‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 45 sur 59 · PASSAGE DE LA ^"^ A LA 3* RAGE · texte numérisé non relu

PASSAGE DE LA ^"^ A LA 3* RAGE

Le simple exposé des événements semble avoir explique d'avance le déplacement de pouvoir qui tout à l'heure va nous apparaître.

Mais avant d'arriver à ce grand fait , où se résumera toute l'histoire d'un siècle, arrêtons un moment notre regard sur la société Gallo-Franque , telle qu'elle s'est transformée dans ces luttes privées et ces batailles pubhques, où nul génie n'a encore paru de force à saisir la société tout entière , pour la lancer vers ses destinées.

Voici qu'un grand système, connu dans les histoires sous le nom de système féodal, s'est progressivement constitué. Et il n'entre pas dans le cadre de la présente histoire de pénétrer toutes les combinaisons de cette constitution politique , née du cours des choses et non point d'une conception préméditée des ambitions. Desavants hommes ont exercé leur patience à cette étude , et le plus souvent pour se contredire à force d'érudition et de recherche ; Montesquieu, entre les plus célèbres, a le mieux saisi, ce me semble, toute cette complication de la monarchie dégénérée de Charlemagne *. Il a merveilleusement indiqué le passage du gouvernement politique à l'organisation féo-

* Esp. des Lois, Liv. xxx. Tout ce livre mérite d'être lu; c'est un résumé de tout ce qui avait été écrit jusque-ià de plus exact sur les formes constitutives do la féodalit i , et sur ses modillcations durant l.i deuxième race.

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dale, elles études modernes ont ajouté peu de chose à ces découvertes, si ce n'est peut-être qu'elles ont agrandi rappréciation des mêmes faits , en écartant les vues, de détail, ou les embrassant sous un aspect plus général.

La constitution féodale, ai-je dit, ne fut point une préméditation, mais une œuvre graduellement établie par la marche désordonnée des événements.

La royauté , telle que rayait coqçvo Charlemagne, grande et forte , agissant sous l'inspiration chrétienne , quelquefois sous l'impulsion deâ évêques, toujours d'intelligence avec eux, n'avait point su garder longtemps ce haut caractère. Et par là elle avait par degrés cessé d'être l'institution protectrice du peuple; elle avait, en la personne de Charlemagne , consommé la réaction gauloise contre l'anarchie de la conquête , et sa mission eût été de perpétuer dans la politique cette tendance de liberté , qui était celle de l'Église.

La division de la monarchie , qui fut faite à chaque changement de règne, fut la première cause d'altération.

L'affaiblissement de l'autorité, joint à l'affaiblissement des caractères, donna heu à des établissements de familles souveraines, qui devinrent formidables pour la royauté.

Les ducs ou gouverneurs des provinces, les marquis ou gouverneurs de certaines fractions de pays, qu'on appelait marches, les comtes ou gouverneurs des villes, avaient jusque-là reçu du roi le titre et l'office de leurs emplois; mais, dès que la royauté parut fléchir, ils s'efforcèrent de retenir la possession de leurs gouvernements et de s'en faire un droit héréditaire , de telle sorte qu'à mesure que l'hérédité s'atténuait dans la royauté , elle s'affermissait dans les familles des grands et des vassaux. Toutefois la souveraineté du monarque ne fut point totalement brisée; on en conserva le principe, mais en détruisant le principe de l'obéissance ou n'en laissant qu'une ombre.

Alors naquit Yhommage , qui consistait à reconnaître le droit du souverain , tout en gardant l'indépendance du sujet.

L'hommage eut ses variétés. Le duc, le comte, le mar-

HISTOIKE DE FEAKGE. 551

quis, se faisaient hommes du roi à divers titres; tantôt avec obligation dé le servir à la guerre, tantôt avec Texception formelle de ce service ; puis les grands , hommes du roi ^ eurent des hommes à leur tour; et ainsi la souveraineté ,• qui est une de sa nature, se divisa au grand détriment de la liberté humaine. Plus F unité sociale disparaît , plus le commandement se complique. Le domaine de Thomme sur l'homme est le dernier degré dé despotisme où l'on arrive par l'anarchie; l'extrême affranchissement,. c'est en tout temps l'extrême servitude.

Toutefois cette constitution féodale , dont le nom est resté odieux dans le souvenir des hommes, n'emportait pas alors une idée d'asservissement. La sujétion n'était qu'une sorte d'obligation qui laissait subsister la dignité. Il y avait même des natures d'obligation qui n'étaient autre chose qu'un service d'honneur public. Par exemple , le fief, qui dut son origine aux coutumes romaines, et qui fut primitivement un bénéfice concédé à titre de récompense à des vétérans, imposait, comme terre frontière, l'obligation de défendre une tour, un château, un retranchement ; c'était là un grand ofBce public; et aussi le fief resta distinct du vasselage. Le vassal était l'homme de son seigneur; il lui vouait un attachement et un service personnel. C'est pourquoi dans la suite il passa en principe féodal que, pour recevoir un bénéfice de quelqu'un , il fallait d'abord être son vassal. Il serait autrement arrivé que les devoirs de bénéficier auraient pu être en contradiction avec l'in-p tèrêt du seigneur. La vassalité se constituait par la céré^ monie de la recommandation : le vassal mettait ses mains dans les mains du seigneur et se déclarait son homme» Telle était l'obligation féodale, sorte de servage moral dont il était facile de faire une dégradation de Tobéissance, mais qui d'abord fut principalement une complication du commandement *. D'un autre côté, cette constitution n'effaça pas toute trace de dtoit civil. Jusque-là le gouvernement poHtique avait tout absorbé en lui-même ; l'anarchie môme

* Voir les Origines du comte de Baat.

