et

HISTOIBE DE FBATÎCIS. 371

le plus jeune ayant été préféré , T empereur le reconnut roi. Après cela il n'y eut plus de doute. Tous les deux furent comblés de présents, et ils s'en allèrent , dit le chroniqueur , satisfaits de Louis et contents l'un de l'autre.

C'est durant cette assemblée qu'on apprit la mort du rebelle Luidewit. Il périt par une perfidie , digne couronnement de toutes les siennes. Tl s'était enfui chez les Sorabes, et ayant été reçu par un de leurs chefs, il l'avait tuo et s'était emparé de son propre commandement. Bientôt il s'était vu menacé par des vengeances , et il était allé demander l'hospitahté à un chef de Dalmates. Celui-ci l'accueillit quelque temps, et puis il l'assassina. Telle fut l'alternative de crimes et de trahisons qui remplirent la vie quelque peu romanesque de ce btirbare.

C'était une déhvrance pour l'empereur. Mais d'autries événements se préparaient, et l'avenir s'annonçait avec de mauvais présages.

Louis avait dans l'esprit des pressentiments de tristesse, et aussi l'histoire contemporaine ne manqua pas de recueillir les signes sinistres qui s'étaient montrés au ciel et sur la terre. « Un tremblement de terre ébranla le palais d'Aix-la-Chapelle ; des bruits étranges furent entendus pendant la nuit ; une jeune fille s'abstint durant douze mois entiers de toute nourriture ; on vit des éclairs multipliés ; on entendit des coups de tonnerre fréquents ; une pluie de pierres et de grêle tomba du ciel ; une maladie contagieuse attaqua les hommes et les animaux ; tant de choscsprodigieusesremplirentd'épouvante l'âme de Louis. Ce pieux empereur commanda partoutdesjeûnesfréquents, des prières continuelles , do nombreuses aumônes , afin d'apaiser la divinité par le ministère du sacerdoce , certain qu'il était que ces signes menaçaient le genre humain de quelque grande calamité *. »

Juin 824. — Toutefois les menaces n'étaient point prochaines, et l'empire continuait de se traîner mollement sous la conduite bienveillante de Louis. En ce temps-là il

* Vie de Louis le Débonnaire , par TAstronome.

eut un Als de la reine Judith, qui fut nommé Charles. Ce ne fut pas le moindre pronostic do malheur.

Cependant Pépin était dans son gouvernement d'Aquitaine : avant de Y y envoyer , son père l'avait marié à Engilrude, fille du comte Théodebert. Lothaire était en Italie, occupé , selon les ordres de Louis, à faire disparaître les traces des dissensions. Sur les deux points s'étaient produits des événements de diverse sorte , mêlés de meurtres et de batailles , sans nul profit pour l'autorité.

A Rome , le suppUce dé Bernard avait laissé des souvenirs sinistres : des partis étaient en présence; le pape Pascal était en butte à des oppositions. Deux chefs de maisons éminentes, Théodore et Léon, qui auraient voulu voir la papauté dans leurs familles, étaient à la tête des factions; le pape les fit arrêter : on leur creva les yeux et on leur trancha la tùte.

Ce fut une affreuse rumeur dans la ville. Les partisans des deux seigneurs envoyèrent aussitôt à Louis , pour se plaindre d'une telle violence. On punissait, disaient-ils , l'affection et la fidélité pour l'empereur ! L'empereur fit partir des commissaires pour prendre des informations. Le pape avait pris les devants , et avait envoyé son apologie. L'empereur ne voyait rien de clair en celte affaire : pour toute justice il reçut le serment du pape , qui déclara n'avoir agi que pour sa défense.

Pascal mourut peu de temps après. Son successeur Eugène Il eut des conférences avec Lothaire , qui demandaitla réparation des désordres. Malgré la charte de Louis, la souveraineté papale n'était pas restée clairement établie, et la puissance impériale s'était réservé comme un droit tacite de domination supérieure , exercé directement par le prince ou par des envoyés chargés de recevoir les plaintes des peuples. C'était un mélange d'actions diverses, que peut-être les temps modernes ne comprennent plus, parce qu'ils sont loin de la simpUcité et de la naïveté des idées desnemps anciens. Il est remarquable toutefois que ce droit de haute protection réservé par l'empereur n'altéra point la liberté du pape , et ces recours à la justice de

l'empire que Ton voit dans les jours de dissension , se terminent par une seule parole du pontife, attestant sa propreinnocence et en quelque sorte la légalité de ses actes.

Cependant, en cette circonstance, Lolhaire exerça plus directement son droit suprême. Il réprima des désordres et punit des usurpations , qui venaient , dit le chroniqueur,, de l'ignorance ou de la négligence de quelques prêtres, comme aussi de l'aveugle et insatiable avidité des juges, « En même temps , il fut établi que , selon l'ancienne coutume , l'empereur enverrait, quand il le jugerait nécessaire, des officiers chargés -^de rendre avec impartialité la justice à tout le peuple romain*. » Ainsi la souveraineté politique de l'empereur semblait reparaître, et le pape ne Texerçait que comme une magistrature déléguée.

Pendant ces troubles de Rome, les Gaules, avons-nousdit , avaient leur agitation. Les Gascons montagnards s'étaient mis en intelligence avec les Sarrasins de Cordoue.. Deux comtes français, après avoir fait irruption sur les terres sarrasines , furent enveloppés dans les montagnes» et leurs troupes furent mises en pièces. Les Bretons de leur côté renouvelaient leurs révoltes. Pour imposer aux peuples , Louis prépara une expédition militaire, dans laquelle il fît entrer Pépin , roi d'Aquitaine , et Louis , roi de Bavière , et d'abord il ineTnaça la Bretagne , le foyer le plus ardent des rébellions. Mais cet appareil se réduisit à des ravages dans le pays, et puis l'empereur s'en retourna à Rouen, où l'attendaient la reine et des ambassadeurs venus d'Orient.

Ces ambassadeurs venaient pour des conférences moitié politiques , moitié religieuses. Deux empereurs , Léon l'Arménien et Michel le Bègue, furieux ennemis Tun de l'autre , le premier ayant été assassiné par les amis du second qu'il tenait captif, tous les deux également acharnés contre l'Eglise de Rome , avaient ravivé la querelle barbare des Iconoclastes. Michel devenu maître , mais tombé dans le mépris des peuples , pour avoir laissé choir l'île de

* Vie de Louis le Pieux, par TAstronome. — Eginhard.

374 HISTOIBE DE FRANCE,

Candie au pouvoir des Sarrasins , voulut se dédommager par des intrigues et des persécutions contre les catholiques. Ses ambassadeurs venaient tendre des pièges à Louis, . en demandant son intervention pour l'union des Églises, mais ajoutant la nécessité d'expulser de Tltalie tout ce qui] nuirait à leurs projets , c'est-à-dire , d'attaquer le pape en personne, et d'ôter tout ce qui servait de défense au catholicisme.

