JEAN IL
1350. — Jean II, fils de Philippe de Valois, montait au trône à l'âge de quarante ans. Il avait passé par Tépreuve des batailles , et s'était fait noblement connaître des peuples. On pouvait espérer un règne de gloire. Mais tout fléchissait en France. La ruine ne fit que se précipiter.
Jean fut couronné à Reims, le 26 septembre, avec Jeanne sa femme. Il arma chevaliers Charles, son fils aîné', dauphin de Vienne; Louis, 3on second fils; monseigneur Thelippe, duc d'Orléans^, son frère, et d'autre nobles comtes. Ainsi s'ouvraient d'ordinaire les règnes nouveaux. Après quoi, le roi s'en vint à Paris en san palais de Neelle (Nesles), pour fairel'ordenancedesonparl&merU, Son entrée en la cité royale fut pleine de magnificence, t La ville de Paris et grant pont • estoieni*encoortinés de divers draps; et toutes manières de gens de mestier estoient ve&tus chascun mestier d'unes robes pareilles; et les Lombars qui en la dite ville demouroient furent vestus tous d'une» robes parties de deux tartares de soye ' , et avoient chascun sur sa tète chappiauxhaut agus et mi-parlies de meismes leurs robes; et tous les uns après les autres, les uns à cheval, les autres à pié, alèrentau devant du roy qui entra à Paris à grant joye, et jouoilrl'en devant luy de moult de divers instruments *. »
* Grandes Chron,
* « Le pont aux Changeurs. » P. <*aris.
' » Les tartares étaient de longues robes dont le tissu semble avoir été généralement de bourre de laine ou de soie. ( Voyez les cit^itions de Ducange au mot Jartartu^. ) Peut-être de là le mot de tartans, cbâlœ de bourre de laine. » Ibid»
* Grandes Chron, t Cette entrée , dit M. P. Paris , est représentée
A cette pompe et à ces joies succéda un brasgue supplice qui changea tous les présages.
Le connétable Raoul ^ comte d'Eu et de Guines, avait été pris par les Anglais quatre ans auparavant au siège de Caen. Plusieurs fois il avait pu venir àe sa prison d'Angleterre en France , et peut-être cette faveur obtenue fît naître de naauvais soupçons. En ce moment, il était ea France ; et il vint à Fhôtel de Nesle&saluer le nouveau roi. Hais à peine y eut^il paru que le roi le ûtarrëter .prisonnier. Peu de jours après.» on le décapitait dsuïs sa prisoa comme traître au roi et à TEiat ; « lesquelles traisons il confessa, disent les chroniques, en j)réseQce du duc d'Athènes (Gauthier de Brienne) , et djo plusieurs autres de son lignage. » Mais nulle forme de justice n'avait été gardée , et on se contenta de rendre témoins de sa mort le duc de Bourbon, le comte d'Armagnac, le comte de Montfort, monseigneur Jehan de Bouloigne, le seigneur de Revel et plusieurs autres chevaliers *. On se hâtait dans cette justice mystérieuse;, de peur de Finfluence des parents du connétable et de Fintervention du roi d'Angleterre. Ses comtés furent confisqués, et le titre de connétable fut donné à Charles d'Espagne , fils de Ferdinand de la Cerd^u et frère de Jean d'Espagne , qui avait commandé les flottes de France sous le deanier règne. Ce nom de la Cerda re^ montait par les femmes à saint Louis.
La trêve avec les Anglais louchait àsaiin. En Gascogne, les partis restaient en présence. Les Français , dans une rencontre , se firent battre ; Guy de Nesles, maréchal d© France , qui les commandait , resta prisonnier avec son frère et un grand nombre de chevaliers. On revint à des suspensions d'armes; et> dans cet intervalle » le roi institua un ordre de chevalerie qui eut longtemps du renom; on rappela l'ordre de l'Etoile, parce q^ie ceux qui en estoient portaient chascun une estoUle en son chaperon par de-
dans mie mi^atnre cbarmaniB à& radmliable manocciit dB m» chiBniques^no 6, supplément fcançals.
* Grandet Chron.
4 HISTOIRE DE FRArïCE.
vant ou m son mantel. Mais les alternatives de paix et de guerre n'empêchaient pas les ruptures et les surprises. Au temps des fêtes qui furent célébrée?'d Paris à l'occasion de cette chevalerie nouvelle , les Anglais s'emparèrent de la ville et du château de Guynes. Le sire de Banelinguehem, capitaine de la place, était venu aux fêtes de Paris. Celui à qui il en avait remis la garde , Guillaume de Biaucouroy , se laissa corrompre. Le peuple s'esmerveilla trop , disant que vérité , loyauté né foy n^estoit es Angloi», Guillaume fut décapité et pendu. Le roy voulait reprendre Guynes parla force; il envoya faire le siège; mais les Anglais restèrent maîtres. Aimery de Pavie , le même qui avait joué un rdle si odieux à Calais contre Geoffroy de Charny , conduisit toute cette trame. Il ne fît que se dévouer à une atroce représaille.
Peu de temps après, il espéra de même surprendre Saint-Omer. Mais ce Geoffroy de Charny , revenu de sa prison d'Angleterre , y commandait. Il connut les projets de surprise. 11 en prévint le maréchal de Beaujeu, qui courut aux Anglais. Beaujeu fut tué dans le combat ; mais les Anglais étaient défaits; Aimery resta prisonnier, on le conduisit à Geoffroy de Charny. Le terrible chevalier le fit écarteler en souvenir de sa double trahison de Calais. Telle était cette alternative de guerre et de trêves , où les haines nationales semblaient se préparer à quelque conflit plus éclatant et plus décisif.
En Bretagne , les batailles suivaient ce même cours inégal. La guerre s'interrompait quelquefois entre les partis des deux comtesses de Blois et de Montfort ; mais la paix était encore une sorte de guerre; et ce fut dans un de ces intervalles qu'on appelait une trêve , que se livra le fameux combat des Trente.
Richard Bembro, Anglais , commandait dans Ploërmel, et de là ravageait les terres des seigneurs du parti de Blois. Le seigneur de Beaumanoir lui demanda une conférence pour tempérer ces excursions et traiter de la rançon de quelques prisonniers. Dans cette entrevue , on parla delà valeur des deux peuples , Anglais et Bretons , que la guerre
mettait en présence. Bembro vantait les Anglais , Beaumanoir vantait les Bretons. De part et d^ autre on oublia l'objet de la conférence. Beaumanoir provoqua Bembro, et lui offrit un combat de cent, de cinquante, de trente Bretons contre autant d'Anglais. Bembro accepta le défi, et on se sépara. ^ ' #
Beaumanoir appela aussitôt les vaillants gentilshommes de la Bretagne , et leur annonça le combat qu'il avait proposé pour eux. Tous s'offrirent pour cette épreuve. On s'était arrêté au nombre de trente; trente Bretons des plus renommésfurent prêts à l'instant, douze chevaliers et dixhuit écuyers. Les chevaliers furent le sire de Tinteniac , messire Yves Cherruel, messire Huon de Saint-Yvon, messire Olivier Harel, messire Jean Rouxelet , Robin de Beaumont , Alexandre Fardet , Haterel , messire Geoffroi de Rochefort, messire Robin de Raguenel , messire Karot de Bodegat, messire Geofilroi Dubois;
Les écuyers, Guillaume deMontauban, Tristan de Pestivian , Olivier de Kaerentaye, Geoffroi de la Roche, Geoffroi de Beaucorps , Jeannot de Serrens , Huet de Tresuiguidi , Maurice et GesUn Dentragui, Guillaume de la Lande, Olivier de Monteville, Simond Richard, Geoffroi Foulard, Alain de Tinteniac, Alain de Kaerentaye, Louis Goyon, Guyon de Pontblanc , Maurice de Parc.
A ces trente noms s'ajoutait celui de Beaumanoir, qui devait commander la bataille ; et avec lui quelques mémoires citent encore deux frères Fontenay.
Du côté des Anglais , l'empressement fut moins ardent. ' Bembro fit appel aux plus braves de ceux qui l'entouraient dans sa garnison de Ploërmel. Il appela de même ceux du dehors; il ne puf réunir que vingt combattants de sa nation ; il leur donna pour auxiliaires des Bretons et des Allemands.
1351. — Le jour de la rencontre fut fixé au samedi de devant le quatrième dimanche de Carême. Le lieu du combat fut entre Ploërmel et Josselin , près d'un chêne qu'on nommait le Chêne de mie^oye , parce qu'il était à distance égale de ces deux lieux.
& HISXOUŒ DE FBÀNGE,
Les combattants arrivèreot bardés de fer. Leurs armes étaient diverses ; chacun avait pris celles dont il crojait faire le meilleur usage, de longs glaives ou des épieux; tous étaient couverts d'armures pesantes et à l'épreuve des coups les plus "^udesw Un Anglais, ThomeHn Billefort, portait un maillet de plomb pesant viilgt-cinq livres; un autre , HuGhâtoJi Clamaban , se servait d'une fauK coup* bée , à deux tranchants. Le combat devait avoir liea à pied, contre l'usage de la chevalerie. Guillaumede Montau^ ban eut, par exception, la faculté de combattre à cheval.
Lorsque ces deux armées furent en présence, Bembro s'avança pour parler à Beaumanoir. U avait appris quie les prophéties de Merlin pronostiquaient pour ee jour un grand échec au aom anglais. U dit à Beaumanoir que lé"*^ gèrement ils avaient l'un et l'autre accepté xm tel genre de combat^ et que mieux vaudrait le différer jusiipi'à ce que les deux rois en eussent donné leur avis.
Il était trop tard , répondit Beaumaaoir , pour délibérer; et puisque Ta noblesse bretonne était venue là pourcom^ battre, elle ne s'en retournerait passoMfimânâr kisfinmins^ eu sçawir qui avoitplm belle amie.
Ce fut aussi l'avis unanime des vaillants Bretons. On 9e mit donc en bataille, les deux lignes déplojf^ées l'une contre îvautre , de telle sorte que chaque combatlaat avait scm* adversaire en face»
€es trente chocs réunis firent un effet effro5rabie de coups de lances,, de masses et d'épées. D'abord lies Broutons furent malheureux. Cinq d'entre eux fureid: mis hors de combat. Alors la bataille devenait inégale. Beaumanxnr les retira de la lutte, et, au lieu de laisser tes siens pam tiellément engagés dans la mêlée, il les mit. en corpsids bataille ; et alors on se choqua en masse avec ttne fdireur nouvelle. Ce combat fut atroce; plusieurs furent bleasés de part et d'autre.J>'ua accord tacite, on se sépara-encc^e mi instiant pour pfendre du nepoî^; puis oa m rua danon*^ veau. Bembro s^acharnait contra Beaum^aa€iin,.eA|iflii tien fallut qu'il ne fût. maître de sa vie. Déià il lui atmt ie se ?cntlre ; mais Alain de Kaërentaye vint frai^per Bembuo
d'un ecHiip de lance, elle fit rouler à terire am^ pie4$ die Geoffroy Dubois. Celui-ei lui passa son gUive daas>le corps et lui coupft la tête. A cette vue les Anglais cojsuneuçaient à céder. Croquart^un des étrangers qui cambattaient avec eux , les appelle à lui. Il avait commencé par ètxe autre-* fois valet d'un gentilhomme de Hollande ; puis sa fortune s'était agrandie par des brigandages. Nul n'était plus ter-" rible aux combats ; les autres imitent son courage ; la mêlée recommence : c'était la troisième. Quelques An-* glâis sont firappés à mort, et Beaumanoir est blessé; épuisé par la fatigue et par le sang qui coule de sa blessure, il va succomber, et il demande que quelqu'un lui porte à boire. « Bois de ton sang, lui répond Dubois, ta soif se passera. » Alors tons les Bretons redoublent de fureur. Montauban, qui était à cheval, paraît s'éloigner pour prendre son élan. « Faux et mauvais chevalier, que fais-tu là ? lui crie Beaumanoir. — Fais ta besogne et je ferai la mienne, répond Montauban ; » et en même temps il se précipite de toute la force de son cheval parmi les Anglais , frappant de son glaive tout ce qu'il rencontre. Sept combattants sont abattus à ses pieds. Alors la bataille était décidée. Il ne res* tait que quelques Anglais debout encore au milieu de leurs, frères morts ; mais ils ne peuvent plus que se faire t»ier comme eux^ Deux se rendent prisonniers ; les autres, s'en* fuient du champ de bataille. Les Bretons restaient vain« queurs *.
13^3. — Le parti de Charles de Blois gagnait peu dQ choses à cet exploit chevaleresque. Peu après , le mare-» chai d'Offemont, délivré de sa prison, voulut le soutenir par des batailles plus sérieuses. Tous les chevaliers de Bretagne s'étaient joints à lui, et entre eux ceux qui avaient survécu au combat des Trente ; il alla attaquer lies Anglais près de Mauron , châleau voisin de Saint-^Meen; il fut tu4 dans la bataille, la fleur de ses chevaUers périt autour de lui. Charles de Blois, apprenant dans sa prison de Londres cette fatale nouvelle , se contenta de s'écrier : « Que Dieu
* Argpnlré, ffwt. de Bretagne. Ut. vm, ch. 34. — Frolaaaid*
s HISTOIRE DE FRANGE.
soit béni pour tout ce qu'il nous envoyé * ! » Belle parole de saint , mais triste présage de sa cause î
La comtesse de Penthièvre , sa femme , soutenait encore son droit; les états de Bretagne la secondaient, et du Guesclin combattait pour elle ; peu s'en fallut que des négociations ne détachassent le roi d'Angleterre du parti de Montfort. La /eine d'Angleterre était favorable à Charles de Blois; les intrigues furent ardentes; mais l'instinct du roi repoussait le parti auquel s'attachaient les vœux de la France. Charles ne devint libre que plus tard , et lorsque sa présence ne devait plus être un sujet d'effroi pour personne.
1353-1354. — Cependant la trêve d'Angleterre et de France durait encore; peu d'incidents remplissaient cet intervalle de paix.
On vit un duc d'Allemagne , appelle, disent les chroniques , le diic de Bresvic (Brunswick) , venir à Paris pour se combattre contre le duc de Lenclastre, pour paroles que ledit duc de Lenclastre devoit avoir dites du dit duc de Bresmc, dont il Vappella en la cour de France*. C'était un véritable duel, et, à un jour fixé, les deux ducs parurent tout armés dans une lice qui leur avait été faite au Pré-aux- Clercs. Le roi de France devait être juge; mais il empêcha la bataille. « Jasoit ce que le dit Anglois feust anemy du roy de France, dit le chroniqueur, et que par sauf-conduit il feust venu soy combattre pour garder son honneur, touteffois ne soufïrist pas le roy que ils se combattissent ; mais depuis que il orent fait les seremens et que il furent montés à cheval pour assembler (se joindre) , les glaives es poings , le roy prit la besoigne sur luy et les mist à accort. »
En ce temps-là, les combats privés commençaient à faire partie des lois d'honneur de la chevalerie. Ce fut une fatale altération des idées de gloire ; elle ne fut pas étrangère à la décadence de l'esprit national et patriotique.
* Le P. Daniel. ~ Enquête pour la canonisation de Charles de Blois.
• Grandes Chron.
