CHARLES LE SIMPLE
898. — Charles, fils de Louis le Bègue, porte dans rhis* toire le nom de Charles le Simple, nom d*une signification fatale , et qui présage des temps funestes.
L'anarchijB des grands ne tarde pas à se déclarer. Char €un aspire à se créer une existence indépendante, et à ce règne de débilité se rapportent les origines des grands fiefs de la monarcbie, qui peu à peu devinrent des souverainetés redoutables.
En tète des seigneurs puissants qui tendaient à s'affranchir de la royauté, ou même à s'en emparer, marchaient
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Robert, frère du roi Eudes , non moins vaillant que lui , mais plus ambitieux et plus téméraire ; Foulques , archevêque de fleims, ami des cabales audacieiises, et qui devait y périr ; Héribert, comte de Vermandois, et Richard, duc de Bourgogne , ces derniers , tour à tour fidèles et ennemis. Tout se disloquait dans la monarchie , et devant ce grand ébranlement de l'État, la langue de l'histoire perd sa sévérité pour flétrir les essais d'usurpation ; car il ne paraît plus de trace de pouvoir, et le trône s'ouvre de luimême à qui tentera de l'occuper.
Mais d'abord l'anarchie fait ses ravages , et tel est son désordre que les chroniques ne songent pas à la suivre et à la démêler. La confusion est égale dans les récits et dans les événements. Ce qu'on voit de plus manifeste, c'est la décadence de l'empire sous la main d'un enfant.
Les Normands sont les plus ardents au déchirement du royaume. Le nom de leur chef Sigefroy ne paraît plus; un autre se montre , plus formidable, celui de Rollon.
Rolf, dont la langue moderne a fait Rollon, fils d'un chef puissant de Danois, avait commencé par faire des révoltes dans son pays , et puis il en avait été chassé. Son génie guerrier avait cherché des aventures dans la Scandinavie. Là des multitudes danoises le vinrent trouver, et au lieu de tenter la fortune dans sa patrie , il aima mieux suivre la route qui était ouverte aux armes du Nord, et on avait déjà entendu son nom dès la fin du règne de Charles le Chauve; mais il s'était perdu dans le bruit des batailles et dans la gloire des autres chefs. Tour à tour Rollon avait passé dans la Frise et dans la Bretagne , partout il s'était rendu terrible par son épée, et enfin en visitant souvent le port de Jumiéges, où les vaisseaux normands avaient coutume de s'aller abriter, il s'était accoutumé à l'idée de se faire une demeure fixe des heux qui se découvraient à lui le long de la Seine. Ce fut la pensée qui servit d'inspiration à ses aventures et à ses batailles.
L'histoire le suit dès lors dans ses entreprises. Il monte jusqu'au Pont-de-l' Arche et y bat un duc Renaud. Il ne fait que paraître au siège de Paris ; il passe chez les An- T. I. 33
514 HISTOIRE DB feaugs.
gles , et peu à près revient faire des ravages du côté d'Évreux. Il assista à la {Irise de Heaux , puis se mêla en Angleterre à des guerres civiles , et enfin reparut dans les Gaules avec des vues plus sérieuses d'ambition et de guerre. Il nût le siège devant Chartres ; Tévèque de la viUe, nommé Vantelme , se dévoua au salut de son peuple. A ^;force de zèle , d'activité et de courage , il fit arriver des secours de toutes parts. Le duc de Bourgogne et un comte de Poitiers accoururent à la voix du pasteur, et le roi lui envoya des troupes. Une bataille fut livrée; Tévèque y parut en habits pontificaux , portant les saintes rehques^ et implorant la sainte Vierge , patronne puissante de la cité. Les Normands, enveloppés de toutes parts, s'échap» pèrent dans la nuit et allèrent se consoler d'une défaite par d'affreux ravages.
Alors le roi commença cette suite de négociations qui devaient aboutir à une cession définitive de territoire* BoUon occupait Rouen, et de là dominait un vaste paya. Le roi lui fit demander par l'archevêque de la ville des transactions pour la paix , imposant pour condition qu'il se ftt chrétien, et lui promettant à ce prix un établisse^ ment indépendant , et sa sœur môme Giselle en mariage. Rollon vit dès lors la réahsation des destinées que des songes lui avaient autrefois promises. Il accepta ces de«* mandes, et, se voyant assez formidable pour avoir provo* que de telles avances, il ne désespéra pas d'arracher des conditions meilleures encore. Alors ce fut lui qui maïqua les limites des domaines qu'il prétendait détacher du fsyaume de France, et, chose singulière, ce fut l'arche*» Tèque de Rouen qui lui servit de négociateur , et le due Robert l'appuya de son influence. Le pays qu'il occupait présentement étant ruiné par les guerres, Rollon dema»* daità être dédommagé par la donation d'une province- im tacte; ainsi il lui fallait le prix même de ses pillages; puis il voulait que les possessions qui lui seraient accordées lui fussent assurées pour ses successeurs, et il entendait que ce droit de perpétuité fût confirmé par le serment des grands et des évèques. Les conditions semblaient dures;
maïs la peur qu'on avait des Normands, et aussi des vues d*înlrigues , qui ne se découvrent pas bien au travers de cette anarchie et de cette faiblesse , les firent accepter. Une grande souveraineté fut composée de la plus granda partie des terres de la Neustrie , et on y ajouta la Bretagne , alors disputée par des comtes rivaux , depuis la mort récente du duc Alain, qui Favait tenue assez longtemps sous sa forte épée.