Louis fit aussitôt une assemblée d'évêques à Paris. C'était s'exposer à voir reprendre la question , telle qu'elle avait été laissée dans une réunion semblable à Francfort, sous le règne do Charlemagne. Il avait été dit anathème , dans celte espèce de concile, au brisement des images, mais par tempérament le culte des images avait aussi été condamné *. Les Grecs attendaient une résolution analogue, et elle suffisait à leurs desseins. Les évoques de France , réunis à Paris , renouvelèrent en effet la décision de Francfort. Ils prétendirent môme imposer à l'empereur la manière dont il rendrait compte au pape de cette affaire ; c'était lui tracer la forme d'une rupture dans TÉglise. Ilcurcusement le pieux monarque fut plus sage que les évoques.

« Il est surprenant, dit à ce sujet le P. Daniel, combien, depuis quelque temps, les évoques de France s'étaient éloignés du respect que l'Église gallicane avait toujours eu pour le Saint-Siège. »

Louis, avant d'acquiescer aux décisions de l'assemblée de Paris, envoya à Rome pour avoir l'avis du pape. Le pape ne les pouvait approuver; mais il évita des réponses précises , pour ne point animer les opinions. Lés ambassadeurs s'en retournèrent à Constanlinople , avec des solutions douteuses qui blessaient à la fois les briseurs d'images e t les catholiques ; les persécutions se rallumèrent avec la triste perspective d'un schisme irrémédiable ; et les Gaules même virent naître des disputes qui pouvaient de-

* Voir ce qui a été dit des livres Carolins envoyés au pape Adrien L — Eginhard, Annales. — Note page 40 , édiUon de M. Guizot.

825 830 HISTOIRE DE ERANCE. • 37S

venir fatales. Mais des inspirations meilleures devaient plus tard ramener la paix.

89i5. — Après cette interruption religieuse , les querelles t armées reparaissent. Les Bretons , soumis en apparence^ "^ font des révoltes nouvelles; Wihomarcli, leur chef, lea laisse se répandre sur les terres de France , pour venger par des représailles les ravages de l'armée de Louis. Le \ comte Lambert défend Thonueur des armes franques , et Wihomarch est tué dans une mêlée. La Bretagne rentre dans le repos pour quelque temps.

89i6. — Le monde éprouvait comme un vaste et sourd ébranlement , et les événements se pressaient autour de Tempereur, dans ses assemblées régulières de chaque année.

Les Normands demandent à vivre en paix aveclui. Il accueille le prince Hériold , qui reçoit le baptême avec sa femme dans l'église de Mayence *.

Les Bulgares lui envoient des ambassadeurs, pour fixer les limites de leur pays.

Céadrag , duc des Obotrites , et Tunglon, duc des Serabes, comparaissaient en personne pour se disculper d'accusations qui pèsent sur eux; l'empereur prononce des punitions, et les renvoie. ,i*

Il arrive des envoyés du Saint-Siège , et il en arrive de Jérusalem.

Les comtes de la Pannonie viennent en personne. Tout afflue autour du chef de l'Empire. Une grande assemblée <le la nation germaine est convoquée à Seltz, au delà du Rhin. Il eût fallu une forte tête et un bras de fer pour dominer tout ce mouvement du monde.

Mais , pendant que les peuples et les princes se pressent vers l'empereur, comme vers un centre, les déchirements se manifestent.

Le germe des discordes et des guerres vit, surtout aux Pyrénées. Pendant cette assemblée de Seltz, Aizon, un

* C'est le sujet du quatrième chant d'Ermold le Noir; et le vieux poëte y a trouTé d'heureuses inspirations.

376 HISTOIRE DE FRAKCE.

seigneur de Catalogne , que Thisloire ne mentionne pas autrement, et qui peut-être était en otage auprès de l'empereur, s'enfuit d'Aix-la-Chapelle, et court en Espagne exciter les révoltes. Abdiraman ( Abdérame II) le seconde. Tout le midi des Gaules est dans l'épouvante. Les Maures et les Sarrasins menacent de ressaisir une puissance que Louis," dans sa jeunesse, avait détruite par ses armes • [82i7]. Pépin ," roi d'Aquitaine , reçoit Tordre d'aller comprimer ces mouvements, avec deux comtes du palais, Hugues et Mathfried; ceux-ci arrivent trop tard, ou bien agissent avec mollesse. Les Maures sont vainqueurs dans une bataille, et vont ensuite se renfermer dans Sarragosse.

« Peu de temps avant cette défaite, dit le chroniqueur, on avait cru voir au milieu de la nuit deux armées couvertes de snng humain, se livrer un combat qu'éclairait la pâle clarté des flammes. »

L'imagination des peuples était tournée vers les désastres. Au Nord, les Bulgares, mécontents, avaient franchi leurs limites et ravagé les terres franques. L'emfj/ereur Louis crut faire assez, pour rendre la confiance aux esprits, en punissant les généraux qui n'avaient point prévenu ces divers malheurs. Dans l'assemblée de S28, on les dépouilla de leurs honneurs. On ne fît que les disposer aux vengeances.

Il y eut encore quelques mouvements vers les Pyrénées, mais sans suite sérieuse: c'étaient simplement des indices d'affaiblissement et de décadence. A l'opposé, les Danois avaient leurs dissensions. Los fils de l'ancien roi Godefroy se maintenaient au trône, et l'empereur Louis protégeaitllériold par les négociations plutôt que par les armes. Hériold, impatient des incertitudes, se jeta sur les terres de ses rivaux: ceux-ci se précipitèrent sur les terres fraaques. Ce furent des ravages sans résultat, et l'empereur feignit de recevoir quelques réparations pour n'avoir pas à venger autrement sa dignité.

Enfin ritahe eut aussi ses ébranlements, et l'on vit les

* Vie de Louis le Débonnaire , par l'Astronome.

HISTOIRE DE FRAriGE. 377

Sarrasins s'emparer de la Sicile, à la suite d'un outrage fait à une religieuse par un officier des troupes grecques. Le frère de cette religieuse alla solliciter des vengeances chez les Sarrasins. Constantin ople ne pouvait rien pour protéger la Sicile ; l'Italie se tourna vers le roi de France, qui ne pouvait pas davantage. Seulement on vit le comte Boniface , gouverneur de l'île de Corse , s'en aller faire des excursions aventureuses en Afrique, gagner cinq batailles, et se retirer ensuite devant des forces toujours renaissantes pour ne laisser chez les Maures qu'une terreur inouïe, et qu'ils conservèrent longtemps *. Mais la Sicile n'était pas sauvée.

Pendant ce temps, il se faisait un sourd travail de réhellion et de crimes autour de l'empereur, et le chroniqueur prend soin de faire pressentir les calamités qui devaient naître , par des récits extraordinaires et merveilleux : c'est toute la philosophie historique de ces temps.

8218. — « U y eut, durant cette année, deux éclipses de lune : la première, au commencement de juillet; l'autre, dans la nuit de Noël. De plus , on apporta de Gascogne à l'empereur des grains semblables à ceux du froment, quoique, plus petits et d'une forme moins cylindrique : ils étaient, disait-on, tombés du ciel. Peu avant la solennité de Pâques, un tremblement de terre se fit violemment sentir au milieu de la nuit la plus calme, et menaça tous les édifices de leur ruine. H s'éleva ensuite un vent si^ violent qu'il ébranla tous les monuments, et même le palais d'Aix-la-Chapelle, au point qu'il enleva presque toutes les pièces de plomb qui couvraient la basilique de Sainte- Marie, Mère de Dieu •. » Il serait peu philosophique d'O" mettre ces souvenirs , par où se ranime et survit toute la pensée d'un siècle. Suivons les récits.

