CHAPITRE III
ETABLISSEMENT DBS BABBARBS EN GAULE.
L'invasion. — • Nous dirons peu de chose des conquérants germains. On a raconté, dans Tiiistoire derinvasîoâ, leurs mœurs et leur position : il suffira de quelques r^ flexions sur le caractère particulier de chacun des trois peuples qui firent de grands établissements entre l'Océan, la Méditerranée et le Rhin.
Les Bourguignons, auxquels quelques-uns ont donné une origine romaine, étaient peut-être le seul peuple barbare qui eût eu avec les Romains d'autres rapports que ceux d'envahisseurs. Chaque année, dès longtemps avant l'invasion, les provinces lyonnaises voyaient arriver du Rhin des bandes paisibles, chose fort rare alors. C'étaient des forgerons et des charpentiers bourguignons qui venaient se louer aux propriétaires romains, et travaillaient à leur compte moyennant un salaire. C'était merveille de
voir, en un siècle de rapines, ces hommes hauts de sept pieds ^ venir gagner, à la sueur de leur front, un modique salaire, au lieu de se faire riches en un coup par les armes, comme cela se pratiquait autour d'eux. Ce peuple ne fit point, à proprement parler, une conquête ; la partie de la Gaule qu'il occupa d'abord lui fut cédée, et il s'y établit sans fracas. Devenu maître du Romain, le Bourguignon ne perdit pas cette sorte de vénération qu'il lui avait toujours montrée. Il logeait chez lui, et le saluait du nom de père et d'oncle. La législation bourguignonne est, de toutes, celle qui traite le plus doucement la population romaine ; quelquefois même le Romain semble être plus favorisé que le barbare.
Sans montrer autant de respect pour les personnes, les Visigoths accueillirent avec bien plus d'empressement les mœurs et les institutions romaines. Ataulf, le frère d'Alaric, voulut d'abord, dit Jornandès, changer la Romanie en Gothie; mais, reconnaissant que ses Goths étaient trop barbares pour l'exécution d'un aussi vaste plan, il ne songea plus qu'à changer la Gothie en Romanie. Il épouse Placidie, la fille de Théodose, et paraît à la cérémonie du mariage placé au-dessous d'elle et habillé à la romaine. Le chant de noces n'était pas de ceux qui retentissaient en pareille circonstance dans les forêts de la Germanie. Attale, l'ex-empereur, chantait un épithalame. Un fils naît de cette union ; on lui donne le nom de Théodose. La cour d'Alaric, le dernier roi des Visigoths en Gaule, fourmillait de rhéteurs et de beaux-esprits romains. On sait que toute la législation de leurs frères d'Italie, le fameux édit de Théodoric* n'est autre chose que le code théoçlosien, sauf
* Seplipes... (Sid. Apol.)
* (( Je forai voir quelque jour dans un ouvrage particulier, a dit « Montesquieu, que le plan de la monarchie des Ostrogotbs était
quelques légers changements nécessités par la différence de caractère de ces deux peuples.
Ce n'était pas là ce qu'il fallait au monde. L'empire romain était condamné ; il fallait qu'il Ht place à des peuples plus jeunes et plus sains. Et que nous présentent ces deux conquêtes des Bourguignons et des Visigoths? des barbares qui se font romains et qui, dès la troisième génération, ne sont plus capables de défendre le sol dont ils se sont emparés. De tels hommes n'étaient pas destinés à la conquête de la Gaule. Une nouvelle race de conquérants sortit des marais formés à l'embouchure du Rhin, pour remplir la vraie mission des barbares en Gaule, pour la débarrasser de ce monde romain qui s'était si fort enraciné en elle. « C'était cette nation, noble et saine de corps, « d'une blancheur et d'une beauté singulières, habile, « agile et rude au combat... qui, petite en nombre, mais « brève et forte, secoua de sa tête le dur joug des Ro- « mains, etc.*. » Les Francs étaient de vrais barbares dans toute la force du terme, et ils se mirent à l'œuvre sans arrière-pensée. Ils réussirent moins d'abord qu'on ne l'a cru ; et, s'ils laissèrent subsister l'édifice qu'ils avaient mission de détruire, ils le défigurèrent tellement, non tout à coup, mais peu à peu, par la seule force de leur
« entièrement différent du plan de toutes celles qui furent fondées « dans ces leinps-là par tous les autres peuples barbares. » Monlopquieu veut dire ici que chez les Osirogolhs les institutions romaines furent conservées totalement. C'est à ppu prés lopinion qui a èlé soutenue avec beaucoup de talent au concours d'agrégation l'annéo dernière (i833), par un des professeurs les plus distingués de l'universiié (M. Varin) ; et nous croyons qu'on pourrait en dire autant des Visigoths, témoin le forum judicum, qui lui aussi n est, j peu de chose prés, que la législation romaine, accommodée au genre barbare.
* Prologue de la loi salique. Traduct. d'August. Tbi rry.
génie sauvage, qu'en doux siècles il devint méconnaissable. ' n y avait une autre raison pour laquelle la nation des Francs était appelée à la conquête de la Gaule : elle le révèle en un seul mot dans ce prologue cité plus haut, quand elle se nomme « libre d'hérésie. » Il faut se reporter un peu à répoque qui nous occupe, et se pénétrer de l'importance attachée alors aux choses de la religion, pour sentir la force de ce mot ; il faut se rappeler que Léon IV, un des empereurs iconoclastes, ayant trouvé deux images chez Timpératrice Irène (la fameuse Irène qui pensa, peut-être, épouser Charlemagne), refusa dès lors de l'admettre à son lit; que le seul nom de catholique mettait Euric (un des rois visigoths) en fureur; que chaque jour des scènes avaient lieu dans le royaume visigoth entre le clergé qui appelait les Francs, et les barbares hérétiques qui les persécutaient au double titre d'ennemis politiques et religieux. i< Dans ce temps-là, dit Grégoire de Tours S Waric (Euric), « roi des Goths, franchissant les limites d'Espagne, per- « sécuta grandement les chrétiens en Gaule. Il faisoit « partout trancher la tête à ceux qui ne vouloient pas « consentir à sa méchanceté ; il emprisonnoit les clercs « sacrez ; il bannissoit aucuns prêtres, il leur ôtoit la vie « par la rigueur de l'épée; il commanda qu'on fermât « d'épines la porte des églises, afin que la rareté d'y ence trer fit mettre la foy en oubly » Et ailleurs ; « Beaucoup « dépeuples de la Gaule désiroient déjà grandement d'être
1 Nous nous servirons fréquemment, dans la suite, de cet auteur, le seul historien contemporain de la société mérovingienne. La traduction que nous donnons ici est du seigneur Hemery d'Amboise. qui la publia en l'an i6.0. Nous l'avons préférée à toute autre, parce que, sans abonder en archaïsmes au point d'être inintelligible, elle conserve un peu de cette naïveté propre à notre vieux français, que l'on recherche si fort aujourd'hui, et qui seule peut rendre exactement i'bistorien le plus naïf que nous ayons.
« en la subjection des François, dont il avintque Quintian, « évêque de Rodés, à cause de cela fut prins en haine du « peuple, et chassé hors de la ville ; car on lui disoit : « Pour ce que tu souhaites que les François aient la do- « mination de cette terre, nous te chassons de la ville. « Peu de jours après, s'étant levé une querelle entre luy et « ses concitoyens, les Goths qui demeuroient en la ville « entrèrent en ombrage contre luy, et luy reprochèrent « qu'il vouloit se rendre aux François, et conspirant contre « . luy firent dessein de le tuer.» De pareils faits n'ont pas besoin de commentaires, nous n'y joindrons qu'une réflexion, c'est qu'ils se répétaient sur tous les points du territoire.
On peut marquer dès à présent quel sera le sort des trois peuples qui figurent dans l'histoire de l'invasion de la Gaule. Les Bourguignons et les Visigolhs, plus civilisés, plus Romains que les Francs, s'établissent les premiers sur le sol romain, et se confondent plus intimement avec les populations indigènes ; mais cette fusion elle-même, le vif intérêt qu'ils prennent aux choses romaines, à ces disputes de religion qui remuaient si profondément l'empire depuis Constantin, et dans lesquelles ils apportent la rudesse de leur caractère barbare, les rendent insupportables aux peuples attaqués dans leurs affections les plus chères. Alors descendent en Gaule ces bandes franques, vierges de toute civilisation romaine ; plus forts que les premiers .conquérants, moins redoutés des peuples, du moins au moment de l'attaque, les Francs les renversent sans peine, et demeurent les maîtres.
Ce fut en 407 que commença l'invasion de la Gaule. L'année précédente, Rhadagaise, ent,ré en Italie à la tête d'une foule, plutôt que d'une armée, de SuèvesS avait
1 Phocius dit qu'il y avait auprès de Rhadagaise plus de 1,200 chefs iDdépeudants.
6^ HISTOIRE DE FRAxNCE.
assiégé Honoiius dans Asti. Aussitôt Tordre est donné aux légions du Rhin de passer les Alpes, soit, comme on l'a dit , que dans Tagonie de l'empire la vie se retirât des extrémités au centre, soit tout simplement que la peur eût pi'is Honorius; et la Gaule reste exposée sans défense aux attaques des barbares. Les débris des Suèves de Rhadagaise, battus par Stilicon, refluent en Germanie, entraînant avec eux les Vandales et les Alains, qui accouraient pour les aider. Arrivée près du Rhin, la horde confédérée se grossit des Bourguignons, et tous ensemble ne songent plus qu'à envahir la Gaule. La seule résistance qu'ils éprouvent vient, non des Romains, mais des barbares. La petite nation des Francs Ripuaires s'oppose * à leur passage ; elle est forcée de plier sous le nombre, et les peuples se précipitent dans la Gaule. 11 est probable qu'une fois la trouée faite, d'autres barbares s'y jetèrent à leur suite. « Toute la contrée, dit saint Jérôme, entre les Alpes, les « Pyrénées et le Rhin, est ravagée par les Quades, les « Vandales, les Sarmates, les Alains, les Gépides, les Hé- « rules, les Saxons et les Allamans. » Ce n'était pas la première fois que des bandes de barbares mettaient le pied en Gaule ; mais jamais elle ne s'en était vue inondée d'une manière si complète. Les villes disparaissent sous cette nuée d'envahisseurs ; Mayence, Worms, Strasbourg, Spire, Reims, Tournay, Amiens, Arras sont renversées de fond en comble, quelques-unes d'entre elles ne renaissent qu'aux dixième et onzième siècles.
Cela dura deux ans : des marais de Ravenne, où il s'était réfugié, Honorius se mettait peu eu peine de ce qui arri-
^ Il ne faut pas se méprendre sur la cau^e de cette résistance. Ce n'était pas par fidélité à Tempire romain, comme on serait tenté de le croire, que les Francs Ripuaires combattirent les enrahisseurs , mais pour dérendre les terres qu*ils possédaient eux-mêmes; leur nom de Ripuaires explique tout.
vait en Gaule, et laissait faire les barbares. Il fallut qu'un aventurier arrivât de Bretagne pour leur arracher cette proie. Constantin, simple soldat qui avait rallié à lui les légions de Bretagne, débarque en Gaule en 409, et tombe sur les barbares, qui parcouraient les provinces gauloises avec la même sécurité qu'autrefois leurs forêts de Germanie. Soit crainte de ses armes, soit manque de butin dans une contrée saccagée en tous sens depuis deux ans, trois des quatre grandes tribus barbares entrées en Gaule, les Vandales, les Suèves et les Alains, passent les Pyrénées; la quatrième, celle des pacifiques Bourguignons, traite apparemment* avec Constantin, qui lui permet de s'établir entre la Saône et le Jura, et un soldat se trouve maître à la fois de la Bretagne et de la Gaule.
Honorius avait vu avec indifférence la Gaule livrée aux barbares ; il ne put souffrir de la voir entre les mains d'un Romain. Un barbare, le Goth Sarus, est envoyé pourchasser Constantin de la contrée qu'il a enlevée aux barbares. Repoussé honteusement, Sarus en s'enfuyant tombe entre les mains d'une troupe de Bagaudes * cantonnés au pied des Alpes, qui ne lui accordent le passage qu'au prix de tout le butin qu'il a fait. Constantin étend son empire sur la partie romaine de l'Espagne, où il envoie. son fils Constant (409). Honorius, forcé de plier, lui accorde la pourpre et le nom d'Auguste. Maître de la Gaule, de la Bretagne et d'une partie de l'Espagne, l'aventurier se voyait au moins l'égal du fils de Théodose ; une fausse démarche commença sa ruine. Dans ce moment de consternation qui suivit en Italie la prise de Rome par Alaric (410), il passa les Alpes sous le prétexte équivoque de venir au secours de
* On les voit plus tard le soutenir dans sa luUe avec Honorius.
' Il serait curieux de suivre dans le dernier temps de l'empire romain l'hisloiro de ros ?îa^^^udes exterminés par Maximien, et qui exisieni encore !urs de l'invasion.