Ce fut le duc Robert qui alla porter à Rollon la nouvelle de ces transactions. 11 se vantait de les avoir fait réussir, et par là il espérait se donner un auxiliaire pour ses pen* sées d'avenir.
La décadence de la monarchie de Charlemagne sembla n*être pas assez manifeste aux historiens par ce démembrement concédé à des barbares ; ils y ajoutent une particularité qui , pour surcroît de faiblesse , atteste Tignominie. Lorsque le traité fut signé, et que le duc Rollon dut venir faire hommage au roi de sa souveraineté , on loi dit que , suivant la coutume des Francs , il devait baiser le pied du roi. Il refusa obstinément de se soumettre à cet usage, et tout au plus il consentit à ce qu'un officier le baisât pour lui. L'officier barbare prit le pied de Tenfant-roi par moquerie , et le leva pour le baiser , si bien qu'il eût renversé TenTant si on ne l'eût soutenu. Les grands n» surent que rire, nul d'entre eux ne se souvint qu'il portait un glaive pour défendre la royauté de Qiarlemagne, aussi bien ce n'était qu'une ombre *.
* Gomme cette partie de mes récits a donné lieu à des remarques dé critique historique (article d'ailleurs très-bienveiîlant deM.Lenormant^ dans le Correspondant) , et que ces remarques ont été des méprise»^ je suis contraint de justifier mon texte par des citations de chroniques.
« Quant François Tirent que France estoit tournée à tel doulour, si s'en allèrent au roy et se complainstrent tous d'une voix de lui-mesme,. que le peuple erestien et toute France estoit en telle persécutioh par son deffànt et par sa paresse ; moult fut le roy esmeo pour ces paroles. Tantost envoia Franques, farchevesque de Rouen, à Rolio, et luy^ manda que se il et sa gent vouloient recevoir le baptesme loyanment^ il luy donneroit Gillette sa fille par mariage , et toute la terre de la rivière d'Epte, Jusques en Bretaigne. » Ainsi parlent les Grandes Chro^
516 HISTOIRE DE FRASGB.
911. — C'est à celte époque que paraît dans Thistoire le nom de Normandie, riche et féconde province, qui s'étendait depuis la rivière d'Ëpte jusqu'à la mer, et au delà de la Seine jusqu'en Bretagne. La Bretagne n'était concédée à Rollon que pour l'entretien et la subsistance de sa nation.
ntguef de Saint-Denis ; elles se trompent en écrivant sa fille pour sa saur. Et précisément on me reprocliait d'avoir commis la même erreur; c'était le contraire; on ne m'avait pas lu. Les chroniques ajoutent que l'archevêque s'en alla , au commandement du roi, trouver Rollon , « et Ini compta ce que le roy lui mandoit, et moult luy amoliia et lui chastoya son caer; » nne trêve se fit, une conférence eut lieu à Saint-Glersur-Epte, entre Rollon et le roi, et « tant allèrent messaiges entre deulx qoe paix fut faicte selon les convenances qui orent esté mises. »
« Toute la terre de Neustrie, continue le chroniqueur, luy donna le roy et Gillette sa fille par mariage , et par-dessus, toute Bretaigne , et commanda le roy aux deulx princes de cette contrée, Berengier et Âlain^ qu'ils entrassent en son hommage. Tout le pays jusques à la mer estoit tonme en gastine (en désert) ; si que nul n'estoit qui osast terre labourer , et estoient les haies et les buissons partout creus , par la longue persécution et pour les continues assaux des païens. Âpres ces choses ainsi faictes, retourna le roy en France et envoya à Rollo Robert , le comte de Poitiers. Quand Rollo fu venu à Rouen , l'arcevesque Franque appareilla les fons pour le baptisier. Robert, le duc d'Aquitaine, le leva de fons ; son nom lui mist , et fu appelé Robert. »
Le reste a de l'intérêt ; c'est le récit des largesses da nouveau chrétien envers les églises. « Tous les sept premiers jours qu'il demeura en aubes , » il marqua chaqne jour par des donaUons aux églises de I<otre- Dame de Ronen , de Notre-Dame de Baieux , de Notre-Dame d'Evreux, de Saint-Michel-en-périi-de-Mer ; de Saint-Père et de Saint-Oyen, « qui en sont la cité ; » de Saint-Père et Saint-Âcadie de Juméges , et eiÀa de Saint-Denis le marttre, l'apo^tr^ de France,
Puis vinrent les distributions de la terre conquise, comme dit le chroniqueur , à ses princes et à ses chevaliers; « et quant les païens Tirent que leur sire estoit crestien , il guerpirent les idoles et coururent an saint baptesme d'un cuer et d'une volenté ; et le conte Robert d'Âqnl taine retourna en France lié et joiant , quant il ot accompli la besoingne pour quoy il estoit aie. Et le duc Robert , nouvellement converti , flst grand appareil comme pour espouser la fille du roy , si l'espousa à la loy chrestlenne en l'an de l'incarnation neuf cent et douse. Après estahli ses lois et ses droits par toute Normandie et fu la terre si seure et si bien gardée qn'll nestoit nnl qui rien y osast méfaire. »
« Une pièce de tems, dit enfin la chronique, vesquit Gillette, la duchesse, avec son seigneur; morte fu sans hoir, et le duc Robert (Rollon) reprist, après mort, une dame qui ot uom Pompée (en latin Poppa) que
HISTOIHB DE FBAKGB. ill
Alors RoUon se fit chrétien , et Robert lui ayant servi de parrain , il prit ce même nom de Robert , sous lequel il reste connu dans Thistoire, comme premier duc de Normandie. Tous les Normands furentbaptisés avec leur chef, et du moins c*est pour l'histoire une grande compensation de mettre en regard de ce grand déchirement de la patrie^ une conquête faite sur la barbarie par les mœurs chrétiennes. La terre de France était divisée , mais Tunité de la civilisation était fondée ; il semblait que le sol gaulois^
il avoit ayant laissée. De celle avolt un fils qui Guillaume avoit nom f vaillant et saige et bien entechié (instruit, formé). »
« Cinq ans après mouroit Rollon, vieux et déhrisié ^ »
Tels sont les récits des chroniqueurs, et toute l'histoire les a suivis.
