CHAPITRE PREMIER
Fin de Tan VIL Gommencement de Fan YIII. Dé&ites et victoires.
— Bataille de Zurich. — Nouvelles d*Égypte. Bataille d'Ahoukir.
— Impressions diverses ; les Jacobins frémissent aux récits des inctoires. — Desseins de réaction contre l'esprit révolutionnaire.
— Conspirations contraires. — Siéyes hâte ses projets de réforme du gouvernement. — Anxiété publique. — Retour imprévu de Bonaparte. — Étonnement du Directoire. — ^Explication. — Les plans contraires sont déconcertés. — Bonaparte interrogé sur les plans de Siéyes. — Hésitation, indiilérence , préméditation .-»^Soin de Bonaparte à poursuivre la faveur publique. — Siéyes suit ses trames. — ^Bonaparte étudie les partis. — Tous se tournent vers lui. — ^Yic** toires nouvelles. — Exaltation nationale contre l'Angleterre. — Accord de Siéyes et de Bonaparlc. Conditions de Bonaparte. — Apprêts du 18 brumaire. — Bonaparte au conseil des Anciens. — Proclamations. — Paroles célèbres de Bonaparte à un émissaire de Barras. — Lé conseil à St-Cloud. — Délibérations. Orages au conseil des Cinq-Cents. — Pendant ce temps Bonaparte fait des harangues au conseil des Anciens. — Drames inutiles. — Drames plus sérieux au conseil des Cinq-Cents. — Bonaparte parait. — Scènes terribles. — Conduite de Lucien Bonaparte. — Résolution théâtrale. — Scènes au dehors. — Irruption armée au conseil des Cinq-Cents. — Dénouements. — Délibérations nouvelles. — Eloquence de Lucien. — Décrets, organisation nouvelle de la République ; consulat.
— Jugement.
L'an VII de la République (1798) s'était achevé sous des auspices funestes ^ Les Anglo-Russes, telle était alors la désignation des forces coalisées, les Anglo-Russes en Hollande , les Austro-Russes en Italie, avaient partout accablé nos armées ; et comme il arrive, Topinion populaire avait , fait un crime au Directoire de ces défaites : Siéyes et Barras j étaient l'objet principal de la défaveur, si ce n'est que la conduite totale de l'État justifiait plus pleinement l'aversion qui les poursuivait.
' J'ouvre ces premiers récits en suivant un narrateur non suspect , Lucien Bonaparte. ~ Révolution du 18 brumaire, 1846.
1799 HISTOIRE DB FRâlHGE. 27
L'an Yin s'oavrit soas des auspices meillêflrs. L'armée anglo-rtisses^Màii avancée jusqu'à Berghen; ellefiit battue par le général Brune. Un mesi^age da Directoire apporta aux conseils cette nouvelle ; c'était le jour anniversaire de la République (1" vendémiaire) ; et aux félicitations de la victoire se mêlèrent des hatangues politiques empreintes d'opinions diverses, mais oh perçait d'une part un travail de réforme dans le sens de Tordre, d'autre part un vague TOlour vers le jacobinisme de 93*.
Bientôt le Directoire put se croire plus affermi encore contre les oppositions par des récits nouveaux de victoire.
Hasséna venait de passer la Limath et de s'emparer de Zurich, après un combat décisif et éclatant contre les Autrichiens. Une dépêche télégraphique du vaillant général était ainsi eonçue : « Suwarow arrive; il attaque mon aile droite ; il compte sur l'armée que j'ai vaincue ; je vais le vaincre. »
« En effet, » drt le narrateur que je suis, « Suwarow, après avoir franchi le Saint^-Gothard avec ^0 mille soldats, descend dans la plaine où il espère trouver les Acrstro- Russes; c'est leur vainqueur, c'est Masséna qu'il trouve à leur place.... et le farouche Italique mh en déroote est poursuivi l'épée dans les reins ■. »
Telle était en ce temps la langue de la politique et de l'histoire.
Le même jour, une dépêche d'Egypte annonçait une victoire éclatante , remportée sur les Anglais et les Turcs à Aboukir (8 thermidor, 25 septembre) ; c'était une réparation des désastres qui avaient donné à ^expédition d'Égjpte une fatale ressemblance avec les calamités des Croisades. A la nouvelle d'une bataille heureuse^ le gouvernement triompha, les factions frémirent. Les Jacobins semblaient avoir besoin de la défaite des armées, et ils ne craignaient pas de déplorer leurs succès. « Les revers élèvent l'âme ,
* Récit de Lucien Bonaparte.— Hî^i^olufton du IS brumaire, imprimé en 1845.
'IMd.
218 HISTOIBB DB feaucb.
disaient-ils, et enfantent ces exploits étonnants qui fondent les Républiques et culbutent les tyrans ^ » Les conseils virent dans ces vœux pour Fadversité une menace de péril public, et ils leur opposèrent de pompeuses déclamations de joie, à la manière du temps. « Laissons, disaient-ils , les
sycophantes politiques gémir de nos brillants succès
Rome pleura- t-elle jamais les défaites de Porsenna?.... Les misérables soupiraient donc après nos revers! Ils voudraient donc que le plomb meurtrier perçât Bonaparte , Brune et Masséna« comme il a percé le brave JoubertI »
C'est sous de telles impressions que s^alimentaient le» préméditations de réforme dans la République , jusqu'à ce que ces vagues desseins prirent le caractère d'une con* spiration délibérée, n s*agissait dans le plan de Siéyes de créer trois Consuls pour dix ans, d'instituer un sénat à vie, avec le droit de suffrage universel à plusieurs degrés; c'é> tait une révolution contre la révolution, et un effort pour remonter le courant qu'on avait suivi depuis dix ans. La France semblait disposée à seconder ce retour d'opinion; le mépris suppléait à la haine, et chacun aspirait à voir unir un régime qui s'abîmait dans la honte. Hais on savait le conseil des Cinq -Cents rebelle à toute pensée de réforme, et tout le dessein consistait à vaincre sa résistance, fût-oe par la force.
D'autre part , les Jacobins tenaient leurs assemblées dans les faubourgs, où San terre, parent du directeur Moulins, organisait les fédérés de 93. Tout annonçait des luttes implacables, et à mesure que se découvraient les périls, les chefs de la réforme devenaient craintifs; les comités de Siéyes étaient moins ardents et moins nombreux; Barras s'enveloppait de mystère ; il fuyait la délibération, et Siéyes lui-même se déûait de son propre dessein, cherchant vainement autour de lui un honoime de main pour assurer sa réussite.
La conception du plan d'ailleurs était simple. La constitution donnait au conseil des Anciens le droit de chan-
' Journal dénoncé par le dépoté Roifiset, an eonseil dea Andens.
HISTOIBE DE FRANGE.^ S9<
ger la résidence du Corps législatif; un décret était pour' cela sufBsant, et nul n'y pouvait contredire sans forfaiture. Les conseils une fois soustraits à Faction de Témeute parisienne , le conseil des Anciens adopterait les réformes, et proposerait au conseil des Cinq-Cents de se soumeltre à l'acceptation du peuple. Mais comment contraindre le conseil des Cinq-Cents à partir de Paris oîi était sa force? Les généraux Jourdan, Bernadette, Augereau, Lamarque étaient dans les oppositions ;Moreau hésitait; Barras tremblait ; Texécution était pleine de doute et de péril.
