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rence que nous devons avoir pour la Religion , nous réuniront tous auprès du père commun ; et en nous sacrifiant, nous le bénirons. Aucun de nous n*aura le courage de résister , de parler de prétentions , de réclamer des formes , quand toutes les prétentions doivent disparaître devant le grand intérêt de la Religion. »
Ainsi parlaient ces évêques, la plupart sortis de Fécole de Sorbonne et dressés à de vieilles formes d'indépen* dance , presque tous appartenant à la noblesse^ et devant pour cela frémir davantage à la pensée d'un ordre nouveau de société qui avait conmiencé par la violence des spoliations et qu'il leur fallait ratifier par la liberté de leurs sacrifices.
Plusieurs, cependant, ne suivirent pas cet élan de soumission : treize parmi ceux qui s'étaient réfugiés en Angleterre, demandaient, avant de remettre leur démission, une réunion de tous les évêques français où les motifs d'une résolution si vigoureuse seraient examinés; et peutêtre il fallait que leur résistance, naturelle et juste en des temps ordinaires, servît à donner plus d'éclat à un acte qui sortait de tous les droits et de toutes les coutumes , afin qu'il fût plus avéré que Dieu avait remis au Pape tout ce qu'il fallait de puissance pour sauver l'Église dans les temps les plus périlleux et dans les exceptions les plus extrêmes.
Quant aux évêques constitutionnels qui ne cessaient pas de se prendre pour les pasteurs sérieux de l'Eglise de France , il fallut négocier avec eux ; le gouvernement venait de charger un conseiller d'Etat, déjà illustré dams ses luttes pour la religion, M. Portalis, de toutes les affaires qui concernaient le culte public ; ce fut lui qui traita de la démission des évêques constitutionnels. Deux d'entre eux firent une protestation; le gouvernement la fit retirer. Il ne resta plus qu'à dresser la circonscription des diocèses et à désigner les évêques nouveaux.
Telle était donc la situation du vieux clergé de France , au moment où il fallut exécuter le Concordat.
Sur cent trente-cinq évêques de l'ancienne église Gallicane, cinquante et un étaient morts, soit dan» les prisons,
HISTOIRE DE FHANGE. 90
soit dans les exils, soit sur les échatauds; il en restait quatre-vingt-quatre, et quarante-sept s'étaient démis. Les autres résistaient ou se taisaient.
Le pape alors publia une bulle (29 novembre), où, après avoir exprimé sa douleur du refus de plusieurs évèques de reconnaître les motifs impérieux de sa conduite, il déclara « déroger à tout consentement des archevêques et évèques légitimes, des chapitres et autres ordinaires^ et annuler, supprimer et éteindre à perpétuité les anciennes églises archiépiscopales et épiscopales, avec leurs chapitres, droits, privilèges et prérogatives. » Par cette bulle, toute juridiction était interdite aux anciens titulaires, et le pape réputait nul tout ce qui pourrait être fait par eux en vertu de cette juridiction *.
Par suite» le Souverain Pontife érigeait dix nouvelles églises métropolitaines et cinquante sièges épiscopaux. Les anciennes limites étaient effacées ; les anciens diocèses étaient distribués dans les diocèses nouveaux ; nulle trace de la juridiction précédente n'allait survivre. Par là même les ûdèlës comme le clergé allaient mieux s'accoutumer à l'oubli d'une tradition perdue et au respect d'une autorité nouvelle.
Pour remplir les soixante sièges institués , on prépara laborieusement dos choix d'évêques, de nature à satisfaire les vœux et les passions contraires qu'un si grand événement mettait en regard. Dix-sept anciens archevêques et évèques, et douze évèques constitutionnels furent désignés ; trente et un ecclésiastiques de l'ancien clergé furent promus à l'épiscopat , et parmi eux cet abbé Fournier que la poHce de Paris avait quelques mois auparavant jeté à Charenton parmi les fous , et un autre dont le choix semblait un indico de pacification générale, l'abbé Bernier, qui avait été mêlé à toutes les aventures des guerres de Vendée : mais celui-ci soutint mal sa dignité, et il fit trop souvent servir sa mission à l'ambition et à l'intrigue '.
' JTtfm. hitc. «ur les aff. eeel*
* Mém. hUt. sur les aff, eccl. , tom. !•'. Voyei dans cet ouvrage la désignation des évèques avec celle de leurs sièges , pages 42 et suiv.
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Ce n*était pas sans de longs et de laborieax efforts qu'on était arrivé au terme des négociations. Tout dans cette transaction avait été plein de difficultés. Les noms des évoques constitutionnels effarouchaient la foi des chrétiens; les noms des anciens évèques irritaient la conscience des révolutionnaires; le choix même des noms semblait injurieux pour les noms exclus; et enfin les noms nouveaux, pris parmi les prêtres qui avaient souffert pour TÉglise, étaient une protestation de plus contre les régimes oppresseurs ; mille souvenirs étaient excités, mille passions étaient frémissantes ; jamais la souveraineté spirituelle et la souveraineté politique n'avaient eu à accomplir une révolution aussi souhaitée et aussi combattue, aussi nécessaire et aussi périlleuse.
Néanmoins, la grande majorité nationale secondait Ténergie du gouvernement. Les populations, bien que touchées par la licence des opinions et des vices , aspiraient au retour d'un culte qui leur rappelât les coutumes et les mœurs dont le charme n'était pas perdu. Les habitants des champs surtout supportaient avec douleur le vide, la désolation et la profanation de l'église oh. ils venaient autrefois sereposer de leurs travaux et chercher la bénédiction et l'espérance. En quelques villes seulement, les habitudes d'indifférence avaient prévalu sur les .vieux souvenirs de foi; mais là même avaient commencé de réagir des opinions de calcul philosophique, et les plus hardis sceptiques soupçonnaient qu'après tout un peuple avait besoin d'une Religion. Enfin cette multitude d'hommes, qui dans les révolutions se laissent entraîner à l'exemple de ceux qui commandent, voyant le premier consul Bonaparte, l'homme de la guerre et de la victoire , s'appliquer à reconstituer l'Église, applaudissaient à son génie ; les conseils généraux des départements votaient des adresses; de toutes parts on exaltait une œuvre qui devait sauver la France.