66 HISTOIEE DE FRANCE.
i*empereur. Honorius, qui le redoute encore plus que les Golhs, lui ordonne de repasser les Alpes : Constantin hésite après s'être avancé jusque-là; il s imagine désarmer par l'obéissance celui dont il pouvait facilement venir à tMDut par la force, et se retire. Mais Constance, le meilleur général d'Honorius, depuis que Stilicon n'était plus, le suit de près en Gaule, et en même temps Gérontius se révolte contre lui en Espagne. Son fils Constant est battu et fait prisonnier; lui-même se voit assiégé dans Arles par Constance, et son empire s'évanouit comme par enchantement. En vain Jovin s'avance à son secours à la tête d'une armée de Bourguignons; il échoue contre Thabileté de Constance, et le malheureux Constantin, réduit aux dernières extrémités, est forcé de déposer les armes. 11 essaie de se rendre sacré à ses ennemis en prenant les ordres, et se présente à Constance en costume de prêtre : ni son nouveau caractère, ni la pn «messe solennelle qu'a faite Constance de lui laisser la vi(5, ne peuvent le sauver. Honorius, qui a eu peur de lui, le fait décapiter avant qu'il ne soit arrivé à sa cour (414).
Les Bourguignons, qui sont venus à son secours, veulent ressusciter son parti en donnant la pourpre à Jovm, qui en récompense les confirme dans la possession du territoire que leur avait cédé Constantin. Bientôt la Gaule voit arriver de nouveaux barbares; mais cette fois ils venaient des Alpes, et non du Rhin. Fatigués de piller l'Italie, lesVisigoths veulent voir s'il y a encore quelque chose à prendre de l'autre côté des monts, et viennent augmenter la masse des barbares qui occupent le midi de la Gaule. Ils traitent d'abord avec Jovin, mais celui-ci se serait volontiers passé de ces nouveaux alliés; des mésintelligences éclatent ; enfin les Visigoths, manquant de blé S offrent à Honorius de le
f II paraît que le butin ne sufli. ail pas à leur subsistance dans
débarrasser de son rival, s'il veut leur en fournir. L'ofiFre est acceptée, et Jovin livré aux officiers impériaux, qui le mettent â mort (412). Alors commence une lutte entre Ataulf le roi des \isigoths et les généraux d'Honorius, qui refusent de délivrer le blé par l'espoir duquel on avait acheté leur trahison. Ce fut dans cette guerre que parurent pour la première fois deux hommes célèbres de cette époque, Aétius et Boniface, qui faisaient leurs premières armes sous Constance. S'il faut en croire les historiens romains, ils battirent Ataulf; mais les faits semblent contredire celle assertion, car, en 413, on voit celui-ci s'emparer de Narbonne, et en 414, il épouse Placidie, qui était une des causes de la guerre : Constance qui ambitionnait sa main, la disputait au roi barbare. Honorius veut protester contre ce mariage ; Ataulf, pour l'en punir, nomme empereur le rhéteur Attale, qui venait de chanter l'épi thalame à ses noces, et dont il se servait comme d'un épouvantail par lequel il comptait obtenir le consentement impérial. Alaric s'était servi autrefois de cet Attale pour le même usage, et depuis ce temps il suivait les Golhs dans leurs courses. L'expédient réussit à Ataulf aussi bien qu'à soif frère : Honorius se soumet à tout, et une paix se conclut avec les Yisigoths. On leur donne le blé qui leur a été promis, et ils s'engagent à aller combattre en Espagne, au profit de l'empire romain, les nations barbares qui se la partageaient depuis 409. Toutefois il y a tant d'incertitude sur l'histoire de cette époque, malgré le nombre de monuments qui nous en restent, et peut-être à cause de ce nombre, qu'on peut douter si leur passage en Espagne ne fut pas une fuite ; car Orose dit qu' Ataulf fut forcé de quitter la Gaulée
une des contrées les plus opulentes de l'empire, et où rien ne leur résistait. Ceci peut donner une idée de la désolation du pays, * Coacius es^
Quel qu'ait été le motif qui décida les Visigoths à passer les Pyrénées, ils ne tardent pas à reparaître en Gaule vainqueurs des ennemis qu'ils ont été chercher, et demandant une récompense pour les services qu'ils ont rendus à l'empire (419). Ce fut la seconde Aquitaine, avec Toulouse qui devint la capitale de leur royaume. Il s'en fallait encore de beaucoup que la Gaule eût passé tout entière au pouvoir des barbares : deux provinces dues à des traités, non à la force des armes, voilà tout ce qu'ils avaient encore pu enlever à l'empire romain ; mais ils ne devaient pas se contenter de si peu. Nous allons les voir revenir à la charge, s'étendre en tous sens , resserrer de plus en plus la partie romaine de la Gaule, jusqu'à ce que de nouveaux barbares viennent mettre fin à la lutte en s'emparant de tout.
Les premiers essais d'agrandissement ne furent pas heureux. Dans l'année de troubles qui suivit pour l'Occident la mort d'Honorius, les Visigoths veulent s'emparer de la ville d'Arles (423) : ils sont battus par Aétius , qui accourt d'Italie au secours des provinces romaines. Trois ans après (428), il bat près d'ÏIéléna les Francs Saliens, qui jetaient de temps en temps un coup d'oeil d'envie sur ces provinces d'outre-Rhin, dont la conquête leur était réservée, et affermit la domination romaine de ce côté. Puis il se tourne sur les Bourguignons qui remuaient derrière le Rhône , et les oblige de se renfermer dans leurs anciennes limites (434). La même année la guerre commença avec les Goths. Pendant que les Saxons tentent la côte de l'Armorique et s'établissent en face de cette Bretagne qu'ils vont bientôt conquérir^ sous Hengist (448), les Visigoths envahissent de leur côté les provinces romaines, et mettent le siope devant Narbonne. Litorius , à la tête d'une bande de Huns , les
1 II est assez probable que ce fut alors qu'ils fondèrent la colonie saxonne de Bayeui« qne retrouvèrent les Normands lorsque vint ce que l'on pourrait appeler la petite invasion.
force à la retraite et les suit jusqu'aux portes de Toulouse (438). Les assiégés offrirent un moment de se retirer de la Gaule, si on leur laissait le passage libre : Litorius refuse ; il est pris dans une sortie et livré à la populace qui le massacre. Huit ans plus tard (446) , les Bourguignons sont chassés de la Gaule par les Huns auxiliaires \ et vont s'établir en Savoie. On ne voit leur nom figurer que d'une manière obscure dans la liste des barbares qu'Aétius réunit contre Attila..
L'approche du redoutable conquérant fit taire un moment toutes les rivalités des anciens et des nouveaux nossesseurs. Attila, arrivante la tête de toute la barbarie d'au delà le Danube et le Rhin , peut être considéré comme le chef d'une nouvelle invasion, dirigée autant contre les barbares déjà établis dans l'empire que contre les Romains eux-mêmes. En prenant possession du sol , en adoptant quelque chose des mœurs et des institutions romaines , les premiers avaient rompu avec leurs frères des forêts. L'opinion de Jornandès n'est peut-être pas aussi ridicule qu'elle le paraît d'abord, quand il représente Attila traversant toute la Germanie dans le seul but d'attaquer le roi des Visigoths; seulement, il faut étendre à tous les barbares possesseurs ce qu'il dit des Visigoths , qui étaient les premiers d'entre eux tous, comme Attila était le roi des barbares non possesseurs. En effet, on ne saurait expliquer le choc terrible qui eut lieu dans les plaines Catalauniques par une simple antipathie de race. Les Ostrogoths, restés en deçà du Da-. nube, combattirent les Visigoths. Les Saxons de Bayeux* rencontrèrent des Saxons qui venaient chercher fortune à leur tour. Attila avait avec lui des Bourguignons de la Ger-
* Ce fat en cette occasion qu'eut lieu leur conversion au christianisme. Instruits pendant sept jours, ils sont baptisés le huitième et battent leurs ennemis, disent les chroniques. Ils n'en furent pas moins forcés de quitter la Gaule.
manie, et les Francs qu'Aétius avait établis à Tournay,' purent apercevoir, dans les rangs des envahisseurs ceux de leurs frères qui étaient restés dans les marais du Rhin. ,11 est même probable que l'armée d'Aétius renfermait quelques-unes de ces bandes de Huns auxihaires, dont les Romains s'étaient servis dans leurs guerres contre les Visigoths, et auxquels ils avaient sans doute donné des terres. Cet ébranlement universel de la barbarie eut lieu en l'an 451 . Attila, parti des bords du Pont-Euxin, remonte rapidement le Danube, entraînant à sa suite tout ce qu'il rencontre : quand il arriva en face du Rhin , son armée se montait à 500, et, selon quelques-uns, à 700,000 hommes*. Sans nous arrêter à cette évaluation d'un nombre qu'Attila lui-même ne connaissait peut-être pas, nous donnerons d'un seul trait une idée de la multitude d'hommes qu'il emmenait avec lui : il fallut abattre des forêts entières pour fournir des barques à tous. D'effroyables ravages accompagnent la marche de cette armée de barbares , la plus nombreuse et la plus animée qui eût jamais passé le Rhin. Trêves, la capitale de la préfecture des Gaules , est saccagée pour la cinquième fois. Strasbourg, Spire, Reims et Mayence sont abîmés. Attila s'avance dans le pays et ra-
^ En 428, après la victoire dont nous avons parlé plus haut. Ce fait pourrait jeter quelque doute sur la victoire d'Aétius; il Qe l'anéantit pas néanmoins. Les Francs peuvent avoir demandé la paix et des terres. On en voit plus d'un exemple.
* Jornandès nous donne une longue lisle des peuples qui la composaient : c'étaient les Huns, les Gépides, les Ostrogoths, les Rugiens; lesGalontens,les Bourguignons, lesBellonates, les Neudiens, les BastarneF, les Thuringiens, les Francs, les Marcomans, les Suéves, les^îuades, les Hérules, les Turcilingiens. Toute la Germanie y était. Il faut se rappeler que tous ces peuples étaient à peu prés inclépendanls, et avaient chacun leurs rois partieuliers, pour se former une idée du coup d'œil que devait présenter l'armée d'Allilat et sentir quel homme extraordinaire devait être ce Hun,
vage Arras , Besançon , Toul ; il semblait n'être venu en Gaule que pour en faire disparaître les villes , y effacer toute civilisation , et en faire , pour nous servir d'une expression de M. Michelet, « une libre prairie. » Au sein de cette guerre d'extermination, les peuples s'adressèrent à la religion, et se consolèrent des ravages par des légeildes et des miracles. Le bruit courut dans la Gaule qu'un ermite s'était présenté au farouche Attila, et lui avait dit : « Tu es le fléau de Dieu. » On adopta avidement cette tradition : Attila n'était plus qu'un instrument dans les mains de Dieu ; on se résignait plus docilement à souffrir. On se racontait comment les prières d'une jeune vierge avaient préservé la ville de Paris de la fureur des barbares , comment l'oratoire de Saint-Élienne avait été miraculeusement conservé dans l'incendie de la ville de Metz', comment les prodiges opérés par saint Aignan avaient empêché la prise
* « Avant que les ennemis vinssent à Metz, un homme digne de « foi aperçut en face saint Etienne, comme devisant et oonférani de <c celte ruine avec les apôtres saint Pierre et saint Paul, et disant : « Je vous prie, messieurs, que vous ne permettiez point, par votre « respect, que la ville de Metz soit à ses ennemis... que si le for- « fait du peuple soit tant accru qu'on ne puisse empêcher que la <c ville soit rédi/ile en cendre, que pour le moins cet oratoire ne soit a eiposé à la rigueur des flammes. Ils lui dirent : Ya-t^n en paix , « très-cher frère, il n'y aura que ton oratoire de préservé ; quanta c< la vill^ nous n'obtiendrons point qu'elle ne soit rasée, car l'arrêt « du Seigneur en est déjà prononcé... De là vient que tout le peuple « messin a cru pieusement que pour leur respect Toraioire demeura « eniier sans aucune lésion de feu, après que la ville fut détruite et a brûlée. » ( Grégoire de Tours. )
On lit dans la vie de saint Germain qu'au moment où les Huns allaient Taire tomber les remparts d'Orléans à coups de bélier, saint Aignan monta sur la muraille et cracha sur eux. Aussilôt un orage effroyable éclata et força les ennemis à la retraite. Ensuite le saint est transporté par un ange au camp d'Aétius , pour lui annoncer la détresse de la ville, et rapporté de même à Orléans,
d'Orléans ; tout cela peut faire sourire aujourd'hui , mais tout cela consolait alors.
Attila n'avait point encore rencontré d'obstacles , quand il arriva devant cette dernière ville. Il allait passer la Loire, déjà il touchait au royaume des Visigoths , les forces des possesseurs du sol n'étaient pas encore réunies ; c'en était fait de la Gaule s'il les attaquait un à un avec cette masse de combattants qui le suivait : la résistance d'Orléans sauva tout. En vain Attila précipite ses efforts , en vain , « avec grande impétuosité de béliers et autres engins et machines de batterie, il tâche de la prendre par force * , » les habitants, animés par leur évêque , le retiennent devant leurs murs assez longtemps pour qu'Aétius rallie autour de lui les barbares de la Gaule. Ils allaient céder enlin, même ils avaient cédé , quand Aétius parut avec ses troupes. Selon quelques chroniqueurs, pendant qu'Attila enfonçait une porte de la ville, le général romain y entrait du côté opposé. Il fond sur les Huns, qui pillaient déjà les faubourgs, et les chasse d'Orléans.
