PRÉAMBULE
^Haractère de Thistoire présente. — Constitution de la République après la Convention. — Luttes des partis. — Le 13 vendémiaire.
TT* — Bonaparte apparaît. — Assemblées nouvelles. — Le Directoire. — ^Travail des opinions. — Situation du Gouvernement. — Échange
CD de Madame , fille de Louis XVI , captive du Temple , contre des généraux prisoàniers. — Conspirations. Le 18 fructidor. — Bonaparte en Italie ; il hâte le coup d'État. — Ses desseins d'avenir. — Il parle aux armées. — Paix de Campo-Forniio. — Il rentre à Paris ; le Directoire est à ses pieds. — Expédition d'Egypte. — Tableau de la France. — Captivité du pape Pie VI. Martyre et mort du pontife. — Émotion en France et en Europe. Noujyelle coalition. — ^Assassinat des plénipotentiaires français au congrès lie Bastadt.-^ris de vengeance , et doutes de l'opinion. — ^Événements de la guerre ; victoires mêlées de revers. — Hontes du Directoire ; tableau de la société. Etat de la Religion , de l'Éducation et des Lettres. — Dégradation universelle. — Renouvellement de ^tyrannies. — Travail des opinions. — Siéyes trame des projets de réforme. — Point de départ d'une époque nouvelle.
Mes derniers récits ont été r&pides et devaient l'être. Ou bien la Révolution française doit être racontée dans toute Tanapleur et dans toute Ténormité de ses actes , ou bien . elle doit être resserrée en un tableau qui suffise à la vérité des souvenirs et à Tintégrilé des jugements.
D'autres ont raconté longuement ces dix années de ravage ; plusieurs pour les glorifier , quelques-uns en les \ maudissant ; mais le malheur des temps nouveaux a voulu
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HISTOIBB DB FEANGB. ' ^ ^i (
que Tapothéose fût populaire et que Texécration fût sans ^autorité ; de sorte qu'une tâche reste encore àThistoire , c'est de reprendre cette époque fatale et de la dérouler derechef avec ses monuments authentiques, et de faire ainsi tomber les fausses images sous lesquelles elle se pourrait offrir au regard de la postérité. L'honneur de notre siècle est engagé dans cette liberté et cette justice. Sinon , lorsque les siècles à venir s'en viendraient fouiller les annales de la Révolution , ses journaux , son Moniteur^ ses pièces judiciaires , ses registres de mort , d'exil , de confiscation , d'incendie , ils pourraient accuser à bon droit le génie contemporain , soit de n'avoir pas su imposer à l'opinion publique la flélrissure de si lamentables atrocités , soit de s'en être fait le complice, en apprenant aux hommes aies admirer ou à les absoudre.
Je n'ai point eu l'ambition de rétablir de la sorte l'honneur de l'histoire. Mais j'ai voulu que la conscience publique ne fût pas étouffée par la frénésie des passions ; et, dans la rapidité accoutumée de mes récits, cette espèce de protestation n'aura pas au moins manqué à mon œuvre.
J'ai maintenant à reprendre ma narration à un moment où la révolution allait faire un effort de réaction contre elle-même.
L'anarchie était comme épuisée, le despotisme allait naître ; c'est une alternative connue et qui devait se produire dans la révolution française , comme elle s'était produite dans toutes les révolutions consommées par la destruction de l'autorité.
Le passage du Directoire n'avait fait que révéler une tendance instinctive des idées à ce point de vue. La France se sentait mourir , faute d'être gouvernée ; tout ce qui lui restait de force n'allait qu'à mépriser le régime auquel elle était arrivée ; et toutefois, même dans ce régime, quelle que fût sa dégradation^ se faisait sentir un vague besoin de ramener la France à des idées meilleures de discipline.
Seulement la constitution de la France était telle que tout effort tenté dans ce but devait n'être qu'un ébranlement et risquait d*être un renouvellement de l'anarchie ;
HI3T0UUS JOE nUKCJB. S
pour le mieux entendre , il va suffire de repi eodre les ptiocipaux souvenirs du Directoire. .
La Convention avait légué à la France avec ses forlàilB gigantesques une constitution frêle.
D'après cette constitution , le pouvoir législatif se ooo^ posait d*un conseil des anciens au nombre de 250, qui devaient avoir quarante ans au moins, et d'un conseil dit lies Cinq-Cents , dont les membres devaient avoir treate ans. Le pouvoir exécutif était délégué à un directoire de cinq membres, âgés de quarante ans, et nommés par le corps législatif.
Le peuple devait sanctionner cette organisation , et il Favait fait par une majorité de 914,853 voix sur 958,226 votants : telle était la représentation de la souveraineté numérique d'une nation qui comptait près de trente mil* lions de citoyens.
La Convention avait en même temps prescrit que , dans rélection des assemblées nouvelles , les deux tiers au moins de l'assemblée qui se retirait seraient choisis par le peuple.
Etonnante liberté laissée au suffrage ! Et ce décret avait donné lieu à des troubles violents, soit à Paris, soit dans les provinces; ce fut l'occasion d'une lutte entre cette puis^ sance expirante et la population soulevée à la fois par les mouvements libres de sa colère et par l'impulsion systématique des partis.
Le 13 vendémiaire , Paris vit vingt-cinq ou trente mille insurgés marcher contre la Convention , et le général Bar* ras, chargé de la défendre, trouva sous sa main un jeune général , Bonaparte , qui remplit son office avec la résolution d'un soldat , ardent à défendre le pouvoir, sans le juger ; les rues furent un théâtre de bataille ; la mitraille foudroya les Parisiens , et la Convention disparut , laissant derrière elle une longue traînée de sang, et dans l'histoire un nom sinistre. Elle avait rendu huit mille trois cent
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soixante-dix décrets ; la plupart , des lois de mort. Ses derniers actes présentèrent un contraste ; par un de ses décrets, elle proclamait Tamnistie pour tous les délits révolutionnaires , n'exceptant de la grâce que les prêtres déportés ou à déporter , les émigrés rentrés ou non rentrés ; p«r un autre , elle créait Tlnstitut.
Alors parurent les assemblées nouvelles. Elles commencèrent par élire le Directoire, et elles choisirent cinq régicides, souvenir horrible et présage infâme.
Cétaient Lareveillère-Lepeaux , Letoumeur (de la Manche), Rewbel, Siéyes et Barras. Siéyes refusa cet honneur ; Carnot fut mis à sa place ; c'était un régicide encore.
Ainsi, tandis que des instincts d'ordre se faisaient jour, la révolution se renfermait en elle-même, comme enchaînée par une sorte de fataUté.