Ces anxiétés s'étaient répandues dans le public, comme il arrive dans tous les apprêts mystérieux de révolution. Paris était dans un de ces moments oii l'attente est une souffrance , et où l'inquiétude accepte tous les récits , et donne de la vraisemblance à toutes les alarmes. Tout à coup on annonce que Bonaparte a débarqua à Fréjusl (17 vendémiaire, — 7 octobre.) Ce fut comme un coup de foudre. Le soir à tousles théâtres on publia la nouvelle ; le lendemain, on l'entoura de solennité dans le Moniteur. Mais elle dépassait les desseins de Siéyes, qui n'espérait pas un tel auxiliaire, et le Directoire fut maladroit à trahir sa surprise en la déguisant dans un message aux conseils , plein de détails sur le combat de Berghen, il ajoutait comme par incident :
« Le Directoire vous annonce avec plaisir qu'il a aussi reçu des nouvelles de l'armée d'Egypte. Le général Berthier, débarqué le 17 de ce mois à Fréjus, avec le général en chef Bonaparte, les généraux Lannes, Marmonl, Murât et Andréossy, et les citoyens Monge et BerthoUet , mande qu'ils ont laissé l'armée française dans la position la plus satisfaisante. »
Cette affectation à couvrir d'indifférence le nom de Bonaparte, aisémentpénélrée, anima les conjectures, etmême provoqua l'enthousiasme. On sentait naître une puissance encore pleine de mystère , mais qui, pour cela même, grossissait l'espérance. A la lecture de ce message , ce nom de Bonaparte, vainement caché parmi tous les autres, excita de longs cris de joie , et les conseils se levèrent
80 HISTOIBE DE FRAKCE.
comme sous le coup d'une émotion électrique. D se fit <les discours; tous respiraient Tattente d'événements nouveaux ; Bonaparte apparaissait aux imaginations effarées comme le maître des destinées de la République.
Et lui-même avait brusquement quitté TÉgyple comme entraîné par des pressentiments semblables.
Après la bataille d'Aboukir, un parlementaire envoyé à la flotte anglaise, en avait rapporté un journal (la Gazette française de Francfort, du 10 juin 1799). Depuis dix mois / Bonaparte était sans nouvelles; la lecture de ce journal l'illumina comme un éclair. « Mon pressentiment ne m'a pas trompé, s'écria-t-il , l'Italie est perdue! les misera^ blés ! tout le fruit de nos victoires a disparu; il faut que je parte •. »
Et aussitôt, il prépare secrètement son départ. D'autres ont écrit que Bonaparte, au conlraire, avait été plusieurs fois rappelé par le Directoire , et ils ont pensé de la sorte atténuer les griefs des autres généraux, pour qui son départ fut une désertion '.Question vaine^ qui ne change pas le caractère de sa résolution, et la laisse rattachée àlapr^ méditation systématique de tous ses desseins. Ce qui est certain, c'est qu'à ce moment l'Egypte était perdue, maigre la victoire d'Aboukir; l'armée était décimée par les combats et les maladies; tout lui manquait, les vêtements, les vivres , les munitions. Peu importait à Bonaparte une si funeste réussite ; son expédition avait tenu le monde attentif : l'Orient et l'Occident avaient le regard fixé sur lui ; il sentit que l'heure était venue d'obéir à ce qu'il appelait sa destinée.
Cependant Siéyes, bien que servi au delà de sa pensée par la brusque apparition de Bonaparte et par sa popularité, s'était hâté dans les confidences. « Vous allez audevant de votre frère, avail-il dit à Lucien, personne mieux que vous ne peut lui apprendre nos projets. C'est à lui
* If^iii. de BûunriewM , t. II.
' Voyez un écrit itUiUilé : Retour du général Bonaparte de VÉgypîo^ par M. le baron Menneval [Spectateur militaire^ 15 mai 1840).
HISTOIRE DE FEAIÏCE. 31.
maiinteûant à se mettre à notre tète, et à tious sauter du réveil des Jacobins ^ » Mais Tinquiétude se mêlait à Tespérâûce. Bonaparte consentirait-il à n'être qu'un instrument de parti? Les Jacobins n'auraient-ils pas rhabileté de le dominer par leurs soumissions ou leurs flatteries? Battras, par un reste d'empire, ne Tentraînerait-il pas dans ses incertitudes? ou s'il tirait Tépée, ne serait-ce pas pour Saisir et garder le pouvoir? quel espoir de modérer une réforme qui devait commencer par le coup de main d'un général d'armée? L'anxiété fut vive au cœur de Siéyes et des afûdés, et cette conjuration si gravement délibérée risqua d'être livrée à tous les hasards d'une témérité et d^une aventure.
Cependant Bonaparte reçut les confidences en homme à qui pëse l'anarchie des pouvoirs, mais peu prompt à s'engager en des desseins où son rdle serait ambigu.
— « Siéyes a raison , dit-il, il faut à la France un pouvoir plus concentré. Trois consuls valent mieux q4ie oinq directeurs. Tav^ds donné trois consuls à Gènes, et je voulais qu'on ne donnât que trois directeurs à Milan... Noua avons besoin d'autres lois que celles des otages et de l'emprunt forcé. En allant de ce pas, tous les peuples s'éloigneraient de nous.... On ne tarderait pas à nous rendre 93. Agissez sans crainte. Je suis avec le conseil des Anciens : je servirai de bouclier aux sages de la République contre l'émeute des faubourgs , comme j'ai servi de bouclier à la Convention contre l'émeute des sections royalistes en vendémiaire. »
— « Puis-je assurer que vous consentez à être un d^ trois consuls? » dit alors^son frère Lucien.
« — Non^, répondit Bonaparte; gardee-v<Mi&-en bi«n. J'ignore si cela me conviendra *. »
Cette parole fut mal coeiprise de Siéyes^ il trut y voir de l'inquiétude; elle trahissait uù talciiL Dès lofrs, Bona**
* Le 18 bramaire.^ Récit de Lucien.
■ Ibid.
3S HISTOIBB DE FBAKCS.
parte mesurait la part qui lui serait faite dans les révolutions et dans les destinées de la France.
n laissa, du reste, aux affidés politiques de cette trame, le soin de sa conduite. Il prit peu d^intérèt aux organisalions projetées de gouvernement. Le suffrage universel le touchait peu ; et lorsqu*on lui parlait des trois consuls , da sénat, de la prérogative ou de Tinitiative de Tun des pouvoirs, il se taisait, ou bien il jetait quelqu^un de ces mots qui laissent à Timprévu sa grande part dans les témérités comme dans les affaires. « Nous verrons ! on ne peut tout faire à la fois! à chaque jour suffit sa tâche I ^ » Ainsi, ea recevant la pensée des autres , il cachait ]^ sienne , soigneux i^ulement de s'enraciner dans les opinions et de les fasciner même par le mystère et le silence.
Bonaparte se rendit au Directoire (216 vendémiaire) dans un appareil de simplicité qui remua les multitudes. Il était en redingote ; à sa ceinture , un cimeterre turc attaché par un cordon de soie : nul autre signe ne le distinguait de la foule. Passant devant les soldats au Luxembourg , il en reconnut plusieurs de Tannée d'Italie , et il leur parla de leurs campagnes ; vieille habileté pour arriver à la popularité et à la puissance.
Cependant Siéyes suivait son dessein. L'exécution en fut réglée dans ses conciliabules. On convint que le conseil des Anciens déclarerait le Corps législatif transféré à St-Qoud, et pour assurer Texécution de cette mesure soudaine, il remettrait au général Bonaparte le commandement de toutes les forces militaires de Paris et des environs , ainsi que de la garde législative et directoriale. C'était un coup de dictature qu*on revêtait le mieux possible de légalité.
Bonaparte n'avait pas Tair de soupçonner ces plans. Il conférait avec tous les partis ; il étudiait et il comparait les opinions. Il recevait tous les empressements , et moins il laissait échapper de préférence, plus il y avait d'émulation dans les honmiages. Les Jacobins, les constitutionnels,
* Récit de Lucien.
mSTOIBB BE FRAifCB. 33
l6s. politiques^ prompts à tourner à tout vent, tous couraient vers lui avec des adulations. La nation suivait la même impulsion , mais avec im élan plus vrai. Les opinions révolutionnaires voyaient en Bonaparte un régénérateur. Des adresses partaient de tous les points avec des explosions de liberté. Dans Farmée , Tadmiration était toute la politique ; mais parfois Fenthousiasme ressemblait à un délire. « C'est à Bonaparte, écrivait Championnet , qu'il appartient de relever Farbre de la liberté dans cette belle Italie , où il Favait planté et fait fleurir. Cest à lui à renverser de sou trône le despote autrichien, et à se rouvrir un passage, par les mêmes chemins, vers cette Vienne perûde qu'il a déjà menacée. » Chacun enfin interprétait, selon sa passion, la puissance réservée à Bonaparte, et, pour que rien n'échappât à Faction mystérieuse de ce génie, on vit Finstitut lui faire des honneurs inusités et recevoir ses observations sur FÉg3rpte, sur ses monuments, sur les restes du canal de Suez, comme autant d'oracles : Bonaparte semblait marqué d'unsigne pour dominer la science comme la politique, pour commander aux académies comme aux armées.