Mais de nos jours ils ont été contredits ' , et deyaient l'être. Charles le Simple était né en 879 , après la mort de son pèrç Louis le Bègue. Arrivé au trône en 898, après une succession troublée , il n'avait alors que dix-neuf ans ; il ne se maria que peu après, et, en 912, sa fille ne pouvait être qu'un enfant. Aussi n'est-ce pas sa fille qui fut donnée à Rollon , mais sa sœur, et Je l'avais dit. La critique par rapport à mon récit était donc une inadvertance.
Au reste, la controverse à ce point de vue de l'âge d'un enfant pour-s rait s'atténuer par la considération d'un mariage politique qui désarmait un ennemi. Ajoutons que Us mêmes chroniques racontent un mariagç. semblable , proposé à un autre chef de Normands, avec une similitude de noms qui pourrait donner lieu à des confusions,
« Grans dolours et grans persécutions firent lors au royaume......
Lors appelèrent en leur ayde ceulx de France et d'Austrasie l'empereur Charles (Charles le Chauve); les Normans assist en un fort lieu; à la parfin fist paix avec eulx en telle manière, que Godefrois, le roi de celle gent, seroit baptisié et aroit à femme Gille, la fille le roy Lothalre , et qu'il tendrait la duchée de Frise. BapUsié fut, et le tint sur fons l'empereur meismes *. »
Cette similitude a paru infirmer suffisamment le récit qui se rap- . porte à Rollon K Ce n'est point Ici le lieu de disserter sur des confo- . Bions de chroniqueurs, non plus que de discuter des traditions auxquelles, manqueroit après mille ans quelque vraisemblance.
* Les grandes chroniques.— Publiée» par M. Paulin.— Paris. Tom. III. pages 106 et suiv.
* Journal des Savants, 1835; art. de M. KayDooard sur une histoire de la fformandie, par M. Licquet.
» Grandet Chr. — lbid,, année 844.
* M. Licquet, Hist. de la fformandie.
518 HISTOIBB DE FRANGE.
gardât Tétonoant privilège de ne pouvoir être foule par des conquérants ou par des maîtres , sans- les dompter euxmêmes par sa puissance catholique. Ainsi la servitude était impossible, le commandement ne faisait que se déplacer •.
Au reste, Rollon devenu duc et chrétien appliqua tout aussitôt son génie à réparer les maux du pays , relevant les cités détruites , rétablissant les églises , en édifiant de nouvelles, protégeant les monastères, dotant le clergé , et surtout faisant des lois contre le pillage et le désordre , et prémunissant le pays qui passait sous sa domination contre les rapines des soldats qui fayaient aidé à Penvahir. H leur distribua à eux-mêmes des récompenses , et ses officiers eurent des comtés ou des gouvernements , selon la juridiction des Francs. L'ancienne propriété fut bouleversée , et ce ne fut pas le moindre mal de la conquête , si ce n'est que la plupart des possesseurs de la terre Tavaient depuis longtemps abandonnée , et Rollon n'eut le plus souvent à distribuer que des ruines.
Le reste de l'empire de Gharlemagne n'étaft pas moins en proie aux déchirements.
L'empereur Arnoul, à sa mort, avait laissé deux fils, l'un du nom Zwentibold , bâtard , l'autre du nom Louis , légitime , celui-ci âgé de huit ans.
Le premier , devenu roi de Lorraine du vivant de son père , avait déjà fait des révoltes. A sa mort^ il fit des conspirations , et il fut tué dans une bataille. Alors Louis resta roi de Germanie et de Lorraine , et il fut salué roi des Romains.
En Italie , Bérenger avait retenu le titre de roi , mais sans royauté véritable. A la mort d' Arnoul, il sortit du fond de la Lombardie, s'empara de Pavie , et se fit proclamer de nouveau. Louis, fils de Boson, qufi, dans l'anarchie du royaume de France, s'était fait roi de Provence , eut réionoante «ambition d'aller disputer à Bérenger sa royauté
* Voyez l'éloge des Normands devenus chrétiens, dans Baool Gld)6r. Liv. 1. Gollect. des Mém.
HISTOIRE DE FRAIHGE. 519
idltalie , et, chose plus étonnante! il eut d'abord l'air de réussir. Il marcha droit à Rome , et se fit couronner empereur. Quatre ans après il tombait aui mains de son rival qui lui fît crever les yeux ; il mourut dans le supplice. Bérenger resta seul. Lambert, fils du duc de Spolette , parui lui faire un moment quelque obstacle : bientôt il périt assassiné par ses serviteurs.
En même temps mourait Louis., fils d'Amoul, roi de Germanie, ne laissant point d'héritier [912]. C'était le moment où Charles , roi de France , venait de traiter avec les Normands. Cette mort eût été propice à un homme de génie, pour réparer les désastres du royaume; Charles la laissa passer comme tout le reste. Les grands de la Germanie élurent pour roi Conrad , duc de Franconie. Lç sang de Charlemagne disparaissait peu à peu. Les États qu'il avait animés de sa puissance en les agglomérant sous soa sceptre , devaient garder en s'isolant Fempreinte de sa politique. A ce moment, l'Europe se constitue en royautéa distinctes ; Htalie est détachée de la France ; la Germanie se montre comme une rivalité formidable. H faudra donc quela France trouve des conditions nouvelles d^existence» pour ne point perdre entre les États qui se détachent la suprématie naturelle de ses armes , de sa religion et de son génie.
