Pour aller au-devant des mauvais présages, l'em
' L'Astron. ^ Vie de LouU le Pieux.
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pereur avait disposé d'une portion nouvelle de Femp ire en faveur de son fils Charles*.
n voulut dans un plaid général tenu à Quiersy, donner de la solennité à cette disposition. Il ceignit son jeune fils des armes viriles, lui remit l'épée dans les mains, et posa sa couronne royale sur sa tête. Pépin était venu assister à cette solennité. Mais une blessure secrète restait en son âme, et il cherchait mystérieusement avec ses deux frères quelque moyen de prévenir TefTet de cette volonté de leur père. Mais à peine de retour dans son royaume d'Aquitaine, il y mourut, et tous les plans de rivalité furent changés.
Alors l'impératrice redouble de soins auprès de Lothaire. Pépin laissait deux enfanls, on les écarta de l'héritage. Louis éloigné des Gaules par son commandement dans la Germanie donnait peu de craintes. On se hâte d'appeler Lothaire, pour assister à un grand partage de l'Empire. Lothaire accourt celte fois avec des témoignages excessifs de zèle et d'affection. On le vit dans l'assemblée de Worms se jeter aux pieds de son père en disant : « Je reconnais, mon seigneur et père, que j'ai péché envers Dieu et vous. Je vous demande non le royaume, mais votre indulgence et la grâce de votre pardon*. » Louis le relève et Tembrasse. H lui laisse le droit de faire lui-même le partage proposé de l'Empire. Lothaire aime mieux s'en rapporter à l'équité de son père. Alors l'empereur fait deui parts égales, en dehors desquelles il réserve la Bavière pour Louis. Une ligne tirée de la source de la Meuse jusqu'au Rhône fait la séparation des deux États; Lothaire prend pour lui la partie orientale, la partie occidentale est laissée à Charles; alors la paix est faite; le peuple applaudit; l'empereur bénit Dieu ; il embrasse ses fils , recommandant à Charles d'honorer Lothaire, priant Lothaire d'être le
' La Neustrie, et les territoires de Tonl, de Bar,'d'Aaxerre» de Sens, etc.
' Nithard — Collect. des Hémoires,
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protecteur de cet enfant, et ainsi l'avenir semblait s'ouvrir avec des espérances.
Mais à peine Lothaire était retourné en Italie que le roi Louis, qui n'avait point été appelé à ce partage, laissa ' échapper son irritation. On le vit aussitôt prendre les armes, et menacer de s'emparer de tout le pays au-delà du Rhin. L'empereur courut à Mayence, passa le Rhin, marcha vers Tribur; non loin de là, son fils effrayé vint tomber à ses genoux.
En même temps, l'Aquitaine remuait; elle supportait impatiemment d'être passée sous l'autorité de Charles. Encône, comte de Poitiers , s'était emparé d'un fils de Pépin, nommé Pépin comme son père, et il en avait fait un instrument de rébellion. Ebroïn , évêque de la même ville, porta ces nouvelles à l'empereur, promettant à la fois sa fidélité et celle des principaux seigneurs. L'empereur convoqua une assemblée à Châlons pour recevoir le serment des Aquitains.
Mais comme il se rendit ensuite à Poitiers pour veiller de plus près au rétablissement de l'ordre, d'autres nouvelles du Nord vinrent le désoler. Son fils, Louis de Bavière, secondé de quelques Saxons et de quelques Thuringiens, avait encore levé le drapeau de la révolte, et il s'était jeté en armes sur la Germanie. Le malheureux prince fut accablé par ce récit. Depuis longtemps sa vie s'était affaiblie aux dures épreuves du malheur. Déjà les infirmités de l'âge se faisaient sentir, et Jlne paraissait plus de force à lutter contre l'infortune. Le piété lui tint pourtant lieu de courage. Il s'achemina tristement , sous la main de Dieu, vers le Rhin, et arriva en Thuringe; Louis s'enfuit à son approche.
Alors il appela Lothaire d'Italie , et convoqua un plaid général à Worms. Mais sa maladie devint plus grave, et des pressentiments de mort commencèrent à se répandre. Une éclipse de soleil frappa les peuples. « Ce prodige, quoique regardé comme un effet naturel, dit l'Astronome, fut cependant suivi par un lamentable événement. Il nous prédisait en effet que la lumière placée sur un chandelier,
iOa HISTOIRE DE FHAIVCB.
au milieu de la maison du Seigneur, où elle brillait pour tous les chrétiens, allait être enlevée au monde, qu'elle plongerait, par son éloignement, dans les ténèbres des Iribulalions. »
Se sentant pressé par la maladie, l'empereur se fît porter dans une île voisine de Mayence, pensant y trouver un air meilleur. Il ne fit qu'y traîner quelques jours de plus, dans la souffrance et les angoisses de l'avenir.