Tandis qu'on croyait faire assez pour l'honneur personnel, on n'eut point de souci de Thonneur public; on voulait vaincre dans une lice, on s'inquiétait peu d'être vaincu dans une bataille. Par là s'explique l'accroissement que l'Angleterre allait .prendre tout à l'heure sur la terre de France.
Puis l'idée d'homicide devint familière', et le crime même cessa d'avoir de la honte. On en eut un affreux .exemple.
Charles, roi de Navarre, avait été élevé à la cour de France ; il était fils de Jeanne, fille de Louis le Hutin, reine de Navarre , et de Phihppe , comte d'Evreux , prince du sang royal. Il avait, dans sa jeunesse , orné le règne de Philippe de Valois par des quahtés éclatantes, et la popularité s'attachait à lui comme à un prince d'un grand avenir ; mais il trompa les espérances par des crimes.
A l'avènement de Jean II,. il quitta la Navarre et parut à la cour nouvelle. Le roi lui fit épouser sa fille Jeanne ; il ne fit que lui agrandir l'ambition. Charles de Navarre, voyant le royaume chanceler sous les coups de l'Angleterre , revendiqua la Champagne et la Brie, la Bourgogne même; il rappelait d'anciens titres pour lesquels il avait eu déjà des compensations convenues par des traités. Après des négociations, il arracha les villes de Mantes et deMeulan, qui , avec le comté d'Evreux , lui donnaient une grande puissance dans la Normandie. On lui avait en échange repris le comté d'Angoulême, et il l'avait facilement concédé, parce qu'il avait été ruiné par les invasions anglaises ; mais, lorsqu'il vit ce comté remis au connétable Charles d'Espagne, qu il haïssait, il se sentit ému d'une pensée noire. Il ne put supporter l'idée que le connétable fût enrichi de sa dépouille, et il jura sa mort pour toute justice. Or, pour satisfaire sa fureur, il s'en alla tout simplement surprendre monseigneur Charles d'Espagne dans une hôtellerie, en la ville de l'Aigle , avec plusieurs gens d'armes , « et en sa compaignie estoient, si comme l'en dist, monseigneur TheUppe de Navarre son frère , monseigneur Jehan conte de Harecourt, monseigneur Loys de Harecourt son frère, monseigneur Godeiroy de Harecourt , son oncle, et plu-
10 mSTOIBE BE FEAlfGB.
sieurs autres ehevaliers *. » Et tandis que des meurtriers étaient envoyés pour tiîer le connétabte, le roi de Navarre attendait la bonne nouvelle m m^d grtmge en dehors de la dite viUe de V Aigle, « Et fu le dit connestable ifoé en son lit assez tost après le point du jour ^. »
Ainsi débutait le roi de Navarre dans une carri&re qui devait être fatale à la France.
Il courut s'enfermer à Evreux. Plusieurs nobles de Nor^ mandie étaient venus l'entourer ; lô roi d'Angleterre Feneourageait secrètement. Il avait d'autres appuis dans le royaume. Il se mit à fortifier des places ; puis il pubSa une sorte de manifeste pour expliquer son crime, comme s'il n'eût fait qu'un acte ordinaire de jcrstice. Ce fut le signal d'un vaste désordre. La trêve se rompait d'elle-même; de toutes parts, on sentait l'autorité fléchir, et dès qu'on avait pu frapper ainsi te connétable du royaume, nul frein n'était imposé à la licence* La Bretagne, la Normfandie, la Picardie voyaient naître des commencements de révolte. Un enconragement aux criminels, c'était de voir Fimpu^ nité assurée au plus criminel d^ tous pav son double titre de roi et de gendre du roi de France.
Et l'impunité amena' un redoublement d'insulte. Charles de Navarre^ au lieu de s'excuser, prit le ton de la plainte. Des cardinaux, des évèques, des grands s'étaient faits né^ gociateurs; au lieu de désarmer le roi de France, il fallut désarmer le roi de Navarre : c'était celui-ci qui demandait justice. Il soutenait ce ton de fierté par des alliances et de grandes semonces qu'U a/ooU fait^en dwerses régions. Enfin le criminel eut deux fois le prix de son attentat. Un traité fat fait. Le roi de France baillait au roi de Navarre trenie' huU mil livres, de terre à tournois pour indemnité .des droits sur la Champagne, comme aus^i, d'une rente sur le trésor du roi ; plus, le roi concédait (e comté de Beaumont, la terre de Breteuil, et d'autres seigneuries de h, Normandie et du Cotenti» ; et le roi de Navarre pourrait ,;
• Grandes Chron.
• Ibid.
BISTOIBE OB F&ANCE. 11
deux fois Fan « iaiiir un échiquier pour les procès de ses vassaux, aussi noblement comme le duc de Normandie. Enfin les seigneurs de Har court, complices de la mort du connétable, auraient droit de transférer leur hommage au roi de Navarre pour leurs tenes de Frapice, séil leur plaisoU; et la paix était, de même, assurée à quiconque avait aidé Charles de Navarre dans son alfreiii assassinat. (Tétait Fimpunité portée au dernier scandale de lâcheté.
Cependant le roi de France avait imposé pour condition de cette paix déplorable qu& Charles de Navarre viendrait lui demander pardon en son parlement. Cela donna lieu à une comédie pire que la première ignominie. Le roi ayant paru entoaré de ses pairs.de France, le roi de Na^ varre commença par lui demander qu'il luy voulsU pardonner le fait du dit connétable, car il avoit eu bonne cause de faire ce qu'il avoit fait. Là-dessus le connétable de Bourbon, par le commandement du roi, porta la main sur le roi de Navarre, et le fit éloigner. Alors la reine Jeanne et la reine Blanche , Tune tante , Tautre sœur du roi dû Navarre^ vinrent se prosterner aux pieds du roi, et, en leur, nom^ monseigneur Regnault de Trie, dit Patrouillaid, s^agenonilla devant lui, et demanda grflce. « Et se Dieu plait , disait-il pour les deux reines suppliantes, il se por- ^ tera si bien par devers vous que vous et tout le peuple de France vous en tendrez bien contents. »
Alors le connétable rappela le roi de Navarre, et on la (laça entre les deux reines ; et le cardinal Guy de Bouloïgne, négociateur de cette soumission , lui adressa, au nom du monarque , les paroles du pardon : « Vous estes de son sanc, si prochain comme chascun scet; vous estes son homme et son per , et si avez espousée madame sa fill0, et de tant avez-vous plus mespris. Toustefois, pour Tamour do mesdames tes roynes qui cy sont, qui moult affectueusement Ton ont prié, et aussi pour ce que il tient que vous Tavez fait par petit consôil, il le vous pardonner de bon cuer et de bonne volonté. «
« Et lors , continuent les chroniques , les dites roynes et le dit roy de Navarre , qui tmx le genoul à terre , eisr mec*
12i HISTOIRE DE FRANGE.
cièrent le roy. Et encore dist le cardinal que aucun du lignage du roy ne se aventurast d'ores en avant de faire tels fais comme le roy de Navarre avoit fait : car vraiment se il advenoit et fust le fils du roy qu«* le feist du plus petit officier que il euèt, si en feroit-il justice *. » C'était le dernier trait de cette parodie de clémence. « Et ce fait et dit, ajoute le chroniqueur, le roy se leva etla course desparti. »
Tout le mondf était pardonné. Les intrigues recommencèrent. Le roi de Navarre alla à Avignon faire secrètement des cabales avec des envoyés d'Angleterre , qui devaient traiter de la paix devant le pape entre les deux royaumes. Alors le roi de France essaya de s'emparer de ses places de Normandie; mais le roi de Navarre parut brusquement à Cherbourg avec des troupes qu'il était allé chercher en son royaume. En même temps l'Angleterre apparaissait avec des menaces de guerre plus formidables. Jean n'était pas de force à résister à tant d'enniBmis. Il se contenta d'une apparence de bon accord avec le roi de Navarre , qui se laissa conduire à Paris avec honneur , après avoir reçu cent mille écus pour prix die son amitié.
1355. — Déjà le prince de Galles était en Gascogne, faisant de& excursions sur les terres de France jusqu'à Toulouse et à Carcassonne. En Bretagne , quelques troupes d'Anglais avaient paru devant Nantes , et uii instant elles s'étaient rendues maîtresses du château. Guy de Rochefort le reprit dans la nuit même. Enfin le roi d'Angleterre en personne venait de débarquer à Calais , et il avait dirigé ses batailles du côté de Hesdin.
Le roi Jean appela sa chevalerie, et lui donna pour rendez-vous la ville d'Amiens. Peu après il marchait au roi d'Angleterre; mais celui-ci se retira sur Calais, pillant et incendiant le pays *. Le roi Jean s'avança jusqu'à Saint- Omer , et de là lui fit offrir un combat corps à corps ou pouvoir contre pouvoir; le roi anglais n'accepta pas la bataille et repassa la mer. La guerre ne se montrait pas
• Grandes Chron» de M. P- Pût!»-
• Grandes Chron.
HISTOIBE DE FBANGE. 13
moins imminente, et elle allait tomber sur le royaume encore tout désolé par la peste , par les révoltes et par Tanarchie.
En présence de ces périls , le roi Jean fît une convocation à Paris des prêtas, chapitres, barons et villes de France» Telle est la désignation que fait le chroniqueur *.
Cest cette assemblée que Fhistoire a notée comme la première à qui doive être donné le nom d'états généraux.
Cependant nous avons vu déjà les villes appelées par les rois pour prendre part aux grandes délibérations qui intéressaient la sûreté ou la grandeur de la nation ; et, notamment sous Philippe de Valois, elles avaient envoyé des notables à Orléans , pour prendre part à des règlements sur les monnaies et sur quelques points de police, avec les prélats et les barons". Mais ce n'était pas apparemment une convocation générale des bourgeoisies du royaume , et ce qu'on a depuis appelé le tiers-état n'apparaissait pas dans ces réunions avec une constitution politique pleinement admise par les autres ordres. Les villes avaient sans doute leurs franchises et libertés; mais l'exercice du droit politique, par rapport à l'Etat entier, ne leur ayait point encore été reconnu.
Ce n'est point le lieu d'éclairer cette question obscure des états généraux , de leur origine , de leur constitution et de leur puissance. Disons seulement que ce serait se méprendre que de supposer à ces assemblées du xiv* siècle le caractère que nous avons vu dans les assemblées nationales de la première ou de la deuxième race. Tout était nouveau dans la législation, et surtout dans la constitution politique de l'État.
Autrefois l'assemblée du peuple franc était une formo de consécration accidentelle de la puissance du monarque; et elle était distincte , nous l'avons vu , du conseil des
* Grandes Chron. de France. — Froissard. — Chronol, des estais généraux, Savaron.
' Registre de la chambre des comptes , B, fol. 66 verso , cité par la P. Daniel. — Chronol. des estais généraux, de Savaron.
14 ffiSTOUtE m FRANCE.
grands et des évèques, lequel était pernaanent. ÂiijoBrd1ii!ii rassemblée était autre.
La monarchie , par suite de l'altération de la constitution primitive , avait dû s'établir dans un état de souveraineté indépendante , qui avait tourné au profit môme de la liberté du peuple ; et cette modification de la royauté s'était admirablement appropriée aux besoins pnbtics dans la glorieuse période de Louis le Gros à Louis IX. Puis , comme c'est une triste propension de la puissance humaine de se perdre par l'exagération , la royauté ne se put soutenir longtemps dans Tindépendance. Philippe le Bel l'altéra à force de Fétendre, et plus elle voulut concentrer en elle l'État entier , plus elle devint faible. Alors reparut Tanarchie , mais sous d'autres formes. Elle eut je ne sais quoi de légal, que l'on faisait ressortir tantôt de certaines alliances de fan[iille , tantôt de traités d'échange et de donations publiques. £t par malheur, la poUtique du prince ayant souvent donné l'exemple de la corruption et de l'intrigue, les dissensions eurent un caractère de ruse et de tromperie que les uns appelèrent de la félonie , et les autres de Thabiletié. L'égotsme enfin fut toute la règle de la politique. De là une psrofonde décadence.
Aussi c'est une chose à remarquer que la royauté, s'étant affaiblie par l'excès de sa puissance , chercha à se relever par la force nationale , telle qu'elle la trouvait représentée dans les corps d'État , dans le clergé , dans la noblesse , dans la bourgeoisie. Il eût fallu un génie tel que celui de Charlemagne pour faire de ces éléments un moyen de restauration sociale. Sous la main d'une royauté débile , ils ne servirent qu'à multiplier le désordre même. C'est ce que la suite des temps nous montrera; à partir de ce moment, nous trouverons plus d'une fois les états généraux appelés en aide par la royauté ; ils lui apporteront de l'argent , quelquefois des lois , rarement de la force , jamais de la liberté. Les assemblées qui servirent à la gran^ deur de Charlemagne servirent à la ruine de Louis le Pieux. Tout dépend de la main qui tiei;]it les instruments; tout dépend de l'intelligence qui guide la main.
HISTOIRB BE FRANGB. 15
135S. — Les états s'assemblèrent en la chambre du par* lement Le roi leur fit exposer en sa présence Vesiat dês ^gtterres, par Pierre de la Forest , lors archevêque de Rouen et chanoelier de France *. Les états répondirent, c^ei^ à savoir, le clergé par la bouche de maître Jehan de Craon, lors archevêque de Reims ; les nobles , par la boizche du duc d*Âthènes; les bonnes villes, par Etienne Marcel, prévôt des niarchsDds de Paris, qu'ils étaient tout prêts à vivre eit à mourir avec le roi, et à mettre corps et avoir en son service. Puis ils demandèrent de délibérer ensemble , ce qui leur fut octrojé«
Après la délifoération, les états parurent devant le roi , qui était assis sur son trône, le clergé en chape épiscopale , la noblesse en manteau rouge , les viUes en robe brune '. Ils venaient lui annoncer qu'ils aimeraient par an trente raille hommes à leurs frais ; le roi les fit reoiercier ; mais il fallait* créer un impôt pour subvenir à cette dé* pense. On ordonna qne huit deniers par livre seraient levés sur tontes les denrées. Nul ne devait être exempté -de celte taxe, ni prince, ni évêque, ni grand, ni petit. Puis gabelle de sel devait courir par tout le royaume. Ces deux impôts devaient produire cinquante cent ml lixyres (cinq millions), évaluation jugée nécessaire pour l'entretien de l'armée. Mais, comme on vit qu'on n'arriverait pas à cette somme , nn nouveau subside fut établi sur diaque habi* tant du royaume , de quelque condition qu'il fût, en pro^ portion de sa fortune K
Les états avaient mis de Temprossement à accorder ces secours d'argent ; mais la levée des impôts fit naître des murmures, et à Ârras il y eut une sédition des menue contre les gros ; les meniue tulrenJt le premier jour dix^eept des plus notables de la ville; le lendemain, quatre autres; puis ils s'établirent maîtres « et firent des désordres»,
* Grandes Chron, — Chrenol, des esiats généraux, " Grandes Chron. — Note de M. P. Paris sar une miniature da Charles V.
' Voir les détails de cette répartition, Grandes Chren.
Des dissensions plus sérieuses encore s'étaient ourdies. Le roi de Navarre avait continué ses manèges; les d'Harcourt le secondaient. D'autres seigneurs étaient venus à lui , et même il avait enveloppé dans ses intrigues Charles, dauphin, fils aîné du roi , âgé seulement de dix-huit ans , le même qui devait un jour sauver la France.