Ce fut sous cette impression presque universelle qu'on se prépara à promulguer la loi sur le Concordai. On savait-^ que la nomination des douze évêques constitutionnels avait
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troablé bien des âmes. Les diocèses oîi ils devaient exercer leur mission avaient adressé des plaintes au gouvernement. Le cardinal Caprara s'était inquiété de ces gémissements de la piété ; on le suppliait dans ces lettres de ne point donner Tlnstitution canonique à des apostats; mais les engagements du Pape étaient sacrés, et le légat chercha à calmer les alarmes sans manquer aux conventions. Il fît proposer aux évêques de la constitution civile des déclarations qui parurent désarmer les scrupules; et enfin tous les évèques canoniquement institués furent admis , dans réglise de Notre-Dame , à la plus imposante solennité qui se fut vue dans les siècles de la Monarchie , et que Timagination chrétienne eut jamais pu concevoir, après les dix ans de sacrilège et de délire que Ton venait de traverser.
Le jour de Pâques, 18 avril 1802 (2i8 germinal an X), dès 8 heures du matin, la loi du Concordat avait été pubhée dans Paris avec la plus grande pompe par le préfet de police. H était accompagné des douze maires et de leurs adjoints, des commissaires de police, des juges de paix, des officiers de Tétat-major, des officiers de la gendarmerie de la Seine; plusieurs détachements de cavalerie, ayant à leur tète un corps de trompettes, précédaient et suivaient le cortège *.
A 11 heures, le cardinal-légat se rendit à Notre-Dame avec sa suite romaine ; après lui entraient tous les évêques ; à leur tète, un vieillard , presque centenaire, M. du Belloy , archevêque de Paris. A cette vue tous les fronts s'inclinaient, tous les cœurs étaient émus; des larmes coulaient des yeux. Le vieillard s'avança parmi des flots de peuple à genoux, bénissant ces fidèles , qui la veille, peut-être, ne se souvenaient pas qu'il'y avait un Dieu, et il s'en alla ainsi jusqu'à l'autel, marchant à peine et étoufiant son émotion.
Puis vinrent les autorités militaires, civiles, judiciaires, le corps diplomatique , les ministres.
Et enfin le bruit des tambours battant aux champs an-
* Mém.lM.
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nonça les consuls. L'archeyftque alla les receyoir sous le dais. La>pompe ancienne de la royaaté catholique reparaissait; rfeglise triomphait dans les honneurs qu'elle rendait aux pouvoirs nouveaux.
Le légat célébra la messe ; après Févangile, les évèques, appelés par le secrétaire d'Etat , prêtèrent entre les mains du premier consul le serment prescrit par le Concordat; un Te Deum couronna ces solennités.
Ainsi , Dieu venait de se jouer de Fathéisme, et il repa* raissait vainqueur sur Tautel où la Révolution avait montré une prostituée nue comme emblème de la raison toureraine.
Mais la consommation de ce grand événement ne devait pas faire évanouir les difficultés et les conflits oui naissent mfailliblement du contact des hommes et de la conduite des affaires.
Ce n'est point le lieu de raconter les défiances et les passions qui s'allumèrent en quelques lieux , àla vue des évoques que la Révolution avait intronisés, et dont quelques* uns avaient accepté la paix de l'Bglise avec une soumission douteuse. Le Gouvernement s'épuisa d'efforts pour désarmer ces irritations ; mais aussi son intervention prit parfois des allures qui alarmèrent la foi catholique. D'autre pari, les évoques de l'ancienne Eglise de France, qui avaient refusé de se démettre de leurs sièges , étaient une occasion de trouble pour les consciences. Quelques-uns renoncèrent à l'exercice de leur juridiction , sans renoncer à leur droit ; c'était laisser àla situation nouvelle une déplorable ambiguïté. D'autres protestèrent avec plus d'éclat, et il s'établit sous leur autorité des réunions dissidentes , qui menacèrent l'Eglise de France d'un long déchirement ; le temps seul devait enlever ces germes d'anarchie ; la Nation avait salué avec transport ce renouvellement de son Eglise , et en dépit des incidents qui en troublaient la conduite , la Religion reprenait son empire , et les peuples se réjouissaient de la voir reparaître avec ses rites , avec ses honneurs et avec ses pompes.
1801-180%. — Pendant que s'était faite cette laborieuse
niSTÛIBB DB FBiKGB. 103
reconstitution de FÉglise de France , les événements politiques avaient suivi leur cours avec rapidité.
Les deux gouvernements de France et d'Angleterre, en souhaitant la paix , feignaient de ranimer la guerre. Bonaparte se sentait en cela secondé par les instincts nationaux. Depuis la Révolution, la haine de TAngleterre était entrée dans le cœur de tout le peuple ; c'est à FAngleterre qu^on attribuait tous les désastres, tous les crimes même, et tout dessein apparent ou soupçonné contre TAngleterre était applaudi par ce qu'on appelle en France Topinion, et qui n^est le plus souvent, dans notre mobile nation, qu'un entraînement aveugle de faveur ou d'antipathie , de pré*' vention ou de crédulité.
n avait été aisé à Bonaparte d'exalter cette passion par le projet vrai ou simulé d'une expédition contre l'Angleterre, et on l'avait vu former à Boulogne une flottille composée d'une multitude de petits armements, au moyen desquels, pensait-on, il devait lui être facile de jeter une armée de quarante mille hommes sur les côtes anglaises. Depuis le traité de Campo-Formio , Bonaparte avait été soigneux de tourner sur ces préparatifs les regards de la Nation; l'imagination populaire se plaisait à ce dessein de croisade, et, quelle qu'en fût la chimère , il avait suffi pour étonner l'esprit plus sérieux des Anglais : aisément on croyait que celui qui avait vaincu les Alpes pouvait aussi dompter la mer. La flottille de Boulogne fut attaquée à (Jeux reprises par l'amiral Nelson (août 1801) ; mais sa tactique ne put entamer cette masse de petits esquifs , et il se retira , non sans avoir éprouvé de grands dommages.
Ainsi la guerre servait à la paix; et des deux côtés les négociations prirent une grande activité.
Tout, d'ailleurs, n'était pas propice à la France, L'expédition d'Egypte venait de s'achever par la reddition d'Alexandrie. Trois mille hommes seulement survivaient dans la pJace. Exténués par la faim et par la lutte , ils cédèrent au nombre et à la nécessité : par la capitulation , le commandant turc et l'amiral anglais llulchinson s'engagèrent i\ les ramener en France. Telle était l'issue d'une expédition
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conçue avec Tappareil des conquêtes. Bonaparte a écrit que par l'Egypte il prétendait toucher l'Asie , et là attaquer et renverser tout l'édifice de la puissance anglaise : magnifique rêverie , qui supposait que la victoire ne dût jamais manquer à ses armes. Ce qui est certain , c'est que Texpédition d'Egypte avait été une diversion politique , et telle a été depuis la complaisance nationale , qu'on a consenti à en exalter la grandeur sans juger sa vanité , et même sans déplorer son désastre.