Ce fut ce Directoire qui eut à représenter la France politique devant l'Europe ;la constitution lui remettait tous les droits et toutes les prérogatives d'un gouvernement réglé.
Cependant des pensées d'ordre étaient entrées dans les assemblées qui venaient de faire de tels choix^ et la majorité même protestait contre les régimes de tyrannie brutale qui venaient d'oppresser la France. Dans cette majorité étaient apparus des noms auxquels se rattachaient d'autres souvenirs ou d'autres espérances , Barbier-Marbois , Portalis , Tronchet , Tronçon-Ducoudray , Lecoulteux-Canteleu, Lanjuiiiais, Boissy-d'Anglas, Porcher de Ricbebourg.
Mais cela même devait servir à l'excitation des haines survivantes des minorités révolutionnaires, et leur être un prétexte de raviver leurs instincts de violence à peine assoupis.
D'ailleurs , le gouvernement était aux abois. Les finances étaient dans un état hideux. La Convention avait, par des décrets successifs , créé des masses d'assignats , dont la valeur n'était plus qu'une fiction et une sorte d'ironie ; des documents en étabhssaient le montant à dix-neuf milliards; aussi l'ancien louis d'or de 24 hvres^ représentait deux mille six cents francs en assignats; et, enfin ^ une loi créa pour deux milliards quatre cent milhons de mandats territoriaux , autre expédient qui acheva d'at-
HISTOIBB DE FRAIIGB. S
tester la ruine monétaire; toutes ces valeurs reposaient sur les biens confisqués par la Révolution « et il était enjoint aux particuliers de les recevoir , selon leur taux légale sous peine de mort ; mais il ne dépendait d'aucune violence ni d'aucune pénalité de faire ce que fait naturellement la force des conventions humaines « lorsqu'elle est ratifiée par la probité. Toutes ces créations de valeurs n'avaient fait qu'élargir le gouilre oh avait péri la fortune de la France.
Le Directoire crut sauver l'Etat par un emprunt forcé de six cents millions en numéraire , c'était le dernier indice de la détresse ; le numéraire manqua à la spoliation.
En même temps des revers avaient frappé nos armées ; c'est l'espèce de malheur que l'imagination firançaise supporte avec le plus de colère , et il s'ensuivit pour les débuts du Directoire une impopularité facilement accrue par les factions de république^ qui feignaient de se voir trahies.
18 décembre 1795. — Cest en ces conjonctures que Madame , fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette , prisonnière au Temple depuis le meurtre de ses parents , fut échangée contre plusieurs représentants et le ministre Beurnonville , que le général Dumouriez avait livrés arx Autrichien» , le 1*' avril 1793. La pensée de la France se portait avec un intérêt tendre sur cette princesse; jamais tant de malheur n'avait pesé sur la tète d'un enfant, et ce n'était que le prélude d'une vie prédestinée à toutes les angoisses de la douleur.
Le ministre de l'intérieur, Benezech , un honnête homme, s'était chargé de la délivrance de la jeune captive ; Méchin devait la conduire hors de France. L'ordre était donné d'entourer son départ de mystère; mais la renommée avait trahi le secret, et, dans le voyage, la princesse , souvent reconnue, s'étonna d'être un objet de respect et d'hommage. C'est elle qui le dit : « Je fus accueillie par mille bénédictions qui semblaient partir du fond des cœurs et dont je fus bien touchée ^ » Elle arriva de la sorte àBâIe,
' lettres de Madame, publiées par M. de la Rochefoucanlt. Mém.« t. IV.
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6h devait se faire réchange ; puis elle fut conduit© à Vienne, d'où elle ne devait que plus tard s'aller joindre à ce qui survivait de sa famille mutilée ; tous ces épisodes forment dans rhistoire un drame lugubre et plem de larmes.
1796. — Mais en France tout suit sa pente; les opinions fermentent; des conspirations se trament; alors paraft Babœuf , avec son plan de démagogie universelle , début mal formulé de théories qui devaient, cinquante ans plus tard, devenir un système de philosophie politique et enflammer les imaginations populaires.
Le gouvernement crut s'affermir en feignant de devancer les instincts de la Révolution. D prescrivit le serment de haine à la royauté; les assemblées s'épurèrent par des proscriptions; et, comme les opinions se trahissaient par des chants qui n'étaient plus ceux des jours sinistres , on proscrivit toutes les chansons d'une signification réactionnaire , et on ordonna de raviver l'enthousiasme de la Marseillaise,
Cest par ces alternatives que le Directoire , le plus vacillant des pouvoirs , se laissa conduire à la crise du 18 fructidor; crise étrange , oh la majorité des assemblées fut vaincue et foulée aux pieds par la minorité.
A ce moment , une grande figure avait commencé de dominer toutes les autres, soit au dedans , soit au dehors : c'était celle de ce jeune général qui avait mitraillé le peuple de Paris pour sauver la Convention à sa dernière heure.
Bonaparte se sentait destiné à maîtriser cette vaste impuissance de la Révolution française. Après la journée du 13 vendémiaire. Barras, qui était son protecteur et qui l'avait montré à la France et à ses partis , le fît nommer général en chef d'une des armées de la République, il n'avait que vingt-six ans. Tu es Men jeune, lui dil-on , pour aUer commander wne armée. — J'en reviendrai vieux , répondit-il.
Il avait été envoyé en Italie , et là il s'était révélé soudainement, suivant à la fois la marche de la guerre et celle de la politique ; se mettant de prime abord au niveau des événements et des hommes , et faisant sentir, soit dans le
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commandement des troupes, soit dans les relations avec les gouvernements, une hauteur de décision mêlée de dignité et de convenance, contraste soudain avec la rudesse ignorante et Timpéritie farouche de la plupart des généraux de la République.
La première campagne de Bonaparte en Italie fut mémorable. En quelques jours il changea Faspect de la guerre, gagna la bataille d'Arcole et imposa la paix à rAutriche.
Mais du milieu des combats son regard restait fixé sur Paris ; le travail des partis dans la Révolution le remplissait d'anxiété ; et, chose étonnante! ce qu'il craignait surtout, c'était de la voir tomber sous la main des partis de la royauté, comme s'il eût pressenti qu'en ce cas il ne lui resterait plus de chances pour la maîtriser.
