‹ Histoire de FranceChapitre 2 sur 16 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

LÀ GAnS ROMÀITfE.

La conqu^e. — « Les résultats de la seconde guerre « punique furent immenses pour la colonie phocéenne. « Les établissements carthaginois étaient détruits, la Cam- « panie et la grande Grèce horriblement saccagées et es- « claves , la Sicile épuisée : Massalie hérita du commerce « de tout rOccident. Durant et après la troisième guerre « punique, elle suivit en Afrique, en Grèce, en Asie, les « Romains conquérants. Partout où l'aigle romaine diri- «c geait son vol, le lion Massaliote accourait partager la « proie. La ruine de Carthage, la ruine de Rhode, l'assu- « jettissement des métropoles marchandes de l'Asie Mi- « neure, livrèrent à cçlte ville le commerce de l'Orient « comme elle avait celui de l'Occident. Un instant le com- « merce de Funivers entier fut concentré dans ses murs. « Mais toute cette grandeur était factice, toute cette pros-

« périté précaire, Massalie le sentait bien. Afin de se « prémunir contre des revers inévitables, elle songea à « conquérir pour son compte ; elle voulut devenir puissance « territoriale en Gaule, comme la république de Carthage « l'avait été en Afrique et en Espagne. » (Amédée Thierry, Histoire des Gaulois),

Un tel projet n'était pas facile à exécuter au milieu des belliqueuses populations qui entouraient la future Carthage. A peine Massalie a-t-elle commencé ses empiétements que les Ligures prennent les armes et fondent sur ses colonies. Elle se crut au moment de périr ; alors elle tourna les yeux vers cette puissance à l'ombre de laquelle elle avait grandi, et demanda du secours. De tout temps une vieille amitié avait existé entre les deux peuples ; une tradition voulait que, lors du sac de Rome par les Gaulois, les Massahotes eussent envoyé à leur alliée une grosse somme pour lui aider à relever ses murs, et puis c'était un premier pas de fait au delà des Alpes : une légion partit sous les ordres du consul Opimius (154). Les Ligures sont battus et Massalie délivrée. Mais les Romains n'avaient garde de s'en tenir là ; le territoire des vaincus est cédé, il est vrai, à leur protégée, mais ils gardent pour eux les positions militaires, et y laissent des troupes. Yingt-cinq ans plus tard, Massalie, attaquée de nouveau par les Ligures (426), rappelle les Romains en Gaule : ils y retournent, mais cette fois pour n'en plus sortir. Fulvius bat tes Salyes, qui étaient les agresseurs, puis les Voconces dont Massalie ne se plaignait pas {Pline Hist. ). Son successeur Sextius balaie les populations des rivages du Var au Rhône, et donne le littoral à Massalie, puis il fonde une ville sur une colline où étaient des sources d'eaux, thermales (424). Aquae-Sextiae (Aix) peut être regardée comme la prise de possession du sol ; dès qu'une colonie romaine était dans un pays, on pouvait être sûr que Rome ne se

donnerait plus de repos tant que le pays entier ne serait pas romain. C'est ainsi qu'après la paix de 284, en se retirant de la Cisalpine, elle y laissa Séna comme un avantposte et un point d'appui pour les guerres futures. Domitius, qui vint après Sextius, fit mieux encore. Pour les Romains, la guerre naissait de la guerre : Sextius avait eu en tête un certain Teutomal, roi d'une petite tribu ligure, qui, vaincu, s'était réfugié chez les Allobroges. Domitius envoie sommer ce peuple de lui livrer son ennemi ; ils refusent et sont battus. La Gaule commençait à s'alarmer; Bituitus, roi de la puissante nation des Arvernes, se déclare en faveur des Allobroges, rassemble, disent les Romains, une armée de deux cent mille hommes, et marche sur Domitius. On rapporte que quand le roi gaulois aperçut du haut de son char d'argent la petite armée et la petite taille des Romains : « Quoi ! c'est là tout, dit-il, c'est à peine un repas de mes chiens ; » et il montrait ces meutes de combat dont nous avons parlé. Les nains le battirent (124). Bituitus, livré par trahison, fut envoyé à l'instant à Rome, et quand le jour du triomphe de Domitius fut arrivé, la populace accabla de ses huées le Gaulois monté sur ce même char d'argent d'où il avait vu pour la première fois les Romains.

L'issue de ce grand combat donna quelque chose d'important à la puissance des Romains en Gaule, et dès lors ils purent se regarder comme solidement établis dans le pays. Domitius achève de soumettre, non sans résistance, les Ligures et les Allobroges, et déclare leur pays province romaine; il restaure l'ancienne route phénicienne qui conduisait des Alpes au Rhône, et lui donne son nom [via Domitia) : c'était partout le principal soin des Romains d'établir des routes. dans les pays conquis ou à conquérir, afin de pouvoir porter rapidement leurs petits corps d'armée sur tous les points menacés, et de doubler leur

nombre en doublant leur vitesse. Marcius Rex continue, les armes à la main, la voie Domitienne dans les Alpes ; il extermine les montagnards, et assure aux légions le passage qui avait coûté trente mille hommes à Annibal. Marcius étend la province et la pousse jusqu'aux Pyrénées : les deux grandes tribus des Volkes et des Tectosages acceptent le titre onéreux de fédérés. Rome se voit maîtresse de plus de cent lieues de pays dans une contrée où, trente-huit ans auparavant, elle ne possédait pas un pouce de terrain : dès lors elle commence à prendre moins chaudement les intérêts de sa chère Massalie, dont elle n'a plus besoin. Le jeune Crassus se présente un jour au peuple, et demande qu'il lui soit permis d'emmener une colonie romaine à Narbo-Martius (Narbonne), dans le pays des Arécomiques, peuple nouvellement conquis par Marcius. A peine les colons ont-ils mis le pied dans la ville (148), qu'ils en font une Rome gauloise. « Des travaux immenses, dit Thierry, révélèrent le secret de ses fondateurs : de la fondation de Nïrbonne, Massalie put dater l'ère de sa ruine. » Les Romains semblaient n'avoir plus qu'à marcher. La Gaule, à son tour, allait devenir un prolongement de l'Italie, quand un peuple, auquel personne ne pensait, vint fondre tout à coup sur les vainqueurs et les vaincus, disputa d'abord à ceux-ci leur province gauloise, puis Italie elle-même, et retarda leur conquête d'un demi-siècle.

C'étaient les Kimris (les Cimbres). L'an 413, un tremblement de terre, disent les historiens, souleva la Baltique et la jeta sur les rivages de la Chersonèse kimrique (le Danemark). Épouvantés, les Kimris abandonnent un sol maudit, entraînant avec eux les Teutons, race peu importante alors, mais d'où devaient sortir un jour les barbares de la grande invasion ; puis les deux peuples réunis descendent la Germanie dans toute sa longueur, ravageant et pillant tout sur leur passage. Arrivée aux Alpes, la horde ren-

contre près de Noréia une armée romaine, et la bat (115) ; mais la crainte de ce nom romain, qu'on lui avait dépeint sur la route si terrible, Tempêche de pénétrer dans l'Italie ouverte à ses ravages. Elle côtoie les Alpes, toujours pillant, se fait jour jusqu'au fond de la Thrace : elle y trouve encore les Romains. Après trois ans de courses dans ces contrées, et revient sur ses pas, arrivé au fond de l'Occident, dans la Gaule, se grossit sur les frontières de trois peuplades helvètes, dépose son butin à Aduat, chez ses frères les Kimris, et parcourt en tous sens la contrée jusqu'au Rhône : là une barrière se présebte à elle, c'étaient encore les Romains (109). Lassée peut-être de sa vie aventureuse, elle demande à ces Romains, qu'elle trouve partout, des terres et des maisons, promettant de se battre pour eux contre tous leurs ennemis. Leur proposition est accueillie avec la morgue romaine : « Rome n'a ni terres à vous donner, ni services à attendre de vous, » leur dit Silanus.