Toute cette cour d'ambitieux et de mécontents était au château de Rouen; le roi résolut de les y aller surprendre. Il se fit ouvrir une porte de derrière, et entra brusquement comme ils étaient assis à table , le dauphin à côté du traître roi de Navarre. Le P. Daniel raconte que le dauphin avait prévenu son père, qui venait de le faire duc de Normandie pour satisfaire l'ambition que le roi de Navarre lui avait inspirée. C'est un triste souvenir dans cette vie pleine de gloire *. Quoi qu'il en soit, le roi fit saisir les machinateurs et les fit détenir en diverses salles du château , et tantost alladâner, dit le chroniqueurj; puis il acheva sa justice d'une façon terrible. Les plus hardis instigateurs de révolte, le comte d*Harcourt en tête, furent conduits sur une charrette en un champ derrière le château , appelé le Champ du pardon ". Là on leur coupa la tête, et puis on les traîna tous au gibet de Rouen pour y être pendus.
Le roi de Navarre fut envoyé à Paris et enfermé au Châtelet. Quelques autres complices restaient prisonniers ; on évita de paraître avoir à firapper trop de coupables.
Mais il fallait reprendre Arras sur les révoltés. Le maréchal d'Andrehen se chargea de cette mission. Il entra dans la ville sans éclat, fit saisir les plus séditieux, et en fit décapiter vingt ; et pourtant ces suppUces étaient un moyen incertain d'affermir l'autorité. Les entreprises suivaient leur cours. Philippe de. Navarre , frère du roi de Navarre , était resté en Normandie avec Geoffroy d'Harcourt , le plus formidable ennemi de la monarchie de France. Ils se mirent à fortifier les places qu'ils occupaient; le roi y en-
' Procès mss. du roi de Nayarre , cité par le P. Daniel. • Grandes Chron*
niSTOlRB DE FRANCE. 17
voya des forces ; on prit Ëvreux. Les feux de la guerre étaient partout allumés, et en même temps le duc de Lancastre paraissait dans le Cotentin.
1356.— Ici ne s'offrent plus que des récits de batailles. Le roi se jeta en Normandie; il s'empara du château de Breteuil, et se mit à la poursuite du duc de Lancastre ; mais dans la Guyenne le prince de Galles avait continué ses excursions et ses ravages, et il avait pu s'avancer avec peu de monde jusqu^à la Loire ; on lui avait même laissé le temps de faire tomber de force Romorantin. Tous les périls étaient de ce côté.
Le roi avait une armée véritable. Il s'achemina de la Normandie vers Tours. Il pouvait envelopper la petite armée anglaise ; mais le prince de Galles sut abandonner son exploit inutile de Romorantin , et il se retira sur Poitiers. Le roi suivait la môme direction , et les deux armées se rencontrèrent à Maupertuis , à deux lieues de cette ville.
Là devait se livrer cette fatale bataille de Poitiers, qui ouvrit à la France un siècle de malheurs.
Le cardinal de Pierregort (Périgord) venait d'être en^ voyé par le Saint-Père pour mettre la paix entre les deux empires d'Angleterre et de France , et ce n'était pas la première fois qu'on voyait à l'approche de ces grands chocs d'armées des envoyés de l'Eglise porter des paroles de conciliation d'un camp dan^ un autre, afin de prévenir l'effusion du sang. Le cardinal de Périgord alla ainsi plusieurs fois de l'un ost dam Vautre, pour savoir se U pourrait trouver quelque bon traictié; mais Une le pot ^. Alors on recourut aux armes.
L'armée du roi occupait un fort pay» de ha/yes et de buis-sons, et on ne s'était pas donné le temps de la disposer utilement pour la bataille. On avait hÂte d'ajouter un nom sinistre à celui de Crécy. Tous ceux qui entouraient le roi , son frère le duc d'Orléans, son fils le duc de Normandie, Gautl)ier de Brienne, duc d'Athènes, alors connétable , les seigneurs de Franco les plus illustres , les chevaliers
* Gromdei Chron.
TOai. III. ^
les plus renommés , tous sollicitaient également dans lo conseil Tdttaque soudaine desÂnglais. Le prince de Gallrs, avec son armée beaucoup moins nombreuse , était dans une position favorable. Il fallait le forcer dans son camp, et il n*dvait qu'à recevoir avec calme l'atlaque désordonnée qui allait se faire. Un habile guerrier , Jean Chandos, l'aidait de son conseil et de son épéc. Les Français se précipitèrent ; les Anglais restèrent immobiles , et parla même la bataille sembla décidée. Lorsque les premières batailles de la partie du roy de France , comme parle le chroniqueur , se furent vainement brisées sur Tarmée anglaise protégée par son camp , tant chevaliers comme escuiers s'enfurent vilainement et honteusement *. Cette première retraite jeta le désordre dans toute l'armée de Franco; déjà on parlait dans les rangs de déconfiture, et on semblait hésiter à recommencer une attaque où tout l'avanlago était pour ceux qui se défendaient derrière leurs positions, et faisaient voler les traits si dru que les gens du roy ne povoient dernier en leur trait.
Lorsque le prince de Galles vit ce trouble dans Tarmco de France , il se décida à l'attaquer à son tour. Alors il sortit de son camp , et il alla se heurter contre lo corps oîi était le roi , le seul qui fût resté ferme. Tout le danger se portait de ce côté , et à cette vue les chevaliers sentirent leur courage renaître , et coururent au roi. Ce second cho<î fut terrible. Les Anglais se sentaient déjà vainqueurs , et la confiance doublait leurs forces. Les Français embarrassés dans leurs mouvements, soit par la dispersion d'une grande partie de leurs corps de bataille , soit par les difficultés d'un terrain planté de vignes où ils étaient engagés, luttèrent toutefois avec courage. Le roi leur donnait l'exemple. Autour de lui se concentraient tous les efforts d'attaque et de défense. Il se battait comme un lion. Si toute l'armée eût fait comme lui, disent les historiens, les Anglais eussent été exterminés en ce jour; mais lo désordre était partout. On finit par laisser le roi dans le péril
* Grandet Chron,
mSTOIBE DE FRANCE. 19
avec ses chevaliers les plus dévoués ; et cependant il se défendait toujours à outrance. Il était armé d'une hache d'armes, dont il frappait à mort quiconque l'approchait pour le prendre. La plupart de ses chevahers fidèles avaient péri à ses côtés. Lorsqu'il fut presque seul, les Anglais rivalisèrent pour le saisir prisonnier ; et il se défendait toujours à coups de hache. A la fin il parut comme épuisé, et « luy crioyent, dit Froissard, ceuï qui le cognoissoientet qui plus près de luy estoient t Rendez-vous, rendez-vous, ou autrement vous estes mort ! » Un chevalier, fendant la presse des assaillants , vint lui répéter ce cri : Rendezvous! avec un air de supplication, ce A qui me rendrai-je, dit alors \e roi; où est mon cousin le prince de Galles? — Il est loin, répondit le chevalier. — Et vous, qui êtesvous? dit le roi. — Je suis le chevalier Denis de Morbec , du pays d'Artois; j'ai quitté la France et j'ai fui en Angleterre, parce qu'on me poursuivait pour avoir tué un homme. » Le roi lui jeta son gantelet, disant : « Je me rends à vous! » Il était blessé au visage ; son second fils, Philippe, âgé de quatorze ans, qui ne Tavait pas quitté , était aussi blessé. Ils furent emmenés prisonniers ; les princes et chevaliers se rendaient partout. Toute la noblesse de France était à la bataille. Les plus grands noms de la chevalerie paraissent dans la funeste nomenclature des morts et des captifs. Six mille hommes avaient péri ; dix-sept cents furent faits prisonniers ^ Le princede Galles emmena les principaux d'entre eux à Bordeaux avec lo roi Jean. Le dauphin, duc de Normandie, après s'être noblement battu , put échapper à la défaite. Il courut à Paris chercher des remèdes à un toi désastre. La Franco était dans une morne consternation.
Telle fut cette fatale bataille de Maupertuis, plus célèbro sons le nom de bataille de Poitiers.
L'histoire cherche vainement une pensée do prémédi-
* Les Grandis Chron. diteni : dix-sepi cenft, tant chevalien comme autres; et elles ajoutent : et bien y ot tant de mors comme de pr%s. Le P. Daniel dit : six mille morts.
20 IIlSTOIttË DE FRANCK.
talion polilique dans le mouvement qui emporte la France ou XIV* siècle. Tout semble fortuit, et la ruine même n'est qu une sorte de hasard. Le prince de Galles , maître de la personne du roi, pouvait suivre sa fortune; il se contenta de montrer dans la victoire une dignité chevaleresque. Il servit à table le roi prisonnier, et refusa de s'asseoir devantlui. Le P. Daniel, après Froissard, admire cette modération, c'était tout au plus de Féliquelte : alors donc on allait à la bataille comme à un tournoi, mais nul génie ne dominait le succès ou la défaite. Il y a des temps ainsi faits; la Providence se cache ; la prévoyance humaine est obscurcie ; tout va à Taventure, le malheur et la gloire même. Le prince de Galles pouvait voler à Paris, il s'en alla à Bordeaux, comme il eût fait après un échec; sa victoire ne servit qu'à réveiller le patriotisme du fils aine du roi de France.
Charles, dauphin, ce prince qui devait recevoir le surnom de Sage, assembla aussitôt les états, pour aviser à la liberté de son père et au rétablissement de la fortune publique.
D'abord on le proclama lieutenant du royaume ; il n'avait alors que vingt ans. Et, bientôt, on lui disputa l'autorité ; les états voulaient régner sous son nom. Pour les gens d'Eglise parlait monseigneur de Craon, archevêque de Reims; pour la noblesse, monseigneur Philippe, duc d'Orléans, frère germain du roi ; pour la bourgeoisie, Etienne Marcel , prévôt des marchands. On commença par éloigner des états les gens du conseil du roi; puis, après quinze jours de délibérations secrètes, on appela le régent pour lui exposer la situation des choses et le dessein des états. On lui demandait de jurer qu'il tiendrait secret ce qui allait lui être révélé; il déclara qa'U n'en jurerait jà; et on passa outre.
Un tableau lui fut fait des désastres publics et des fautes passées. Le royaume avait été mal gouverné , et la première réparaiion de ses malheurs c'était, disaient les états, d'emprisonner les conseillers par qui le roi avait été conauit à ce degré d'infortune ; et c'était au régent à les
faire prendre el à confisquer leurs biens. Entre les coupables, on citait Pierre de la Forêt, archevêque de Rouen, chancelier de France; messire Simon de Bucy, chevalier du grand conseil du roi et premier président en parlement; messire Robert de Lorris, qui avait Mo premier chambellan du roi Jean ; plusieurs autres chevaliers enfin ; et aussi deux bourgeois de Paris: Tun,, Enguerrand du Pelil-Cellier, trésorier de France; l'autre, Jean Poillevillain , grand maître des monnaies. Et les états voulaient que justice fût ûiite en ce sens : « Si les dis officiers estoient trouvés coupables, si feussent punis ; et si ils fussent trou* vés innocens, se vouloient que ils perdissent tous leurs dis biens et demeurassent perpétuellement sans office roïal '. » Singulière manière de préluder aux réformes! c^est celle de tous partis qui aspirent è la puissance.
Puis les états demandaient la liberté du roi de Navarre; rien n'avait prospéré au royaume depuis le péchié de la prise du dit roy. Et par là se trahissaient mieux les intrigues secrètes qui déjà travaillaient l'assemblée.
Enfin les états requéraient que le prince se voulût gouverner par certains conseillers qu'ils lui bailleroienl, assatoir « quatre prélats , douze chevaliers et douze bourgeois; les quels conseillers auroient puissance de tout faire et ordener au royaume , ainsi comme le roy, tant de mettre et ester officiers comme de autres choses; et pluseurs autres requostes, ajoute le chroniqueur, luy firent grosses et pesans '. »
C'était proposer la confiscation de la monarchie. Lo dauphin ne pouvait heurter de front les états ; le peuple , ami des nouveautés , commençait à s'émouvoir. Déjà il grondait aux avoQues du palais; le jeune prince trouva le moyen d'éluder les requêtes , et d'en renvoyer l'examen à un temps meilleur. Les états parurent se prêter à ses vœux , et l'apparition de la sédition contribua peut-être à les rendre plus modérés.
' Grandes Chron, de M. P. Paris, — Froissard. — Savaron, Chronol. des e$tats généraux, • Grandes Chron,
Pendant ce temps , les trois états de la langue d'Oc s'assemblaient à Toulouse et donnaient un meilleur exemple de liberté , en ordonnant une levée H'armes pour la délivrance du roi Jean. Il y avait dans leur vote un enthousiasnîe de chevalerie patriotique ; ni homme ni femme du pays de langue d'Oc ne devaient pendant un an porter or ni argent, ni perles, ni vair ni gris, robes ni chaperons découpés, ni autres cointises quelconques, eX aucuns menesterieux jugleurs ne joueraient de leurs mestiers, si le roi n'était auparavant délivré. Trois envoyés vinrent à Paris porter au dauphin cette résolution des états d'une province ; c'était un contraste avec l'intrigue qui s'agitait dans les états généraux , et cette différence de patriotisme mérite d'être notée dans l'histoire.
D'autre part la faction de Navarre prenait les armes dans le Cotentin. Là , toutefois, la fidélité luttait encore. Robert de Clermont^ lieutenant du dauphin, marcha contre une troupe de rebelles, oîi se trouvait. Godefroy de Harcourt, oncle de celui qui avait été décapité à Rouen. Les Navarrais furent déconfis, et Godefroy périt dans la bataille. Peu après , le château de Pont-Audemer , qui s'était livré à la rébellion, rentrait par composition sous l'autorité du roi. Ce n'étaient là que des incidents ; les périls étaient ailleurs.
Nous ne saurions saisir, dans la rapidité de nos récits, toqtes les ruses d'usurpation et d* anarchie qui enveloiipaient le dauphin.
L'empereur Charles IV devait tenir a Metz une grande diète; le pape l'avait sollicité d'intervenir pour la hberté du roi de France; le dauphin alla le trouver. L'empereur était oncle maternel du jeune prince ; i] lui témoigna de l'intérêt ; mais la négociation était difficile; le roi d'Angleterre se complaisait à l'idée d'avoir un roi de France captif à Londres. Le dauphin se hâta de rentrer à Paris.
La sédition s'y rallumait. Il y avait laissé son frère lo duc d'Anjou , qui, sur son ordre , avait émis une monnaie nouvelle, et le peuple no l'avait point reçue. Marcel, le prévôt des marchands, était allé au Louvrq, avec Dn cor-
HISTOIEB OB FBANCB; 23
tégo do mutins, déclarer que la monnaie n'aurait point do cours. Le dauphin trouva Paris dans ce désordre.
Marcel feignit d'abord de lui faire honneur ; mais Tesprit de trouble agitait la ville,, et bientôt la populace parut insolente dans les rues et dans les places. Le dauphin voulut réclamer Tordre et ordonner la circulation de la monnaie, prétexte de cette anarchie; le prévôt des marchands répondit en faisant armer les citoyens. Le dauphin parut au parlement pour s'expliquer avec les chefs de la sédition ; fia parole fut inutile : il fallut céder à leur caprice.