LMnstinct des grands de la Lorraine , plus que Thabileté de Charles, retint Ib pays dans l'unité française , à Tavénement d'une dynastie nouvelle dans la Germanie. Mais cette circonstance , heureuse par la suite des temps , ne le fat point alors pour le roi. Les grands, là comme ailleurs, cherchaient à s'affranchir ^ et l'anarchie s'abritait sous un sceptre à moitié brisé.
Charles s'était hvré à un ministre , nommé Haganon , qui semble quelque temps suppléer à la puissance par la ruse ; mais à force de tenir le roi sous sa main pour le gouverner, il acheva de le détruire. Alors commencèrent à se faire jour des pensées d'ambition qui montaient jusqu'au trône même. Tandis que la plupart des grands cherchaient l'indépendance, Robert, h*ère du roi Eudes , cher-
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chait la royauté : il avait dans le royaume une existence déjà formidable. Dès ce temps-là les histoires lui donnent le titre de duc des Français, ou même de duc de la Gaule Celtique. Le gouvernement des pays de la Loire , qu^avait eus son père Robert le Fort , lui avait été transmis. Dans la décadence du pouvoir suprême , lui seul, entre tous les grands , semblait le plus haut placé pour le ressaisir; mais il le voulut prendre par la violence , et son ambition se transforma en crime. Il avait gardé des liaisons suspectes avec le duc RoUon , et Tun etTautre avait des desseins de révolte, dont la confidence entre eux n*était pas entière* Lorsque Robert parla de se faire roi , RoUon commença à le délaisser. L'excès de Fambition les désunit; et sur ces entrefaites RoUon mourut, laissant son duché à un fils nommé Guillaume, qu'il avait eu avant d'épouser Giselle , d'une autre femme nommée Poppa , fille d'un comte de Bayeux , qu'il avait enlevée dans ses premiers ravages.
Robert se chercha d'autres auxiliaires , et déjà il parut facile d'arriver au détrônement du roi Charles. Une assemblée de grands, tenue à Soissons, déclara qu'il avait cessé de régner. Le prétexte fut la politique du ministre Haganfon, qui perdait l'État. lien arrive ainsi dans tous les essais de renversement. Un homme, le comte Hugues, fut fidèle à Charles, et à force de zèle il trouva assez d'éloquence pour épouvanter les seigneurs sur les suites de leur complot. Qui est-ce qui serait roi? Qui est-ce qui se chargerait de dominer l'anarchie? Qui est-ce qui lutterait contre les princes restés fidèles au roi détrôné ? Le comte demanda un an pour mettre Charles dans le cas de réformer les abus.
920. — Le roi accepta cette condition de sa royauté continuée; c'était accepter la honte, c'était mettre son épée de roi aux pieds des factions. Pendant ce temps, les intrigues furent ardentes et actives. Le roi chercha à raviver les fidélités ; Robert, les trahisons. Quand l'année fut écoulée , les partis ne s'enquéraient pas si le royaume était prospère et le gouvernement réformé; mais ils étaient en armes pour se disputer la puissance.
HISTOIRB DE FRANGB. 5^
Robert reparaissait dans la luttp avec des alliances nouvelles et un surcroît de gloire. Richard, marquis de Bourgogne*, prince sage, et que l'histoire appelle Justicier» venait de mourir, et son fils Raoul, nioins pacifique » s'était aussitôt mêlé aux factions ; il arrivait avec Hervé , archevêque de Reims, en aide à l'ambition de Robert. Et» en même temps, une invasion de Normands nouveaux étant tombée sur la Loire , Robert l'avait dispersée des coups de son épée, et ainsi tout lui était propice pour entraîner à lui les volontés et dominer les résistances.
Charles n'avait à opposer à l'impulsion des partis que le génie de son ministre Haganon, qu'il avait d'abord éloigné par condescendance, qu'il rappela ensuite par timidité. Et cela même lui fut fatal. L'opposition au ministre couvrit les révoltes contre le roi. Tous les grands firent une ligue. Robert marchait à leur tète , et après lui des ingrats et des infidèles que le roi avait comblés de biens» un comte Gislebert , ou Gilbert surtout , qu'il avait fait gouverneur de Lorraine , et qu'une partie de la population avait voulu faire roi*. Héribert, comte de Vermandois» issu du sang de Charlemagne , donna d'abord l'exemple de la fidélité; quelques autres le suivirent. Une armée de deux mille hommes s'était formée sur la Meuse. Le roi alla se mettre à sa tête ; mais il eut le malheur de marcher vers Reims comme un ennemi, excitant au pillage, et se vengeant par le désordre , lorsqu'il se devait défendre par la justice et parla force*.
Robert évita l'odieux d'une bataille contre le roi ; et pendant qu'il laissait le malheureux monarque attaquer la ville de Reims, il allait s'emparer de Laon , où le ministre Haganon avait caché ses trésors. C'était populariser ses victoires. Les trésors du ministre furent distribués aux soldats.
En même temps, Robert tentait la fidélité des grands
* Chronique de Frodoard.
• ma.