Plus au loin, la Révolution de Saint-Domingue avait de fatales et de sanglantes alternatives. Le noir Toussaint- Louverture avait d'abord paru servir d'instrument au gouvernen^ent français; bientôt il s'était établi maître de la colonie : « Je suis, disait-il, le Bonaparte de St-Domingue. »
Bonaparte n'était pas homme à se plaire à de telles similitudes de gloire ; et déjà il mûrissait ses desseins contre cet orgueil ; mais , d'abord , il voulait se montrer l'arbitre Jde l'Europe. En Suisse, il dictait des ordres à la diète; en Hollande , à Milan , à Gênes, il inspirait et commandait la politique. A Madrid, il imposait deux traités avec le Portugal et avec l'Espagne ; par le premier , la Guyane française devait étendre ses limites jusqu'à l'embouchure des Amazones ; par le second , la Louisiane , cédée à l'Espagne en 1793 , était rétrocédée à la France.
La paix avec l'Angleterre couronna ces actes politiques. Les articles préliminaires furent signés au mois d'octobre ; Bonaparte voulait qu'on crût à sa modération, plus encore qu'à sa puissance , et il entraînait à volonté les opinions et les jugements. La paix fut populaire comme la guerre l'avait été ; la France crut avoir conquis pour toujours le prix de ses malheurs et de ses victoires. Aux préliminaires de paix avec la Grande-Bretagne , succéda un traité de paix avec la Russie (8 octobre), et le lendemain des préliminaires de paix étaient signés avec la Porte. L'Europe, après dix ans de batailles , allait respirer ; à peine vit-elle qu'à ce moment s'élevait et s'affermissait un pouvoir pour qui la paix comme la guerre était un moyen d'empire.
1802.— C'est lorsque ces traités furent signés ou conve-
nus avec les divers Etats , que Bonaparte songea à lancer sur Saint-Domingue une expédition formidable. La politique eut mieux profité peut-être aux intérêts de la France ; la guerre répondait mieux aux instincts do Bonaparte. Des armements se firent dans les grands ports de TOcéan; une armée de vingt-deux mille hommes fut destinée à aller reconquérir cette colonie , et venger les atrocités qui Tavaient désolée; mais aussi , par cette expédition , il put éloigner de France les généraux etles officiers dontrindépendance inquiétait ses autres desseins. Le général Leclerc eut le commandement de Tarmée; le vice-amiral Villaret-Joyeuse celui de la flotte ; le premier , inégal à sa mission par sa forfanterie; le second, digne d'illustrer les revers par sa dignité *.
Le dessein de Bonaparte était de faire plier sous Tépée la volonté et la liberté des noirs de St-Domingue. H donna à Texpédition des ordres implacables ; c'était une guerre d'esclaves qui devait se faire sans merci. Toussaint-Louverture ne s'était point déclaré Fennemi de la France; il semblait même vouloir constituer St-Domingue en des conditions qui assurassent son droit à la métropole. Cet homme n'était pas sans génie, et il sentait sa valeur; il écrivait à Bonaparte en ces termes : « Le premier des noirs au premier des blancs, d D n'avait pas pour cela réussi à désarmer les antipathies du premier consul. Toussaint-Louverture, dit un écrivain observateur, relevait de bonne foi les ruines accumulées par Robespierre et par Grégoire; il dominait les autres noirs, il expulsait les Anglais, il reconnaissait la supériorité de la France '. Bonaparte sembla importuné de ce rôle ; et ce qui pouvait être un secours , devint une inimitié et une lutte.
Février-Mai. — Lorsque parut cette armée française envoyée pour la vengeance plus encore que pour la con« quête, Toussaint était prêt à la résistance ; elle fut désespérée. Son lieutenant Christophe, ne pouvant défendre la ville du Cap, la livra aux flammes; la splendide cité, deux
* Voyez les Mémoires eu comte de Vaublanc sur le général leclerc , tom. 111.
* Le marquis de Villeneave, Agonie de la France.
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fois incendiée, finit par être un amas de cendres. Les Noirs se défendirent par Fextermination , par la ruine et par le meurtre durant trois mois ; à la fin, Fermée resta maîtresse ; cinq mille soldats avaient péri dans cette guerre acharnée; mais nulle haine ne s* était éteinte; Christophe se livra, Toussaint capitula avec Dessalines ; on crut la conquête consommée ; la révolte n'était qu'assoupie ; il restait le plus grand de tous les périls, la sécurité.
25 mars. — Pendant ce temps, la paix se signaità Amiens entre TAngleterre d'une part, la France, TEspagne et la république Batave d'autre part : paix célèbre et applaudie, qui couronnait dix ans de guerre par la ratification des conquêtes delà France, et par la reprise des colonies dont l'Angleterre s'était emparée. Seulement l'île espagnole de la Trinité et l'île hollandaise de Ceylan restaient aux Anglais; l'île de Malte devait être restituée à l'Ordre de St-Jean de Jérusalem reconstitué, et elle resterait indépendante comme autrefois.
Telle était donc la situation de la France, telle que venaient de la reconnaître les traiiés signés avec toute l'Europe. Elle restait en possession des Pays-Bas autrichiens, de la Flandre hollandaise avec le cours de l'Escaut , d'uno partie du Brabant hollandais, des forteresses de Maëstricht , de Venloo ; de toute la partie de FAllemagne enfin, qui longe la rive gauche du Rbin , et qui s'étend de la Hollande à la Suisse ; elle gardait Avignon avec tout le comtat , et la presque totalité de Févêché de Bàle^ la Savoie avec Nice et Genève. Elle retenait, on outre, hors de son territoire ainsi limité, une sorte de suzeraineté sur les petits Ëtats d'Italie , sur les républiques suisse et ligurienne, et sur la république italienne enfin , fornioe do la Lombardi'^ autrichienne, d'une partie de FËtat do Venise, des État^; de Modène , et des trois légations pontificales du Ferrarais, du Bolonais et de la Romagno. Son territoire s'était agrandi, et sa domination embrassait, sous lo nom de protection, une grande partie des états libres; devant cllo, FAutriche avait incliné sa politique comme ses armes; la Prusse seule, qui s'était retirée des luttes, gardait un reste
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de force et d'indépendance, inégale, toutefois, à la pré* pondérance française partout reconnue. Jamais la France n^avait été si puissante depuis Louis XIV ; il ne devait lui manquer que d'affermir, par la modération , une paix si utile et si triomphante.