Car cet homme, qui toute sa vie devait parler de la destinée, avait une vague foi dans la sienne , et , bien qu'on ne puisse pas affirmer que son génie ait été le maître de la régler d'avance par des calculs qui supposeraient une pénétration surhumaine de l'avenir , il est vrai toutefois qu'il donna à tous ses actes un caractère de préméditation qu'on pourrait dire inspirée, tant le succès répondit dès le début à toute la suite de ses desseins.
Cest ainsi que , n'étant pas ennemi de la monarchie , il attaqua à outrance les partis qui pouvaient la faire revivre, ou bien que, n'étant pas adorateur de la Convention, il la sauva par une défense extrême.
Et c'est par une impulsion semblable d'idées que, voyant d'Italie le travail qui déchirait le Directoire , il se mit à adresser des plaintes ardentes contre les partis; indifîérent au salut de la République, il la voulait faire durer jusqu'à ce qu'il lui fût donné delà précipiter aux pieds d'une dictature.
Ce moment de la vie de Bonaparte semble éclairé par une illumination de génie. C'est le point de départ de sa fortune.
Il avait entrevu et signalé dans ses dépêches l'agrandissement du parti royaliste et l'influence du nom de Louis XVin dans les conseils secrets de la politique, et il avait menacé de repasser les Alpes avec trente mille
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hommes pour frapper de son épée les intrigues où le Directoire se laissait envelopper.
Et c*est ce qui hâta cette crise du 18 fructidor * , conjuration dans le gouvernement contre le gouvernement luimême.
Le conseil des Cinq-Cents et le conseil des Anciens furent décimés par la déportation ; les journaux furent exterminés; les écrivains les plus indépendants furent proscrits; la mer, comme au temps de Tacite, fut pleine d'exils.
Le Directoire avait appelé au ministère des affaires étrangères un homme qui , dès le début de la Révolution , s'était voué à la célébrité par Tabandon de son nom et de sa foi, Tancien évêque d'Autun, Talleyrand-Périgord; ce fut ce ministre qui se chargea d'annoncer à Bonaparte le succès du coup d'Etat déterminé par l'énergie de ses conseils. Voici quelle fut sa lettre :
« Vous lirez dans les proclamations qu'une conspiration véritable et tout au profit de la royauté se tramait depuis longtemps contre la constitution , déjà même elle ne se déguisait plus ; elle était visible aux yeux des plus indifférents. Le mot patriote était devenu une injure; toutes les institutions républicaines étaient avilies, les ennemis les plus irréconciliables de la France accouraient en foule dans son sein, y étaient accueillis, honorés. Un fanatique hypocrite nous avait transportés tout à coup au xvi« siècle; la division était au Directoire; dans le Corps législatif, siégeaient des hommes véritablement élus d'après les instructions du prétendant, et dont toutes les motions respiraient le royalisme. Le Directoire , fort de toutes ces circonstances, a fait saisir les conjurés. Pour confondre à la fois les espérances et les calomnies de tous ceux qui auraient tant désiré ou qui méditeraient encore la ruine de cetle constitution, une mort prompte a été prononcée contre quiconque rappellerait la royauté, la constitution de 93 ou d'Orléans. »
* Le 18 fructidor est raconté par Boonienne avec des détails curieux et des documents authentiques.
HISTOIRE DE F&AhCB. 9
D'aatres lettres adressées à Bonaparte , soit par les généraux , soit par les politiques , indiquèrent qu'un môme pressentiment s'était produit à la fois , dans toutes les âmes , sur la destinée du jeune capitaine ; en voulant sauver la République , chacun lui cherchait un maître , et ce mattre était celui qui semblait le plus résolu à inspirer des coups d'arbitraire et à les soutenir par le glaive.
Toutefois Bonaparte conserva du sang-froid dans la victoire , et comme le Directoire semblait la pousser à F extrême , il feignit de la tempérer par une échange de lettrés, où l'habileté toucha de près à l'intrigue et à la ruse ^
Mais dès lors aussi, il sembla soupçonner qu'il n'était pas assez grand pour s'imposer à une RépubUque redoutable encore par ses passions, bien qu'affaiblie par ses déchirements ; et , à ce moment , commença de monter en son esprit un vaste dessein , celui d'aller chercher de la gloire en Orient, en cette région pleine de souveniis , et que les grandes imaginations aiment à entrevoir à travers ses flots de lumière et de poésie.
En faisant connaître à son armée le 18 fructidor, Bonaparte s'était exercé à un langage militaire qui devait être dans ta suite le secret de son prestige. Il adressa une proclamation à l'escadre commandée par Tamiral Brueys. « Vous verrez, lui disait-il , les dangers auxquels nous venons d'échapper. Quelques traîtres , quelques émigrés s'étaient emparés de la tribune nationale. Les premiers magistrats de la République , les représentants fidèles à la patrie , les républicains, les soldats se sont ralliés autour de l'arbre de la liberté. Tous, ils ont réuni leurs efforts , ils ont invoqué le destin de la République , et les partisans des tyrans sont confondus et aux fers. »
Après quoi il disait aux marins, qu'il appelait ses camarades , les maua; qw les fiers insulaires avaient faits à la France. Il rappelait « Toulon hvré aux Anglais , l'arsenal en proie aux flammes, plusieurs frégates en feu : tant de
' Yojes les Jf(fm. de Bourrienne , tom. I.
maux, disdit-il, tant de crimes, et Touvrage de peu d'heures !» et il excitait la vengeance par des paroles brûlantes.
Enfin, il montrait aux marins des destinées inconnues: « Sans vous , nous ne pouvons porter la gloire du nom français que dans un petit coin de TEurope ; avec vous nous traverserons les mers et nous porterons Tétendard de la République dans les contrées les plus éloignées. »
Ces derniers mots étaient une révélation. Ennemi jusqu'à l'exécration de l'Angleterre , Napoléon voulait l'attaquer, sinon dans son territoire, au moins dans son empire : en lui arrachant TOrient , il Temprisonnait dans son île, et telle fut la raison politique d'une expédition qui devait se faire avec un si grand éclat , imitation fortuite ou préméditée de ces fameuses expéditions d'un autre âge, que la philosophie moderne avait frappées de ses dénigre» ments et de ses mépris.
17 octobre 1797.— Mais d'abord il hâta la paix avec l'Autriche. Par le traité de Campo-Formio , dont il dicta les conditions (2i6 vendémiaire), l'empereur d'Autriche abandonnait à la France tous les Pays-Bas autrichiens ; il reconnaissait l'indépendance de la Répubhque fondée en Italie sous le nom de Répubhque Cisalpine , et la France lui cédait en retour l'Istrie, la Dalmatie, les îles de la mer Adriatique auparavant dépendantes de Venise et Yeniso même. Cette paix couronnait cinq ans de guerres , elle était due aux dernières victoires de Bonaparte, et aussi à l'effet produit en Europe par le coup de foudre du 18 fructidor. Alors Bonaparte courut à Paris jouir de sa gloire , mais toutefois en homme qui se défie des hommages, qui craint la mobihté de la renommée , qui croit déjà à Tingratitude, et qui va jusqu'à redouter les crimes de Tenvie *.