Alors on revint sur les premières requêtes dos états. Marcel en réclamait l'exécution. La violence était au comble. Le dauphin promit d'éloigner les conseillers contre lesqutsls on s'était prononcé; ils furent obligés de se tenir cachés. On envoya des sergents d'armes dans tours maisons, et on saisit leurs biens. En même temps la guerre civile éclatait* Philippe , frëre du roi de Navarre , arrivait (f Angleterre et s'établissait dans le Cotentin , ravageant de Jii les terres fidèlt^s, jusqu'aux environs de Chartres. Peu après, il pénétrait par la trahison de quelques bourgeois dans la ville et dans le château d'Evreux. De là il offrait à la sédition parisienne une excitation et une espérance. Le parti de Navarre levait hardiment son drapeau en face du drapeau du roi. Les défections étaient dans l'attente. Le dauphin ne voyait autour de lui que des périls; il appela de nouveau les états généraux.
3 marâ 1357. — Ils reparurent avec leur esprit de sédition, mais plus ardent et plus intraitable. A la tête des plus impétueux était Robert le Cocq, évê]|ue do Laon; c e^î^t lui qui prêchait la colère et la vengeance. En présence du dauphin et de ses frères , il renouvela les griefs des premiers états au nom du peuple ; il remit en cause Pierre do la Forêt, chancelier de France, qui lors était cardinal, et avec lui tous les officiers contre qui la vengeance s'étail déjà déclarée : vingt-deux noms étaient montrés à la colère publique. Celaient ces ofGcicrs , les uns présidents en parlement, les autres maîtres des requêtes en l'hôtel du roi, aucuns maislres de la chambre des comptes, aucuns
ai HISTOIRE DB FRANCE.
autres officiers de thostel du dit monseigneur le duc; c'étaient eux qui avaient ruiné TËtat et qui avaient absorbé les deniers versés par le peuple au trésor du roi. Il fallait incontinent, et sans autre procès, les déclarer déchus à toujours de leurs offices ; et de plus il fallait suspendre tous les officiers du royaunie de France , et instituer certains réfortnaieurs , « lesquels sqroient nonimés par les trois ostats, qui auroient la cognoissance de tout ce que Ten vôuldroit demander aux dis officiers , et contre iceux dire et proposer *. »
Telles étaient les résolutions des états ; et à ce prix ils offraient au dauphin trente mille hommes d'armes, qu'ils entretiendraient à lours frais.
Le dauphin subit la loi. Les états s'emparèrent du'pouvoir public , et peu de jours après tous les offices étaient remis à des hommes de leur choix; le parlement était renouvelé, ainsi que la chambre des comptes. C'était une révolution véritable, et aussi le signal de malheurs nouveaux.
Pendant ce teinps , on avait négocié de la paix à Bordçaux ; on ne parvint qu'à une trêve. Le roi d'Angleterre tenait à faire arriver à Londres son captif. 11 donna la liberté à tous les autres prisonniers.
Cette trêve parut une occasion d'éloigner les états. Le roi Jean envoya des lettres de Bordeaux, portant qu'il ne voulait pas qu'on payât de subside, ni que les états fissent d'autre assemblée.
A l'arrivée de ces lettres, le peuple s'émut contre ceux qui les avaient apportées. C'étaient l'archevêque de Sens, lo comte d*£u, cousin du roi, et le comte de Tancarville. On les déclara traîtres et menteurs ; ils furent obligés de sortie do la ville; puis, comme on supposa qu'ils y pouvaient rentrer avec des forces pour muicter et grever le peuple , on fit la garde de jour et de nuit, les portes furent fermées, et la sédition resta maîtresse. En même temps les états déclaraient qu'ils lèveraient le subside et qu'ils s'assembleraient, nonobstant le cri de la lettre du roi. Ainsi
1 Grandes C/troR. — Savaron , Chron, desestats génërau»^
HISTOlnE DE FRANCE, 93
le -subside était populaire , et le dauphio fut contraint de faire annoncer par les rues qu'il serait levé et perçu, étonnante manière de satisfaire la sédition.
C'est durant ces désordres que le roi Jean était embarqué à Bordeaux et arrivait à Londres au mois de mai (le 24). « Et avint que , en alaat et chevauchant , le roy d'Angleterre encontra le roy de France aux champs, anquel le dit roy d'Angleterre iist moult grant honneur et révérence , et parla à luy moult longuement. Et après passa oultre en son chemin ^ » Le roi de France fut tenu prisonnier si largement œmme il txmloU. Ce fut un malheur peut-être , et dans ses chasses et esbats il lui fut trop aisé d'oublier la patrie.
Toutefois la guerre fut réellement suspendue. Le siège v.e Bennes, que le duc de Lancastre poursuivait depuis neuf mois, fut levé par ordre du roi d'Angleterre. Seulement il lui fut donné soixante mille écus d'or pour ses frais. Mais les batailles avaient cessé. On laissa la France se dévorer elle-même.
Il y eut des alternatives dans la sédition parisienne. Dès que les états furent maîtres, le peuple se sépara d'eux, et l'émeute changea d'aspect. Le dauphin se jeta au milieu du peuple, et avec cette force inattendue il chassa les états. L'ordre parut renaître ; la joie pubhque éclata *. Le dauphin put aller en d'autres villes ranimer la fidéhté et raffermir le pouvoir; mais à son retour une réaction nouvelle s'était déjà faite. Les gens de Paris reclamèrent la convocation des villes , et en même temps ils parlaient de la liberté du roi de Navarre. Le dauphin avait besoin de préparer la rançon du roi. Il crut utile de ménager le peuple, qui lui avait témoigné de l'affection. Il concéda la convo-
* Grandes Chron,
' ta veUle de rAsaomptira, on fit don à Notre-Dame ^une chandelle qui avait la longueur du tour de la ville de Paris, C'était une bougie roulée, dont l'offrande fut souvent renouvelée. M. P. Paris veut, contre ]*avis de Villaret et de M. Michelet, que ce don soit sans rapport avec leâ événcmenls publics. C'était simplement un usage. Je ne fais ici que le noter.
cation des villes. Mais lorsque les députés de la bourgeoisie furent arrivés, ils déclarèrent ne pouvoir rien faire si les trois états n*étaient assemblés. Ainsi, de demande en demande, rautorité était précipitée, et nulle loi souveraine ne paraissait régler les prétentions *.
Les chefs des trames secrètes et publiques étaient ce Robert le Cocq , évoque de Laon , qui , de son diocèse , soufflait lés trahisons; Jean de Péquigny , gouverneur du pays d'Artois pour le roi de France ; et Etienne Marcel , le prévôt des marchands. On les avait déjà vus tous les trois conduire la sédition au sein des étals. Ils s'entendirent pour une entreprise plus hardie que toutes les autres. Le roi de Navarre manquait aux désordres de la cité. Jean de Péquigny courut le délivrer dans le château d'Alleux , près de Gambray^ où il était détenu. On arracha pour lui un sauf-conduit au dauphin , et peu après le terrible prince entrait dans Paris avec un cortège mêlé dé peuple , d'évôques et de seigneurs. Toutefois les députés dos villes de Champagne et de Bourgogne s'enfuirent à son approche , de peur qu'on ne leur fît sanctionner sa liberté, qu'ils regardaient comme un crime et un désastre.
Dès le lendemain , le roi de Navarre haranguait le peuple au Pré aux Clercs. Tout Paris s'était précipité sur les pas du prévôt des marchands. Dès ce moment , la sédition avait un chef , et la lutte devenait ouverte. Les quarte^ niers et cinquanteniers de la ville faisaient cortège au roi tribun. Le dauphin restait seul; la fidélité était douteuse; la défection était partout.
Pourtant on eût voulu n'arriver pas brusquement aux dernières extrémités. Le prévôt des marchands alla demander au dauphin qu'il fût fait justice au roi de Navarre pour les méfaits qu^il avait subis. Robert le Cocq, le harangueur des états, qui était accouru de Laon à ces nouvelles, tenait la première place au conseil du régent, en vertu des décisions des trois ordres; il se hâta de répondre au nom du prince , sans luy en demander son plaisir , « que
* fir^ndes Chron, — Froissard.
niSTOIRE DE FRANCE. ^7
1o <Ki duc feroit au dit roy de Navarre, non pas seulement niison et justice, 'mais toute grâce et toute courtoisie, et tout ce que bon frère doit faire à autre *. » On voulait désarmer le pouvoir royal par le consentement et Faction même du régent.
Ce fut ainsi qu'on Tamena à une entrevue avec le roi de Navarre , dans Thôtel de la reine Jeanne , veuve du roi Charles le Bol. Mais les gardes du Navarrais occupaient rhôtel, et le petit nombre de ceux qui avaient accompagné le dauphin furent contraints de s'éloigner. L*insulte se déclarait par degrés.
Le lendemain on présentait au dauphin des reqnèles au nom du roi de Navarre. 0 a réclamait la restitution dos terres , de:s villes et des forteresses quMl avait lorsqu'il fut pris; et puis le dauphin serait tenu de lui pardonner ainsi qu*à ses adhérents tout ce que ils avaient meffait au roy et au royaume de France. Robert le Cocq parlait au conseil pour le Navarrais , et le prévôt des marchands donna son avis en ces termes : « Sire , faites amiablement au roy de » Navarre ce que il vous requiert , car il convient que il » soit fait ainsi ; » comme se il voulsit dire , ajoute le chroniqueur , il en sera fait , veuillez ou non *. »
« Si fu lors ordené. » Telle était la marche de la révo^ Intion. Le dauphin codait, et toutefois il gardait le désir fortement arrêté de reprendre Tautorité et de vaincre cette anarchie.
Des deux côtés on se fortifiait par des levées d'armes » et par des appels à la fidélité ou aux passions. A Paris, la sédition avait pris des signes de ralliement ; le prévôt des marchands donnait l'exemple , et par ses ordres chacun devait porter un chaperon parti de rouge et de pers( bleu). Pendant ce temps, des troupes de pillards couraient dans les campagnes et les ravageaient; le désordre était au comble. Alors le roi de Navarre sortit de Paris pour aller on personne remuer la Normandie ; les capitaines dos
* Grandes Chron, ' » tbid.
châteaux vinrent à lui, et firent à Mantes comme un conseil de rébellion ouverte. Des troupes d^Anglais se mêlaient à ces séditieux. Le ravage et Tincendie étaient promenés dans les champs et dans les cités. On brûla un château magnifique du dauphin , dans un village appelé Couronne. En même temps le roi de Navarre paraissait à Rouen pour rétablir la mémoire de ceux de ses complices de révoltes que le roi avait fait décapiter. Là se fit une cérémonie funèbre propre à remuer les imaginations populaires. On alla détacher de leurs gibets ce qui restait des corps d^ ces malheureux, et on les porta en pompe sur des chariots au Champ du Pardon où ils avaient été mis à-mort; et là des chevaliers chargèrent sur leurs épaules le cercueil où Ton avait réuni ces débris, et les portèrent à Téghse cathédrale de Notre-Dame , suivis de tout le peuple et des ordres religieux de la ville. Le roi de Navarre marchait à pied parmi ce cortège. Une sombre émotion paraissait sur tous les visages. Aux expiations religieuses le foi de Navarre joignit des harangues incendiaires. Rien ne manquait pour onûammer le peuple et le disposer aux fureurs de la vengeance et de la haine.
De son côté le dauphin cherchait à Paris à reprendre de Fascendnnt par tous les moyens. On avait dit au peuple que les levées d'armes qui se faisaient au nom du dauphin étaient destinées à le frapper d'esclavage. Chaque jour rémeute grondait dans la place publique. Le dauphin résolut d'aller parler à ce peuple trompé ; et , à cette nouvelle, Robert le Cocq et Etienne Marcel , les maîtres de la sédition , coururent au prince et lui dirent qu'il allait s'exposer en paraissant parmi des furieux. Le dauphin pénétra le mauvais vouloir de ces deux funestes conseillers , et il suivit son dessein. Il alla dans les halles où se tenait l'attroupement en permanence , à cheval, lui sixième ou huitième ou environ. Là il parla de sa résolution de vivre et de mourir avec le peuple de Paris. C'était un admirable début de harangue populaire ; puis il étala la situation du royaume , l'anarchie et ses malheurs , la détresse du pauvre pcnpl(j, l'inutilité de ses efforts pojir le soulager, en pré-
seoce des discordes, la pénurie du trésor, ot le pillage enfin des deniers publics. Â ces roots le peuple changea de dispositions, et une révolution semblait faite dans les halles. Le prévôt des marchands, effrayé , renvoie le peuple et le convoque au lendemain pour ressaisir la puissance qui va lui échapper. Cette autre assemblée fut nombreuse ef tumultuaire. Tout à coup le dauphin arriva au milieu de la multitude; mais cetle fois il laissa parler son chancelier, ot c'était une faule. Le chancelier ne fit que redire ce que le dauphin avait dit la veille. Après la harangue du chancelier rémofioti du peuple clait extrême, mais diverse. Un orateur, homme du prévôt dos marchands, Charles Toussac, voulait parler ; il ne put vaincre les clameurs qui montaient de tous les points de rassemblée comme un vaste orage ; alors le dauphin se retira , mais la tempête n'avait point cessé. Ce Charles Toussac finit par être entendu; il déclama contre le' dauphin. Il se trouva un autre harangueur, Jean de Saint-Âude, que les états avaient institué Tun des gouverneurs des subsides octroyés par eux , et qui à son tour vint parler pour le prévôt des marchands contre les officiers du dauphin. Une réaction nouvelle se fit ainsi dans ce peuple mobile ; le prévôt des marchands n'eut plus qu'à se montrer comme une victime. « Si le peuple l'abandonnoit , d.sait-il , il iroit chercher le salut là où il pourroit! — Non, non! » s'écrièrent les séditieux. Tous déclarèrent qu'ils mourraient pour lui.
1358. — Cependant le dauphin appelait an palais les maîtres des métiers de Paris, et il leur demandait d'être bons sujets , et il leur serait bon seigneur; mais les maîtres étaient déjà débordés par la populace. Le prince ne pou?ait disputer la puissance par les moyens de violence propres aux factions. Il était enveloppé d'intrigués ; tandis que les deux peines Jeanne et Blanche négociaient pour la paix , Jean de Péquigny soudoyait la révolte ; et tout cela au nom du roi de Navarre. Etampes tomba aux mains des factieux armés dans les champs. Le ravage élait sans frein. A Paris, l'assassinat même commença à se montrer. Jean Baillet, trésorier du diuphin, fut tué d'un coup de cou-
àO niSTOIEE DE FBANCB.
teau, par un i>alet changeur, nommé Perrin Marc* qui s'alla cacher au moutier SainUMerry. Le dauphin élait furieux de cet outrage. Il envoya enlever le meurlrier par le prévôt et grant foison de gens d'armes. Le lendemain le meurtrier fut tratné ^uChâtelçt; lajustiee fut prompte. On laS coupa le poignet ; puis on le mena au gibet , où il fut pendu» Mais la réaction. était soudaine comme la justice môme. L'évèque de Paris se môla cette fois aux passions populaires^ Il fit dépendre le meurtrier , et on le ramena au moutier de Saint-Merry pour lui faire do solennelle:* obsèques , le jour même où le dauphin faisait enterrer magnifiquement son trésorier. Le prévôt des marchands, avec sa bourgeoisie, courut rendre honneur à Tassassin. Par là 86 manifestait Fexlrémité oii devait arriver la sédition.
