CHAPITRE XL
SOMMAIEB»
MaaUmttîeR veat le faire eouronmer empereur en Italie. ^ Luttes politiques. — Difiioultét dans les Pays-Bas. — Guerre en Italie.
— Bataille d'Aignadel. — Suites de la victoire de Louis XIL —Politique confuse. — Tout se bouleverse en Italie. ~ L'intrigue travaille l'Europe. — Inégalités de la guerre d'Italie. — Trahisons mêlées à la politique. ~ Murmures et mauvais desseins contre le pape. — Assemblée épiscopale de Tours. ^ La guerre se rallume. —Le pape se fait général. — Alternatives. — Récits de crimes.— Convocation des conciles, l'un à Pise, l'autre à Rome.— Anarchie.
— Expédition espagnole. — Récits de batailles. — Bataille de Ravenne. — Gaston de Foix meurt dans sa victoire. —Douleur de Louis XII. — Des adversités se déclarent. — Dissensions en Italie. — Avènement de Léon X. — Négociations de Louis XII.
— La domination des armes françaises disparait sans retour du Milanais. — La guerre enveloppe la France. — Succès divers. — Désastre de Guinegatt'e. — Dijon délivré par la Trémouille. — Mort d'Anne de Bretagne. —Négociations et mariages. — Nouveau mariage de Louis XII. — Mort de Louis XII. — Jugements. — Méprises. — Etat delà France à cette époque. — Développement d'oppositions contre l'Eglise. — Germes de révolutions.
Haximilien persistait à paraître en Italie où il voulait se faire couronner empereur. Gela suffisait pour ramener la guerre. Les Vénitiens devinrent indécis. L'empereur les sollicitait à une alliance armée; Louis XII les pressait de refuser le passage de leurs terres aux troupes de l'empire. Le sénat républicain, après de longues déHl)érations, se pro* nonça pour la France. Maximilien passa outre; il fit d'abord une tentative sur Gènes, elle fut vaine ; puis, après avoir
prfe à Treille les insfgiMs de la dîgnKé (mpérfale, et aToH* jeté 06» troupes dans le Frfool, tout à coup il s'en alla vefs Tnspruck, poor recueillir des secours d'argent, et pendant ce temps les Vénitiens^ joints aux Français d'Italie com*mandés par Trîvulce, battaient son année et la chassaient des pays qu'elle avait déjà ravagés. Alors il négocia, il voyait Louis XII prêt à reparaître avec sa chevalerie et avec un renfort de cinq mille Suisses déjà en marche vers PItalîe. Il offrit une trêve aux yénitiens, qui d^abord mirent pour condition Tacquiescement de Louis xn. Trivulce exigeait pour le roi que Fon comprit dans la trêve tous les princes que semblait menacer Tempereur, et notamment le duc de Gueldre, son ennemi. Mdxtmilîen refusa. Les Ténl^ tiens, pressés du désir de la paix, passèrent outre ; la trêve M slg^ïée malgré Trivuice. Chose Inzarre ! la paix ne fit que changer l'aspect de la guerre et lui donner une af^ moirité furieuse.
L'empereur, le pape, -Louis XII, Ferdinand allant tous des gridk contre les Ténitiens.
L'empereur ne leur pardonnait pdnt leur victoire; le pape prit ombrage de leur puissance; Louis Xll se plaignit de leur trêve, et Ferdinand se souvint des terres qui leur avaient été engagées lors de l'expédition de Charles Wt. Chacun rev^idiquaî tdes drc^tson des prétentions. La France réelanÉlt les dépendances du Milanais; le pape reparlait des villes qui s'éteknt dé^hées des Etats de rÊglise; VEêpagne voulait r^rendre ses domaines; Pempereur cadiait sa hoole eh rappelant d'anciennes usurpations des Téni^ tiens, a ne fut pokit malaisé d'embrasser ces irHtafSom dans une faaiileçommttne et d'en faire une ligue formidable.
iâ08.-^Desdifficuliéaex:î8taleiit^»s les Pays-Bas, enl^ le due de Gueidre pixrtégé par Louis M, et le jeune Charles de Luxembourg, petit-âls de Temp^mir. On se réunit à Cambrai pow des transactiens. Marguerite d'AutHehe, Me ée Yémpefew, gouvernait les Pays*Bas pour son neveu. C'était une femme d'un génie prudent et actif: au lien de fie renfenaer en des aégeeîalieas vulgaires, elle médita un grand dewein. Secondée ou inspirée t)eut-être par le pape,
508 HISTOIRE DE ERAMCE.
elie se proposa de foire un traité seci-et entre les rois, afin de dépouiller Venise de sa puissance. Le cardinal d*Amboise fut initié à cette entreprise; il avait la confiance de Louis XII. La négociation fat bientôt engagée; pubiique* inent on régla l'intérêt du duc de Gueldre et de Gharies de Luxembourg ; secrètement on convint d'une ligue oii furent consacrés les droits divers sur Fltalie. Mais la guerre était la sanction des traités » et Texécution en revenait à la France ; car les autres princes n'étaient pas prc»mpts à saisir les armes sans essayer cncoi'e la ressource des intrigues; et le pape roéine n'hé^ta pas à livrer le secret de la ligue aux Vénitiens, ei^rant plus de prix de la dufdicité des négociations que de l'incertitude des batailles.
Les Vénitiens tout fiers de leurs derniers succès n'écoutèrent pas le pape et se préparèrent à la guerre» Ghaumpnt, gouverneur du Milanais, déjà éprouvé dans les dernières guerres, et depuis peu maréchal de France, ouvrit la campagne en s'emparant de Trévi par un beau fait d'armes. Peu après Louis XII paraissait à Milan avec une armée de près de quarante mille hommes , et dans cette armée se trouvait l'élite de la chevalerie de France. La noblesse se plaisait aux batailles, et l'histoire aime à trouver les noms illustres de la féodalité antique pressés autour du monar* que toutes les fois qu'il fallait marcher à la guerre. Le pri* vllége des armes était resté intact, et les gentilshommes le iustifiaient parle courage, quelquefois par le génie. Là était Bayard, pauvre chevalier, rival de gloire de Gharies duc de Bourbon et de Gaston de Foix. La chevalerie était une admirable fraternité, qui s'était rajeunie et ravivée depuis la fin des guerres civiles, et l'honneur militaire avec sesdélica* lesses avait succédé à la brutalité guerrière des vieux barons. Des évèques et des cardinaux cédaient à ce besoin dé gloire, et plusieurs entouraient Louis XII à côté des la Trémouille, des Talmont, des Brezé, des Kidiempntf des Bon* nivet. Tous luttaient de courage, de désintéressement et de patriotisme *•
* VHi9t. du bon chevalier sans Paôur est le monument le plud curieui et le j^iis intéressant de celte époque. Là, se peignent le»
Le pape justifla la guerre par une bulle , les Vénitiens ixî-^ pondirent par un manifeste; puis les combats commences rent. Les Vénitiens reprirent Trévî, avant que Louis Xîl pût arriver pour protéger la ville. Mais bientôt les deux armées ftirent en présence, sur la rivière de TAdda, non loin du village d'Agnaidel (Âgnadel).
450B. — Ghaumont et Trivuice, maréchaux de France, commandaient l'avant-garde; le roi était au centre avec la fleur des nobles de France. François duc de Longucyille commandait Farrière-garde; Bayard était dans ce dernier corps.
Les Vénitiens étaient conduits par Âlvîane et le comte de Peiiliane, tous les deux illustres dans les combats; Âlvianc plus impétueux, Pétiliane plus sage et plus prévoyant.
Âlviane précipita la bataille, et Pétiliane fit de vains efforts pour le modérer d'abord, pour le secourir ensuite. L'engagement fut rapide ; les deux armées s'attaquèrent à outrance. La gendarmerie de France, qui était alors l'élite de la chevalerie, décida le succès en se précipitant sur l'infanterie vénitienne. Tout céda à cet effort;' en peu d^heures l'armée ennemie était enfoncée. Alviane ayant un œil percé d'un coup de lance fut fait prisonnier. La fuite se déclara partout ; les Français n'eurent plus qu'à tue^r. Près de quinze mille hommes restèrent sur le champ de bataille ; les Français n'en avaient perdu que deux cents, ou selon d'autres récits que cinq cents. La victoire était complète : Louis XII tomba à genoux au milieu de tout ce carnage pour louer Dieu. Le matin il s'était confessé, ainsi que toute Tarmée; il ordonna qu'une chapelle en l'honneur de sainte Marie de la Victoire fût érigée en ce lieu même *.
« Le seigneur Berthelome (Berthelomé d'Alvyano}, dit la cJu'onique de Bayard, fut mené prisonnier au logis du roy;
mœurs chevaleresques dans leur simplicité et leur enthousiasme. C'est une sorte de moyen âge entre les baronnies guerrières de saint Louis et le temps des baroriniès turbulentes qui allaient bientôt se reproduire.
' Mém, de Fleuraoges.
510 HiftfOIRB M FIUHGS.
lequel, mprèë lUsner, fiât faire uo Daiilx alarme pour oongooiatre si ses gens seroient diligente si ung affaire veooil. On demanda à ce seigneur d'Alvyano que ce point>it estre. n fisl response en son langaîge : « 11 faut dire que v<ri0 voulez combalre les ungs contre les autres; car de nos gens, je vous asseure sur ma vie.qu'ilz ne vous vî^teront de quinze jours. » Et en se mocquant, congnoissant sa nation, disoit ces pardes*. >»
Le roi n'eut donc qu'à profiter de sa victoire; mais tout le monde en voulut profiter comme lui. Pendant qu'il courait s'emparer de Garavaggio, de Bresse, de Crémone, de Bergame , de Grome , de Pescalre , de tous les châteaux enfin et de toutes les places qui avaient autrefois dépendu du duché de Milan, le pape et l'empereur gui avaient laissé aux armes françaises le soin d'exécuter le traité de Cambrai^ apparaissaient avec des forces pour se saisir de même des villes qu'ils revendiquaient. Le duc de Ferrare commandait les troupes du pape ; il s'empara de Faenza, de Ravenne, et des autres domaines qui s'étaient jadis détachés du saint-siége. Après quoi il songea à luimême, et se saisit de quelques terres pour son compte entre l'Adige et le Tanar. Le marquis de Mantoue s'arma de son côté pour s'emparer d'Asola et de Lunato que la république avait enlevées jadis à son bisaïeul Jean-f rançois de Gonzague. Chacun se faisait justice contre les vaincus. Enfin les troupes de l'empereur s'emparaient de Trieste sans résistance, et se répandaient dans le Frîoul, et Févèque de Trente lui-même chassait les garnisons vénitiennes des châteaux du pays. On eût dit que Venise était devenue une proie pour tous ses voisins. Elle semblait devoir périr dans ce dépouillement acharné : elle se sauva en faisant elle-même la part deeeux qui la dépouillaient.