Il parut aux solennités avec une fierté contenue; il sen-
' 11 s'assit à peine aux banquets qui lui furent offerts; il «e sent^^i assez grand pour être déjà dévoré par les soupçons. ( Voyez les récits dans les écrits du temps, notamment dans le Mémorial ou Journal hittorique de la Révolution française , tom. II.
HISTOIRE DB FRANCB. 11
tait le monde venir à ses pieds. Le Directoire lui patla comme à un maître, il lui répondit en ces termes :
« Citoyens directeurs, le peuple Français, pour être libre , avait les rois à combattre ; pour obtenir une consti* tution fondée sur la raison , il y avait dix-huit siècles de préjugés à vaincre ; la constitution de Tan III et vous , avez triomphé de tous ces obstacles; la religion, la féoda* lité et le royalisme ont successivement , depuis vingt siècles, gouverné l'Europe ; mais de la paix que vous venezde faire , date rère des gouvernements représentatifs.
» Vous êtes parvenus à organiser la grande nation , dont le territoire n'est circonscrit que parce que la nature en a posé elle-même les limites.
» Vous avez fait plus. Les deux plus belles parties de l'Europe, jadis si célèbres par les sciences , les arts et les grands hommes dont elles furent le berceau, voient avec les plus grandes espérances le génie de la liberté sortir du tombeau de leurs ancêtres. Ce sont deux piédestaux sur lesquels les destinées vont placer deux puissantes nations.
» J'ai ]'honneur de vous remettre le traité signé à Campo- Formio , et ratifié par Sa Majesté l'Empereur.
» Lorsque le bonheur du peuple Français sera assis sur les meilleures lois organiques, l'Europe entière deviendra libre. »
Telle était la langue politique du jeune général. Il parlait à la grande ntUion par des images ; il semblait à peine apercevoir le gouvernement qui dirigeait ses affaires, et il indiquait dans le vague un renouvellement de ses lois.
Et c'est après avoir jeté de la sorte une sorte de fascination dans la pensée publique qu'il se mit à méditer ses desseins sur l'Orient *.
On sait l'histoire do l'expédition d'Egypte , grand épisode d'une épopée sans modèle. Le Directoire laissa s'éloigner un honune dont la popularité lui était importune , ne soup-
' Ses vues sont parfaitement exposées dans les mémoires de Boor-< rienne, tom II. Bourrienne , son anefeii camarade à récole de Brienmv était alors son secrétaire et son confident.
12 HISTOIBE DB FBANCE.
çonnant pas qu'il renvoyait chercher des moyens nouveaux de fascination et d*empire.
Et pendant ce temps la France resta en proie aux agitations et aux misères d'une poUtique sans inspiration comme sans courage.
Ici apparaît le tableau d'une époque dont le seul nom éveille des images de honte et de ruine.
A peine Bonaparte était parti pour TÉgypte que tout avait changé dans la fortune de la France. La paix de Campo- Formio n'avait été qu'une trêve; des coahtions s'étaient refaites sous l'inspiration anglaise ; la Russie y était entrée, et aussitôt avait dirigé des forces vers l'Italie , et l'empereur d'Allemagne leur avait ouvert un passage en violation des traités. Ainsi la guerre se raviva, et la conduite des armées françaises, laissée à des généraux épars, manqua d'ensemble et d'énergie. De vaillants capitaines se montraient toutefois , et à leur tête le général Moreau, plus savant à faire manœuvrer une armée qu'à la passionner , génie plus accommodé à des temps réguliers qu'à des temps de trouble ou d'enthousiasme. Les combats étaient isolés; la guerre était une sorte d'anarchie. En Itahe, elle était pire encore ; elle ressembla à une frénésie.
Là l'occupation française, même avant le départ de Bonaparte , avait exalté le désordre révolutionnaire; le délire impie était devenu une contagion. Le Directoire^ dans cet entraînement,' avait conçu le dessein de faire tomber le pouvoir du pape, et les prétextes n'avaient pas manqué pour l'attaquer à force ouverte. C'est ici un des drames les plus funestes de l'histoire.
28 décembre. — Le pape Pie VI, un vieillard de 80 ans, occupait le trône de St-Pierre. Peu fait pour les combats, il avait su cependant défendre son indépendance, et il avait été mêlé aux événements de la guerre comme de la paix. Les généraux de la République , et surtout Bonaparte , avaient d'abord gardé envers lui un reste de respect; mais il vint un moment où les desseins impies franchirent les bornes. On sema le trouble dans Rome; on ameuta des furieux, et dans la sédition, comme les soldats
1798 HISTOIBB DE FRANGB. 13,
romains défendaient le pape , le général Duphot, F un des envoyés du Directoire, reçut un coup de feu, au moment où il excitait les rebelles le sabre à la main : sa mort devint un motif de vengeance et un prétexte d*attentat.
1798. — Le pape désolé du meurtre de Duphot offrait au Directoire toute sorte de satisfaction; on n*écouta point sa voix; mais une armée conduite par Berthier alla occuper Rome comme une conquête. Alors souslésarmesfrançaises la révolte fut libre, une république fut proclamée^ le pouvoir papal fut aboli, et le pontife fut livré aux outrages. On lui offrit une pension et une vie douce , s*il voulait accepter de bonne grâce la révolution qui le dépouillait, et s'il se montrait au peuple avec les insignes de la République.