Sur ces entrefaites vint une nouvelle de victoire. Un débarquement d'Anglais et de Russes s'était fait en Hollande sous la conduite du duc d'Yorck. L'expédition n'avait point réussi, et le duc d'Yorck avait demandé une capitulation. Par une convention signée à Alkmaér le ^6 vendémiaire, les Anglais devaient évacuer le territoire de la République bâta va, les côtes, îles et mers intérieures qui en dépendent, et restituer huit mille prisonniers de guerre. Français ou Hollandais, détenus en Angleterre, indépendamment du cartel d'échange. Cette nouvelle exalta la joie publique; mais FAngleterre n*en fut point émue. L'Inde venait de voir tomber Tippoo-Saéb : un monde s'ouvraitàFempire de la Grande-Bretagne ; elle ne prit pas garde à un échec eu Hollande , et lord Holland , le neveu de Fox , ayant fait une proposition en faveur de la paix avec la France et contre l'alliance avec la Russie, il ne fut appuyé que par une voix , celle de lord King.
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Mais ranimonité natiooale était mutuelle. WolM'one, lé chef de rUnion irlandaise, avait été fait prisotii^r lors dé Toxpédition française en Irlande ; et «ne cour martiale, é(a« blie à Dublin, Tarait condamné à mort : il prévint le supplice parle suicide. Les conseils entourèrent de brait cette mort, et Lucien demanda des secours publics pour sa veuve el pourses enfants. « La loi du 14fructidor, disait^, neleuras^ signe qu*un secours de trois cents francs; mais cette loi prévoit le cas où des services majeurs seraient rendus à la liberté; dans ce cas, elle ordonne qu'une décision particulière fixe des secours à la famille des héroe*... réunis voulu , ajouta-t-il , que cette famiUe fût assise là , au milieu de vous , et que toute couverte du sang du béros insulaire, elle reçût de vous cet accueil de la featemité eivique, plus précieux pour les âmes magnanimes que ions les secoors» »
Ce bruit de paroles répondait alors à râgitâtioa des âmes . On vota des secours publics, et ie nota anglais fut livi^ aux anatbèmes.
Par degrés, cependant, les dessei&sdelâéjes rompaient leur secret, et le silence de Bonapairte trahissait »^%^ pré-* férences; les Jacobins commençaient à s'émouvoir : eux caresses avaient succédé la défiance; les dieifii de rentreprise virent qu'il était temps de bâter reKécutioa.
Alors Bonaparte se dévoila tout entier; il donna à Siéyes son assentiment, mais en déconcertant ses illusions, il voulait bien servir d'instrument à la conspiration^ mais de jfeçDil à en rester le mettre. U parlait de tojit soumettre à laratification dupeuple, mais aprèsavoif constitué une austérité provisoire. Ainsi la réforme projetée devait Mre d'abord la saisie du pouvoir; l'organisation politique vien>drait ensuite. Ce fut la condition de son toneours, et apirès ub tel échange de confidences, tout sombiait remis à ea discrétion.
n n'y eut plus qu'à marcher droit è TéFénement ; en s'f prépara par des fêtes. Il y eut uti bân4[Uet célèbre, eifeoft par les deux conseils à Bonaparte et à Moreau ^ ces deux rivaux de gloire , qui se connaitôieÂent à pmie et se dé-< fiaient mutuellement de leur renomma Ce banquet de
HISTOIBS DE FBANGE. 3S
750 couverts eut lieu dans l'église de Saint-Sulpice , devenu le temple de la tictoi/re. Chaque pompe alors était un© profanation , et la gloire était scellée par des sacrilèges. Plusieurs membres des conseils d'une opinion extrême avaient refusé de prendre part à cette fête; l'absence des généraux Jourdan et Augereau y sema des craintes et des conjectures; le banquetfut solennel, mais triste et sombra. On sortit de là pour aller assurer l'exécution du coup d'État.
Déjà le conseil des Anciens avait accepté les conditions de Bonaparte. Un décret lui remettait le commandement de toutes les troupes ; une autre résolution le déclarait consul avec Siéyes etRoger-Ducos; c'était lui décerner la pleine puissance. Tel fut l'apprêt du 18 brumaire: le reste ne devait pas se dérouler sans péril.
Après des discours d'une faconde vaine , le conseil deg. Anciens, en vertu de la Constitution, avait, dans la nuit du 17 au 18, transféré le Corps législatif à Saint-Cloud. Des proclamations aiinoncërent le matin cette décision.
« Le salut commun, la prospérité commune, tel est le but de cette mesure constitutionnelle : il sera rempli. »
C'est l'apologie ordinaire de toutes les entreprises deré- Tolution.
« Vive le Peuple, en qui et par qui est la République. » Cest le cri par où s'inaugurent tous les coups d'État.
Bonaparte parut à la barre des Anciens avec des par oleç de gratitude et avec des serments.
tt Nous voulons , s'écria-t-il , une République fondée sur une vraie liberté, sur la liberté civile, sur la représentation nationale , nousTaurons. Je le jure ! je le jure en i^on nom et en celui de mes compagnons d'armes. 9
Puis il fit aussi dos proclamations au peuple et à l'armée. A l'armée comme au peuple il parla du désordre de l'État et des maux de la République. C'était une popularité assurée, car la souffrance était grande, et chacun aspirait à une situation meilleure. C'est par là que s'explique la rapidité des vicissitudes dans les jours de résolution.
En un moment Paris fut occupé par l'armée. Le Direerectoire ^ surpris .aici Luxembpyrç par ce mouvement , fit
36 ~^ RISTOIRB DE FRAlfCE.
courirses émissaires etmanda le général Lefebvre, gouverneur de Paris , qui fit savoir quMl était placé par le conseil des Anciens sous les ordres du général Bonaparte.
Barras, Tun des directeurs, envoya à Bonaparte son secrétaire Bottot , demandant une sauvegarde pour s'allor cacher à Grosbois. La foule curieuse avait suivi Bottot, et c^est alors que Bonaparte fit entendre ces apostrophes célèbres , mais qui perdaient de leur grandeur , s^adressant à rémissaire de Barras :
« Qu'avez-vous fait de cette France, que je vous avais laissée si brillante? Je vous ai laissé la paix; j'ai retrouvé la guerre. Je vous ai laissé des victoires ; j'ai retrouvé des revers. Je vous ai laissé des millions d'Italie ; j'ai retrouvé
des lois spoliatrices et la misère Qu'avez-vous fait de
cent mille Français que je connaissais , mes compagnons de gloire?... Us sont morts.
» Cet état de choses ne peut durer; avant trois ans il nous mènerait au despotisme. Mais nous voulons la République , assise sur les bases de l'égalité , de la morale , de la liberté civile et de la tolérance politique. Avec une bonne administration, tous les individus oublieront les factions dont on les fit membres , et il leur sera permis d'être Français. Il est temps enfin de rendre aux défenseurs de la patrie la confiance à laquelle ils ont tant de droits. A entendre quelques factieux, nous serions bientôt des ennemis de la République , nous qui l'avons affermie par nos travaux et notre courage ; nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les braves mutilés au service de la République. »
Bottot s'en alla sous l'impression de ces paroles; adressées à Bottot, elles étaient destinées à la foule; elles annonçaient que le Directoire n'existait plus.
Cependant la suite des événements était douteuse encore. Le décret des Anciens n'avait pas éprouvé de résistance. Le conseil des Cinq-Cents s'était soumis; la population de Paris suivait le drame avec sa curiosité accoutumée ; mais des opinions rebelles pouvaient éclater à Saint-Cloud ; là était le théâtre des scènes éclatantes et des luttes décisives.