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donna lieu à des lois d'ordre, et ce n*est pas aujourd'hui un médiocre sujet de méditation historique de voir conserver dans cette confusion de TÉtat un principe de liberté locale ou privée, qui bientôt devait se féconder sous l'in- *spiration d'une monarchie toute nouvelle.

Remarquons que les chefs indépendants des provinces étaient intéressés à organiser la domination. L'Aquitaine , qui sous Charlemagne même avait été impatiente de l'unité monarchique, avait retenu les formes de la justice romaine. Le mélange du droit ancien et des coutumes barbares avait donné lieu à des variations singulières dans le duché de France , dans les pays d'Austrasie et dans ceux de Neustrie, où les ducs et les comtes ravivèrent ces restes de lois^ en les accommodant à leur domination. La Bretagne eut sa constitution distincte ; mais partout également un vague instinct d'affranchissement poussait déjà les populations vers les cités, oii le contact des hommes semblait offrir plus de protection, et où l'association d'ailleurs, soit romaine, soit gauloise, ne s'était point tout à fait perdue *.

C'est un beau sujet de travail pour l'historien d'éclairer ces parties de la constitution féodale. Qu'était devenue la curie romaine? Quel était le système d'administration communale? Quelles étaient les lois et quelle était la protection du négoce, cette propriété personnelle, que nul despotisme ne put en aucun temps faire disparaître? Qu'étaient-ce que les plaids des comtes, et qu'était-ce que la classification des citoyens soumis à leur juridiction ?* Qu'étaient-ce que les possesseurs , et les ouvriers , et les serfs? Qu'étaient-ce que les juges, les centeniers, les scabins (échevins, scabini), les majeurs (majores, maires)? Qu'étaient-ce enfin que toutes les distinctions dès lors existantes dans les populations , et puis conservées dans la civilisation subséquente ? Tout cela entre dans la combinaison féodale , sans nuire au système de hiérarchie pu-

' M. Bûchez a écrit des choses très-sensées sar ce point d'histoire. Voyez rintrod. déjà citée , pages 66-67.

HISTOIBB DE frauge. 653

rement militaire qui lui sert de base ; mais je ne saurais Touloir éclairer ici ces détails , et j*ai hâte de revenir aui grandes appréciations de Thistoire.

Dans le vaste travail des ambitions privées qui se sont établies en face les unes des autres, toutes avides d'indépendance , la curiosité philosophique s'enquiert principalement de Faction politique de TÉglise, et il semble qu'on ne la trouve plus aussi manifeste qu'on l'avait vue aui premiers temps de la deuxième race.

Toutefois l'Église continue de rempUr son office général d'amélioration morale ou de civilisation. Ses conciles réveillent les peuples, protestent contre les désordres, disent anathème aux usurpateurs, aux scandaleux, aux oppresseurs des pauvres , aux violateurs des lois saintes. De Louis le Pieux à la chute de la deuxième race, on compte cent quatre-vingt-dix-neuf conciles^ et l'histoire de ces assemblées est l'histoire des mœurs, des habitudes, des lois même de ces deux siècles d'ailleurs si confus et si troublés. Rien de plus exact sans nul doute que ces monuments de notre antiquité nationale. Le droit ecclésiastique est tout le droit public , et si la liberté de la nation survit quelque part, c'est dans cette défense régulière des franchises énoncées en canons de discipline ^

Un concile de Paris, tenu en 82i4, ordonnait aux évèques de veiller avec soin sur les écoles, et de faire assister les étudiants au concile provincial. Il leur défendait de prendre la quatrième part des offrandes, à moins d'y être contraints par le besoin. Il interdisait le commerce et les travaux de fermier aux prêtres et aux moines.

Un autre concile tenu en 82i9 déterminait les attributions des deux puissances royale et ecclésiastique ; il repro-

* Voir les admirables analyses de Baronias, dans les Annales Ecelet. — J'ai déjà cité M. de Maslatrie, Jeune savant qai a très-bien étudié l'histoire des conciles. C'est encore ici une occasion de louer ie mérite de son travail. Chronologie histor. des Papes, des Conciles gêné-- Taux , etc. — Un ouvrage nouveau et plus étendu sera désormais consulté avec profit, c'est YHist. ehronol. des Conciles de la chrétienté p. par M. Roisselet de Sauclières , et M. l'abbé André.

8SÏ msTOffis DE ntAi^cs:

chait tfuT princes de s'ingérer dans les afffaires db TÉglise, et aux évoques de s'occuper des affaires civiles ; il retenait ces derniers dans leurs devoirs de pasteurs des- âmes.

La même année, un concile tenu à Worms interdisait l'épreuve de l'eau froide dans les jugements; souvent, et déjà je l'ai dit , l'Église renouvela la condamnation de ces Ibrmes barbares et fatalistes de la justice.

A Aix-la-Chapelle, en 836, un concile ordonne aur prêtres de veiller à ce qUe les fidèles soient instruits exac^ tement dans les devoirs* de la morale et de les conduire avec sollicitude de leur baptême à leur tombeau.

Les conciles tenus sous Charles le Chauve rappellent les peuples à la fidélité envers le roi; c'est apparemment que la fidélité; commence à défaillir.

En 844, un concile tenu à Vem réforme les monastères. Une de ses prescriptions esi remarquable ; c'est que les évéques qui ne vont pas à la guerre, soit par faiblesse dtr corps, soit par ^indulgence du roi, doivent confier leurs hommes à' un deleur» fidèles, pour que lé service ntlilttaire n'en souffi^e'pa».