■ Frodoard.
t(22 nSTOIBE DE nULHCB.
qni suivaient encore le«roi; et enfin il détacha le comte Héribert, puissant par son nom et par sa nafssance. D%s lors le^détrônement de Charles fut consommé. Tous les ^ands /éunis le déclarèrent déchu , et ils demandèrent à Aobert d'accepter la royauté. C'.était toute son ambition. Il eut Tair de se dévouer , et il se laissa sacrer à Reims par Tarchevêque [30 juin 922]. L'archevôque mourut trois jours après, et ce n^est pas sans dessein que Frodoard fait la remarque de cette mort , qui arrive comme une vengeance de Dieu. Robert pressentit toutefois tous ses périls, et aussitôt on le vit ardent à les prévenir. Pendant que sou fils Hugues allait avec une armée à la rencontre de Ôiarles, dans«la Lorraine, lui-même organisait sa puissance dans les pays de France qui avaient éprouvé Thabileté de sa poUtique, surtout entre la Seine et la Loire. Et, en même temps , il exerçait Tactivité de son génie à rompre les alliances favorables au roi; et il alla principalement au-devant de Henri, dit TOiseleur, duc de Saxe , et devenu roi de Germanie, lequel était attaché à Charles et le pouvait servir parles srmes. Une conférence eut Ueu sur la rivière de Roër. Le roi germain ne fut point de force à résister à la souplesse ingénieuse de Robert, et son amitié fut vaincue, n promit de laisser aller les événements ; et, à ce moment^ Robert se crut maître de la fortune. Il se hâta de regagner le pays de France. Le comte Héribert avait abandonné la fortune de Charles; mais la fidélité de quelques autres sembla se raviver. La Lorraine était restée douteuse. Quelques seigneurs se décidèrent à défendre le roi que la monde abandonnait. Une trêve avait été faite entre les partis; ils ne craignirent pas de la rompre. Une armée fut levée en peu de jours, et Charles vint , en toute hâte, à la tête de ses fidèles, surprendre Robert à Âttigny, un jour de dimanche , après midi. « Les Francs dînaient alors ^ » Robert appelle à lui les siens, et court au combat en désordre. La mêlée est affreuse; il y est frappé d'un coup de lance, et aussitôt il expire : mais soft£lfi Hugues soutient
* Frodoard.
HISTOIBS fis FHAKCS. 52}
la bataille, et FàTinée de Charles est dispersée. La douleur de la mort de Robert empêche la poursuite , et d'ailleurs les événements se montraient dès ce moment dans toute leur incertitude, et nul drapeau ne semblait rester à nulla fidélité.
Alors se fit une confusion soudaine dans les partis. Hu-« gués, fils de Robert, et Héribert, comte de Vermandois, paraissaient s'ofiErir les premiers comme un double centre aiHour duquel devaient s'agiter les ambitions; Tun par Fillustration récente du nom de Robert, Tautre par la gloire antique du nom de Charlem^ne : tous les deux illustres par Fépée; le dernier odieux par ses perfidies. Mais le rapprochement et le contact des grands, qui présentementmarchaient àlasuite decesdeui chefs, nuisii;ent à Fambition de Tun et de Tautre. Tous aimèrent mieux voir apparaître un nom nouveau qui blessât moins les jalousies, sans assurer nïoins l'indépendance. Richard, ce duc de Bourgogne, que nous avons vu naguère dans le parti de Robert, était mort , laissant un fils , nommé Raoul, ou Rodolphe , à qui Rob^^rt avait donné sa fille en ma* riage. Ce fut ce Rodolphe qu'on résolut de faire roi. Ce n^étaient pas des titres à la royauté qu'on lui demandait; son titre parut être de n'en avoir point. Ainsi les rivalités s'exerçaient à tout liasard , et les grands qui avaient l'air d'élire des rois chertchaient pour condition de leur suiîrage la sécurité 4e leur ambition. Un de nos plus doctes historiens a fait une théorie ingénieuse sur ce droit d'élection mêlé au droit d'hérédité sous la deuxième race. Pour moi /e ne trouve dans toute cette suite d'événements que l'anarchie pour tout droit, et le désordre pour toute théorie.
Le roi Charles eût pu, ce semble, aisément disperser par l'épée toutes ces rivalités confases ; il aima mieux solliciter le secours des Normands, et s'abaisser à la prière devant les défections. A ce nom des Normands, appelés parle roi , les Francs se lèvent en armes pour s'opposeor à leur passage; en même temps les grands se hâtent dans leur infidélité. Ils proclament roi Rodolphe, duc de Bour-
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gogne, dans le monastère de St-Médard, à Soissons, et quelques-uns d'entre eux se chargent d'aller plus loin dans les trahisons. Le comte Héribert, abaissant la grandeur de son nom à un rôle de traître, feignit de vouloir retourner à son premier maître. Charles se fia à sa parole. Le comte alla l'arrêter dans une conférence, et l'emmena captif dans un de ses forts sur la Somme, non loin de St- Quentin ^ : de là il l'envoya dans un autre , à Château- Thierry, ne voulant pas confier à d'autres la garde de ce captif, et se faisant son geôlier par politique; puis il alla se jeter à la suite du roi Rodolphe. La femme du roi Charles était fille d'Edouard !•', roi d'Angleterre ; elle se nommait Ogive; on la laissa s'en aller, avec un jeune fils, qu'elle avait eu de ce mariage, chei^her un Qsile au delà (le l'Océan, auprès de soYi père.
923. — C'est ici une grande dislocation de la monarchie. D'une part, l'histoire s'arrête avec douleur sur ce spectacle d'une royauté qu'on dégrade , d'un roi qu'on promène dans les prisons , d'une race glorieuse qui tombe ; de l'autre, elle cherche avec curiosité les causes de la transformation politique qui s'annonce , et dans les malheurs d'une famille elle étudie le mouvement profond qui emporte la société.