« Qui pourrait exprimer sa sollicitude pour l'état futur de l'Église, et sa douleur, à cause des exactions qu'elle souffrait? Qui pourrait dire les fleuves de larmes qu'il répandit pour appeler sur elle la clémence divine? Une s'attristait pas de quitter la vie, mais il gémissait parce qu'il avait prévu l'avenir, se trouvant bien malheureux de voir ses derniers moments attristés par de telles misères*. »
Des exercices de piété remplirent ses derniers jours. Plusieurs prélats l'entouraient, surtout Drogon, son frère, évêque de Metz. Il priait avec eux. Leur parole l'affermissait contre la douleur, et lui-même les consolait par sa résignation. « Sa seiUe nourriture fut pendant quarante jours le corps du Seigneur. » Et cependantil songea aux intérêts de la terre. Il appela auprès de lui les ministres du palais; il leur dicta ses volontés, et leur fît faire sous ses yeux la distribution de ce qu'il avait de plus précieux, de ses armes, de ses ornements royaux, de ses couronnes, de ses livres, faisant la part des pauvres, des églises, et de ses deux fils Lothaire et Charles. Or, il mit en réserve pour Lothaire sa plus belle couronne, et sa plus riche épée, comme pour le déclarer empereur, mais il ajoutait la condition que Lothaire garderait sa foi à Charles et à Judith, et qu'il respecterait le partage qui avait été fait de l'Empire.
Cependant l'évêque Drogon et les autres prêtres gémissaient de voir Louis s'éteindre , sans laisser échapper quelque parole de pardon sur son fils Louis de Bavière. Drogon sollicita doucement la clémence , comme un sacrifice à faire à Dieu; et l'empereur prononça ces tristes mots :
* L'Astronome. — Vie de Louis le Pieux,
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» Puisqu'il n'a pu venir me donner satisfaction, je veux faire tout ce qui est en mon pouvoir ; et je prends mes paroles et Dieu à témoin que je lui remets tout le ^mal qu'il m'a fait ; vous , vous devez l'avertir que si j'ai pardonné si longtemps ses fautes, il faut qu'il se rappelle cependant que c'est lui qui a conduit à la mort son vieux père , accablé de douleur , et qu'il a foulé aux pieds , en le faisant , les commandements et les menaces du Seigneur, notre Père commun ■. »
30 juin 840. — ^Peu de temps après , l'infortuné monarque n'était plus. Il mourut avec calme , portant dans ses traits la sérénité de son âme , et gardant un sourire qui annonçait l'espérance.
Il avait soixante-quatre ans. Il avait porté trente-sept ans le titre de roi d'Aquitaine , et vingt-sept celui d'empereur. Dans ces deux parts de sa vie , sa fortune fut diverse. Courageux, instruit, plein d'activité , il fut heureux tant qu'il reçut l'impulsion du génie de son père; dès que cette inipulsion lui faillit , il sembla perdre l'usage de ses vertus. Etonnant exemple de ce que peut la volonté sur la destinée des rois. Louis était bon , juste , pieux; il avait tenu l'épée avec gloire ; il avait paru avec éclat dans les batailles ; il avait l'intelligence de ses devoirs ; nulle passion ne troubla sa vie ; les rois l'honoraient ; les peuples l'aimaient ; rien ne devait , ce semble , manquer à son règne , pour en faire un règne de prospérité et de clémence. Mais le défaut de vouloir fit de ce prince un jouet pour les ambitieux, les mécontents et les ingrats; et il lui arriva ce qui n'arrive qu'aux rois qui ne sont que bons , d*être en butte aux révoltes et aux outrages ; et l'histoire elle-même, pour dernière ingratitude , a fait de son glorieux titre de Débonnaire , un titre d'insulte et de mépris.
Les chroniqueurs contemporains l'avaient jugé, sinon, avec plus d'intelligence , du moins avec plus d'amour. L'un d'eux nous a laissé le tableau naïf de sa vie intime et de ses habitudes privées.