Bonaparte n'eut donc qu'à reprendre ses desseins de réparation politique à Fintérieur. Tout lui était propice, et l'histoire s'étonne que sa pensée tout entière ne se soit pas appliquée à la poursuite d'une telle gloire.
Ce fut néanmoins la première impulsion de son esprit. U voulait achever la Révolution en la disciplinant ; il commença par la désarmer.
La France restait coupée en deux portions ennemies; il résolut de les réconcilier. Déjà il avait dans ce dessein donné satisfaction aux pensées de foi qui avaient fait la principale force des protostations catholiques et royales contre la tyrannie révolutionnaire ; il songea de même à donner satisfaction à une autre sorte do fidélité, à celle qui avait poussé hors de la patrie des multitudes de Français sous le nom d'émigration.
Ici se présente le plus dramatique épisode des temps modernes, celui de tant d'exils forcés ou volontaires qui avaient dépeuplé les hauts rangs de la société française , et voué à toutes les angoisses de la privation dos familles longtemps accoutumées à toutes les déUces du luxe et de l'opulence.
En 1798, une supputation du nombre de ces Français expatriés le portait à 1^,000*. Quelle qu'eût été la cause
* A cette époque , dit un annaliste contemporain , une broehare pique U enriofiitë par les détails qu'elle contient sur rémigration. Elle désigne les qualités et le nombre des émigrés de la manière suivante :— Prêtres, 28,000.— Militaires nobles, 8,492. -^ Nobles non militaires , 16,922. — Parlementaires, 404. — Hommes de loi , 2,867. — Banquiers, 230. — Négociants, 7,800.— Notaires, 324.— Médecins, 528.— Chirurgiens, 540. —Propriétaires , 9,933. — Guhivatenrs , 3,208. -- Marins nobles , 2,000. —Femmes nobles , 9,000. — Religieuses , 4,428. — Artisans , 22,729. — Femmes d'artisans , 3,000. — Domestiques , 2,800. •— Enfants des deux •tes, 3,083.— Total , 126,3*8.
Mémorial (m Journal hUU de laRév, franc. 2» vol., page ^37.
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qui les avait jetés sur les terres étrangères , que ce fût la fuite des échafauds, que ce fût Tespérance de renverser par la lutte des régimes odieux, que ce fût même un esprit de chevalerie mêlée de souvenirs peu en rapport avec les idées générales d'une société nivelée, celte fidélité à d* anciennes lois , ce sacrifice pour la monarchie des aïeux, ce courage à braver toutes les souffrances pour garder la dignité, faisaient de Témigration française un spectacle qui appelait à la fois le respect et la pitié.
L'histoire des émigrés ne s'est offerte le plus souvent qu'au point de vue d'une révolte armée contre la patrie ; et alors le jugement s'est faussé , parce qu'il est devenu une expression de courroux contre des traîtres et des ennemis.
On n'a pas songé que la patrie elle-même était un champ de bataille. La guerre était partout, et nul pouvoir ne s^élevait , que cent factions ne fissent effort aussitôt pour le renverser par la violence , par les armes, par le crime ou par ce qui portait le nom de lois. La force était maitresse, et il n*7 avait donc point de scrupule de conscience à l'attaquer parla force. Aussi lorsque l'Histoire a repris sa gravité, l'émigration a cessé d'être flétrie comme un attentat ; la pohtique ne s'est réservée que le droit de la juger comme une faute, et encore cette faute, trop motivée par l'initiative des proscriptions, avait au moins été afîaiblie par l'héroïsme et expiée par le malheur. Et c'est surtout ce côté dramatique que l'Histoire devra découvrir aux hommes , profond sujet de méditation qui s'ajoute tristement aux leçons sorties de l'histoire du xviu* siècle.
Les émigrés , élevés pour la plupart dans les habitudes d'une société sceptique , ne surent pas tous reconnaître , dès le début, ce qu'il y avait de mystérieuse expiation dans leurs adversités. Plusieurs s'étaient plu d'abord à garder leurs allures méprisantes pour la religion; ils ne soupçonnaient pas qu'ils payaient cruellement les incrédulités de leurs races. On en vit , et même parmi ceux-là qui, revêtus du caractère de prêtres et d'évêques, devaient l'exemple de la gravité et du sérieux de la vie , on en vit qui eurent
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peine è désapprendre sur le sol étranger les habitudes de frivolité , de plaisir ou de vanité où s'était endormie la noblesse française , et surtout la noblesse de cour. Quelques-uns enfin , ignorants des temps nouveaux , avaient emporté hors de France Tardeur des jalousies et des prétentions qui s'ébattaient à Versailles; et Goblentz, à cet égard, étala de tristes exemples ^ Tous, néanmoins, avaient trouvé dans les ressouvenirs du vieil honneur , tradition mal effacée par les vices modernes , une excitation qui d'abord parut suppléer à Fénergie que donne la vertu, et plus tard les disposa à la résignation et au courage que donne la foi.
Une fois sortis de France, on les vit courir, jeunes et vieux , partout où s'offrit un poste d'honneur et de péril. Par degrés ils formèrent des régiments qui furent mêlés à toutes les grandes batailles du Rhin ; le régiment Roya^ Emigrant fut célèbre entre tous; il eut pour rivaux les régiments de Rohan , de Choiseul , de Damas , de Béon , de Perigord, de Salm , de La Châtre , et la légion de Mirabeau. Un régiment de Malte était sous les ordres de Fargues , commandeur de la langue d'Auvergne.
En Espagne , les émigrés entrèrent dans l'armée ; le marquis d'Apchies fut surnommé par les Espagnols le brave des Pyrénées.
En Angleterre, dix régiments furent formés sous les noms de BrogUe , de Castries , de Béthisy , de Viomesnil , d'Autichamp, de Laval - Montmorency , de Mortemart, d'Hector, d'Hervilly et du Dresnay. Uoirégiment d'artillerie était commandé par le comte de Rotalier; l'élite de ces corps alla périr dans l'entreprise fatale de Quiberon , expédition restée mystérieuse dans l'histoire , et couronnée par d'affreux massacres. Dans cette tentatve mal concertée , on vit le comte de Rossel , ancien capitaine de vaisseau , âgé de soixante-douze ans , conduire un corps
' Voyez à ce sujet les récits du cardinal Pacca ; il était nonce , et il fat témoin des premières légèretés de l'émigration.— Jf^m. OEuvre$ dt^ venet, nonciature de Cologne,
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d'officiers yétérans, tous décorés de la croix de Sainte Louis : tous se firent tuer*.