« Je ne connais, dit-il, d'autres insignes que ceux dont l'Église nous a honoré. Vous avez tout pouvoir sur notre corps , vous n'en avez aucun sur notre âme , qui méprise et brave vos attentats. Nous n'avons besoin d'aucune pension , un bâton et un habit le plus grossier sufGront à celui qui pour défendre la foi doit bientôt expirer sur la cendre. »
A partir de ce moment, Pie VI ne fut plus qu'un martyr; rien n'avait égalé en aucun temps le supplice qui allait couronner sa vie. Mais la résignation du prêtre laissa éclater la grandeur du souverain. L'envoyé du Directoire crut lui arracher l'abandon libre de ses Etats par l'offre nouvelle d'une grande existence et d'une pension de 300 mille francs. «Notre puissance, répondit-il, en vertu d'une libre élection, provient de Dieu et non pas des hommes ; et par cela seul nous ne pouvons ni ne devons y renoncer. Nous nous approchons de la quatre-vingt-unième année de notre vie. Nous n'avons rien à craindre de vous. Nous permettons que l'on soumette notre corps à toutes les violences, les indignités, les déchirements; et cela suivant la volonté de quiconque a la force en main. Mais, croyez-le bien, notre ftme est encore tellement hbre, tellement forte et remplie d'un tel courage, qu'elle rencontrera mille fois la mort, avant d'offenser l'honneur et son Dieu. Retirez-vous. »
Alors on n'eut qu'à achever la violence. On arracha le vieillard à son palais, et on l'envoya d'exil en exil, privé
14 HTSTOniCDE FRATfClS.
de conseils et d*amis , dépouillé de tout bien , à peine vêtu ; et Rome et ses richesses restaient pendant ce temps la proie de quelques bandits, sous le nom de républicains. Cette fois les ennemis de FÉglise purent penser qu'elle était à jamais yaincue. Tous les cardinaux étaient dispersés; plusieurs étaient jetés en prison , d'autres déportés, tous dépouiDés, ruinés, à la merci des oppresseurs, comme leur maître.
Le pape trouva quelques jours de paix en Toscane, où le grand-duc Ferdinand m Tentoura de soins pieux. Mais son ftme était déchirée et sa santé fléchissait. Pensant à la mort près de Tatteindre , il concentra toutes ses sollicitudes sur rétat de TÉglise ; il écrivit aux empereurs d'Allemagne et de Russie pour leur parler non de ses malheurs , mais des affaires de la religion , et il promulgua secrètement une bulle par laquelle , en vue du péril où était sa vie et de Tétat où pouvait tomber l'Église en perdant son chef, il suspendait les lois et les usages des conclaves , et recommandait aux cardinaux réunis de faire rélection , même sans attendre les dix jours prescrits par les coutumes.
L'intérêt du monde se portait sur le pontife; mais la pitié était un crime , et lui-même, pour ne point exposer le grand-duc à la haine des tyrans, il le supplia de le délaisser dans sa solitude.
On ne saurait dire ici quelles furent les douleurs de Pio VI. H voyait l'Italie dévastée, les trônes renversés, les rois fugitifs , les peuples dans la sédition et dans le délire, l'impiété maîtresse, le schisme établi jusque dans Rome. Bientôt la guerre chassa le grand-duc de ses États, et un ordre du Directoire vint arracher le pape de sa retraite de la Chartreuse. On le laissa s'abriter quelques jours chez le duc de Parme; mais le duc de Parme fut frappé à son tour; il fallut que le pape s'abandonnât comme un captif à la volonté des émissaires du Directoire, qui le traînèrent mourant sur une charrette, par Turin et par le mont 6enèvre , jusqu'à Briançon.
Chose admirable ! le vieux sol catholique de France sembla tressaillir en se sentant touché parles pas du souverain
HISTOIBB DB FKANCS. 18
pontife. La foi n^était pas morte dans la frénésie des crimes révolutionnaires ; elle s'était comme enfoncée au fond des cœurs , et rapproche du pape la fit éclater. On le dirigeait yers Grenoble; et partout, à la nouvelle de son passage , accouraient les populations émues , appelant sa bénédiction et tombant à genoux sous la main du saint vieillard. Les gendarmes qui le gardaient donnaient Texemple du respect, et le pape dut plus d'une fois se sentir cOBsolé au contraste de ces libres témoignages avec la méchanceté des persécuteurs. Son entrée à Grenoble fut un triomphe. A ces signes de sympathie publique et bruyante, on crai^ gnit des explosions de révolte ; du fond des prisons où des prêtres gémissaient encore partirent des conseils qui calmèrent rémotion. Des multitudes encombraient les rues et couvraient les toits des maisons. Peuple et soldats se mêlaient pour saluer le captif. Les otQciers cédaient à r enthousiasme.
Durant cinq jours, le saint pape se fatigua à recevoir les hommages , à bénir les hommes et les femmes , les vieillards et les enfants , à distribuer des objets qu'il avait touchés , et que chacun emportait comme des reliques. Puis on renvoya à Valence, mais cette fois comme un prisonnier; on avait senti le danger de le laisser en contact avec des populations promptes à s'enflammer, et on le tint enfermé et isolé avec une rigidité soupçonneuse» Il restait néanmoins quelque souvenir des égards qui lui étaient dus. « Le commissaire près l'administration centrale du département de la Drôme sera spécialement chargé tant de la surveillance sur la personner du pape, à Valence, que de la sûreté et des moyens de pourvoir à ses besoins avec tous les égards convenables. » Ainsi parlait l'arrêté du Directoire, signé Merlin ^ Bientôt lès soufirances du pape s'aggravèrent , et le bruit de sa maladie accrut la pitié. Le peuple de Valence à son tour s'agita , et les autorités craignirent de nouveau des éclats de révolte; un jour il faUut
* Hist, de Vénlèvement et de là captivité de Pie VL Baldassari. Pièces JaBtiflcativeflu
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que le moribond se montrât au balcon pour apaiser Tirritation , et il trouva toute Ténergie de sa voix pour jeter au peuple cette dramatique parole : Ecce homo ! Alors on voulut le rapprodier davantage de Paris , le voisinage des passions impies devant donner plus de sécurité. « Le cidevant pape sera transféré de Valence à Dijon » , disait un arrêté nouveau , et cette fois Tordre était signé par un prêtre athée, Tabbé Siéyes ^ Mais la maladie empêcha l'exécution de cet arrêté. Le 19 août, le pape fut pris d'un vomissement obstiné ; ce fut Findice d'une mort prochaine. n passa dix jours encore dans la souffrance et dans la prière , épuisant ses derniers restes de force à bénir des multitudes d'objets que là piété envoyait de toutes paris ; puis il reçut les derniers sacrements : en présence du corps de Notre-Seigneur , et avant de le recevoir , il prononça en latin cette admirable prière , digne d'être conservée à jamais dans toutes les histoires :
« Seigneur Jésus-Christ , voici devant vous votre vicaire, pasteur du troupeau catholique, exilé, captif, et avec joie mourant pour sos brebis. De vous , mon très-doux Père et mon Mattre , je sollicite et souhaite ardemment deux dernières grâces : la première , que vous accordiez le pardon le plus ample à tous mes ennemis et persécuteurs, et à chacun d'eux en particulier; la seconde, que vous rendiez à Rome la chaire de Pierre et son propre trône ; à l'Europe la paix, à la France surtout qui m'est si chère, et qui toujours mérita si bien de TÉgUse chrétienne, votre religion. »
Et peu après il expira •; nul honneur pubUc ne fut alors rendu à son cercueil ; ou plutôt il lui fut rendu le plus touchant de tous les honneurs. Son corps fut déposé dans une chapelle ; on avait écrit sur le cercueil ces simples mots: Corps de Pie 17, eouveram pontife; priez pour lui. Les pré-
' Hist, de r enlèvement et de la captivité de Piê 71. Baldassari. Pièces JastificaUves.