Le sénat envoya au pape, à l'empereur, au roî d'Espagne, pour leur offrir les châteaux, les ports, les terres qu'ils pouvaient réclamer encore. Par là l'avidité parut s'arrêter. Mais Venise tardait surtout à rompre la ligue des princes par l'intrigue.
* U bon chevalier sans Paour, ch. xxix.
Ce qui seconda cette conduite, ce fut d'un côté rindécision jalouse de Maxîmilien, de Tatitre la générosité de Louis-XU. Térone, Padoue, Vicence, avaient envoyé leurs clefs au roi; il ne les voulut pas recevoir, parce que ces villes ne devaient ^'ouvrir qu'à Tempereur. Ce fut une loyauté peu politique ; Louis XII perdait l'occasion d'envelopper Venise de toutes parts, et il aurait toujours eu le temps de restituer les villes. L'empereur, de son côté, évitait de se prononcer par une action ouverte, et le pape accueillait les envoyés de Venise avec moins de sévérité. Le roi prévît un affaiblissement de la ligue. Sa santé s'étaiit altérée sous les chaleurs brûlantes de Fltaliè. Après s'être amusé à se faire décerner des triomphes par sa ville de Milan, il songea à regagner la France ^ Le grand maître Chaumont d'Amboise restait son lieutenant général dans le Milanais.
Venise aussitôt reprit courage. Henri vn, roi d'Angleterre, venait de mourir. 11 avait toujours gardé le souvenir de ce qu'il devait à la France, et ne s'était point m^é aux hostilités publiques ou cachées de ses ennemis. Henri VIH, son fils, dès son avènement se révéla avec d'autres pensées. 11 prit parti pour les Vénitiens, et Tarchevêque d'York fut chargé d'aller les soutenir à Rome contre les ambassadeurs de Louis XU et de Maximilien.
Toute cette politique était coafose, inégale^.c^prideuse. L'empereur av«ît craint de favons^r les succès de Louîn XU; dès qu'il fût seid, il d^ioya de l'ardeur* De son côté, Louis XII n'avait laissé de forces que oe qa'Uen fallait pour n'abandonner pas la ligue. U secondât Teû^iereur pour la défense, non pour la victoire; aussi les eotrepnseB 4e Maxî* niilien ne furent point décisives» U araît reçu en son pou* vcÂr les villes de Vérone, de Padoue, de Vioence; il crut pouvoir de même envoyer prendre possession de Trévcse. Quelques aventuriers de la république donnèrent le signal
< « S'en vint droit à Milan, là où «M lai M 1« pin grande thkmtt iàomçti» qui jamais lut faicte à sriace ; car ils hii Àvmi loate ma
enti-ée selon l'ancienne coutume des Romains à laquelle il y eut
de gras festins et esbatements. » M4m* de Fieuranges.
de la résistance; le peuple se joignit à eux en criant Saint Marc! et le comte de Peliliane, à ce signal inattendu, eut le temps de ^ fsûre une armée. Padoue fut reprise par les Vénitiens, et la guerre se ralluma.
L'empereur réunît ses forces autour de Padoue. Les* troupes auxiliûres de France vinrent combattre sous ses ordres. LàThistoire retrouve Bayard avec sa vaillance chevaleresque et naïve *; mais l'amour des batailles ne lui faisait point oublier sa dignité de gentilhomme. L'empereur demanda à la gendarmerie de France de tenter l'assaut. La gendarmerie c'était la chevalerie. Bayard pcn^ta la parole parmi ses frères d'armes, s'adressant aux chefs et à la Palisse qui les commandait. « Combien que je n'aye guères des biens de ce monde, toutes fois je suis gentil-homme ; tous vous autres, messeigneurs, estes gros seigneurs et de grosses maisons, et se font beaucoup de nos gens-d'armes. Pense l'empereur que ec soit chose raisonnable de mettre tant de noblesse en péril et hazart avecques des piétons, dont Fung est cordoannier, l'autre mareschal, l'autre boulengier, et gens mécaniques, qui n'ont leur honneur en si grosse recommandation que gentilz-hommes ; c'est trop regardé petitement, sauf sa grâce à luy ; mais mon advis est que vous, monseigneur, dist-il au seigneur de la Palisse, debvez rendre response à l'empereur, qui sera telle : c'est que vous avez fait assembler vos cappitaines, suyvant soq vouloir, qui sont très délibérez de faire son commandement selon la charge qu'ils ont du roy leur maistre, et qu'il entend assez que leur dit maistre n'a point de gens en ses (»'donnances qui ne soyent gentilz-hommes. De les mesler parmy gens de pied qui sont de petite condition, seroit peu fait d'estime d'eulx ; mais qu'il a force contes, seigneurs et gentilzhommes d'Almaîgne, qu'il les face mettre à pied avecques les gens^'armes de France, et voulentiers leur monstreront le chemin, et puis ses lansquenets les suyvront s'ilz eongnoiss^t qu'il y fasse bon. »
Tel fut l'avis du bon Chevalier; et lorsque ie$ comtes et
' Voyez les récits de la Chron, au bon Chevalier sans Paoïir.
HiSTOJRe W FlIANCE. 513
seigneurs d'Jlentaigne entendirent la proposition qui. leur venait de la part de la chevalerie de France, ils se récrièrent par un long murmure* L*einpereur vit qu'il ne pourrait donner Fassaut, il leva le siège.
Tout se bouleversa en Italie. La guerre fut une sorte de désordre aussi bien que la politique; les Vénitiens prir^t Vicence, puis ils perdirent leur flotte dans le Pô. Les armes françaises restaient encore les plus formidables. Mais des brouilleries sérieuses commençaient à se former entre le pape et le roi. Les motifs apparents de leurs querelles tenaient à la vieille dissidence des deux puissances sur la vacance des bénéfices. Un évoque de Provence étant mort à Home, le pape avait nommé directement son suc* cesseur. Le roi se plaignit, et par représaille il fit saisir le temporel des bénéflciers du Milanais qui présentement étaient à Rome. Le cardinal d'Amboise redoutait cette espèce de guerre^ par le désir qu'il nourrissait de porter quelque jour la tiare. 11 ramena la paix ; mais la politique gardait ses rancunes. Le pape continuait de s'effrayer de la présence des armes de France en Italie; la ligue de Cambrai lui avait d'ailleurs apporté tout ce qu'il en avait attendu de biens ; il finit par se réconcilier avec les Vénitiens.
Alors rintrigue travailla l'Europe. Henri VIII secondait le pape dans ses vues d'hostilité contre la France. On s*appliqua à détacher les Suisses du parti du roi. Les Vénitiens reprenaient déjà l'avantage par cette excitation des haines politiques. Louis XII n'hésitait point à se défendre en ravivant la guerre. Le maréchal de Chaumont parut sur les terres de la république, et les forces vénitiennes furent repoussées jusqu'à Trévise. La place de Legnago fut prise en cinq jours. Pendant ce temps, le» Allemands entraient dans Vicence. Les habitants s'étaient rachetés du pillage par une somme de cent mille écus. La capitulation fut violée ; la ville fut abandonnée à la furie du soldat.
A mesure que les armées françaises avaient des succès, le pape se déclarait contre Louis XII par des actes plus manifestes. U finit par donner à Ferdinand de Gastille l'invesli T. ni. 33
514 HISTOIBE WB FRATIGE.
ture du royatraïc de Naples. G'étdt une ^MatioD da tiwié qui décernait le royaume aux enfants que Ferdinand aurait de Germaine de Foix. On ne manqua pas de grîefs pour pallia cette injure. Louis XII n'avait point payé des redevance» au saint-sîége pour la partie des Etat» napolitains qui lui revenaient; et puis tout récemment l'empereur huî avait engagé Vérone et le territoire de VaHégio ; le pape se tenaèl offensé de celte concession. Alors on déclara Louis Xlt dédm de son droit sur la couronne de Naples. La politique était pleine de caprice, et il était triste de voir le soHVeraân pontife mêlé à toutes ces bizarreries d'amblUon et de colère.
Le maréchal de Chaumont soutenait noblement par l'épée le droit de Louis XI!. Le pape avait voulu enlever Gènes à la France; Ghaumont déjoua les entreprises. Les Suisses envovaient dix ou dou2e mille hommes au secours des Vénitiens ; Ghaumont avait peu de forces pour s'opposer à cette irruption. Il suppfêa au nombre par l'habileté et le courage.; I^es Suisses comptaient envahir le Ifilanais; Chaumont les arrêta. Puis, à force de les harceler, de leur enlever les pa9* sages, de leur fermer les rivières, de les fatlgaer par mille attaques, sans Kvrer des batailles, Il les épmsa, et les contraignit à s*en retourner dans leurs montagnes, honteux d^lne entreprise d^où ils ne rapportaient que delaratoère. Selon un historien de Tenise, Ghaumont égala en cette oe>currénce la gloire de Fabius.
Pendant ce temps les Ténîtiens avaient repris Yîoenee ec quelques autres villes. Ifs assiégèrent Vérone. Gliaumont, après Texpulsion des Suisses, alla sauver la plaee. La IMt» de Venise parut aussi devant Gênes; ht flotte de Frattcepr»* t^ea la ville. La fortune semblait partout favorable. Néanmoiuff Louis Xir commençait à se lasser d'une guerre qui toujours l'enafssaît d'^elle-mâne. Le pape an contraire ve^ doublait d'ardeur. Sa politique était d'arracher FitaHe en* tière aux dominations étrangères. If y tendait par leaannes;, par les traités, et malheureusement aussi par las trahisons.
ATora les haines personnefles commencèrent ftfënneiifer. Jules n n^appamt plus que comme un ponlfi^ aiid>iÉecrx et
HlSTOttB HH nuIlGB. 51 5i
anl ées bstoUlc», Déjà de mauraites iMnaéet le noorm* saieni en France contre lui, et tout faisait iNreaaeaiîr une complication fatale dans les conflits.
U avait fait depuis quelque temps des difficultés au duc de Ferrare, à rdccasioo de certains droits de salines dont le duc ^ouissaU, et que le pape revendiqua. Ce fut un pré* texte de guerre ; le pape attaqua Ferrare en personne : Louis XII pressentit la nécessité de reparaître en halte.