On sait la gloire que le prince de Condé s*acquit aux guerres d* Allemagne, à la tète de cette organisation militaire , où des officiers étaient soldats , où la vieille gentilhommerie de France n^avait d* autre distinction que la misère « d'autre privilège que l'exemple du courage etde rhéroïsme.
C'est en commandant à de tels hommes, que Louis XVIII put parler et agir en Roi devant le monde. On l'avait vu s'en aller d'asile en asile, poussé par les alternatives de la victoire. Mais tant que ces corps d'émigrés gardaient leurs armes, il put se croire roi de France, et défier à la fois les proscriptionsdela Révolution etles lâchetés de la politique.
Toutefois l'émigration avait besoin des subsides des puissances étrangères, et lorsque des traités étaient intervenus pour apaiser les calamités de laguerre , les corps d'émigrés avaient été obligés de se disperser , et tout secours avait manqué aux fugitiDs. Alors l'émigration présenta un spectacle lamentable.
Dès 1794, elle avait pu pressentir la série d'épreuves qui s'ouvrait devant elle. Au mois d'octobre , le Rhin avait été envahi par les armes de la République , et tout s'était rempli aussitôt de fuites précipitées. « Ce qui excitait surtout en moi une profonde pitié , dit un témoin de ces fuites, fugitif lui-même : c'était de voir, sans que je pusse leur venir en aide, de vénérables ecclésiastiques français, quelques-uns même à cheveux blancs, portant leurs sacs de voyage sur leurs épaules , et des dames françaises, nobles et délicates, toutes baignées par la pluie , marcher tous péniblement dans une fange profonde où l'on enfonçait jusqu'à mi-jambe '. »
Telles avaient été les premières fuites de l'émigration qui ne portait pas les armes , tandis que les hommes armés suivaient les tristes vicissitudes de la politique et de la guerre. Mais à la fin, hommes et femmes furent envelop-
' Mémoires du général Dammartin, sur la "Révolution et VémigrmMon^ * Le cardinal Pacca. — Mém, , nonciatuf de Cologne.
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pés dans le môme sott; dès que les émigrés ne furent plus des auxiliaires, TEurope ne vit dans rémigration qu'un péril , et devant ces héros sans patrie le monde entier fut sans pitié.
A la paix d* Amiens , les émigrés armés étaient chassés de partout ; le séjour de TAutriche leur était interdit ; Tarmée de Gondé fut licenciée ; on vit çà et là errer ses débris « En même temps , les régiments de Gastries et de Hortemart étaient dissous en Portugal par ordre de TAngleterre. On a vu comment la Russie avait fait de son hospitalité de Mittdu une barbarie ; il y eut un moment oîi tant de fugitifs ne surent plus où porter leurs pas , où reposer leur tète.
Toutefois , une autre sorte d'hospitalité restait ouverte aux émigrés reçus ou tolérés comme des particuliers fugitifs ; on laissa la pitié privée s'attendrir sur leurs malheurs et leur pauvreté. Quelques-uns , que le mérite distinguait dans cette égalité d'infortune , furent élevés à des emplois ; en Russie , mais sous un autre czar (Alexandre) , le duc de Richelieu devint gouverneur de province ^ et le marquis de Gapèles commanda une escadre contre les Turcs. En Autriche , M. de Turpin se plaça au premier rang des ingénieurs *. En Angleterre , plusieurs prirent part à des expéditions lointaines ; d'autres devinrent instituteurs de la jeunesse. A Pctersbourg, un. prêtre , l'abbé Nicole, avait fqrmé.une éeole de jeunes gentilshommes ; il avait pour auxiUaires un capitaine de vaisseau et un capitaine de dragons *. De pauvres Français, dépossédés de leurs biens, de leurs emplois, de leurs honneurs, de leur patrie, s'en allaient prenant possession de l'intelligence des autres peuples : c'était comme une glorieuse vengeance des iniquités du sort.
Hais ce n'était là qu'un petit nombre, et la multitude des émigrés restait en proie au dénûment. Plusieurs à qui réducation avait manqué , s' essayèrent à des métiers, d'au-
' Mém. da général Dammartin , sur la Révolution et Vémigratton, • Mém, de Vahhé Georgel,
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très au négoce ; on en vit qui se firent ouvriers , les uns serruriers, tourneurs, lesautres menuisiers, hommes de peine* Le comte de Hurinais , chevalier de Halte, ancien député à rassemblée constituante, tournait, à Londres, des chevilles de violon; il vécut de cette industrie. On ne saurait tout dire , et pourtant THistoire ne saurait laisser perdre ces souvenirs : nulle leçon plus touchante ne saurait être donnée aux hommes. Ces gentilshommes à qui la vie, au début, n'avait dû apparaître que souriante, la voyaient couler en des angoisses d*autant plus amères que leur courage n*avait pas été dressé à les endurer. A Hambourg, il y eut jusqu'à 35 mille émigrés ainsi voués aux tortures d'une privation à peine adoucie par l'industrie ou par l'aumône. Parfois les femmes vinrent en aide aux hommes par le travail de leurs mains. De jeunes filles du plus beau nom s'exercèrent à des professions étranges : on en vit qui furent garde-malades , blanchisseuses , revendeuses , marchandes de modes , filles de boutiques *. Le même spectacle s'étala dans les autres capitales , à Londres surtout. Dans cette dernière ville, les contrastes furent plus cruels encore : en regard de l'aristocratie anglaise et de ses splendeurs, s'étalaient les haillons de soie de la noblesse de France. Là aussi les femmes furent des exemples de courage. Elles apprirent à travailler, et elles travaillèrent avec orgueil: une jeune fille se fit porteuse d'eau pour ne devoir pas à l'aumône le pain dentelle nourrissait sa mère. Jamais, dans les histoires, ne s'étaient vus de tels jeux de l'adversité ; la Providence semblait se plaire à laisser tomber goutte à goutte la coupe des maux sur ces races antiques, qui s'étaient depuis cent ans jouées delà fortune. Et, toutefois, la Religion fut ingénieuse à tempérer ces amertumes. Les prêtres catholiques s'étaient attirés partout le respect par la dignité de leur résignation et par la sainteté de leur vie. Devant ces vertus et cet héroïsme, les dissidences sectaires et hérétiques s'évanouirent ; l'Angleterre fut hospitalière comme l'Espagne. Dans les mar-
* Mém» ou Journal hisU de la Révol,,tjom. II.