Le roi de Navarre continuait ses intrigues, Jean de Pé* quigny portait ses paroles de négociation , et les reines s'entremettaient pour le rebelle > comme si le dauphin lui eût dû des réparations. L'université de Paris se mêla à ces cabales. Elle parut avec le clergé au palais du prince pour revendiquer le droit du Navarrais, Elle semblait dicter les conditions de la paix, et menacer celui des deux partis qui s'obstinerait à la guerre. Rien ne s'était vu de semblablo à cette confusion des droits et des idées.
Une singularité de ces désordres, ce fut de voir les dé* pûtes du clergé et des villes tenir à Paris des assembléas d^états, sans que nul député noble y voulût prendre part. Les députés présents imposèrent des taxes au clergé et à la bourgeoisie; mais le chroniqueur ne dit pas quelle était la destination de ces subsides.
1358. --- Cependant le prévôt des marchands donnait à ta sédition un caractère de plus en plus menaçant. Il voulait dominer le dauphin ipar la pQur; il résolut de lui montrer la sédition jusque dans son palais , avec ses fureurs et ses crimes. Il assembla tous les métiers de Paris, au nombre de trois mille hommes., et s'achemina avec ce cortège vers la demeure du dauphin. Un avocat du parlement, Regndut d'Acv, rencontra cette cohue en allant du
palais à sa maison. Il sembla vouloir la fuir. On le tua pour cela même dans la maison d*ua pâtissier, oîi il cherchait un abri. Cétait une préparation à des crimes plus atroces encore. On monta dans Tappartement du dauphin ; les desseins étaient arrêtés d'avance. Le prévôt des marchands alla droitàhii, et lui dit: « Sire, ne vous esbahissez des choses que vous véez, car il est ordené et convient que il soit fait. » Et à ces mois les gens qui Fentouraient se précipitèrent sur Jean de Conflans, maréchal de Champagne , et le tuèrent au pied du lit du dauphin et sous ses yeux. £n même temps , d'autres couraient sur Robert do CJermont, maréchal du dauphin, qui s'enfuyait dàus une petite pièce voisiné. Ils regorgèrent de même. Tous les officiers du prince se sauvèrent cooâme ils purent à l'aspect de ce carnage. Le prince restait seul au milieu des meurtriers. Il demanda au prévôt des marchands de le sauver. « Sire, vous n'avez garde, » lui dit Marcel ; et en même temps il lui remit son chaperon, parti de rouge et de pers , le pers à destre; c'était le chaperon de la révolte. Le prévôt des marchands prit en échange le chaperon du dauphin,' qui était en brunette noire à un orfrois d'or (avec une bordure d'or) ; et alors il sortit avec sa bande de meurtriers, étalant son nouveau chaperon, qu'il garda tout le jour en signe de son affreux exploit. Les corps des deux chevaliers furent traînés ignominieusement par les salles du palais , et jetés en spectacle sur le perron de marbre où la foule accourait pour les voir, sans que nul osât les faire disparaître ^
Le prévôt des marchands se rendit en la place de Grève, où était la maison de la tilU, et des fenêtres de l'hôtel il parla à la multitude armée qui^e pressait sur la plajçe. Il raconta le double meurtre qui venait de se faire , disant qu'il avait été fait pour le bien du royaume; car ceux qui avaient été tués étaient faux, mauvais et traîtres. Il demandait au peuple de le soutenir en ce qu'il faisait pour le bien de tous ; et le peuple s'écria qu'i7 adcofaoU le fait^
* Grandes Chron,
3^ IIISTOIRR DÉ FRANCE.
et que il rouloit titre et mourir atec le prêtât des marchands.
Assuré do rassentimentpopulaires Marcel revole au pa- IdiSi suivi dô son cortège de furieux. Il trouve le dauphin en sa môme chambre^ silencieux et consterné. Il lui dit de no point se mettre en mésarse pour ce qui avait été fait; que c'était la volonté du peuple^ et que ceux qui étaient morts étaient faux, mauvais et traîtres. Et il requit le duc , de par ledit peuple , de ratifier ledit fait, et d'être tout un avec eux. Le dauphin concéda ce qu'on lui demandait , et il pria que ceux do Paris voulussent être ses bons, amis, et il serait le leur. Le prévôt des marchands, ayant arraché do la sorte la sanction du crime, ût envoyer au dauphin des étoffes de pers et de rouge , pour en faire des chaperons pour Tui et pour ses gens. Tous les ofûciers du roi parurent alors dans la ville avec de tels chaperons. C'était une Concession faite à la révolte. En dos temps plus rapprochéade nous , on a vu des scènes semblables, mais avec une issue diverse. Le bonnet rouge populaire dont la populace coiffait Louis XVI au ÎO juin était une reproduction du chaperon rouge et pers du xiv* siècle. Mais Louis XVI accepta l'affront avec clémence; le dauphin Je subit avec colère. L'un périt, l'autre se sauva; c'est la différence des temps ; c'est peut-être aussi la différence des génies ^
Cependant les cadavres des trois victimes restaient exposés à l'insulte ; à peine put-on les porter à leur sépulture d'une manière clandestine. Le prévôt Marcel avait pourtant ordonné qu'on portât ceux des chevaliers tués au palais à Sainte-Catherine du Val des Ecoliers. On les avait jetés sur une charrette traînée par potres varias sans chevaux. Les religieux n'osaient les recevoir ni les enterrer ; les varlets s'en allèrent , emportant pour leur salaire le mantel de l'un d'eux ; et les corps restaient ainsi exposés aux outrages publics. Le prévôt avait bien permis qu'on les mît en terre ; mais là-dessus intervint une défense de l'évêque, qui ne voulait pas que Robert de Cler-
* M. P. Paris a fait la môme remarque.
HISTOIBE DE FRANCE. 33
mont fût mis en terre benoîte, car il le tenait pour excommunié, « pour ce qu'il avoit été à ester et traire hors du moustier de Saint-Merry Perin Marc, qui avoit tué Jehan Baillet , si comme dessus est dit. » Et c'est encore ici une révélation de l'abominable désordre qui régnait sur cette cité sans règle et sans pouvoir.
Cependant les factieux songeaient à ramener le roi de Navarre à Paris pour précipiter ce désordre à son dernier terme. La reine Jeanne était de connivence avec le prévôt des marchands; en même temps qu'on l'appelait, on assemblait les députés des villes. Il s'agissait d'allumer les haines contre les conseillers les plus fidèles du dauphin, et de justifier Marcel des meurtres de la veille. Maître Robert de Gorbie employa à cette œuvre les mensonges de son éloquence; c'étaient quatre de ces conseillers qui avaient empêché jusque-là la réparation des maux pubUcs, et même la Uberté du roi que tous les autres réclamaient. Il avait donc fallu sévir contre les traîtres ; mais on ne disait pas autrement les griefs qui avaient attiré la mort sur les trois infortunés livrés la veille aux poignards. Seulement on affirmait que tout s'était fait à bonne cause et juste , et l'on demandait la ratification des états. La peur dominait les états. Us ratifièrent les crimes , dont plusieurs de Paris qui là estaient les m meraèrent.
Etienne Marcel sentait sa puissance grandir; des troupes d^hommes armés le suivaient partout. Il alla ainsi en parlement signifier au dauphin d'avoir à tenir et garder, sans enfreindre, les ordonnances des états de l'année dernière, et de renvoyer quelques-uns qui étaient encore de son conseil; que c'était la volonté du peuple, et en outre que le dauphin appelât à leur place quelques bourgeois qu'on lui nommerait. Le dauphin octroya les demandes du prévdt des marchands.
Deux jours après , le roi de Navarre entrait dans Paris; mais, chose singulière! ce qui devait consommer la ruine l'arrêta.
Les deux reines n'étaient point à l'aise dans cette fureur d'émeute et de crime; et, bien qu'elles eussent désiré la
34 HISTOIEE D£ F&ANG&.
présence du roi de Navarre , elles n'allaient pas jusqu'à seconder les pensées extrêmes du prévôt des marchands. Au lieu de souffler la guerre, elles cherchaient la paix , et intervenaient par la supplication entre les deux princes.
D'autre part, les états étaient las de la terreur, et les crimes de Marcel et de ses satellites commençaient à être odieux. Le roi de Navarre s'aperçut de cette espèce de suspension qui était faite dans la révolte, et le prévôt des m^^hands s'en ei&aya. Les pensées de crime restaient le^^jn^çies dans l'un et l'autre esprit; mais il fallut les t^PfiX^v par de la ruse.
J^jÇ^ é,Ut^. étaient divisés; le clergé et la bourgeoisie é(^iQp^/en.f u^fre avec la noblesse. La noblesse était fidèle aii.df^i^phin,^ JÛL^rcel n'avait donc qu'à irriter la haine des OR^es;,et ..ppur^^ssurer sa popularité, il essaya d'appe-^ lei; tçiutes le^j yiÙ93f4e France à se liguer avec la bourg^9^|p 4^:P^Tis.. ,Én signe d'union, il envoyait partout son c^gp/iron rOiUg^ ^b}p^;jmais au loin les passions étaient ïxi/i^if^ âirdente^. Le;s habitudes de la fidélité rompaient les dq^^jein^ du séditiaqx. .,,,...
j^JL^^Xf^ de rî^v^rye îVQy^t cette décadence du prévôt des
Zï(firp|i^pds. ll;lui orGjS^it,àM7I^ê<i^ ressource de ses c^j^U^^QQ^ et de ^^,S:jGJ;^4tQ.a^x.1^t3>;i soii^ crédit était réel; son palais était pleine 4'^i^09L^si4'§w^4^qni n'attendaient qjjeil^.^igWl# lpl,j|^eçf^-Tp^tei5[?i^,^ ijç prononçait pqinjt ,ençoïe> Payçiçiet^itjpa:ift^é eflipli^iei^f-ifections; pi^T^t d^. 4fLupJkjin, ;^fi^t;pjqi^antui sçf ét^il, ç»Ji4 i^h\ monar-
chie3mêi»e4^}e^.pejï&éç§,d'u$|urpAti«PfmP«i
i^^t à. ÏMm% 4i^8i.Rtii^i AinibUJi£Wv| l^ .ro^, 4'À»g\etayre
luirrlïi^i3W9oS§onNntea/A fii/L^mM N^^m W^ip^ Utti4*trj
t%ç}'e fi 4fi^. jtf,<M^^Hj>pktt^^ jç^jetii^^djépkfeei.
l^(PWr|0|flp^,i!fiQB^j4Jt^iiïpJ^ift d^^^ de Navarre se décida à temporiser ; alors il^s^iaKitienid^. raBB<?!ï*s^i4«^ ]^^lwli^WiE^)ou,ipluiôt! de/^pç^^dW) £»^(^ k
et semblaient se partager la puissance de bon accQ^^ViQsïl alj^t>'^^^)libïffimeir5i*^i j^ti,çtiaWîun,Mowai4fd§§ Mufe^^fton-
HISTOmE AB FBâRtiBè 35
tion du Navarttafe semblait plus sûre ; mai» le dauphin ne disputait poiût la prééminence, il la subissait; sa pensée était ailieurâ^ I^ semblait/ avoiv pris le parti d'épuiser Tintrigue de ses ennemis par- elle-même, jusqu'à ce que Foc* casidn lui viM de la briser ouvertement. ^
C'est duruDt ced rftppotts apparents d'amitié que le Na^ vauraiss dit^n', fit verser dans une boisson du^lâuphinun poisoni lent qui devait sourdement miner sa vie. L'bistoire ne répète qu'en tremblant cette aoousation , trop justiJGiée d'ailleurs par d'autres^ crimes ^
Quoi qu'il en soit, le dauphin, dissimulant profonde^ ment sesivu6d,>leBdait|.par sa désignation mômei* un piég^ nabile aui^ conspirateitfs.
Le roi de Navar^ s'en était allé à Mantes ; là étaient ses hommes d'armes. Le dauphin se fit déclarer, dès le lendemain» régant de France'; il n'avait été|ttsque*là que lieutenant du roi^ U fit ci&er dans Paris son nouveau titrer et^. pour désarmer les oppositions , il appela à son conseil le prévôt des manchands^ Charles Roussac,.échevin, Robert de Corbie et Jean de Flsle , trois des mattres et des harangueurs de la populace.
A cette nouvelle, les factions se déconcertent^ el la popularité même devient incertaine. Le dauphin était depuis un an conuoe captif et tenu à vue dans Paris;. il pro« file de rétonnemeat qu'il a j^té dans la sédition pour s'échapper, et se réfugie à Senlis^, puis à Compièg^Oi parmi des fidèles qui Tattendent..
Toute la marche dos affaires allait- être ainsi changée; Le roi de Navarre et Marcel essaient de mille intrigues pour rappeler le fégentw Le>Navan»i8 va le trouver à Clermont; Martial lui envoie à Compiègne l'Université s rien ae fléchit le jeune prince.
' noiftsaid mcdnte le fslt , toL II , etti««; 96. CfaitMibe de Pjaan a Ifiir de l'ignorer : « La chiére ot asses pale , et croy. que ce , et ce qa'U esloit mdult maigre, liiy estbit venu par accident de maladie.» Livre de* fai^eî bonnet HMurt^ dh. 17.
* « Et fa son Utie tel : Karoloa primogeoitas régis Fraacorum regnom legeni. » Onvndet ChfQn^
Il fallait enfin jeter le masque. Le prévdt des marchands mit Paris en état de guerre ; il fit déclarer le roi de Navarre capitaine de la ville. Tout prit Taspect des batailles; Paris fut fortifié comme pour soutenir des attaques. Le roi de Navarre y accourut. Marcel fit enlever Fartillerie du Louvre , et la fit conduire à Thôtel de ville ; en même temps il faisait crier Navarre ! Navarre! pour mot d'ordre. Cependant la population resta consternée. L'avenir s'offrait sous un jour sinistre.
Le régent ne perdait pas de temps. D appela les états de Champagne à Provins, puis à Vertus. Il voulut que la ville de Paris y eût sa représentation : Robert de Corbie y parut avec Pierre de Rosni. Les états promirent tout ce qui pouvait servir à la défense de l'Etat. Robert de Corbie voulut haranguer pour justifier ceux de Paris au sujet des meurtres du palais, horrible grief dont on sentait tout le poids. On le laissa parler; mais l'orateur des Champenois déclara, pour les états , « qu'à luy ne respondroient-ils point , car à luy n'avoient-ils que respondre. » Mais on demanda au régent s'il avait à se plaindre du maréchal de Champagne, qu'on avait tué sous ses yeux , et le régent répondit que le maréchal l'avait servi loyaumerU, ainsi que messire Robert de Clermont , égorgé comme lui par les furieux. Et lors les Champenois dirent par leur orateur : « Nous Champenois qui cy sommes , vous mercions de ce que vous nous avez dit, et nous attendons que vous fassiez bonne justice de ceux qui nostre ami ont mis à mort sans cause ^ i» Ainsi se déclarait la réaction provinciale contre la tyrannie de Paris.