Mais rhostilîté changeait de nature. Autour de Looîsr :SI1 murmuraient des voix qui conseillaient la guerre, noo plu» au souverain turbulent de Rome, mahsr au ponUfe de TÊglifle. Louis XII, par malheur, venait de perdre le meilletrr cor^ dent de sa pofit?que; le cardinal d^Ambote était mort à Lyon (le 3R mai i5t0>. 11 avaft été un trôs-^halfflè niînislra) et bien que Fhisfoh'e lui reproche l'ambition trop ouverte*' ment déclarée de la tiare, eHe hionore son caraidère cemiae son génie. H sut distinguer le» torts de Jules H et les ditnts du pape, etlules II de son ei5té fit la part du ralaistre et du cardinal. Séparé de lui par la- politique, il Fattira à soi par des fiaveurs. Le célèbre cardinal servmt de temfpérament aux hostîHtés; sa mort kÎBMiatix; vengeances tenir liberté. Il n'eût pas désarmé le souverain de la Romagne ; mais> H eât prévenu Fespèce de guerre que quelques esprits insensés méditaient déjà de fmre a« pooCilSa de FEgUse.
Des cardlnanic et des érèquesy insfialienfs de Fétat dTfnceptîtude où le pape tenait les affaires d'Italie par ses retours soudains de pafx et de guerre, osèvenFf prononcer ce aom redoutable de concile généeal, et Louis XII entendit trop bien leur provocation.
Poorstessayer à eeltelMteflrtafe*,.le ravconvoqoair fours les évéques de France. Là on posa de ces principes généraux dwtkithéoneeBt facile, ■MsédBt la pntàqcn^ fÊédbi^ devant rea^MMrtsnent da» paaslons binBaîoes. Qtk osa dei^ lioaites an «Mit papél; m déteranai Faelioii spirituelle etFaciltoni teaipeseile de FfigiiÉe; en raviva k furagasatique saoetion. Elt ces sentenoa» daetrinafes n'ssmàoâ, ries de neuf ', naaîs.
' Àtt.iÊÊUéL Tar., tU 13» <oa«4. UMm «IÇeMiCii,
516 HISTOIRE DE FRAKCG. .
elles disposaient les esprits à accepter les conséquences d'une guerre une f<^s déclarée. On préludait par degrés a la violence.
L'assemblée épiscopale de Tours vota de^ subsides pour le roi ; elle défendit de faire passer de l'argent à Rome, et elle fit une députation au pape pour demander la convocation d'un concile général.
En même temps arriva Tévcquede Gurk, envoyé de Fempereur, pour renouveler le traité de Cambrai. Les deux princes se promettaient une ardeur nouvelle dans la lutte commune.
La guerre s'annonçait acharnée, implacable. Le pape continuait d'attaquer Ferrare; il avait lancé contre le duc ses anathèmes. La nouvelle des décisions ecclésiastiques de France l'émut cependant; il savait qu'autour de lui quelques cardinaux suivaient la môme impulsion d'hostiliio : il commença à s'étonner. Le maréchal de GhaumQnt le pressait de toutes parts avec sa petite armée divisée en pelotons savamment conduits. L'entreprise de Ferrare fut abandonnée. Le pape restait dans Bologne^ d'oU il dirigeait les mouvements. Cbaumont, après d'heureux combats dans les terres de Modène, courut vers Bologne; son approche remplit la cour papale de terreur. Le pape attendait des secours de Yenise; il négocia pour les laisser arriver. Ghaumont crut à des demandes de pûx qui lui furent apportées par les ambassadeurs de l'empereur et des rois d'Angleterre et d'Espagne. Pendant ce temps l'armée vénitienne parut avec trois cents lances espagnoles. Ghaumont fut obligé de s'éloigner et de reprendre son système de combats épans.
Le pape s'était fait général d'armée. 11 voulait écraser le duc de Ferrare. Il commença par le siège de la Mirandole. et alla s'établir à un château du nom de Saiat<-Folix. Ma)s là il courut un singulier péril. Le bon chevalier Bayard lui avait tendu une embuscade; il faillit l'enlever avec toute sa cour. I^pape se sauva par la rapidité de sa fuite; il ne resta aux mains du Chevalier sans Paour que deux évèques* avec
HISTOIRE ]>E FRAKCE. 517
les mulets qui portaient le bagage du pape. « Qui fut bien marry, ce fut le bon Chevalier '. »
1511. — Le pape n'en eut que plus d'ardeur à pousser le siège de la Mirandole. 11 était vieux et malade; mais pour cela même il semblait se plaire aux fatigues de la guerre. La Mirandole ayant été obligée de capituler, le pape y entra par la brèche. Après quoi il s'en retourna à Bologne, puis à Ravenne, faible et exténué, mais méditant toujours la ruine du duc àe Ferrare.
Le maréchal de Ghaumont avait fait une faute en s'éloignant de la Mirandole, que sa présence eût protégée. U tomba malade à Correggio; il se croyait empoisonné. U mourut au bout de quinze jours. U n'avait que trente huit ans. Sa vie n'avait pas été sans gloire ^
Trivulce prit le commandement de Tarmée de France. Déjà le pape s'apprêtait à bloquer Ferrare; Trivulce avisa à la défense. Une petite place, nommée Bastide, était importante pour les deux partis; le pape la fit investir. Bayard fût mis à la tête d'une troupe d'élite pour la délivrer. Le duc de Ferrare en personne voulut marcher sous la conduite du bon Chevalier. L'expédition fut rapide, le combat terrible. Près de cinq mille honames périrent du côtç du pape, «le ne sçay comment les cronicqueurs et historiens n'ont autrement parlé de ceste belle bataille de la Bastide, mais cent* ans devant n'en avoit point esté de mieux combatue, ne à plus grant hasart *• »
' Le récit du chroniqueur est plein de charmes. « Et de malhear, ainsy que les fayans relornoient, et le bon Chevalier à pointe d'espron les chassoit, sans se vouloir arrester à prendre personne, car là ne s'estendoit point ton courage, sur le poinct qu'il arrivoit à Sainct- Félix, le pape ne faisoit qu'entrer dedans le cbasteau; lequel, au cry qu'il ouyit, eut telle frayeur, que subilement et sans ayde sortit de sa litière , et luy-méme ayda à lever le pont : qui fut d*homme de bon esperit, car s'il enst autant demouré qu'on mectroit à dire ung Pater noster , il estoit croqué. » Chron. du bon Chevalier tant Paour,
^ Voir le récit de sa mort dans les Mém, de Fleuranges. « La belle lièvre le print , » dît le chroniqueur ; quelques jours il n'etoit phn. « On m'a advanoé ma mort, » disait-il à son neveu. (Fleuranges.)
^ Chron, du ^on Chevlitr^twi Paawr,
518 HtsTomE m: PRAKCe.
Le pape, arrêté dam sofi entreprise sur Ferrare, essaya d'autres moyens de politique. H voulut rompre le traité du roi avec l'empereur ; ses eff<H*t8 furent vains. L'évéqoe de Gurk, ambassadeur de rempereuf , était peu propre aux négociations ; il offensa le pape par ses airs hautains ; et aussi les Ëtats mêmes laissaient voir un certain pendmnt à s'attaquer non pas seulement au pape, mais à la papauté* les évêques de Tours avaient posé en principe que le nnse pouvait défendre par les armes contre lésâmes de JulesH : (fêtait le droit de la guerre entre deux souverains ; msôs œ droit en cachait un autre, cehii d'attaquer le chef de l^Ëglise iMir la puissance de l*ÉgIise même. L'empereur et le ro& se laissèrent précipiter à ce désordre, fatal prélude de dés(»^ dres plus cruels qui bientôt allatentdéchlrer le christianisme.
L*un et l'autre convinrent de convoquer un condlè général à Pise pour le 1" septembre, et ils trent eifter le pape par quelques cardinaux favorables à celle anarchie. En même temps Trivuloe reprk la guerre avec ardeur. H eut 4es intefiigences dans BcÀogne, où commandait le cardinal de Pa^e. l.a trahison lui^nvrît les portes de la ville; le^^prdlnal fut (Migé de s'enfmr. Une partie de la garnison fut taillée en j^èoes, et f rivulce ixMirert aussitôt sur l'armée vénitienne qu'il dispersa : il resta maître de toos les bagages et de l'tetiUerié. Le cardîMi de Pavîe A'éteit enfui jusque ftavenne, où éudt le pape; leduc d'UrbîB, neveu de Julesfi, le tua en pleine rue d'un coup de poignnd, Gomme im traître.
Huile violenoe ne manquait à anem pai^î. Cependant le pape était consterné ; fl désavoua et maudit le crime de son jneveu; puis SI fit des démarches pour la paix. Louis Xll n'était pas éloigné des négodations ; il était embarrassé de ses vlctotres d'Italie, et «emblait ne vonioâr pas les pousser à leur dernier terme; peut-être aussi, comme on l'a écrit, les consâls de la rdne Anne de Bretagne, catholique fidèle et fervente, lui avaient donné des scrupules sur cette guerre 'Mkaniée Iake au sonveraîa poiutife. Mais de son coté ]e pape, lon]oui« trou^ïlé par le contact de la dooMoalioa Irançaise, la repoussait d'tmteiHtpliitf ardemment qu'il en était
BlSTOOtE DE HUIfOI. 51^
plus aocaUé. Son langage était celui d'un vainqueur, non d'un Taîncu. Cette ooavocalîon du concile de P^ donnait aussi à ses parotes plus d'irritaUon. Les historiens de France se sont prévalu de c^te résistance opiniâtre de Iules II, pour le représenter comme un pontife intraitable, orgueilleux I^eln d'ambition et de perfidie. Les jugements de Thistolre doivent désormais se modifier, ne dût-elle voir en lui que le défenseur d'un droit x)olitique; et sans doute le pape, cosime souverain de Roma, avait aussi son patriotisme. Qiioi qu^len séit, la négociation n'eut pas de succès. L'as* semblée de Fisc commençait à se former; de fatales dispu-^ tes sur rautoriié ecclésiastique se répandaient en Europe; tout marchait à une vaste anarchie.
Le pape cependant ayait adressé à Louis XII une lettre docirinaie sur le droit qui n*éiait propre qu'à lui d'appeler le concile. La raison était sans puissance, et le roi se croyait assez fort de l'assentiment de quelques cardinaux turlxilents.