Louis s'épouvantait de tant de présages; mais, plein de dévouement et de foi, il courait au-devant des désastres, et ne craignait pas de se sacrifier lui-même pour les réparer.

* Vie de Louis ^ par rAstronome.

• Ibid.

378 filSTOIKE DE FRANCE.

U voulut qu*i1 y eut quatre conciles à la fois pour aviser aux remèdes des maux de la patrie. Il les convoquait pour l'ann^^e suivante à Mayence , à Paris , à Lyon, à Toulouse. Il remettait aux évèques la correction des abus, et il espérait désarmer ainsi les plaintes qui partaient brujautes du sein du clergé.

En même temps, il ordonnait aux envoyés royaux de redoubler de zèle et d'activité pour courir à la rechercke des misères publiques.

« Qu'ils prennent garde, dans leur mission, d'être & charge au peuple qu'ils doivent soulager au contraire.

» Qu'ils lui annoncent d'abord à quelle intention nous les avons envoyés.

» Qu'ils s'enquièrent surtout de la conduite des recteurs du peuple , afin que nous puissions connaître ceux qui sont dignes d'honneur ou de blâme. Et d'abord des évèques : quelle est leur vie? comment gouvernent-ils les églises? s'appliquent-ils aux choses spirituelles ou temporelles? quelle est leur réputation dans le peuple? dans leurs visites épiscopales foulent-ils le peuple et les pauvres prêtres? Puis des comtes et de leurs agents : le peuple est-il privé de justice et de paix par leur négligence*. »

Telle était Finstruction donnée aux envoyés par Louis. Le juste monarque pensait ainsi arriver à la réparation des griefs. Puis il adressa d'Aix-la-Chapelle une lettre admirable à tous les fidèles de l'Église et de l'empire. Il leur demandait de jeûner et de prier avec lui , afin de se rendre Dieu propice ; et, pour lui, il ne demandait qu'à connaître en quoi il avait pu attirer la colère du ciel sur le peuple, et il s'offrait à tous comme la grande victime nationale •.

829. — Alors eurent lieu des conciles; mais les canons qui devaient en sortir allaient porter un caractère d'hostilité contre le monarque, comme si tous les maux de l'empire fussent venus de l'empiétement politique dans l'Église. C'était une réaction qui se déclarait contre d'andennes

* Capitul. de Instruc. Missorum.

* Epist, Generalis. Apud Baluz. Tom. L

iniquités, et Louis, si soumis aux évêques, était menacé de porter la peine des spoliations militaires de Charles Martel, peut-être de Taustérité régulière de Charlemagne. Ce fut tout ce qui sortit de ces quatre conciles préparés avec une solennité si touchante.

£t pendant ce temps, lïntrigue des rebelles et des mé* contents avait continué d'envelopper Louis.

830.-*- « Elle s'étendait insensiblement, et venait déjà, eomme par des canaux secrets, corrompre un grand nom* brc de scigneurs^ » Louis s'aperçut de ces manèges, et il crut s'affermir en appelant auprès de lui des amitiés fidèlos. Il éleva à la dignfté de camérier, Bernard, comte des Marches espagnoles. C'était un homme de résolution, mais d'une habileté remuante. Il conseillait à l'empereur de disposer d'avance de l'empire en faveur du fils qu'il avait eu de Judith, sans toucher au partage qui avait été fait des royaumes d'ItaliiD , d'Aquitaine et de Bavière. Celait aussi la pensée de Judith , et l'empereur n'avait pas a&scz de force pour maîtriser ses volontés. Déjà même il «avait cédé à l'impératrice , et un édit de Worms assignait rAllemagne, la Rhétie et la Bourgogne à Charles, âgé de «ix ans. Les fils de Louis avaient d'abord dissimulé leur •colère; mais les mécontents la pénétraient. Lorsqu'on vit Bernard monté à la première dignité du palais, la jalousie fut au comble , et l'irritation ne put se contenir. Mais les /Conspirateurs renvoyèrent leurs desseins à des temps plus opportuns, et Louis alla chasser dans les forêts de Francfort.

Peu a peu la conjuration fait des conquêtes. Elle gagne d'abord les seigneurs les plus puissants, et puis elle entraîne les plus faibles. « Ceux-ci, dit l'Astronome , toujours avides de changements , comme les chiens et les oiseaux rapaces, travaillent à faire du malheur d'autrui un moyen d'élévation pour eux-mêmes. » Les chefs de la révolte vont alors droit à Pépin , roi d'Aquitaine , ils lui disent le 0iépris oïl ils sont tombés , l'insolente domination de Ber-

* Vie de LouU, par V Astronome.

380 HISTOIRE DB FRAIIGE.

nard, la dégradation de tous les officiers de l'Empire. Bernard même ne souille-t-il pas la couche de l'empereur! Louis a les yeux fascinés ; il ne voit pas le crime du favori qui le trahit. Un bon fils tolérera-t-il l'avilissement de son père ; ne doit-il pas le rendre à sa raison , à sa dignité ? Pépin avait une grande occasion de gloire ! il pouvait rétablir l'Empire dans sa majesté.

Le prince écoute ces paroles. Et sans doute le nom de Charles, fils de Judith, fut aussi jeté à ses oreilles. Cet enfant allait-il seul absorber tout l'avenir de Tempire? Pépin s'irrite à cette pensée. Il obéit aux conjurés; il marche avec eux; il court s'emparer d'Orléans, où commandait Odon , cousin de Bernard , et puis il marche sur Verberie, à trois lieues de Compiègne. A ces nouvelles, l'empereur conseille la fuite à Bernard, et il envoie sa femme à Laon , dans le monastère de Sainte-Marie. Luimême, se rend à Compiègne, et marche au-devant de la conjuration. Pépin n'est point ébranlé par cette idée de rencontrer devant ses armes son père et son roi ; il fait enlever à Laon la femme de l'empereur , et la fait emmener dans son camp. Là, par d'horribles menaces de supplices, on la contraint de promettre qu'elle persuadera à Louis de déposer les armes, de se faire tondre, et de s'enfermer dans un couvent, et que, pour elle , elle prendra le voile» et se dévouera, comme l'empereur, à la vie solitaire. Alors on la conduit à Louis sous une escorte ; et, pour tenir sa promesse, elle le sollicite de déférera la demande des conspirateurs. Louis n'accepte la condition que pour ellemême, voulant ainsi la soustraire à la mort. Et pour lui, il demande de délibérer. La reine est reconduite à Verberie; déjà l'intérêt du peuple s'était déclaré par quelques Tumeurs ; les conjurés n'osent se livrer à d'autres attentats; l'infortunée est seulement bannie et reléguée à Poitiers dans le monastère de Sainte-Radegonde.

Cependant on avait demandé une réunion à Compiègne. Les conjurés vont avec Pépin soumettre l'empereur à une sorte de jugement. Le faible monarque , acceptant la juridiction de la révolte, refusa de s'asseoir sur le trône; il

HISTOIBB D£ FRANGB. 381

avoua les torts de son gouvernement, et il rendit grâce aux criminels qui le dégradaient de l'avertir de ses fautes; il demandait seulement qu'il lui fût permis do les réparer.