Alors le régent convoqua les états généraux à Cornpiëgne. Les Parisiens frémissaient de ce déplacement des états ; mais la plupart des villes répondirent à l'appel. Les états généraux votèrent des subsides et des soldats.
Il était difûcile d'arrêter l'impulsion qui précipitait les partis à la guerre. La noblesse, qui n'avait pas quitté le dauphin, brûlait de venger les meurtres qui s'étaient faits
' Grandes Chron.
HISPTOIRE Î>B FRAlfCB. 37
à Paris. A peine attendit-OD qu'une armée se fût formée ; on courut s'établir à Meaux et à Melun ; puis on s'empara de Corbeil , et on jeta un pont sur la Seine pour dominer la ville. Les Parisiens n'étaient pas non plus immobiles ; ils se jetèrent avec des multitudes sur le pont , qu'ils rompirent^ et allèrent chasser les troupes de Corbeil. Ainsi éclataient les batailles.
Une autre anarchie parut à l'instant même.
Lorsqu'on vit l'autorité publique ainsi divisée , tous les genres de pillage et de révolte tombèrent sur la France. La discorde régna dans les villes. A Amiens , la bourgeoisie eut sa petite guerre intestine. Des maux plus graves se déclaraient. Ces compagnies de bandits que nous avons vues se multiplièrent , et infestèrent les provinces autour de Paris , attaquant à tout hasard tous les partis , et promenant aveuglément le meurtre et le ravage.
1358. — Puis , comme aux dissensions parisiennes s* était mêlée une pensée de prééminence politique entre la noblesse et les autres états, cette même pensée se propagea bientôt dans les bourgades , et l'on vit grandir un sourd travail de haine des classes populaires contre les nobles et contre les riches. Dans la Brie et dans la Picardie , cette lutte s'organisa d'une façon redoutable , sous la conduite d'un chef nommé Jacques Bonhomme , d'où vint, croit-on , ce nom formidable de jacquerie, expression de haine et de destruction contre tous ceux qui possédaient quelque chose, sans distinction de race ou de parti, de noblesse ou de bourgeoisie, de drapeau royal ou de chaperon ^ Il fallut qu'au milieu de ce conflit des factions tous les hommes d'armes laissassent choir leurs dissidences politiques pour se hguer contre cette menace universelle d'extermination. Chose bizarre! les Anglais mêmes vinrent en aide aux partis divers , et l'on vit une étonnante alliance du Navarrais et du régent pour délivrer, comme de concert, les
* « Sy avoient faict ung roy entre eulx qai estoit de Glermont en jDeaavoisin , et Tesleurent le père des pères et estoit appelé ee roy Jbques Bonehome. • Froissard.
38 HISTOIBB DE FRAVCE.
villes da Beauvoisîs jusqu*au pays d'Artois de ce brigandage sans exemple. On poursuivit à outrance ces affireux bandits qui faisaient la guerre par le viol, par le pillage el par le meurtre. On en tua des multitudes à Clermont , et on vint achever le reste à Meaux par Tépée et par Tin^ cendie. Après ceFa, les dissensions politiques reprirent leur marche ordinaire.
Au restb, la ^acguene n'est pas une entreprise qui doive apparaître dans Thistoire comme un accident fortuit. Les passions grossières de ces paysans ameutés répondaient aux passions non moins avides qui se disputaient en haut la puissance. On venait de voir se révéler une lutte implacable de la noblesse et de la bourgeoisie, lutte qui, après unetsuccession de batailles et de trêves « devait aboutir de nps jours à une sorte de transaction qui serait la ruine de Tune et de Tautre ; et il n'est pas étonnant qu'il se trouvât alors comme toujours une populace disposée à se jeter dans le conflit pour faire justice des rivalités par une extermination universelle. Elle ne faisait qu'exagéreir l'opposition de la bourgeoisie , si ce n'est qu'elle enveloppait la bourgeoisie même dans ses destructions. C'est la tendance invincible de toute réaction désordonnée contre les dominations oppressives , et qui montre que la liberté ne saurait s'établir en dehors de la puissance. Toutes les fois que la monarchie a manqué à la France , mille tyrannies se sont levées; alors on leur a opposé le crime, funeste affranchissement derrière lequel il n'y a jamais que des tyrannies pires que les premières.
Toujours est-il que la noblesse avait aussi voué sa haine aux bourgeoisies, et ce fut, de la part du dauphin , une profonde politique de vaincre ou de tempérer Timpopularité qui s'attachait à ces lamentables inimitiés. C'est ainsi qu'après avoir détruit la jacquerie , la noblesse voulait tomber sur la bourgeoisie de Senlis. Il y eut une tentative; elle ne réussit pas , et le dauphin donna aux dissen* sions une distraction plus heureuse en conduisant son armée autour de Paris.
Lorsque le peuple vit la ville sérieusement menacée f
HISTOIBB DE FBAIÏCE. 30
les /Qurmures commencèrent à gronder dans les halles contre le prévôt des marchands, cause de cette guerre. Le parti du régent, jusque-là comprimé par la peur, grossit ces murmures^par des plaintes que le peuple fut plus disposé à écouter. Deux frères , bourgeois de la ville , Jean et Simon Maillard, se mirent à la tête de cette réactiop» Marcel s'aperçut des périls qui s'aggravaient , et , dès ce moment, il essaya de tout pousser à Fextrème. U s'agissait cette fois de lever le drapeau de l'usurpation , et de fair0 déclarer roi le Navarrais. Le Navarrais était allé se camper à Saint-Denis , et de là il suivait la marche des factions , négociant avec la révolte , traitant avec le régent , écoutant toutes les paroles , et attendant le moment le plus propice pour se déclarer.
Dans cette complication d'intrigues, Marcel cherchait à régner par la terreur. Il fit , de concert avec les autres gouverneurs de Paris * , couper la tête , en place de Grève, au maître ou gardien du pont, appelé Jean Peret , et au maître charpentier du roi, appelé Henri Metret, et puis il les flt écarteler pour achever la justice. Leur crime , disait-il sans autre preuve juridique, était d'avoir eu des connivences avec le régent pour faire entrer à Paris ses hommes d'armes. Les membres de ces deux malheureux furent pendus aux diverses entrées de la ville. « Et je qui cscris , dit le chroniqueur , vi que quand le bourel, appelle lors Raoulet, voult coupper la teste au premier maistre , cest assavoir au dit Peret, il cbaï et fu tourmenté d'une cruelle passion tant que il rendoit escume par sa bouche,' dont pluseurs de Paris disoient que c'estoit miracle , ^t que il déplaisoit à Dieu de ce que on les faisoit mourir sans cause •. » f
Le peuple donc commençait à reculer d'épouvante devant cette faction araiée de crimes et de meurtres. Cependant le roi de Navarre répondait aux exécutions de Paris par des exécutions semblables en d'autres heux. « En celuy
* Grandes Chron,
• Ihid., édit. de M. P. Paris.
40 HISTOIRE DE FBATTCS.
lems chevaucha le roy de Navarre en Beauvoisis, et tnist à mort pluseurs de ceux des communes ^ » Entre autres, il fit couper la tête à Guillaume Gale de Glermont. Les chroniques ne disent pas la raison de ces efîroyables justices. Mais par là se préparait la réaction populaire dont réclat serait funeste.
Déjà les séditieux de Marcel avaient été plusieurs fois déconfits autour de Paris par les troupes du régent. Ils s'étaient emparés de Meaux par la trahison du maire. Ils y furent surpris et taillés en pièces. La ville fut à moitié brûlée.
Je laisse tous ces récits de combats *. Il y eut un moment où les armées des deux princes furent sur le point d*en venir aux mains. La reine Jeanne parut aussitôt pour les désarmer. On convint d'une entrevue, et un pavillon fut tendu près de Saint- Antoine , où le Navarrais et le régent devaient se rendre pour délibérer d'un traité préparé par la reine. La messe fut chantée parl'évêque de Lisieux , « et consacra, dit le chroniqueur, deux personnes (deux hosties) en espérance que de l'une fust fait deux parties et usées par les dits régent et roy. » Quand la messe fut ouïe , les deux princes jurèrent « sur le corps-Dieu sacré » qu'ils tiendraient le traité. Mais le Navarrais refusa de recevoir la communion , parce qu'il n'était pas à jeun. Ce fut une cérémonie vaine. On se sépara avec des pensées nouvelles d'hostilités.
Cependant il y eut à Paris quelques rumeurs à l'occasion de cette entrevue. Les séditieux austères reprochaient au roi de Navarre de s'être mis en rapport avec le- parti des nobles, véritable objet des haines républicaines qui, dès ce siècle, fermentaient dans les masses.^En même temps , ceux qui gardaient un sentiment de nationalité plus généreuse lui jetaient un autre grief. Il avait appelé à son aide des troupes d'Anglais ; il en avait mis dans Paris , et
« Grandet Chron.
* Ils ne se trouvent en détail que dans les Chron. de M. P. Paris; co nom da reste d'admirables narrations.
HISTOIBE DB FRANCE. 41
îl en avait près de lui à Saint-Denis , et ces soldats étrangers faisaient payer leur secours par Finsolence et par le pillage. Les Parisiens tout à coup se ruèrent sur les An* "* glais qu'ils tuèrent , chefs et soldats pèle-mèle , dans les rues et dans le palais de Nesles. Ils en entassèrent quatre cents dans lo Louvre , et vainement le roi de Navarre accourut avec le prévôt des marchands pour désarmer cette rage. Sa voix fut méconnue, et il sortit de nouveau de la ville avec des desseins dissimulés , commençant peut-être a se défier de sa fortune. Les Parisiens le virent s'en aller vers Saint-Denis avec le prévôt des marchands , et ils se ipircnt à le suivre comme par un simple mouvement de curiosité; et peut-être il les attirait avec adresse, car une embûche était toute prête. En effet , des Anglais étaient cachés au bois de Saint-Gloud , et quand ils virent cette multitude de Parisiens, ils se précipitèrent avec leurs armeâ et les tuèrent sans qu'ils songeassent à leur résister. Six cents , bu plus , furent ainsi massacrés , et le Nevarrais laissait faire ce carnage devant ses yeux. Après quoi il s'en alla content et vengé à Saint-Denis.
Le prévôt des marchands rentra à Paris. On Faccueillit avec des huées. Il lui restait pourtant des satellites fidèles. Il s'en alla avec eux délivrer les Anglais du Louvre. Mais cela même poussait à l'extrême l'animosité populaire, et par degrés on touchait au dénoûment de tous ces drames.
Le dessein concerté du roi de Navarre et de Marcel était de reprendre la domination dans Paris par le moyen des Anglais. On soupçonnait du moins cette pensée , et tout semblait la révéler. Un jour Marcel sort de la ville pour aller trouver le roi à Saint-Denis. Il dit en sortant à ceux qui gardaient la Bastide d'en remettre les clefs à Joseraà de Mâcon , trésorier du roi de Navarre. Les gardes ne le voulurent faire. Et alors il s'éleva un débat, dont le bruit fut bientôt apporté à Jean Maillard , ce bourgeois dont le nom s'est déjà montré , et qui avait la garde de ce quartier de la ville. Aussitôt il accourt, et il déclare à son tour à Marcel que les clefs ne seront point remises à Joseran ; et , comme il voit son émotion se communiquer au peuple.
2 HISTOIBE .DE VBAIMBB.
il monte à cheval , prenant en main une bannière du roi de France , et se met à crier : Montjaie Saint-Denis au roi et au duc ! et «e cri fut aussitôt Tépété par tout le peuple , et le préYÔt des marchands fat obligé de crier à son tour : U(mtj(mSai(ifiirDm%è, avec tonte sa compagnie. En un instant la ville fut en^aroMS. Un chevalier , Pépin des Essard^, avait auasi paru dans les rues, une bannière de France en main , criant :'lfonf;oteSain^D6ntô/ C* était donc nne révolution qui éclatait en sens inverse de tout ce qui s'était foit de violent et d*atroce depuis un an. Le prévôt des marchands voulait rentrer par la bastide Saint-Antoine, et il montrait au peuple une botte où étaient» disait-il, 4es lettres, du roi de Navarre. Mais le tumulte était afireux , et le peuple était arrivé à ce point d'excitation où il ne sait plus. ce qu'il fait, ni ce qu'il est, ^t ne sent que le besoin de frapper et de tuer k tout hasard. Les histoires disant que Maillard vint le premier avec une hache d'armes frapper le prévôt des marchands. Ce qui est sik, c'est que }e séditieux tomba mort au milieu du peuple, qui prit plaisir à tuer de même :ceux qui l'entouraient. Cinq des prineipaiDc .lamxittaîres de Marcel furent ainsi massacrés. On les dépouilla et on;Ies traîna nus dans les rues jusqu'on la cour de Sainte-^Qattierine du Val des EcoUers, en ce pièmelieu où avaient été jetés les cadav?es des maréchaux de Clermont et de Champagne , « dont pluseurs tenoient que c'estoit ordenance de Dieu. ^ C'était au moins un étonnant retour d'opinions et de fureurs. Le peuple courait à des réactions impitoyables comme pour s'absoudre de ses premiers crimes. Il se saisit de Charles Toussac , l'échevin , et de Jo$eran de Mâcon , et il les promena dans les rues avec des cris royalistes, puis il les tratoa sur la place de Grève pour les voir décapiter. Le soir même , le yégent rentrait àParis au milieu des acclamations du peuple entier ^
Telles ferwt les révolutions des halles, en ces jours où l'aptorité royale avait disparu. Je les ai racontées avec
'f 6rafKi8ff.(7ftf«fi.f«»Fioluaid*
aiSTOIBE DE FBMIGS. 43
qaelqne développement , parce qu'e^Wes semblent ouvrir une ère inconnue de factions dont Thistoire «e reproduira pins d^one fois désormais avec de fatales ^militudes. La démocratie républicaine s'est révélée. L'orgueil de la -noblesse n'a point été étranger à ce^mouvement de haine&et de mevrtres ; et voilà <ioe Thistoire moderne se montre avec «etteguerre inexorable entro'leshautes existences et ks classes populaires , guerre antisociale , qui n'a commencé d'éclater que lorsque Tautorité a manqué au sommet de 'la société, pour servir <to règle aux ambitions. C'est iei'un« remarque à faire. La France avait eu précédemment des luttes intestines; mais, au fond de ran9rchie , se voyait un travail social , et une tendance générale vers un système d'arganisation quelconque. Dans les luttes nouvelles,. on n'aperçoit que des vues personnelles; delà sagesse, deFbabileté, du courage, delà che^ Valérie, du dévouement ou de l'atrocité , c'est ce qu'on voit ; mais tout cela isolé. L'impulsion sociale disparaît. L'histoire ne peut que saisir les passions privées dans leurs désordres; ou bien, totit au plus , de ce spectacle elle dé« duit pour leçon cette vérité toujours contestée , mais toujours survivante , que là où la puissance fléchit , il n'y a plus d'ordre , û n'y aphis même de liberté. Encore est-ce un enseignement, odieux à quelques-uns, quand il n'est qu'une .théorie !
Hepr^Otts les rédtS'; ils vont être rapides désormais.