HISTOIRB M FRANGE. 4'i
Les Anciens s^établirent dans la galerie de Hignard , les Cinq-Cents , dans TOrangerie. On s^apercevait au regard et au murmure du frémissement des cœurs.
Au conseil des Cinq-Cents, le député Gaudin commença par balbutier une proposition d'examen sur les dangers de la Révolution. Les passions ardentes répondirent par la moquerie ; puis éclatèrent des cris confus. « La constitution ou la mort ! — Les baïonnettes ne nous effraient pas ! — Nous sommes libres ici ! »
Tristes débuts de délibération ! Lucien , le président des Cinq-Cents, attendait une communication des Anciens qui n'arrivait pas. L'attente se remplit par des clameurs et par des propositions de toute sorte. Point de dictature! s'écriait-on ; et dans le désordre un député demanda que tous les députés fussent appelés à renouveler le serment à la constitution. A ces propositions, l'enthousiasme devint du délire ; aux applaudissements se mêlaient les menaces. On insulte le président du conseil ; il se défend par des rappels à Tordre; quelques discours éclatent dans cet orage; enfin , pour tempérer la frénésie, le président annonce qu'il va faire prêter le serment proposé ; et tandis que s'épuise lentement Tappel des députés , il espère que les Anciens enverront leur message. Au lieu du message arrive une lettre de Barras , qui annonce que « devant la gloire de Bonaparte il n'a plus qu'à se cacher dans les rangs des simples citoyens ! 11 n'y a plus de périls pour la liberté ! » Nouveau sujet de divagation pour l'assemblée , si ce n'est que les jacobins commencent à mesurer l'abîme qui s'ouvre. Toijt leur indique une entreprise concertée, sous laquelle ils doivent périr.
Mais , pendant que les Qnq-Cents étaient en proie aux anxiétés d'une attente inexpliquée , d'autres événements &e passaient au conseil des Anciens. Dans le plan convenu d'avance, ce conseil devait , dès les premiers moments de sa réunion , porter un décret pour rétablissement d'un consulat provisoire , lequel serait proclamé devant lo peuple et porté ensuite aux Cinq-Cents par une députation. Ainsi pensail-on conserver au coup d'Etat l'autorité d'une
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délibération coDstitutionnelle ei répondre aux reproches de dictature, qui déjà s*étaient glissés dans le peuple. Bonaparte , peu dressé aux précautions de légalité , prompt toutefois à s^émouvoir des murmures populaires, crut qu'il devait prévenir les griefs, et, sans autre conseil que sa volonté , il s* en alla dans la salle des Anciens demander la parole à Timproviste et faire un discours d'apologie, lorsqu'il n'avait qu'à attendre leur délibération pour la conflrmer par l'épée.
•r Représentants du peuple , leur dit-il , vous n'êtes pas dans des circonstances ordinaires; vous êtes sur un volcan, t^ermettez-moi de vous parler avec la franchise d*un soldat, avec celle d'un citoyen zélé pour le bien de son pays, et suspendez, je vous en prie, votre jugement jusqu'à ce que vous m'ayez entendu. »
Et après ce préambule il rappela sa vie.
« On parle d'un nouveau César! d'un nouveau Cromwell! On répand que je veux étabhr un gouvernement militaire!
» Représentants du peuple! si j'avais voulu opprimer la liberté de mon pays , si j'avais voulu usurper l'autorité suprême , je ne me serais pas rendu aux ordres que vous m'avez donnés ; je n'aurais pas eu besoin de recevoir cette autorité du Sénat. Plus d'une fois , et dans des circons* tances extrêmement favorables, j'ai été appelé à la prendre» Après nos triomphes en Italie « j'y ai été appelé par le vœu de la nation ; j'y ai été appelé par le vœu de mes camaradjes , par celui de ces soldats qu'on a tant maltraités de- Ipuis quHls ne sont plus sous mes ordres; de ces soldats qui sont obligés encore aujourd'hui d'aller faire dans nos dé- Ipartements de l'Ouest une guerre horrible , que la sagesse et le retour aux principes avaient calmée, et que l'ineptie ou la trahison vient de rallumer.
« Je vous le jure, représentants du peuple, la patrie n*a pas de plus zélé défenseur que moi. »
Après quoi il se mit à montrer les périls nouveaux et la nécessité de les prévenir. C'était un vain appel à la sagesse , d'où pouvait naître la résistance de quelques-uns.
« Prévenez les déchirements, s'écria-t-il enfin; évitons
HISTOIRB DE FRANCE. 39
4e perdre ces deux choses pour lesquelles qous ^vons fait taut de sacrifices.... la liberté et Tégalité. »
V Et la constitution! » dit alors une voix , 6Blle de Lingtet.
« I^a constitution! reprit Bonaparte, vous l'avez violée au 18 fructidor; vous l'avez violée au 24 floréal; vous Pavez violée au 80 prairial. La constitution!' eQe estinvo-
Îuée par toutes les factions, eUe a été violée par toutes! lie ne peut être pour nous un moyen dé salijt , parce qu'elle ^'obtient plus le respect de personne. »
Et il continua de la sorte à épuiser les moments d'action du conseil, mêlant Taccuçation à l'apologfie , pariai^t dte la guerre des Chouans qui se ravivait, du Directoire qui sô disloquait, de projets mystérieux qui se tramaient, et finissant par déclarer qu'il ne voulait être quo le bras de l'Assemblée , et qufl abdiquerait ses pouvoirs aussitôt (^uo leç dangers seraient passés.
Le conseil, dérouté par cette harangue, ne sut plus que pwdre son temps en formules solenneUes et en vagues délibérations. Et (f abord il accorda séance à Bonaparte dans son sein; et l'adulation fit oublier la rés^té du péril.
cr Vous venez de Tentendrel représentant? du peuple, s'écria Cornudet ; qui doutera maintenant qu'il y ait eu •conspiration. Celui à qqi vous avez décerné tant d*honneors, celui devant qui l'Europe et l'univers se taisent d'admiration sera-l-il regardé comme un vil imposteur? quelle quafKfication foudra-t-il donner aux doutes de' ceux qui demattdem des preuves? »
« Des preuves ! dit Fargues ; je propose qv'on fasse imprimer le discours de Bonaparte. » La proposition est adoptée.
Et alors Bonaparte se lève et parle encore :
« S'il faut s'expliquer tout à fhit, dit-il, s'il faut nommer les hommes , je les nommerai. Je dirai que les directeurs Bèiitas et Mbùlins m'ont proposé de me mettre à la telle d'un parti' tendant à renverser tous les hommes qui ont des idées libérales. » ^
Ac^t^merts, quelques-uns demandent un comité gêné-
40 HISTOIRB DE FRAIfCB.
rai. Non! non! s'écrient les autres, que tout soit public! Puisque le général Bonaparte vient de nous dénoncer la conspiration et les conspirateurs, que tout soit dit et fait à la face de la France !
« Nous serions les plus indignes des hommes, dit Laussat, si nous ne prenions pas, à cet instant , toutes les mesures qui peuvent sauver la patrie! »
« Je demande , dit Cornudet , que le général continue de s'expliquer en public; et, après, je ferai la motion de demander au conseil des Cinq-Cents s'il veut proposer, et à rinstant même , des mesures de salut public. Quand il s'agit de sauver la pairie , tout le monde a part à la magistrature. Songeons que si la liberté est perdue pour nous , eUe est perdue povr l'univers entier. Je demande que le général Bonaparte continue; après ce qu'il a dit, il n'a plus rien à cacher. »
« On a parlé d'une conspiration, dit Duffau, nous devons la connaître. Nous devons en recevoir les détails du général Bonaparte, puisque notre commission des inspecteurs n'a pas voulu nous les donner. »
Cette dernière parole émeut l'assemblée. « Je ne souffrirai pas, dit le président Lemercier, que nos collègues soient calomniés! » Et il déclare que la commission lui a, au contraire, annoncé des révélations qui achèveraient la lumière.
Alors on s'écrie de toutes parts que Bonaparte doit encore être entendu ; et Bonaparte ne peut plus que jeter quelques vagues paroles.