Il y eut pourtant des cœurs émus à cette parole débonnaire du roi , qui croyait qu'il ne s'agissait que de corriger le gouvernement, et quelques-uns de l'assemblée le forcèrent de monter sur son trône , et de garder les insignes de sa majesté. Mais Pépin était frémissant, et la conjuration paraissait lui échapper.

Sur ces entrefaites, arrive Lothaire, roi d'Italie, l'aîné des fils de Louis , celui qui avait droit à réclamer le fruit du crime. Toute la faction va à sa rencontre. 11 hésite d'abord à donner suite aux attentats contre son père , mais illes approuve. Il ajoute même des vengeances privées aux premières vengeances. Héribert, frère de Bernard, est condamné , malgré les supplications de l'empereur, à perdre les yeux. Odon , son cousin , est envoyé en exil. Les parents et les amis de l'impératrice sont enfermés en des monastères. Louis passe ainsi tout l'été sous la main des conjurés , n'ayant plus que son titre d'empereur , et redoutant les derniers crimes.

Vers l'automne , les chefs de la faction voulurent faire une assemblée générale , afin de couvrir leur révolte impie par la délibération commune des Francs.

Pendant ce temps , les intérêts s'étaient mêlés , et la rivalité , comme il arrive dans une entreprise qui dure longtemps, avait divisé les ambitieux. La supériorité naturelle que Lothaire avait prise dans la conjuration , avait attiédi Pépin , aussi bien que Louis de Bavière. Puis, des moines , confidents de l'empereur , et surtout le moine Gondebaut, plus habile que les autres, s'étaient jetés dans les intrigues des frères , pour les diviser. Bientôt Pépin et Louis vont se réconcilier avec leur père , qui ne demandait pas mieux que de faire grâce. D'autre part, l'affection du peuple s'était réveillée, et l'empereur sentit quelque force lui revenir. Alors il autorisa l'assemblée qui avait été demandée par les séditieux. Mais il y appela les Francs Germains , qui gardaient des rivalités avec les Francs des

Gaules, et auxquels il se fîait'davantage pour cela même. En effet, dans celte assemblée générale, qui se tint à Nimègue, l'autorité du monarque sembla reparaître. Toute la Germanie y afflua, pour lui prêter secours. Louis'avait fait défense aux Francs de s'y montrer en appareil militaire. L'abbé de Saint-Denis, l'un des ecclésiastiques qui avaient pris part aux manèges de la conjuration, s'étant présenté avec un cortège de gens de guerre, reçut ordre de sortir du palais, et d'aller passer l'hiver à Paderborn avec un petit nombre de serviteurs, dans un petit pavillon construit à la hâte *. Wala , abbé de Corbie, fut contraint de même de s'en retourner dans son cloître. Ce retour de fermeté déconcerta Lolhaire et ses amis ; les factieux voulaient qu'on ne perdît plus de temps : il fallait, disaient-ils, ou combattre, ou se séparer. L'empereur vit ces perplexités de la conjuration ; il se hâta d'eiivoyer à son iBls des supplications , l'appelant auprès de lui , et le conjurant d'abandonner des ennemis qui leur étaient communs. Lothaire céda au vœu de son père , et on le vit , le matin de la nuit même qu'il avait passée dans les délibérations des factieux, se rendre au palais ; la masse des rebelles, à cette vue , fut tout émue , comme par l'espérance de quelque crime nouveau. L'agitation était extrême; les armes commençaient à s'agiter; mais, au milieu du tumulte, on vit tout à coup paraître l'empereur et son fils, et l'émeute s'apaisa d'étonnement et de terreur.

Ainsi se terminai cette révolte des enfants de Louis. L'empereur avait reçu Lothaire dans ses bras, avec des paroles d'amour plutôt que de reproche ; et pour que la réconciliation parût sincère , on chercha d'autres criminels pour les punir. Les chefs de la faction furent arrêtés. « Tous les docteurs en droit, ainsi que les fils de l'empereur, dit l'Astronome, les condamnèrent par une juste sentence à subir la peine capitale; mais Louis ne permit pas qu'on en fit mourir un seul , et les traitant encore avec une pitié trop indulgente, il se laissa aller à sa bonté na-

L'Astronome.

HISTOIRB DE FRAIYCB. 383

turelle, fit raser les laïcs, qu'il relégua ensuite en des lieux convenables, et fit enfermer de même les clercs dans des monastères ^ »

Telle est la justice des temps faibles : c'est une provocation à des -crimes toujours nouveaux.

831. — Puis vinrent les vengeances , plus funestes encore que la faiblesse. L'empereur, de retour à Aix-la-Chapelle , rappela de son monastère la reine Judith avec ses frères Conrad et Rodolphe , qui depuis longtemps avaient été tondus. Il ne lui rendit pourtant son litre d'épouse, qu'après qu'elle se fut légalement purgée du crime qui lui avait été imputé. Alors les réactions commencèrent. 11 y eut des exils nouveaux; Lothaire fut envoyé en Italie, dépouillé du titre impérial qu'il avait reçu ; le moine Wala, puissant par son activité et par son génie , fut éloigné de son abbaye de Corbie, et renfermé près du lac de Genève dans unchâteaufort.Parsuitede ces réactions, l'irritation fut grande , même parmi ceux qui n'avaient point pris do part aux révoltes. Alors le roi revint à la mollesse ; une amnistie fut déclarée. Cette alternative de violence et d'imbécillité était fatale à l'Empire; l'intrigue était active au palais; Bernard avait reparu; le moine Gondebaut était devenu maître depuis la part qu'il avait prise à la dissolution des ligues de Louis et de Pépin : entre Bernard et Gondebaut la rivalité s'alluma comme une guerre. La reine, par un caprice , se déclara pour le moine ; Bernard, par dépit, se tourna vers Pépin, roi d'Aquitaine ; des crimes nouveaux pouvaient à chaque moment éclater : tout le palais était en feu.

Au milieu des agitations, l'empereur convoqua une assemblée générale à Thionville. Il y vint des ambassadeurs Danois et Africains. Celte majesté de l'empire restait vénérable au loin, tandis qu'elle était abaissée sous les coups de ceux qui auraient dû la défendre. Dans cette assemblée, on vit Bernard offrir de soutenir son innocence par les armes , et selon la coutume franque il fut absous sur son

* Vie de Louii le Pieux.

^^i HISTOIRE DE FBANGE.

scrmont. Pondant ce temps, il méditait d'autres manèges et d'autres attentats.

Ce fui Louis, qui parut le plus exciter Pépin à des révoltes nouvelles; Louis de Bavière suivit cet exemple : on vit le faible empereur se multiplier pour courirau-devant des troubles. D'abord, il va à Augsbourg , où se préparait un soulovoment; il calme les esprits à force do prières, et son lils Louis vient embrasser ses genoux. Puis il fait une assemblée à Orléans, et y appelle Pépin; mais comme rAquitainc est en fcrmenlalion, il va jusqu'à la Loire, pour se rendre imposant par le châtiment qu'il réserve aux criminels. Une sorte do plaid est établie dans le château de Soac (Limousin) pour entendre la. cause de Bernard et de Pépin. Bernard, accusé d'infidélité et refusant le combat pour sa défense, est dépouillé de toutes ses dignités. Quant à Pépin, l'empereur^ « pour corriger ses mœurs dépravées , le fait conduire à Trêves sous une garde particulière; » mais, négligemment surveillé dans la route, il fut enlevé par les siens.