Alors ils se décident à se mesurer avec cette puissance devant laquelle ils hésitaient depuis si longtemps, et, pour leur coup d'essai, battent coup sur coup trois généraux romains : Silanus, le hautain interprète de la politique romaine, Crassus etScaurus (107). On délibéra dans le camp barbare si l'on passerait les Alpes, si on laisserait Rome aux Romains, « an latine Romœ loquendum? » Scaurus, amené sous la tente du conseil, leur dit : « Ma patrie est invincible; » et il tombe sous l'épée d'un roi kimri. On resta néanmoins, et l'on songea d'abord à conquérir la province. Les chances étaient favorables; déjà les Tectosages se rappelaient qu'ils étaient d'origine kimrique; déjà leur roi Copille négociait avec Roïorix, le meurtrier de Scaurus ; Cépion arrive tout à coup d'Italie, entre dans le pays des Tectosages, saccage Tolosa et s'empare de l'or de Toulouse (106), puis il se tourne contre les Kimris

et les provoque à un combat. La rencontre eut lieu sur les bords du Rhône (105). Irrités d'une perfidie de Cépion, les barbares avaient déclaré que le combat serait à outrance : vainqueurs, ils massacrent hommes et chevaux et jettent le butin dans le fleuve. L'Italie tremblait. Par un caprice des barbares, les Kimris vont s'enfoncer dans l'Espagne (104) et y perdent deux ans, pendant que leurs alliés campaient en les attendant au pied des Pyrénées. Quand ils reviennent à la charge, ils trouvent dans la Gaule un tout autre homme que ceux qu ils y ont encore rencontrés : c'était Marius, ancien journalier du pays des Volsques, un rude général, aussi terrible à ses soldats qu'aux enneniis, et que Rome, passant par -dessus les vieilles coutumes, avait créé consul, et envoyé, d'Afrique où il venait de vaincre Jugurtha, en Gaule où le danger devenait pressant. Arrivé Tannée de la bataille du Rhône (105), Marius n'avait pas perdu les deux années de l'expédition d'Espagne ; il accable les populations ligures soulevées par la défaite des Romains, pacifie les Tectosages, endurcit ses troupes à la fatigue en leur faisant creuser cet immense canal qui allait du Rhône à la mer (104), et auquel son nom resta (Fossae Marianae). La horde sort enfin d'Espagne (102) ; elle se partage en deux corps ; les Kimris se dirigent vers l'Italie ; les Ambrons et les Teutons viennent se heurter contre Marius : longtemps celui-ci refuse le combat pour donner à ses troupes le temps de s'accoutumer à l'aspect effrayant de ces barbares. « N'avez-vous rien à mander à vos femmes? disent enfin ceux-ci : nous allons à Rome ; » et ils partent. Marius les suivait à petites journées ; il les atteint près de la ville de Sextius, et fond enfin sur eux comme ils se baignaient dans les eaux thermales. La bataille dura deux jours ; deux cent mille Teutons furent laissés sans sépulture, par le vainqueur, sur le champ du combat (Campi putridi, aujourd'hui Fourrières), et plus

tard leurs ossements servirent aux Massaliens, auxquels appartenait le terrain, pour étayer et enclore leurs vignes. Marius repasse aussitôt les Alpes et marche sur les Kimris. Affaiblis par le soleil et les vins d'Italie, ces derniers font bonne contenance , et adressent à Marius cette éternelle proposition faite à Rome par tous les barbares : ils demandent des terres pour eux et pour leurs frères les Teutons. « Nous leur en avons donné pour l'éternité, » répond Marius ; et les chefs teutons paraissent dans sa tente chargés de fer. On ne pensa plus qu'au combat : ce fut dans les vastes plaines de Verceil qu'il eut lieu (101). Les hommes du premier rang des barbares s'étaient liés les uns aux autres par une chaîne de fer ; et quand l'infanterie s'ébranla on eût cru voir, dit Plutarque, une mer qui s'avançait. Marius se croyait vaincu, quand un Grec lui apporta les entrailles d'une brebis : « La victoire est à moi, » s'écriet-il ; et il s'élance sur les Kimris. Quand on eut battu les guerriers, il fallut combattre les femmes, puis les chiens de la horde. On se rappelle ici les chiens de combat des Gaulois, et les Kimris, en effet, n'étaient que des Gaulois : on les regarda comme tels des deux côtés des Alpes. Les Gaulois du Nord leur prêtent un fort pour déposer leur butin ; les Teclosages les appellent frères ; Salluste donne à cette guerre le nom de guerre gauloise ; et Marius, en mémoire de son triomphe, fait graver sur son bouclier la figure d'un Gaulois tirant la langue.

Les cinquante années qui suivirent l'invasion kimrique furent des années de troubles pour les Romains, de tranquillité pour les Gaulois. La guerre sociale menace l'existence de Rome, et le traité qui la termine peuple cette ville de citoyens qui jusqu'alors n'avaient été que ses sujets. Alors commence une luHe à mort entre les anciens et les nouveaux citoyens : on ne se bat plus en pleine campagne; mais à chaque assemblée le sang coule dans le

Forum. La province, encore pleine de Marins, ne pouvait manquer de se déclarer pour lui ; bientôt elle voit accourir dans son sein les proscrits de Sylla, et Sertorius la sollicite du fond de l'Espagne. Deux villes seules étaient restées fidèles au parti du sénat, Narbonne et Massalie ; les populations aquitaines se réunissent pour les écraser. Déjà Manilius Nepos s*est fait battre par les rebelles (78); déjà Lepidus est descendu en Italie à la tête d'une armée de Ligures et d'Allobroges (77), et, quoique battu, a montré à Rome que l'Italie était mal fermée aux Gaulois. Le sénat de Sertorius était reconnu dans la province, ses prêteurs la [gouvernaient, ses troupes occupaient les passages des Alpes : le vrai sénat, le sénat de Rome, comprit enfin le danger. Il envoie son général (76) : quarante jours suffisent à Pompée, le général le plus rapide qu'ait eu Rome, après César, pour faire tout rentrer dans le devoir, mais la victoire ne lui suffit pas sans la vengeance. Il leur laisse en partant pour l'Espagne, Fontéius, un homms formé à Vécole de Sylla, et la province se voit soumise au régime qui pesait sur l'Italie (76).

Six ans plus tard, quand Marins et Sylla eurent disparu, elle voulut redemander compte à Fontéius de ses oppressions, et le cita en justice à Rome (69). L'ami de Pompée défendit son préteur, et Cicéron, qui venait de publier ses plaidoyers contre Verres, plaida en faveur de Fontéius : « Croyez-vous, dit-il aux Romains, que, cou- « verts de la saie et de la braiç, les Gaulois paraissent dans « Rome avec un extérieur humble et soumis, comme ont « coutume d'y paraître ceux qui, après avoir essuyé des <c outrages, viennent implorer en suppliant la protection ^« et la pitié des juges? Loin de là, ils parcourent le Forum « la tête haute, et avec un air de triomphe ; ils font des « menaces, ils voudraient nous épouvanter des sons de « leur horrible langage... Eh bien! s'ils entreprennent

« de nous faire la guerre, nous évoquerons du tombeau <« C. Marins... etc. » Fontéius fut absous : il avait forcé les Allobroges d*engager leurs terres à ces horribles usutriers romains, dont les marchés sembleraient incroyables s'ils n'étaient attestés par les Romains eux-mêmes. Le jour fatal approchait, et la nation des AJlobroges allait voir ses terres passer entre les mains de quelques Romains; elle envoie des députés à Rome pour demander grâce (63). Mal reçus par le sénat, ils se promenaient tristement sur la place ; ils sont accostés par Ombrenus, un marchand romain qu'ils avaient vu autrefois en Gaule ; on les emmène dans la maison de Sempronia, et là on leur découvre le plan d'une conspiration qui ne tendait à rien moins qu'au bouleversement complet du gouvernement établi alors dans la république. On sait le reste ; nous ne ferons qu'une réflexion sur ce fait si connu : c'est que la démarche des députés ne paraît pas avoir été du goût de leurs compatriotes, et pendant que Cicéron féhcitait en plein sénat la république d'avoir été sauvée par les Gaulois, Catugnat et les Allobroges détruisaient une armée romaine sur les bords de l'Isère (62).

Vint enfin celui qui devait faire de la Gaule une province romaine. « Dans la pitoyable agitation de Rome, au « milieu d'une société tombée si bas, que Pompée et Ci- « céron s'en trouvaient les deux héros , certes, celui-là « fut un grand homme qui laissa toutes ces misères et c< s'exila pour revenir maître. » (Michelet, Histoire romaine.) C'est là la grande pensée de César dans sa conquête des Gaules ; c'est là ce qui poussa dans nos fleuves et nos forêts, cette blanche et pâle figure, fanée avant l'âge par les débauches de Rome, dont parle l'historien que nous venons de citer. Aussi le voyons-nous, du fond de la Relgique et de l'Aquitaine, les yeux fixés sans cesse vers le Forum de Rome, où il a ses orateurs et son peuple à lui

qu'il paie avec l'argent des Gaulois ; après chaque campagne, il va tenir sa cour en Cisalpine, d'où il surveille de plus près ceux qui combattent pour lui dans la ville. Au fort de la guerre, il fait bâtir parCicéron, pour le petit peuple, une villa, dont l'emplacement seul lui coûte plus de vingt millions, et quand tout est fini, c'est avec ses Gaulois qu'il envahit l'Italie, qu'il bat Pompée à Pharsale ; c'est encore sur ces Gaulois qu'il veut faire reposer l'édifice élevé par eux ; il institue des légions gauloises, et remplit, en dépit des Romains, le sénat de Gaulois.