Le concile de M^aux, en 846, défendit aar clercs de porteries armes. Alors-tout- commençait à s€i mêler; et les guerres civiles et privées* tiiansfbrmaient les maisons' d'église en' autant de châteaux fortS;

Un concile tenu à Valence, en 8S5i méWte une glorieuse mention. Il combat 19 articles de Jean Scott sut la Prédestination ^ n ordonne un choix sévère de' ceux qui veulent! entrer dans le sacerdoce. H proscrit Itf coutume des serments dans les jugementSi par la crainte dfes parjures* II: prascrit de môme lés épreuves judiciaires. Enfin il enjpinti d?ériger des écoles de science» divines et humaines, et de chant ecclésiastique, parce que la longue interruption des études avait obscurci toutes les notionis et mêma celles de la foi.

* J«»n Scottj 00 Brtgène, c'e3t«>à'^fre'T<ma d'Erlns^ITytcrnois, Ëooï- Baig),.aTiilt été appelé en France par Charles le GhaavtB', pour raviver led études dans Y école duPalaisi

Bianons be fbahgb. S55

En 876 y le concile de Pontion (près de Châlons-sur- Marne) règle la soumission que Ton. doit aa titre, d'empereur; il ordonne que les évèques mènent avec leurs clercs la vie canonique , quiLs traitant les comtes et les vassaniK du roi comme des fils, et que ceux-ci les honorent commet des pères ; que les éTéque& aient Fautorité des Mim Dominici; que les évéques et les eoiutes^ dans leurs toumées> ne* se logent pas chez.les pauvres gens, à moins d'en être priés.

Un concile de Trosli, dans le Sotssonnais, en 989, étend Tobligation de la dîme même à ceux qui n'ont pas de terres ou de troupeaux* « Que chacun sache, qu'il soit mihtaire, négociant ou artisan, que l'intelligence dont il tire sa nourriture lui vient de Dieu, et qu'illui en doit la dîme. » C'était là une admirable proclamation de la dignité humaine, de quelque manière qu'on juge de nos jours la façon dont le concile voulait qu'on en reconnût le prix.

Le concile de Goblentz, en 92i2, interdisait aux laïqnes^ qui avaient des chapelles d'en percevoir les dîmes et d'en* noumir leurs ckiens. Il déclarait que celui qui séduisait et vendait un chrétien se rendait coupable d'homicide ; et cette étonnante prescription, révélation du mal qui était au' cœur de la société, n'en était pas moins un cri de liberté' digne de FÉgUse,

Enfin le concile d'Ingelheim, tenu en 948, eut une grande solennité ; le pape y eut un légat, l'évôehé Marin» A Toccasion de cette grande affaire de l'archevêché de Reims., disputé à Artaud par le fils du comte Héribert , furent résolues de grandes questions de droit ecclésiastique. « Les laïques donnaient, et qui plus est vendaient illégalement les églises ^/» Le concile fit des prescriptions pour réprimer cette énormité ; et par là encore se révèle le désordre que les habitudes de rapt et de pillage avaient mis soit dans l'État, soit dans rÉghse.

Néanmoins, à mesure- qu'on avance, les conciles pénètrent moins avant dans les besoins populaires; cette dégénération se fait sentir du ix« au x* siècle ; c'est que l'esprit

' Chron. de Frodoard, an 948*.

886 HISTOI&B DE FEAUGE.

de réforme est attiédi, et le spectacle des désordres ne touche plus les âmes.

Et aussi les évêques, vus isolément, n^ont plus cet aspect grave, saint et austère qui avait répondu jusqu'à la fin du IX* siècle à la grandeur de leur mission ; les passions politiques les ont emportés; et cela n'est point surprenant : ils avaient été accoutumés à gouverner leurs églises avec une haute indépendance, se fiant à Tautorité du monarque pour affermir leur propre puissance. Quand cette autorité vint à défaillir , lorsque les comtes des villes appliquèrent leur génie à s'emparer de leurs charges et à les consacrer dans leurs familles, les évêques voulurent aussi absorber en eux-mêmes l'autorité politique ; ils la prirent ou ils la disputèrent .

« Je remarque dans nos anciennes histoires, dit excellemment le P. Daniel , principalement depuis Charles le Chauve, qu'on y parle de plusieurs évêques comme de maîtres temporels de leurs villes et de leurs diocèses ; et ce ne fut que par cette raison que le comte de Vermandois fît nommer son fils, âgé de cinq ans, à l'archev^hé de Reims * : c'était le mettre en possession d'une principauté. Ces prélats, dans la confusion où se trouvait alors le royaume , firent de leur côlé ce que faisaient les seigneurs ; et comme dans plusieurs villes il n'y avait point -d'autre gouverneur que l'évêque, ils s'en approprièrent le domaine; et c'est là, ce me semble, l'origine de ce que nous voyons encore aujourd'hui, que plusieurs évêques en France portent le titre de prince , de seigneur , de comte de leurs villes épiscopales '. »

Cette entrée des évêques dans le mouvement du siècle fit oublier les vertus , et les exemples de sainteté manquèrent dans les hauts rangs de l'Église. Raoul Glaber, avec son imagination pétulante et poétique , remplit ses mémoires de gémissements et de plaintes. <c Les princes s'élant laissé aveugler depuis longtemps par le vain éclat

' Nous avons va les suites de cette nomination. ' EUl, de France, règne de Raoul ou Rodolphe.