• Nuit du 28 au 29 août.— U avait 81 ans 8 moU et 2 jour». Il avait régné 24 ans 6 mois et 19 jours.
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lats que la persécution lui avait laissés « célébrèrent la cérémonie domestique des naoendiali , mais à cause de la circonstance, adusode'poveri^ àFusage des pauvres ^ »
On pria pour le pape dépouillé, proscrit, dénué; c'était ]e plus magnifique des hommages. Il avait disposé de ses restes de garde-robe et de linge pour ses serviteurs; les autorités de Valence s'en saisirent, déclarant ces misérables débris propriété nationale, La spoliation le suivit donc jusque dans la mort ; et aussi cette cérémonie à Tusage des pauvres qui attestait que rien n'avait manqué au sacrifice du pasteur pour son troupeau , pouvait paraître un signe des expiations qui' seraient dues au ciel et à la terre pour de si énormes iniquités.
Ainsi était mort Pie VI. Toute l'Europe s'était émue à cette nouvelle; jusque dans les états protestants, en Suède, en Angleterre, en Allemagne , Tattendrissement gagna les cœurs ; la Russie s'indigna ; la Turquie elle-même tressaillit, et l'on sentit partout un frémissement comme au récit d'un crime qui aurait frappé le père de tous les peuples.
Alors les coalitions se ûrent en Europe. Cependant un congrès ouvert à Rastadt depuis les succès de Bonaparte en Italie , avait tenu de longues et de vaines conférences ; il fut couronné par un attentat mystérieux. Gomme les plénipotentiaires de France Bonnier, Roberjot et Jean Debry quittaient la ville, ils furent assaillis dans la nuit, et, dit-on, par des hussards autrichiens ; les deux premiers périrent dans ce guet-apens; Jean Debry laissé pour mort dans un fossé échappa au meurtre et rentra en France. Le crime était infâme, quelle qu'en fût la cause et quels qu'en Tussent les auteurs. De longs cris de vengeance partirent' à la fois du Directoire et de l'armée; une proclamation de Masséna dépassa toutes les explosions: à la colère, il joignait l'apothéose; il n'hésita pas à dénoncer le gouvernement d'Autri-
* « Le 30, nous commençàmefl les neuvaines.,, L'arch. de Spina offrait le S. Sacrifice... Poar Jeter de Feau bénite sur le cercifeil , U employait, faute d'aspersoir, quelques feuilles d'byssope. Les encensements furent omis, parce que nous n'avions ni encens, ni encensoir... » Hist de Venlèvement et de la captivité de Pie VI, par Baldassari.— Novnes, dté par H. Artaud de Monter.
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che; c^était la maison d^ Autriche qui avait ordonné le meurtre; eHe devait péHr. îl s*écriait: « Homicide , trahison, parjure, vol, violàti(3fti du droit des gënS, violation du droit des peuples, le drîmè ordonné par notre ennemi les renfermé tous. Qui Tië voit dans Cet acte (jui atteste la perfidie du gouvét^nëment âûttichieti et le délire de sa rage, qui ne voit réi^nemènt pl^cuf^sear de sa fin !...
* Hânei^ dugustes des victimeâ imùiolées à sa fureur! ajoutait-il , là Fraûce entière a arrosé dé pleurs votre tombe ëDidanglaàtée ; vos cotitemporains Vengent Votre mémoire en maudissantrexistence de vos assassins, et Thistoire tient }é burin iùipartial et inexorable qui transmettra à la postérité vos vertus, votre dévouement, votre fin tragique, le tritiM de la maison d'Autriche et le scandale qu'elle a donné au hiondè. »
Et enfin, il provoquait les soldats à la vengeance par des cris terribles d'imprécations.
« Déjà, disait-il, les cris de vengeance ont retenti d'und extrémité de la France à l'autre^ et ont été jusqu'à nous. Soldats, répondons par les mêmes cris, et qu'ils soient entendus à leur tour de toute la France.
» Que ces élans généreux pénètrent dans Vos tombes et réchauiïent vos cendres, BonniEA, Robe&joï! qu'ils vous èonsoleiit , Jeaïï Dsbbt, sauvé par la Providence pourreeVieillir le tribut de l'intérêt de vos compatriotes ! Si l'épou- Vàïlitlablè théorie des crimes utiles a été conçue par vos bourtëàil)i, te 11' est qu'à votre patrie que profitera celui qu'ils nhteitécttté sur vos pefsotinës sacrées; voti*e isang répandu f étrempera la ^fatiee , et vous lierez vengés.
» Soldats, c'est entre vos mains que soht les foudres de k guerre et les armeâ Vengetesseâ; jurotis dont; de ne les d<époser que lorsquifi tettë Vengeance sera tonsommée.
i» Répétei tHon imprécation : périsse Vinfàme mais(m d'AiUrichs/ vengeance J vengeance! »
Telles' étaient les malédictions proféiréesau nom de l'artfiée. Le Directoire mit d'è la pompe dans son deuil; il institua à fçrand bruit une fête funéraire ; mais Tôpinion restait défiante et morne. Tel était le mépris qui entourait les
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jziatUres de la France, qu*on les crut auteurs de Tassassinat. Toute foi semblait éteinte^ on ne croyait qu'aux làchetés et aux perfidies; il n'y avait de sincérité et d'honneur qu'au cœur des soldats, si ce n'est que leur enthousiasme s'allumait à des passions outrées et irréfléchies.
C'est en de telles conjonctures que Je Directoire avait à soutenir la guerre. La violence politique servait mal la conduite des armées , et l'anarchie des généraux multipUait leurs défaites. Alors parurent les Busses en ItaUe;ils marchaient avec les Autrichiens , sous le commandement de Suwarow.