Tout échappe à l'empereur, et la sévérité ne lui profite pas plus que la clémence.

(c Le diable, ennemi du genre humain et de la paix, ne s'abstenait aucun jour de tourmenter l'empereur; il pressait par toutes les ruses de ses satellites les fils de co prince , et leur persuadait que leur père ne voulait que les perdre , les aveuglant assez pour qu'ils oubliassent que celui qui était le j)lus clément des hommes envers les étrangers ne pouvait devenir inhumain à l'égard de sa famille. Mais les discours des méchants corrompent les mœurs des bons, de la même manière que l'eau tombant en gouttes légères perce enfin les pierres, même les plus dures *. »

Donc la révolte se déclare; les trois frères font une ligue; l'empereur croit la prévenir en déshéritant Pépin et disposant de l'Aquitaine pour son jeune fils Charles , âgé de neuf ans. Lothaire et Louis de Bavière n'en deviennent

L'Astronome.

HiSTOIBE DB fbaugb. 385

que plus ardents ; on court aux armes de tous côtés.

Lothaire cependant voulait cette fois couvrir le crime d'un semblant de religion. Il appelle à son aide Je pape Grégoire IV, comme s'il ne s'agissait que de son intervention pour réconcilier des (ils avec leur père, ou plutôt de faire fléchir un père implacable devant la soumission de ses enlants. On vit donc Grégoire IV s'avancer vers le camp de Lothaire, et la majesté d'un pontife aller couvrir les attentats d'un rebelle. Mais la tromperie avait été savamment préparée , et le pape croyait aller remplir un ministère de justice et de conciliation.

De son côté, l'empereur, entouré d'une armée à Worms, tendait ses bras à ses enfants. Il leur envoya des évoques pour les ramener à la soumission; et en même temps il écrivait aux évèques des Gaules pour expHquer sa conduite et accuser celle du Pape. Toutes les opinions étaient confuses; on voyait partout des coupables, et l'innocence était suspecte. L'empereur , le plus timide dans cette affreuse mêlée de passions, finit par paraître au peuple le plus criminel. Comment le pape serait-il venu sans cela sous la tente de Lothaire? On parlait d'excommunication lancée contre l'infortuné monarque : c'est donc que le rebelle était l'empereur; jamais il ne s'était rien vu de semblable à cette situation d'un père obligé de prendre les armes pour se défendre contre ses enfants, et accusé pour cela même de refuser la paix à l'intervention du pape. Quelques évêques pourtant prirent sa défense ; ils écrivirent au pontife en termes hautains; le pape répondit avec dureté. Tous les droits étaient méconnus; il ne restait nulle trace de respect ou de convenance. L'empereur se résolut enfin à tirer l'épée ; les armées s'avancèrent comme pour combattre ; le pape alors courut au camp de Louis. L'entrevue fut sans effusion et sans amour; le pape demandait à Louis de poser les armes; Louis demandait au pape de ne point couvrir de son nom la rébellion de ses fils. La négociation eut une fatale issue. Quand le pape fut sorti du camp , l'armée de l'empereur , provoquée par la corruption, commença à se détacher pour s\iIlor joindre

à Lothaire; elle se précipita, dit le chroniqueur, comme un torrent, et le monarque resta comme seul sous sa lente, avec Timpératrice et son jeune fiis, entouré seulement de quelques officiers fidèles à sa fortune et de quelques évoques fidèles à leur devoir (24 juin 833). Le lieu où se passa cette étrange scène resta ignominieux dans Tesprit des peuples. Ce lieu, situé près de Colmar, s'appelait avant le Champ R(mge ; on l'appela depuis le champ du mensonge ^

Dès lors s'ouvre pour la royauté une lamentable succession d'outrages.

Le malheureux Louis voyant autour de lui le petit nombre de serviteurs fidèles, leur dit ces paroles : Allez à mes fils ; je ne veux pas que personne perde pour moi la vie, ni même un membre! et ils le quittèrent aussi en versant des larmes * ; et alors il fut contraint de passer à son tour dans le camp de ses enfants, demandant seulement d'être protégé contre les afi'ronts de la multitude. Les trois fils allèrent à sa rencontre et descendirent de cheval pour le recevoir. Il leur confia l'honneur et la sûreté de sa femme et de son fils, puis il les embrassa. Un moment après, sa femme lui était enlevée et elle était envoyée dans le camp particulier de Louis, pour être ensuite exilée à Tortone, en Italie ; puis, dans une assemblée tumultuaire des principaux de l'armée^y le trône était déclaré vacant, le peuple était délivré du serment de fidélité, et enfin l'empire était déféré à Lothaire. A cette vue, le pape s'enfuit à Rome, navré de douleur.

Ce n'était que le commencement des profanations. Lothaire et ses frères se partagent les dépouilles. L'empereur reste d'abord emprisonné sons la garde de Lothaire; puis il est envoyé dans le monastère de Saint-Médard, à Soissons, et le jeune Charles est enfermé dans celui de Pruim. Lothaire va se délasser du crime à la chasse pen*

• L'Astronome.

^Thégan.

* Le père Daniel.

nSTOIRE DE FBANGE. 387

dont trois mois, et au mois d'octobre il convoque une assemblée à Compiègne.

Déjà cependant le remords et la honte posaient sur quelques âmes. JiOthaire veut prévenir tout retour à TéqullP, et il se précipite aux derniers crimes. Il demande la consécration de son usurpation, et quiconque doute de son droit est menacé de sa vengeance ; tout le monde tremble. Alors il choisit quelques évoques pour consommer k dégradation de Louis.

En tête de ces évoques se trouva Ebbon , archevêque de Reims, un homme que Louis avait ramassé dans la boue et comblé d'honneurs. Il fallait aux conspirateurs le secours de la lâcheté et de l'ingratitude, et ainsi il ne servit de rien à Louis d'avoir autrefois, par une ordonnance, voulu affranchir l'épiscopat, en lui imposant à la fois la modération et la digftilé. Pour quelques-uns, ce lui fut un crime de plus.

Cet Ebbon, dans l'assemblée moitié politique, moitié ecclésiastique qui devait juger Louis à Compiègne, lit une harangue insensée pour établir le droit des évêques délier et de délier, et puis il parla d'aviser au salut de Louis en lui imposant des pénitences selon la forme des canons. Toute l'histoire de l'empereur fut reprise ; il avait enlormé ses frères en des monastères; il avait laissé mourir Bernard, pouvant le sauver; il avait annulé l'acte de partage de Fempire entre ses trois fils, consacré par l'assemblée générale; il avait fait marcher une armée aux frontières sans nécessité, en temps de carême , et tenu une oss( mblée le jeudi saint ; il avait exilé plusieurs de ses plus fidèles sujets pour le soin qu'ils avaient eu de le prévenir des désordres de l'État; il avait ordonné des parjures dans le jugement de l'impératrice pour obtenir son absolution des crimes qui pesaient sur elle ; il avait fait plusieurs expéditions mihtaires sans utilité pour l'État et au grand détriment des peuples; il avait plusieurs fois appelé aux armes, contre ses fils, au lieu de les ramener à lui par l'affection, et enfin , en dernier lieu , il avait excité une guerre civile effroyable, et couvert le royaume de désastres et do crimes^

388 HISTOIKE DE FRATÏGE.

Telles étaient les accusations contre Louis. Une seule touchait à un point de discipline ecclésiastique, que l'histoire doit noter comme un indice des mœurs du temps ; c'était la particularité des opérations militaires faites dans un temps de carême. Les autres étaient présentées sous un aspect plus odieux. Mais nulle ne donnait à des évêques ou à des seigneurs le droit de s'établir juges de la royauté. Ce procès, avec de tels griefs, en présence de la rébellion des fils de Louis, ne fut qu'un scandale impie. Mais il montrait qu'il ne suffit pas à un roi de porter le glaive ; cela même peut lui devenir un crime, à moins qu'il ne le porte, avec la volonté résolue de s'en servir pour se sauver lui et le peuple des ignominies.