Attila recule devant le. premier ennemi digne de lui qu'il ait encore rencontré , et remonte vers le Rhin , toujours observé par Aétius. Arrivé dans les vastes plaines qui s'étendent auprès de Chàlons, il s'arrête et se prépare au combat. Tout est gigantesque dans cette guerre ; une simple escarmouche , qui a lieu la veille de la bataille entre les Francs d'Aétius et les Gépides d'Attila , coûte quinze mille hommes aux deux partis. Il n'est pas étonnant, si ce fait est vrai, que l'on ait fait monter à neuf cent mille le nombre de ceux qui périrent dans le grand combat. On a bien peu de données sur cette vaste mêlée ; il paraît qu'on y combattit en vrais barbares, sans ordre, sans tactique, chacun ne regardant que l'ennemi placé devant lui. Jor-
* Gr('«. (le Tours.
nandès affirme avoir entendu un vieux guerrier présent à la bataille, qui ne pouvait rien en dire parce qu'il n'avait rien distingué. Nous avons dit que l'invasion d'Attila était une guerre de barbares contre barbares, et non contre Romains. Cela est si vrai, que les milices romaines qu'Aétius avait amenées à Chàlons n'y frappèrent seulement pas un coup; il erra tout le jour avec elles sans rencontrer l'ennemi, et quand vint le soir, il tomba dans une foule en désordre : c'étaient les Visigoths qui revenaient du combat. Eux aussi n'étaient pas trop rassurés sur le sort de la journée; ils avaient repoussé les Huns, mais leur roi Tbéodoric , tombé de cheval * au commencement de l'action , avait perdu la vie, et son fils Thorismond avait disparu. Il revint bientôt accompagné d'une petite troupe , la figure couverte de sang ; entraîné par l'ardeur de la poursuite, il avait été donner dans les chariots des Huns , et blessé à la tête, il ne s'était arraché qu'avec peine à la mort. Dès que le jour eut paru , Aétius fit compter les morts. Un bruit merveilleux courut à ce sujet : on disait que le nombre des morts d'Attila n'avait surpassé que d'un seul celui des morts de l'autre côté ; cet homme paraissait si redoutable qu'on ne pouvait croire qu'il eût été vaincu autrement que par un hasard. Lui-même cependant sembla reconnaître sa défaite. Il se renferma dans son camp, épouvantant, dit Jomandès dans son latin énei^ique, tout absent qu'il était, les ennemis qui le tenaient enfermé. S'il n'osa sortir de son camp, on n'osa venir l'y chercher, et l'on se retira des deux
i En général les Golhs paraissent avoir été d*assez mauvais cavaliers. Nous venons dé voir Théodoric tombant de cheval à Chftlons, son fils Thorismond tombe aussi de cheval dans la même bataille, prés des retranchements des Huns. Alaric tombe de cheval dans son combat avec Glovis. Un Thorismond, roi des Ostrogoths, meart d'une chute de cheval. Yalemir, un autre de leurs rois, tombe de cheval dans une bataille.
Ik HISTOIRE DE FRANCE.
côtés , comme étourdi de ce que Ton venait de faire. « La « guerre étant finie, Aétius dit à Thorismond : Hâte-toi vi- « vement de retourner en ton pays, de peur qu*à la pou^- « suite des ennemis tu ne perdes ton royaume. « Thoris- « mond, émeu de ce prc^s, départit en haste pour préve- « nir son frère et occuper le siège royal. Par même astuce, « le roy des Gaulois (des Francs) fat invité de s'en retour- « ner, et le camp étant demeuré vuide, Aétius regaigna la « route en son pays avec un grand butin : Attila aussi s'en « retourna au sien avec peu de gens. » ( Grégoire de Tours. )
A peine le torrent s'est-il écoulé , que barbares et Romains recommencent à se disputer la terre, dont les uns et les autres se sont vus sur le point d'être entièrement dépouillés. En même temps que cette grande rivalité occupe les deux peuples, les intrigues se forment dans chaque parti, intrigues sanglantes comme toutes celles de ce temps-là. Thorismond, le vainqueur d'Attila, est massacré par son frère Tbéodoric (455), tandis que le Uhérateur de la Loire ' tombe dans le palais de Valentinien, sous les coups de l'empereur et d'un eunuque (454). Aétius était redoutable à Valentinien ; mais il ne l'était pas moins aux barbares , et l'empire perdit un vengeur si l'empereur fut débarrassé d'un ennemi. Au reste , le meurtre d' Aétius servit peu à son auteur ; l'année suivante, il fut assassiné par un serviteur de ce général. <f Peu de temps après, Valentinien étant « asas en son tribunal au Champ-de-Mars, à Rome, et fai- « sant une harangue au peuple, il fut assassiné par der- « rière d'un coup d'épée par Cecylla, écuyer tranchant « d' Aétius (455). »
Alors commença pour l'empire romain une période mille kÀ& plus honteuse que toutes, celles qui l'avaient précéefée :
^ Titre donné à Aétius après la levée di» siège d'Orléans.
ce fut comme une décadence dans la décadence. HoDorius et \alentinien avaient au moins régné, et leur règne, après tcwit, avait encore eu quelque gloire, n'eût-ce été que Pollenza et Chàlons. L'Espagne n'était pas encore toute bar^ bare ; la plus grande partie de la Gaule était restée romaine : ces derniers débris s'écroulèrent dans les vingt-six années qui séparent Valentinien d'Odoacre , et dans lesquelles paraissent jusqu'à neuf empereurs, presque tom nommés par des barbares.
Le premier, Maxime, au bout de trois mois et cinq jours de règne, est massacré par le peuf^e (455), indigné de la lâdieté qu'il fait paraître pendant que les flottes du terrible Genseric sont en chemin pour arriver à Rome. A la nouvelle de sa mort, le roi des Visigoths, Théodoric, iwroclame empereur Avitus, commandant des forces r(Mnaines en Gaule : Rome et Constantinople approuvent ce choix. C'est le premier exemple d'un empereur d'Occident, ncmuné par un barbare, qui ait été légitimé par la cour d'Orient, Sous lui, les Bourguignons rentrent en Gaule (456), s'avancent dans le pays que nous nommons aujourd'hui Dauphiné, et s'emparent de Lyon pendant que les Visigoths poussaient leurs armes au delà des Pyrénées et commençaient la conquête de l'Espagne sur les Suèves et les Romains, encore maîtres d'une partie du pays. Pendant que la domination romaine s'en allait rapidement des deux côtés des Pyrénées, la dissolution se précipitait peut-être encore davantage en Italie, et chaque révolution qui s'opérait à Rome avait son contre-coup dans les provinces. C'est ainsi que Théodoric profite de l'interrègne qui suit la mort d'Avitus pour enlever Astorga aux Romains (457); c'est ainsi que le massacre de Majorien achève de rompre le dernier lien qui rattadiait la Gaule à l'Italie. Egidius, l'ami de Majorien, se révolte contre Ricimer, qui faisait et défaisait à son gré les empereurs de Rome, et se déclare indépendant
dans la province romaine dont il est gouverneur (46i).
Dès lors la Gaule doit être considérée, non plus comme province de Tempire romain, mais comme contrée à part. Égidius est roi dans la partie qu'il occupe, comme les rois visigoths et bourguignons le sont dans la leur, et sa qualité de Romain ne doit pas nous en imposer : elle ne le soumet pas plus à ce fantôme d'empire qui existait encore sur les bords du Tibre que son titre de maître de la milice n'y soumet le roi bourguignon ou visigoth.
L'invasion était donc consommée en un sens ; mais il restait bien des choses à faire pour purifier le sol des débris que l'empire laissait accumulés en se retirant. La lutte des deux partis, romain et barbare, continue toujours; mais cette fois le chef des Romains était un homme de cœur, et il combattait pour son compte : les barbares reculèrent plutôt qu'ils n'avancèrent. La première année de son règne, Égidius bat à la fois les Bourguignons et les Visigoths. Il paraît que cet homme était extrêmement redouté des barbares. Lui-même, dans le fond, était à peu près barbare, malgré son nom romain. De ses provinces de Belgique, encore à moitié couvertes de forêts, il se faisait connaître dans les forêts de la Germanie. Plusieurs fois les peuplades germaines le prirent pour arbitre dans leurs différends ; et du temps môme qu'il n'était que maître de la milice, une d'entre elles, celle des Francs Saliens, l'avait nommé son roi *. Tant qu'il vécut, le nom romain fut respecté des deux côtés du Rhin : l'année même qui précéda sa mort, il battit en-
* « ChUdéfic régnant sur les Français, et étant excessivement dissolu en luxure, commença d'user impudiquement de leurs filles ; de quoi étant justement irrités, ils le démirent de la royauté; peu à prés, ayant senti qu'ils le voulaient aussi mettre à mort, il se retira en Thuringe... Les Francs enOn ayant chassé Childéric, donnèrent tous d'un consentement la couronne à Egidius, qui était, comme nous avons dit, maître des gens de guerre romains. »
core les Bourguignons et les Visigoths (465). Mais à sa mort (464) l'invasion, contenue si longtemps, se développa tout à coup, et les Visigoths s'avancèrent d'une marche Jusqu'aux bords de la Loire (464). Cinq ans après les Bourguignons s'emparèrent définitivement de toute la Lyonnaise, et poussèrent leurs possessions jusqu'au Rhône, qui les séparait de celles des Visigoths. La partie romaine allait toujours se rétrécissant, envahie au sud par les barbares de la Gaule, au nord par ceux de la Germanie ; elle voyait encore les populations qui la composaient se détacher d'elle et faire cause à part : c'est à peu près à cette époque que l'on place la formation de la ligue armoricaine.
Sous Syagrius, qui succède à son père Égidius, commencent à se montrer d'une manière redoutable les conquérants futurs de la Gaule. A part quelques généralités, à peine avons-nous prononcé leur nom jusqu'à présent ; et cependant cette partie de leur histoire, dont nous n'avons pas dit un mot, semble, en quelque sorte, un chapitre obligé de l'histoire de France. Mais, de bonne foi, de quel intérêt sont pour nous les destinées obscures d'une petite tribu germaine, si l'on ne s'occupe que des Francs Saliens ; ou de gens dont les descendants ne possédèrent jamais un pouce de terre au delà du Rhin, si l'on veut parler de la nation entière des Francs? Leur histoire, jusqu'ici, a été l'histoire de tous les peuples barbares qui ne sont pas encore établis dans l'empire : passer le fleuve, piller une ville, une province, et s'en retourner pour revenir. A quoi bon leur construire à grands frais d'érudition une histoire à eux, quand ils n'en ont véritablement pas? Ce luxe même de recherches en prouve assez la futilité : un peuple ^ a fait bien peu de bruit quand il faut reconstruire son histoire
1 Nous parlons ici des Francs Saliens, les seuls dont se soient occupés nos historiens.
78 HISTOIBE DE FRANCE*
avec des phrases décousues, des faits pris çà et là, liés entre eux par de laborieuses inductions.
Il serait bien plus simple, sans se traîner sur quelques faits arides ou sur des lég^ades dont on ne veut pas pour le reste, d'aborder franchement la question, et de prendre les Francs de la conquête au moment où leur histoire commence, à Clovis ^ Avant lui, ils n'ont rien qui les distingue des autres tribus pillardes qui avoisinent le Rhin.
Avec lui la scène diange : Tobscure tribu devient nation puissante, toutes les tribus franques se réunissent autour d'elle, et sa domination, qui comprenait à peine quelques lieues de terrain, remplit, en quarante ans, tout le pays compris entre l'Océan, les Pyrénées, les Alpes, le Rhin, et même au delà. On ne saurait dire si les Saliens entre^ voyaiMit d'av«mce ce brillant avenir; il est probable qu'ils jetaient, dès longtemps, les yeux sur les terres fertiles du midi. En 476, nous voyc«isChildéric attaquant les Visigoths sur les bords de la Loirç, mais toutes les tribus barbares en étaient là : une victoire fit leur fortune. L'an 486, cinq mille guerriers traversent la forêt Charbonnière, conduits par Clovis, alors à peine âgé de vingt ans. Il paraît que c'était pour conquérir, et non pour piller le pays ; car le jeune chef les mène droit à Soissons, capitale du roi des Romains*. Syagrius, battu, s'enfuit auprès d'Alaric; mais le vainqueur le redemande impérieusement. « Alaric, crai- « ^ant que pour le regard d'iceluy il ne tombât en l'ire « des François, comme c'est la coutume des Goths d'être « timides, il le donne lié et garrotté aux ambassadeurs de « Clovis, lequel l'ayant reçu le met en leur garde, et ayant
* Ou Hlodowigh , (Taprés la reconstruction moderne des noms gprmains que nous n*avons pas cru devoir adopter dans un ouvrage âtémentaire.
? C'est l'expression de Grégoire de Tours.
«t em{âété son royaume, il commande qu*oa le mit secr^ a temeatà mort. » (Grégoire d^ Tours.)
