‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 44 sur 59 · LOTHAIRE · texte numérisé non relu

LOTHAIRE

Louis d'Outre-Mer avait eu de Gerberge deux filles et cinq fils.

Des cinq fils, trois étaient morts dans leur première enfance. Il en survivait deux : Lolhaire, qui avait treize ans, et Charles, qui avait un an. Lothaire fut reconnu roi, sans partage du royaume; nulle loi n'avait été écrite pour échapper aux divisions ruineuses de la monarchie ; mais l'unité n'en était pas plus imposante. Les grands avaient déjà trop d'un roi , et nul ne songeait à en faire plusieurs. Ainsi l'unité , selon les temps , pouvait être un signe de force ou de débilité.

£n présence de cette royauté désarmée, Hugues le Grand pouvait songer à la couronne. Il se fît un mérite de la modération; il se déclara le protecteur du jeune mo^ narque et le fit sacrer à Reims , aimant mieux agrandir sa puissance par une apparence d'abnégation, que de tenter les périls d'une entreprise douteuse. Le roi, pour récompense, le proclama duc d'Aquitaine, et de la sorte l'habile duc avait sous sa main la plus grande partie du royaume, sans l'odieux qui s'attache au nom d'usurpateur. Aussitôt il conduisit Lothaire dans les pays d'Aquitaine , sous le semblant de lui faire rendre hommage , mais en réalité pour se faire reconnaître duc. Le comte de Pojitiers voulut résister; Hugues détruisit son armée dans une bataille.

956. — Mais Tannée suivante Hugues mourut; il laissait quatre fils, dont l'aîné fut Hugues, surnommé Capet, celui à qui était réservée une destinée si grande.

A ce moment tout parut fléchir. Lothaire, qui n'avait paru au trône que sous la tutelle d'un homme qui dédatgnait de se faire roi^ ne sut pas si la mort de Hugues lai

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était atile ou fatale. Dans le vaste désordre d'ambitions qui luttaient entre elles, la puissance de Hugues avait pu seule s'élever au-dessus des rivalités, et seule peut-être elle eut pu contenir l'extrême anarchie; mais le roi-enfant qui restait au sommet de l'État n'avait point de force pour arrêter les déchirements. L'autorité souveraine s'était laissé désarmer par le droit d'hérédité, concédé aux comtés des villes et aux duchés des provinces , tandis que ce droit semblait être devenu douteux pour elle-même. Ces grandes vassalités transmises étaient devenues des souverainetés formidables ; la nation , sans protecteur suprême, dépérissait, foulée sous leurs rivalités guerroyantes. ^ La force était tout le droit, et la destruction tout le lien social ; il eût fallu, pour ôter le péril de ces ambitions en conflit, une autorité haute et dominatrice, et Hugues le Grand put paraître un instant pouvoir remplir ce grand ofûce, soit parce que la royauté lui était un instrument, soit parce que le nom de Robert le Fort équivalait déjà à un droit de royauté ; mais , dès qu'il fut mort , l'anarchie eut sa liberté. Lothaire , à un autre âge , et avec une vo-^ lonté intrépide, eût peut-être essayé d'absorber en lui la grande puissance que Hugues avait constituée à côté du trône ; mais pour cela encore il eut fallu reprendre les grands domaines et les vastes gouvernements qu'il avait eus , et surtout le duché de France , centre de toute Taction politique et sociale dans tout le reste du royaume , et de là il eût fallu aller droit aux autres établissements que la royauté avait consacrés, et principalement aux duchés de Normandie et de Bourgogne, double exemple d'in dépendance, qui avait donné lieu à des imitations plus petites, mais non moins ruineuses. £t telle fut aussi la pensée de Gerberge , mère du jeune roi; mais cette entreprise exigeait de la hardiesse et du génie ; on n'y employa que la ruse et les perfidies.

Hugues le Grand avait mis son fils Hugues sous la tutuelle de Richard, duc de Normandie ; la reine eut l'habileté de le soustraire : mais , pour ne point attaquer à la fois toutes les existences qui lui semblaient menaçantes,

su HISTOIRE DE FRANCE. 960 — 980

elle flatta le jeune héritier de la race de Robert et le reconnut duc de France ; en même temps elle laissait son frère cadet, Othon, prendre possession du duché de Bourgogne. Les deux autres ûls de Hugues le Grand, nommés Eudes et Henri, n'avaient point de part à la succession politique de ses domaines.

95G — 960. — Puis la reine attaqua le duc de Normandie par des pièges indignes de la royauté, faisant la guerre comme un complot, offrant des conférences pour les transformer en guet-apens, jusqu'à ce que le duc, fatigué des conjurations tramées tantôt sous une apparence d'amitié, tantôt sous un aspect de batailles, recourut au terrible expédient déjà éprouvé , celui d'appeler dès secours du J^ord. Il arriva des flottes de Danois : elles portaient le ravage et la terreur. Il fallut faire la paix ; elle ne fut pas plus glorieuse que la guerre ; le duc resta dans son indépendance, et les Danois qu'il avait appelés ne partirent qu'avec des rançons, ajoutées aux dépouilles qu'ils avaient ravies.