Quand César mit^le pied dans la Gaule (59), elle semblait attendre un conquérant. Outre ces grandes oppositions de race dont nous avons parlé, elle était affaiblie par une foule de divisions : chaque peuplade se faisait la guerre, chaque nation portait en elle une guerre non moins redoutable que la guerre armée : la guerre des institutions. LesEdues écrasaient lesSéquanais; Castic et Dumnorix voulaient rétablir, l'un chez les Séquanais, l'autre chez les Edues, la royauté renversée par le peuple. Les peuples battus, les partis vaincus appelaient l'étranger, ou même allaient le chercher. Les Séquanais appellent Arioviste contre les Edues; et quand, par son aide, les Edues ont été accablés, leur Vergobret Divitiac court à Rome demander du secours, c'est-à-dire supplier les Romains de pénétrer au cœur de la Gaule ; et quand nous verrons César, vainqueur des Gaules, étabhr un Tasget roi des Caruntes, un Cavarin sur les Sénons, nous pouvons supposer que ces royautés imposées étaient le prix de la trahison.

D'oùdevait venir l'esclavage aux Gaulois? des Alpes ou du Rhin? Les deux limites avaient déjà été franchies; les bandes germaines et les légions romaines avaient chacune battu de leur côté tout ce qui avait tenté de leur résister ; Arioviste et César étaient tous deux les arbitres delà Gaule; le dernier trancha la question. Mais, puisque nous avons

nommé Arioviste et les Gennains, il n'est pas hors de propos de dire comment la Gaule, au lieu de devenir romaine, fut sur le point de se voir germaine.

La race teutonique dominait alors dans ce que les Romains nommèrent la Germanie. Chaque année, ses hommes de guerre (gher-mann) passaient le Rhin et pillaient les rivages. Peu à peu leur ambition s'agrandit; partout vainqueurs quand ils pillaient, ils voulurent tenter s'ils le seraient encore quand ils envahiraient : ils se fussent sûrement passés de prétextes ; ils acceptèrent avec joie celui qui s'offrit à eux. Quinze mille guerriers passent le Rhin sous Arioviste à la voix des Séquanais (63) ; mais, quand ils ont battu les Edues, ils déclarent qu'ils resteront, ils prennent plutôt qu'ils ne demandent aux Séquanais le tiers de leur territoire. Le premier établissement était formé : de toutes parts on accourt au camp d' Arioviste ; avant la fin de l'année, le roi germain se voyait entouré de cent vingt mille de ses compatriotes. Ce qu'il y avait de pis, c'est que les envahisseurs ne prenaient rien des mœurs gauloises ; ils campaient en plein air, et se promenaient de bois en bois comme avant le passage du fleuve : a Tu con- « naîtras, disait Arioviste à César, ce que c'est que des « Germains qui depuis quatorze ans n'ont pas reposé sous « un toit. » La Germanie avait fait un pas. Les Gaulois se levèrent en masse pour la refouler dans ses forêts. Vainqueur à Magetobriga, Arioviste se vit maître de l'est de la Gaule, comme les Romains l'étaient du sud-est. Il pa- TBli que le roi barbare avait les yeux fixés sur ce peuple ; l'année même du consulat de César (60) , il demanda et obtint du sénat le titre de roi ami : « Ceci est ma pro- « vince , disait-il aux Romains , comme vous avez la vôtre. » Ce mot est presque une menace, mais il montre au moins que l'exemple des Romains n'était pas perdu pour lui.

Le sien ne le fut pas pour un autre peuple barbare, gaulois d'origine, mais germain de mœurs et de position. Les Helvètes veulent aussi leur province ; ils rassemblent des vivres et des chariots pendant trois ans, et partent (58) brûlant ce qu'ils laissent ; ils étaient en tout quatre-vingtaouze mille guerriers, traînant avec eux deux cent soixanteseize mille femmes et enfants. Toute celte masse se dirigeait pêle-mêle sur la Gaule ; César fait une ligue avec les populations tran^juranes pour repousser le danger commun ; il refuse le passage de la province aux Helvètes qui promettaient de ne pas piller, et leur oppose un mur de dix mille pas de long et de seize pieds de haut, construit en seize jours, s'il faut l'en croire, par une légion et quelques cohortes. Mais les Séquanais trahissent encore une fois la Gaule et livrent aux Helvètes le périlleux passage du Jura. Le moment était critique ; César était parti chercher des troupes en Italie ; il revient en toute hâte en Gaule, tombe sur les Helvètes, qui, depuis vingt jours, n'avaient pas encore achevé le passage de la Saône, taille en pièces ceux qui sont restés de l'autre côté du fleuve, le passe lui-même en un jour, et se met à la poursuite du reste de la horde. Les Helvètes n'étaient pas vaincus pour cela; les populations gauloises se ressouvenaient de leur origine. « Les Helvètes sont nos frères, disaient les Edues ; mieux vaut leur obéir qu'aux Romains. » Leurs quatre mille cavaliers prennent la fuite devant cinq cents Helvètes ; ils refusent de fournir à César le blé qu'ils lui ont promis ; les barbares s'avançaient dans la Gaule sans que les Gaulois parussent s'en mettre en peine. César fait face à tout. Il menace de la mort Dumnorix, le chef de l'opposition éduenne ; il suit pas à pas les envahisseurs, les traque près de Bibracte (Autun), les taille en pièces, et renvoie les débris de leur nation rebâtir les cabanes qu'ils ont brûlées.

César venait de délivrer les Gaulois de cet ennemi près-

que malgré eux *. Il les voit bientôt recourir à lui contre un ennemi autrement redoutable pour eux que les Gaulois de THelvétie. Les députés des Edues et des Séquanais viennent pleurer dans sa tente, en lui racontant les maux que leurfait endurer Arioviste. Le camp du barbare grossissait de jour en jour : vingt-quatre mille Harudes venaient d*y arriver, un gros corps de Suëves était en marche pour s'y rendre, et l'arrivée de chaque bande nouvelle était le signal d'une nouvelle expropriation de territoire. César console les Gaulois, et envoie un message insultant à Arioviste. « Personne ne s'est attaqué à Arioviste sans se repentir, » répond celui-ci, et il redouble ses vexations. Alors César lui déclare la guerre, et commence par jeter une garnison dans Vesuntio (Besançon), capitale des Séquanais. Cependant les récits des marchands gaulois avaient jeté l'épouvante dans l'armée romaine. « Partout dans le G camp, on faisait son testament... l'on complota que, « lorsque César ordonnerait le départ, le soldat n'obéirait « pas et laisserait les enseignes immobiles. » Il parvint à les entraîner. Comme Marins, il les accoutume d'abord à l'aspect des Germains, puis les mène au combat. On se charge avec tant de fureur, que l'espace manqua pour se servir du javelot, et qu'il fallut entamer l'action l'épécà la main. Arioviste, vaincu (68), alla mourir de ses blessures en Germanie. Les Suèves qui arrivaient, rebroussent chemin au bruit de sa défaite ; et César, désormais seul puissant en Gaule, se prépare à faire payer cher aux Gaulois le service qu'il vient de leur rendre.

Les Séquanais et les Edues n'étaient pas plus libres qu'auparavant; César avait succédé à Arioviste. Les cris de joie, partis de tous les points de la Gaule, cessèrent

^ Il menaça les Lingons de les traiter comme les Helvètes s'ils leur fournissaient quelques secours.

Wentôt quand on vit César distribuer ses légions sur les contrées affranchies du joug des Germains, et les traiter en conquérant. Il garde Besançon pour lui, lève des contributions sur les Séquanais. Il avait déjà fait un acte de souveraineté chez les Edues en menaçant Dumnorix de le mettre à mort ; ses agents de Bibracte étaient les vrais chefs de la nation ; le bruit courait qu'il voulait lui donner un roi, et Labiénus rapprochait déjà ses quartiers de la Belgique. Elle prend les armes, et César se voit un moment forcé de repousser deux cent quatre-vingt-dix mille guerriers avec ses quatre-vingt mille Romains, dans un pays où les hommes n'étaient pas les seuls ennemis qu'il eût à combattre. a Comme les conquérants de l'Amérique, César était sou- « vent obligé de se frayer une route la hache à la main, « de jeter des ponts sur des marais, d'avancer avec ses lé- « gions tantôt sur la terre-ferme, tantôt à gué et à la nage. « Les Belges entrelaçaient les arbres de leurs forêts, comme « ceux de l'Amérique le sont naturellement avec des lia- « nés. » (Michelet, Hist. rom.) Sans se décourager, il marche droit à l'armée confédérée et la bat sur l'Aisne. En même temps, les Edues, restés fidèles , envahissaient le territoire des Bellovaques sous la conduite de Divitiac. Les Bellovaques courent à la défense de leur patrie ; chacun à leur exemple retourne chez soi ; l'armée des Belges se débande, et les Romains en font un camaçe effroyable. Alors César les attaque un à un ; le lendemain de cette déroute, il est dans le pays des Suessions, et assiège leur capitale Noviodunum (Noyon). Une nuit suffit aux Romains pour élever ces prodigieuses machines de siège, l'épouvante et l'admiration des Gaulois ; Noviodunum se rend, et César marche sur les Bellovaques. On conçoit peu la conduite qu'il fait tenir ici, dans ses Commentaires, à un peuple qu'il nous a dépeint si redoutable. Comme il approchait de la capitale des Bellovaques (Bratuspantium-Bra^eparîce),

LA r.UTLF ROMAINE. ,17

une troupe de vieillards se présente à lui dans Tattitude de suppliants, et après s'être fait longtemps prier, il fait grâce enfin au peuple qui, selon lui, pouvait mettre sur pied cent mille combattants ^ De là, il passe chez les Ambiens, qui ne font pas plus de résistance, et arrive enfin chez les Nerviens.