Clovis, maître d'un vaste territoire, si on le compare au nombre de ses compagnons, vit bientôt arriver auprès de lui une foule de guerriers francs, qui lui offraient leurs services en récompense des terres et des charges dont il pou* vait disposer. C'était là une conséquence du genre de vie guerrier et indépendant des Germains ; ne tenant à rien, ils accouraient tous à celui qui pouvait leur donner le plus ; c*étaient de vrais condottieri, avec cette différence que les soldats mercenaires d'Italie formaient une classe à part, au lieu qu'en Germanie, la nation entière ne connaissait point d'autre état. Glovis profite de cet agrandissement subit de puissance pour arrondir le territoire dont il s'est emparé en 49S. Il y ajoute la ville de Tongres, qui, comme tant d'autres villes de ce temps-là, s'était fait une exist^oe indépendante. En 495, les Rémois se rendent à lui, persuadés^ dit-on, par les exhortations de leur évéque, saint Rémi, peut-être par les armes de Clovis. U cherche à s'immiscer dans les affaires du midi, et demande à Gondebaud sa nièce Clotilde en mariage. Gondebaud craint, comme avait fait Alaric, les dangers d'un refus vis-àr-vis d'un barbare dont il sentait la force et qui ne demandait qu'un prétexte pour se jeter sur lui ; il laisse partir la jeune fille, dont il avait exterminé la famille, et achète à ce prix un repos précaire. Clotilde était chrétienne ; Clovis, comme presque tous les rois barbares * de l'époque, fut converti par son épouse. « La royne ne cessoit de prêcher au roy, et de l'admones- « ter de connoître le vray Dieu et de conlemner (mépriêer) « les idoles. » U n'y était peut-être déjà que trop porté ; dès le commencement de la conquête, il avait protégé le clergé, témoin le fameux vase de Soissons ; il était en com--
i Clovis converti par Clotilde; Agiluf par Tt^eudelinde, etc.
merce épislolaire avec saint Rémi. La politique toute seule lui parlait peut-être plus haut que les exhortations quotidiennes de sa femme ; il ne faut pas pourtant rejeter la célèbre tradition qui attribue la conversion du roi franc à un moment d'entrainement au milieu d'une bataille. Elle est trop bien dans les mœurs du temps, pour que l'on se croie en droit d'y substituer des raisonnements et des calculs sur lesquels un barbare règle rarement sa conduite.
A peine les Francs commencent-ils à jouir de leur conquête, qu'ils se voient menacés dans leur possession. On ne sait pas trop bien ce que sont ces Allamands qui viennent les attaquer. Faut-il entendre par ce mot l'ancienne tribu des AUamani, ou bien un ramas d'hommes * d'au delà du Rhin, toujours jaloux de ceux d'entre eux qui parvenaient à trouver place dans l'empire? Dans la rencontre qui eut lieu à Tolbiac (496), les Francs pliaient déjà « quand Clo- « vis apercevant tel désastre leva les yeux vers le ciel, et « d'un cœur époinçonné d'un céleste rayon, ayant la larme « à l'œil, se printà dire, ô Seigneur JESUS-CHRIST, que « Chlotilde assure être le vray fils de Dieu... Maintenant je « t'invoque, et désire de croire en toy, si seulement je suis « tiré du pouvoir de mes ennemis. Cependant qu'il prioit « ainsi, les Allamands tournant le dos, commencèrent « d'être mis en déroute et en fuite, et voyant leur roi tombé « mort, ils se mirent à la subjection du roy Clovis, luy di- « sant : Nous te prions, sire, de faire cesser le massacre « qui est embrasé contre nous, car jà nous sommes des « tiens. » (Grég. de Tours.)
Aussitôt l'on fait venir saint Rémi ; il enseigne Clovis. Clovis fait une harangue à ses fidèles , qui lui répondent : « 0 roy pieux, nous quittons et chassons les dieux mortels.» Alors on prépare le baptistère. Clovis y descend le premier;
^ AUamans, Al-man t(Mt homme.
trois mille des siens le suivent, et voilà les Francs devenus chrétiens. — Cet exemple peut nous donner une idée d*une conversion de barbares à cette époque, aussi bien que celui des Bourguignons prêches pendant six jours et baptisés le septième ; cependant cela suffisait pour contenter le clergé. A la nouvelle de la conversion du roi franc , un cri de joie s'élève dans toute la Gaule, et parvient aux oreilles du pape saint Grégoire ; il écrit à son nouveau fils pour le féliciter. Les évoques des pays bourguignons et visigoths commencent à tourner les yeux vers le nord, à demander au Seigneur des maîtres catholiques , et ils sollicitent sous main les peuples. Nous avons déjà parlé en commençant de cette disposition des esprits ; les persécutions des barbares ariens ne font que l'augmenter , et Ton préfère hautement les bandes franques, toutes féroces qu'elles sont, à ces barbares déjà demi-policés qui ferment d'épines la porte des églises , et traînent les cathohques dans leurs baptistères pour les y rebaptiser de force ^
Le secours ne se fit pas attendre longtemps. Les Francs étaient alors dans cette première fougue de conquête que garde quelque temps un peuple barbare nouvellement sorti de ses forêts. Quatre ans se sont à peine écoulés depuis Tolbiac, qu'on les voit en Bourgogne , où ils sont appelés
^ « Od la traîne par force ( uoe fille patricienne) an lien où Ton <c rebaptisait les trinitalreSy on la contraint d'entrer dans cefan- « geux lavoir. EUe se prend à crier : Tous avez beau faire, je crois (c que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont d*une substance et « d*une essence. Ce dit, ne pouvant pis faire pour les dépiter, elle « infecta toute l'eau du bain d*un parfum digne d'eux et non d'eUe. « Elle fut menée à la torture, à la lame ardente, aux flammes, aux «c crochets de fer; enfin elle fut immolée à J.-G. , perdant la télé. » ( Gtèg. de Jours.) L'auteur parle ici des Vandales, mais on peut appliquer ce passage aux barbares du midi de la G^ule, ariens et persécuteurs comme eux.
82 flfiBTOIlB D£ FaAMCB.
peu* la rivaiilé de deux frères (500). Us ne ibnt, pour diosi dire, que s'y mooitrer : la puissante interv^ition de Théodoric, qui s*était allié par un mariage avec la famille royale des Bourguignons, y fut peut-être pour quelque diose, et Glovis s'en retourna dans les provinces belgiques , après avoir imposé un tribut au peuî^e qu'il avait eu peut-éti*e l'intention de soun^ttre. Cependant le premier pas était fait ; les Francs et les pojmlatioDS catholiques s'étaient vus et peut-être entendus. Clovis avait pu comprendre tout ce qu'il y avait de haine dans le midi pour ceux qui ^a étaient les maîtres , et de qu^le rec(Hnmanda^on s^ait pour lui aux yeux des peui^es son titi% de catholique.
A p£urt le bescân de conquête, qui poussait toujours les Francs en avant, la religion joue donc un r^e immense dans l'expédition qui a lieu , en 506 , contre les VfeigoUïs. « Il me déplaît, fait dire Grégoire de Tours à Clovis , que ces ariens possèdent une partie de la Gaule ; » et il n'apporte point d'autre raison de sa conduite. Dans le diemin, il défend à ses Francs de toucher aux biens du clergé : « Où sera l'espérance de la victoire, si saint Moulin est offensé?» dit-il au soldat qui a pris un peu de foin sur les terres du saint ; et il le fait mettre à mort. Un seul combat rend les Francs maîtres du royaume des Visigoths, mais nous avons bien peu de renseignements sur le caractère de cette conquête. Grégoire de Tours semble n'avoir parlé de la guerre que pour en raconter les miracles ; arrivé au fait important, il dit en un mot que « Clovis mit sous sa domination les villes qui étaient depuis les limites des Goths jusqu'aux marches des Bourguigncms. » On le voit hiverner à Bordeaux , et emporter les trésors d'Alaric; mais du reste , il ne paraît pas que sa conquête ait été autre chose qu'une occupation militaire du pays, et encore si peu complète , que vingt ans plus tard on voit son petit-fils Théodebert disputer aux Visigoths une partie de ce même pays soi-di-
ÉTABLISSBMKNT BES BARtAfteS EN GAULE. 8S
sant concfuis par son père. Ce qu'il y a de sûr , c*est que les Tisigotbs ne furent pas enti^ment chassés des Gaules. Ils y conservèrent le royaume de Septimanie ; c'était une longue bande de terre qui longeait les Pyrénées et la Méditerranée, s'avançait depuis l'Océan jusqu'au Rhône, et, dans les premières années qui suivirmit la conquête, jusqu'aux Alpes.
C'était à Théodoric qu'était due la conservation de c^te province : il est étonnant que Grégoire ée Tours ne prononce pas même son nom. Cependant ce fut lui qui la soutint véritablement ; â battit tes Francs de son côté , leur prit la Septimanie, et on ne sait pas ce qui eût pu arriver si Alaric ^ eu la prudence de l'attendre. H se déclara tuteur du fils de son neveu Amalaric, qui s'était réfugié en Espagne, et, en cette qualité, régna sur les Visigoths. C'était la première fois, depuis le passage du Danube (576), que la nation des Goths se voyait réunie sous un seul chef, et en même temps toute la barbarie de l'invasion se trouvait comme résumée en deux grands corps, à la tête desquels étaient Clovis et Théodoric.
Le premier avait pour lui tous les barbares du nc^rd, le second tous les barbares du midi ; et cette distinctic«i se retrouvait en Germanie ; les Thuringiens et ceux qui habitent les côtes de la Baltique se mettent sous la clientelle de Clovis ; les Allemands, qui toudient aux Alpes, s'attachent à Théodoric. Un seul peuple du midi , les Bourguignons , par un aveuglement inconcevable, s'étaiwit rangés du côté des Francs et les avaient aidés à dépouiller leurs vieux compagnons de conquête. On doit néanmoins les classer dans le monde de Théodoric ; leur position géographique, leur situation politique, leurs affections * peut-être, tout
1 On peut douter si le secours qu'ils donnèrent à Gloyii en cette occasion ne leur fol p«t «rftebé p&t l« féfce«
su HISTOIRE DE FRANCE.
les y plaçait. Il y avaft plus de vie , plus d*âpreté chez les l)arbare8 de Clovis, plus de masse et de poids chez ceux de Théodoric. Le royaume de celui-ci comprenait tout le littoral * européen de la Méditerranée , Tlllyrie , l'Italie , la Septimanie, l'Espagne ; celui de Clovis, quoique plus serré et mieux arrondi, ne pouvait rivaliser avec cette bande immense; il fallut renoncer, du moins pour un temps, à marcher plus avant dans le sens méridional.
L'activité de Clovis n'en fut pas ralentie , seulement elle changea d'objet, et il n'arrêta le cours de ses conquêtes que pour préparer les voies à de nouvelles conquêtes. Ce fut alors qu'il abattit un à un , et fondit en un seul tous les petits royaumes francs des bords du Rhin. Tous les moyens lui furent bons pour parvenir à son but. Il dit au fils de l'un : « Voici que ton père se fait vieux, tue-le, je te ferai avoir son royaume. » Ce fils tue son père , puis les gens de Clovis le tuent lui-même ; alors il va trouver leur peuple , le harangue et est élu par eux. Il attaque les uns à main armée, se fait livrer les autres et les massacre de sa propre main, « après la mort desquels il se saisit de tout « leur royaume et de leurs trésors. » Il paraît que ces exécutions sanglantes se répétèrent plus d'une fois; car, dit Grégoire de Tours, « il mit à mort aussi beaucoup d'autres « rois, voire des premiers de ses parents, desquels il se « doutoit qu'ils ne voulussent entreprendre sur ses mar- « ches et seigneuries, lesquelles il étendit par toutes les « Gaules. » C'est à tort que nos vieux historiens se sont, pour ainsi dire , extasiés en rencontrant ces cruautés dans un homme aussi remarquahle, aussi religieux que Clovis. C'était tout simplement une coutume des rois barbares de se débarrasser en masse de tous ceux qui les inquiétaient. A peine Ataulf a-t-il été assassiné que Sigeric, son ennemi,
* La Grèce était dés Ion asiatique par Gotutantinople.
qui lui succède, fait égorger les six enfants qu'il a eus d'un premier lit ; lui-même est assassiné à son tour, et Wallia, son successeur, extermine tous ses compétiteurs. Genseric commence son règne par faire noyer dans l'Amsachus la veuve de Gondéric, son frère ; il fait tuer ses neveux. Aussi Grégoire de Tours ne s'étonne pas quand il voit Clovis en venir aux fatales cruautés : « Dieu tout-puissant , dit-il , terras- « soit journellement ses ennemis sous sa main, et amplifioit « son royaume pour ce qu'il cheminoit d'un cœur droit « devant lui, et faisoit ce qui lui étoit agréable. »
Quand Clovis mourut (504), la petite tribu des Saliens était devenue, comme nous l'avons dit, grande nation : elle avait réuni sous sa clientelle tout le nord de la Germanie, avait accablé les Visigoths , écrasait les Bourguignons, et marchait presque de front avec les Ostrogoûis , dont la splendeur éphémère allait bientôt s'échpser devant elle. S'il faut juger d'un homme par l'éclat qu'il a jeté, Clovis sera, après Attila , le plus grand de tous les barbares : c'est du moins celui qui parle le plus à l'imagination ; Théodoric, son rival de puissance et de gloire, doit être placé après lui, si l'on considère de quels faibles commencements partit le roi Franc.