La race de Charlemagne, élevée comme une puissance de réaction contre la domination anarchique de la conquête , éprouva à son tour une réaction contraire de la part des grands et des seigneurs, qu'elle avait abaissés sous la loi commune de souveraineté. Le génie du grand monarque ne se pouvait survivre, et lorsque les grands n'eurent devant eux que des rois débiles, l'instinct de l'indépendance reparut; et de Louis le Pieux à Charles le Simple, ce n'est qu'une histoire de représailles contre la politique nationale de la monarchie chrétienne instituée par les évêques.
Ce triste demiersièclequenousvoyons passer par l'anarchie etles lâchetés, nesaurait doncoffrir un système sérieux
* Frodoard. — Peut-être au château de Ham.
de droit politique; chaque existence tend à s'affranchir, et nulle force ne se montre pour contenir celte indépendance menaçante pour le peuple. Partout l'intérêt personnel est en révolte, et, chose lamentable! son droit n'est pas contesté. Il fait la royauté, et il la défait, et il semble que la Religion, cette règle suprême de la liberté , s'abstient, comme déjà elle s'était abstenue dans la décadence de la première race, d'élever sa grande voix pour redresser les erreurs, et désarmer les crimes , comme si la société était dans un de ces moments de passage où tout va au hasard , en attendant qu'un génie la saisisse, et la rejette sous les lois de l'ordre.
Quelques évêques pourtant se mêlent au désordre des temps, mais comme emportés par les passions privées qui les associent aux ambitions qui se disputent la puissance. L'Église laisse aller les événements, et quelquefois les subit ; mais quand le moment sera venu^ elle donnera le signal de la liberté. Jusqu'ici tout n'est que confusion, et la promulgation des droits est superflue, car le sentiment même des devoirs a disparu devant l'instinct désordonné des cupidités privées ; et nulle puissance ne serait actuellement suffisante pour donner aux protestations de l'équité un caractère efficace. Il faudra attendre que le cours des choses , ou plutôt que Dieu même fasse sortir des entrailles du désordre une de ces hautes existences que la société accepte comme une condition nouvelle de salut ; et pour les temps où nous sommes, cette existence se révélera, suivant qu'elle semblera prédestinée à reprendre l'œuvre défaite de Gharlemagne, et à faire prédominer l'intérêt social^ national ou monarchique, contre l'intérêt personnel, dominateur ou anarchique, c'est-àdire Id politique chrétienne contre la politique individuelle, le droit contre la force, la liberté contre l'oppression.
Telle est la destinée de l'avenir. On dirait une place actuellement vacante dans la société.
Toutefois, dans cette affreuse mêlée des ambitions privées, l'instinct de nationalité ne meurt pas, et le patrio*
8S6 BISTOiRE DE vbaugb.
tisme retrouve sa sève énergique. Cèst là une consolation de rhistoire. Reprenons la suite des temps.
A ce moment se trouyent constituées dans le royaume de France plusieurs grandes souverainetés à peu près indépendantes, lesquelles s'étaient constituées, soit par des concessions libres , soit par des usurpations tolérées, et puis s'étaient transmises comme un droit plus fort que la royauté même.
A Rollon avait succédé Guillaume, son fils, duc de Normandie. Le duché de Bretagne semblait vacant; mais la terre était envahie et foulée par les Normands, comme une terre destinée à servir de compensation ou de prix à leurs pillages. Le duché de Bourgogne , coupé en deux Etats, et les duchés de France et de Guienne formaient ensuite use triple vassalité formidable pour la couronne. Puis, sous le nom de comtés, apparaissaient d'autres puissances non moins fatales, comme la Flandre et le Vermandois. Et au-dessous de ces dominations principales, d'autres seigneurs suivaient l'exemple de l'indépendance. Une savante organisation hiérarchique devait par degrés s'étabhr entre ces existences diverses, et la présente histoire ne saurait se proposer de marquer tous les anneaux de cette chaîne qui, peu à peu, va se former et lier I9 peuple en un seul corps, depuis le roi , qui sera au sommet, jusqu'au serf, qui sera à la base. Qu'il suffise i Tintelligence des temps anciens de montrer comment ranarchie dût se nourrir eUeHoaôme par le coniUt de tant d'ambitions en présence, et combien aussi le génie de la monarchie eût besoin de p^^vérance pour échapper à ce ▼aste et étroit réseau de tyrannie qui l'enserrait.
923. — Marchons vite au travers du désordre. Ce qui d'abord embarrasse la royauté de Rodolphe , c'est l'indépendance où reste Héribert avec le roi Charles pour naptif. Bientôt les Normands s'ajoutent à ces périls. Uu nouveau chef d'hommes du Nord, nommé Rainold (Ragenold), avait débarqué sur la Loire, et puis avait paru sur la Seine, et de là s'était jeté vers l'Oise. Là Héribert fît son office national en dispersant les barbares et leur enlevant leur
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butin et leurs captifs. Le patriotisme fait taire Fanarchie. Hugues, fils de Robert, qu'on appelait Hugues le Blanc et aussi Hugues le Grand (le Blanc, à cause de sa couleur; le Grand, à caiise de sa piité^ de aa InmU et de son courage *), se concerte avec Héribert, et l'un et Tautre appellent Rodolpbe à Gompiègne. On cbasse les Normands d» côté de Beauvais ; puis, comme des menaces éclatent ailleurs, on fait une trêve.