Ceux-là n'étaient pas disposés à demander grâce. Sans donner à César le temps de pénétrer sur leur territoire, ils passent brusquement la Sambre, surprennent Tarmée romaine dans le désordre d'une marche, et se voient un moment sur le point de l'exterminer. La bataille dura un jour entier : les Nerviens se firent tuer sans reculer d'un pas ; de six cents chefs il en resta trois, et de soixante mille combattants, cinq cents. César pouvait se montrer généreux sans péril, il laissa aux femmes et aux enfants des morts, le territoire de la nation. Les Kimris d'Aduat veulent essayer de la perfidie ; ils livrent leurs armes, et pendant la nuit tombent sur les Romains avec d'autre? armes fabriquées à la hâte. Le stratagème échoue, et cinquante-trois mille Aduatiques sont vendus à l'encan. La campagne avait été rude pour César ; il distribue ses légions sur toute la Gaule, et va passer l'hiver dans sa cour de Cisalpine.

Toute la côtede l'Océan, depuis la Loire jusqu'àla Seine, se soulève contre les nouveaux conquérants, et les cantonnements de l'ouest sont attaqués. César, s'arrachant aux intrigues de l'Italie, fait équiper dans sa province une flotte qui tournera l'Espagne pour venir combattre les Armoricains, et bientôt César lui-même est en Armorique (56).

* Chose douteuse, d'après la position donnée par César lui-même des peuples voisins. On peul se convaincre que le lerriloire des Bellovaques n'excédait pas le petit dépariemeui de l'Oise^ lequel, aujourd'hui que la population est plus que doublée, que ces immenses marais qui couvraient notre ancienne Gaule ont disparu, ne trouverait certainement pas cent mille hommes en état de porter les armes.

.^8 HISTOIRE DE PRAIfCR.

11 lui faut assiéger des villes à moitié bâties dans la mer, et quand, vainqueur des flots et des hommes, il va s*en rendre maître, la population lui échappe. Arrive enfin la flotte romaine commandée par Crassus : les Yenètes mettent eh mer leurs pesants navires bordés de chêne, qui ont des peaux pour voiles, des chaînes de fer pour câbles, et sur lesquels Téperon des légers vaisseaux de Crassus n'avait aucune prise. On faucha les cordages qui attachaient leui-s vergues aux mâts, et la défaite de la flotte venète détermina la soumission de TArmorique.

Des bords de TOcéan, César vole à ceux du Rhin pour repousser une nouvelle invasion des Germains (55). La Gaule était déjà sa conquête; c'était s**attaquer à lui que d'y mettre le pied. Les teuctères et les Osipiens, qui ont passé le Rhin, sont massacrés par César ; mais il ne doit sa victoire qu'à une perfidie pour laquelle Caton eût voulu qu'on le livrât aux Germains. Sans s'inquiéter de ce que l'on disait à Rome, César jette, en dix jours un pont sur le Rhin, et rend aux Germains invasion pour invasion. C'était la première fois qu'un Romain pénétrait dans ces forêts de la Germanie , plus redoutées encore que celles de la Gaule ; Rome en fut éblouie, elle allait l'être encore plus.

Nous ne pouvons guère nous flatter de posséder les véritables motifs de l'expédition de César en Bretagne. Etait-ce pour chatouiller l'orgueil du petit peuple de Rome? Etait-ce ^ur achever la conquête de la Gaule dans le pays des Bretons, Gaulois d'origine ? Etait-ce pour l'un et l'autre à la fois? Dans tous les cas cette expéûition fut peu de chose, il débarqua (55) malgré les Bretons, manqua se faire noyer par la marée, et revint, rapportant assez de perles pour pouvoir en offrir une ceinture à Vénus. Résultat presque tidicule en lui-môme, mais qui entoura César d'un prestige jnerveilleux.

LA GAULB ROlf AINE* 89

« C'était Tannée suivante (54) : nous le voyons presque « en même temps en Illyrie, à Trêves, en Bretagne. Il n'y « a que les esprits de nos vieilles légendes qui aient ja7 « mais voyagé ainsi. » (Michelet.) Cette seconde expédition en Bretagne fut aussi peu importante que la première. Il battit Cassivellanus, roi des Trinobantes ; il subjugua^ s'il faut l'en croire, une partie de File; mais qu'en resla-t-il dès qu'il eut remis le pied en Gaule? Loin d'aider jl la conquête de la Gaule, il parait que ces expéditions ne firent que l'entraver. César perdait son temps et ses soldats à de sanglants combats dont tous^ les résultats étaient nuls * pour lui dès qu'il était parti, et les Gaulois voyaient d'un mauvais œil qu'on attaquât sans motifs Yîle sacrée, Oumnoiix s'était fait tuer pour avoir refusé de suivre César en Bretagne; le général romain ne put tirer des Gaulois môme les plus fidèles, aucun renseignement sur les Bretons. Ce» sar, revenu de Bretagne, trouve la Gaule paisible ; il distribue ses légions sur la Gaule et retourne dans la Cisalpine. Comme il partait, les Carnutes s'étaient révoltés, mais sans succès. Pendant son absence un soulèvement plus formidable éclate dans Iq Nord. Ambiorix, le cbef des Eburons, se met à leur tête et massacre Turius Sabinus^ et Cotta avec leur légion ; les Nerviens se joignent à lui avec tous les peuples de leur clientelle, et, Cicéron, le frère dç l'orateur, se yit assiégé dans son camp où il n'avait qu'une légion contre soixante mille Gaulois. Toute la Gaule avaif les yeux fixés sur le camp de Cicéron ; on eût dit que son sort dépendait de la Refaite de ce petit corps dp Romains,

En attendant, les Armoricains s'agitaient, et les Trevireç chassaient le roi de César, Çijagétorix. Quand César reçy|; les lettres de Cicéron, il jura de ne plus couper sa barbe ni

. < On pourrai t dire cependant quMIs empécbaieat les Bretons dt porier secours aui Gaulois.

ses cheveux avant de s'être vengé. Il arrive avec sept mille hommes. Les Gaulois étaient soixante mille. César fond sur eux en même temps que Cicéron fait une sortie générale, et l'armée des assiégeants est battue et dissipée. Des soldats de Cicéron à peine un sur dix était sans blessure.

La vengeance fut terrible : César va faire une promenade sanglante au milieu de tous les peuples qui ont remué (53), et quand Nerviens, Sennonais, Carnuteset Trévires se furent soumis, il revient sur les Eburons, les bat, met à prix la tête d'Ambiorix, et tente d'exterminer avec ses légions le peuple qui a massacré ses lieutenants. Ne pouvant y réussir à cause des marais et des bois, il le déclare hors la loi, et le livre à tout peuple qui voudra le piller*. Des troupes de malfaiteurs accourent de tous les coins de la Belgique, des bandes germaines passent le Rhin et viennent prendre part au butin. Le nom des Eburons fut exterminé. Plus tard , le vainqueur apprit quAmbiorix était revenu avec quelques centaines des siens habiter au milieu des ruines de sa patrie ; il arriva, brûla les cabanes relevées, gâta les moissons et massacra jusqu'aux enfants. 11 était de son honneur de ne rien laisser debout sur cette terre vouée à la destruction (De hello Gallico),

Une telle cruauté était destinée surtout à étouffer dans l'esprit des Gaulois toute idée de révolte : elle fit éclater la plus terrible de toutes celles que César ait eues à réprimer, et la conquête de la Gaule déjà décidée est remise en question. Des assemblées secrètes se tiennent dans les bois ; les druides y paraissent et réchauffent le patriotisme au nom de la religion : les Edues, ses plus fidèles alliés, se révoltent comme les autres, et la Gaule est en un jour sous les armes (52). Le signal partit de Genabum : ce fut le massacre des marchands romains. Le centre et le midi ont bientôt fournileur contingent ; le nord, surveillé par dix légions tardait encore; au moment où le chef de l'insurrection, le

LA GAULE ROMAINE. /il

Vercingétorix, se prépare à venir y activer le mouvement national, César paraît dans ses montagnes et le force de songer à lui-même. Le fort de la guerre était autour du Vercingétorix, César le sentit : abandonnant son pian de guerre habituel , il réunit toutes ses légions sur ce seul point, sachant bien qu'il n'aura pas de peine à reprendre le reste s'il peut vaincre là. Le fils de Celtill appelle à son tour toutes les forces de la Gaule à ses côtés, et toute la puissance romaine et gauloise est renfermée un moment dans TArvernie. Après une suite de revers dans le détail desquels nous n'entrerons pas, le Vercingétorix se réfugie sous les murs d'Alise. César l'y suit de près, et l'entoure, lui et la ville, d'un de ces ouvrages prodigieux que les Romains seuls savaient exécuter ^ En vain deux cent cinquante mille Gaulois attaquent les assiégeants en désespérés pour délivrer leur chef ; en vain lui-même se jette sur le camp avec ses quatre-vingt mille hommes; César reste invincible Les deux cent cinquante mille Gaulois prennent la fuite, et le lendemain de l'attaque, le Vercingétorix se livre au vainqueur (52).