Une chose restait à faire pour achever l'œuvre commencée par Clovis, soumettre les Bourguignons ; ses fils s'en chargèrent. Sans doute la politique et l'esprit de conquête furent pour quelque chose dans la guerre qu'ils déclarèrent à Sigismond; mais la grande, la véritable raison, la voici : « La royne Chlotilde tint ce propos à Chlodomir et à ses « autres enfants : Faites, mes très-chers enfants, que je ne « me repente point de vous avoir doucement élevez : res- « sentez -vous, je vous prie, de mon injure, et d'une soi- « gneuse affection ; vengez la mort de mon père et de ma a mère. Sitôt qu'ils eurent entendu ce langage, ils s'ache- « minèrent en Bourgogne , conduisant leurs forces contre I. 8
86 HTSTOIRE DE FRANCE.
« Sigismond et contre son frère Gondomar. . . » ( Grégoire de Tours). La plupart des guerres n'étaient alors que des guerresde famille. Si Glotilde et Sigismond avaient été dans une condition privée , on eût incendié le champ , battu les serviteurs, pillé la maison du meurtrier ; ils étaient sur le trône, on ravagea son royaume, on maltraita son peuple et l'on prit sa couronne.
La première attaque fut infructueuse; d'abord vainqueurs (525) , les trois frères $e retirent après la campagne, et l'année suivante, Clodomir reste seul pour soutenir la guerre. D fait jeter dans un puits Sigismond, dont il s'est emparé dans la première invasion ; mais cette cruauté ne lui donne pas la victoire. Gondomar l'attire dans un piège à Véséronce, où il perd la vie (524) ;* c'était un outrage de plus à venger. Dix ans après, les guerriers francs reparaissent : « Us assiègent Autun, chassent Gondomar, et occu- « pent toute la Bourgogne. » (Grégoire de Tours.) Le complément de la conquête est raconté en deux mots par Grégoire de Tours, et, dans le fond, le fait môme de la guerre est un événement peu important en lui-même. Les Bourguignons étaient depuis longtemps hors d'état de lutter avec les Francs. Le seul avantage ' qu'ils eussent remporté sur eux, à Véséronce, était dû à une embuscade ; le seul changement qu'apporta la conquête est qu'ils furent soumis de fait et de nom, après l'avoir été de fait seulement.
Nous avons exposé tout au long comment les barbares envahirent et conquirent la Gaule, disons maintenant, mais en peu de mots , comment ils la gouvernèrent.
* Encore ne remportérent-lls pas la victoire. Grégoire de Tours dit formellement qa'ili furent battus par les soldats de Clodomir.
ÉTABLISSEMKIfT DSS BABBAIBS EN GAULE. S7
Lts Mérovingiens ^ — Nous abordons une question qui a fait Teffroi et le désespoir de tous nos historiens, de ceux du moins qui ont précédé notre siècle. Ne voyant dans rhistoire qu'une série de rois, ils se sont trouvés bien embarrassés quand il a fallu retrouver sur ce sol , divisé et subdivisé sans cesse entre une foule de souverains , leur roi unique, celui dont le nom devait représenter son épo-
* Clovis — Teslry. (511 — 690).= (511 — 561.) Thierry, ro! de Metz. Clodomir, roi d'Orléans. Ghildebert, roi de Paris. Clotaire, roi de Soissons. Petite guerre avec Xhéodoric , 51i. Incursion des Danois par )a Meuse> 520. Thierry en Thuringe, 522. Invasion de la Bourgogne, 523. Téséronce, 524 (Saint-Gloud, 533). Mort de Théodoric, 526. Thierry s*empare de la Thuringe, 530. Ghildebert en Septimanie, 531. Ghildebert et Glotalre attaquent la Bourgogne. Thierry soumet TAuvergne, 532. Théodebert en Rouergue ( Beuterle), 533. Mort de Thierry, 534. Théodebert lui succède, 534. Conquête de la Bourgogne, 534. Yitigés et Justinien cèdent chacun la Provence à Théodebert (dix mille Bourguignons), 536. Il bat Grecs et Goths, 539. Guerre entre Glotaire et Ghildebert^ 539. Siège de Sarragosse, 543. Mort de Clotilde, 543. Yictoire des Francs en Languedoc, paix , 544. Les Francs de Théodebert en Italie, 547. Son fils Théodebalde lui succède. Bucelin battu parNarsèsà Casilin. Fin des Guerres d'Italie, 555. Mort de Théodebalde, 555. Son royaume revient à Glotaire. Révolte et défaite des Saxons et des Thuringiens , 556. Première révolte de Ghramme, 556. Les Francs achèvent de perdre ce qu'ils conservaient en Italie, 557. Mort de Ghildebert, 558. Son royaume revient à Glotaire. Seconde révolte de Ghramme, 560. Mort de Glotaire, 561. Garibert, roi de Paris ; Gontran, de Bourgogne; Sigebert, d'Austrasie; Chilpéric^ de Soissons.
(561—628.) Ghilpéric essaie en vain de s'approprier Paris, 562* Invasion des Avares, 562-63. Ghilpéric attaque Sigebert, 663. 11 est
que, celui sans lequel Thistoire était impossible. Les plus ingénieux avaient imaginé d'aller chercher ce personnage important dans les rois de Paris, parce que cette ville pouvait être regardée en quelque sorte comme la capitale du royaume : mais cette préférence arbitraire ne satisfaisait personne. Rien ne donnait à entendre dans les chroniques du temps que le roi de Paris eût eu quelque prééminence sur les autres rois ; bien plus, par une sorte de fatalité, ils ne jouaient tous qu'un rôle assez subalterne ; évidemment le roi de France, à cette époque, était une énigme dont
batta, 56i. Sigebert épouse Branehaut, 565. Chilpéric Gaisuinthe , sœur de Brunehaut, 566. Mort de Garibert, 566. Partage entre ses frères (Paris indivis). Sigebert battu et pris par les Avares, 566. Les Lombards en Bourgogne, 572. Gbilpéric en profite pour attaquer Gontran, 572. Paix, 573. Chilpéric s'allie à Grontran contre Sigebert> 575. Invasion des Austrasiens, 575. Sigebert assassiné à Tournay, 575. Brunehaut prise, délivrée par Mérovée, 576. Mummol bat les Lombards à Estoublons, 576. Gontran soutient Ghildebert contre Chilpéric, et Mummol bat Didier, général des Neuslriens , 576. Assassinat de Mérovée, 577. Mort des deux fils de Gontran, 577; des trois fils de Frédégonde, 581. Bévoltede Yaroc, 581. Guerre entre les trois rois, 581—84. Gondebaud dans le midi, 582. Assassinat de Chilpéric, 58i. Fin du régne de Gondebaud, 585. Ghildebert en Italie, 585. Gontran en Espagne, 585. Les Goths battus à Carcassonne, 587. Traité d'Andelot, 587. Ghildebert en Italie, 589. Gontran battu par les Goths> paix, 589. Ghildebert en Italie, 590. Assassinat de Prétextât, 590. Yaroc rend hommage à Ghildebert, 591. Mort de Gontran , 593. Son royaume passe à Ghildebert. Ghildebert attaque Clotaire, battu, 593. Révolte de Yaroc, 594. Ghildebert extermine les Yarnes, 595. Mort de Ghildebert, 596. Théodebert succède au royaume d'Austrasie, Thierry au royaume de Bourgogne. Frédégonde les attaque et les bat à Latofao, 596. Elle meurt 597. Brunehaut chassée par les grands d'Austrasie se réfugie en Bourgogne, 599. Clotaire dépouillé d'une partie de ses États par les deux Tréres, 600. Ils défont les Gascons, 602. Nouvelle guerre entre Clotaire et les deux frères 605. Guerre entre Théodebert et
personne n'avait le mot ; et puis c'était quelque chose de si incommode de faire marcher quatre règnes de front, de passer sans cesse d'un roi à l'autre sans savoir auquel s'arrêter, sans savoir par quel lien secret rattacher ensemble des faits qui semblaient ne tenir à rien. Aussi ne voyonsnous que des paroles de découragement ou de mépris sortir de leur bouche quand il s'agit « de ce chaos informe de vieilles histoires ; » ils se lamentent lorsqu'il faut entrer dans cette époque fatale : ce qui leur plaît le plus dans Charlemagne, c'est qu'à lui commence l'unité d'action, et que dès lors, à quelques rares exceptions près, un seul nom de roi figure en tête du chapitre ou de la page.
Thierry, 61i. Théodebert battu h Tolbiac, 612, tué. Thierry s'empare de ses États. Guerre eutre Glotaire et Thierry, 613. Mort de Thierry, 613. Glotaire s'empare de ses États. Mort de Brunehaut. Concile de Paris, 615. Glichy, 635. Révolte des Gascons et des Saxons, 626. Mort de Glotaire, 62S.
(628 — 690.) Dagobert régne sur les Francs ; Garibert relégué en Aquitaine. Mort de Garibert, 630. Guerre avecSamon, 630-35. Sigebert, roi d'Austrasie, 633. Guerre avec les Saxons, 635. Négociations avec Judicaël,636. Mort de Dagobert, 638. Giovis régne en Neustrie et en Bourgogne. Sigebert en Austrasie. Mort de Pépin, maire du palais d'Austrasie,640. Grimoald, son fils, lui succède. Rœduire, duc de Thuringe, se maintient dans son gouvernement malgré Sigebert, 640. Mort d*Ega, maire de Giovis, 646. Erchinoald lui succède dans la mairie de Neustrie,Flaotchat dans celle de Bourgogne. Mort de Sigebert et de Giovis, 656. Grimoald veut faire monler son fils sur le trône, et fait disparaître Dagobert, fils de Sigebert ; il est déjoué. Glotaire, fils de Giovis, régne en Bourgogne et en Neustrie; Gliildéric, son frère, en Austrasie. Glotaire envoie une armée en Italie au secours de Pertbarit, 663. Mort de Glotaire, 670. Assassinat deGhildéric, 678. Ebroin et saint Léger, 678. Assassinat de Dagobert, 679. Les Austrasiens se déclarent indépendants sous Pépin et Martin, 679. Battus à Leucofao, 680. Assassinat d'Ebroin, 631. Teslry, 690.
90 HISTOIRE DE FAANCE.
Il existe cependant une véritable unité d'action , malgré cette multiplicité d'acteurs ; mais , pour la retrouver , il faut s'écarter un peu du sentier généralem^t suivi : au lieu de raconter les actions des rois francs, nous allons suivre la nation franque dans ses développements , ses succès ou ses revers; nous essaierons de saisir le mouvement sans nous arrêter à la biographie de ceux qui le préâdent. Cette marche d'ailleurs , à délaut d'autres raisons , nous serait commandée par les bornes étroites où nous sommes renfermés, et dans lesquelles , à moins de fa^ndre les dioses en gros , nous ne pourrions donner qu'une nomenclature aride de faits, de dates et de noms.
Quelques années de repos suivirent la mort de Clovis. Soit lassitude de la nation, soit jeunesse des princes , soit enfin crainte du grand Théodoric , les Francs interrompirent pour un temps ce cours brillant de conquêtes qui venait de les porter rapidement en quelques années du Rhin à la Seine, de la Seine à la Loire, et de la Loire au Rhône : le dernier motif fut peut-être le plus influent de tous. L'année même qui suivit la mort de Clovis, Théodoric leur enleva quelques villes sur le bord visigoth du Rhône, et le traité qui suivit cette agression ne les leur rendit pas toutes; car on voit, plusieurs années après, Théodebert reprendre les villes que Théodoric avait enlevées à son père.
Ce repos ne fut pas cependant de longue durée. En 520, Thierry, le plus âgé des fils de Clovis, se hasarde au delà du Rhin et entre en Thuringe ; mais ce premier essai fut bientôt déjoué par le prince thuringi^n qui l'avait appelé : il se relire sans oser en tirer vengeance. Quelque impuissant qu'ait été ce coup de main , on pouvait le considérer cependant comme un affront fait au roi des Ostrogoths, avec lequel la famille royale de Thuringe était unie par des alliances ; mais on lui en préparait un plus sanglant. Clotilde assemble ses trois fils, leur rappelle ce qu'elle a gouf-
f4»t en Bourgogne^ et les lance sur ce pays protégé hautement par Théodoric, au double titre de parent du roi bourguignon et de roi d'un peuple barbare , ancien possesseur (324). La tentative fut encore cette fois malheureuse ; mais le coup était porté, les Francs avaient secoué l'espèce de joug que leur avait imposé un moment la tireur qu'inspirait le puissant roi d'Italie. Bientôt Théodoric meurt, l'empire des Goths se brise ; ceux d'Espagne se détachent de la ligue commune; ceux d'Italie se livrent à des discordes in* testines qui prépsu^nt leur ruine. La position des deux peuples est subitement et totalement changée. Désormais ce seront les Francs qui feront trembler, et les Ostrogoths qui trembleront. En attendant , les peuples que leur nom seul préservait de la conquête franque tombent sous les armes de ces redoutables guerriers. La Thuiinge est envahie et conquise en 530 , la Bourgogne davteat province iranque en 554.
Ces deux conquêtes peuvent donner lieu à une réflexion, c'est qu'eltes se font à part, Tune par Thierry, roi d'Austrasie, l'autre par les trois fils de Clotilde, rois de Neustrle. il est vrai que l'on ne saurait dès lors attribuer ce fait à une antipathie de race: Thierry, fils d'une concubine, ne pouvait s'intéresser à la vengeance de Clotilde ; et d'ailleurs ses hommes allèrent malgré lui à la guerre de Bourgogne. Mais il est asses singuher que, dès les premiers temps de lasodété mérovingienne, cette opposition d'Austrasie et de Neustrie se montre déjà, sinon dans les peuples, du moins dans les rois ; et l'on peut faire la même d)servation pour toutes les entreprises qui vont se succéderjusqu'à la réunion de tous les royaumes fraacs en la personne de Gotaire. Théodebert l'Austrasien, Childebert et Clotaire, les Neustriens, font toujours bande à part ; tous trois attaquent à l'envi l'empire de Théodoric ; mais ils semblent s'être partagé les deux peuples qui le composent : le premier lombç
sur les Ostrogoths, les deux autres sur les Visigoths.