Alors le pape publia une bulle contre le crime de ces cardinaux^ il les menaça d'excommunication , et enfin il convoqua à Rome un condle véritable.
C'était frapper l'entreprise de Pise d'un coup de mort. Le roi d'Espagne commença à se pronoiraer; bientôt Jl entra dans une ligue avec le pape et les Ténitiens.
Les évoques liésitaient à se rendre à Pise. Les cardinaux filment faire Touverlure de leur concile pat* un abbé d'Italie et par un archiprétre de Tours, qui chantèrent une messe tlu Saint-Esprit et se déclarèrent représentants de l'Église universelle contre le pape. La révolte ressemblait à une raillerie.
Le pape lança des anathèmes; les cardinaux furent exoomiBuniés. Florence fut en interdit aussi bien que Pisa, pour les avoir favorisés. Les cardinaux se justillèrait par des écrits; les jurisconsultes se mêlèrent aux disputes, et «lors commença à se révéler Thomas de Vk), général des Jacobins, connu s^oslenom de Gajetaiid,savaht défenseur du droit papal et de ia lîfoerté de l'Église.
En même temps la guerre se rallumait; l'Italie se oou-
620 HISTOnB DE nUNCK.
vraîl de Boldate. Le pape appelait aux armes tous les peuples fidèles; il répandait des brefs dans toutes les cours, et sollicitait les princes et les sujets à nne sainte ligue contre le schisme de Pise et Tusurpation de la France.
Ainsi, en mêlant des intérêts si dissemblables, et transformant la guerre d'Italie en révolte contre la papauté, l'esprit français avait ôté à la cause de Louis Xll ce qu'elle avait de national et de populaire. A partir de ce moment Jules 11 n'est plus un prince aventureux, ou un évêque ami des batailles ^ il est un pape énergique, dévoué à l'intégrité de sa puissance.
Louis XII contraignit enfin les évèques de France à se rendre au conciliabule de Pise, ouvert par une Sorte d'ironie. Mais dès que l'assemblée parut devenir sérieuse, le peuple de lise fit une émeute contre elle. On délibéra quel* ques jours au milieu de la sédition, et Ton cassa les arrêts du pape. Les évèciues d'Allemagne refusaient de venir se mêler à ce désordre ; on déclara le concile iransféré à Milan; ses travaux étaient sans suite ootnme sans autorité.
En même temps éclataient les maux de la guerre; les Suisses mécontents de la France se jetèrent sur le Milanais. Gaston de Foix, le brillant jeune homme, âgé seulement de 23 ans, avait reçu le commandement général de ce duché. 11 recueillit tout ce qu'il put de vaillant, et courut défendre Milan avec Trivulce. Les Suisses n'allèrent pas au delà de cette démonstration ; leur dessein resta mystérieux. Ce fut comme un incident dans tout ce désordre de Tltalie.
1512. — L'expédition des Espagnols apparaissait plus formidable et plus réfléchie. Raymond de Gordoue, vice-roi de Naples, marchait avec seize mille hommes d'infanterie, dix-huit cents hommes d'armes, seize cents de cavalerie légère, et grand nombrede cavaliers napolitains. Un homme surtout était redoutaMe dans cette armée; c'était Pierre Navarre, capitaine qui s'était formé lui-même dans les guerres d'Afrique, et qui avait aussi profilé aux leçons et aux exemples de Gonzalve, le grand capitaine : il était général de l'infanterie, et il servait de conseil au vice-roi.
Gaston de Foix allait a vcrir à lutter contre de tels enne-
mis. 11 avait peu de forces, mais il avait du courage et du génie.
La pensée des Espagnols, inspirée par le pape, était de se ressaisir de Bologne ; Gaslon les devina. Il se fit une armée de onze mille fantassins et de treize cents lances; et à peine le siège était formé, que tous ces secours entrèrent dans la ville, sans donner aux Espagnols le temps môme de les voir. Â l'instant le siège fut levé. Gaston remportait une victoire sans avoir combattu. G était un heureux^ début. Une autre occasion s*offrit de justifier ce bonbeur par un beau fait d'armes.
Bresse avait été surprise le jour même par les Vénitiens. Gaston courut de Bologne pour leur enlever leur conquête. Il avait à Iraversei* quarante lieues coupées par le Pô, le Mincio, la Gbiesa et plusieurs autres rivières. Il précipita son armée, en lui communiquant son ardeur. Bayard le se-' condait ; le bon Ghevalier battit les Vénitiens à l'avantgarde. Peu après Gaston était souâ les murs de Bresse avec douze mille hommes. Le château fut attaqué avec furie. Bayard fut blessé à la cuisse, d'une lance qui y resta engagée; on le crut mort. « Héî messeîgneurs mes amys, criait Gaston, ne vengerons-nous point sur ces villains la mort du plus accomply chevalier qui feust au monde'? » Ge fut une excitation pour les troupes ; la ville se défendait à outrance; de part et d*autre l'acharnement était égal. M Ne craignez pas ceux à qui vous ferez peur, criait Gaston à ses soldats ; ne vous laissez pas Intimider par l'or qui brille sur les cuirasses et les casques de la gendarmerie vénitienne; l'éclat de ces armes ne défend pas celui qui les porte.» I^ voix de Gaston enflammait les courages; les Français furent vainqueurs. La résistance rendît la victoire atroce : la ville fut livrée au pillage ; vingt mille hommes, dit-on, périrent dans cet affreux désordre. « Ge fut, dit le chroniqueur, la ruyne des François , car ilz avoîent tant gaigné en ceste ville de Bresse, que la pluspart s'en retourna et laissa la guerre ^ » G'est à Bresse que le bon Che-
1 le bon Chevalier tant Paour,
» Ibid.
vaBer donna cet exemple de générosité et de vertu, o^èbre dans les liistoires. La furie militaire étaii sans frein, et tous les crimes de la victoire «évissaient sur la viQe Infortunée, ftayard fut porté dans la maison d*un riclie gentilhomme qui s'était enfui dans un monastère ; la dame y était restée avec ses deux filles cachées en ung grenier dessauU du foing, La terreur glaçait le sang de ces pauvres victimes, l^jard demi-mort les protégea. Rien de touchant et de dramatique comme les scènes de pitié racontées par le chroniqueui*. Bayard fut guéri par les soins de cette famille que sa présence venait de sauver; et puis sa convalescence fut charmée par les deux jeunes filles qui pour lui jouaient du luz et de Vespinette. Tout ce récit mérite d'être lu dans ia naïve chronique; la fin surtout en est touchante. C'est une admirable peinture de la chevalerie chrétienne, telle qu'elle vivait encore en quelques âmes de choix. La famille sauvée avait recueilli tout ce qu'elle avait pu de ducats pour les oiTrir à Bayard. « Le gentil seigneur, qui jamais en sa vie n^avoit tenu cas d'argent, se print àxire et dist :~Madame, combien de ducal-s y a-l-il dan^ ceste boete ? La povre femme eut paour qu'il feut courroucé d'en veoir si peu, luy dist ; — Monseigneur, il n'y a que deux mille cinq cents ducats; mais si vous n'este» content en trouverons d'autres. Alors il dist : -r- Ma foy, madame, quand vous me donneriez cent mille escus, ne m'auriez pas fmt tant de bien que de la bonne chère que j'ay eue céans, et de la bonne visimtion que m*avez faicte... De vos ducats je n'en veuil pas; reprenez-les. Toute ma vie ay plus aymé beau coup les gens que les escus, et ne pensez aucunement que je neuf envoi aussi content de vous que si ceste ville estait en vostre disposition et me l'eussiez donnée. » Tout le reste de cette scène suivit ce charmant début. Bayard finît par faire deux parts des ducats, et en réserva cinq cents; puis ayant prié la mère de lui amener ses deux filles : « Veçî, leur dît-il, vostre danje de mère qui m'a donné deux mille cinq cent soixante ducats que vous voyez sur ceste tablé; je vous en donne à chacune mille pour ^oas aydes'à maryer, et pour ma récompense vous prierez, s'il vous plaist,
RISTOmE DIS nUHGE. 5S3
Diea penr moy; autre cliDse ne TOt» demande. Si kur mif l les ducats en leurs tabliers, Youlissentou non ; » puis s'a- «dressa à son hôtesse^ à foquelle il dlst : « Vadame, je pr^H dray ces cinq cents dneats à œen pronffit pour les d^rtir anic povres religions de dames qui o«t esté [allées, et tous en donne la charge*. »
Tel fut l'épisode de la blessure de Bayard, Tun des i^os touchants récits de nos chroniques de dieralerie.
Du reste Gaston de ¥cnx était pressé de pocnrsuivre la victoire. Le roi d'Angleterre menaçait la Horansidie et la Bretagne. L'empereur commençait à s'éhmnler dans son alMance. Les négocia#ons avec les Suisses étalent sans succès. Cette guerre d'Italie se perpétuait par les succès comme par les défaites. Les florentins hésitaient à se déclarer plus ouvertement pour la France; et le pape, après les «voîr frappés d'anathème par le oonoâe de Hse, veaaH de levm* Finterditet de lesi^endre encore phis incerteint. Lom Xli, inquiet de ces indices, eût voulu keraàner la goene pnr «n coup décisif; Il fit savoir à Gaston les raisons qu'à avaitde se hâter, et Gaston, in^iétneux, se Isissa fadlement aHar aux excitations du roi.
Par ces raisons mêmes les Espagnols tesiporisaie&t, et Gaston employa son génie à les forcer à se battre.
Il courut mettre le mége devant Aavenne, 4pn était au pape, il supposait «qu'on ne laisserait pas prendre la viUe sans essayer de la défendre. Les Espagaois et ies €<Hifédé> Tes s'approchèrent en efet. Le «ége était Jvdent ; ks F can ^ts furent Tepowanés avec perle «daiMi u«e attaqat), les Gspagnels se laîssèfent fftos fKÎleaoent entniiner : enfin la bataille tnlt par «être engagée* Cette bataille eat célèftire. K Four certain la ftemr des Espagnols, Itattyens et Fiançoys là estoit, même du noble pays d'AajoattedéiaiiiiieBt à oette cruelle journée plusieurs iOustres chevalerset escuyera. » Et le chroniqueur les passe «n revue, « ain q»e d'eulx soit au tems advenir mémoire, et àusâad ce qne4e«rs anooes-
' U hon Chevalier sans Painur, éèà. de Fiu WàuL^-Bibiiothèque choisie.