Tout n'était pas encore fini ; réunis, les Gaulois n'ont pu vaincre César ; chacun se révolte chez soi. César suffit à tout. « En plein hiver, il soumet les Bituriges et les Car- « nutes; au printemps, il subjugue les Bellovaques, tandis « que Labiénus ravage le pays des Tréviriens et des Ebua rons. » (Durozoir, Précis d'Histoire romaine,) Les Atré-

^ « D*abord trois fossés, chacun de quinze ou vingt pieds de large « et de prorondeur^ un rempart de douze pieds, huit rangs de petits « fossés, dont le fond était hérissé de pieux, et couvert de brancha- « gesetde feuilles; des palissades de cinq rangs d'arbres, entre- « laçant leurs branches; ces ouvrages étaient répétés du côté de la « campagne, et prolongés dans un circuit de quinze milles : tout « cela fut terminé en moins de cinq semaines, et par moins de tt soixante mille hommes. » {Michelet.)

bâtes sont bjittus par Marc-Antoiue, les Aquitains par Far bius ; ceux d'Uxellodunum qui veulent résister à César ont tous le poing coupé. Sa conquête était faite.

« Qu'on se représente un maJarte pâle, déchamé, déflr a guré par une longue fièvre brûlante qui. a tari son sang « et abattu ses forces, pour ne lui laisser qu'une soif imr fi portune, sans le pouvoir de la satistaire, voilà l'image de « la Gaulç épuisée et domptée par César :. d'autant plusalté- « rée de la soif ardente de sa liberté perdue., que ce bien pré- « cieux semble lui échapper pour jamais. » (Paul Or. 1. vi, traduit par Am. Thierry.) César, si douxi, si noblement généreux quand il voulait l'être, ne songe plus qu'à calmer cette fièvre brûlante, à donner le change à cette soif ardente, Il se plait à déployer devant les Gaulois tout ce qu'il y a de séduisant en lui. Il prend les villes sous son patronage, caresse les hommes influents, déguise ;sous le nom de solde militaire l'impôt que devait payer à Rome toute contrée soumisç.: leurs monument^ nationaux, l'^péemême qu'ils lui ont enlevée, sont sacrés pour lui : son armée se remplit de Gaulois, une légion» toute de Gaulois, sous le nom d*AlaudqL^V Alouette, « cet emblème tput national de la vigir n lance matinale et de la vive gaité » eçt instituée par lui et décorée en masse du droit de cité. César favorisa, les Gaulois jusqu'à se rendre impopulaire. Il avait fait entrer des Transalpins dan^ le sén^t. «César, chantèrei^ les soldats au jour de son triomphe, César triomphe des Gaulois, et César les place dans le sénat où ils ont quitté leur braie pour prendre le laticlave. »

- Im, Gaule sous les Romains^ — Les soldats de Césajr l'avaient dit : les Gaulois ont quitté leurs braies pour prendre le laticlave ; ils cessent d'être Gaulois, mais, ei^

LA 6AVLE BOMAINE. * &3

revanche, ils se vc^ept bient^ à la tète de la socié^ roy maine, et plii3 d'une fois le 3Qrt de Tltalie devait se jdédder derrière les Alpes. Nous serons plus courts dans cette se^ Gonde partie de rhistoire de la Gaule. Elle y joue un jcùh brillant, m^is ce n*est plus en ^on nom. Renfermé dans de trop courtes limites, nous avons préféré nouç étendre sur répoque où elle est elle-même, au risque de nous voir réduits à sacrifier celle oii elle n'est plus que romaine. . , La nouvelle province, la Gaule comatti^ traversa tranquillement la période des guerres civiles qui accompar gnèrent et suivirent la mort de Gésa,r, tandis que la sienne y perdit sa plus belle ville, Mas^lie, tuée par Trébonius (49). Mais, quand tout fut apaisé, quand les convulsions de la, i*épublique expirante firent place à ce repos d'épuisement qui fit la gloire d'Auguste, alors eut lieu la conquête définitive de la vraie Gaule, celle de la Loire et du Rhin. Les armes romaines avaient pénétré partout, mais les institutions romaines s'étaient arrêtées au Rhône et au pied des Cévènes ; le grand régularisateur de l'empire romain, Auguste, voulut enfin étendre aux forêts et aux marais, donl la découverte avait été faite pour ainsi dire par son père d'adoption, cettesavanteet oppressive administration impé* riale dont les ressorts devaient faire mouvoir en cadence l'univers pendant quatre siècles. Longtemps les fières populations de la Gaule repoussèrent avec des révoltes cette nouvelle invasion ; en 37, en 29, il fallut employer la force pour retenir la Gaule chevelue sous la domination romaine^ le patient et tenace Auguste prit enfin le dessus. D'^rd ce simulacre d'impôt établi par César est aboli, et.^a Gaule est soumise au grand impôt, à celui que l'on paie de^iis tout Tempire ; puis on attaqu,e et on défait une à une toutes les nationalités. Plus de Nerviens, d'Edues, de Séquanes,. mais de grandes et régulières provinces ; aux vieux noms gaulois de BibractCy de Bratuspantium, de Noviodunum sont sub*

Uk HISTOIRE DE FRANCE.

stituésceuxd'Augustodunum, de C8esaro-Magus,d'Augusta; le druidisme est proscrit, et le polythéisme gaulois, obscure copie du polythéisme grec, qui vraisemblablement fut importé sur le sol de la Gaule par les Phocéens de Massalie, règne en sa place ; partout des colonies romaines, partout des écoles, partout des cirques, des temples de marbre à Tinslar de Rome. Des chemins traversent en tous sens les marais et les bois de la Belgique, la langue latine devient la langue du pays, et les grossiers idiomes gall, kimri, aquitain, sont abandonnés à la dernière classe du peuple. On sent bien que nous résumons ici Touvrage d'au moins un siècle, il ne peut être donné à Auguste de faire tant de choses à la fois; mais l'espace nous manque pour suivre pas à pas les rapides progrès que fit sous les premiers empereurs le monde romain au milieu du monde gaulois.

Cependant, tandis que ce monde vaincu s'en allait, tandis que les tailles gauloises se rapetissaient par le mélange du sang romain, il y avait encore au fond des âmes quelque chose de national qui protestait contre tant d'avilissement. Sous Tibère, les populations belges prennent les armes, et le nom de liberté se fait entendre (24). Les légions eurent bon marché de leurs bandes mal armées et sans ordre, et la Gaule, comme épuisée de cet effort, retomba sur elle-même. Elle vit, sans remuer, les cruelles folies de Caligula (40) ; elle vit, sans remuer, Claude organiser contre ce qui lui restait de druidisme une persécution à peu près semblable à celle sous laquelle on voulut plus tard étouffer le christianisme, et se crut honorée peut-être par le fameux décret qui la condamnait à jouir en masse du droit de cité romaine (48) ; et quand plus tard éclata la conspiration gauloise contre Néron (68), « il ne s'agissait « point dans les projets de Vindex d'un soulèvement na- « tional contre Rome, d'un retour à la vieille indépendance

LA GAULE ROMAINE. kb

« de Vercingétorix, à la vieille harbaricy comme devaient « s'exprimer des hommes élevés au milieu des délicatesses c< et des lumières de Rome.;, ils voulaient changer d'em- « pereur, et non d'empire » (Amédée Thierry.)