965 — 976. — Toutefois, l'esprit de Lothaire acquérait de la maturité avec l'âge, et bientôt il comprit la situation précaire de la royauté, dans cette société ravagée par les rivalités ambitieuses et indépendantes : sa politique ne manqua point de sagesse. Il s'exerça à éviter les conflits; il resta uni d'amitié avec Hugues, duc de France, et les autres fils de Hugues le Grand. Othon, duc de Bourgogne, étant mort, il laissa son frère Eudes lui succéder paisiblement. Il cherchait la force plutôt par la conciliation et les alliances, que par un système impraticable de domination et de peur. Lui-même se maria avec la fille de l'empereur Othon; et cet affermissement progressif de son pouvoir le mit pourtant dans le cas de tirer quelquefois l'épée. Ainsi le comte de Flandres, tout en faisant hommage, ayant essayé de s'affranchir de l'obligation militaire, comme avaient fait quelques grands vassaux, le roi, suivi des deux fils de Hugues le Grand, alla le combattre et le réduire, en lui prenant Arras et d'autres places.

976.— Mais bientôt une querelle plus grave se déclare» et c'est ici un incident notable dans l'histoire.

La Lorraine, dans le partage successif de la grande monarchie de Charlemagne , avait passé par des vicissitudes; d'abord royaume indépendant et considérable, embrassant la Suisse, une partie de la Savoie et la Franche- Comté, et puis plusieurs évêchés au delà du Rhin, et enfin degrandsdomainescompris depuis sousladénomination de Pays-Bas, jusqu'aux comtés de Hollande et de Zélande; elle avait eu ensuite ses démembrements, tour à tour soumise à des autorités diverses, tantôt aux rois de Germanie, tantôt aux rois de France , et tour à tour envahie par les uns et par les autres, suivant les caprices do l'ambition ou de la guerre *.

Sous Charles le Simple , la Lorraine était passée à un duc nommé Gilbert ; nous avons vu la part de ce duc dans les événements de ce règne d'anarchie.

Bientôt une révolution éclate. L'empereur Othon I, qui avait vu la Lorraine passer, à titre de vassalité, de la Germanie à la France, et puis revenir encore à la Germanie, la voulut retenir en lui imposant pour duc son frère Bruno, archevêque de Cologne, et la divisant en deux parts, l'une qui fut la Haute-Lorraine, qui confinait au Luxembourg et à la Franche-Comté, l'autre la Basse-Lorraine , qui embrassa les pays enfermés par le Rhin, la Meuse et l'Escaut à leurs embouchures.

Le duché de la Haute-Lorraine fut donné à Frédéric d'Alsace, qui avait épousé Béatrix, fille de l'empereur Othon, et par là se trouvait neveu de l'archevêque Bruno, et beau-frère de Hugues Capet, duc de France *. La Basse- Lorraine restait gouvernée directement par Bruno, qui détacha seulement quelques évêchés, et notamment ceux de Mayence et de Trêves, pour les rendre indépendants. Du reste, tout l'ensemble de cet ancien royaume de Lothaire lui devait hommage.

Mais, à la mort de l'empereur Othon I, une réaction se

* Le père Daniel a résumé ces alternatives dans son histoire.— Voyes rhistoire savante de la Flandre , par Warnkœnig. Tom. I.

Hugues le Grand, nous l'avons vn , avait marié sa flUe à l'empereur»

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déclare. Le comte du Hainaut avait été dépouillé, au profit de Bruno, de ses grands domaines ; ses deux fils, Lambert et Régnier , s'étaient réfugiés en France ; et aussitdt qu^ils virent la ferme autorité d'Othon I pasa^ aux mains de son fils Othon II, qui semblait n'annoncer point la même énergie, ils se firent un parti armé, avec lequel ils eurent Tespérance de reprendre leurs comtés. Hugues Capet entra dans leur dessein, ainsi que le roi de France. Ils allèrent avec de tels secours attaquer les possesseurs de leurs domaines^ et ils les tuèrent dans une première bataille^ Othon II institua deux autres comtes à leur place , et la guerre fut reprise, mais avec un caractère plus vaste et plus politique; car Tun des comtes dépouillés^ Régnier, fut marié à une fille du duc de France, et Tautre, Lambert, à la fille du roi Lothaire ; et aussitôt après cette double union, qui fut faite comme une menace, une armée se jeta sur le Hainaut et chassa les comtes do Tempereur.