« Je vous le répète, représentants du peuple, la constitution , trois fois violée , n'offre plus de garantie aux citoyens ; elle ne peut plus entretenir l'harmonie, parce qu'il n'y a plus de diapazon. »
£t après ce début, il parle des factions diverses, qui toutes sont venues sonner à sa porte; mais il ne les a point écoutées, parce qu'U n'est d'aucune coterie; U n'est que du grand parti du peuple Français, Plusieurs membres du conseil des Anciens savent d'ailleurs quHl les a entretenus des propositions qui lui ont été faites. U n'a foi que dans le om-
HISTOIBE DE FRANCE. 41
seU des Anciens: le conseil des Cinq-Cents e^ divisé; U renrferme des factions qui voueraient rétablir la Convention et les échafauds; et du sein de ces factions, ajoute-t-il, partent à l'instant même des émissaires chargés d'aller organiser un fnauvemerU à Paris.
« Mais que ces projets criminels, dit-il à la fin, ne vous alarment pas; environné de mes frères d'armes, je saurai vous en préserver. J'en atteste votre courage, vous , mes braves camarades, vous aux yeux de qui on voudrait me peindre comme un ennemi de la liberté...., vous, grenadiers, dont j'aperçois d'ici les bonnets..., vous, braves soldats , dont j'aperçois d'ici les baïonnettes que j'ai si souvent fait tourner à la honte de l'ennemi , à l'humiliation des rois, et que j'ai employées à fonder des répubhques.
» Et si quelque orateur, payé par l'étranger, parlait de me mettre hors la Un, qu'il prenne garde de porter cet arrêt contre lui-même ! S'il parlait de me mettre hors la loi,, j*en appellerais à vous, mes braves compagnons d'armes; à vous, braves soldats, que j'ai tant de fois menés à la victoire; à vous, défenseurs de la République, dont j'ai partagé les périls pour affermir la Uberté et l'égalité. . .; je m'en remettrais, mes braves amis, au courage de vous tous et à ma fortune. »
Cependant le conseil semblait peu satisfait de cette éloquence.
« Général, dit le président, le conseil vient de prendre une décision pour vous inviter à dévoiler dans toute son étendue le complot dont la RépubUque était menacée. »
« J'ai eu l'honneur de dire au conseil, reprend Bonaparte, que la constitution directoriale ne pouvait sauver la patrie, et qu'il fallait arrivera un ordre de choses tel que nous puissions la retirer de l'abîme où elle se trouve. La première partie de ce que je viens de vous répéter m'a été dile par deux des membres du directoire que je vous ai nommés et qui ne seraient pas plus coupables qu'un trèsgrand nombre de Français, s'ils n'eussent fait qu'articuler une chose connue de la France entière. Puisqu'il est reconnu que la constitution ne peut plus sauver la Républi-
i% RrSTOIBB DB FBAIfGS.
que, hfttez-Tous donc de prendre des meéuree pour la tirer du danger, si tous ne roulez pas recevoir de sanglants et d'étemels reproches du peuple Français, de vos familles et de yous*mèmes. »
Et à ces mots il sortit du conseil , oii il venait d'amoft* celer des nuages , au lieu d'y porter la lumière ; en reparaissant dans la cour , il fut accueil par les cris de vive Bonaparte! Sa popularité était idéale ; mais peu s'en était fallu qu'il ne la perdît en s'aventurent dans les explications inutiles d'une assemblée formaliste.
Or, en rapportant ces harangues^ j'ai suivi les récits de Lucien, pour écarter toute défiance. Un autre narrateur, alors témoin et confident de la vie de Bonaparte , donne à tout ce drame un caractère moins sérieux: à en onoiire Bourrienne, il n'y eut aux Anciens qu'une conversation brisée avec le président; on n'entendait qu« ces motsit tiPtères d'armes, franchise desoldaU.Tiè Les paroles de Bonaparte étaient ambiguës, entortillées; « il pariait sans suite* de volcans, d'agitations sourdes, de victoire, de coBstitu-» tion violée... Puis venaient César... CromweU... Tyran; il répéta plusieurs fois : Je rCai phu que cala à ^oous dire, 4^ il ne disait rien. »
Et Bourrienne ajoute :
« Je nf aperçus du mauvais effet que produisait ce bavardage, et je dis à voix basse à Bonaparte : « Sortei^ gé^ néral, vous ne savez plus ce que vous dites '. »
Quoi qu'il en soit de cette variété de récits où l'histoire hésite entre le solennel et le ridicule , dès que Bonaparte fut sorti, des scrupules se firent jour. « J'ai traversé la Révolution avec une âme pure, dit Dalphonse; je ne la souri*lerai point aujourd'hui. » Dalphonse voulait qu'on cherchât dans la constitution le salut de la République. « Tout ce qui s'éloignera de la constitution , s'écriait*il, rétablira la royauté sur les débris de la liberté publique. » Et il de^ manda que le conseil renouvelât ses serments à la consti** tution.
* Hém. de Bcurrienne , t. III.
HISTOIBB BB FRAHCB. 43
Aiots oommeùcèrent de BMsqniads didsidanee»* €omii« det rappela le 18 fructidor, et le ââ flKNréal, cette double mutilation de la représentation nationale ; était-ee là la eonstitution qv'il fallait jurer ? Le conseil acheva de perdre à ces discussions le temps qu*il devait employer à un déh eret décisif , et vainement afttondu par les Cinq«Cent&.
Mais aiDL Cinq^nts tout se déroulait ^n scènas jriolente» et orageuses.
La démission de Barras avait annoncé la pleine déroute du Directoire. Mais cette démission élait-elle libre et régulière? et fallait-il la recevoir? Quelques-uns en contestent la légalité, et comme la discussion 3' anime sur cette question, tout à coup une vive émotion se fait à la porte; des armes paraissent; c*est le général Bonaparte qui entre avec quatre grenadiers, tandis q^ue la porte reste gardée par des soldats, des officifers et des généraux: Bonaparte venait ap^ paremment renouveler ses apologies qu'il avaitportées^u conseil des Anciens; mais id les dispositions niaient pae les mêmes. A sa vue rassemblée se lève et frémit. « Des honmies armés I » s*écrie*-t^li. Les plus ardents se pré* cipitent; plusieurs font briller des poignards; Bonaparte est entouré, menacé, les grenadiers le protègent etle font sortir de la salle; un d'eux, nommé Thomé, reçoit un ooup dans ses habits; peu s'en iaut que Featreprise ne s'achève par le meurtre de César.
Cet incident avait été rapide ; Luct^i, moins impétueux que son frère, n'avait point prévu son impatienoe, et il s'appliqua à la réparer ; il n'eut pour cela qu'à laisser aller le conseil à toutes ses foreurs.
Dans le tumultueux désordre de l'assemblée, les motions le multipliaient; chacun vocifévait sa menace, et la déli^ bération était un échange de clameurs. Tout à coup , une voix domine la tempête : « Hors la loi! crie-t-elle; hors la loi, Bonaparte et ses complices f «
A cette parole, cent furieux courent au fauteuil dupré^ sident. « Marche, président, dit un député à Lucien; mets aux voix le hors la loi, »
fit tous répétaient avec une frénésie nouvelle : hors la
44 HISTOIRE DB FRÀlYGE.
loi ! Hors la loi, dans la langue de la Révolution, c*était un cri de mort, et ceux qui le proféraient faisaient appel à Fassassinat.