L'infortuné Louis fut jugé sur ces griefs. Heureusement il fut condamné sans être entendu, ce lui fut une humiliation de moins. •

On lui envoya quelques évêques pour lui signifier la sentence. Rien ne manqua à ce drame profanateur. On vit l'un des évêques adresser une harangue chrétienne au monarque, pour l'exhorter à la réparation de ses péchés par une vie pénitente. Louis plein de piété entendit ces paroles avec résignation , les recevant comme un conseil venu d'en haut, pour son salut. Il voulut, en signe de sincérité de son repentir, voir Lothaire et l'embrasser ; et Lothaire reçut ses baisers, comme un homme qui fait grâce. Alors l'outrage vint à son dernier terme. On avait préparé l'église de Saint-Médard, comme pour une pompe royale. Les reliques du saint étaient sur Tautel, avec celles de saint Sébastien, martyr. Un trône était debout. Une grande multitude de peuple remplissait le temple. Le clergé nombreux entourait l'autel; bientôt un cortège de seigneurs arrive. Lothaire va s'asseoir au trône. Puis au milieu de cette grande foule paraît l'empereur venant tristement et humblement accepter sa condamnation. Il se prosterne sur un cilice étendu à terre, et il avoue ses fautes, et il accuse les malheurs de son règne, et il demande pardon à Dieu et aux évêques , et il sollicite luimême une pénitence canonique, promettant d'être plus

HISTOIRB DE FRANCE. 389

fidèle à l'accomplir qu'il ne l'avait été une première fois. Puis il se relève. Il portait encore pour cette effroyable cérémonie l'épée et le baudrier. Un évêque va lui dire qu'il faut qu'il se dépouille de ses arines; et il se dépouille de ses armes. Il les dépose devant le corps des Martyrs, martyr lui-même. Il se dépouille aussi de ses vêtements royaux. On jette sur ses épaules un habit grossier, une espèce de sac. Et en cet appareil , on le fait sortir de l'église, et on le conduit dans une cellule du monastère pour y passer le reste de ses jours.

Telles furent les scènes de cette dégradation publiquede l'Empire.

Cependant le peuple lés avait vues avec une curiositémêlée de douleur, et il sortit de l'église dans un silence morne, qui pût paraître un présage à Lothaire. Bientôt unvague intérêt s'attache à la personne du monarque dépouillé. De toutes parts on s'enquiert de ses malheurs. Mille rumeurs se répandent dans tout l'Empire. Toute la Germanie s'émeut.

Pour aller au-devant de cette réaction, Lothaire faitr composer par un évêque (celui de Lyon, nommé Agobard) une apologie de sa conduite-; c'étaient des accusations nouvelles contre l'empereur et contre sa femme» Mais l'affection populaire n'en fut point retenue.

« Les peuples de France, de Bourgogne, d'Aquitaine, de Germanie se réunirent pour faire entendre leurs plaintes*. » Déjà quelques chefs de Francs, entre autres le comte Eggebart, et le connétable Guillaume, allant au delà de cette expression de douleur, avaient rassemblé des forces. Drogon, évêque de Metz, frère de l'empereur, réfugié en Bavière, avait profité de son exil pour remuer le cœur du roi Louis, et des messagers envoyés à Pcpin, roi d'Aquitaine, avaient disposé les deux frères à des pensées communes de bienveillance pour leur père. Puis l'autorité de Lothaire leur était déjà importune. Ainsi, par des motifs divers, toute la Gaule était dans l'agitation, et à peine

* L'Astronome.

390 HISTOIBE DB FRANCE.

maître, Lothaire senlait son usurpation déjà menacée é^ toutes parts.

834. — Alors il £ait un appel à ses fidèles. Il enlève soo^ père de sa cellule et le traîne à sa suite vers Paris. Le comte Eggebard marche avec d'autres seigneurs à la rencontre de Lothaire ; mais Tempereur envoie des supplications à ses amis, et les empêche de combattre.

En même temps arrivaient d'Aquitaine, de Bavière et de Bourgogne, des flots d'armées pour la délivrance de l'empereur ; Louis et Pépin venaient en personne : on demandait hautement la réparation des scandales. U partit du château de Bonneuil, rendez-vous des princes et des sei* gneurs, une députa tion vers l'abbaye de Saint-Denis, oli était Lothaire. L'abbé Adrebald et le comte Gaatselme portaient la parole. Ils menaçaient Lothaire du courroux des peuples et delà vengeance des princes, si Louisn' était rendu à sa dignité. Lothaire répondit qu'il n'avait fait qu'obéir aux princes et aux peuples mêmes; qu'il avait pris une puissance qu'on lui avait mise dans les mains, et qu on ne pouvait lui faire un crime de la prison de son père, puisqu'elle résultait d'un jugement des évéques.

Cependant il ne se sentait pas assez justifié par une telle apologie, et ayant demandé quelque temps pour déUbérer, il s'enfuit de Saint-Denis, se dirigeant vers la Bourgogne, et voulant s'approcher de Vienne, où l'évoque de Lyon pouvait lui assurer des secours.

Il avait laissé l'^pereur dans le monastère de Saint- Denis, et sitôt que la nouvelle de sa fuite se fut répandue, toutes les multitudes des pays voisins se précipitèrent, peuple, soldats, évêques, seigneurs; on voulait voir l'infortuné, et s'assurer qu'il vivait encore. On le suppliait de reprendre le sceptre et les autres marques de sa dignité. Mais lui , prenant au sérieux sa propre dégradation , voulut en être relevé par l'Église même ; et le lendemain , qui était un dimanche , les évêques lui ceignirent ses armes et lui rendirent ses honneurs. « La joie du peuple fut trèsgrande durant cette cérémonie, dit l'Astronome , et les éléments qui semblaient avoir pris part aux malheurs de

l'empereur, semblèrent vouloir aussi le féliciter dans la prospérité. En effet, jusqu'à cette époque, des orages vio- ^ lents, des pluies abondantes et continuelles avaient enflé ^ tous les fleuves, et les vents qui soulevaient leurs eaux empêchaient qu'aucun bâtiment y pût naviguer. Mais le jour de la cérémonie qui réconcilia l'empereur avec TEglise, , les éléments se calmèrent comme par un commun concert, les vents déchaînés s'apaisèrent, et la sérénité, qui ne s'était pas depuis longtemps montrée dans le ciel, reparut*, »

Ainsi l'imagination des peuples suivait les vicissitudes de la fortune de Louis, et y intéressait le ciel et la terre. Disposition admirable, qui peut-être accuse la faiblesse du monarque, et montre combien, avec quelque volonté, il eût aisément dominé la perversité dont il était le jouet.