Rodolphe court en Lorraine, oli les fidélités sont douteuses« Henri de Germanie avait en ce pays un parti puissant ; des deux côtés on se presse d'arriver à des négociations de paix.
L'Aquitaine remuait. Le duc Guillaume, homme de guerre, qui naguère avait exterminé douze miDe Normands dans une bataille ,. avait refusé de reconnaître la royauté de Rodolphe. Rodolphe accourut; Guillaume fît hom«mage ; mais plusieurs villes gardèrent leur droit de prêtes* tation. Les Gartulaires ont conservé des témoignages mé^ morables de cette résistance. Les actes publics étaient datés ainsi : La qiiatrième année, la cinquième année députe que les Français ùiU dégradé Charles roi , et élu Rodolphe contre les lois. Un grand nombre de ces actes portent cette désignation admirable : Le Christ régnant, et attendant le rai : Christo régnante^ regem expeetamte *. En présence de cette fidélité des peuples , Rodolphe accepta volontiers les signes d'hommage du duc , et il lui restitua la ville de Bourges, qu'il lui avait autrefois fait enlever par le roi Charles.
924 — 926. — La paix était nécessaire à la royauté d9 Rodolphe ; mais quand il l'eût assurée par l'activité des> négociations, les Normands montrèrent la guerre. Hugues les avait chassés de la Loire, ils allèrent se précipiter sur
* Helgaud — Tie du roi RoherUA partir de cette époque , ces désignations de Blanc, de Noir, de Grand, de Petit, etc. , commencent à se multiplier.
* Baluze. — Jït«t. de la maison â^ Auvergne, tôm. H. — Jd. Appendix aetorum veterum, ad Gapitular. Tom. II.
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la Bourgogne. Rodolphe les suit, après avoir tenu une assemblée générale à Attigny, mais les deux armées se regardent «ans combat, et les Normands s* échappent pour aller promener ailleurs leurs brigandages. En même temps la Lorraine se détache de Rodolphe ; mais les Normands le préoccupent tout entier. H va avec Héribert les attaquer du côté d'Arras ; il est blessé dans un combat; Héribert le venge en les mettant en déroute. En même temps, Guillaume d'Aquitaine se met en révolte ; Rodolphe fait la paix avec les Normands et court à ce péril nouveau. Mais comme il est sur la Loire, étonnant déjà la rébellion par la prise de Nevers, il apprend une invasion d'une autre sorte d'hommes du Nord, venus des Palus-Méotides, que Frodoard appelle Hongrois, lesquels déjà ont Inondé la Germanie et l'Italie, et touchent les terres de France. Il quitte la Loire et parait dans la Champagne. Sa présence fait reculer l'invasion ; mais en même temps se révélaient des périls plus graves.
La fidélité d'Héribert ne se signalait que lorsqu'il fallait frapper les Normands de coups d'épée; l'ambition personnelle survivait, et Rodolphe la voyait se déclarer et grandir chaque jour par des exigences toujours nouvelles. A la fin , Rodolphe se lassa des conditions , et Héribert ayant demandé le comté de Laon pour son fils , Rodolphe le refusa , le laissant au fils du comte qui venait de mourir.
Aussitôt la haine s'allume; Héribert appelle à lui Hugues le Grand, et celui-ci venait 'de fortifier sa puissance en épousant une fille d'Edouard I*' , roi d'Angleterre. Par là il était devenu le beau-frère de Charles le Simple, roi captif, mais encore roi dans la pensée des peuples , malgré les changements qui s'étaient faits. La ligue de ces deux puissants seigneurs fît trembler Rodolphe. Ils appellent d'autres auxiliaires ; ils .sollicitent à la fois Henri , roi de Crermanie, et Guillaume, duc de Normandie; et, comme pour se rendre plus formidable, Hugues chasse et disperse dans le fond de la Bretagne les Normands de Ragenold. L'union politique est cimentée par le mariage de la fille d'Héribert avec le duc Guillaume. Alors la rupture avec
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Rodolphe devient éclatante. Héribert a Tair de vouloir provoquer Ta^sentiment des évèques, et il fait une espèce de concile à Trosli sur l'Aisne ; Rodolphe va au-devant de cette menace, et il mande Héribert à Gompiégne. Héribert n'obéit point, mais il marche vers Laon pour s'en emparer ; Rodolphe le prévient ; Héribert alors va à Château- Thierry , et , pour dernière hostilité , il délivre le roi Charles, mais ne le faisant libre qu'autant qu'il le faut pour en faire un objet d'effroi.
927. — Rodolphe en effet s'épouvante , et les amis de Charles se réveillent. Ils avaient cherché déjà l'appui du pape Jean X, qui n'avait pu que se plaindre à Héribert des violences commises envers ce roi , le menaçant d'excommunication sMl ne le rendait à la liberté. Héribert calme le pape par sa politique présente , en même temps qu'il dispose le roi Rodolphe aux concessions. Ainsi l'excommunication est évitée , et la ville de Laon est remise à Héribert; le malheureux Charles n'est qu'un instrument de cette double hypocrisie.
Pendant ce temps^ Rome était en proie aux révolutions. Marosia , marquise de Toscane , femme alors célèbre par l'audace de ses intrigues , y faisait et défaisait les papes. Jean X est chassé du pontificat, et Charles perd ce dernier appui de l'excommunication, qui eût suffi pour le refaire roi.