524 HISTOIRE DE FR.4?iCE.
seurs portant leurs noms et armes y prennent exemple *. » IjA bataille eut lieu le 11 avril, jour de Pâques. Dans les âges de foi on n*eùt pas combattu en un jour si saint. Gaston déploya un génie de héros. On. se battit avec une régularité savante pendant huit heures- De part et d'autre les faits d'armes furent brillants. La Palisse commandait sous Gaston ; il était secondé par le cardinal de Saint-Severin, armé de pied en cap et suivi de six cents lances. Entre les chevaliers les plus vaillants nous retrouvons Louis d'Ârs, que nous avons déjà vu si fier et si intrépide dans les guerres et dans les désastres de Naples. il combattait avec Bayaitl et partageait sa gloire. Toute la gentilhommerie de.France fut admirable.
. ; Après des chocs répétés, l'avantage commença à se déclarer pour les Français. Le vice-i'oi espagnol, Raymond de Cardonne, fut le premier à s'enfuir de la bataille. Il courut, dit-on^ d'un seul trait jusqu'à Ancôhe, à près de trente lieues. Le brave Pierre Navarre, qui commandait son infanterie, soutint encore le combat; mais Gaston redoubla d'efforts; il se jeta sur le retranchement ennemi. Là la victoire fut horriblement disputée; enfin l'impétuosité française resta maitiiesse. Tout fut précipité. L'Espagnol Navarre fut fait prisonnier; rien ne résistait plus. Par malheur Gaston, tout triomphant, voulut iichever sa victoire en courant avec un petit nombre d'hommes d'armes sur un gros d'Espagnols qui se retiraienten ordre. « Oncques Rolant ne fist à Roneevaolx tant d'armes qu'il en fist là. » Mais bientôt il fut atteint d'un coup mortel dans le flanc. Lautrec, son cousin, était à ses côtés; il reçut vingt blessures, en essayant de le sauver. « Ne le tuez pas, crioit-il, c'est npstre visroy, » le frère de vostre roy. » Quoy que ce feust, ce povre seigneur y demeura, après avoir eu plusieurs playes ; car.depuis le menton jusques au front, en avoit quatorze ou quinze; et paria montroit bien le geniil prince qu'il n'avoit pas tourné le doz '. » Ce fut comme une fatalité de voir le
• Voyez la ehr. cT Af^ou, Bourdigaé.
» Le bon Chevalier tans Paow,
jeune héros tomber ainsi au milieu de sa gloire. Déjà il avait acquis le renom du plus grand capitaine de FEurope, et on rappelait le foudre d*Italie.
« Il y a eu plusieurs batailles, dit la charmante chronique de Bayard, depuis que Dieu créa ciel et terre ; mais jamais n'eu fut veu, pour le nombre qu'il y avgit, de si cruelle, de si furieuse, ne mieulx combattue de toutes les deux parties que la bataille de Ravenne. » Dix mille hommes étaient restés sur le champ de bataille; les deux tiers du côté des Es^ pagnols, et parmi tous ces morts l'élite des chevaliers et des gentilshommes *. La Palisse prit le commandement de l'armée victorieuse. II poursuivît le succès, s'empara des bagages et de rartillerie de l'armée vaincue, et entra dans Ravenne.
Cependant le bruit de cette bataille se répandait en Europe; toutes les cours s'en émurent; le pape s'en effraya. L'empereur parut s'arrêter dans ses projets de défection.
* Je renvoie pour les énumératioDS au P. Daniel, qui se plait à ces récits de morts, et mentionne avec exactitude les noms illustres. — Un très-curieux incident de la bataille est raconté dans les Mémoires de Fleuranges. « Le l)aron de Chimay, qui estoit honneste gentilhome, se cognoissant les choses à venir, et en avoit dit beaucoup de véritables avant la bataille, vint à luy monsieur de Nemours, et Jay demanda en cette manière : •« Or ça, bastard, comment ira-t-il » de ceste bataille, et qui la gaignera.' — Je vous promets ma foy, » monsieur, dist le bastard, que vous la gaignerez, mais vous estes » en danger d'y dcmourer, si Dieu ne vous fait grâce. » Sur quoy respondit le sieur de Nemours que pour oda ne laisseroit-il point à y aller. Et quand la bataille fust gaignée, et que les Espagnols à pied et à cheval furent mis en fuite, dict sieur de Nemours vint au bastard et lui dit : « Et puis, maislre coquart , y suis -je demeuré » comme vous disiez? me voicy encore. —Adonc, lui dit le bastard , monsieur , ce n'est point enoore faict. » Et comme il achevoit ces propos, un archer luy vint dire : « Voilà deux mille Espagnols qui » s'en vont tous en ordre le long de la chaussée, v Et incontinent Je dict sieur demanda son habillement de teste pour les suivre; et monsieur de Lautrec lui disoit : « Si, monsieur, attendes vos gens. » A quoy il n'entendit point, et avecques vingt ou trente hommes d'armes vint ruer sur ces dicts Espagnols, là ou feust enlevé des
Kigues hors de la selle, et fevst tué, et tout plain d'autres gentilsommes avecques luy. » Jf^m. de Fleuranges, ch, 29.
596 HISTOmE DE FIUIICE.
Venise treteStML, #t le ra d'Espagne s'étoonaiL qu'on se fût ainsi sTentoré dans on engagement décisif, contre sa défense. Peut-être il eût été facile à Louis XII de profiter de cet ébranlement soudain. Mais lui-même fut percé d'une vive douleur en apprenant la mort de son neveu Gaston, qu'il aioiail ai tendrement. «Je iKMidrois^ disait-il, n'avoir pas un penne de terrain en Italie, et pouvoir à ce prix faire revivre mon neveu Gaston de Foix, et tous les braves hommes qui ont péri avec lui; Dieu nous gardé de remporter jamais do telirâ viclojrea '. »
Louîfl XH nfélaiipoîaidHmcaraeière à supporter întrépidemeAt fte» néeessité» de k guenrcw Gefut lui qui fut le plus atterré parla vietmie. Le peipe au contraire se roidîssait contre les épreuves. D'abord épouvanté, il reprit bientôt réner{^ de son coui*age. Peu à peu la ligue se raviva-, le roi d'Angleterre venait d'y entrer^ et en môme temps les Suisses s'apprêtaient à reparaître dans le Milanais.
Louis XII crut nécessaire de rappeler une partie de ses iMimines d'amas pour protéger les provinces de France. La Palitsse restait en Italie avec des forées inégalesw Défà ksk Suisses paraissaient. A leur approche l'espnC de révolte se déclara; à ce péill a'ajouta la mésintelligence des chefs : Crémone donna le sigiial de la défedlon; iou4 le Milanais suîvrt; ce fhC comme une contagion rapide. La F^liase fui obligé d'abandonner successivement la plus grande portfe des pkioea. Oa retrouve encore Bayard dans la retraite*, ma» la fèrtone trajikaait lecoorage. Qa ne put sauver (^ue le château de Ififan, œhir de !fbvave^ eekiî deCirémoBe^,. et quelques autres. Les villes s'ouvraient partout aux eonfé* déros. Gènes auîvit le mouvement de révolte., Toute lltalie enftii écheppaii è ïjows XII; la virstoke aenhiait. hiî ^tse devienne fatale depuis qnll avait donné à la guerre un caraco tère d'acharnement contre rÉglise, et ce fut une triste eonr siNMnayoa de cette lelnàiaprécipttéeetina^udue, de vdr le coneHe ée Piae et de Mttaa rejeté rnasA bora de l'IUli^
* ïx FcFon
HISTOIRE DE FRAiNCE. 527
pour s*en veair poursuivre à Lyon ses pîdiculea travaux dogmatiques contre l'autorité du pape.
^'autres adversités se déclaraient. Ferdinand^ roi d'Espagne, avide des occasions de perfidie^ profita* de ce retour de fortune pour faire iavasion sur la Navarre» C'était une guerre de spoliation contre le roi iean d*A!bret» mari deCa-» therine de Foix; et cette entreprise, tentée de coacert avec l'Angleterre, était une menace contre la France* Déjéi Louis XII avait assemblé une armée dans la Guyenne, où l'on craignait de voir apparaîtra lea armes anglaises. On essaya de porter secours au roi dépouillé. La plupart des vaillants chevaliers venus d'Italie volèrent aux Pyrénées, avec la Palisse, Lautrec^ Bayard. François, duc de LonguevSle,. et Charles de Bourbon^ comte de Montpensier, les commandaient; mais la mésintelligence éclata; c'était un mauvais prœage. Le roi crut ramena l'harmonie en nommant généralissime François, duc de Valois, comte d'Angpulôme„ héritier présomptif du tr6ne. Mais les armes de Louis XII restaient frappées de malheur; la dievalerie alla vainement renouveler sea beaux faits d'armes ; et aussi Jean d'Albret manquait de génie pour seconder de t£lls secours. Il laissa le pai'ti ca3tillan se jeter en force dans Pampeiune, et l'armée de France alla vainement s'épuiser d'efforts devant cette place. Pendant ce temps les populations incertaines se déclaraient contre Jean d'AIbret; il fallut que les Français se rouvrissent un chemin par l'épëe au travers des Pyrénées. En même teicnps ks Anglais apparaissaient vers la Picardie. On laissa Ferdinand jouir de son usurpa^on, pour aviser à d'autres périls*
Le pi^^ avait &a|^ d'interdit la ville de Lyon^ à causé de son concile,, et avait enveiompé le royaume entier dans ses< anathèmes. Il citait à Rome, devant le condle de Latran, toua les adhérents du schisme, et il foudroyait particulièrement la pragmatique saocUon^ leoouvelée dans l'assemblée épiscopale de Tours. Vainement LomsXII, avec ses docteurs de l'unkv^té, s'efiSorçait de donner de la vie à l'anarchie ecclésiastique; les rois d'Europe ne le secondaient point. Les évéquea a'inquiétaienl, et l'empereur finit par se dccla*
528 HISTOIfili: DE FRANCE.
rcr pour le concile de Latran et par désavouer celui de Pise.