On eût dit que le génie de la monarchie se réveillait. Lothaire et le duc de France sentaient le besoin de ressaisir les États qui avaient été détachés de la couronne , et cette expédition sur le Hainaut n'était qu'une préparation d'entreprises plus hardies sur la Lonraine tout entière. L'empereur le pressentit, et comme l'Italie l'occupait par ses longues habitudes d'indépendance, il voulut suppléer aux batailles par la politique. Il tenta l'ambition de Charles, frère de Lothaire « lequel n'avait point eu de part au partage de l'hérédité royale, et il lui olTrit la Basse-Lorraine, à la simple condition de l'hommage. Charles eut le malheur d'accepter cette offre; c'était une sorte de défection, et la nation s'émut d'indignation et de colère. Aussitôt Lothaire prend les armes et devance son frère. H arrive à Metz, et îles seigneurs lui font hommage. Il s'avance jusqu'à Aix-la-Chapelle, et d'une marche si soudaine, que l'empereur fui presque surpris à table; Lothaire, dit le chronig^ieur Glaber, dîna de ce qui avait été préparé pour Othon. Après cela, il sema le ravage dans tout le pays, et rentra en France. C'était alors tout le système de la guerre. L'année suivante , l'empereur vint se venger par une égale

irruption dans la Champagne. Un de ses officiers avait juré de s'avancer jusqu'à Paris et d'enfoncer sa lance sur une des portes de la vilJe. L'empereur, avec soixante mille hommes, suivit de près l'intrépide aventurier. Les faubourgs furent incendiés; mais le roi, le duc de France et le duc de Bourgogne , son frère , accouraient avec des forces assemblées à la hâte pour lui fermer son retour. Il se hâta de fuir Vers Soissons. L'officier qui l'avait guidé dans cette expédition téméraire avait péri sous les murs de Paris avec tons les siens. La fuite fut désordonnée. Un comte d'Anjou, nommé Geoffroy, surprit l' arrière-garde au passage de l'Aisne et la mit en pièces, et l'empereur ne fut en sécurité que lorsqu'il fut parvenu derrière la Meuse. Ainsi semblait vouloir se raviver l'esprit monarchique; mais ce ne fut qu'une rapide explosion. Lothaire apparemment crut suffisant d'avoir montré ses armes, et aussi sa préoccupation de roi se portail sur la situation intérieure de son royaume, qu'il fallait sans cesse affermir contre les essais d'anarchie. Il crut sage de faire la paix, et ce n'était point l'avis du duc de France , qui savait peutêtre que le succès de la guerre au dehors était un moyen d'imposer à l'indépendance au dedans; mais le génie de Lothaire n'était point un génie de batailles. Il s'exerça dans cette paix à maintenir son droit de souveraineté sur tous les domaines distraits de la couronne. La Lorraine resta à l'empereur, mais à titre de possession bénéficiaire, et sans préjudice du droit de la France. Triste fin des conflits et qui ne faisait que les perpétuer. Lothaire fit de même pour les établissements de l'intérieur. Il ne se crut ' ■pas de force à défaire ces grandes existences que près d'un siècle venait de consacrer par ses habitudes d'indépendance et d'anarchie. Mais il les assujettit par une sorte de légalité que nul n'osa contester, et ce fut encore un grand office de cette royauté affaiblie de rattacher entre elles toutes ces parties éparses d'une société rompue, pour les ret' nir par un lien de convention qui pût suppléer l'autorité d'une monarchie véritable. Telle fut l'application de Lothaire pendant les six dernières années d'un règne qui

ne fut ni sans utililé ni sans gloire. Il mourut au oailicu de ces soins [î mars 986]. Il laissait un fils nommé Louis, qu'il avait fait reconnaître roi de son vivant , comme s'il se fût défié de l'avenir. Et en mourant, il le .mit sous la protection de Hugues, comme pour lier ce puissant duc par un signe de confiance scellé sur un tombeau.

Le duc de France fut fidèle à ces dernières paroles d'uQ roi qui meurt. Mais les périls naissaient d'ailleurs. Emma, mère du jeune roi Louis V, femme d'intrigue, et sur qui les peuples avaient laissé tomber des soupçons funestes d'empoisonnement contre son mari , entretenait des liaisons avec la Germanie , et ces liaisons furent suspectes. Charles, son beau-frère , resté duc de la Basse-Lorraine, et qui la haïssait , les rendit odieuses par des interprétations de crime et de trahison. Le jeune roi éloigna sa mère , et les inimitiés de palais semblaient devoir devenir toute la politique de ce règne. Deux pontifes, l'archevêque de Reims et Tévêque de Laon , étaient tristement mêlés à ces cabales ; le roi les attaqua par les armes. Et pendant ce temps le duc de France dominait le gouvernement des aiïaires. Il restait en dehors des intrigues, et aussi bien elles ne faisaient que servir sa puissance. Mais tout à coup l'État change d'aspect. LouisV meurt inopinément. L'idée de poison revient encore , mais cette fois avec plus de hardiesse dans l'accusation. Un historien nomme la reine Blanche \ qui n'aimait pas son mari et qui même l'avait déjà quitté, pour s'en retourner en Aquitaine, auprès du duc son père , Guillaume Bras-de-Fer. Mais l'histoire n'a pas besoin de se noircir de crimes douteux *. Ce qui paraît à la mort de ce jeune roi de 19 aûs, c'est une révolution consommée dans la société, et un déplacement infaillible dans le pouvoir. C'est ce double événement qu'ilfaut saisir dans ses préparations et étudier dans ses conséquences.

■ Ademar. Chron.

* Le président Hénault admet le double empoisonnement comme in» dubitable. Les vieux récits sont plus réservés.

HISTOIBE DE FBinCE. S49

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