HISTOIRE DE FBAIÏGE. 557

des richesses ^ cette contagion a gagné au loin tous les prélats... Le canon des Saintes Écritures élève en vain la voix pour condamner leur audace , on voit plus que jamais leur audace coupable suivie dans les diilérents ordres de l'Église. Les rois eux-mêmes qui devraient choisir pour le service de notre sainte Religion les personnes les plus propres à ce ministère, regardent comme plus digne de présider à la direction des églises et des âmes chrétiennes celui-là seul dont ils espèrent recevoir de plus riches présents. Aussi les homme^ les plus présomptueux , sans autre titre«que Forgueil insolent dont ils sont remplis , se poussent dans les prélatures , et ne redoutent pas le reproche d'avoir négligé le soin de leur troupeau , car ils ont placé toute leur confiance et tout leur espoir dans les trésors qu'ils amassent , et non dans l'acquisition des dons précieux de la sagesse... Par une conséquence naturelle, les progrès de cette avarice impie dans le clergé développent dans le peuple un esprit d'audace et d'incontinence. Bientôt les détours du mensonge, la fraude e*t l'homicide précipitent les hommes à leur perte ^ par le vol ou par la convoitise. Et quand les yeux de la Religion catholique , c'est-à-dire, les prélats de l'Église , se sont laissé obscurcir par ces épaisses ténèbres , le peuple cherchant en aveugle la voie de son salut qu'il ne peut reconnaître, se trouve précipité dans l'abîme de sa ruine. Alors aussi, par un juste retour , les prélats sont en butte aux attaques de ceux qu'ils devaient considérer comme leurs sujets , et n'y trouvent plus que des rebelles instruits par leur propre exemple à s'écarter de la voie du devoir. Pourquoi s'étonner après cela qu'au miUeu des tribulations où ils se sont jetés eux-mêmes , leurs cris ne soient plus exaucés , quand ils se sont fermé tout accès à la miséricorde divine par leur insatiable cupidité , comme s'ils ignoraient que le vice entraîne toujours sa peine après lui , et que l'air qui en est infecté verse sur les hommes et sur les animaux quelque fléau contagieux, et souille même jusqu'aux fruits, de son soufIQe empoisonné? C'est donc ainsi que les hommes qui devraient guider vers le salut tout le troupeau dont un

5»!t8 HisTomE DB fraugb.

Dieu tout-puissant leur avait coDiie la garde ^ le froslrent des bienfaits accoutumés de la divine Providence ; et quand la piété des évéques n'est plus qu'un vain nom , quand Faustérité ré^lière des abbés s'amollit , quand le zèle de la discipline monastique se refroidit, et qu'entraîné par tant d'exemples, tout le reste du peuple devient prévaricateur du Seigneur , ne faut-il pas croire que le genre humain a conjuré tout entier pour se précipita de gaieté de cœur vers sa ruine , et s'ensevelir une seconde fois dans les ténèbres du chaos ^? »

Ainsi gémit le chroniqueur, ainsi explique-t-il les grandes calamités qui pèsent sur les peuples.

Cette lamentation, exagérée peut-être, comme le sont la plupart des plaintes des moralistes , dans tous les temps, répond cependant à l'idée générale de la di^cadence du X* siècle. Quelques exceptions se montrent, quelques grands caractères sortent de la dégradation commune. Le jgénie même apparaît çà et là, comme un symbole survivant de la civilisation chrétienne. Dès le règne de Charles le Chauve , l'Église a ravivé les études , et l'école du palais a repris de l'éclat. Peu après, ce J^ean Scot, avec des écarts de philosophie qui, d'avance, semblaient annoncer les erreurs du fataUsme moderne et du panthéisme, élève pourtant la pensée humaine à des méditations métaphysiques * , et l'intelligence publique ne reste pas en arrière. La contreverse occupe le clergé. Prudence , évêque de Troyes, combat la doctrine d'Ërigèhe , et le pape Nicolas I en dénonce le péril à l'eflipereur. D'autres noms paraissent. L'école de Aeims, sous l'impulsion de Hincmar et de Foulques^ son successeur, acquiert de la renommée. Rémi , un de ses docteurs , fait du bruit dans le monde , et transporte son enseignement à Paris. Les discordes civilesne nuisent point à sa gloire. C'est lui qui fonde véritablement l'Université. Et lorsque le désordre devient plus grand dans la société, les monastères ûdèles a l'esprit de

• Chr. de Raoul Glaber, ch. 6.

* Voyez leshist. de l'Université. — DubouUay. — Grevler*

HISTOIBE BS FRANGE. 559

retraite et de prière, conservent la sève morale d*où naissent les caractères énergiques. De là aussi commeincent à sortir quelques grandes renommées, et par-dessus toutes les autres , celle de Gerbdrt , qui doit un jour êtreun grand pape , et un instrument de restauration sociale , et celles de Fulbert de Chartres, et d'Abbon de Fleury *. D vint un temps où , sans Faction cachée et ignorée des moines, le monde serait tombé dans une nuit affreuse de barbarie. La fin du x* siècle fait peur à rimaginalion,, par son désordre et son pêle-mêle d'idées,, de droit, de conflits, de batailles, de hasards, d'indifférence et d'incertitudes. Ce sont les couvents qui ont sauvé alors l'intelligence humaine.

Qr^ dans cette précipitation générale de la .société Gallo- Franque, dans cette dégénération de3 âmes et des caractères, comment la royauté serait-elle seule restée debout parmi les ruines ?

Tout n'est pas dit, lorsqu'on a dit que la royauté sembla se perdre à plaisir , en divisant l'État , et mulliphanl l'hérédité de la souveraineté , qui de sa nature est une et ne se doit point mettre en fractions coname une possession de terres. Mille causes concourent à la fois à la ruine sociale. Toutefois indiquons aussi l'action spéciale de la royauté dans sa propre décadence.

Déjà nous avons expliqué comment les circonstances rendaient le partage obligé sous la première race. La terre était divisée, plutôt que la royauté ; puis la possession de la terre donnait lieu à une autre sorte de souveraineté , et de là par degrés un droit analogue qui finit par constituer le commandement sur la possession même du sol. Le système féodal, avec ses ingénieuses complications, ne fut pas d'abord autre chose..