1513. — Mais ce penchant à Tu ni lé n empêchait pas la dis sensîon des intérêts entre les princes et le pape même ; mille intrigues continuèrent de travailler l'Italie après la retraite des Français. Maximilien Sforce, fils de Ludovic, fut rétabli dans le Milanais; le peuple lui fit des triomphes, comme il en avait fait au roi de France. Il dut son rétablissement aux armes des Suisses. En même temps les Espagnols rétablissoient les Médicis dans Florence. Mais cela ne calmait point les discordes des confédérés: la guerre menaçait de reparaître sous d'autres noms. Déjà le pape avait rompu avec les Vénitiens; mais il mourut en ce moment même^ laissant un désordre acharné entre les États. Il avait été un pontife guerrier, et l'histoire pour cela ne lui a point épargné les censures. Elle aurait dû, ce semble, distinguer le pape et le souverain : souverain, il défendit son domaine avec énergie,, oubliant trop peut-être lui-même qu'il portait un double caractère qui lui imposait la bonté et la clémence; pape, il défendit sa puissance avec ténacité, pressentant peut-être le danger des oppositions dogmatiques qui commençaient ù fermenter dans les esprits. Le nom de Jules II a été rendu odieux par les écrivains d'un âge où ces oppositions avaient reçu toute leur liberté. L'expérience des malheurs qui ont suivi cet âge doit rendre l'histoire désormais plus réservée. Peu à peu nous allons apprendre ce qu'il y avait au fond de ces théories doctrinales contre l'autorité du souverain pontife, si souvent proclamées par des assemblées isolées d'évêques, et fatalement mises en pratique par quelques rois.
Après Jules II parait un autre pape d'un renom plus populaire : Jean, cardinal de Médicis, célèbre sous le nom de Léon X. Il s'annonçait avec tous les goûts qui promettentla paix ; mais la guerre dévorait les peuples conrnie un incendie. Son génie ne put dompter ce fléau.
La rupture de Jules II avec les Vénitiens avait offert à Louis Xn un moyen de reparaître en Italie ; il se hâta de faire une ligue avec eux. En même temps il voulut renouer »es traités avec les Suisses, et leur envoya la Trémouille, le
même qui les avait autrefois conduits avec éclat dans la première conquête de Milan ; mais le peuple le chassa de Féglise comme un excommunié, à cause du concile de Pise. Louis Xn fut contraint de passer outre. Il avait été plus heureux dans ses négociations avec Ferdinand, et il en avait obtenu une trêve d'un an. L'expédition fut résolue, et déjà le maréchal de Trivulce donnait le signal en s'emparant d'Ast et d'Alexandrie. Aussitôt Tétendard de France reparut sur une foule de châteaux du Milanais; Milan même se déclarait. Jamais on n'avait vu une telle succession de révolutions se précipitant les unes sur lés autres. Une flotte française vint surprendre Gênes, qui s'ouvrit à son tour aux armes du rou En peu de moments le nouveau duc de Milan se trouvait réduit aux forteresses de Côme et de Novare.
La Trémouille parut alors avec six mille lansquenets ; six mille autres devaient' le suivre. Trivulce était d'avis de les attendre ; la Trémouille fut moins sage. Les Suisses défendaient Novare, où s'était enfermé le duc de Milan ; la Trémouille courut les attaquer. Bientôt une bataille effroyable fut engagée. Des deux côtés on se battit à outrance. Les Suisses étaient foudroyés par l'artillerie française ; ils marchèrent aux canons pour s'en emparer. C'était une audace sans exemple. Leurs rangs étaient emportés par les décharges; mais à l'instant même ils se reformaient intrépidement. Hs enlevèrent ainsi les canons qui venaient de les décimer. Ce fut le gain de la bataille. Deux mille lansquenets venaient d'y périr; d'autres furent tués dans la fuite. Quinze cents Suisses s'étaient fait tuer dans cette attaque intrépide de l'artillerie. L'armée de France fut obligée de se retirer, toute mutilée, vers les terres du Piémont. Déjà une réaction nouvelle éclatait dans le Milajpàis; mais cette fois la domination française disparaissait sans retour. 11 fut triste pour la Trémouille de voir sa vieille gloire périr sous les coups de ces mêmes Suisses qui avaient partagé le premier honneur de ses victoires.
Louis XII) abattu par ces revers, commençait à soutenir
moins vivement la funeste entreprise de son concile; et T. m. 34
aussi liéon X s'adressait au monarque par des négociations amies. Tout se disposa pour un retour à la paix ecclésiastique; mais la guerre politique se montrait ailleurs, et Henri VIII, roi d'Angleterre, qui avait longtemps fiail des menaces, éclatait enfin par une irruption. 11 avait entraîné dans son dessein l'empereur, toujours inégal et indécis dans ses amitiés comme dans ses haines, et, tandis que la flotte anglaise jetait une armée sur TArtoia^ les Allemands paraissaient vers la Bourgogne: les deux armées, formant un total de cinquante-trois mille hommes, allèrent se réunir devant Térouenne.
En même temps une flotte de quatre-vingts vaisseaux insultait les côtes .de Bretagne; la guerre prenait partout un caractère eflfravant,.
La défense fut prompte, mais mêlée de revers et de gloire.
Les marins bretons et gascons soutinrent l'honneur du pavillon de France. D'abord on n'avait livré que de petits combats sans issue ; une bataille fut plus sérieuse. Vingt vaisseaux français luttèrent contre la flotte foraUdable d'Angleterre, à la hauteur de Saint-Mahé. Le vent leur était propice; les deux vaisseaux amiraux s'engagèrent l'un contre l'autre; le vaisseau français^ nommé la Cordelière^ portait douze cents soldats; le vaisseau anglais^ nommé la Régente^éidM le plus fort de toute la flotte; la lutte fut atroce ; elle se termina par l'explosion des poudres du vaisseau français, qui le fit sauter avec Tanural ennemi. Les Français s'éloignèrent, emmenant plusieurs vaisseaux restés, entre leurs mains. Ce fut une bataflle éclatante, bien quQ la victoire fût sans résultat décisif.
La guerre était moins heureuse par terre ; Louis Xll s'était porté à Amiens. Des troupea étaient dirigées précipitamment vers Téroue«ne. Il n'existait point d'armée véritable; mais de toutes parts s'assemblaient dea hommes d'armes, avec une infanterie formée à la hâte. La chevalerie accourait, toujours prête aux batailles^ la Palisse, longtemps éprouvé aux guerres d'Italie ^ brillait entre les plus vailiaats; Bayard reparaissait avec sa renommée de héros v
HiSTOIftE VB FRANCE. 531
Fôntndlles Ait chargé de jeter da renfort dans Térouenne, en face des Anglais. Il remplît sa mission par on bean fait d'armes. Mais^toot se disposait poar une action pins générale, et l'armée fraâçûse à peine réonîe, et connaissant à p^ne ses chefs, et ne se connaissant pas elle-même, n'était pas en mesure encore de sonteirir un choc savamment pré* paré par les généraux ennemis.
Un combat s'engagea comme par hasard auprès de 6nînegate. Les gens d'armes de France, surpris dans mi moment de repos, ne montèrent à cheval que pour s'enfuir. Quelques-uns combattirent, et entre antres Bayard, qui avait rallié quinze hommes , et s'étant saisi d'un pont envoya préveiùr les siens qu'il le pouvait défendre nne demiheure. Hais tout fuyait au loin ; jamais on n'avait vu semblable terreur» • Tourne, homme d'armes, criait de son côlé la Pahsse, tomrne, ce n'est rien. » On ne l'écoutait pc^nt ; tous couraient vers le camp oti était l'artillerie avec les gens de pied. Bayard prit le parti de se rendre pour ne pas fuir; mais il le fit d'une façcNi curieuse. « Le bon Ghevalia*, dit le chroniqueur, va adviser ung gentiiliomme lûen en ordre soubs de petitz arbres, lequel pour la grande et ex^ tiiême chaleur qu'il avoit, de façon qu'il n'en povoît [dus, avoît osté son armet, et estoît tellement affligé et travaillé, qu'il nesedaignoît amuser aux prisonniers. Si picqua son cheval drokt à luy l'espée an poing, qu'il lui vint Biéttre sur la gorge , en luy disant : Bemiz foy, homme d*armes^ ùutues morê! Qui fut iMen eshahy ? Ce futle geotilh<Naame, car il penscHi bien que tout fenst prinst. Toutes fois il eut peur de nxmrir et dist : « le me rends doncques puisque » f»ins suis en cette sorte.—Qui estes-vous?— Je suis, dist » le bon Chevalier» le cappitalne Bayart, qui me rends à » vous, et tenez mon espée, vous suppliant que vostre plai- » sir 8(ttt moy emmener avec vous; mais nue oourtoysie » me ferez, si nous trouvons des Anglois en chemin qui » nous voulsîssent tuer, vous me la rendrez. » Ce que le gentil-homme lui promist et le lui tînt ; car, en tirant au camp, convinst à tous deux jouer des cousteaulx contre
aucuns Anglois, qui vouloient tuer les prisonniers , où ih ne gaignèrent rienz \ »
Ainsi se sauva Bayard, înlactdans son honneur. L'arosée française n'avait pas combattu ; cette journée ne fut qu'une déroute. Quand il fut question de la liberté de Bayard, le gentilhomme lui demanda sa rançon ; mais Bayard lui de* manda la sienne. Vpus êtes mon prisonnier ! lui dit-il. Cette scène était digne des meilleurs temps de la chevalerie. L'empereur et le roi d'Angleterre furent établis juges du camp, et décidèrent pour Bayard^ qui s'en retourna comblé de témoignages d'honneur. Ce fut un charmant épisode dans cette ignoble bataille qu'on a appelée la bataille des Éperonts^ parce que les hommes d'armes s'étaient servis de leurs éperons plus dextrement que de leurs épées.
Le comte d'Angouléme vint par sa présence affeimir les courages et ramener l'uniié du commandement; mais il ne put sauver Térouenne, qui se l'endit faute de vivres.
D'un autre côté vingt-cinq mille Suisses venaient mettre le siège devant Dijon. La TrémouiUe se retrouva devant eux ; mais il manquait de troupes pour les attaquer à force ouverte. 11 les arrêta par des harangues et des caresses % et leur concéda un traité où il s'engageait pour le roi au payement de quatre cent mille écus qui leur étaient dus pour d'anciennes conventions. Toutefois les Suisses ne voulurent pas avoir l'air de se retirer pour de l'argent ; ils sti* pulèrent la dissolution déflniUve du concile de Pise, la renonciation au duché de Hikn et une concession de drftits sur la Bourgogne en faveur de Charles, petit-fils de l'em* pereur. Us tranchaient ainsi toutes les questions qui armaient l'Europe. La Trémouille leur accorda tout ce qu'ils voulurent; ce qu'il souhailait, c'est qu*iifli s'en allassent; le roi n'aurait ensuite qu'à désavouer sa transaction ^
Dijon fut ainsi délivré. Paris commençait à trembler ; il
> Chron, du bon Chevalier sant Paaur.