Un moment vint pourtant où elle parut ne pas se contenter d'un changement d'empereur, où elle voulut aussi se dérober à l'empire romain, où le mot d'empire gaulois retentit à la fois sur les bords du Rhin, du Rhône et de la Loire. Ce fut à la suite de la révolte de Vindex, quand Civilis et les Bataves eurent battu les Romains dans le Nord (69), quand le Tolosan Primus eut pris Rome pour Vespasien et brûlé le Capitole (70). Les druides reparaissent, et l'empire romain vient de finir avec le Capitole. L'empire gaulois commence. Les prédictions de Velléda viennent ranimer l'ancien esprit national, un triumvirat gaulois se formel l'empire gaulois a son armée; on lui prête serment comme à l'empire romain, on met en délibération qu'il faut descendre en Italie. Tout cela vint I échouer contre quelques légions romaines, et l'empire

gaulois n'aboutit qu'au supplice de ceux qui ont eu foi en lui. Avec ce mouvement finit pour toujours la vieille nationalité gauloise, et si plus tard on se révolte en Gaule contre les Romains, ce sont des esclaves et des paysans, et les légions romaines n'auront même pas besoin de marcher d'abord contre les Bagaudes, la noblesse du pays se chargera de les détruire. Si Maximien leur fait une guerre régulière, c'est que les efforts des Gaulois ont été impuissants.

« Dans les deux siècles qui suivent la révolte de Civilis, « la Gaule fut le théâtre de révolutions importantes dans « l'empire. Septime Sévère et Clodius Albinus se li- « vrèrent, sous les murs de Lyon (197), une bataille qui

^ Classicus et Trevires, et le Lingon Sabinus.

1x6 HISTOIRE DE FRANCE.

« décida entre les deux rivaux de la souveraineté du monde « romain. Les Gaules étaient indifférentes sur le choix de « l'empereur que les armes devaient leur donner. Cepen- « dant la ville de Lyon, comme si elle avait eu à expier « la défaite d'Albinus, fut livrée au pillage et à l'incendie « par les soldats de Septime Sévère. A peine si le nom « de la Gaule est mentionné dans les annales de l'em- « pire, depuis la bataille de Lyon, jusqu'au moment où « le Rhin est franchi pour la première fois par ces terce ribles Germains, contre lesquels les successeurs d'Au- « guste et de Marc-Aurèle épuisèrent en vain le courage « de leurs légions, l'habileté et la perfidie de leur politique, « et tous les trésors de l'empire. » (Poirson, Précis d'Histoire de France.)

Alors la Gaule entre dans une nouvelle voie ; voie d'affraiîchissement si Ton veut, parce qu'au terme était l'indépendance, mais voie de douleur et de calamité. Le Rhin est franchi comme aux anciens temps ; les descendants des guerriers d'Arioviste veulent aussi leur province^ ^ et disputent la Gaule aux Romains, comme ceux-ci l'ont disputée au Gaulois. Mais pour son malheur cette nouvelle conquête dura longtemps : de l'apparition du nom franc (240) à la défaite de Syagrius (486), il s'écoula deux siècles et demi. Ces longues années de l'invasion furent des années de terreur et de sang. Chacune fut marquée. par quelques désastres. Nous n'entreprendrons point de donner une à une toutes les expéditions connues que firent en Gaul^ les hommes de la Germanie; ejlesse ressemblent toutes. On passe le Rhin par centaines, par milliers, quelquefois par grandes masses ; on pille le^ campagnes, op .saccage les villes si l'on peut en prendre ; enfin les légions

< Ceci est ma prpviriee, disait le barbare à César, comme vous avez la vôtre. ( F. p. 33.)

LA GAULE ROMAINE. kl

paraissent; on les bat ou on est battu par elles, et Ton se retire pour revenir bientôt.

Donnons cependant quelques faits et quelques dates. En 257, une baiide de Francs traverse la Gaule, passe les Pyrénées, pille douze ans l'Espagne, et, s'enfonçant toujours plus avant dans l'empire, se rend en Afrique sur quelques vaisseaux pris aux Espagnols. Pour leur coup d'essai, les (îermains font une des actions les plus liardies dont il soit parlé dans l'histoire de l'invasion. En 280, Probus, qui a refoulé les Germains dans leurs foréls, prend le titre de Francicus. Rome en était venue là, qu'elle donnait à ses généraux le nom d'un peuple pour l'avoir repoussé. En 5 i 0, Constantin remporte sur les Francs une victoire qu'on crut décisive. Les chefs prisonniers paraissent dans le cirque de Trêves. Mais, onze ans après (341), les Francs sont en Gaule, et avant quarante ans (35Ô) Trêves ellemême était consumée avec son cirque par les flammes que les Francs avaient allumées. Julien arrive d'une école pour repousser les barbares (355), il bat les Allemands et leur roi Chnodomar, et rejette les Francs au delà du Rhin. Quand plus tard le soldat se fit rhéteur et théologien, et argumenta avec les chrétiens : « Écoutez-moi, dit-il un jour à ses antagonistes, qui lui coupaient à chaque instaht la parole, écoutez-moi, les Francs et les Allemands m'ont bien écouté. » En 368, il y eut une nouvelle invasion d'Allemands qui remportèrent une victoire signalée sur les Romains; en 375 ils furent battus par Gratien, mais , il faut le dire, avec l'aide des Francs. En 406, passage du Rhin par les Suèves, les Alains, les Vandales et les Rourguignons.

Etat de la Gaule au quatrième siècle. — Dans la nouvelïe division de l'Empire faite par Constantin, la Gaule

us HISTOIRE DE FRANCE.

était un diocèse de la préfecture des Gaules qui comprenait, outre cette province, la Bretagne et l'Espagne. Ellemême se divisait en seize provinces', dont le chef-lieu était a Arles. Le diocèse de la Gaule avait deux sortes d'administration, l'une militaire, l'autre civile. A la tète de l'armée était le maître de la milice (magister militiœ)- Les différentes cohortes étaient distribuées sur le territoire chacune sous son tribun. Le chef de l'administration civile était le préfet du prétoire ; chaque province avait son recteur, chaque cité son comte. Il y avait alors en Gaule cent treize ou cent quinze villes qui jouissaient du titre de cité ; elles étaient soumises û un régime particulier, auquel on a donné le nom de régime municipal : nous allons essayer d'en donner une idée. Chaque cité se divisait en deux parties, le peuple et la curie. La curie se composait de tous ceux qui possédaient vingt-cinq journaux de terre ; elle était chargée de l'administration locale dans toute l'étendue de ce mot, elle avait ses assemblées, ses magistrats, envoyait des députés à l'empereur, votait les remercîments et les monu-

* 1^ Narbonnensis prima (le Languedoc). 2o Viennensis (le ï)auphiné). 30 Narbonnensis secunda (la Provence). 4^ Alpes niarilimae (une partie du Piémont et de la Savoie), b^ Alpes grais et penninai (le Valais). 6<* Aquitania prima (le Limousin, le BerrI, l'Auvergne). 70 Aquitania secunda (laGuienne). S^ Novempopulania (la Gascogne). 9*^ Lugdunensis prima ( la Bourgogne). 10^ Lugdunensis secunda, tertia (elle allait de la Bretagne à la Champagne par la Normandie et la Picardie). 11<* Lugdunensis quarta (l'Ile-de-France). 12® Maxima Sequanorum (la Franclie-ConUé, la Suissej. 13<* Belgica prima (la Champagne). U^ Belgica secunda (Flandre), ib^ Germania superior (l'Alsace), 16<* Germania inferior (la Belgique). On sent bien que les limites des provinces romaines ne coïncidaient pas exactement avec celles des provinces françaises correspondantes ; néanmoins la différence est peu sensible, et les rapports qui existent entre les anciennes et les oouvelles provinces sont souvent frappants.

LA gai;le romaine. /i9

ments publics, tout cela en son propre nom et sans que ses actes fussent soumis à la révision des agents impériaux. C'était une quasi-liberté dont les empereurs berçaient les peuples, mais qui ne tirait pas à conséquence ; tant qu'elle ne sortait pas de ce cercle, la curie était libre mais le comte était là pour l'empêcher d'aspirer plus haut. On ne saurait mieux comparer l'état du curiale qu'à celui d'un prisonnier auquel on a laissé le droit de disposer à son gré de sa prison. Le curiale, en effet, était un véritable prisonnier ; il ne lui était pas permis de quitter le territoire de la cité sans la permission du comte ; celui qui s'en abstenait plus d'une année, perdait les biens qu'il y avait. La raison de ce règlement nous découvre à une grande profondeur le triste état de la société romaine à cette époque ; c'est que ce titre de curiale qui nous semble un honneur à nous, parce que l'on possédait au moins une ombre de liberté, ce titre était regardé comme une lourde charge à laquelle on cherchait par tous les moyens à se dérober. Il fut un moment où l'on se vit obligé de défendre aux curiales d'embrasser l'état ecclésiastique sans permission : ils s'y jetaient en foule pour se trouver enfin hors de la curie.