Mais il faut pourtant faire ici une remarque capitale , c'est que si la roy^iuté s'affaibUt par le partage de la possession domaniale , l'idée de la souveraineté ne se perd pas ,' et même le sentiment de l'unité semble de loin en

^ Frag. de VHist, des Français*

loin reparaître avec toute son énergie , du moins comme une belle et féconde théorie.

M. Augustin Thierry , un homme de savoir , mais trop glorifié , n*a pas su assez de gré à quelques raisons supérieures du temps de cette espèce de résistance contre Taffaiblissement de Funité souveraine. Un poëte ecclésiastique laissait échapper sa plainte éloquente à ce sujet : « Un bel Empire florissait sous un brillant diadème ; il n'y avait qu'un prince et qu*un peuple ; toutes les villes avaient des juges et des lois. Le zèle des prêtres était entretenu par des conciles fréquents ; les jeunes gens relisaient sans cesse les livres saints , et Fesprit des enfants se formait à rétude des lettres. L*amour d'un côté, defautre la crainte maintenaient partout le bon accord. Aussi la nation Fran-

que brillait-elle aux yeux du monde entier Dé(^ue

maintenant, cette grande puissance a perdu à la fois son éclat et le nom d'Empire; le royaume naguère si bien uni est divisé en trois lots * ; il n'y a plus personne qu'on puisse regarder comme empereur ; au lieu de roi on voit un roitelet, et au lieu de royaume, un morceau de royaume. Le bien général est annulé; chacun s'occupe de ses intérêts ; on songe à tout^ Dieu seul est oublié. Les pasteurs du Seigneur , habitués à se réunir , ne peuvent plus tenir leurs synodes au milieu d'une telle division. Il n'y a plus d'assemblée du peuple , plus de loi; c'est en vain qu'une ambassade arriverait là où il n'y a* point de cour. Que vont devenir les peuples voisins du Danube, du Rhin , du Rhône , de la Loire et du Pô ? Tous anciennement unis par les liens de la concorde , maintenant que Falliance est rompue , seront tourmentés par de tristes dissensions. De quelle fin la colère de Dieu fera-l-elle suivre tous ces maux? A peine est-il quelqu'un qui y songe avec effroi , qui médite sur ce qui se passe et s'en afflige : on se réjouit plutôt du déchirement de l'Empire , et l'on

* Le poète parle du partage qui fut fait de Templre après la bataille deFontenay.

HISTOIBSBB FRAITGB. 561

appelle paix un ordre de choses qui n'offre aucun des biens de la paix ^ »

Ainsi gémissdt le diacre de Lyon sur la perte de Funité souveraine, et il exprimait sans doute une douleur commune à beaucoup d'autres âmes contemporaines. Mais M. Thierry, avec cette philosophie qui se met à mille ans des événements et des hommes pour les apprécier, dit à cela que « quelques esprits , assez éclairés pour Fépoque, mais incapables de connaître la nécessité des réactions pohtiques, et qui croyaient que les nations ne pouvaient survivre à la monarchie, furent saisis d'une profonde tristesse , et désespérèrent de tout , parce qu'il y avait trois royaumes au heu d'un. »

Cest singulièrement atténuer l'éloquence du poëte, et aussi méconnaître la terrible vérité de ses pressentiments. M. Thierry ne la vérifie-t-il pas ensuite lui-même par l'histoire?

« LHmpulsion une fois donnée, dit-il immédiatement après la citation du poëte, pour la séparation des diSérents intérêts nationaux, le mouvement des masses ne s'arrête pas; et quand il n'y eut plus d'empire, commença le démembrement des royaumes où se trouvaient associées ensemble des populations diverses d'origine et de langage*. »

M. Thierry veut faire entendre que la. division allait constituer les nationalités distinctes en Europe ; et cela est Trai, je l'ai dit moi-même des États Germains et Itahques, mais non point assurément de la monarchie de France, qui avait en elle-même son élément de force et de vie.

Un autre historien contemporain a vu la chose sous un jour meilleur. « On rejette comme puériles, dit M. Bûchez, les nombreuses plaintes qu'inspira aux poëtes de l'ÉgUse cette triste guerre; elles étaient justes cependant. L'Éghse, placée au sommet de l'œuvre de civilisation , voyait de plus

* CoHect. des Hitt, de France.^ Floras, diacre de Lyon, plainte sur la division de l'empire*

• Lettre X.

8é2 HISTOlkB DB FBA1!?CE.

Haut que les jinnces temporels. Elle n'avait qtfun appuis la France, et elle craignait de le perdre. Et ne fut-elle pas en eïïîét , pins tai'd, et par une cbiisëquence forcée des événements, mise k deux doigts de sa ruiné * ? » 4

n était donc utile que, dans Fciffaiblissement dé la royauté et dans la transformation politique du gouverne- '^ment, l'idée de Tunité fût rendue présente atix peuples; et malgré la part que les pontifes de l'Église dorent preridipe ^ h l'anarchie, l'Église même perpétuait celte idée, non pas seulement par l'exemple de sa constitution divine, niais aussi par Tesprit de son enseignement et par l'habitude d'élever la pensée des hommes aux hautes notions de l'autorité.

Sous ce point de vue, l'établissement de l'BH^iits, établissement purement ecclésiastique ou chrétien, servît puissamment à perpétuer ou à raviver eh Europe l'idée morale de la souveraineté proprement dite; car, tandis que la division de la puissance tendait à établir le droft de l'homme sur l'homme, la suprématie moMe dé PEMfpiM, due à l'intervention directe du pontificat Romain, écartait toute idée de force matérielle, et rendait aA droit si nature morale et sainte.