Les armées françaises n'of&aient que des débris éparpillés et refluant vers les frontières. Le général Scherer n'avait su que se faire battre ; Moreau mis à sa place, mais engagé par ses fautes, lutta contre des forces décuples; vaincu d'abord à Gassano , près de Milan (27 avril), il arrêta peu après les vainqueurs à Bassignana, au confluent du Pô et du Tanaro (12 mai). Mais le nombre assurait la victoire. Bientôt Suwarow faisait tomber la citadelle de Milan , et l'archiduc Charles battait Massém^ près de Zurich (4 juin).
La mobilité de commandement s'ajoutait aux vicissitudes de la guerre ; et les intrigues du Directoire ou bien ôtaient toute liberté aux desseins des généraux , ou bien trompaient l'unité nécessaire de la discipline. Le général Championnet occupaitNaples; il encourut la di^âce du Directoire, par sa fermeté à lutter contre les extorsions et les pillages ; Macdonald mis à sa place , ne put garder cette ville, et il eut ordre de s'aller joindre à Moreau qui , par ses habiletés de stratégie, déjouait les manœuvres d'un ea* nemi formidable. Dans sa marche , il battit l'Autrichien Hohenzollem , près de Modène ; mais la gloire troubla son génie. U conduisait trente-cinq mille hommns; c'était le corps d'armée principal de l'Italie ; il sembla vouloir ne se réunir à Moreau qu'après avoir passé au travers de l'ar* mée entière de Suwarow, et il l'attaqua sur la Trébie. La bataille fut atroce; il perdit douze miUe hommes, et se re* tira sur Modène. Moreau, |>endant ce temps, battaii l'Ai^
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trichien Bellegarde (17, 18 et 21 juin) , et la jonction des deux généraux ne put se faire que le 27, près de Gènes. Moreau avait le commandement en chef; Macdonald se retira.
La guerre ainsi conduite attestait tristement Tabsence d'une autorité plus forte que le caprice de l'ambition et de l'envie. Aussi devait-elle arriver à des désastres, et le génie de Moreau fut impuissant à les prévenir. Lui-même dut bientôt céder le commandement à Joubert; et, par un dévouement d'un rare exemple , il resta sous ses ordres. Joubert , impétueux , se crut de force à engager une bataille décisive contre Suwarow, à Novi , près de Tortone (15 août). Ce n'était pas l'avis de Moreau ; ce n'était pas non plus celui des généraux Pérignon , Gouvion-St-Cyr, Dessoles, qui commandaient des divisions. Joubert passa outre, et dès le début de l'action, à cinq heures du matin, il fut tué en conduisant lui-même une première charge à la baïonnette ; on laissa reprendre à Moreau le commandement ; il ne put que disputer une victoire à laquelle il n'avait pas cru , en donnant à la bataille un acharnement qui ne s'était vu dans aucune guerre. Enfin, à six heures du soir, la défaite des Français se déclara ; ils avaient perdu 20,000 hommes; les Russes avaient perdu un nombre égal ; jamais champ de bataille ne vit tant de morts ; Suwarow s'étonna devant ce carnage ; et sa victoire sembla rester stérile; il ne fit que s'emparer de Tortone; mais le prestige des armes de la République s'évanouissait , et l'Italie était perdue.
Telle était au dehors la situation des affaires de la France. Au dedans, le malheur n'était pas moindre, et au malheur s'ajoutait la honte.
Le gouvernement était un désordre : le Directoire se renouvelait par des élections qui n'étaient que des fraudes ; l'État flottait au gré des partis ; les villes et les départements étaient troublés par des séditions; la guerre civile se rallumait dans l'Anjou; en quelques lieux, le jacobinisme mugissait ; les clubs s'étaient rouverts, et les populations effarées protestaient par des cris de frayeur et de
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courroux. Les villes de Bordeaux, de Rennes, de Toulouse , d* Amiens furent les plus promptes à éclater : plus d'anarchie ou la mort! s'écriait-on ; mais la protestation était vaine; Toulouse fut le théâtre de scènes sanglantes. Le parti royaliste mêlait ses tentatives à tout ce désordre ; mais nulle part ne se montrait une force maîtresse. Tout était livré au hasard ; et en même temps les finances publiques étaient au pillage. Le conseil des Anciens essaya d'arrêter les dilapidations, or Guerre, oui guerre aux fripons ! » vint un jour s'écrier un représentant, Dubois Dubay ; (jiie ce soit votre cri comme celui de vengeance contre le gouvernement Autrichien. » C'était une menace indirecte contre l'un des directeurs, Rewel; elle se perdit dans la corruption universelle; tout était vénal, et l'énergie manquait pour réprimer des brigandages dont tout le monde était complice.
Et pendant ce temps, la société française se consolait des hontes de l'État par la frénésie des plaisirs. Les atrocités révolutionnaires l'avaient tellement oppressée, qu'il lui paraissait doux d'être passée sous un régime qui n'avait plus l'énergie des crimes, qui n'avait que celle des débauches. Alors on vit les salons se rouvrir, mais pour étaler des mœurs qu'aucune époque n'avait connues. Le Directoire donnait l'exemple : Barras étalait des licences qui faisaient souvenir des récits de Suétone, et cette abjection était partout imitée : il n'y eut plus de voile pour les vices : comme la pudeur était éteinte, l'effronterie ressembla à une facilité naturelle , à une grâce naïve. Dans les bals et dans les fêtes , les femmes se montraient à peine vêtues, ou bien la parure n'était qu'un déguisement de la nudité. Et parfois le caprice de la politique s'ajoutait à la fantaisie du plaisir; il y eut des bals qu'on appela du nom de bals des victimes; pour avoir droit d'y paraître, il fallait avoir eu un frère, un père, une sœur, un parent frappé par la révolution , façon étrange de célébrer le deuil en narguant le crime !
D'autre part, il n'y avait plus de religion publique. Des prêtres catholiques avaient, çà et là, quelques chapelles où
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les familles chrétiennes allaient prier pour la patrie, restes^ admirables de la vieiUe foi; ou bien Tautorité semblait permettre au culte antique de reparaître timidement ea quelques églises , et d'y disputer des débris d'autels au culte honni des constitutionnels et des apostats. Mais lIEglise de France restait dispersée , et la persécution était vivante dans les lois, quoique désarmée par la lassitude ou vaincue par la malédiction.
L'éducation publique avait suivi le sort de la religion. Les écoles étaient fermées ou solilaires; la jeunesse était sans enseignement , ou bien renseignement qui avait sur* vécu était le désaveu de toutes les méthodes et de toutes les traditions, qui avaient fait l'honneur de l'esprit humain.