On n'aperçoit pas du premier coup d'oeil à quoi tient cet empressement à sortir d'une position sociale par laquelle on se voyait appelé à une sorte de vie publique. Des privilèges étaient attachés à ce nom de curiale : on était exempt de la torture; en tout jugement, la peine du curiale était moindre que celle d'un coupable ordinaire, et il avait droit d'appel à l'empereur, enfin il recevait une espèce de contribution S et était nourri aux dépens de l'État, s'il devenait pauvre. Deux charges seules portaient sur la curie,

^ C'était quelque chose d'assez semblable à nos je'.ons académiques.

Tor coronaire et la perception der, ini[)Ats; mais ces deux charges suffisaient seules pour les dégoûter de leur titre. Dans le principe, à l'avéneinent d'un nouvel empereur, quelques villes lui envoyaient une couronne d'or pour le féliciter et comme marque d'attachement. Bientôt cet usage se répandit partout, puis il prit force de loi, et il en fut pour les Romains de Tor coronaire, comme pour nous plus tard du droit de joyeux avènement : le présent devint un impôt. Ce n'est pas tout : les empereurs ordonnèrent qu'on réitérât ce don à chaque événement : une guerre était-elle déclarée, l'empereur mariait-il ses enfants, on envoyait ordre à la curie de décréter l'or coronaire. L*abus alla si loin, qu'à la fin on l'exigea sous les prétextes les plus légers; et comme il était défendu aux curiales de se montrer mesquins dans leurs libéralités, comme il y avait un poids fixé que la couronne devait au moins atteindre, sa charge était véritablement pesante. La seconde l'était encore plus : sous les empereurs romains, ce n'étaient pas les individus qui étaient taxés, mais les cités. On fixait à tant l'impôt de la cité, ensuite elle réglait elle-même la répartition comme elle l'entendait. La curie qui représentait la cité était chargée de ce soin ; et comme il fallait qu'en dépit des accidents, le compte se retrouvât toujours à la fin, s'il y manquait quelque chose, les curiales étaient forcés de se surimposer pour combler le déficit. Nous n'avons pas besoin de dire combien était ruineuse une telle responsabilité à une époque où la richesse des peuples allait toujours diminuant, et les impôts toujours croissant. En outre, les vexations des gouverneurs tombaient de préférence sur les curiales, et cette nouvelle charge était peut-être plus accablante que tout le reste.

L'autre partie de la cité, le peuple, paraît avoir joui d'une condition moins tourmentée que celle des curiales. Il avait certains droits politiques, tels que celui de délibérer, et

quelquefois sur les affaires d'intérêt général, celui d'adresser des pétitions à la curie, et enfin de se nommer un magistrat uniquement consacré à sa défense ; son nom seul l'annonçait : défenseur de la cité. Il paraît que cette magistrature, qui avait quelque rapport avec l'ancien tribunat romain, fut instituée par les empereurs pour mettre le peur pie à couvert de l'oppression de la curie. Il était défendu de le choisir parmi les curiales, et, par un privilège trèsr important pour qui sait combien il y avait de corruption dans ce mécanisme compliqué que Ton a nommé l'administration impériale, le défenseur de la cité avait le droit de s'adresser directement à l'empereur, et sans l'entremise de ses agents.

Les magistrats de la curie étaient les décemvirs dont les fonctions rappelaient en petit celles des consuls ; les principaux, qui représentaient les censeurs, et auxquels étaient confiées l'administration générale et la police de la cité. Ils étaient chargés, avec les dix premiers (decaprotes) de la perception des impôts, et étaient responsables : aussi ces charges-là étaient-elles plus redoutées que recherchées. Il ejQ était au reste de même de toutes les magistratures municipales. Il y avait une loi expresse qui défendait au citoyen pommé magistrat de rçfuser la charge; s'il s'y dérobait par la fuite, ses biens étaient confisqués. Ils se trouvaient appelés, par leur position, à lutter sans c^sse avec les agents du gouvernement, à peu près comme plus tard les prévôts de nos communes avec l'éyêque et le comte; mais ce qui ne rebuta pas nos bourgeois effrayait alors les hommes dégénérés de l'empire II est vrai qu'ils n'avaient guère (J'cst poir d'être secourus dans la lutte par la cité. Les citoyens étaient désarmés ; tout ce qu'on pouvait faire pour eux était tout au plus d'envoyer quelque pétition à l'empereyr. Et à propos de ce désarmement général, il y a un faitassejç curieux et qui montre bien à quel point l'espèce humaine

avait alors dégénéré en Gaule. Quand vinrent les barbares, Théodose rendit à la population le droit de porter les armes, elle refusa de s'en servir. On doit songer que c'étaient les fils des Arvernes et des Nerviens qui faisaient ce refus.

Les Gaulois avaient chaque année des assemblées de province présidées par le recteur et composées des députés qu'envoyait chaque cité. Ces députés devaient être tirés de la curie. Ils avaient aussi des assemblées générales composées des députés de chaque assemblée provinciale, et qui étaient présidées par le préfet. Dans l'une et dans l'autre, on discutailles affaires d'administration.

Ces assemblées ne devaient point leur existence à la conquête comme le reste des institutions municipales. César les trouva et les laissa ; les empereurs les maintinrent, les exigèrent même à la fin, quand ils virent que l'on s'en dégoûtait comme du reste. Ces assemblées, ordonnées par l'empereur, présidées par ses agents, étaient frappées d'impuissance. Honorius, dans un édit emphatique, où il s'efforce de relever ces assemblées (418), après avoir exalté la beauté d'Arles, où l'on devait se réunir, après avoir fait remarquer aux curiales que la ville était favorablement située pour le commerce, finit par les condamner à une grosse amende s'ils refusaient de s'y rendre. Ce qui nous semble à nous une marque de liberté était dans le fond une dure servitude.

Ouand une société est tombée si bas qu'il faut des amendes pour la forcer à donner un signe de vie, on peut dire avec assurance que son terme approche. Placée entre deux ennemis, les barbares et sa propre corruption S la société romaine en Gaule comme ailleurs se dissolvait de toutes

* Voyez pour le tableau de la décadence de l'empire romain au quatrième siècle le premier cahier de notre histoire du moyen-âge.

parts ; ce qu*elle avait de vivace resta sur le sol, mais il fallait pour cela que d'autres hommes vinssent la raviver. En sa place, s'élevait de tous côtés plus forte et plus radieuse, à mesure que le vieux monde s'en allait, une nouvelle société qui portait en elle les destinées de l'univers. C'était la société chrétienne.

Il y avait déjà longtemps que le nom du Christ avait été annoncé pour la première fois dans la Gaule (si l'on en croit les légendes populaires, saint Paul en fut le premier apôtre ; mais ce qui est sûr, c'est que, sous Marc-Aurèle, les chrétiens se trouvaient déjà assez nombreux, pour que dans une seule ville, à Lyon, on pût en égorger des milliers) : toutefois, ce n'est guère qu'à l'an 250 qu'on peut assigner la prédication définitive du christianisme en Gaule. « Ceux-ci donc furent envoyés, Gratian, évêque, aux Tou- « rangeaux, l'évêque Trophime à ceux d'Arles, l'évêque « Paul aux Narbonnais, l'évêque Saturnin aux Tholosans, « l'évêque Denis à ceux de Paris, l'évêque Astrimoine aux « Auvergnats, l'évêque Martial aux Limousins. » (Grégoire de Tours. — Traduction de 4610, par le seigneur Hémery d*AmboiseU On peut appeler avec raison ces sept évêques, les apôtres de la Gaule, car ils trouvèrent les populations encore neuves sur le christianisme*. Grandie rapidement

* Saint Denis est décapité par les Parisiens sur la fameuse montagne du Martyr (Montmartre). Les Tholosains prennent leur évêque, rattachent à la queue d'un taureau fougueux, et précipitent cet animal du haut des degrés de leur capitole. — « L'un de leurs dis- « ciples s'en étant allé en la ville de Bourges, annonça aux Berruyers « la loi du Sauveur de tous les vivants, dont s'y trouvant aucuns « qui voulurent embrasser la foy, ils furent honorés de la clérica- « ture, et apprirent la manière de chanter les psaumes, ei leur fut « enseigné comment ils édifieraient un temple, et en quelle sorte « ils devaient célébrer l'office solennel en l'honneur du Toul-Puis- « sant. » {Grégoire de Tour», )

mmtm

bU HISTOIRE DE FRANGE.

au sm des persécutions, plu$ rapi(]ea)ent encore par la conversion de Constantin, et ce fut peut-être une de ses plaies, la religion du Christ régnait en Gaule au siècle dont nous parlons. Les principales charges municipales demandaient plus qu'un chrétien; il fallait être catholique pour les obtenir. Cependant la yictoire n'était pas encore entière ; sous les rois barbares du siècle suivant, les hommes de Dieu trouvaient encore au sein de la Gaule deç yoles à abattre S l'on voit des hommes élevés aux dignités, consulter les augures*. Les habitants des camp^nes^ les pagani retenaient surtout avec une opiniâtre ténacité les dieux et les cérémonies de leufô pères ; c'était chez eux que se trouvaient ces idoles dont il est fait si souvent mention dans les vies des saints de cette époque.