Louis, redevenu roi, ne songea point à se venger; il ne chercha pas môme à faire justice.

Les exilés rentrèrent, et accoururent autour de lui* Louis et; Pépin vinrent le trouver à Quiersy-sur-i'Oise, le jour de la mi-carême; «en ce jour, dit le chroniqueur, où TËgllse retentissait du cantique de joie : Réjouis-toi, Jérusalem, et vcms tous qui Paimezy célébrez ce jour de fête^ une multitude de ses fidèles vint le féliciter du bonheur commun ^ » Mais les fidèles et les ingrats étaient reçus de même. Louis prononça une amnistie générale : un seul <^upable fut excepté, l'évêque de Reims, l'auteur des scènes sacrilèges de l'assemblée de Compiègne, le profanateur des droits de l'Eglise et de la royauté tout à la fois. Après cela, Louis put se croire rendu à sa dignité. Ceux qui avaient été établis gardiens de sa femme Judith, en Italie, se bâtèrent de l'emmener en France, apportant à Vempereur cet agréable présent '.

Louis voulut qu'elle attestât son innocence par un serment. Le pieux monarque prenait au sérieux les intHgues

* L'Astronome. — Collect des Mémoires.

» Ihid,

* Nitbard. — EisU des Dissensions j etc.

dans lesquelles on l'avait enveloppé lui et les siens , et sa joie eut été troublée , s'il eût pensé que des soupçons pouvaient survivre Puis il envoya supplier Lothaire de venir prendre part à la réconciliation de sa famille. Mais le rebelle ne crut pas au pardon ; Louis resta exposé à d'autres douleurs.

Lothaire avait des partisans en armes dans la Neustrie^ sous la conduite de deux chefs principaux , les comtes Lambert et Mathfried ; le comte Odon , gouverneur d'Orléans, fut chargé de les comprimer. Mais surpris par eux, il périt dans la bataille avec son frère Guillaume. Tous les chefs de l'armée de Louis furent tués ; l'armée fut dispersée.

Les vainqueurs toutefois ne pouvaient passer outre ; de nouvelles forces les attaquaient : ils demandèrent à Lothaire de venir à leur aide, Lothaire s'avança vers Châlons ; le comte Warin , fidèle au roi , s'était jeté dans cette place pour la défendre; tout le pays d'alentour était incendié: les habitants purent voir à quelles fureurs ils étaient réservés; ils se battirent cinq jours à outrance ; enfin la ville se rendit. Lothaire entra pour présider au massacre. Les éghses , les trésors , les maisons des particuliers , tout fut pillé. Puis la flamme dévora la ville entière , « à l'exception , dit l'Astronome , d'une seule chapelle , qui , par un surprenant miracle , ne put , au milieu de l'incendie qui l'environnait , être seulement entamée. Or , ajoute-t-il , cette chapelle était consacrée à saint Georges, martyr*, j^ D'affreuses barbaries furent commises. « Les comtes Gautselmc et Sanila , et Madelelme , vassal du roi , eurent la tête tranchée aux acclamations de tous les gens d'armes ; et Gerberge , fille du comte Guillaume , fut noyée comme sorcière *. » Le comte Warin échappa au supplice par la trahison ; il se déclara pour Lothaire.

* Vie de Louis le Pieux,

* Ihid. « Elle était sœur du duc Bernard. Il vengea sur elle les injures qu'il prétendait avoir reçues de cet ancien ministre de son père, et oubliant qu'elle avait été femme de l'abbé Wala, à qui il avait de â grandes obligations, il la ût noyer dans la Saône. » Le père Daniel.

L'empereur s'était avancé jusqu'à Langres. Là il apprit le désastre de Châlons.

Lothaire ne s'arrêta pas dans son succès. Il courut par Autun à Orléans , de là dans le Maine *. L'empereur semit à le poursuivre , ayant avec lui le roi de Bavière. Lothaire , réuni aux comtes Lambert et Mathfried , établit soa camp en face de celui de son père ; alors il commença à douter de la victoire , ou peut-être un remords tomba sur son âme. Il ouvrit des négociations ; puis tout à coup , dans la nuit , il entreprit de se reporter en arrière avec son armée. L'empereur le prévint , et arriva sur la Loire au* pied du château de Blois. Là , Pépin vint trouver son père avec un renfort d'Aquitains. Lothaire vit enfm que la lutlo était inégale , et il n'avait plus qu'à compter sur la clémence. Déjà Louis lui avait fait faire des exhortations, et cette fois l'envoyé , Tévêque de Paderborn , fit entendre au nom du ciel des paroles de colère et de menace. Le rebelle s'effraya ; il entendit d'autres négociateurs , le duc Gebhard et Bérenger , son parent , qui portaient des paroles plus douces ; et vaincu par la peur autant que par le remords , il alla à son père , suivi des principaux auxihaires de ses révoltes.

L'empereur l'attendait sous sa tente , environné de bataillons armés qui s'ouvrirent pour laisser passer ce cortège suppliant. Louis reçut son fils avec une austérité bienveillante. Lothaire s'humiUa devant le trône , et demanda grâce pour lui et les siens ; le pardon fut accordé à la simple condition d'un serment nouveau de fidéhté ; ainsi

* L'Astronome.— -Voici le texte du chroniqueur ; il a de l'importancft pour la désignation des lieux : « Lotharius... in pagum Cenomannicum, in villam cujus vocabulum est Matualis... devenit. » La clironlque de Saint- Denis traduit : « Lothaire s'en alla au Mans, à une vilie qui a nom Matuale. » Et M. Guizot traduit en un domaine nommé Laval. J'avais suivi cette seconde traduction, qui est une erreur. Un manuscrit sur les antiquités historiques de Laval m'est communiqué ; il porte que villa Matualis était un domaine près l'abbaye de Saint-Calais^/undua Madvatlensis , d'où serait venu villa Matualis, — C'est l'opinion da D. Mabillon, Ànn,, tom. II, pag. 5G3.

394 HISTOIRB DE FRANGE. 83S— 840

la paix (ut proclamée ; Lothaire fut renvoyé seul en Italie, et Louis et Pépin s'en retournèrent à leurs royaumes.

835. — Cependant ces longues guerres avaientlaissé dans tout lo royaume de profonds désordres; Louis songea tout aussitôt à les réparer. Dans une assemblée générale qu'U tint au château d'Attigny, il porta des règlements de justice et d'administration. Les biens des églises étaient devenus une proie ; les monastères avaient été pillés ; les villes avaient été ravagées; le brigandage infectait les campagnes. Louis envoya des officiers dans tous les comtés pour rétablir l'ordre, et comme son fils Pépin avait autorisé pour sa part celte confusion, il lui fit porter l'ordre, par l'abbé Hermold, de restituer les biens qu'il s'était ainsi attribués, ou dont il avait disposé pour ses hommes d'armes.