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chés de Londres, on voyait des femmes glisser des provisions dans le panier du pauvre prêtre , chargé de pourvoir à la nourriture de sa communauté de proscrits. Les haines nationales s'étaient amorties ; il ne restait dans les âmes que r attendrissement et le respect. Alors la charité put se livrer à ses industries ; il se fit des œuvres ingénieuses, dont Teiemple étonna et puis excita le zèle froid et réglé de Taristocratie anglaise ; l'aumône , enfin, ne fut plus seulement de la pitié, mais de Taffection. Le nom d'un prêtre mérite surtout d'être gravé dans l'Histoire, celui de l'abbé Caron. Ce saint homme remua la ville de Londres par des expédients qui ne sont connus que de la charité cathobque. Il féconda la pauvreté , et surtout il fît de ses bons exemples une prédication de piété meilleure que tous les secours offerts à la souffirance. L'émigration s'accoutuma de la sorte à s'incliner devant Dieu et à bénir des angoisses ainsi consolées; et ceux-là même qui avaient hérité des opinions rieuses et sceptiques du dernier siècle, apprirent de la foi, après dix ans de douleur, le secret de charmer les épreuves que l'impiété avait amoncelées sur leurs races.
Mais une épreuve plus cruelle que toutes les autres , c'était l'expulsion de la patrie. Tant que les émigrés avaient espéré la reconquérir par leurs armes, la lutte les avait distraits de leur souffrance; quand ils ne purent plus même combattre, leur souffrance devint amère et poignante; et c'est alors que plusieurs tentèrent de rentrer en France, soit en faisant demander au gouvernement nouveau de laisser fléchir la proscription, soit en se glissant furtivement pac les frontières, au risque d'affronter les lois et de courir à la mort.
Telle était donc la situation de ces masses de Français expatriés. Bonaparte avait vu aisément , dès le début , qu'il y avait là une blessure faite à des sentiments d'humanité et de morale. Les familles proscrites avaient gardé leurs racines en France, et la défiance de l'avenir était permise, tant que tous les citoyens n'avaient pas la même patrie.
Ses sentiments propres le disposaient d'ailleurs à cette espèce de justice, et bien qu'élevé par la Révolution, il T. L 8
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aimait à se rattacher à la société dans laquelle il était né , 6t que la Révolution arait btoyée sous ses pas. Les mémoires de Bourrienne Tattestent, et il nV avait pas Jusqu'aux bienfaits reçus en d'autres temps par sa famille qui ne lui fissent aimer ce souvenir. Ainsi, il arriva qu'après cette bataille de Marengo , qui lui mettait dans les mains les destinées de la France, mille demandes de faveur lui arrivèrent; et c'est alors qu'il se sentit la puissance de réparer le malheur des proscriptions, non-seulement par la bienveillance, mais par les lois*.
26 avril (6 floréal). — Un sénatus-consulte vint donc prononcer une amnistie pleine et entière pour tous les émigrés qui rentreraient en France avant le premier vendémiaire an XI (23 septembre 1802.)
Toutefois des exceptions furent réservées* Les listes d'émigrés présentaient des nomenclatures qui remplissaient neuf volun^és. Cent cinquante miUe noms y étaient inscrits; on les réduisit à mille noms.
Pùiâ , le ^tincipe de la spoliation n'était pas effacé ; seulement les biens non vendus devaient être restitués, et cela lùèmé constituait une inégahté dans la justice, et consacrait de nouveau le dépouillement.
L'acte d'amùistie, aveô ses resti*ictions, n'en constituait pais ttioins la ëoiidamnatiôn de la Révolution! Bonaparte put espère]" effacer la trace de ses proscriptions , et aussi fô^tifiet la France en lui ramenant ceux qili avaient fui les échàfauds.
• Bonaparte , cependatit , sbivait à l'aise ses autres de»* séiâs de réfOrni\9 intérieure;
* Voyez, dansles Métn. de Bourrienne, tom. IV, une lettre admirable d'an Tieux géDéral émigré , nommé Durosel Beaumanoir , réfugié à Jéïae^, qui rappelait à Bonaparte qu'autrefois il avait prêté à Bton p%te ^S lo&il pour l'édùchtion de ses enfants. La réponse de Bonaparte lut anssi admirable que celle de l'émigré. « Ne perdez pas une minute , disait-il à Bourrienne, cela est sacré. Envoyez dix fois la somme. Ëcrivez au général Durosel que j'aurai soin de lui. Je veux qu'il soit immédiatement rayé de la liste des émigrés Que de mal obt t&M ces blig&bds de la Convtdotièa ! Je le Véls , je ne pourrai Jamaii tout réparer. »
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l*'Mai. — Une loi organisa les écoles. Renseignement des humanités avait disparu , comme pour attester que la Révolution française était en dehors de ce qui constitue la culture de Tesprit. Les écoles reçurent une forme meilleure, si ce n'est que la religion n'eut pas sa juste part d'empire dans ce renouvellement des études. Tout se borna à une disciphne , où se retrouvaient quelques restes de tradition.
Alors aussi fut promulgué un sénatus-consulte, qui modifiait les conditions du pouvoir consulaire dans la personne de Bonaparte. La durée du Consulat devait être de dix ans ; le Sénat le prorogea de dix ans au delà de ce terme. « Le magistrat, disait le Sénat, qui a conduit tanc de fois les légions répubhcaines à la victoire, délivré ritalie, triomphé en Europe et en Asie, et rempli le monde de sa renommée ; qui a préservé la France des hoQrreurs de l'anarchie qui la menaçaient; brisé la faulx révolutionnaire, dissipé les factions, éteint les discordes civiles et les troubles religieux, ajouté aux bienfaits de la liberté ceux de l'ordre et de la sécurité, hâté les progrès des lumières, consolé l'humanité, et pac|Aé le continent et les mers , a les plus grands droits à la reconnaissance des Français. »
Bonaparte répondit :
« La fortune a souri à la République ; mais la fortune est inconstante; et combien d'hommes qu'elle avait comblés de sa faveur ont vécu trop de quelques années ! L'intérêt de ma gloire et celui de mon bonheur sembleraient avoir marqué le terme de ma vie publique au moment où la pak du monde est proclamée... Mais vous jugez que je dois au peuple un nouveau sacrifice ; je le ferai , si le vœu du peuple me commande ce que votre sufirage autorise. »
Paroles étonnantes , où perce un pressentiment douteux , où l'ambition domine la sagesse, où le calcul se trahit sous un semblant de sacrifice. Heureux cet homme si son génie avait été plus fort que son égoïsme!