De ce côté les expéditions furent peu brillantes et les conquêtes à peu près nulles. Déjà, en 531, Childebert avait passé les Pyrénées pour venir au secours de sa sœur Clotilde « qui souffroit beaucoup d'embûches d'Amalaric son « mary, pour la foy catholique ; car quelquefois il com- « mandoit qu'on jetât dessus du fient et autres puantes or- « dures quand elle allait à la messe. On dit qu'il la battit « un jour si cruellement, qu'elle envoya un mouchoir à « son frère, teint de son propre sang ; de quoy fut telle- « ment emeu, qu'il s'achemina en Espagne. » (Grégoire de Tours.) Les Goths massacrent leur roi et rendent Clotilde à Childebert, qui ne rapporte rien de son expédition que le cadavre de sa sœur morte en chemin des mauvais traitements qu'elle avait reçus dans cette terre maudite. Un cadavre fut aussi la seule récompense de l'autre guerre faite par les deux fils de Clotilde aux Visigoths d'Espagne (542). Après quelques succès, ils avaient mis le siège devant Sarragosse ; les habitants se rachètent en donnant le corps de saint Vincent que les Francs leur avaient vu souvent porter en procession autour de leurs murailles menacées ; le saint corps fut reçu avec grand honneur à Paris, et Childebert fit bâtir pour lui l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés.
En Italie^ le nom franc sonnait plus haut. La même année où les Ostrogoths par la conquête de Bourgogne se trouvaient démasqués à l'ouest (534), une lutte à mort s'ouvrit entre eux et l'empire romain de Constantinople, qui sous Justinien parut un moment vouloir reprendre aux barbares tout ce qu'ils avaient enlevé à l'ancien empire*. Dans cette lutte d'un si haut intérêt pour les deux partis, tous deux
1 Jastinien reprit T Afrique aux Vandales, la Sicile et T Italie aux Ostrogoths ; il envoya une armée en Espagne (552). Les Francs furent les seuls qu'il laissa paisibles; et encore prit-il quelquefois dans ses médailles le titre de Francicus,
cherchèrent à se procurer Tassistance des Francs. Ce devaient être de puissants auxiliaires que ces terribles guerriers qui depuis quarante ans avaient toujours marché de conquêtes en conquêtes : aussi, n'épargna-t-on ni présents ni promesses pour les séduire.
Théodebert se conduisit en vrai barbare dans cette circonstance ; il accepta les offres des Romains et des Ostrogoths, et ne tint rien de ce qu'il avait promis. En 535, Justinien lui avait donné une grosse somme d'argent, en y ajoutant la cession de tous les droits que l'empire romain avait conservés jusqu'alors, avec une ténacité merveilleuse, sur la Provence, depuis si longtemps au pouvoir des barbares. En 536, Vitigès lui envoie une somme encore plus grosse, et offre en même temps la cession plus réelle cette fois de cette même Provence, dont il était le maître. Il eut la préférence ; mais par un reste de respect pour le traité conclu l'année précédente avec Justinien, il refuse de faire passer les Alpes à ses Francs, et envoie au secours de Vitigès dix mille Bourguignons, qui saccagent Milan et coupent le corps du gouverneur Réparatus en morceaux qu'ils jettent à leurs chiens.
Bientôt Théodebert lui-même passe en Italie (539). Il arrive à la tête de cent mille Francs à l'endroit où les Ostrogoths et les Grecs étaient campés, en présence les uns des autres, prêts à se livrer bataille. Les premiers , qui se croient sûrs de Théodebert, l'accueillent avec de grandes acclamations, il fond sur eux et les met en fuite; puis, quand les Grecs, joyeux de la défaite de leurs ennemis, vont au-devant de lui comme pour lui rendre grâces, il les attaque à leur tour et les taille en pièces. Alors il s'empare des deux camps et se gorge de butin.
Telle fut la politique constante de ce prince dans toutes ses guerres d'Italie : traiter avec les Romains, traiter avec les Ostrogoths, et gagner sur tous les deux. A partir de ce
9k HISTOIBE DE FBANCE.
moment, jusqu'à sa mort arrivée en 547, Théodobert ne s'occupa que de l'Italie, dont il semble avoir entrepris la conquête. C'était là qu'il dirigeait ses troupes, ses généraux et ces guerriers sauvages d'outre-Rhin, « aux moustaches « pendantes, à la chevelure relevée en aigrette sur le soma met de la tète, » prêts à courir là où il y avait du butin à faire, et dont il disposait par ses possessions en Frise et en Thuringe. Déjà il était parvenu à se rendre maître de tout le pays qui va des Alpes grecques aux Alpes juliennes, pour nous servir des dénominations romaines, déjà il toudiait aux frontières de l'empire d'Orient par l'IUyrie qu'il occupait en partie ; s'il est vrai qu'il ait songé un moment à porter ses armes jusque dans Constantinople, ce dessein était peut-être moins téméraire qu'il ne semblerait au premier coup d'oeil. Par l'IUyrie il entrait en Grèce, il pouvait descendre en Thrace par le Danube, dont la rive gauche lui appartenait en quelque sorte ; car les peuples qui l'habitaient étaient ses tributaires. La corne d'un urus vint mettre un terme aux rêves brillants du chef franc et aux craintes fondées de Justinien. Mortellement blessé à la chasse dans les forêts de la Germanie, Théodebert moumt au moment où il se préparait à fake une nouvelle expédition en ItaUe.
A sa mort, les affaires des Francs commencent à décliner en cette contrée. Son fils Théodebald, qui lui succède, pauvre enfant paralytique, ne pouvait paraître à la tête des armées ; les généraux qu'il y envoie se font tous battre. Leutharis, Bucehn, Hamming, fuient les uns après les au- Ues devant les Romains, qui à la fin étaient parvenus à prendre le dessus sur les Ostrogotiis, et il faut renoncer à la conquête de l'Italie. En 537, deux ans après la mort de Théodebald, les Francs n'y possédaient plus un pouce de terre.
Leur génie coïiquérant s'^isait; cette période d'ex-
ÉTABLISSEMENT DES BAnBABES EN UAULE. 95
ploils, qui suit ordinairement les premières conquêtes d'un peuple barbare, finissait pour eux.
Il ne s'agit plus d'étendre leur domination sur de nouvelles terres, ils se voient menacés dans la possession de celles qu'ils tiennent déjà. En 556, il faut réprimer la révolte des Saxons et des Thuringiens, qui veulent se soustraire à cette espèce de patronage que les Francs avaient imposé à leurs voisins de Germanie ; quand la mort de Clotaire eut divisé de nouveau le royaume, une double invar sion vint fondre sur lui.
Les Avares, sortis comme les Huns de la Scythie, s*étaient répandus dans la Germanie sous la conduite de Baian, nouvel Attila, moins la renommée, sous lequel ils fondèrent sur les bords du Danube un empire qui périt avec lui, et firent trembler tous leurs voisins. Sigebert, qui, en qualité de roi d'Austrasie, avait à garder la marche du Rhin, reçut avec intrépidité leur choc. D'abord vaincus en 562, ils reviennent à la charge en 566. « Les Huns, ins- « truits en l'art magique, firent voir aux troupes de Sige- « bert de divers fantômes, et les défirent et mirent à toute « outrance. L'armée de Sigebert s'enfuyant, il étoit enfermé « des ennemis, et eût été arrêté, si par après, comme il était « élégant et rusé, il n'eût vaincu : parlant de donner des <c présents à leur roy, il fit accord avec luy qu'aucun jour « de leur vie, ils ne feraient la guerre l'un contre l'autre.»
Du côté des Alpes, la défense devait être plus difficile ; c*était le côté le plus romain et par conséquent le moins guerrier du royaume. Un romain, Mummol, le plus habile général de son temps, en fit les frais. Les L*ombards venaient d'envahir l'Italie sous Alboin (568) ; dans leur première ferveur de conquête, ils passent outre, et descendent en Bourgogne (572). Ils battent un certain Péricius, et s'en retournent chargés de butin. Quand ils veulent recommencer, ite trouvent Mummol qui les bat près d'Embrun : « peu
de Lombards se sauvèrent de cette défaite. » (Grég.) Les 20,000 Saxons qui avaient accompagné Alboin en Italie viennent ensuite. Mummol les bat d'abord et les refoule sur la route d'Italie, mais le triomphe n'avait pas été complet, car les envahisseurs remontent la Gaule, « se partageant ensemble les blés des aires, les recueillant et battant, et n'en faisant aucune part à ceux qui avaient labouré les champs. » [Grég.) Ils vont ainsi jusqu'au royaume de Sigebert, le traversent, passent le Rhin, et retournent à leurs rivages de la Baltique après avoir parcouru la Gaule dans toute sa longueur comme on la parcourait aux temps de l'invasion. Quand cette armée s'est écoulée, les Lombards reparaissent, trois armées sous les ordres d'Amon, Gaban et Rhodan, attaquent à la fois le pays. Mummol les bat Tune après l'autre ; et depuis, les Francs ne revirent plus les Lombards qu'en Italie.
C'était Gontran, le roi de Bourgogne, le gardien de la marche des Alpes, qui avait soutenu cette guerre, comme Sigebert celle des Avares. Entre eux deux, le petit roi de Soissons, qui, derrière ses deux remparts de l'Austrasie et de la Bourgogne, était à couvert de toute invasion, s'agitait pour avancer les limites de son royaume, et faisait servir à ses desseins les invasions qui menaçaient le royaume entier. C'est ainsi qu'en 565, pendant que Sigebert est occupé avec les Huns, Chilpéric lui enlève Reims et quelques autres villes ; c'est ainsi qu'en 572 il profite du moment où les Lombards ont attaqué Gontran pour l'attaquer de son côté. On voit ses armées tour à tour en Champagne, en Poitou, en Guyenne, dans le royaume de Gontran, partout où il espère gaaigner sur ses frères, selon l'expression plus moderne des Nonnands du moyen âge. Mais ceux-ci joignaient la force à l'avidité. Chilpéric n'avait pour servir son ambition qu'un royaume de peu d'étendue, dont la puissance venait se briser contre ces deux grandes masses de la
Bourgogne et de l'Austrasie. Déjà, en 564 il s'était vu dépouiller de tous ses États par Sigebert; plusieurs autres fois il avait eu à se repentir de ses agressions ; toujours incorrigible, il entre dans la Champagne en 575, comme Sigebert venait à peine de quitter les bords de la Marne, où il avait mis tout à feu et à sang. Chilpéric comptait sur l'alliance de Gontran qui l'abandonne, aussitôt que Sigebert a reparu à la tête des bandes féroces de l'Austrasie. Son fils Théodebert se fait tuer dans le Poitou ; ses hommes se rendent à Sigebert, et lui-même se voit forcé de s'enfuir à Tournay, où son frère le suit de près, tandis que Brunehaut, venue en Neustrie pour activer la guerre, entre triomphalement à Paris.
Ce nom de Brunehaut demande quelques mots : il y avait autre chose que l'ambition de Chilpéric entre lui et Sigebert. Dans les premières années de leur règne, ils avaient épousé deux sœurs, Brunehaut et Galsuinthe, filles d'Athanagilde, roi des Visigoths. Brunehaut prit un grand ascendant sur Sigebert son mari, mais la pauvre Galsuinthe, avant la fin de sa première année de mariage, fut trouvée un jour morte dans son lit. « Le roy ayant pleuré sa « mort, après peu de jours il print Frédégonde en mate riage. » Brunehaut jura de venger la mort de sa sœur, et alors commença entre ces deux femmes célèbres une lutte à mort dans laquelle chacune s'efforça de pousser son mari.
Brunehaut se voyait sur le point d'arriver au terme de ses vœux ; Chilpéric, bloqué dans Tournay, était réduit aux dernières extrémités ; Frédégonde, qui accoucha d'un fils, déUbéra un moment si elle ne s'en déferait pas : en même temps, des hommes de Neustrie, rassemblés à Yitry, autour de Sigebert, le reconnaissaient pour leur roi et le promenaient sur le pavois autour du camp. « Lors deux hom- « mes armés de couteaux, forts et puissants (qu'on nomme « Scramasaxes), lesquels jeunes hommes la royne Frédé- I. 9
98 HISTOIRE DE PRAHGB.
« gonde avoit remplis de vin, et les avoit apostés à J'exé- « cution de leur méchanceté, se trouvant près de la perce sonne du roy, et faisant semblant d'y être pour autre « chose, frappèrent le roy aux deux cotez. Il se print à crier « en tombant, et peu après il rendit Tesprit. » '575j .