Ceci n'a point été assez remarqué dans l'histoire, les philosophes matérialistes n'ont vu dans FEmcire iustitiïé par les papes, qu'une usurpation; et c'était au contraire une défense admirable de la société. Le saint Empire Romain fut une protestation contre le droit dé la forcé.

On a cherché s'il constituait une prééminence de faït ^ftr les autres royautés ; mais en ne l'acceptant que comnft une suprématie morale, il est plus merVeïïleux encore, car îl dégage la politique de l'exercice brutal de léf Aàmli^ nation, et c'était là un grand office del'^Église de mofttrèrr ôux peuples une image et une personnification du ctfôîf, lorsque le droit semblait partout défailHr, et qu'il ne restait pour toute loi de Tordre que la servitude de l'homme.

* Introd. kV Histoire parlementaire de la Révolution françëih$\

HISTOIBE DK FRANCE, 863

« Il paraît convenable et juste, disait le chroniqueur Raoul Glaber, au début du onzième siècle, et c'est une mesure nécessaire aussi pour la conservation de la paix , qu'aucun prince n'ose saisir avidement le sceptre d« l'Empire Romain, et ne puisse usurper le titre ou le pouvoir d'empereur, si le pape de l'Église Romaine ne Ta choisi d'avancCf comme digne, par l'innocence de ses mœurs, de commander à la république, et ne lui a remis entre les mains les insignes de l'empire *. »

Ainsil'idée morale de l'autorité survivait, grâce à l'Église, et la domination de la pure force devait tôt ou tard être vaincue.

Ici la curiosité redemande encore comment donc la race de Charlemagne laissa altérer en ses mains cette puissance d'unité morale, qu'elle avait reçue si grande et si resplendissante , et qui semblait survivre même à l'anarchie. Mais l'histoire toute seule n'a-t-elle pas déjà suffisamment expliqué cette décadence ?

Ajoutons quelques remarques.

On croit suffire à tout en accusant le défaut de gf^nie. Mais quand le génie manque aux hommes mi aux races , il ne manque point aux nations. C'est la nation de France qu'il faut accuser tout entière, si elle s'est laissé joter hors de ses lois naturelles d'ordre et d'unité. Cette grande philosophie faite après coup sur la marche des tf^mps, ces griefs solennels jetés contre des rois qui n'ont pas su faire mouvoir leurs siècles, tout .cela n'est point historique et

' Llv. 1. Le chroniqueur ajoute : « Quoique l'insigne de la dignité impériale eût déjà reçu différentes formes, le vénérable pape Benoît en fit faire un dont la figure était entièrement allégorique. On façonna , par son ordre, une pomme d'or entourée de quatre côtés des pienes les plus précieuses , et surmontée d'une croix d'or. Elle représentait ainsi la figure du monde, qu'on nous peint en effet sous la forme d'un globe; on voulait par là que le prince de l'empire terrestre , en jetant les yeux sur cet emblème, n'oubliât jamais que soit en gouvernant, soit en combattant, il devait toujours se montrer digne d'être protégé par Véteodard de la croix vivifiante , et ces pierres diverses qui servaient d'ornements apprenaient aussi aux princes que le souverain pouvoir doit être relevé par une foule de vertus. »

564 HISTOIEB BB FRANGB.

n est point expérimental. Les rois ne sont pas toujours les plus forts contre le penchant des peuples , et il y a aussi une harmonie générale dans l'humanité , où entrent les vicissitudes et les catastrophes , aussi bien que les grands règnes et les glorieuses dynasties.

D'ailleurs, la race de Çharlemagne ne fut point vulgaire ; mais les réactions d'une société battue par des passions de toute sorte, mêlées ensemble , l'emportèrent dans leurs

conflits.

M. Augustin Thierry, qu'on regrette d'avoir à contredire, suppose que cette race ne périt que parce qu'elle était toute germanique , et que « se rattachant par le lien des souvenirs et les affections de parenté aux pays de langue tudesque, elle ne pouvait être regardée par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle venait de se fonder leur existence indépendante *. »

C'est là une prodigieuse altération des faits de l'histoire.

Nous avons vu que Pépin et Çharlemagne avaient été l'un et l'autre l'expression d'une réaction formidable contre l'anarchie franque, bien qu'issus eux-mêmespolitiquement de cette anarchie. Les affections tudesques n'eussent pu prévaloir sut les habitudes chrétiennes, et outre que l'origine germaine est indécise dans l'histoire, l'intérêt gaulois l'eût bientôt maîtrisée !

Ce fut aussi sous cette impulsion nationale que cette race se laissa pencher vers une réaction précisément contraire à celle qu'on indique dans les remarques contemporaines, et elle ne faisait que subir une loi qui eût été plus forte que sa volonté même. Qui n'a vu , dès la mort de Çharlemagne, les représailles franques éclater? Louis le Pieux, admirable roi malgré sa faiblesse et sans doute aussi malgré ses malheurs, fut vaincu par elles, et tout autre roi l'eût été de même, à moins qu'il n'eût hérité do la forte épée de Çharlemagne.

M. 2(ugustin Thierry veut à toute force que la séparation de l'empire , après la bataille de Fontenay , ait été dès lors

* Lettre XIL

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acceptée par le pressentiment public comme point dô départ des grandes nationalités européennes. Mais les Français au moins ne gagnaient rien à cette division, et c'est une puérilité philosophique de les montrer ardents à repousser la race régnante, comme obstacle à leurindé^ pendance. M. Thierry met le peuple même pour quelque chose dans ces antipathies. « La physionomie étrangère de la dynastie blessait le peuple ! » dit-il. Ici ce n'est phrst; l'historien qui parle, c'est l'écrivain touché par quelqu'une des passions d'un siècle tout différent. Et aussi ma plume s'arrête , car le présent ouvrage n'est point ouvert à la polémique des partis contemporains.