Tout d'ailleurs tendait à raviver les instincts de la Monarchie , même dans les formes survivantes de la Repu-
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blique. Déjà Bonaparte s'était formé une coût, oh. se retrouvaient toutes les allures d'obéissance et d'adulation de la cour des rois , avec cet étrange contraste que les courtisans étaient des généraux. Quelques-uns de ses frères d'armes résistèrent à la sujétion; il les éloigna. Lannes continuait de le tutoyer, il l'envoya ambassadeur à Lisbonne. Son système était de soumettre la politique au génie de la guerre. Il transformait, par arrêtés, les généraux en diplomates , et parfois ses choix furent heureux. n envoya Andréossy à Londres , Brune à Constantinople; partout il montrait l'épée. « Ce n'était pas seulement un gouvernement absolu qu'il aspirait àfonder, ditBourrienne, mais un gouvernement militaire, ce qui était encore pis *. »
Quelle que fût à cet égard l'exagération de son dessein, Bonaparte n'était pas moins habile à pénétrer les conditions de l'autorité, si ce n'est qu'il les subordonnait à une volonté formidable de concentration en lui-même. Et c'est à cet excès qu'arrivent d'ordinaire les dictatures après les crises d'anarchie. Le renouvellement de la constitution et des lois n'en fut pas moins admirable; tout fut ramené à un esprit d'ordre et d'unité ; et comme le Conseil d'Etat avait ses restes d'indisciphne , c'est au Conseil d'Etat que Bonaparte se plut à attaquer de front les théories et les utopies révolutionnaires. Ce fut une lutte pleine d'intérêt; on le vit dans cette réunion sérieuse , dont il avait fait le centre des grandes affaires et des grandes réformes, entrer en lice avec les hommes les plus expérimentés et les plus doctes, s'attaquer à leurs syst^mes, et triompher d'eux par le bon sens. L'histoire des déUbérations du Conseil d'Etat met en lumière le génie de cet homme; c'est sa gloire principale, et d'ordinaire la moins aperçue.
Dès son arrivée au Consulat , il avait projeté de coordonner en un code de lois la nomenclature informe des lois anciennes et des lois nouvelles, vaste amas de ruines où se perdait la raison comme la justice. Après de Ion-
« Mém. f tom. V.
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gués études, nno commission fut formée pour consommer cette œuvre immense au Conseil d'Etat ; elle se composait des jurisconsultes Portalis, Merlin (de Douai) et Tronchet; elle était présidée par Gambacérès. Bonaparte suivit ses travaux, et souvent les rectifia par les illuminations soudaines de son esprit ; et de cette lutte d'idées, de science, d^opinion et d'expérience, devait sortir à la fin le Code Ci^ f>i/, appelé ensuite le Code Napoléon^ résumé de ce que la monarchie avait légué de lois applicables à tous les temps, et de ce que la révolution avait conçu de lois applicables particulièrement aux temps nouveaux.
Dans cette transformation générale, les questions d*Etat durent appeler les inspirations de Bonaparte, et son génie alors fut plus à Taise.
Ici se révélaient les instincts de monarchie pure. Lors^ qu'il fallut interpréter la constitution de Tan YIII , en ce qui concernait les traités , cette pensée d'autorité se ât jour avec éclat. Quelques-uns voulaient, au Conseil d'Etat, que les traités fussent proposés par le chef du gouvernement , puis discutés au Corps législatif^ et enfin promulgués comme des lois. Bonaparte se récria contre de telles énormités de droit politique qui devait rendre impossible toute convention avec les autres Etats. « C'est pour avoir le plaisir défaire de l'opposition, disait-il à un de sesconûdents, qu'ils invoquent la constitution; si la constitution dit cela , elle ne sait ce qu'elle dit. » Aussi ne tarda-t-il pas à la détruire.
Déjà elle tombait d'elle-même ; le pouvoir du consulat une première fois modifié allait l'être encore ; tout tendait à rendre permanent le pouvoir suprême, et tandis que le Sénat se prêtait, par ses sénatus-consultes, à ces transformations de puissance, l'opinion publique était provoquée sur des questions de doctrine qui touchaieut à la base même de la révolution.
La liberté de la presse était la principale de ces questions, et celle aussi qui heurtait le plus violemment la pensée de Bonaparte.
Au milieu des intrigues qui s*étaient soudainement ou-
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vertes pour trapsformer le consulat décennal en consulat à vie , un député , qu^on avait vu appliqué à associer les idées de liberté et de pouvoir dans ses opinions et dans ses écrits, Camille Jordan (de Lyon), jeta tout à coup une brochure où il demandait cette liberté de la presse , déjà revendiquée par d'autres, et notamment par Lafayette.
A Tapparition de ce livre , Bonaparte bondit de colère , comme à la vue d'une agression. « Comment, s'écnait-il, je n'en finirai donc pas avec tes boute-feux ! Des bavards qui voient delà politique sur du papier, comme le monde su» une carte ! Vraiment, je n'aurais qu'à les laisser faire , et cela irait bien, ma foi! Camille Jordan^ que j'ai si bien accueilli à Lyon , lui aussi , il demande la liberté de )a presse ! Non, sûrement ils ne l'auront pas. 11 vaudrait autant monter tout de suite en voiture , et aller viyrç dans une ferme à cent lieues de Paris ! »
Telle était l'aversion de Bonaparte pour la liberté d'écrire. La presse était plus qu'un péril publie, c'était une personnalité , et il y répondait par le sarcasme et par l'injure. Des bavards ! des idéologues ! des phraseurs ! Ainsi appelait-il les écrivains politiques ; et te plupart n'avaient que trop bien justifié cette antipathie et ce mépris.
Toutefois il honorait ce que l'opinion politique avait de grand ; et sb haine pour les parleurs ne Tempêcha pas de rendre hommage aux avoeets et aux jurisconsultes de savoir et de courage.
Lorsqu'il fallut reconstituer le tribunal de cassation oli siégeait Target comme président , il mit Tron^het à sa place. Le premier avait refusé de défendre Louis XVI et le second l'avait défendu ; ainsi faisait-il la dii^inctioo des lâches et des vertueux *.