On devait , Tannée suivante, lui rendre compte de toutes ces réparations dans l'assemblée qu'il convoqua à Thionville. Là, il voulut aussi faire justice des actes qui avaient atteint sa dignité. Il y appela les évêques qui lui avaient arraché le sceptre des mains ; tous s'étaient enfuis : Ebbon» l'évêque de Reims, comparut seul. Il se plaignait d'avoir seul à répondre de la faute de tous les autres. Quelques apologies furent envoyées; les coupables s'excusèrent par la violence qui leur avait été faite. Mais enfin une condamnation dut être portée. Ebbon se démit de sa charge , se déclarant indigne du sacerdoce, et Agobard, archevêque de Lyon, qui ne s'était point présenté, fut déposé de son épiscopat. Ce fut toute la punition des scandales.

Après cela , l'empereur s'en alla à Metz , avec les principaux de l'assemblée , pour consacrer, par une solennité nouvelle, sa réconciliation avec l'Église • étonnante contradiction de cet esprit tremblant , qui semblait accepter l'analhème que des êvêques avaient prononcé sur lui, en même temps qu'il les punissait de leur parj.ure. Sept archevêques prononcèrent des discours, pendant la Messe, levant les mains sur la tête du roi , et appelant sur lui les bénédictions; et le peuple, à cette vue, bénissait Dieu de cette heureuse réconciliation. Puis, l'évêque de Reims parut après tous les autres, et il lut sa propre condamna*»

lion , avec l'acte de Thionville, qui annulait les actes profanateurs de Compiègne ; c'était ce qu'il y avait de plus éclatant dans l'expiation de tant d'outrages.

Louis ne cessa de s^occuper du bien du peuple. H tint une autre assemblée à Worms , où il appela ses fils Pépin et Louis, n recherchait si les désordres étaient partout fidèlement réparés. Il encourageait la justice, condamnait les abus, sollicitait ses fils de travailler au rétablissement des lois; à peina une assemblée était achevée, qu'il en indiquait une autre; sa sollicitude était vive, elle embrassait tous les détails. Heureux prince , si la force n'avait manqué à sa volonté, ou si sa fermeté avait égalé son intelligence !

Cependant sa pensée se portait avec quelque anxiété sur Tavenir, et aussi sa femme Judith le préoccupait de cette inquiétude.

836. — .Elle pressentait des périls pour elle-même et pour son fils Charles, au jour où l'empereur ne serait plus. Elle voulait d'avance se donner un appui, et elle songea à Lotbaire. Et pour cela ,^ il fallait achever dans la famille du monarque une réconciliation qui n'avait été qu'apparente; elle obtint de lui qu'il envoyât à son fils des paroles d'amour et de paix, et elle-même y joignit des sollicitations secrètes.

Cette négociation,, souvent interrompue par quelque crime nouveau de Lothaire, se traînait péniblement et sans succès. L'empereur avait fini par se lasser, et il menaçait d'aller en Italie réprimer les violences de son fils Qontre VÉglise. Une invasion de Normands dans la Frise empêcha ce conflit. Louis alla les combattre, et, pendant ce temps, ses envoyés s'efforçaient de contenir Lothaire et de le disposer à des pensées meilleures.

« Une calamité qui survint à cette époque, dit l'Astronome^ et frappa les grands de la suite de Lothaire, est une chose miraculeuse, tant elle fut terrible. En effet, on vit, en peu de temps, c'est-à-dire depuis le commencement de septembre jusqu à la fête de saint Martin, les plus hauts seigneurs enlevés à la vie : Jessé, évêque d'Amiens;

396 HISTOIBB DB FRAIVGB.

Hélie, évêque de Troyes ; Wala, abbé de Corbie ; Mathfried» Hugues, Lambert, Godefroy, son fils Godefroy , Agimbert» comte du Perche,. et Borgarit, autrefois grand- veneur , périrent tous : Richard échappa d* abord , mais bientôt après il mourut aussi. C'est de ces hommes qu'on dit que leur éloignement laissa la France veuve de sa noblesse , privée de sa vigueur et de son courage, et dépourvue de sa prudence. »

Tous étaient des ennemis de Louis. « Mais qui admirera assez dignement la grande âme de Tempereur? ajoute l'historien. Bien loin de se réjouir de leur mort, ou d'insulter à leur mémoire^ on le vit se frapper la poitrine, et, laissant couler des larmes abondantes, supplier, avec de profonds gémissements, le Seigneur de leur être propice *. »

Lothaire perdait de puissants secours, et la paix semblait devoir en être hâtée. Mais d'autres intrigues s'agitaient , et les intérêts des princes se compliquaient à mesure que la réconciliation semblait avancée. Les dispositions secrètes en faveur de Charles tourmentaient l'ambition de Pépin et de Louis. L'empire pouvait encore être déchiré. L'empereur n'avait devant les yeux que des images sinistres.

837. — « Un phénomène toujours funeste et d'un triste présage, je veux dire une comète, parut au ciel sous le signe de la Vierge , en cet endroit où se réunissent sous son manteau la queue du serpent et le corbeau... Dès que l'empereur, très-attentif à de tels phénomènes, eut le pre*mier aperçu celui-ci, il ne se donna plus aucun repos qu'il n'eutfait appeler devant lui un certain savant, et moi-même qui écris ceci, et qui passais pour avoir quelque science dans ces sortes d'événements. Dès que je fus en sa présence , il s'empressa de me demander ce que je pensais d'un tel signe. Et comme je lui demandais du temps pour considérer l'aspect des étoiles, et rechercher par leur moyen la vérité, promettant de la lui faire connaître le

' Apnd Baron. Ad ao. 836.

lendemain , l'empereur persuadé que je voulais gagner du temps, ce qui était vrai, pour n'être point forcé à lui annoncer quelque chose de funeste : «Va, me dit-il, sur la terrasse du palais, et reviens aussitôt me dire ce que tu auras remarqué, car je n'ai point vu cette étoile hier au soir, et tu ne me l'as point montrée; mais je sais que ce signe est une comète, dont nous avions parle ces jours derniers; dis-moi donc ce que tu crois qu'il m'annonce. » Puis, me laissant à peine répondre quelques mots, il reprit : « Il est une chose encore que tu liens en silence : c'est qu'un changement de règne et la mort d'un prince sont annoncés par ce signe ; » et comme j'attestais le témoignage du Prophète, qui a dit : « Ne craignez point les signes du ciel comme les nations les craignent , » ce prince, avec sa grandeur d'âme et sa sagesse ordinaire , me dit : « Nous ne devons craindre que celui qui a créé , et nousmêmes et cet astre. Mais nous ne pouvons assez admirer et louer la clémence de celui qui a daigné, par do lels indices, nous avertir, au milieu de notre inertie, de nos péchés et de notre impénitence. Ce signe se rapporte à moi comme à tous également. Marchons donc de toutes nos forces et do toute notre volonté dans une meilleure voie, de peur que si nous persévérons dans notre impénitence au moment oîi le pardon nous est offert, nous no nous en rendions enfin indignes *. »

Après ces paroles, dit l'Astronome, il renvoya ses officiers; puis resté dans la solitude, il passa la nuit en prières , et quand l'aurore parut il ordonna aux ministres du palais de distribuer des aumônes.

J'aurais pu sans doute omettre ces naïvetés des vieux temps, et sans doute aussi je pourrais les juger avec la philosophie des temps nouveaux. Mais j'aime mieux garder à l'histoire sa simplicité; chaque siècle en est mieux connu.

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