Il n'était resté de vivant qu'un certain goût pour les sciences. La philosophie du dernier siècle avait secondé cette culture , et les écoles de la Monarchie avaient légué à la Révolution des hommes d'un grand savoir, quelques* uns même d'un grand génie ; par eux les sciences arrivé* rent à des applications infinies ; mais la culture morale des générations n'était pas moins inerte. Il n'y avait pas jus-^ qu'au calendrier nouveau qui ne fût un indice de dégradation. Les mois et les jours avaient reçu des désignations à la fois raffinées et ignobles. Le jour du Seigneur avait disparu, et le Décadi était sanctifié. Les jours qui complétaient la division astronomique de l'année s'appelaient les Sar^-Culottides.
Dans cet oubli de la dignité et du goût, les lettres étaient silencieuses.L'intelUgence publique, après avoir été frappée de stupeur sous la Convention , restait morne sous le Directoire. Bonaparte, qui ne croyait qu'aux sciences positives , avait transporté en Egypte toute une académie de physiciens et d'astronomes ; la France , dévastée par le crime et desséchée par la débauche, n'était plus enfin la terre des arts ; les grandes inspirations s'étaient envolées avec le respect de l'innocence et des vertus.
n y avait seulement un reste de théâtres ; mais tout le drame était eu vaudeville : la France se vengeai^ de la douleur par des chan ons.
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Tel était le régime où était arrivée la Révolution franche. Des saturnales de la barbarie , elle avait passé aux sati|rnd1e$ de la débauche^ double excès, qui tenait à une mêocie cause, au mépris de Dieu et au oiépris de Thomme.
La honte pMblique avait été, a\ix derniers jours de cette période , distraite par des récits venus de TOrient. Bonaparte avfiit déployé daps son expédition d^Egypte un génie qqi avilit fasciné les peuples ; mais cette épopée lointaine n'avait pas changé en France le cours des choses; tout allait à la décadence. Le Corps législatif, multitude inepte et lâche, àFexception de quelques caractères restés droits et purs , s'épuisait en motions stériles. On dénonçait le Pirectoire; on ourdissait des coups d'état; on demandait des proscriptions, et parfois le Directoire éperdu essayait dG$ actes de violen<;e et des imitations des journées révoluljoni^aireç (16 et 18 juin). Lui-même se laissa mutiler par les conseils législatifs * ; trois de ses membres furent chassés, Treilhard, La Reveillère-Lepeaux , Merlin do iDouai ; en se livrant à la proscription, le Directoire visait à la popularité, il n'atteignait qu'au mépris.
Mai» le parti Jacobin était redevenu maître ; il se mit aussitôt à renouveler ses tjranni^s. Une loi dite des otages autorisa rairestation des parents des émigrés en cas do troubles, ainsi que la séquestration de leurs biens. Une autre loi prononça un emprunt forcé de cent millions. Puis vinrent les coups d'arbitraire. Trente-cinq journaux furent proscrite •, et leurs rédacteurs frappés de déportation ; par.mi eux l'abbé Sicard, Fontanes, La Harpe. Le3 vols et les brigandages s'ajoutèrent aux crimes politiques. Ce qui restait de la fortune publique fut livré au pillage; jamais la dilapidation n'avait été si eJBfrontée : la Convention avait été un régime de meurtre, le Directoire devint un régime de rapine.
Cependant à ce spectacle de désastre au dehors, d'anarchie au dedans, le découragement entrait dans les âme«,
' Journée da 30 prairial.
^* Mémorial ou Jowrutd hiH. de la Rév, Ironf.— M. Tbiers àH seu- Umi^m Qnxeiomnaux.
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el aux explosions du mépris succédaient les plaintes de la peur. C'est alors qu'un député des Cinq-Cents , Jourdan , de la Haute-Vienne, proposa de déclarer la patrie en danger. Ce fut une délibération bruyante ; la proposition fui rejetée , et au sortir de la séance le conseil se trouva en face de multitudes qui l'assaillirent par des huées ; la populace voulait que la patrie fût en danger, afin de la sauver par ses expédients accoutumés. Devant ces signes de tempête, le Directoire ne sut que destituer Bemadotte, ministre de la guerre, et Lefèvre, commandant de Paris, deux criminels importuns , qui paraissaient prendre au sérieux les austérités de la République, et ne voulaient pas que l'énergie de la France s'épuisât dans les rivalités des concussionnaires et des corrompus.
En échange donc des récits venus d'Egypte , la France n'avait à envoyer à Bonaparte que le tableau d'une situation hideuse ; l'imagination du jeune général on fut bientôt allumée ; et c'est alors que commença à lui apparaître le drame dans lequel sa vie devait être engagée , et dont il poursuivait le mystère par un vague pressentiment.
En ce moment les membres du Directoire étaient Barras , Siéyes, Roger-Ducos, Gohier et Moulins; les deux premiers d'un nom célèbre, les autres d'une renommée douteuse, et que la lâcheté des intrigues venait d'élever au partage de la souveraineté, ou plutôt de l'infamie.
L'esprit inquiet et stérile de Siéyes se débattait dans les angoisses d'une situation fatale par des plans de renouvellement politique; ainsi était-il apparu en 1789, tourmenté par des systèmes , comme un de ces rêveurs de chimères, qui, incapables de gouverner le monde, sont assez ingénieux pour le désoler par des utopies.
Cette fois du moins Siéyes sentait que la France périssait dans son cercle de révolution , et ce n'était pas sans raison qu'il aspirait à des desseins de réforme , si ce n'est qu'une réforme entreprise en de telles occurrences dépassait ses forces et celles de ses afQdés.
Mais déjà le pressentiment de ce dessein était entré dans les assemblées. « Mourons sur nos sièges curules, n s'écria
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ce même Jourdan , qui se croyait un sénateur de la République romaine; et Siéyes n*en continua pas moins ses trames , sans se douter qu'il préparait une révolution , d'où il aurait à disparaître avec ses rêveries.
C'est ici le point de départ de la plus grande époque qui se soit vue dans aucune histoire; époque de transformation universelle, où se mêlent les actes contraires de raison et de folie, de génie et d'aveuglement, d'héroïsme et de témérité.
L'histoire a besoin de recueillir toute sa sagesse i^our raconter les événements de cette période. Tout s'y mêle, le bien et le mal , la grandeur et la petitesse, la gloire même et la honte, et c'est en de tels récits que l'Histoire doit être, par sa fermeté et par sa justice, au-dessus des soupçons de faiblesse ou d'antipathie, d'engouement ou de haine : incorruptam fidemprofessis, nec amore qui8quam,et 9ine odio dicendvs est. Tac. (Hist. Ub. i.)
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