C'est par un sentiment analogue qu'il s'appliqua à effacer ce qui pouvait , aux yeux des peuples , paraître consacrer les crimes révolutionnaires. Le régicide lui faisait horreur; un de ses premiers actes avait été de supprimer la fête an-
' Voyez, à ce sujet , la con¥«sat|on de Bdnapartetàvec Bourrienoe.— > Mémoires, tom. IV , page 68.
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nive^Baire du 21 janyi^ , solennité sinistre par laquelle la Révolution semblait avoir voulu s'assurer d* avance la comiplicité des générations , comme pour s'absoudre de son attentat, £t de la sorte il accoutuma la France à honorer ce qui Qtait beau , à respecter ce qui était innocent^ et il rattacha r autorité à des traditions d'estime et d'honneur qui s'étaient perdues dans la confusion révolutionnaire.
Après de telles préparations , il pensa qu'il pouvait aller jusqu'à raviver les souvenirs de la chevalerie , et c'est alors qu'on vit naître cette institution de la Légion-d'Honneur , audacieus^ nouveauté qui allait donner un démenti aux théories d'égalité de la République.
Le 19 mfû , cette proposition était portée au Corps législatif. L'ordre nouveau était destiné à servir de récompense publique aux actes d'héroïsme mibtaire et aux grands services civils. Les survivants de la démocratie frémirent de ce projet, qui fut à peine adopté par les assemblées. Maid-les desseins de Bonaparte n'en étaient que plus excités, et il avait en lui-même le pressentipient des miracles de courage qu'enfanterait l'appât de cette distinction , chez Ci^M^-là même qui en accueillaient l'apparition avec des irçnies.
Tout d'ailleur3 ^e hâtait , e t la France courait à un maître.
2 août. — Bientôt un sénatus-consulte déféra à Bonaparte \^ Cpp^uUt jà vie. Le peuple avait été consulté ; trois millions cinq c^nt soixante-huit mille cent quatre-vingtdnq suffrages ratifièrent cette transformation nouvelle du pouvoir. Le Sénat courut aux pieds du consul avec des adulations, et le consul retrouva des paroles de sacrifice. « La vie d'un citoyen, dit-il , est à sa patrie. Le peuple veut que la mienne tout entière lui soit consacrée. J'obéis à sa volonté. La liberté, l'ég^lit^ , la prospérité de laFrançe seront assurées. Le meilleur des peuples sera le plus heureux. Content alors d'avoir été appelé , par ordre de celui de qui tout émane , à ramener sur la terre Tordre et l'égalité , j'entendrai sonner la dernière h^urq saps regret comme sans inquiétude sur l'opinion des générations futures. »
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Dqux jours après , un sénatus-consulte organique modifiait la Constitution de Fan VIII. Ce fut comme une constitution nouvelle , et à celle-ci comme à toutes les autres , les adulations promettaient Fimmortali té. « Dans ce temple national, s*écria François, de Neufchâteau, la constitution doit reposer sur Fautel du dieu Terme » *. Toujours est-il que les modifications nouvelles tendaient à concentrer la puissance politique , et à faire servir les institutions de la République à détruire tout vestige de liberté.
Et aussi les di^^positions nationales se prêtaient à cette discipline de la Révolution, qui , sous le pouvoir absolu , gardait les apparences de Fégalité.
La société avait retrouvé la sécurité, et la Religion applaudissait à ces retours de paix et d*ordre. Tout semblait propice à Fambition dé Bonaparte , et plus il serait maître, plus la France se croirait sauvée.
Toutefois , les réformes donnaient lieu parfois à des réisistances, soit qu*elles blessassent les instincts de la société nouvelle , ou les souvenirs de la société ancienne.
Ainsi , le Concordat ne s* était pas établi sans choquer plus d'une opinion, et le Gouvernement, qui cherchait dans la Religion même un instrument de politique , crut utile d'exagérer la force que pouvait lui donner cette pacification de FEglise.
Autour de lui survivait cette ancienne école parlementaire , qui , dans la Révolution , avait été supplantée par une école d'athéisme ; et le Concordat avait ravivé la tradition de ses préjugés et de ses haines pour Fautorité de FEglise. Aisément elle put exciter dans l'État des animosités d'une autre sorte , et provoquer contre Findépendance du clergé des règlements d'administration pires que les coutumes qu'il avait autrefois subies ; ou que même il avait semblé pouvoir approuver dans une constitution politique, qui faisait de l'Eglise une partie essentielle de FEtat.
D'ailleurs , le Concordat offrait un prétexte à Fintervention du Gouvernement dans les choses de la Religion. U
* Moniteur , n» 225 , an XII.
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avait été dit , au premier article , que le culte serait public , « en se conformant aux règlements de police que le Gouvernement jugerait nécessaires pour la tranquillité publique. » Le vague de ces paroles parut suffire à autoriser des règlements qui livraient à TËtat Tinterprétation du Concordat ; et bientôt parut un acte public sous le tilre d*>irtides organiques de la comention du %6 messid/yr an IX. Le titre premier portait : Du régime de VEglm catholique dans ses rapports généraux avec les droits et la police de l'Etat, (Tétait un concordat tout nouveau , si ce n*est quMl était passé par une des deux parties eontractantes, à Fexclusion de Fautre.
Il fut aisé à Portalis de trouver, dans les coutumes de la monarchie > des exemples ou des principes en confirmation des règles nouvelles qu*il lui plaisait d* établir *. Mais, outre que ces coutumes étaient aggravées dans les articles organiques, on ne songeait pas que la situation tout entière était changée , et que Texistence du clergé dans la société, telle que la Révolution venait de la faire , était sans analogie possible avec celle qu'il avait eue dans les siècles précédents. Le clergé n*ét2fit plu« ni un corps politique , ni un corps civil. L'État ne le pouvait donc atteindre à ces deux titres par des lois faites à sa fantaisie. Aussi les articles organiques furent considérés paar TEglise comme une usurpation de puissance , et Thistoire les signale comme un exemple de la facilité avec laquelle la politique corrompt tout, même le bien.
Quoi qu'il en soit , le Pape se plaignit des articles orgor' niqv£S; les évoques espérèrent qu'il leur serait facile de les éluder ; on fît des deux côtés quelques efforts pour adoucir , sinon pour éviter les conflits; et il ne resta alors , dans la pensée de la France comme de l'Eglise , que l'impressien de l'acte extraordinaire qui avait relevé les autels, en renversant tout le vieux édifice du clergé de France , et satisfait la conscience générale , en attestant la souveraineté du Pape que toutes les sectes croyaient pour jamais
' Yoyei 8on mpj^tU^Discoturs, rapport et travaux, etc., 1** partie.