Héribert et Rodolphe conviennent cependant de lui laisser quelques semblants de dignité. On le mène à Reims, où on lui rend quelques honneurs ; puis il consent à reconnaître à Rodolphe le droit de gouverner son royaume; à ce prix , on lui accorde pour son entretien les revenus de la maison royale d'Attigny. Après cela , on l'envoie à Péronne , sous une forme de captivité moins rude , mais toujours sous la main d'Héribert, qui ne renonçait pas à se servir au besoin de sa liberté; mais la mort l'enleva bientôt à de tels desseins.
929.^ — Rodolphe, délivré de cette crainte, alla soudainement aux autres périls. Il ne manquait ni de courage ni d'activité. D'abord il courut aux Normands de la Loire, T. I. 34
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qui ravageaient TÂquitaine ; puis il alla dompter quelques seigaeurs du Languedoc et de la Provence, restés indépendants et rebelles ; mais bientôt d'autres seigneurs, plus redoutables, occupent ses armes ou sa politique. Hugues et Héribert, unis ou divisés, restaient formidables : il ent à les suivre avec anxiété. Héribert, plus impatient d'une royauté qu'il avait faite, finit par vouloir l'attaquer de front , et il trouvait partout des secours tout prêts. La Lorraine, gouvernée par Gilbert, avait reconnu la souveraineté de Henri de Germanie. Héribert alla de môme luifaire hommage de son duché. Ainsi tous les liens de patrie se rompirent. Amoul, comte de Flandres, suivit Fimpulsioii d'Héribert, et la guerre s'offrait à Rodolphe sous un aspect menaçant. Hugueâ cette fois s'attacha à Rodolphe. U se fit des combats partiels, mais les événements restaient indécis. Les négociations s'ajoutèrent aux batailles, etRo* dolphe sembla partout rester vainqueur. Cette succession de guerres, de trahisons et d'alliances dura plusieurs années sans avoir rien de grande sans entraîner aucune fortune, sans produire aucun dénouement [930 — 93S]. Héribert cependant perdit le plus à ces dissensions. Le roi de Germanie l'avait abandonné ; heureusement il s'établit ensuite négociateur pour la paix , et quand elle fut signée, Hugues garda les armes, ne voulant point abandonner Saint-Quentin , qu'il avait pris à Héribert. Rodolphe menaça de prendre parti contre celui qui n'obéirait pas au traité ; et les guerres civiles furent enfin désarmées.
Pendant ces longs déchirements, la Rretagne avait eu ses révolutions. Ce pays livré comme une proie, non-seulement au duc de Normandie, mais aux Normands nouveaux dont les invasions semblaient se suivre comme des flots, finit par vouloir par un coup de désespoir briser le joug qui l'écrasait. A un jour convenu , le jour de la fête de Saint-Michel, toute la Bretagne se lève en armes; on attaque les Normands partout disséminés, et pas un seul n'échappe à la mort. Par malheur, peu de temps après, un autre chef de barbares, nommé Incon, venait frapper
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la Bretagne d'une sanglante représaille. Le pays n'avait fait que changer d'oppresseur.
Les Normands reparurent ailleurs encore. Mais ils furent battus dans le Berry et dans la Touraine. A la fin, leurs armes semblaient être devenues moins terribles, et aussi l'invasion s'était comme épuisée, depuis qu'un établisse** ment régulier lui avait été concédé par la monarchie. Le» Hongrois firent d'autres apparitions vers la Bourgogne^ mais Rodolphe, en allant à eux, les repoussa par-delà le Rhin.
La paix semblait régner. Alors Rodolphe mourut ; après lui tout devait raviver les guerres. II fut enseveli à l'église de Sainte-Colombe de Sens.
Rodolphe ne fut point un homme vulgaire. H eut tout ce que des temps semblables comportaient de génie politique. Il fut plus habile que les ambitions qui l'avaient fait roi pour s'établir maîtresses, et il les domina par ellesmêmes, se servant des rivalités avec adresse, et domptant les haines par leurs propres querelles. Mais ce que Rodolphe ne put dompter, ce fut le malheur même de sa condition de roi , en dehors de toutes les idées qui font la royauté; roi élu à la place d'un roi captif; roi instrument de l'indépendance des grands, et obligé de tirer l'épée contre leurs tyrannies. Son règne de treize ans montra un homme actif, laborieux et vaillant aux combats, mais il ne pouvait être plus fort que la royauté qu'il avait acceptée. Il passa par l'anarchie , comme un prince qui eut pu suffire è des temps réglés, roi de transition, tel qu'il s'en rencontre sous la main de la Providence toutes les fois qu'elle prépare le monde à d'éclatantes transformations ou à des réparations décisives.
Au reste , Rodolphe ne laissait pas d'enfants mâles , et la couronne allait encore être déférée, par une apparence d'élection, au premier qui se rencontrerait pour servir à l'ambition des puissants qui ne l'oseraient prendre.
Héribert et Hugues restaient le plus en mesuré de la saisir. Mais l'égalité même de leur puissance nuisait à l'unt et à l'autre. Alors l'intrigue tint lieu de justice.
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La veuve de Charles le Simple était en Angleterre avec son jeune fils, protégé par son frère Aldestan, devenu roi à la mort de leur père Edouard.
De là partirent les négociations. Aldestan sollicita Guillaume, duc de Normandie, d'appuyer auprès des grands le parti de son neveu ; Hugues était déjà disposé à le seconder. Ce premier exemple entraîna tous les puissants , et Héribert même ne fit que les suivre. Une députation de grands et d' évoques fut envoyée au jeune Louis; la couronne fut mise aux pieds de ce frêle rejeton de Charlemagne, et il s'en vint dans le royaume de France assister au mouvement précipité qui déjà la poussait vers d'autres fronts.