Jamais révolution plus subite ne s'opéra : Tannée de Sigdsert se débande ; Chilpéric, délivré soudainement, sort de Toumay et reprend tout ce qu'il a perdu : Brunehaut est saisie par les gens de Frédégonde dans cette même ville de Paris où elle attendait qu'on lui amenât sa rivale, et son fils Ghildebert, alors âgé de cinq ans , est heureux de se sauver dans une corbeille par dessus les murs. Chilpéric veut pousser et s'emparer du royaume que laisse Sigebert, après avoir reconquis le sieh. Mais Contran vient au secours de son neveu ; il envoie Mummol, le vainqueur des Lombards, contre le général de Chilpéric, Didier, qui vient d'entrer sur les terres de Childebert, et se déclare hautement protecteur de celui-ci. Mummol bat Didier (576). En même temps, Brunehaut est délivrée par Mérovée, fils de Chilpéric, qui plus tard paya de sa vie ce service rendu à l'ennemie de Frédégonde. L'intervention de Contran arrêta les armes de Chilpéric, et une paix de quelques années suivit la plus furieuse des guerres civiles qui agitèrent cette époque si féconde en guerres civiles.
La guerre recommence en 581, entre les rois de Bourgogne et d'Austrie, au sujet de Marseille, dont ils disputaient chacun une moitié. Chilpéric, selon sa coutume, profite de cette guerre pour gaigner; il la traîne en loftgueur en s'alliant tantôt à l'un, tantôt à l'autre, et le traité de paix qui est conclu en 584 lui laisse quelques villes du midi, dont il s'est emparé à la faveur du désordre. Il n'en jouit pas. La même année, comme il rev^ait à la nuit tombante de la chasse au cerf, « il survint un quidam qui le e fraïqpa d*un couteau sous l*aisselle , et redoubltmt le
« coup, le luy plongea dans le ventre. Incontinent du coup « sortit une grande abondance de sang, tant par la bouche « du roy que par l'entrée de la plaie. Sur quoy il rendit in- « continent son esprit inique. » (584,.
Il est peu de nos histoires où l'on ne trouve un beau récit qui attribue le meurtre de Chilpéric à Frédégonde. Autant vaudrait attribuer à Brunehaut celui de Sigebert. La veuve de Chilpéric, pour échapper avec son fils aux armes de Childebert, qui se préparait à se venger du jour où enfant, on l'avait furtivement glissé le long des murailles de Paris, a recours à la protection de Contran. Le bon roi arrive aussitôt, ses troupes repoussent l'armée de Childebert, comme elles avaient repoussé autr^ttts celle de Chilpéric; et déjà la guerre s'allumait entre les deux rois, quand un danger commun vint les réunir.
Le midi n'était soumis aux Francs que d'une manière vague et indécise ; des tributs que l'on refusait quelquefois*, des gouverneurs qui se disputaient les grandes villes, et par suite des ravages, voilà tout ce qu'il connaissait d'eux. Il s'ennuya à la fin de cette existence, et voulut s'appartenir. Pendant la guerre de 581, Gontran-Boson et Mummol, les deux plus grands seigneurs du midi, allèrent chercher à Constantinople un Gondovald qui se disait fils de Clotaire I". Mais cette tentative n'avait eu aucun résultat ; Gondovald, dépouillé de ces trésors par ceux même qui l'avaient î^ppelé, s'était réfugié dans une île des côtes de Provence. La mort de Chilpéric et les dissensions qu'elle amena entre les rois francs, vinrent ranimer cette velléité d'in-
1 « Le peuple, se voyant pressé de tel fardeau, s'assembla le premier jour de mars, et voulut mettre à mort le référendaire Marc » qui avait eu le commandement de payer Timposition susdite, et Teût mis en effet, si Tévéque Ferreol ne Teût délivré du danger imminent, et ledit peuple assemblé ayant saisi te livre du cadastre, le mit dans le feu. {Grég, de Tours,)
dépendance ; Gondovald est rappelé et proclamé roi dans le midi (584). Aussitôt les deux rois de Bourgogne et d*Austrasie se réconcilient, et accourent en Aquitaine. A leur approche, Gondovald s'enferme dans Comminges, et s*y défendait en désespéré, quand les deux seigneurs qui Font fait roi le livrent aux bourreaux. Comme ceux-ci descendaient la hauteur sur laquelle est bâtie Comminges, Ollon, leur chef, lui donna un coup de pied et le fit tomber. « Au « moment où il se relevoit, Bouzon luy rua un coup de « pierre sur la tête, duquel il tomba mort. Toutes les trou- « pes des soldats y arrivèrent, le transpercèrent de coups « de piques, luy lièrent les pieds d'une corde, et le traînè- « rent parmi tout le camp, luy arrachèrent les cheveux et « la barbe, et le laissèrent sans l'ensevelir au lieu auquel a il avoit été occis (585'. » Telle fut l'issue d'une entreprise qui aurait pu rendre l'Aquitaine à l'indépendance sans la trahison des grands.
Une fois descendus dans le midi de la Gaule, Childebert et Contran poussèrent plus avant. Marchant sur les traces de Théodebert, le roi d'Austrasie voulut tenter la conquête de l'Italie. Dans neuf expéditions successives, 585-89-90, il alla venger sur la Lombardie les ravages commis en Bourgogne et en Austrasie par les compagnons d'Alboin. On ne saurait trop dire s'il fut heureux ou malheureux. Il revint chaque fois avec du butin de plus et des hommes de moins ; c'était peut-être un succès dans ces temps-là. Les choses se passaient à peu près de même en Espagne, où Contran porta ses armes (585). La guerre entamée au delà des Pyrénées se continua dans laSeptimanie, et se termina par une victoire que Contran remporta à Carcassone (589). Le résultat était mince de part et d'autre, mais les Francs mérovingiens avaient du moins fait preuve de force. Il est triste d'ajouter que ces tentatives de conquête devaient être les dernières pour eux.
Déjà commençait leur décadence : c'est d'abord la famille de leur roi qui s'en va. Gontran meurt (593), ne laissant que des filles; et Childebert, appelé à lui succéder par le traité d'Andelot (587) \ meurt trois ans après lui (596). L'aîné de ses enfants, Théodebert, n'avait pas onze ans. Le royaume entier se voyait soumis à trois enfants et à deux femmes; Frédégonde profite de la circonstance pour attaquer l'Austrasie ; elle bat l'armée de Brunehaut à Latofao (596). Ce fut son dernier succès; elle mourut l'année suivante, 597 ; et Clotaire, privé de sa mère, loin de son-
^ G*est une opinion commune que les tendes francs obtinrent à ce traité r hérédité de leurs bénéfices. Nous n^avons pas ici assez de place à lui donner pour établir une discussion dans les régies ; nous dirons seulement qu'il n'est point question de l'hérédité des bénéfices dans le traité d'Andelot. Les deux passages sur lesquels on s'est fondé pour avancer cette opinion, n'ont trait qu*à des arrangements particuliers entre Childebert et Gontran, et non à une disposition générale.Dans le premier, on convient que, Brunehaut, Ciodosuinthe et Fayleube donnant quelque bénéfice^ ce traité sera fermeetstable,c*est-à-dire, non qu'elles ne pourraient plusles enlever à leurs fidèles, « mais que les deux rois ne pourront les empêcher, « et que leur volonté ne pourra jamais rencontrer aucune traverse,» est-il dit dans le traité. Le second porte que les conditions de bénéfices faites par chacun des deux rois seront respectées par Tauire. Gontran et Childebert s'étaient cédé mutuellement des provinces à la suite d'une guerre, et ils allaient se trouver chacun maître de la fortune des gens qui les avaient combattus ou trahis , car tous les bénéfices compris dans ces provinces étaient à leur disposition. Nous invitons ceux qui voudraient approfondir la question à relire avec attention le traité et le chapitre qui le précède dans Grégoire de Tours ; nous croyons qu'ils seront de notre avis. D'ailleurs quelques pages après le traité d'Andelot, Grégoire de Tours donne un démenti formel à cette opinion : «Samiegisile et Galomaque furent privés des biens, lesquels ils tenaient du domaine et bienfait de sa majesté et furent bannis. » On les rappelle ensuite, mais on ne leur rend pas leurs bénéfices : on ne leur laissa rien, sinon ce qu'ils HVQieqt de leur propriété hérédilairet
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ger à ftûre des conquêtes, ne pensa plus qu*à préserver son royaume des armes de ses deux cousins, qui, en deux campagnes (600-605), lui enlevèrent la moitié de ses États.
Il est probable qu'il aurait bientôt succombé ; chacun des deux royaumes de Bourgogne et d*Austrasie l'emportait sur son petit royaume de Soîssons; ses ennemis eux-mêmes le sauvèrent en s'entre-détruisant. Brun^iaut, chassée d'Austrasie par les grands (599) qui ne lui pardonnaient pas son génie tout romain, s'était réfugiée près de Thierry, et ne cessait deTexhorter : « Qu'il levât une armée contre Théo- « debert, comme s'il n'eût été fils de Childebert, maisseuê lement de quelque jardinier. . . L'an 1 5 du règne de Théo- « debert (611), il envoie une ambassade à Clotaire, luy « signifiant qu'il vouloit faire guerre contre Théodebert, et « que s'il ne luy prêtoit point main forte, il le mettroit en « possession de la duché de Dentelin S si tost qu'il l'aurdi « surmonté. Cette convention accordée entre Thierry et « Clotaire , par le ministère de leurs ambassadeurs , « Thierry lève une armée.» (Supplément aux histoires de Grégoire de Tours). Théodebert marche à sa rencontre à la tête de ces hommes d'outre-Rhin , qui rendaient les rois d'Ausliasie si redoutables ; mais cette fois la fortune leur fut contraire. Battus une première fois près de Toul, ils éprouvent une nouvelle défaite à Tolbiac : « On dit que de « longtemps ne fht donnée si sérieuse bataille entre les Frau- « çois et autres nations , car une si grande boucherie fut « faite de l'une et l'autre armée, que les troupes s'attachant « l'une contre l'autre dès l'entrée du combat, les corps « des morts n'avoient assez d'espace pour s'étendre; ains « étoient contraints de demeurer debout, les uns contre les
^ On n'en eonnali qnt le nom, il eii probable qnMl comprenait cette partie située entre la Seine et la Loire qu*il avait été forcé de céder aux Bourguignons.
ÉTABLISSEMENT DES BAEBABES EN GAULE. lOS
« autres, comme s*ils eussent été vivants. » (Supplément.) Thierry, vainqueur de son frère qui a été massacré après le ccNQobat, semble oublier la promesse qu'il a faite à dotaire, et la guerre commence entre les deux rois. Le Bourguignon mardiait déjà sur le Neustrien, quand la mort le saisit à Metz ; et selon F usage de ces temp» d'attribuer la mon des rois aux femmes qui les approchent, Brunehaut fut accusée de ravoir empoisonné. La reine austrasienne se voyait à quatre-vingts ans chargée de lutter avec une ré- ^volution, car les grands ne voulaient plus de la famille de Sigebert, et déjà ils appelaient Glotaire ^ Elle fait têie à Forage sans s'étonner, fait proclamer par quelques soldats le fils de Thierry et rassemble une armée qu'elle conduit à la rencontre de Glotaire. Mais il fallut céder, les grands la trahissent et )a livrent à Glotaire avec toute sa famille. Toute la férocité de ces temps édate dans la conduite que Glotaire tient envers une femme de quatrevingts ans. « U la fit par trois jours tourmenter de divers « supplices, puis cc»nmanda qu'étant montée sur un dia- « meau, elle fût par dérision et mépris conduite au travers « de l'armée, et finalement liée de sa chevelure par un bras « et une jambe à la queue d'uij cheval très-farouche, qui, « à force de ruader, et par la vitesse de la course, dédiira a ses membres en diverses pièces. » (Suppl.) (615).
Les grands ne la livrèrent pas sans condition ; ils n'avai^t appelé Glotaire que pour être plus indépendants sous un prince étranger. Pour i^remière conquête, ils obtiennent
* « Les barons de Bourgogne, les éf^ues et antres seigneurs , a craignant Brunichilde, et luy portant de la haine, traitent par « Taris et conseil de Yarnachaire, h ce que, non pas même un des « enfants deThéodoric écbapp&t, mais que les opprimant tous, et « effaçant Brunichilde du nombre des vivants, ils appelassent Glo> « taire pour leur comqiander : ce que l'événeaient témoigna.» (Suppl.)
iOi!| HISTOIRE DE FRANGE.
que les deux maires d'Austrasie et de Bourgogne, Vamachaire et Radon, seront confirmés pour la vie dans leurs charges. Anciens officiers du roi, les maires se voyaient alors, par suite d'une révolution dont nous ignorons les détails, chefs de la noblesse et rivaux de leurs maîtres. De plus, leur position les plaça naturellement à la tête d'un mouvement national qui eut lieu dans ce temps en Austrasie, et qu'il faut expliquer.