3 Voir sa harangue dans le Pane^yrtc du Chevalier ians reproche, coUect. PeUtot.
^ Mém. de Fleuranges.
HI&TOIRB DE FRAKCE. 533
se rassura. Puis le roi d'Ângleterrese laissa conseiller par Tempereur de détourner la direction de la guerre, et d'aller assiéger Tournay. Ce fut pour eux une faute. Les deux mo* narques semblaient pouvoir précipiter la France dans les plus extrêmes périls. Tout manquait à Louis XII. En Italie les Espagnols avaient battu les Vénitiens, et Sfoi^ce était redevenu maître de toutes les places que les Français avaient conquises pour eux. Un instant le roi d'Ecosse, allié de la Fi-ance, crut faire diversion en se jetant sur l'Âugleterre; mais il fut battu par le duc de Norfolk, et tùé dans la bataille. Les deux monarques ne profitèrent pas de ces adversités; ils s'emparèrent de Tournay, puis se retirèrent dans leurs empires. La France respira.
4514.— Peu après mourut Anne de Bretagne. Ce fut une autre douleur pour Louis XII, et c'était aussi une perte pour TEtat. Anne était renommée pour son courage ; son intelligence était haute, et sa beauté égalait sa vertu; il eût fallu son génieà Louis XIL Elle vit beaucoup de fautes sans pouvoir les prévenir ou les réparer. Pendant ce temps elle gouvernait fortement sa Bretagne. Tout ce qu'elle put faire auprès du roi, ce fut de lui ôter ses goûts volages et de le captiver par ses charmes. Elle avait blâmé surtout ses entreprises contre le pape ; aussi Léot> X écrivait à Louis XII pour lui ténioigner sa partie douleur. La France partageait ses regrets ; partout la mémoire de là célèbre Bretonne était bénie. On entoura d*honneurs son tombeau, en attendant que les arts lui élevassent le magnifique monument que la postérité admire encore dans la royale et sépulcrale église de Saint-Denis. « Plus de trois moys entiers partout le royaulme de France n'eust-on ouy parler d'autre chose que de ce lacrymable trespas ; etcroy certainement qu'il en souvient encore à plusieurs, car les grands dons , le doulx recueil, et gracieulx parler qu'elle faisoit à chascun, la ren« dront immortelle *• »
( Chron. du hon Chevalier eane PaQur, — Les Mém. de Fleu^ ranges s'expriment ainsi : «Quand la royne feust morte, le roy son mary en mena ung merveilleusement grand deuil , et fist porter son corps dedans Féglise de Saint- Sauveur de Blois, et delà, aveoques
534 HISTOIRE DB miNOE.
La douleur du roi fut profonde; longtomps II i>ettte taire en son château deBkne; puis il ae r^ra à ¥iooeiuMB, « cuydant aa méianoolie j^aaaer ^ » À ia douleur a'iyouta la midadîe, jusqu'à ce qu'enfin il demanda des forces a la prière, et sentit le besoin de s'appliquer à la défense de l'Etat'.
I^ouis XU n'ayait pas ratité le traité des Suisses. Irrités de cette tromperie, déjà ils se liguaient avec le loi d'Angletenee et Fempereur. Le pape représentait à Louis XUies dangers qui le menaçaient eacorei et il sollicitait pour son compte l'etécution delà clause duMilanais. Louis XU voyait bien toutes ces difficultés; il les déjoua par des mariages.
11 proposa sa seconde fille Renée, âgée de trois ans, pour Cbarles, ce prince d'Espagne et d'Autriche dont le nom se levait depuis longtempe déjà comme une puissance mystérieuse et formidable.
Le vieux Ferdinand de GastIHe sourit à cette pensée, et Tempereur ne k r^MHissa point. Mais le roi d'Angleterre s*en irrita ; il avait été convenu par les ligues antérieures
tous 1m priaete etdanMs de Fraace^ fiât ceavoyerle<x)rpsà Saint- Denis, là où tous les roys et royses de France sont enterres.; et Ih. luy feust faict le plus grand service et honneur que Ton flst jamais à royne de France , ni à prince ou princesse. Et y fist faire le voy une tombe de marbre blancy lai plus belle que je vis oocqûeSy sur lamelle a uae épitaphe gravé tel ^'il s^ensuit : .
Li ferre, mon<le e( ei<!l ont AWhè madame AMie, <iw ftoÉt dei rartCliÉrle «it Lovb la femme. La terre a fris le corps qui fist sous ceste Ismo; Le inonde «umî retient sa renommée et famé, Perdaiable è Jamais saM ettre Masffléed'amê; Et le ciel foiur sa part a voulu prendre l'sme.
. jr^m. deFleuranges, cb. 41..
t Bourdigné, Chr. d^Anjou.
^ n y a dans la Chr, d^AnjQu un détail qui mérite d'être noté : « Adoncau souverain médecin se confiant pour santé recouvrer, piih l'Elise, à Télévation du précieux corps de Notie^eigneur Jésil^- Cbrist, .chanter le verset 0 salutaris hostia, ce que Ton fist universellement et le a t'en depuis par lenglems continué. Par qiiey le tfèschrestien. roy (ainsi que depuis de sa boudie récita) par. la dévotion qu'il avoit au sainct siicremettlde l^uMI^ de bnf léofut: santé «t guérîson. » . - ^
HISTOIRE DE FRANCE. 5â5
que l'on ferait épouser Marie, sa sœur, à ce même prince, lorsqu'elle euraii quatorze ans; et déjà elle y touchait.
ISfô. *— Lorsqu'il vit celte espéraoee Crom^e, il en eut use autre» mais biisarre, et seHiblable à on caprice de colère, n voulut faire épouser sa sœur, cetle jeune fille ée qiiatorae ans^ à Louas XII en personne. Louis, diK; de Longùeville, était en Angleterre prisonnier depuis la bataille des Eperons. Ayant vu l'irritation du roi contre Ferdlnaad, c'est lui qui eut l'ëiraiiife idée de ten parler de Marie ptnir le roi de F^nce; e^ diose singu^^eJ Louis 111 fle Mftsa à ton loiff proposa ce dessein^
En in€irae tmnps il faisstit le madage dé sa fille aînée., madame Claude de France, avec François de Yaioid, tcdmte d'Angoutême. Tout fût conduit avec rai^ité : ta guerre fot suspendue par des Mités, et Louis Xll alla à Âhbevllle recevoir sa nottvdle épouse^ <mbilatat déjà celle qu'il venait de perdre, «'oubliant lui-même en des joies qi^ n'étaient plus faites pour son âge.
La suite de ce mariage mérite d'être contée dans le vieux <^t naïf langage du dironiqueur.
«rll n'avait pas grand bésoing d*estre marié, pout beancoup de raisons, et aussi n'en avoît-îl pas grant vouloîf ; tnais, parce qu'il se voyoît en guerre de tous costés, qu'il n'eust peu soutenir sans grandement fouller son peuplé, ressembla au pellican ; car , apiès que la royne Mairie eut fait son entrée à Paris, qtli fat fort triomphante, et que plusieurs joutes et tournois furent acîièvcz, qaî durèrent plus de six semaines, le bon roy, qui à cause de sa femme avoît changé toute manSère de vitre (ôat, bù souloit dîône^ à huyt heures, conveuoit qu'il disnast à mîd^ ; où il se bouloît coucher à six heures du soir, souvent se couchoît à mînuyct), tomba malade à la fin du moys de décembre; de laquelle maladie tout remède humain ne lé peult garan* tir qu'il ne rendisl son ame à Dïeu, le V* janvier ensuyvanl, après la minuyct \ »
' Le boH CkêtmlUt sans ncûn •«» Voytt ks Mêmes iMts daiMi
les Mém, de Fieuranges.
4545. La mort le surprît comme il reprenait ses desseins de guerre en Italie.
Il est très-remarquable que ce prînee dont le génie fut médiocre, et dont le règne fut marqué d'extrêmes malheurs, a pourtant dans l'histoire une renommée populaire et non ccmtéstée. .
Louis XII était bon. Il aimait le peuple; et chose digne aussi de remarque parce qu'elle est rare, le peuple lui rendit son amour.
11 avait dès le début de son règne diminué les impôts. Il évita de les rétablir, et on lui sut gré de son gouvernement paternel et économique. Le royaume enfin ne cessa de jouir de la paix, même au milieu des adversités de la guerre.
11 mit un soin extrême à ôter d'anciens abus qui déshonoraient l'administration de la justice. Par une ordonnance savamment méditée il constitua la magistrature , et la ren« dit indépentente et en quelque sorte souveraine. Les témoignages contemporains méritent à cet égard d'être reproduits, ff La justice, dit Saint*Gelais^ ne fust oncques tenue en si grande vigueur qu'elle Test du tems de ce règne : tellement que le plus petit a justice contre le grand, sans faveur aulcune; si le roy estoit adverti qu'il y eust auloun de ses juges favorable à Tune des parties, il en feroit la punition telle que ce seroit exemple à tous auUres. • « Npstre roi Louis, dit Seyssel, a tellement déféré à Tauto* rite des cours souveraines et de sa justice, que jamais n'est venu au contraire de ce qui a esté jugé par icelles, soit en ses propres causes ou de ses sujets, ne jamais ne les a re« quis pour ses affaires ne pour aultres. Aussi jamais n'a-t-tl faict faire et moins faict oultrage, n'oppression à personne quiconque. »
Le nom de commission est resté odieux dans l'histoirede la justice française, si ce n'est que les opinions modernes n'ont pas su voir la nécessité fataleoli furent les rois d'employer ces rudes exceptions pour réprimer des crimes politiques qui eux-mêmes étaient hoi*s de toutes les juridictions définies. Quoi qu'il en soit, Louis XII, venu en des temps meilleurs» put proscrire ces formes violentes de justice, et
volontiers Thlstoire le loue en reproduisant encore les termes d'admiration des contemporains. « Il n'a faict oneques, dit encore Saint-Gelais, mourir homme par justice souldaine, en quelque façonq ue ce soit, quelque délit qu'il eust perpétré, et fust ce contre lui-mesme ; mais a voulu que tous crimes fussent punis parles juges ordinaires, en ensuyvanl Tordre dedroîctet de raison, sansenuseraulcunementpar volonté.»
Il serait long de redire toutes les observations de détail qui attestent la sollicitude de Louis pour le bien du peuple et la dignité et la liberté des citoyens. Par tous ces tendres soins s'explique l'enthousiasme national pour le bon roi, enthousiasme qui a survécu dans l'histoire. Comment omettre un admirable tableau de cet amour?