Le président sent que la force va lui manquer pour résister à cette fureur; et il cède le fauteuil au vice-président Chazal, caractère intrépide et égala un tel péril. Pour lui, il veut se mêler à la foule qui assiège Testrade, mais il est pressé par elle, et sa voix est perdue dans la mêlée des voix ; il ne peut que jeter quelques mots au général Frégeville , un des inspecteurs de rassemblée : « Fais avertir le général que le président a été obligé de quitter le fauteuil, et qu'il requiert la force armée pour protéger sa sortie. » Puis il remonte sur Testrade , et il observe Forage. Le bruit semble s'apaiser, et les parleurs en profitent pour faire des harangues. L'un démontre que Bonaparte par la nature de ses pouvoirs n'est pas le commandant des grenadiers de la garde de l'assemblée. L'autre disserte sur un message à faire aux Anciens, pour demander que le Corps législatif soit ramené à Paris , siège de la liberté. Un troisième démontre l'illégalité du commandement remis à Bonaparte, et un autre soutient qu'il est strictement conforme à la lettre de la constitution. Lucien laisse à dessein couler cette éloquence, attendant toujours quelque incident propice. Mais dans la confusion des discours , il voit les opinions se concentrer sur la question constitutionnelle , et il essaie à son tour de l'éclairer par une démonstration en règle. Les furieux soupçonnent qu'il veut gagner du temps , et ils l'interrompent par des cris ; Lucien, maître de ses émotions, affecte alors une scène pathétique.
« Je pris alors, dit-il, le parti de me dépouiller de ma toge, et en la déposant sur la tribune, je pus à peine m'ér crier encore :
» Il n'y a plus ici de liberté. N'ayant plus le moyen de me faire entendre , vous verrez au moins votre président, en signe de deuil public, déposer ici les marques de la magistrature populaire. »
« Ce mouvement de déposer ma toge, ajoute-t-il, sur le bord delatribune, produisit pinsd' effet que mon discours. »
HISTOIBS DE FRAKGE. 4S
La révolation était un drame , oh rimagination prenait tout au sérieux, même ce qui touchait au ridicule. La vue de ce président dépouillé de sa toge souleva l'assemblée sur ses bancs, plusieurs crurent que c'était un signal donné aux affîdés de la conjuration. La peur commençait à se mêler à ce fracas de colère; l'émotion s'accrut lorsqu'on vit s'avancer le détachement qu'avait demandé Lucien au général Frégeville. « Citoyen président, dit FofBcier, nous voici par l'ordre du général. » Ouvrez-nous le passage ! répondit Lucien, et à cette parole plusieurs s'écrient : « Suivons notre président! » Tandis que d'autres frémissent et menacent, disant; « Il n'y a plus de liberté. »
Une fois hors de l'Orangerie , Lucien court à son frère. « Un cheval pour moi ! dit-il , et un roulement de tambour ! » Et lorsque le silence se fait dans les rangs de Tarmée , Lucien jette une harangue passionnée aux soldats.
« L'immense majorité du conseil est , en ce moment, sous la terreur de quelques représentants à stylets , qui assiègent la tribune et menacent de mort leurs coUègues.
» Ces audacieux brigands , inspirés sans doute par IB génie fatal du gouvernement anglais , se sont mis en rébellion contre le conseil des Anciens , en demandant la mise hors la loi du général chargé d'exécuter les décrets de ce conseil... Comme si nous étions encore au temps affreux de leur règne , oh ce mot de hors la loi suffisait pour faire tomber les têtes les plus chères à la patrie.
» Je vous déclare que ce petit nombre de furieux se sont mis eux-mêmes hors la loi par leurs attentats contre la liberté de leurs collègues. Au nom de ce peuple qui, depuis tant d'années , est la victime ou le jouet de ces misérables enfants delà terreur, je confie aux guerriers le soin de délivrer la majorité des représentants du peuple , afin que , protégés contre les stylets par les baïonnettes , nous puissions déUbérer en paix sur les intérêts de la République.
» Général, et vous, soldats, et vous tous, citoyens, vous ne reconnaîtrez pour députés de la France , que ceux qui se rendent avec leur président au milieu de vous. Quant à ceux qui persisteraient à rester dans l'Orangerie
pour y voter des han la M, que la force les expulse... • Ces proscnpteurs ne sont plus les représentants du peuple, mais les représentants du poignard. Que ce titre leur r83te2 qu'il les suive partout! Et lorsqu'ils oseront se montrer à leurs commettants , qui les désavouent , que tous les doigts accusateurs les désignent sous ce nom mérité de rapréseatanis du poignard. »
Cette emphase d'accusation remua la soldatesque ; et le général Bonaparte n'eut plus qu'à donner Tordre à la garde législative d'envahir l'Orangerie. Beaucoup de députés s'étaient groupés autour de Lucien, les autres s'enfuirent par les fenêtres , se dispersèrent dans les jardins , et s'allirent cacher dans St-Cloud. TeUe fut la principale scène de cette révolution. Tout en avait été concerté , et tout s'y fit au hasard. Lucien qui n'en devait être que le témoin , en fut l'instrument ; et Bonaparte qui devait en être le héros , risqua de la faire échouer. Il y a dans les plus grandes choses une part décisive que Dieu laisse à l'imprévu, comme pour se jouer du génie et du courage. • Cependant le conseil des Anciens, resté sous la Quctnation où l'avait jeté Bonaparte, cherchait vainement à renouer ses actes au plan si fatalement perdu de vue ; et il continuait i errer en de vagues recherches de mesures constitutionnelles. La scène du dehors ne tarda pas à troubler sa gravité. « Tous savez , vint dire Fargues , un de ses membres, avec quelle bienveillance Bonaparte a été accueilli parmi vous; en sortant de notre salle il est allé dans celle des Cin<(-Cents où il a été accueilU par des poignards. »
« Par Aréna! » dit un autre membre.
c Par Aréna , reprit Faigues, à Tégard duquel le général a commis le crime d'avoir porté la lumière dans des marchés scandaleux passés à l'armée d'Italie. »
A ces mots le conseil ému s'établit en comité secret; Lucien instruit par Siéyes des fautes commises, et redoutaiit les hésitations des Anciens , crut qu'il fallait aller ranimer leurs courages, etilfut admisàleur Caire un rapport sur ce qui venait de se passer sous ses yeux^ aux récits il joignit l'ftccvsatidom. — Les prétendus cojostitationnels é^ent
HISTOIRE DE FEANGE. ^
des forcenés, qui hurlaient la mort contre les défenseurs de l'ordre et des lois ! As jurent sans cesse fidélité à une constitution qu'ils ont violée vingt fois et qui n'est plus dès lors qu'une lettre morte ; et ils condamnent en masse ceux qui suivent la direction des Anciens ! Dans quel article de la constitution ont-ils trouvé le droit de mettre hors la loi leurs collègues et ceux que la confiance du peuple, l'amour de l'armée et la vénération de l'Europe environnent depuis longtemps? ont-ils le privilège du hors la loi? qui le leur a donné? ce n'est pas le peuple. Pendant la tourmente oliorrible mémoire qui en 93 couvrit la France de deuil et frappa d'horreur le monde entier, l'atroce jurisprudence du hors la loi ne fut pas inconnue sans doute. Mais en 93 , vit-on jamais , non pas des Français , mais des hommes , des hommes vouloir forcer un frère à prononcer la mort de son frère ? le vit-on jamais ? Auprès de ce spectaek l'image de la Convention recule effacée. Les imitateurs ont surpassé le modèle.
Ainsi Lucien dénonçait le crime des constitutionnels « qu'il appelait les représentants du poignard, et il deman«* dait aux pères de la patrie de protéger les bons citoyens contre ces fureurs. Les meurtriers, ajoutait-il, n'étaient qu'un petit nombre au conseil des Cinq-Cents , et la majorité en avait horreur; l'assentiment de tous était doue promis au conseil des Anciens, qui s'armerait de courage pour sauver la République. « Hâtez-vous ! s'écriait-il enfin , ne tardez pas à proclamer le résultat de vos méditations; que les faisceaux consulaires , ce signe glorieux des libertés républicaines de l'ancien monde, se lèvent pour démentir nos calomniateurs et rassurer le peuple Français dont le vote universel ne tardera pas à consacrer vos travaux. »
Cette harangue, empreinte comme toujours de la solennité du temps, remua les opinions; le conseil des Anciens reprit son œuvre si longuement interrompue , et décréta la nomination d'une commission executive provisoire, et, Lucien s'en retourna à l'Orangerie pour rassembler les Cinq-Cents dispersés et refaire un semblant de délibération. « Quels fous furieux ! lui dit Bonaparte en le vojBSt ; il
48 mSTOIBB DE FRANGE.