* L'Astronome.
iOfi HISTOIHB DB F&AIÏGE.
ff n était d^une taiUe ordinaire; il avait les yeux grands et brillants, le visage ouvert, le nez long et droit , des lèvres ni trop épaisses ni trop minces, une poitrine vigoureuse, des épaules larges, les bras robustes; aussi pour manier Tare et lancer un javelot , personne ne pouvait lui être comparas. Ses mains étaient longues , ses doigts bien conformés ; il avait les jambes longues et grêles pour leur longueur ; il avait aussi les pieds longs et la voix mâle. Très-versé dans les langues grecque et latine, il compre*nait cependant le grec mieux qu'il ne le parlait. Quant au latin, il pouvait le parler aussi bien que sa langue natu* relie. H connaissait très-bien le sens spirituel et moral des Écritures saintes, ainsi que leur sens mystique. Il méprisait les poètes profanes qu'il avait appris dans sa jeunesse, et ne voulait ni les lire , ni les entendre , ni les écouter. II était d'une constitution vigoureuse, agile ^ infatigable, lent à la colère, facile à la compassion. Toutes les fois que les jours ordinaires il se rendait à Téglise pour prier, il fléchissait les genoux et touchait le pavé de son front; il priaithumblemonl et longtemps, quelquefois avec larmes; toujours orné de toutes les pieuses vertus , il était d'une générosité dont on n'avait jamais ouï parler dans les livres anciens ni dans les temps modernes , tellement qu'il donnait à ses fidèles serviteurs , et à titre do possession per* pétuelle , les domaines royaux qu'il tenait de son aïeul et de son bisaïeul. Il était sobre dans son boire et son manger , simple dans ses vêtements ; jamais on ne voyait briller For sur ses habits , si ce n'est dans les fêtes solennelles, selon l'usage de ses ancêtres. Dans ces jours, il ne portait que des vêtements chargés d'or , une chemise et des haut-de-chausses brodés en or, avec des franges d'or, un baudrier et une épée tout brillants d'or , des bottes et un manteau couverts d'or; enfin il avait sur la tête une couronne-'resplendissante d'or , et tenait dans sa main un sceptre d'or. Jamais il ne riait aux éclats, pas même lorsque dans les fêtes , et pour l'amusement du peuple , les baladins , les bouffons , les mimes défilaient auprès de sa table, suivis de chanteurs et de joueurs d'instruments;
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alors le peuple , même en sa présence , ne riait qu'avec mesure; et pour lui il ne montra jamais en riant ses dents blanches. Chaque jour, avant ses repas , il faisait distribuer des aumônes , et partout où il allait il avait avec lui des hôpitaux. Au mois d'août , époque où les cerfs sont plus gras , il s'occupait à les chasser , jusqu'à ce que le temps des sangliers arrivât.
» Agissant toujours avec prudence et circonspection , ,; il ne faisait rien sans discernement , si ce n'est qu'il se Oait ' trop à ses conseillers; ce qui avait pour cause son extrême assiduité à psalmodier ou lire , et aussi un autre mal dont il n'était pas le premier auteur. Depuis longtemps existait la détestable coutume d'élever les plus vils serviteurs au rang d'évêque ; il eut le tort de ne point la faire cesser. C'est pourtant un des plus grands maux qui puisse affliger wn peuple chrétien »
Telle est la naïve peinture que le chroniqueur nous a faite des vertus et des faiblesses de Louis : or , sans le savoir, il nous conduit à l'explication politique de ce triste règne , en continuant d'exposer son aversion pour Télévation soudaine des hommes nouveaux. « Après que de tels hommes, ajoute-t-il, ont atteint le faîte, ils ne sont ja-> mais comme auparavant , assez doux et assez familiers pour ne point devenir aussitôt colères , querelleurs , médisants , orgueilleux , prodigues de menaces envers tous les sujets , et c'est par de tels moyens qu'ils cherchent à se faire craindre et louer des hommes. Ils s'efforcent d'ar* • racher leurs ignobles parents au joug d'une servitude faite pour eux , et de leur assurer la hberté. Ils font instruire f les uns dans les sciences hbérales , ils donnent aux autres ' des épouses d'une naissance illustre , et forcent les fils des nobles à recevoir la main de leurs parentes. Personne ne peut vivre en paix avec eux, si ce n'est ceux qui ont contracté de pareilles alliances. Les autres passent leurs jours dans la plus grande tristesse , dans les gémissements et les pleurs. Les parents de ces hommes, aussitôt qu'ils savent quelque chose, se jouent des vieillards nobles et les méprisent ; ils sont hautains , légers , sans pudeur ; cepen-
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dant il reste bien peu de bon à Thomme lorsqu'il a dépouillé toute pudeur Aussitôt que les parents ont appris
quelque chose, on les traîne dans les ordres sacrés ; ce qui est le péril le plus grand pour ceux qui reçoivent ou donnent ainsi cet honneur. Quelques-uns, il est vrai , sont instruits ; mais la multitude de leurs crimes surpasse encore leur instruction ; aussi il arrive la plupart du temps que le pasteur d'une église n'ose poursuivre , selon la justice des canons, beaucoup de coupables, à cause des crimes de ses parents; et ce saint ministère devient l'objet d'un mépris presque général, parce qu'il est exercé par de tels hommes. Daigne donc le Dieu tout-puissant , ainsi que les rois et les princes, déraciner et étouffer maintenant et dans la suite cet abus funeste , pour qu'il n'exerce plus son influence parmi les chrétiens. Amen * ! »
Ainsi s'exprime le choniqueur. Et sans doute il est permis de voir dans ces amères paroles une antipathie de vieux Franc ", qui se souvient du droit de conquête et ne supporte pas lidée de voir les Gaulois s'élever par le mérite et par le savoir. Mais la plainte même atteste le travail de réaction permanente qui se faisait à l'aide de la royauté, ce qui n'ôte point l'odieux des ingratitudes, qui justement allaient atteindre le pouvoir qui donnait la hberté. Ces exemples ne devaient que trop se reproduire dans la suite des temps.