Les deux grandes divisions du royaume franc, en Austrasie et en Neustrie, n'étaient pas seulement des divisions géographiques : autre chose que l'Oise et la Marne séparait les deux pays. Le second, siège de la monarchie S parce que la tribu de Clovis, celle qui avait été le noyau de la conquête, y avait établi son séjour, était Romain de mœurs et d'institutions; la population romaine y était plus serrée, et prédominait sur les Francs qui avaient adopté une grande partie de ses usages ; l'Austrasie était barbare : d'abord, la partie de la Gaule qu'elle comprenait était la moins peuplée, la moins romaine de toutes ; depuis près de trois siècles qu'elle se trouvait sur le passage de l'invasion, les barbares, à force d'y venir et d'y revenir, avaient enlevé les hommes et laissé leurs coutumes ; ensuite elle plongeait dans la Germanie par la Thuringe; l'ancienne Francie et les peuples tributaires, les Frisons, les Saxons, les Bavarois, les Allemands, reconnaissaient son patronage ; ses rapports continuels avec tant de barbares devaient la retremper sans cesse, tandis que la Neustrie, en contact perpétuel avec les forces visigothes ou romaines (les chroniqueurs se servent quelquefois indistinctement de ces deux noms', s'enfonçait de plus en plus dans les mœurs romaines. A cette cause
1 NoQS nous servons de ce mot, quoi qn*cn ait dit M. Aug. Th. «Les partages de ce qu'on appelle la monarchie.» Nous croyons qu'il y avait une véritable monarchie franque en Gaule, et nous donne-* rons nos preuves quand nous traiterons cette question.
d*hostilité s'en joignit une autre : la rivalité de leurs rois. Ce n'était pas parce que les rois d'Austrasie et de Neuslrie étaient ennemis, que la Neustrie et l'Austrasie devinrent ennemies ; mais à force de se combattre, elles s'habituèrent à se détester. Chaque armée austrasienne qui descendait en Neustrie semblait la menacer non d'une guerre, mais d'une invasion. Il y avait plus de Saxons et de Frisons que de Francs dans l'armée que Sigebert conduisit devant Tournay. D'un autre côté, quand ces farouches guerriers arrivaient sur ces terres romaines, ils y trouvaient une civilisation grossière encore, mais déjà raffinée pour eux ; ils voyaient des villes fermées, riches, commerçantes * même; ils voyaient des espèces de magistrats romains commander les villes, les armées, le royaume; on les maudissait, ils méprisaient.
Malgré la supériorité de ses forces, l'Austrasie s'était vue toujours en quelque sorte subordonnée à la Neustrie ; deux rois depuis Clovis réunirent le royaume entier des Francs, ce sont deux rois de Soissons. La première fois, iln^'y avait encore eu entre les deux pays que la froide réserve du fils de la concubine vis-à-vis les fils de Clovis ; cette réunion ne dura que quatre ans, et dans ces quatre années, Clotaire I se vit forcé de passer le Rhin pour retenir sous l'obéissance les tribus barbares qui voulaient lui échapper. Quand Clotaire n succéda aux fils de Childebert, les choses avaient changé : les usurpations et la perfidie de Chilpéric, puis cette longue et sanglante rivalité de Frédégonde et de Brunehaut, tant d'assassinats, tant de guerres, avaient profondément ulcéré les esprits ; il n'y avait plus un royaume des Francs, il y avait une Neustrie et une Austrasie.
Cette réunion contre nature ne pouvait durer; les grands
^ A Paris, les Nautœ Parisiad formaient un corps considérable ; on y venait de tout TOrient ; on prétend que tous les marchands syriens donnèrent leurs noms à la rue des Ârcis. ( Hénault.)
t06 HISTOUUK DE FRANCK.
d*Au3lra^e qui eux-mêmes , par haiue pour la tyrannie de leur famille royale , Tavaient provoquée , ne travaillèrent plus qu'à la dissoudre. Avant la m<x1 de Glotaire, ils avaient déjà demandé et obtenu un kh partiwilier , et dès lors l'Austrasie ne cessa de s'agiter, jusqu'à ce qu'elle eût recouvré son indépendance. Cette cwiquête intérieure est le grand fait qui remplit à lui seul toute la période qu'il nous reste à parcourir, et qui seul désormais va nous occuper. Nous dâ[>arrasseroDS ainsi cette partie de notre histoire de cette foule de p^its faits et de petits rc»8 dont on l'a embrouillée comme à plaisir, car ni les uns ni les autres n'ont aucune importance, et l'on ne ccmnaitra pas moins bien l'époque pour ignorer qui fut roi sous GrinK)ald ou Ëbroin, ou quelle année Judicaêl fit sa soumission.
Dans la lutte qui va s'ouvrir sous les auspices du maire, il faut remarquer deux choses : le mouvement national , les efforts des grands pour arriver à l'indépendance. Le maire est le chef de l'Austrasie contre la Neustrie « de la nd)le6se contre le roi ; toutes deux triomphent en lui, quand il triomphe du roi neustrien. Nous pouvons maintenant indiquer d'avance pourquoi les efforts de Charlemagne furent vîûns; l'avènement de la famille était la victoire du principe barbare contre le principe romain, la victoire des grands contre le roi ; il voulut relever le parti à terre, mais il ne put que le soulever, et quand il l'eut laissé retcanber, ce ne fut pas un nouvel ordre de dioses qui s'établit : les choses reprirent leur ancien cours ; la féodalité ne succéda pas à l'empire^ elle fut interrompue un moment par l'empire.
Dès le conmiencement , ces deux actions se font omt^r : « L'an 34 du règne de Glotaire , il commanda que War- « naire, maire du paiais, avec tous les évoques et baie rons de Bourgogne, le vinssent trouver au village de <c Bonogèle, et leur accorda et confirma à tous leurs justes
ÉTABLISSEIIE1«T DES BABBARE8 EN GAULE. KH
« demandes. » Voilà pour les grands. « L*an 38 du règne de ce Clotaire , il fit Dagdi)ert, son fils , participant de son « royaume, et l'institua roi sur les Austrasiens, se résera vaut seulement ce qui n'était point enfermé des Ardennes « et du Yosage (des Vosges), vers la Neustrie et la Source gogne. » Voilà pour l'Austrasie. Ce dernier trîcmiphe ne lui suffît pas. L'an 625, Dagobert Ta trouTer son père à Glichy, accompagné de ses grands, et là le force * à lui c^ der tout le pays franc. Clotaire ne conserva que les pays au delà de la Loire, oe que Dagobert donna plus tard à Caribert a par forme de transaction et pour fournir aux be« soins d'une vie privée seulement. »
Le triomphe paraissait complet : les grands d'Austrasie, car il est aisé de voir, d'après le Qhai»tre de Frédégsdre, que c est eux qui firent tout , avaient établi leur roi sur tout le royaume entier des Francs , dcmt la Neustrie semblait une province et l'Austrasie le siège. Mais, par une sœte de fatalité, Dagobert leur échappe ; il quitte Metz * et va s'établir à Paris ; c'est l'Austrasie elie-môme qui est province. Le transfuge, si nous pouvons nous exprimer ainsi, s'aperçut bientôt du mécontentement produit par sa conduite. En 652, comme il avait à soutenir une guerre difficile avec les Slades Véuèdes, conduits par un marchand franc nommé Samon, il se vit abandonné par eux. « Cette « victoire, que les Venèdes remportèrent sur les François, « ne fut pas tant obtenue par la valeur des Sclavons que a par l'imprudence et folie des Austrasiens, qui, se voyant « tomber en la haine de Dagobert, soufik^o^nt que d'heure
*■ a Dagobert demandait qu'il remtt en sa domination tontee qal « appartenait au royaume d'Austrasie, ce que Glotake loi dénia « fort et ferme, et dit qu'U ne lui voulait oéd^. »
< «L'an 9 de son régne, comme il visitoil TAustrasie en royal « appareil... De là> retournant en France, il éleut le siège de spn « père Clotaire, et disposa d'y établir sa demeure ordinaire. »
« à autre rennemi les détroussât et élevât des trophées de « leurs dépouilles. » Dagobert sentit bien où était le mal : pour consoler les Austrasiens , il leur rend leur indépendance, et leur donne pour roi son fils Sigebert. « Depuis, « les Austrasiens ont vaillamment défendu leurs limites , « et le royaume de France contre les Venèdes. »
Mais les Austrasiens n'aspiraient pas seulement à Tindépendance : c'était la domination qu'il leur fallait. Une fois qu'ils ont un roi, ils veulent qu'il ait en son pouvoir tout le royaume franc ; il fallut une négociation pour qu'ils permissent à Clovis, le second fils de Dagobert, de gouverner la Neustrie et la Bourgogne ; et encore , ajoute Frédégaire, « ces traitres furent, plus par contrainte que de bon « gré, confirmez des Austrasiens qui craignoient Dagobert.»
C'était au maire qu'il fallait avoir recours pour arriver à ce terme ; et déjà son pouvoir grandissait rapidement. Sous Dagobert il sort de la dépendance du roi, ce sont les grands qui le nommeront. Puis cette charge , déjà si redoutable au pouvoir royal, le devient plus encore, en semblant s'enraciner dans une seule famille. Pépin, maire du palais de Sigebert, meurt, et son fils Grimoald lui succède (640). Cette famille qui semblait prendre possession de la mairie, c'était la famille d'Héristal ; elle s'établissait déjà en face de la maison de Clovis, opposant la royauté de fait à une royauté qui commençait à n'être plus qu'une royauté de nom S en attendant le moment où elle devait lui enlever ce dernier reste de grandeur.
Grimoald voulut précipiter ce moment : à la mort de Sigebert (656) il fait disparaître le fils du roi, et veut faire nommer le sien. Mais les temps n'étaient pa§ mûrs : un siècle plus tard (750), Pépin crut avoir besoin de précautions pour hasarder une pareille démarche. Grimoald
^ Clovis II et Sigebert ne jouent aucun rdie.
ÉTABLISSEMENT DES BARBARES Elf GAULE. 109
échoue, et son revers semble peser sur TAuslrasie ; elle retombe sous la domination de sa rivale, et reçoit pour roi un fils du roi de Neustrie, Childéric II. Bientôt le frère de Childéric, Clotaire, meurt en Neustrie, et les Neustriens appellent Childéric (670). Ebroïn, le maire de Clotaire, avait été auparavant jeté dans un monastère avec le roi qu'il proposait. Cette circonstance pourrait nous faire soupçonner Texistence d'un parti austrasien en Neustrie. Quand les seigneurs eurent assassiné Childéric, Ebroin reparut avec le roi national, celui que Ton avait chassé pour Childéric, Thierry III (672). Les Austrasiens avaient retrouvé aussi un roi national, Dagobert, ce fils de leur roi Sigebert, que Grimoald avait fait disparaître ; il est assassiné en 679. Alors, dédaignant d'aller chercher en Neustrie des princes de la famille de Clovis, les grands se nomment deux chefs d'une famille dévouée. Pépin et Martin, tous deux de cette maison d'Héristal dont nous avons déjà parlé, et, sous le titre de ducs, les mirent à la tête de l'espèce de république aristocratique qui s'établit alors en Austrasie.
A peine celle-ci avait-elle séparé sa cause de la cause des Neustriens mérovingiens, que la guerre s'alluma entre les deux peuples. Ce dernier eut d'abord tout l'avantage; les Austrasiens, vaincus par Ebroïn à Latofao (680) perdirent peu de temps après leur duc Martin, tué par trahison. Le parti austrasien , dont nous avons déjà signalé l'existence en Neustrie, vint à leur secours : « Ebroïn op- « primoit de plus en plus les François , et continuoit de « les traiter cruellement, tant qu'enfin un jour il vint à « menacer Ermenfride, François, et projeta de le dépouil- « 1er de ses moyens. Mais Ermenfride, ayant pris conseil « avec ses amis, amassa de nuit une troupe de soldats, et « se jetant sur Ebroïn, le tua, puis s'enfuit en Austrie vers « le gouverneur Pépin » (681). Les hostilités continuèrent après la mort d'Ebroïn , mais mollement et sans inquiéter
Pépin, dont le parti grossissait chaque jour d'une foule dje seigneurs neustriens qui venaient se joindre à lui. Ils sentaient qu'il ne s'agissait pas seulement de la Neustrie et de l'Austrasie, qu'il y allait aussi de la noblesse et du roi, et consentaient à servir un maire austrasien contre un roi neustrien. C'était de cette partie mécontente et ambitieuse de la noblesse que se composait le parti austrasien que nous avons vu plusieurs fois agir en faveur des hommes de l'est.
Quand Pépin se crut assez fort , il voulut trancher la question par une bataille. « Pépin, amassant une armée, « partit d'Austrie pour venir au combat contre le roi « Thierry et Berthaire. La rencontre se fit en Vermandois, « au lieu nommé Testricium , où ils combattirent de part « et d'autre. Mais Pépin avecque ceux d'Austrie gaignant « l'avantage, le roi Thierry et Berthaire tournèrent le « dos et s'enfuirent. La victoire demeura à Pépin ; en la « poursuite de laquelle il subjugua tout ce pays-là... Pépin « prit aussi le roi Thierry avecque ses trésors et son pa- « lais, et s'en retourna de là en Austrie. »
Cette dernière phrase explique la révolution qui s'opéra à testry. Pépin ne prit qu'une chose aux vaincus, le roi, puis s'en retourna dans son pays. M. de Chateaubriand a nié qu'il y eût eu invasion, et il a eu raison, en ce sens que les Austrasiens ne dépouillèrent point les vaincus de leurs maisons ou de leurs terres ; ils firent mieux, ils prirent le roi, et s'en retournèrent avec lui; c'est-à-dire ils ^'emparèrent de la domination et établirent chez eux le siège du royaume. Transporté des bords de la Seine et de la Loire sur ceux du Rhin, le royaume franc se retrempe (}ans ces contrées germaniques qui avaient été son berceau, et rajeuni il sort, sous une famille nouvelle, de cette espèce de torpeur dans laquelle il s'engourdissait sous la famiUe épuisée de ses premiers rois.