> niait mieux, comme c'était Tavis du citoyen Siéyes, les consigner. — H valait encore mieux , lui répondit son Cràre , ne pas aller aux conseils. »
« Oh! ob ! dit Bonaparte à Siéjes, le citoyen président nous gronde , et il n*a peut-être pas tort : chacun son métier ^ »
Cependant le conseil des Cinq-Cents se reconstitua aux approches de la nuit. Le parti de la réforme était maître , et il n'avait plus qu*à justifier sa victoire. Lucien fit encore dès discours. La déclamation vint en aide à la politique.
La République, mal gouvernée, tiraillée dans tous les sens, minée par le désordre des finances, croulait de toutes parts... Les bons citoyens sentaient le mal, et leurs vœux appelaient le remède. La sagesse du conseil des Anciens s'est alarmée; les yeux toujours fixés sur les tentatives ténébreuses d'une faction redoutable, les Anciens ont transféré notre résidence hors de Paris. C'est à nous qu'appartient maintenant l'initiative. Cest nous qui devons proposer les moyens d'arrêter la dissolution qui nous menace. Le peuple et l'armée nous regardent! pourrionsnous craindre de sonder la plaie? Pourrions-nous , par une lâche pusillanimité, changer en découragement les espérances de la République ?
» Entraîné par le torrent de l'opinion , un membre du Directoire a déposé la magistrature suprême. Deux autres l'ont imité , persuadés que la cause de nos maux est dans le défaut de notre système politique, ou du moins dans son insufiisance. Il n'y a plus de Directoire exécutif. »
Et après ce préambule , Lucien conduisait le conseil à la nécessité d'instituer un nouveau pouvoir.
« En ne prêtant pas un prompt appui à l'édifice qui chancelle , en oubliant que le salut de la République est la loi suprême , en abandonnant le timon à la secte jacobine , nous appellerions sur nous l'exécration méritée du siècle présent et des siècles futurs. »
Ainsi parlait Lucien , mêlant de grands aperçus de mo-
' Récit de Lucien.
HISTOIBB DE frauce. 49
raie à ses considérations de politique et à ses réformes de constitution.
« Médite:: et prononcez, s'écriait-il, dans toute la liberté de votre âme sur la situation de la patrie. Cet ancien palais des rois , où nous siégeons dans cette nuit solennelle, atteste que la puissance est bien fragile et que la gloire seule est durable. »
Et la gloire dont il parlait, c'était celle de sauver la patrie. Si les Cinq-Cents étaient indignes du plus grand peuple de la terre, Us perdaient par cela même tout titre à la gloire, et ils ne garderaient pas longtemps la puissance; d'autres inains la leur arracheraient justement.
Et enûn il terminait sa harangue par des excitations de sensibilité, où la langue, à force de rhétorique, perdait sa clarté et sa précision.
« Quand la mesure des maux est comble , Tindignation
des peuples s'approche et les chefs, les législateurs
timides et malhabiles tombent sous le fardeau qu'ils n'ont pas su porter. Pai cru , représentants du peuple , dans un pareil moment, pouvoir vous adresser ce langage. De vos délibérations dépendent la prospérité publique et la paix
européenne Vous devez secouer tous les liens des jours
tranquilles, et ne vous souvenir que du bonheur de la France. Pour assurer ce bonheur, marchons sans hésitation au but indiqué par le conseil des Anciens. »
Telle était l'éloquence en ces jours où la Révolution même touchait à sa décadence.
Le but indiqué, c'était de nommer une commission chargée de proposer les moyens de réformer la République : la commission est nommée, et aussitôt le conseil , qui se sent passer sous un pouvoir nouveau, se précipite vers lui d'avance avec enthousiasme. Il décrite d'urgence que « le général Bonaparte , les généraux et armée sous ses ordres ont sauvé la majorité du Corps législatif et la Répubhque, attaquée par une minorité composée d'assassins»; et , en conséquence , « que le général Bonaparte , les généraux Lefèvre, Murât, Gardanne, les autres généraux et particu liers dont les noms. seront proclamés; les grenadiers çlu
iO 'histoire db fbarcb.
Corps législatif et du Directoire exécutif ;ïe's 6*, TSf», è6* (îë ligne, les 8* et 9* de dragons, et les grenadiers qui ont couvert le général Bonaparte de leur coirps ont bien mérité de la patrie. »
Quelle que fût cette exagération de gratitude, elle put dans la nuit paraître justifiée par des alarmes venues de Paris. Des insurrections avaient été tentées; les conciliabules jacobins tenaient les faubourgs dans Témotion ; une organisation cle représailles menaçait tous les hommes d'ordre; le j[acobinisme montrait ses fureurs et ses crimies. Ce fut pour Lucien Toccasion d'une harangue nouvelle où il épuisa derechef tous les artifices oratoires de Findignation et dé la peur.
« Ce matin , disait-il, des assassins , revêtus de la toge , ont fait retentir ces voûtes des cris de leur fureur. Votre courage , celui dés soldats de la patrie ont neutralisé tous leurs efforts.... à ceite heure, leur règne est passé. Mais achevons de peindre à la France épouvantée la hideuse physionomie de ces 'enfants dis la terreur. Ce qui se dit dans cette niiit du 19 bfuinîaire, )iu milieu de cette enceinte, sera répété par la postérité. »
Et il se mit à redire les'dess'eins de ces gardiens de la constitution qui, sous ce'nom même de constitution, devaient faire revivre les aifocités'des plus mauvais jours.
« Leurs projets de'cotiVéiitioh, de comité de salut pu- 'b*iic, comment les accordàient-ils avec leurs serm^tits? Qu'avaient-ils fait de leurs s'erhiëfaCs, ce jour oh, dansletfr è'àvem'e du 'Manège, prdfanatit leur caractère de législateurs, ils se mèlàléilt 'aux 'assassins pour diriger les poignards sur leurs cbllè'gués?*Etaît-ce par atabur de la coh- 'stitùtién qu'ils s'ffcrîaî'eiit , au milieu de leurs sicairés , tjue toos tétôs h'ëtdient'pltis populaires , et que le peuplfe deVéit en nous fi'aiipant se sauver hii-môme! Audadôuk consî)fa'ateiirs , ils provoquaient alors à l'insurreétion; an- '^burîd'hlii, devéhus'toutà c&ù'p scrupuleux, ils invoètulaf^étf t cette cbarte'sur laquelle 'ils ont iîhpHmé depuis longteïiips leurs mains é'dsanglaniéës C'est 'iodîfsiq^ite ïeuî^s convictions dépendent de leurs passions du moment. Us chan-
HI8T0IBB BB PBARCB. 51
,gent de .masiiae , mais leur figure est toujours la même : c^est celle de 93 !
» Cette hideuse figure, ajoutait-il, vient de se démasquer tout entière ; le moment est venu de la retracer sans ménagement aux regards de nos commettants. »
Et il continua de la sorte à peindre cette faction de si* caires ; les signalant comme des vatUours qui s'élançaient mr la patrie lorsqu'elle était en proie aux ennemis du dehors; qu comme des hommes bourreaux qui souriaient aux hord^ déçmenilUes , avides de meurtre ; accumulant toutes les images de la terreur pour exciter Thorreur des assassine; évoquant le peuple, comme il disait , le peuple de la grande République, Vétoquant autour de la tribune^ afin qu'ilprononçât entre de tels sénateurs et ceux qui le combattaiept par la loi.
« C'en est trop , s*écriait-il à la fin , il est passé le temps de rindulgence ;,les hommes de bien se sont aussi fédérés; .ils ont senti que la guerre civile môme serait préférable à un tel joug. Mais vous „p.ères de la patrie , vous qui voulez donner à la République le repos au dedans et la paix au >dehors, vous vous êtes enfin jséparés de ces hommes que rieur petit nombre doit épouvanter. Leur groupe prescripteur est livré pouf tout châtiment à la contemplation du .public , à ranimadversion des citoyens et des guerriers « à rhorreur du monde.