Disons, pour la vérité de l'histoire, que dans cette immense transformation de la nation française le peuple , proprement dit, ne paraît point, ou paraît à peine; tout se concentré dans les dominations partielles et égoïstes qui se sont mises en face de la royauté. Sous la première race, les évêques étaient les hommes du peuple, et par eux le peuple avait sa représentation et sa liberté. Sous la deuxième race, la plupart des évêques ont fini par se faire seigneurs, et le peuple n'a plus guère de défenseurs, il n'a que des maîtres. Il ne sera pas dit cependant que l'esprit chrétien s'est retiré de l'antique société gauloise, si puissante par le Cathohcisme. Il vit dans les monastères , et là . le peuple trouve encore des asiles d'où sa pensée, mûrie aux études pieuses comme aux recherches des sciences et aux travaux des arts, se porte vers des temps meilleurs. . Mais quant à son action présente, elle est nulle; il gémit sous le poids de l'anarchie , et quand toute la liberté de son intelligence survivrait à ses douleurs, il ne saurait encore distinguer entre les pouvoirs qui l'oppressent , quel ; est celui qui lui sera le moins étranger, car tous lui sont, .également ennemis.

Ce qui reste vrai , au travers de toutes les exagérations^ de nos jugements contemporains, c'est que l'instinct de la royauté avait été , dès le commencement , gaulois ou populaire, et il semble donc que le peuple eût dû s'attacher naturellement à cette force de protection contre les

dominations p^grtielles qui tendaient à s* établir. Mais Tesprit de résistance au pouvoir suprême est naturel aussi, et les ambitions privées ne manquent point de faveur, lorsqu'elles s'élèvent sur la ruine de la puissance souveraine.

Ainsi tout fut mêlé, et tous les instincts furent confus.

La royauté, atteinte dans son existence, songea tout au plus à se défendre. Elle était partie de Charlemagne, ayant pour but politique d'élever le peuple par la communication des lumièxes à'abord , des honneurs ensuite ; mais , dès que cette alliance est rompue, le peuple va d'un côté, la royauté de l'autre ; le peuple à la servitude, la royauté à la ruine. En France, c'est la destinée de ces deux grands éléments de Tordre, de vivre ensemble ou de périr isolés.

Saisissons le moment où semble se révéler la déviation de la royauté.

Nous avons vu le soin singulier que les rois Charles le Chauve et Louis, son frère, en se jurant fidélité et amitié en présence de leurs armées Germaine et Gauloise, mirent à employer alternativement la langue tudesque et la langue romane, comme pour s'identifier par là même avec les peuples qui leur obéissaient. Cétait là un grand hommage rendu à la Uberté nationale^ et qui attestait que la monarchie, telle que l'avait conçue Charlemagne, vivait encore. Cétait en l'année 843, soixante ans après le développement complet du système pohtique de ce grand homme. Ainsi la physionomie de la dynastie était loin d^être germanique ou étrangère, et elle ne pouvait du moins alors blesser le peuple. '

Ce n*est que cent ans plus tard que Taltération est sensible. En 948, à Ingelheim, où se traita la grande question de l'usurpation de l'archevêché de Reims, lorsqtfon eut lu les lettres du pontife romain , qui intervenait hautement par son légat, l'évêque Marin , il fallut , dit Frodoart, les relire et les interpréter en langue tudesque^ à cause des deux rois\ Othon et Louis, qui étaient présents. Ainsi Louis, qu'on appelait d'Outre-Mer, était passé par la langue aux coutumes germaines, et le signe gaulois avait disparu de la royauté.

Et sans doute ce mouvemeni de déviation de la monarchie de Charlemagne ne s'était pas fait par un calcul soudain et prémédité ; il .fut comme un résultat progressif de la réaction des grands et des seigneurs , maîtres du sol et du peuple. Dans la .division extrême de Tautorité, la royauté, se trouvant comme isolée, se rejeta vers son ancien point de départ. La* terre gauloise lui échappait; les évêques, autrefois les représentants de la nationalité» se séparaient d'elle : tout lui manqua, et elle finit par se manquer à elle-même. Dan^ ces sortes d'accidents, où 1^ génie semble n'avoir point départ, jene m'étonne pas que la philosophie humaine s* obstine à voir je ne sais quelle force d'entraînement qu'elle appelle du nom de fatalité. Toutefois, cette espèce de prédestination désespérée disparaît dans la philosophie, qui embrasse la généralité des faits sociaux et des révolutions de l'humanité.

Allons à d'autres vues. La grande fusion des. Fcancs çt des Gaulois ne pouvait se faire sans de kmsps effQrts; rÉglise en montra l'élément dans son principe d^ unité, et Charlemagne, le roi de l'Église, Jie.mit.eUcaetiaii.d'una façon merverlleuse dans sa monarchie uaivesBoUe, Mais les passions des hommes ne forent pas p(Air cela extirpées; elles se nairent en bataille cintre cette, constitution, 4)h la loi suprême du commandement étabUssait l'égalité de l'obéissance. Le système féodal ne fut autre chosQ rqu' une-réaction contre Tempire. ^

Non point qu'il kii fôt donné ^d'arracher des entrailles ^e ^Europe le germe de civilisation eâ%lieiliq«ie que le ;génie de Churtcmagne-y avait déposé.' Le& déchirements de sa race eurent peur résultat singulier de-le^eender au contraire , m&is en donnant naissance à dos nationalités distinctes que le gratfd'hoinme n'avait pas prévues. Ainsi la race de Charlemagne, par sa faiblesse mèmeyeutisapaTt dans la constitution générale des Etats modernes; et quant à sa mission dans les Gaules , ce fut use- mission de passage, dans laquelle les derniers ressonvenirs de la conquête allèrent s'atténuent et disparaissant par les transformations graduelles des tyrannies nouvelles, jusqu'à ce que

S68 HISTOIBE DE fraugb.

la monarchie nationale pût naître et s'affermir définitivement, et embrasser sous un même sceptre toutes les pensées de liberté , de bien-être et de gloire.