Mais, à part cette résistance qui ne devait pas durer, le christianisme était roi dans les Gaules. De toutes parts le peuple se ralliait au clergé; les évêques eurent bientôt comme en monopole, qu'on nous passe cette expression, cette charge sacrée de défenseur de la cité, tradition romaine, mais agrandie par les idées nouvelles. En place de ce dur et sec veto, les fonctions du défenseur de la cité avaient quelque chose de singulièrement touchant, et qu'on ne s'attendait guère à trouver au milieu d'institutions égoïstes et froides. 11 était spécialement chargé des veuves, des orphelins et des faibles, qu'il devait traiter en père, c'était l'expression de la loi. A qui cette charge convenait-

* Lors j'assemblay quelqties-iins d'entre eux, afin que je pusse ébranler et abattre avecque leurs secours cette grande idole que mes forces, par trop faibles, n'avoient pu briser : car j'avois déjà rompu les autres idoles qui étoient pulvériséez. — (Paroles d*un ermite des environs de Trêves à Grégoire de Tours lui-même.

' Clode arriva à Tours , et faisant son chemin il commença à regarder les présages et les auspices comme c'est la coutume des bar^ bares et païens, et s'écria qu'ils lui étaient contraires. (Gr. de T.)

elle mieux qu'a l'évêque, le protecteur né du pauvre et du petit, à celui qui de tout temps avait été le refuge de toutes les misères et le vengeur de^ toutes les oppressions ?Flavlen avait çauvé les habitants fl'Antioche ; Ambroise venge à Milan ceux de Thessalonique ; et plus tard, quand les barbares fondront sur l'empire, un évêque sauvera la capitale des fureurs d'Attila, un autre, saint Aignan, sera le génie tulélaire de sa ville et de la Gaule entière; le premier, il osera faire face au terrible Hun, c'est lui qui déterminera Aétiuç de venir au secours d'Orléans, et sans l'attendre il se h^era de retourner au sein de son peuple en danger. Ce rôle de protecteur du malheureux est si bien dans la nature de l'é^ véque, que, quand Attila vaincu reprendra la route du Rhin au milieu des populations menaçantes, ce sera encore un évêque qui le protégera dans sa retraite. Ce dernier trait nous révèle dans tout son jour l'esprit nouveau que le christianisme avait apporté au monde, le principe par lequel il venait régénérer la société romaine : plus de distinction de races et de conditions, d'amis ou d'ennemis, l'univers est substitué à l'empire ; de même que la foule des dieux de l'Olympe a fait place à un seul dieu, tous les peuples viennent se fondre en un seul peuple, le peuple du Christ.

C'était là ce qui faisait la véritable force du christianisme 4 cette époque où toute force semblait avoir disparu de la terre, à l'exception de la force brutale et matérielle ; c'éUûl par là qu'il devait survivre à la société romaine dont le sein gangrené ne pouvait plus le contenir. Romains ou barbares, que lui importait? Le nom du Christ n'était-il pas sous la tente du Goth aussi bien que dans les fastueuses basiliques d'Antioche ou de Constantinople ? Et même il avait meilleure prise sur ces peuples neufs, prêts à recevoir avec la simplicité et la joie de l'enfance les doctrines d'une religion nouvelle, que sur ce vieux monde entêté et blasé qui ne voulait pas oublier son passé, qui suciiiiait sans

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peine des dieux dont lui-même se moquait depuis longtemps, et quil avait accueillis d'un grand éclat de rire quand ils sortirent de leurs ténébreuses demeures pour paraître au grand jour, mais qui n'avait pas tiré du sanctuaire une autre divinité tout autrement redoutable au Dieu nouveau, sa corruption et ses mœurs.

Il n'est pas étonnant après cela que nous- voyions le clergé jouer un aussi grand rôle à ce, quatrième siècle, qu'on ne peut regarder que comme le précédent de l'invasion dont il prépare les voies. L'invasion est le vrai triomphe du christianisme ^ . Alors seulement ce n'est plus la religion de l'empire, mais celle de l'univers : en attendant, il était au moins la religion du peuple qui se rangeait autour de ses ministres , parce que là seulement il trouvait secours et consolation. Jamais peut-être le clergé ne se montra si grand en Gaule, en face de l'invasion qu'il devait rendre plus douce, aux peuples luttant avec les agents impériaux ; consolant, priant, prêchant, combattant, écrivant, il semble avoir ramassé en lui seul l'énergie qui manque à tous, et tant de distractions séculières n'ôtent rien de sa perfection, et presque tous les évêques gaulois sont des saints.

S'il y avait quelque chose de mince en présence de ces deux grandes révolutions qui devaient renouveler la face de la terre, le christianisme s'affranchissant de l'empire et les barbares se mettant en la place, c'était bien la littérature : pauvre époque pour la poésie que celle- où les hommes n'avaient devant les yeux que des images de mort et

* Nous croyons devoir faire observer ici que par triomphe du christianisme nous n'entendons pas triomphe du clergé. Les barbares servent sans le savoir les idées, mais ils traitent assez rudement leis hommes. Il y a chez eux, nous l'avouons, vénération pour le clergé, mais ce sont des adorateurs Tantasques. Nous ne saurions mieux les comparer qu'à ces paysans bretons dont parle M. Michelet , qui fouettent leur saint quand ils n'en sont pas contents.

de destruction où Tavenir semblait manquer *. Le seul poëme du siècle qui soit digne de mention est une élégie : c'était un homme de Toulouse, RutiliusNumantianus, préfet de Rome, qui l'avait faite. Lui et un homme de Poitiers, le rhéteur Palladius, qui vint aussi à Rome, sont les seuls laïques qui aient laissé un nom littéraire : le reste appartient à l'Église. En ce sens, le moyen âge avait déjà commencé pour la littérature ; on eût pu déjà l'appeler clergie, et encore nous ne croyons pas que ce fût par amour des lettres que le moine écrivait la vie de son abbé ou le martyre d'un saint, que l'évéque publiait des homélies, des traités de religion ; c'était bien plutôt pour propager et glorifier le nom du Christ. Aussi est-ce à contre-cœur que nous citons, à propos de lettres, ces écrits trop vénérables, à vrai dire , pour être rangés dans cette classe, et qui sont plutôt des actes religieux que des compositions littéraires. Ce sont, au reste, de pauvres noms en littérature que ceux d'Orient, d'Honorat, de Léporius et d'Évagre ; ils sont les seuls, il est vrai ; mais mieux vaudrait avouer franchement l'impuissance d'une époque que de lui chercher des titres mensongers.

Et quel besoin avait de littérature cette époque si triste et si solennelle à la fois, ce quatrième siècle jeté entre les deux âges de l'humanité, le paganisme et le christianisme ? Il s'agissait bien de vers et de discours quand, chaque année, arrivait un nouveau flot de barbares, quand tout le passé croulait avec fracas : les sociétés qui s'éteignent sont muettes d'ordinaire, et la muse romaine s'en allait avec le monde romain.

Ici finit l'histoire de la Gaule. Avant de quitter cette première patrie, pour ainsi dire, avant d'entrer dans ce que

1 II y avait alors un avenir immense pour l'humanité; il était nul pour la sociélé.

Ton est convenu d'appeler notre histoire, comme si notre histoire ne commençait pas avec Sigovèse et Bellovèse, récapitulons en peu de mots ce que nous avons dit d'un nom que nous abandonnons à regret, et qui valait bien le nom barbare d'une tribu germaine.

Jl y a deux Gaules, la Gaule gauloise et la Gaule romaine. Nous ne connaissons de la première que son existence extérieure ; mais, à lui seul, ce côté de son histoire en fait déjà quelque chose de grand. Il est peu de nations anciennes qui n'aient été visitées par quelques bandes d'émigrés gaulois : ils fondèrent un empire en Asie, faillirei;it écraser la Grèce, et firent trembler longtemps Rome et l'Italie. La Gaule fut la Germanie de la république; l'autre Gaule nous apparaît sous une forme un peu vague ; elle dispute quelque temps sa natiojialité , puis, devenue romaine, s'agite encore, veut former un corps â part, veut redevenir gauloise, mais sans quitter les mœurs romaines. Les quatre siècles qu'elle passa dans cet état mixte mêlé de servitude volontaire et de désirs d'indépendance, furent quatre siècles d'incertitude et de souffrance : de plus gran- (^es infortunes l'attendaient dans le siècle qui allait commencer.

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