Le roi de Navarre n'avait plus à dissimuler. Tous les desseins étaient trahis, mais aussi toutes les espérances perdues. Il n'osait compter sur 1a paix; il déclara la> guerre. 11 s'empiira de quelques cbJiteafux autour de Vsn& ; la reine Blanche , veuve de PbiHppe 4e Valois, ilui ouvrit iUelun. U se fit une. armée au naoyan des deniers qne? le prévôt des mar/chands ilui avait livrés. Paris fat 'Comme bloqué par ses :troupes^ et tous les enviroœ farent > dévastés. La guerve ne; fut -qu'un brigandage.
D'wa a«itre cÀté , il faisait des ligues avec le roi d'Angleterre, qui lui envoyait des secours, tout en traitant de la
'44 HISTOIHB DE FRANCE.
liberté du roi de France avec le régent, et malgré la trêve excitait les combats.
La France semblait devoir expirer sous ce poids de fléaux.
Le régent appliqua son génie à tout. réparer et à tout prévenir. 11 harangua lé peuple et lui expliqua le dessein qu^on avait eu de livrer Pans aux Anglais , le jour oh Marcel avait été tué.. Déjà la réaction était faite dans les esprits et dans les passions de la multitude. Quelques traîtres furent pris et pendus; on jetait leurs corps à la rivière: et le peuple prenait part à cette justice. Thomas de Ledit, chancelier du roi de Navarre, avait été arrêté, et le pape avait demandé qu^il fût remis aux mains de Tévêque, apparemment parce qu'il était homme d'église. Comme il était chargé de fers, on le mit sur un huis, et deux hommes le portèrent ainsi sur leurs épaules hors de la prison du palais, en vue du peuple. A peine avait-on fait quelques pas dans les rues, que plusieurs œmpagnons de Pam coururent sur l'infortuné , le jetèrent à terre , et le mirent à mort; après quoi, on le traîna tout dépouillé dans les ruisseaux, oh on le laissa exposé aux insultes; puis on le jeta dans la Seine.
Telles étaient ces funestes alternatives de fureur et de massacres. Toutefois , la justice reprit un cours plus régulier ; un grand nombre de bourgeois avaient été arrêtés. On examina leur cause avec gravité; leurs amis purent faire pour eux des supplications, et, leur complicité n'ayant pas été constatée , on les rendît à la liberté. Cependant les Anglais restaient maîtres des environs de Paris. La guerre n'était point déclarée^ mais les combats étaient acharnés. Les succès étaient divers : Lagny-sur-Marne fut pillé par les Anglais et les Navarrais ; puis les Anglais furent déconfits devant Troyes, et dix jours après- ils s'emparaient d'Auxerre. Le roi de Navarre soufflait cette anarchie , en même temps qu'il laissait demander la paix. Le régent laissait aussi volontiers faire des négociations ; au miliea de cette variété de batailles, il pressentait le moment où, la trêve avec l'Angleterre étant terminée , la guerre pren^
(Irait dans toute la France un caractère effroyable. Il avait fait faire une entreprise «ur Melun par le connétaJ)le; elle ne réussit pas, mais elle effraya les deux reines, qui étaient dans la ville. Elles se mirent à redoubler d'instances pour désarmer les deux princes. Enfin on arriva à une suspension d'armes et à des négociations. La paix n'était qu'apparente; mais elle laissa quelque calme au régent pour s'occuper de la liberté de son père.
Depuis longtemps on travaillait à Londres à un traité entre l'Angleterre et la France : il était aisé de prévoir qu'il serait fatal à la monarchie , pour peu qu'Edouard voulût mettre à un haut prix politique la rançon du roi Jean. L'histoire redit en frémissant les conditions auxquelles les négociations s'étaient arrêtées à l'approche du terme de la trêve. Il est vrai que les négociateurs étaient des captifs, et l'influence du régent était impuissante à modérer le désir qu'ils avaient de la liberté.
Tous les anciens domaines que les rois d'Angleterre avaient possédés en France à titre de iiefs étaient reconnus comme domaines propres d'Edouard, sans nulle obligation d'hommage. Ainsi une royauté était constituée en France en dehors de la royauté de France. La Normandie, la Guyenne, le Poitou, la Touraine, l'Anjou, le Maine, cet immense fief de Richard I*', accru d'une part de l'Agenois, du Querci, de la Gascogne^ de la Xaintonge, de l'Angoumois, du Limousin, du Périgord, du diocèse de Tarbes , des comtés de Bigorre et de Grave , c'est-à-dire de tout ce que le roi Jean possédait avant la bataille de Poitiers, et d'autre part de Calais, des comtés de Boulogne et de Guines, du comté de Ponthieu et de la vicomte de Montreuil, conquêtes plus récentes, fruits des derniers désastres du royaume, toute cette portion la plus consi-^ dérable , la plus riche et la plus féconde de la France, passait au pouvoir du roi d'Angleterre. Enfin il était déclaré arbitre des démêlés sanglants de la Bretagne^ et le duc, quel qu'il fût, lui ferait hommage comme au souverain. « Et oultre vouloit avoir quatre millions d'escus de Phe-
46 HISTOIBB DS f EàlIGfi.
lippe. » A ce prix , Edouard voulait I»en renoncer à son droit sur la couronne de France ^
Ce traité arriva à Paris au moment oîi le régent reprenait l'ascendant sur le parti navarrais ; mais il n'était pas de force encore à arracher la France aux ignominies ; la lecture du traité TiiTita et Thumilia. Il cacha sa colère esa honte; mais il voulut laisser éclater Fémotion publique. Il appela les états; ils aivivèrent-lentement à Paris, à cause des diffîcultés des passages, les troupes de partisans con* Unuant à tenir les villes et les rivières. Enfin il put faire une grande assemblée, et' il la tint devant le palais. Avx, députés des états s'étaient joints les bourgeois de Paris» avec une grande af&uence de peuple-; et le régent parut sur le perroiii de marbre pour faire la lecture du tuaité que lui avaient apporté Guillaume de Melun , archevêque dé Sens, le comte de TancarviUe son frère, le comte de Dampmartin et messire Arnoul d'Odenehami<iQaréchal de France, tous quatre prisonniers des Anglais.
Cette lecture saisit toute rassemblée; on s'écriait de toutes parts qu'un tel traité n'était m 'gassabU ni faisable, et , lorsque les états déUbérèrent , il n'y eut qu^une vois pour demander qu'il fût fait bonne guerre aux Anglais'.
1259. — La guerre fut donc résolue. Les états votèrent des subsides; lesordres rivalisaient de patriotisme.
Edouard s'étonna; le roi Jean se plaignit. Celui-ci pensait que le roi de Navarre, alors en paix avec le régent , iui avait inspire traîtreusement cette résistance à un traité que sa captivité lui faisait accepter plus facilement^ « Ah! beau fils^^ beau fils, disait-il tristement, tu te fies au roi de Navarre, qui en mèueroit au marché cent tels que toi. «
Toutefois le roi de Navarre gardait en ce moment quelques semblants de bonne foi. Les deux princes se virent, quoique avôe une précaution qpi trahissait un souvenir des anctenûes? perfidies. Le roi de Navarre promet^
* Grandèi Chrom,
1360—1370 HiSTonuB db fbakcb. 47
tait de faire bien besogne contre les Anglais ; il devait remettre les forteresses qu'il avait prises par lui ou par ses alliés , et quelques-unes en effet furent remises ; les Anglais qui les gardaient furent éloignés ; mais d'autres furent retenues ; et le terrible Navarrois continua d'exercer ses tyrannies à Meluiï, et d'imposer des taxes arbitraires à la navigation de la Seine, dont il restait maître. C'est ce qui perpétuait les doutei^ en l'esprit de quelques-uns, lesquels disaient « que le roy de Navarte fàisoit tout' ce que il faisoit par cautèle et par malice, pour décevoir ledit régent et le peuple, et que il ne fbroit jà bien de sa vie. ^ »
Cependant Edbuârd parut en France avec un appareil formidable. Il avait' commemdé par foire étlfèrther à la Tout de Londires le roi Jean et'Philippe soU fils. Oii débarqua à Calais, et Ton matcha du côté dé Kéiins. Le régent n'avait point d'armée à opposer à l^arthée anglaise, qui SB dëplbyait au'lbin , munie de tout ce qui* répand la terreur et Mtla* Victoire. Mais il avait asser de chevalerie fidëlë pour défendre les places fortes, et l'armée anglaise n'eut qu'à ravager des campagnes sans défense. £a gueirë ressembla à un vaste pillage. Bdouârd' atrivtt' devant Reims, la ville ëë> défendit; il fUt obligé db s'emfoncet d&ns là Bbtlîgogne: La province ratcfaeta sbn propre ravage en payant' dent cent mille francâ à Bdoual^d', qlii albrs se dirigea vers lëNivemais. Les habitants Ûrenv cômtne les Bourguignons f ilë se rachetèrent par de l'argent. Edouaird semblait n'àvoiJr paru que pour lever des^ tributs^ ilépui^ SBÏX les pays par* où' il passait; et enfin il s^aehemina Vers Paris. Chartres et Mbntlhéiy lui avaient ouvert les porte». B vint s^étàBlîr à Longjumeau.
1360. — Pendant ces marches désastreuses de Tannée anglaise smr les' terres de France; là trahison faisait ses sourdes trames dàn^ Pàrië. Un bourgeois , nommé Martin Pisdoe, avait,* db concert avdc quelque!} familiers du roi de Navarre , fait le dessein d'ouvrir la viHe au roi d'An^ gleterre. La conspiration fut révélée par un' autre bour«r
* Grandes Chron.
geois, nommé Denisot le paumier ; Martin Pisdoe fut décapité aux halles, et son corps écartelé fut exposé aux quatre portes principales.
Tout concourait à la ruine ; les grands et les évoques oubliaient leur mission et leurs devoirs. Ung frère mineur, plain de grant clergie^ dit Froissard, se mit à tonner au nom du ciel contre les désordres. Il prophétisait d'étranges malheurs, « mesmement et principalement sur les prélaz et présidons de saincte Eglyse pour les grans superfluités et orgueil qu'ils demenoient, et sur les grands seigneurs de chrestienté pour les grandes oppressions qu'ils faisoient au commun peuple *. » A ce moment les hypocrisies du roi de Navarre étaient superflues; le régent semblait précipité au bord de l'abîme. Le roi de Navarre rompit tous les traités» et se déclara de nouveau l'ennemi de la royauté de France.
Le régent vit s'approcher l'armée anglaise sans trop s'étonner. Pourtant eue dévastait tous les villages autour de Paris ; mais il était résohi de soutenir un siège, et lui-même fit mettre le feu aux faubourgs, du côté de Saint-Germain des Prés, afin de rendre la défense de la cité plus libre : il était prêt à périr, s'il le fallait, sous les dernières ruines de TEtat. Tout n'était pas désespéré en France. On venait de voir une étrange expédition de quelques chevaliers normands, picards et flamands, qui, ayant armé des vaisseaux, avaient balayé la Manche % s'étaient jetés sur les côtes d'Angleterre et' y avaient porté le ravage et l'incendie. Le patriotisme vivait encore, et l'esprit d'indépendance provinciale était alors une puissante défense contre l'invasion ou l'usurpation. D'ailleurs l'armée anglaise avaitcruellement souffert dans sesexcursions désordonnées. La rigueiu" de l'hiver et la détresse des vivres l'affaiblissaient encore. Celle du régent se montrait ardente, nombreuse, résolue; un combat en cette occurrence eût pu être fatal. Edouard commença à songer à la pûx, et sur ces en-
1 Froissard f. cxi.
3 Le D. Liogard.
trefaUes apparaissaient des négociations au nom du pape. , C'était pour le roi anglais une occasion naturelle de laisser tomber les armes^ et d'arracher par des traités ce qui peutêtre serait perdu par les batailles.
Ce qui acheva de déterminer Edouard aux négociations, ce fut, selon Froissard, un affreux orage qui tomba sur son camp, aux environs de Chartres. L'air était en feu, le tonnerre éclatait, la grêle tombait avec la pluie à torrents sur son armée; plusieurs soldats furent frappés à mort, d'autres furent noyés; tous étaient glacés de terreur; on crut que Dieu se déclarait par un miracle. Edouard tomba à genoux, en se tournant vers les tours de Chartres, et il fit vœu à Dieu et à la Viterge d'accorder la paix à la France. Peu de jours après, les négociateurs se réunissaient au petit village de Brétigny, et prépargiient un nouveau traité.
8 mai 1360. — Mais ils ne firent que tempérer celui de Londres; rabaissement de la France était consommé. 11 eût été impossible de la relever alors par des conférences de négociateurs; tout ce qu'on put faire, ce fut de l'arrêter sur le penchant de sa ruine; les conférences durèrent huit jours. Voici quelles furent les principales conventions. Les anciens domaines appartenant à titre de fiefs au roi d'Angleterre lui étaient conservés à titre de souveraineté, et l'hommage ne serait plus rendu au roi de France. La Guyenne devenait donc comme un Etat distinct dans le royaume. On cédait en même temps les comtés de Ponthieu et de Guynes, Montreuil, Calais, et d'autres domaines vei's la Flandre \ Mais le roi d'Angleterre «renonçait à tous droits sur la couronne de France, ainsi que sur les duchés de Normandie et de Touraine, sur le Maine et l'Anjou. La rançon du roi Jean était fixée à trois millions d'écus d'oi
Il y avait dans le traité des stipulations concernant la Bretagne. Edouard renonçait à l'hommage que lui attribuait le traité de Londres. Les contestations du comte de Mont-
' Voir le traité dans du Tillet.
fort et du comle de Blois seraient jugées {)ar l'arbitrage des deux rois.
Le roi de Navarre méritait d*étre compris dans un traité désastreux pour la France. Il fut dit qu'il rentrerait, ainsi que sa femme et ses adhérents^ en possession paisible de tous ses domaines. Une amnistie couvrait les crimes passés.
Enfin les deux rois renonçaient à leur» alliances réciproques, le roi d'Angleterre avec les communes de Flandre, le roi de France avec le roi d'Ecosse ; c'était la seule stipulation qui conciliait tous les intérêts.
Une cliose à noter, c'est que le traité était mis sous la garantie du pape :
« Item, que les roys soyent tenus de faire confermer toutes les dioses dessus dites par nostre saint père le pape; et seront baillées par serements, sentences et censures de court de Rome et tous autres lieux, en la plus forte manière que faire se pourra; et seront empêtrées dispensation, absolutions et lettres de la court de Rome, touchant Faccomplissement et la perfection de ce présent traictié. »
Et dans un article suivant il était dit :
« Et avecques ce se soubmettront les dis roys et leurs hoirs et royaumes à la cdiercion de nostre saint père le pape, afin qu il puisse contraindre par sentences, censures d'Eglyse et autres voies deues à celuy qui sera rebelle, selon ce qu'il en sera de raison •- »
Tel fut le traité de Erétigny ; il renfermait des calamités, mais les peuples y voyaient la fin de désastres plus grands; . et quelle que fut la nécessité qui l'imposait à la France, peut-être il devait l'éclairer un jour, et à force de malheurs la contraindre à se rendre à elle-même et à refaire son unité.
Je ne dirai pas tous les détails de la ratification de ce traité; le régent l'avait subi en frémissant (10 mai 1360), et le roi Jean, tiré seulement alors de sa prison de Londres^ <
» Graniei Chron, — Froissardr
fut amené à Calais pour le confirmer. On avait donné an régent la liberté d'aller en conférer avec le roi son père. Il demanda des otages; on loi donna deux fils d'Edouard. L'acceptation publique ne fat plus qu'une formalité; mais on l'entoura de pompé.