» Et nous aussi, nous sommes en présence de nos con- Jen^porains. Lorsque naguère des hurlements de mort ^étoufitaient ici la voix des représentants de trente millions de Français , j'ai déposé la toge sur cette tribune... Je rou- (girais de Tavoir reprise si , délivrés du joug des démagogues , vous pouviez reculer devant la haute initiative qi^i vous appartient. »
Et il demanda que, sans désemparer, le conseil entendit la commission., et. qu'il votât d'urgence des mesures de salut.
Ainsi, pour les législateurs éperdus, Timcige des crimes révolutionnaires tenait lieu de raison d'État. Boulay (delà Jtteurfte) vint ,au,AQim4eia.(C9iïftmasiQp .cpnwoep^er^les
52 HISTOIBS BB FEANGB.
mêmes souvenirs et la même peur, et montrer la néeessM d'un gouvernement ferme et protisaire, deux conditions contradictoires , mais qui suffisaient à Fanxiété présente et peut-être aux desseins cachés de Tavenir.
La commission proposait l'exclusion du Corps législatif de soixante-deux membres du conseil des Cinq-Cents , et déférait le pouvoir exécutif à trois consuls : Siéjes, Roger- Ducos et Bonaparte ; deux commissions des deux conseils devaient avoir l'initiative des lois , et la commission consulaire lui proposerait ses vues de réforme. Un Code civil devait être préparé pour la législature prochaine, ajournée à trois mois^ au 1" ventôse.
Tout ce plan fut adopté; on l'envoya au conseil des Anciens , qui l'adopta de même ; et Cabanis proposa une proclamation pour justifier devant la France ce changement de constitution. C'est pour l'histoire un sujet de pensées graves et tristes, de voir comme aux jours de révolution chaque vicissitude a pour raison le salut du peuple; ainsi chaque dessein nouveau est toujours assuré d'une apologie.
« La République vient encore une fois d'échapper aux fureurs des factieux, disait Cabanis aux Français dans sa proclamation. Vos fidèles représentants ont brisé le poignard dans ces mains parricides ; mais , après avoir détourné les coups dont vous étiez immédiatement menacés , ils ont senti qu'il fallait enfin prévenir pour toujours ces éternelles agitations ; et , ne prenant conseil que de leur devoir et de leur courage , ils osent dire qu'ils se sont montrés dignes de vous. »
Et après ce début la proclamation retraçait de nouveau les périls que des hommes séditieux venaient de faire courir à la France, si ce n'est que la langue cette fois était sans emphase ; l'instabilité dans le gouvernement avait produit l'instabilité dans les lois , et la proclamation annonçait un régime provisoire, chargé de réorganiser l'Etat, mais revêtu d'une force suffisante pour faire respecter ses actes.
« Le royalisme, ajoutait la proclamation, ne redressera
HISTOIBE DE FRAIfGE. 53
pas la tète ; les traces hideuses du gouvernement révolutionnaire seront effacées ; la République et la Liberté cesseront d'être de vains noms; une ère nouvelle commence.» Ainsi montrait-on l'avenir ; nul pouvoir nouveau ne s'élève sans provoquer l'espérance , et la destinée des révolutions ne s'achève que par cette succession d'alternatives, qui ne sont d'ordinaire qu'un échange d'illusions.
Toutefois , il fut aisé de pressentir que la Révolution française arrivait du moins cette fois au terme de son anarchie. Aussi, lorsque les trois consuls furent appelés à prêter le serment « à la souveraineté du peuple , à la République, à la Légalité^ à la Liberté et au système représentatif, Lucien , qui aimait la solennité théâtrale des harangues , put annoncer à la France une politique d'ordre et de sécurité, tt Plus d'actes révolutionnaires! Plus de titres ! Plus de listes de proscription ! Liberté ! Sûreté pour tous les citoyens! Garantie pour les gouvernements étrangers qui voudrctnt faire la paix ! Et quant à ceux qui voudraient faire la guerre, s'ils ont été impuissants contre la France désorganisée , que sera-ce aujourd'hui? » En un mot , l'espérance avait rayonné dans les âmes. Du Corps législatif, elle alla porter la sérénité dans Paris. La nuit du 18 au 19 s'était passée dans l'attente du drame; quand tout fut achevé, la joie fut soudaine. Les consuls, en entrant à Paris , trouvèrent la ville illuminée. Les Jacobins étaient vaincus ; il n'y eut plus qu'à annoncer à la France, par des proclamations, l'événement qui partout allait exalter le même enthousiasme.
Tel fut le 18 brumaire; ère nouvelle en effet dans la Révolution , qui aux excès de la liberté allait faire succéder les excès de la puissance, comme il arrive dans les temps de perturbation, oh tout est extrême, où les vieilles lois sont abolies, oh les lois nouvelles sont sans force, oh la société passe d'épreuve en épreuve, de l'anarchie à la servitude , jusqu'à ce que quelque habile dominateur vienne la séduire ou la distraire par la gloire, ce qui est une dernière sorte d'asservissement, et parfois de corruption.
Du reste, il ne paraît pas que les plus ambitieux du pou-
voir eussent alors prémédité une de ces entréprises qui changent totalement une constitution d*Etat. La République restait au fond des opinions, et tout ce que put alors rêver Bonaparte, ce fut de voir Tautorité se renouveler en ses mains comme aux mains des autres consuls par réélection, si ce n*6ftt apparemment que portant Tépée, il se sentait une force que nul autre ne pourrait égaler.
« Nous pensions, dit Lucien, que les trois consuls provisoires» égaux en droit, seraient élus consuls définitifs. Napoléon disait dans son intérieur : « Les consuls étant » rééligibles, nousn'avon»qu*à bien faire, et la France ne » denkandera pas mieux que de nous réélire toujours. »
3^ Son ambition en brumaire n'allait pas plus loin. Nous étionsitous persuadés intimement que les Français étaient
républicaine jusqu'au fond de Fâme Et aucun de nous
n'avait d'arrière-pensée. Sur ce point, Fexpérience de Siéyes, le coup d'œil de Bonaparte n'allaient pas plus loin.
9 Voilà ce qu'on doit se dire, ajoute Lucien, pour ne pas changer Phistoire en roman *. »
Et il se conçoit en effet que dans cette succession rapide de catastrophes , nul génie d'homme n'ait été de forée à devancer , par ie pressentiment , Tensemble des nouveaiH tés fortaiites qnî déroutaient les desseins les mieux concertés et les résolutions les plus réfléchies. Aussi parut<il y avoir dans te destinée pazticuUère de Bonaparte beaucoup de ce que les hommes appellent le hasard, si ce n'est que jeté inopinément en des situations imprévues , il se ju(6g égal à ce qu'elles avaient de plus extraordinaire, et iliûua son personnage dans tous ces drames comme s'il en avait médité la conduite et maîtrisé les dénouements. Delà uneeonfiance quiressemblaà delasuperstition.Bonapaf te songea peu à la Providence ; mais il crut à son étoile ; et en voyant la fortune lui prodiguer tous les succès, il put
* Ré<ftl de Ldelen. — D'àtitres Font dit tidtnmif Locleit. « Le 18 bra-
maira fut fiùt contre Vanarcble 11 ne fnt fait ni poùar ni eoDtxe per-
soonej, ni pour Bonaparte, ni contre les directeurs régnants. » L'abbé de rtâst , les Trois Concordais , 2* vol. , p. 66.
finir par imaginer qu^en lui était la raison et comme le teffiie de» tem^ BOttveam*
Ce qui est certain, c'est que la révolution du 18 brumaire fit succéder à la RépubliqiAeanarchique^ sanglante, ir^ régulière, affaiblie eX ocyrtomiue S qua U France venait de subir, une République pure^ sage eigUmeim^ et les républicaii^, qui chjBrchajent ^'çrdre, (J^ans la ^évolu^ion purent, aççlçijudir i^ns scruguje ^ un, coup d'Etat pçr où, se\éali- ^il, Ipur ^p^r^çey. ^.'ay^ijiir lei^î rései;Yait dç/crue}? ir^é-
. <iiig«peotée.LuGta*
% HISTOIBS DE FRAITGB.