Ce système d'affranchissement et d'élévation n'avait donné lieu à aucun péril sous la forte main de Charlemagne. Sous la main débile de Louis , il provoqua la haine et des conflits de tout genre , et la royauté fut également en butte aux grands, qu'il blessait dans leurs habitudes de domination , et aux parvenus dont il exaltait la cupidité.
Contre ce double mouvement de réaction, l'empire aurait eu besoin d'une forte tête et d'un bras puissant pour ISG défendre.
* Thégan. — Vie et Actions de Louis le Pieiix,
• Thégan était Franc d'origine. 11 était chorevéque de Trêves, ce qu'on appelle de nos jours coadjuteur, mais pour la partie des églises et monastères placés hors de la ville.
HISTOIRB DE FRANGE. 405
D'abord il ne produisit que d*affreux malheurs dans la famille de Louis; mais il avait une portée politique beaucoup plus vaste; l'œuvre même de Charlemagne en fut ébranlée, et son unité en fut rompue.
Le désordre de la famille de Louis ne fut donc qu*un accident tragique dans cette réaction universelle , et nous avons bien vu que dans la première tentative de dégradation contre lui , on eut l'air de lui faire porter la peine de la grandeur de son père.
Il y a des temps où l'humanité se met en guerre contre la domination de l'ordre, la plus dure à porter pour les passions, et alors tout le monde participe à cette révolte, les hommes anciens, les hommes nouveaux, les grands, les petits, le peuple entier, ceux-là même qui ont le pouvoir dans les mains, et qui le font servir à leur propre ruine.
Les évêques prirent leur part de cette insurrection, parce qu'eux-mêmes avaient été habitués à participer à l'ambition des affaires, non plus comme évêques, mais comme grands et comme seigneurs.
L'épiscopat gaulois, cet épiscopat représentant de la liberté nationale , et constitué puissamment en dehors de la politique , avait pris un caractère tout nouveau par la fusion même qui s'était progressivement accomplie entre les deux peuples.
Or , les évêques, mêlés au mouvement des affaires , ne pouvaient pas plus que les autres hommes s'affranchir des passions qu'elles produisent. Et lorsque Louis le Débonnaire voulut les faire rentrer dans la sainteté et dans la dignité de leur mission, il ne fit qu'allumer des haines, sans avoir la force de les vaincre.
Louis se trouva donc pressé par une puissance d'événements qui réagissaient contre le travail d'un demi-siècle, par lequel Charlemagne avait constitué l'organisation de l'empire.
Sous le sceptre de Charlemagne, toutes les volontés servaient à Tordre; sous le sceptre de Louis, chaque volonté devint maîtresse. La Providence envoie rarement
406 HISTOIBB DE FRANGE.
sur* la terre une succession de génies pour conduire Thumanité. Et sans doute aussi Tunité impériale de Charlemagne ne devait être qu'un accident passager dans l'histoire. La rupture de cette unité, fatale pour la vie privée de Louis le Débonnaire, devait ensuite donner lieu à la constitution de l'Europe , et , au travers des malheurs qu'elle produisit, c'est une grande et admirable chose d'entrevoir une autre unité survivre, celle d'une loi commune de politique qui finira par présider à l'établissemeat et à la marche des divers États.
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