Le samedi ai octobre, les deux rois jurèrent à Calais ensemble, sur le corps de Jésus^^hrist et sur les saints Evangiles, tenir perpétuellement la paix faite entre eux, sansenfreindfe ; « et olrent les deux roys messe ensemble en deux oratoires^, et ne alèrent point à l'offrande, pour ce que l'un ne vouloit aler avant l'autre : mais l'en porta la paix au roy de France premièrement, lequel ne la voult prendre et issy de son oratoire et la porta au roy d'Angleterre, lequel ne la voult prendre et baisèreht l'un roy l'autre sans prendre autre paix*. »
Il est utile de remarquer que les articles du traité (art. ii et 4 S) qui concernaient d'un côté la renonciation à l'hommage de la Guyenne, de l'autre au droit ou prétention sur la couronne de France furent comme suspendus de concert par les deux rois au moment de la ratification ^ 11 semble que des deux côtés on hésitait à se faire mutuellement de si graves concessions, et on convint d'en renvoyer la confirmation à un an. Nous verrons ce délai profiter un jour à la politique du régent dev^u roi.
Le traité n'en fut pas moins exécuté, et le roi iean se hâta d'aller jouir de sa liberté au milieu de la joie des peuples. Â Saint-Omer, on lui fit des joutes brillantes; mais, tout en cheminant vers Paris parmi les fêtes, il songeait à réparer les désastres du royaume. Il s'arrêta à Hesdin pour faire des réformes dans son hôtel; puis il continua sa route par Amiens, Noyon, Compiègne et Senlis. Il arriva à Saint-Denis le il décembre. Le roi de Navarre vint l'y trouver. 11 sem-
* Grandet Chron, Voir dans ce même recueil le texte du traité et des pièces officieUes qui s'y rapportent. Elles ont de rintérél, et jettent un grand jour sur l'étude des lois et constitutions de la monarchie à'cette époque.
' Ihid.
blail aller chercher le prix de ses trahisons. Il protesta de sa tidélilé sur le corps de Jésus-Christ, et le roi le fit dinor à sa table. C'est tout ce qu'il y avait alors de justice possible contre les attentats politiques.
Le roi vint à Paris le dimanche 13^ décembre. On le reçut avec pompe. Toutes les rues étaient encourtinées, « et fu une fontaine oultre la porte Saint-Denis qui rendoît vin aussi habondamment comme se ce fut eaue, etportoit-Fen sur le roy un paile d'or à quatre lances. » Le roi alla rendrc^r&ce à Dieu à Notr^Dame pour sa liberté. La ville lui fit un bei présent de vaisselle gui pesoit environ mil marcs d'argent.
Déjà il fallait songer à payer la rançon du roi. Le pape accorda pour cela deux décimes sur le clergé de France. Les Juifs, chassés de France, lui offrirent de grosses sommes pour la permission d'y venir refaire leurs trafics. On leur accorda vingt ans. En môme temps on fit le mariage d'Isabelle de France, fille du roi Jean, avec Jean Galéas, seigneur de Milan, qui apportaitde l'or, ne pouvant apporter delà puissance. La disette d'argent était extrême en France. On fit des monnaies nouvelles \ et même, selon Comines, on employa une monnaie de cuir, avec un simple clou d'argent. C'était une situation de détresse sans exemple.
Ce n'était pas la seule inquiétude du roi et de son fils. Des bandes de malfaiteurs et de pillards, dont aucuns se appelloient la grant compaignie ', continuaient à se répandre dans la Brie et dans la Champagne, où ils avaient des forteresses; ces bandes étaient composîées d'Anglais, de Brabançons, d'Allemands, de Gascons, de Flamands; la plupart avaient été à la solde de l'Angleterre, et, à mesure que les forteresses étaient restituées au roi Jean, les soldats qui les gardaient allaient se joindre à ces troupes désordonnées. Edouard avait intérêt à voir se perpétuer ces brigandages. On lui demanda vainement d'aider à les réprimer. Une
* Grandes Chron.
3 «Et non pas les grandes compagnies. » Note de M. P. Paris. Voir la distinction de la grande compagnie des autres bandes, ibid. — Froissard dit ^e^ compagnons. Il donne de curieux détails.
grande partie de \a France était dévastée. Quelques gentilshommes se mêlèrent à ces bandits, et la grande compagnie finit par être uiie armée de seize mille hommes^ ayant à sa tête un chevalier gascon ncnnmé Seguin de Badafol.
La France était traversée en tout sens par le pillage, et le roi, tout épuisé qu'il fût par tant de malheurs , résolut de faire attaquer ce désordre par les armes. 11 fit un appel à la noblesse. Une armée se trouva formée en peu d'instants. Jacques de Bourbon fut chargé de la mener au combat. C'est le récit de Froissard. Les chroniques désignent pour chef de l'expédition le comte de Tancar ville; et quoi qu'il en soit, le nom de Bourbon paraît noblement et glorieusement dans cette lutte contre une armée de brigands; On se trouva en face de la grande compagnie près de Lyon, sur la petite rivière de Briguais; M. P. Paris dit la petite ville de Brignais. On croyait n'avoir à frapper qu'un ramas désordonné de voleurs; on se brisa sur une armée dressée par des chefs habiles. Jacques de Bourbon fut blessé avec son fils ; ils luoururent l'un et l'autre peu de jours après. L'armée du roi fut obligée de se retirer, laissant ses bagages au pouvoir des bandits.
4361. — Alors ils devinrent plus formidables encore. De toutes parts leur arrivaient les garnisons des villes tenues par les Anglais pour grossir cette guerre de pillage. Mais, à mesure qu'ils devinrent plus puissants ^ ils semblèrent plus faciles à dompter. €e que les armes ne purent faire, la négociation le fit. Le pape tremblait à Avignon de l'approche de3 compagnons. Il prêcha contre eux une croisade. Mais il n'y eut pas de batailles. Le pape alors engagea le marquis de Montferrat à appeler à lui la grande compagnie pour s'en faire un secours contre le duc de Milan. L'appât d'un pillage nouveau entraîna les bandes. Elles se firent absoudre par le pape, et allèrent combattre en Italie. Badafol resta en France. Le roi traita avec lui, et il put aller jouir en Gascogne de ses rapines. Quelques troupes éparscs parurent en Bourgogne, mais le principal fléau était vaincu pour le moment.
1302. — La politique gardait ses agitations et ses întri—
gues. Le jeune duc de Bourgogne, Philippe, âgé seulemenf, de treize ou quatorze ans, mourut à Rouvre, fiancé à Marguerite, fille du comte de Flandre, âgée de douze ans. En lui s'éteignait la première famille de Bourgogne, qui remontait à Robert, duc de Bourgogne, fiière du roi Hemri !•, et petit-fils de Hugues Capet. Les trois rois de France, d'Angleterre et de Navarre prétendirent à la fois à ce brillant héritage. Le roi de France fut le plus prompt à s'en saisir. Son droit n'était pas douteux, mais Findécisîon aurait pu le rendre inutile.
En même temps des nuages s'élevaient du côté des provinces méridionales, par l'hésitation des comtes de Foix et d'Armagnac, et de quelques autres seigneurs à reconnaître la souveraineté du roi d'Angleterre. Il fallut recourir à des négociations pour aplanir les difficultés. Edouard acceptait volontiers ce mode de transaction ; car il y apportait de la ruse, et il gagna dans la délimitation de la Guyenne, des avantages que ne lui avait pas faits le traité de Brétigny.
Sur ces entrefaites, le roi Jean alla à Avignon pour conférer avec le pape Innocent VI ; mais il le trouva mort en arrivant. Il avait, dit-on, en vue, soit son propre mariage, soit cdai de son fils Philippe avec Jeanne, reine de Naples. La négociation fut sans résultat; mais une chose inattendue, ce fut de voir l'idée d'une croisade naître à Avignon pendant le séjour du roi. Urbain Vêtait élu pape. Pierre de Lusignan, roi de Chypre, venait d'arriver pour appeler les princes chrétiens au secours de la croix en Orient. Le roi crut voir une occasion de délivrer pour toujours la France de la grande compagnie^ dont la menace était encore pré^ sente; il accéda à ces vues d'une expédition lointaine, et la croisade fut prêchée dans toute l'Europe. Mais la politique de calcul avait succédé à la politique d'enthousiasme. Le roi d'Angleterre n'écouta point cet appel aux armes chrétiennes; il laissait échapper des pensées perfides contre la France, et il fallut que le pape lui écrivit pour le supplier de ne point donner lieu à des soupçons funestes qui s'élevaient sur ses intentions à l'occasion du traité de Brétigny \
< Le D. Linsard.
En même temps le roi de Navarre l'ecommençalt ses courses en France, sous prétexte de la Bourgogne. Le roi de Chypre alla le trouver à Cherbourg pour le désarmer par ses prières; tout fut inutile. Âlonron ne pensa plus à l'Orient, et ce mot de croisade tomba sans écho sur une sociëté travaillée par des passions cupides et par des jalousies suspectes.
4'd63. -* Le règne de Jean II s'en allait tristement à sa fin ; il devait se clore par un dénoùment tout imprévu.
Les otages de France en Angleterre cherchaient à revoir leur patrie. Les deux fils du roi et le duc d'Orléans, son frère, hâtaient surtout leur retour par des vœux. Le roi d'Angleterre leur promettait des conditions favorables, soit pour leur liberté, soit pour la rançon du roi, s'ils parvenaient à faire disparaître çles traités la clause restée indécise de la souveraineté de la France sur la Guyenne et les autres domaines. Us envoyèrent à Paris une convention qu'ils pensaient devoir être acceptée. C'était au moment oii le roi Jean était à Avignon : le dauphin, qu'il avait laissé pégent, assembla les pairs et les conseillers du royaume ; tous furent d'avis de rejeter des conditions qui aggravaient le traité de Bnétigny, déjà si ruineux. Les otages furent navrés de cette réponse : l'un d'eux, le duc d'Anjou, ne put supporter ses ennuis; il rompit son ban et s'échappa. Sa présence inotwnée en France parut à son père un titre de déshonneur, et le roi résolut d'aller en personne réparer cette violation du ôroit d'otage, et prévenir la rupture des liens de bonne amitié entre les deux pays. En même temps, il traiterait de la liberté des autres princes et de tous les chevaliers qui répondaient au roi d'Angletexre de la loyauté de la France '.
4364. — Telle fut, selon les chroniques, la raison de ce voyage du roi Jean. Quelques récits ont dit qu'il était entraîné par une pensée d'amour mystérieux et romanesque ^
' Froissard, f. cxxiii : «Aussi vouloit il excuser son fils le duc d'Anjou.» fbid,
' Le continuateur de Nangis dit : « Àliqui dicebant quod illuc ivcrat causa joci. »
Ce serait un souvenir peu digne de couronner cette vie de roi vie consacrée par la dignité du malheur, à défaut de 1 éclat de la gloire. C'est le roi Jean qui disait : Si la bmne foi était bannie du reste du monde, U faudrait la trouver dans la bouche des rois. U ne faudrait que ce mot pour expliquer son retour en Angleterre ; non point -qu'U voulût aller reprendre ses fers, comme on l'a écrit ; mais il pensa qu d était beau et royal d'aUer convaincre son ennemi de son eqmte. Les deux rois se donnèrent des témoignages û estime et d'honneur; les notables citoyens de Londres avec les métiers aUèrent à sa rencontre-, on l'accueilli; comme un monarque, non comme un captif. Aussitôt s'ouvrirent des conférences entre les deux rois. De part et d'autre, des conseillers éclairaient les questions à débattre. Mais, au milieu de ce travail dont l'histoire n'a peut-être pas assez apprécié le cai-actère moral et pacifique, le roi Jean fut pris d'une maladie qui dura un mois, et dont il wonrut. On lui fit à Londres de magnifiques funérailles, et ses restes furent portés à Paris pour y recevoir de nouveauxhonneurs. Son règne n'avait pas été heureux, et les roalneure publics s'étaient aggravés par les désordres privés : un chroniqueur s'exprime à ce sujet en termes lamentables. « Pour ce que assez amplement es croniques de France sont récitées les calamitez et misères dont en ce temps-lâ fut affligé le peuple françoys, je laisse à en parler, car c'est ung cas trop piteux et lamentable-, et toutefois disoitonque c'estoit juste pugnition de Dieu... car pour lors peu regnoit justice, mais orgueil, dissolution et adultèrp estoient en vigueur; potres, vefvs, orphelins et églises, estoient opprimez; vierges et femmes mariées violées; habitzde hommes et femmes par trop dîssoluz et desguisez '. » Nulle honte ne manquait donc à la France, lorsque le roi Jean la laissa à son fils Charles, dauphin, duc de Normandie. C'est a ce prince, déjà éprouvé dans les luttes des séditions, que va revenir la gloire de la faire sortir de son abaissement et de sa détresse.
iJ J^'i*"r.^^.®?^^'^'^^- Chroniques d'Anjou et du Maine. Edition de M. de Quatrebarbes.
CHABITRE II.
SOHUAinE.
Cliarles V. -^ Honneurs rendus au roi lean. — Un grand règne s'ouvre. — Situation du royaume. — Lettres de Bretagne. — Du Guesciin, maréchal de Normandie. — Suite des guerres. — Défaite du parti de Charles de Blois. — Sa mort chevaleresque. «—Barbaries du vainqueur.— Rachat de du Guesciin. — Situation de la Caslille. — Pierre le Cruel. — Les compagnies. — Brigandages en France. — Dramatique épisode. — Expédition en Castille. — Tout cède aux armes de du Guesciin. — Complications. — Les compagnies quittent TEspagne et reparaissent en France. — Du Guesciin appelle de nouveaux secours. — Bataille de Navarette •— Du Guesciin est prisonnier. — Détails de mœurs ^ Du Guesdin racheté. — Il revole en Espagne. — Le roi cruel est vaincu. — Affreuse tragédie. — Politique de Charles Y. -^ Traités. — - Le prince de Galles cité à la cour des pairs. — Inci* denis. — La guerre éclate. — Combats dans la Guyenne. — Génie de Charles V. -^ Du Guesciin, connétable. — Récits dramatiques et chevaleresques. — Combats. —Suspension et reprise de la guerre. —Alliances. —La Castille, auxiliaire de la France.
— Victoires maritimes. — Les affaires d'Angleterre sont ruinées en France. — intrigues d'Edouard en Bretagne. Il débarque à Calais. — Expédition anglaise détruite. — Soins politiques de CJiarles Y. — Sa prévoyance. — Mort du prince de Galles et d'Edouard. — Suite de la guerre. — Médiation de l'empereur. — Trames criminelles du roi de Navarre. — Punitions. — Rébellions dans le Midi. — Justice éclatante. — La fortune de Charles Y semble s'arrêter. — Election papale. — Dissensions. — L'Eglise est partagée en deux camps. — Entreprises anglaises en Bretagne. — Calomnies, contre du Guesciin. — Sagesse du roi.
— Mort de du Guesciin. — Récits poétiques. — Deuil public. — Irruption des Anglais dans le royaume. — Charles Y s'éteint. — Perspective de calamités. — Jugement sur le règne de Charles Y.
— Institutions. — Civilisation. — Contrastes.