Une année il visita la Bourgc^ne et la Champagne. On eût cru revoir saint Louis dans ses courses de réparation et de bienfaisance. « C'est la vérité, dit Saint-Gelais, que par tous les lieux oti le roy passoit, les gens, et hommes et femmes, s'assembloient de toutes parts, et couroyent après luy trois ou quatre lieues; et quand ils pouvoient atteindre à toucher à sa mule ou à sa robe, ou à quelque chose du sien , ils baisoient leurs mains et s*en frottoient le visage, d'aussi grande dévotion qu'ils eussent faict d'aucun reliquaire. Il y a trois cents ans, disoît-on, qu'il ne courut en France si bon temps quil faict à présent. Un gentilhomme attaché au roi , ajoute Saint-Gelais, trouva un vieux laboureur qui couroit tant qu'il pouvoit. Le gentilhomme lui demanda où il alloit, lui disant qu'il se gastoit des'échaufibr si fort -, et le bon homme lui respondit qu'il s'avan. çoit pour veoir le roy, lequel il avoit pourtant veu en passant, mais qu'il voyoit si volontiers pour tes biens qui egtoient en luy, qu'il ne s'en pouvoit saouler. — H est si saige, ajouta le paysan, il maintient justice, et nous faict vivre en paix, et a osté la pillerie des gens d'armes, et gouverne mieulx que jamais roy ue fist. Je prie Dieu qu'il luy doint bonne vie et longue. »
Cette scène caractérise tout un règne, et supplée à tous les jugements.
Ainsi la reconnaissance du peuple a fait la gloire de
538 RlfitOlRE ms FnANCE.
Louis XII; et cette effusion d'amour ne fut pas passaigère; elle dura tout le temps que vécut le roi^ et redoubla surtout à sa mort.
Ses obsèques furent faites avec pompe; mais le deuil po* polaire fut le plus touchant de tous les hommages. Dès te matin les vingt-quatre crieurs de la ville de Paris s'en allèrent par les rues, disant en telle manière honorable : « Priez Dieu pour rame du très-cbrestien père du peuple magnanime Louys par la grâce de Dieu roy de France. » Et à cette nouvelle la ville fut pleine de douleur. Chacun pensait aviûr perdu son père. Grands et petits, riches et pauvres, guerriers et marchands allèrent confondre leur deuil autour du oercucU du monarque, exposé en son palais des Tournoies *. « Et en portant son corps des dictes Tournelles à Nostre-Dame, dit un autre chroniqueur, avoit gens devant aveoqiies des canipanes, lesquelles sonnoient et crioient : Le boa roy Louis, père du peuple, est mort ^ »
De tels hommages honoraient à la fois le peuple et le roi. Ils attestaient que la bonté et la justice donnent plutôt la gloire que le génie même; car c'est à force d'amour que liOuis XU avait été grand.
Un instant les jugements contemporains se méprirent; on le cmt avare parce qu'il était économe. Les faiseurs de ocxmédîes le jouèrent môme en personne avec ce^ caractère peu myal. « Il fut joué, dit Gostar, en plein tbéastre et représenté comme un avare insatiable qui buvait dans un grand vase d'or, sans pouvoir étancherune soif si deshonnesCe *. » Il alla rire tout le premier à cette étrange parodie ; car il aimait les comédies populûres, et il leur laissait de la liberté, pourvu que la pudeur y fût respectée.
H n'eût pas ainsi livré aux jeux du théâtre le nom de la reine Anne, qu'il appelait sa BreUmm^ il ftl défense aux deres de la basodie de toucher à l'honneur de l'austère princesse dans leurs bouffonneries, et oette interdiction at-
« Obsèques et eatemnent do roy. «» ÂrMvet ewrimses de M. Danjoa.
^ Mém. de Flduianget.
^ lettres de CoBtar. tom. I.
flISTOIRK DB FflANCaE:. 539
teste la Boetiœ du drame à mesure qu'il 4^»8Bait les pompes triTiales des mystères, pour ressembler à une représentation ei à une satire des moeurs. Une chose plus grande à nc^r, c*est le caractère général de liberté que Louis XII imprima à la constitution politique de la monarchie, eit reprenant d'anciennes coutumes et ravivant d'anciennes lois.
Alors ks pottvoùrs divers se trouvèrent définis. La royauté se renferma en son office. Les paiiements eurent leur fonction distincte à côté des états généraux. Les trois ordres étaient séparés, mais de telle sorte que le f^pulatre avait son privilège, celui de s'élever par le mérite et par la vertu, labcÀirgeoisie servant de lien entre les étMS. Cette harmonie est peu étudiée dans nos temps modernes. Nous n'aimons que ce qui répond à nos idées présentes, et nous plaignons les vieux âges qui n*ont rien su de notre'l iberté. Un jour peutêtre on s'étonnera que nousayons cru être libres dansl'isoktnent absolu qui est foit à chacun de nous, isolement où la défense est vaine contre toutes les sortes de tyrannie *•
Le règne de Louis XII parut être une fusion entre les existences sociales qui s'étaient longtemps &it la guerre; ce fut au moins un désarmement de toutes les rivalités, s^t que celte pacification fût faite par l'ascendant du monarque, ou par la fatigue djos luttes.
Mais Louis Xll en profite pour le bien du peuple et pour le renouvellement des arts qui feot briller la paix.
Il encouragea les études et dota les savants; 11 appela des professeurs étrangers et leur donna des chaires. Et en cela Il blessait au cœur l'université de Paris, peu disposée à sortir de ses routines; mais ainsi, dit Seyssel, peu à peu allait se perdant f ancienne barbarie.
En même temps s'animait le commerce. La prospérité fui merveiHeuse dans la nation, et Claude de Seyssel trace de la richesse publique un tableau qui se conçoit à peine, en regard des désastres de la guerre. Toutefois il raconte ce qu'il
• Voir un ouvrage eurieul 4e Claude de Seyssel, hist. de Louis XIT, intitulé : De la Monarchie de France, •>- M. PetitDt l'a analysé dans ton TaMmu 40 l'Miat, d$ lonti XU.
voit» et il 06 saurait être contredit avec vraisemblance '. L'industrie couvre le royaume d'établissements splendides. Partout s'élèvent des édifices pompeux. L'or brille dans les palais, dans les châteaux, dans la simple demeure des citoyens; il brille même, dit Seyssel, sur les toiture dès monuments. Le luxe des particuliers égale la richesse de l'Etat. La terre a décuplé sa valeur; le revenu d'une année égale le prix ancien de la propriélé; et cet accrcMSseraent est dû à la sécurité dont jouissent toutes les classes du peuple.
On ne voit pas sous ce règne de rivalité politique : la che • Valérie est absorbée dans les combats; l'honneur est devenu toute la passion des hommes d'armes; l'esprit de faction semble évanoui ; il se lève sur le noondeune sorte de civilisation élégante qui transformé la domination.
Le goût des arts et des lettres contribue à ce changemeui. L'anarchie des barons vient mourir dans les tourn<MS et dans les joutes '; la fureur des batailles est devenue de la courtoisie et de la grâce.
liais un autre travail d'indépendance se fait dans les esprits. On subit l'autorité politique ; bientôt on sera impatieiit de l'autorité religieuse; les âmes commencent à f(a*menter. On a vu le pape se mêler aux guerres des princes ; on se croira le droit de l'attaquer dans sa puissance ecdésiasUqoe-
Louis XU à cet égard ne doit pas échapper aux censures. Jusqu'ici on lui avait épargné les griefs de cette sorte ; mais l'expérience des temps modernes a éclairé la justice de l'histoire.
La politique avait blâmé ses entreprises de guerre en Italie; la p(tlitique ne blâme guère que les entreprises sans succès; l'histoire a des jugements plus philosophiques. Louis Xn revendiquait un droit certain sur le duché de Milan ; il eut tort de ne pas réussir ; mais la guerre ne manqua point d'équité, même contre le pape.
Louis XII ne commença à se tromper que lorsqu'il voulut faire la guerre au pupe par un concile de cardinaux mécontents et d'évêques révoltés.Outrequepar là il donnait l'exem-
I 11 éerivait en 1507 et 1508.
i Voir les récits des tournois dans les Mém. de Flearange?, passim.
pie (le Tanarchie, il multiplia ses propres périls en donnanl aux inimîiiés des i)eupies catholiques une ardeur nouvelle. A partir de ce moment sa cause fut perdue en Italie, et par malheur la monarchie de France resta engagée dans une )K)litique qui ne fut pas étrangère aux désastres qui menaçaient TEuropc entière.
Louis Xn cependant ne doit ps» èti^e .montré à la postérité comme un prince sans foi. A en croire Claude de Seyssel, il était fidèle à ses devoirs d*homme chrétien * ; mais la force d'esprit lui manqua peut-être pour entendre ses devoirs de monarque catholique. Louis XI, avec son instinct d*unité sociale, s'était efforcé d'annuler cette théorie doctrinale de Bourges, qu'on appelait la pragmatique sanction, et au fond delaquellése trouvaient des révoltes contre l'Ëglise. Louis XII la laissa reparaître, et même en essaya la pratique par un schisme. Ce fut là une faute énorme même au point de vue de la politique; elle autorisait d'avance des révolutions fatales. Et tel est le grand avantage deFhistoire : c'est que n'ayant point à controverser sur des maximes générales, fussent-elles véritables en elles-mêmes, elle montre seulement les ravages qu'elles font lorsqu'elles sont inopportunes ou qu'elles ser^^ent d'instrument aux haines ou à la révolte.
Au reste laissons à Louis XII sa bonne renommée de père du peuple ; mais n'oublions pas que déjà se montre au travers des événements coQime dans un nuage de tempêtes la figure de Luther. C'était un grand malheur d'avoir fait de la guerre politique un moyen de briser ou d'humilier la tiare. Il y avait là tout un germe de révolutions effroyables dans l'Eglise. Telle n'avait point été la résistance de saint Louis à la papauté. ^
' 11 se réconcilie avec luy (Dieu) par la confession de ses péchés sept ou huit fois Tan, en usant de la grâce qu*il luy a donnée de guérir les maladies des écrouelles, ainsi qu*ont fait les autres roys de France depuis Clovis la premier roy ehrétien en toute humilité. Hisi, de Louis XII, Je mentionne à dessein ces souvenirs de la gué* rison des écrouelies, afin que la philosophie de notre siècle ne le perde pas tout à fait de vue ; elle les expliquera ensuite comme elle \oudra.