Les publicistes ont expliqué ce passage en des termes précis et techniques qu'il ne faut point négliger sans doute. Écoutons Montesquieu.

« L'hérédité des fiefs et rétablissement général des arrière-fiefs éteignirent le gouvernement politique et formèrent le gouvernement féodal. Au lieu de cette multitude innombrable de vassaux que les rois avaient eus , ils n'en eurent plus que quelques-'uns dont les autres dépendirent. Les rois n'eurent presque plus d' autorité directe : un pouvoir qui devait passer par tant d'autres pouvoirs et par de si grands pouvoirs^ s'arrêta ou se perdit avant d'arriver à son terme. De si grands vassaux n'ol^éisent plus , et ils se servirent môme de leurs arrière-vasse^ux pour neplus obéir. Les rois, privés de leurs domaines, réduits aux villes de Reims et de Laon, restèrent à leur merci; l'arbre étendit au loin ses branches, la tête se sécha. Le royaume se trouva sans domaine, comme est aujourd'hui l'empire ; on donna la couronne à un des plus puissants vassaux ^ »

Mais cette manière d'analyser les temps, tout admirable qu'elle peut être par sa précision , ne les découvre pas dans leurs tendances intimes.

Bien que le peuple , dans cette période d'un siècle et demi d'anarchie , eût perdu son action formelle dans la politique , son génie ou son instinct de peuple n'était pas totalement éteint; et lorsqu'il vit au-dessus de sa tête de grands noms se légitimer par la vaillance, apparemment la popularité se réveilla , et il se trouva alors, comme toujours, de la gloire pour les gardiens de la patrie.

Ainsi l'intérêt public s'attacha à la race de Robert le Fort, qu'on vit prédestiné à sauver la nationalité gallofiranque, en opposant son épée aux invasions normandes,, en protégeant la cité de Paris , ses temples et ses saints populairest et disputant à la barbarie tout ce qu'il fut po&>

* Esp. des Lois. Uv. xxxi, ch. 32.

sible encore de sauver , eu milieu de Tanarcbie qui dévorait la nation entière.

C'est par là que cette race monta au trône , et tout Vy appelait, non pas seulement une combinaison de vassaur intéressés plutôt à ne Yj point laisser arriver, à cause de la liberté que leurs tyrannies trouvaient sous un sceptro demi-rompu, mais le mouvement naturel des choses, la réalité de la suprématie déjà exercée par la gloire, la faveur de la nation, et enûn le penchant de TÉglise, fatiguée de la faiblesse du pouvoir et du désordre de Tobéissance.

Souvent on a jugé avec défaveur Favénement de Hugues Capet; et c'est apparemment pour diminuer Todieux qui, dans tous les temps, et même dans les temps sans foi, s^attacbe à ce triste nom d'usurpateur, que quelques historiens apologistes ont inventé une certaine théorie d'hérédité qui n'aurait été , ditK)n , sous la deuxième race , qu'un droit d'élection renfermé dans le cercle de la famille régnante S comme si l'invasion d'une famille nouvelle eût cessé par là d'être une violation du droit.

Il est beaucoup plus simple d'écarter les systèmes et d& s'en tenir aux exposés de l'histoire.

L'avènement de la troisième race fut un déplacement d'autorité imposé par la situation générale de la société française. Ce ne fut point une violence personnelle ; ce ne fut point un rapt. Ce ne fut rien de semblable à ces faits soudains qu'on a vus dans la suite des temps, au moyen desquels une conspiration, lente ou soudaine, savante ou fortuite, se met violemment en possession du pouvoir suprême. Depuis cent ans, le changement était fait dans les mœurs , dans les idées , dans les besoins ; la famille régnante l'avait subi , et même elle l'avait consacré par un partage convenu d'autorité , comme on le vit sous le roi Eudes. La couronne brillait encore au front des descendants de Pépin ; mais leur sceptre était à terre* La puissance était nulle , ou elle était en d'autres mains ; et cependant la société ne pouvait vivre dans cette absence

* Yoyei la savante préface de Thist. du P. Daniel.

570 HISTOIBE DE F&ÂliG£..

de pouvoir ; et lorsque Tinstinot de consei^ation se réveilla , par une impulsion naturelle , il alla droite la race qui était forte, et qui par \h annonçait la protection et le salut. L'ayénement de Hugues Capet fut Tceuvre d,e la qation en masse ; il remplit le vide qui s^étaitlait au cœur de la monarchie. Pour avoir le courage de flétirir ce grand fait historique du nom d'usurpatioq, il faudrstit prononoar que la France devait se dévouer à toiyours.aux t^^annies, et qu'étant arrivée aux derniers mau^ de laparâiie , soa devoir était d'y, périr.

La Providence n'a pa3 condamné le^ peuples à de si fatales vertus; nAais,.Qn légitimant les traQ^formations sor ciales, elle n'a pas non plus ôtéila flétrissure qui s'attache ■aux crimes poÙtiguei^. DaQ3 les révolutions qu!expliqne l'histoire,.il peut se mêler des accidents. qu'elle ne ^sainaii justifier; c'est tout, ce qu'il faut à larmorale humaipe.

Parce que l'histoire n'aura point assimilé l'avènement de la troisième ra^eà une<,u8s»rpation,;elle.ne perdratpoi^t pour cela le droit de ^ter uaie élerneUe souilluce «utiroat d» jiaurpatouw.

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